POINT CARDINAL. Exposition de diplôme, ENSBA, Paris, 2014. Célia Gondol



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Transcription:

POINT CARDINAL Exposition de diplôme, ENSBA, Paris, 2014 Célia Gondol

Point Cardinal, s intéresse à l intention du «déplacement». Quelle direction nous est-il proposé d emprunter? Quelle fiction intégrons nous à chaque nouvel environnement? L exposition est à envisager dans une lecture horizontale, comme une lecture mélodique. Elle se compose de trois espaces, joue de trois espaces-temps, comme différentes réalités se rejoignant dans une fiction tissée, et dont la topologie s opère par le flux des formes, la lumière, le climat. L astrophysicien contemporain Jean-Pierre Luminet développe la théorie d un univers à la topologie dite chiffonnée, dans lequel quelques astres se reflèteraient sur les formes de l univers et seraient démultipliés dans une infinité d images, de leurres. Ainsi l exposition use de motifs comme la feuille, la ligne, la couleur, qui se retrouve en différents temps de l exposition et se répondent. Ce principe de résonance, le mouvement de circulation entre les pièces, nous amène à ne rien voir comme séparé. Ouvrir notre esprit aux espaces intervallaires, à ce qui est «entre» et lie silencieusement les objets et les espaces. Cette sensation globale ouvre de multiples lectures, le scénario que le spectateur est invité à se recréer le déplace de l intérieur. Ce principe de déplacement prend forme à deux niveaux: Dans un premier temps il ouvre sur l idée du parcours et de la circulation. Les espaces invitent à la déambulation à l intérieur même des installations et des sculptures par un principe immersif. Le spectateur se fait sa propre expérience, son propre récit de voyage. Dans un deuxième temps, il s appuie sur le déplacement des références, et notamment culturelles. L aller-retour entre notre propre culture et une culture étrangère évoque un glissement entre nos propres principes de réalité et une réalité nouvelle. «Le dehors nous invite à découvrir notre étrangeté» 1 L expositions propose une lecture aux dimensions multiples. On y retrouve une force de circulation entre les deux pôles que sont les extrémités: l espace du dehors avec l entrée ouverte sur la première salle, et le dernier espace jaune dans lequel l air souffle. Entre ces espaces, un lieu de transition pose une intrigue. La lumière y est plus sombre et semble resserrer l attention. Le store ramène à une réalité plus quotidienne. Plaçant cette autre dimension comme un ralentissement dans le parcours, un moment suspendu. Entre les deux pôles semble s établir un rapport d énigme. Ils sont amenées à se sonder réciproquement. En premier lieu une scène est posée. La présence graphique des couleurs, des lignes, ou la qualité périssable des matériaux, donne une vision sur la simplicité de la présence physique et du vivant. La dernière salle y résonne comme un écho: l espace est presque vide, cette fois-ci immergé de cette même couleur jaune, une plaque au sol nous invite à nous projeter au delà du «white cube». Cette dernière pièce semble dérober nos attentes en un dernier déplacement hors de notre portée. Les différentes dimensions que propose le scénario et les pièces semblent se croiser pour ouvrir une multitude de lectures possibles, un jeu de renvoi et de correspondances. A travers cette exposition je souhaite ne cristalliser aucun point de vue, aucune image, mais plutôt ouvrir des circulations, des flux, déplacer ceux qui la traversent. «Il faut dégager de l entre pour faire émerger de l autre» 1 Le constat premier et souvent commun lorsque nous parcourons un pays autre que notre pays natal, et la frontalité avec laquelle toutes les composantes de l atmosphère locale nous imprègnent. Le déplacement des références qui composent notre appréhension d une culture et de ses espaces, cet écart qui nous permet de prendre à revers notre propre culture, se révèle un espace de réflexivité fécond pour produire, ou reproduire quelques cosmogonies intérieures et intimes. Travailler par le biais de l intimité pour aborder la question de l universalité. Je retiens les éléments les plus simples, la température, le paysage, les couleurs, et tente d en retirer l essence pour que naisse un sentiment à la fois familier et étranger face aux sculptures. Quelque soit la nature de ce déplacement, celui-ci place le spectateur dans un modèle dynamique d espace-temps. «Au final, c est quelque chose de vivant qui est observé» 2. Dans les différentes installations, la présence de lignes dynamiques ou molles, d éléments végétaux, ou encore de l air, définissent un flux gestuel. L air est l élément qui semble donner vie aux déplacements de l exposition. Il met en vibration très fine certains détails des installations, finit par immerger un espace coloré. Sa température peut être évoquée et imaginée par la nature et la qualité de certains matériaux, et faire ainsi apparaître le climat de l exposition. Point Cardinal est également traversé par un Slow guidé par une feuille fraïche de bananier. Cette danse en boucle nous ramène dans un présent très fort, par la présence proche des danseuses et le chant d une ritournelle pop, induisant ainsi une quatrième dimension dans l exposition. 1 L écart et l entre, François Julien, ed Galilée. 2 Jorinde Voigt, Interwiew. 1 L écart et l entre, François Julien, ed Galilée.

