Organisation pour la Promotion de l Education Nationale (OPEN) info@openeducationbf.com SUJET N 55 : «II suffit de quelques savants pour doter l'humanité d un monstrueux pouvoir, mais pour la rendre digne d'en user, il ne suffit pas de quelques hommes.» Que pensez-vous de cette affirmation du biologiste contemporain, Jean Rostand? I. INTRODUCTION. Les sciences modernes confèrent à l homme un pouvoir sans limites. L'étendue même de ce pouvoir fait sou danger. L homme peut aussi bien s en servir pour augmenter le bonheur de l'humanité que pour anéantir les richesses matérielles et morales qui constituent le patrimoine des nations civilisées, et peut-être, pour se détruire luimême. Force, est d admettre qu il est plus facile d augmenter la puissance de l homme d aujourd hui que de lui apprendre à en faire bon usage. Aussi, ne sommes-nous point surpris que le biologiste contemporain Jean Rostand écrive : «Il suffit quelques savants... il ne suffit pas de quelques hommes.» II. EXPLICATION DE L AFFIRMATION. Cette affirmation est extraite du livre de J. Rostand : Nouvelles Pensées d un Biologiste. Elle pose le problème de l usage que l Homme peut faire du pouvoir prodigieux que lui confère la science. De prime abord, l'expression : «quelques savants», employée par
l auteur surprend puisque la science est une œuvre collective et quasi-anonyme. Il a sans doute, voulu préciser que celui dont le savoir est assez étendu pour qu on le classe parmi les vrais savants reste une exception. C est donc bien en réalité un petit nombre d hommes savants qui a doté l humanité d un pouvoir nouveau. Ce dernier se révèle monstrueux quand il pousse à des excès dans le mal. En fait, il n'est, par lui-même, ni bon ni mauvais, mais peut devenir l un ou l autre, suivant l usage qu on en fait. Il en est ainsi de toutes les découvertes scientifiques, y compris celle de la désintégration de l'atome dont l énergie peut aussi bien servir à réduire la peine des hommes qu à détruire les résultats des siècles d efforts. Si ce pouvoir se trouve placé entre les mains d êtres mal préparés à en faire bon usage, il devient dangereux. Avec les forces prodigieuses dont dispose l homme moderne, ce n est pas seulement l existence de quelques individus qui peut se trouver en danger, mais celle de l humanité entière. J. Rostand redoute que, quelques hommes, s abandonnant à leur égoïsme ou voulant dominer le monde, n aboutissent à leur propre anéantissement. Il écrit : «L une des beautés de la vérité scientifique, c est que si souvent, elle se retourne contre cela même qu on voulait lui faire servir.» Cependant, ce monstrueux pouvoir n est autre que le résultat naturel de l intelligence et de la liberté qui demeurent pour l'homme le fondement de sa vraie dignité. C est pourquoi, tout en redoutant le pire, ou peut aussi espérer le meilleur. Il suffit que l homme apprenne à faire bon usage de la puissance qui lui est dévolue. III. CE QU IL FAUT EN PENSER. L apprentissage du meilleur usage possible de l extraordinaire pouvoir que la science confère à l homme n est pas chose facile. Sa première
condition est que l'homme se montre raisonnable, c est-à-dire qu il se révèle apte à se conduire d après une vue objective de la réalité et non d après des préjugés ou des passions. «La sottise souffle où elle veut», dit J. Rostand. Le pouvoir que la science transmet se trouve réellement entre les mains de quelques savants. Ceux-ci n ont pas le droit de s en servir à rencontre des intérêts généraux de l humanité. Il s en suit que seul est digne de disposer d un tel pouvoir, celui qui a appris à subordonner ses intérêts personnels à ceux de l humanité. Or, ce désintéressement n'est possible qu'à la condition d admettre, au-dessus de l individu, l existence d un ordre transcendant : l humanité. Dès lors, on peut dire qu il n existe qu un moyen d empêcher les hommes de faire un mauvais usage du pouvoir extraordinaire que leur confère la science : c est d établir parmi eux, une haute moralité. Avouons que ce dernier objectif constitue une conquête autrement plus difficile que celle des forces naturelles par les savants. J. Rostand a bien raison d affirmer, qu «il ne suffit pas de quelques hommes» pour la réaliser alors que «quelques savants» seulement peuvent «doter l humanité d un monstrueux pouvoir.» Il a peur que la science ne soit allée trop loin dans ses progrès. A propos des applications pacifiques de la désintégration de l atome, il écrit : «C est une des tristes nouveautés de notre époque que de voir la science ellemême, et de par ses propres démarches, amenée à créer l épouvante. Après avoir exorcisé tant de spectres imaginaires, la voilà qui en suscite de réels, au point que demain peut-être, nous offrira cet indécent spectacle de civilisés plus terrifiés par les forces de leur technique que ne pouvaient l être les sauvages par les forces de la matière...» La sage utilisation de ce pouvoir exige une vertu bien plus haute que la découverte scientifique. Elle réclame de l homme un renoncement véritable, une limitation de sa volonté de puissance et de sa volonté d être. Pour
acquérir de telles vertus, il ne suffit pas que quelques chefs de file en affirment la nécessité. Il faut que chacun en prenne bien conscience. Dans le domaine moral il est facile de voir et de connaître le bien. Le difficile, c est de posséder l élan permettant de le faire. IV. CONCLUSION. Dans son livre : «les deux Sources de la Morale et de la Religion», Bergson écrivait déjà : «Le talent d invention, aidé de la science, avait mis à la disposition de l homme des énergies insoupçonnées. Il s agissait d énergies physicochimiques et d une science qui portait sur la matière. Mais l esprit?»il faut reconnaître, qu accaparée par le monde matériel et sensible, l humanité semble avoir négligé l âme et les réalités spirituelles. Le monde moderne souffre de ce malaise. «Le corps agrandi attend un supplément d âme», poursuit Bergson. Le remède qu il propose pourrait empêcher aux hommes de rendre monstrueux le pouvoir dont la science les dote.