2 5 1 4 3 1. Songlines 2. Enroullement-Allentare 3. Temporary Overlap 4. Just Look Ahead 5. «Slow» pour Nina et Elise

1 - Songlines, 2014 3 - Temporary Overlap, 2014 Songlines est une installation proposée dans la totalité du premier espace et dans lequel se déploie un espace fictionnel. On penserait à une île déserte, un espace «hors du monde». Un lieu de l errance, ou le temps se marque sur les éléments naturels. La qualité périssable des matériaux invite à imaginer son évolution depuis l origine, ses états antérieurs et ses états futurs. L installation appréhende l idée d un paysage en terme de parcours, de déplacement et non de sédentarité ou de possession, sur le principe du Chant des Pistes pratiqué par les aborigènes d Australie. Les aborigènes d Australie utilisaient à titre de cartographie les chants traditionnels. Ces chants leurs racontaient le paysage au cours de leur migrations alors même que celui-ci apparaissait sous leur yeux. De cette manière ils étaient guidés. Songlines se crée et crée son paysage. Le Chant des Pistes semble dessiner de manière littérale des lignes mélodiques dans l espace et faire apparaître le dessin du paysage par l hypothèse du son. Songlines se compose d éléments déposés presque de leur propre gré, comme ayant traversés les époques, agencés entre eux dans un élan et dans une dynamique de mouvement. Grandes feuilles de placages séchés, feuilles de plantes exotiques également sèches, gélatine jaune, ou tiges de métal aux allures de squelette, cette installation prend corps lorsque l on y pénètre et trace notre propre parcours à l intérieur. Elle est amenée à être envisagée d une manière nouvelle à chaque espace d exposition. De la même manière que les matériaux semblent s être déposés et organisés d eux même, à chaque installation elle serait comme un paysage modulé, autonome, vivant, un territoire nouveau. Temporary Overlap est ici présenté dans un espace transitoire. Il est mis en lumière par le néon qui lui fait face. Ce store révèle en son travers quelques feuilles, qui laissent deviner la présence de plantes derrière lui. Celles-ci semblent nous adresser un coup d oeil et se tenir prêtes à surgir. Un caractère de mise en scène se dégage de l installation. En traversant timidement ce store, elles intriguent sur cet envers du décor que l on ne connait pas. La présence des plantes cachées se ressent fortement malgré les infimes apparitions. Le store appelle à être longé. Cette installation permet le glissement d un espace à un autre, on pourrait ne pas lui prêter attention mais il intrigue pourtant par la scène qu il met en place. L aspect hyperréaliste de la pièce, extraite telle quelle d une scène de rue (vitrines de bureau que l on croise) amène à questionner le point de vue quotidien que l on porte à notre environnement. Quelles histoires ou fantasmagories pouvons nous créer à partir d éléments insignifiants? Le titre nous suggère que la pièce propose une étape du déploiement des éléments végétaux à travers le store: quel était leur rapport initial, d où viennent ces plantes et où vont-elles? 2 - Enroulement-Allentare, 2013 4 - Just look ahead, 2014 Enroulement-Allentare évoque deux étapes d'un état. Enroulement serait l'état non visible de la pièce, un enroulement d'une corde qui marquerait un état stable et organisé. Puis se révèle Allentare, un relâchement de la ligne et de la sculpture, un glissement, un chant comme l'est la langue italienne. Cette sculpture témoigne de la mise en forme par le geste, ou l'obsolescence de la volonté à vouloir créer des formes. Enroullement-Allentare est née d'un projet non préétablit, une forme déposée et envisagée telle quelle. Le dernier et troisième espace d exposition fonctionne comme une dernière étape dans laquelle serait délivrée l énigme de l exposition. A première vue, la salle propose une immersion dans un espace pratiquement vide entièrement teinté de jaune; le rayonnement de la couleur jaune semble promettre un climat de forte énergie. En pénétrant dans l espace la sensation d un souffle s imprègne en alternance sur la peau. Comment entre-t-on dans une telle image? Comment en ressort-on? Au sol se distingue un petit rectangle jaune. En s approchant on y lit la phrase témoin gravée «just look ahead». Cette dernière pièce qui semblait être l aboutissement de l exposition n est en fait qu une invitation à prolonger son regard à travers la vitre: ce point final semble dérober toutes les attentes et réouvrir vers un nouvel espace au lointain. La sculpture indique qu elle n est finalement pas le sujet à observer mais au contraire que le flux de l exposition se poursuit bien au-delà. Le parcours semble finir sur une note épurée, libérée, dont le point cardinal serait l immatérialité et le déplacement vers un environnement extérieur à l exposition. Cette salle n apporte pas une réponse explicite sur l exposition, elle conserve une énigme en nous projetant hors de notre portée. Est ce le commencement ou la fin du récit? L aube ou le crépuscule?

5 - «Slow» pour Nina et Elise, Le slow est une danse praticable par tous et n est pas une danse dite de chorégraphie (écriture de la danse) ou de compétition. Elle est la traduction en mouvement la plus évidente d un rapport de séduction, ou de tendresse: deux personnes s accompagnent le temps d une chanson. Elle établie un rapport d intimité par sa proximité, son rythme lancinant, et tourne généralement sur elle même dans une accolade. La présence du Slow dans l exposition ramène à un présent très fort et à un rapport d immédiateté. La proximité des interprètes pose un principe d anachronie avec les autres installations de l espace. Ainsi le slow semble rejouer ces installations et leur offrir un lecture double. Il tisse un fil doux dans l exposition, semble lui même se renouveler ou renouveler son histoire aux travers des scénographies qu il traverse. Celui-ci amène un sentiment de permanence: il apparaît ou disparaît dans les espaces, sans début ni fin, comme une dilatation du temps. Slow est ici dansé par deux femmes, Slow pour Elise et Nina; deux personnes dont les prénoms sont énoncés. Elles soutiennent entre elles une feuille de bananier fraiche et chantent par moment une ritournelle. Cette feuille fait écho aux feuilles séchées, aux plantes derrière le store. Elle est également l objet de leur intimité et avec lequel elles voyagent. En Thaïlande, la feuille de bananier est utilisé de manière très commune pour contenir de la nourriture. Elle est présente à portée de main dans tout le pays et est utilisée pour protéger et envelopper. Ici, elle est un prolongement de la douceur entre ces deux présences féminines. La ritournelle pop fredonnée, plutôt gaie, teinte la situation de légèreté et d insouciance. La feuille empêche l échange de regard ainsi leur rapport dans la danse est uniquement charnel. Ces deux femmes pourraient n être qu une seule entité, image dédoublée à travers le miroir de la feuille. Cette feuille leur permet de ne jamais totalement s atteindre, ainsi elles vont et viennent, se séparent et se retrouvent. Elles circulent et tracent leur propre parcours, un parcours dont elles seules connaissent le chemin, avec pour compagnon cette feuille de bananier. GONDOL CELIA Ecole Nationale Supérieur des Beaux Arts de Paris, 2014 Diplôme Nationale Supérieure d Arts Plastique - félicitations du Jury à l unanimité. née le 14 juillet 1985 Vit et travaille à Paris www.celiagondol.com celiagondol@gmail.com