Les fronts populaires, Staline, la guerre



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Les fronts populaires, Staline, la guerre Index IX Introduction 3. I. Une période de «guerre de mouvement» 18. II. La ligne du Congrès 40. III. Fascisme et antifascisme face à la guerre d Ethiopie 68. IV. Les fronts populaires et l éclatement de la guerre d Espagne 95. V. Les «frères en chemise noire» 113. VI. Commencement des procès de Moscou 130. VII. Le bataillon Garibaldi ; Guadalajara 145. VIII. La mort d Antonio Gramsci 159. IX. La lutte contre le trotskisme et la répression 181. X. La semence communiste en Italie 207. XI. La crise des fronts populaires et l unité d action 232. XII. La «vigilance révolutionnaire» 246. XIII. Dissolution du Comité central du PCI 262. XIV. Le drame espagnol avant et après Münich 274. XV. Curiel et les «forces progressives» en Italie 293. XVI. La veillée embrouillée 309. XVII. Le tournant du pacte germano-soviétique 320. XVIII. Les communistes et la guerre 336. XIX. Plus la nuit est profonde Introduction Ce volume poursuit la recherche sur le Parti communiste italien que nous avons commencée en partant des origines, durant la première guerre mondiale et que nous comptons conclure avec l examen de l action menée dans la résistance et dans la lutte pour la République. Dans le projet initial, ce troisième volume devait être également le dernier. Mais par la suite la période qui nous restait à examiner nous a paru, chemin faisant, mériter une analyse plus large, divisée en deux parties : la partie présente consacrée aux événements qui vont de 1935 à l éclatement de la seconde guerre mondiale et celle qui, à travers les vicissitudes de l Italie en guerre explorera d abord le développement souterrain puis l explosion de la guerre de libération et le rôle qu y ont joué les communistes. C est au lecteur qu il reviendra de juger si l attention accordée ici aux prémisses de la résistance, à l ensemencement des années 1935-40 à la veille du conflit mondial, avec les préambules qui s appellent Abyssinie Espagne, Münich, Tchécoslovaquie, invasion de la Pologne par l Allemagne hitlérienne a mis en lumière les éléments essentiels qui vont grandement déterminer les développements ultérieurs. Le tableau que nous offrons se différencie de manière importante de celui qui est tracé dans le second volume consacré aux années de clandestinité. Pas (nous devons le rappeler même si cela semble évident) parce que l époque de la clandestinité se termine ou que l étau de la dictature fasciste se relâche sur les militants communistes de l intérieur, parce car au contraire, les conditions de la clandestinité deviennent plus dures et les persécutions de plus 1

en plus présentes et efficaces. Mais parce qu une expérience politique toute nouvelle est en train se s affirmer, l expérience des fronts populaires (en France et en Espagne) qui a une très grande influence sur tout l antifascisme italien et particulièrement sur le Parti communiste d Italie. Et cela dans au moins deux sens et deux directions : dans l élaboration programmatique et dans l action concrète, comme dans les rapports entre l émigration et l intérieur du pays. Le groupe dirigeant qui vit dans l émigration à Paris s enrichit de nouveaux cadres, d hommes qui, ayant expié la peine à laquelle ils ont été condamnés par le Tribunal spécial, ont réussi à s expatrier et animent le Centre externe d une dialectique plus intense, en vivant une époque exaltante imprimée par le grand tournant du VIIe Congrès de l Internationale communiste ou par la réalité des choses en France et en Espagne (à partir de 1937 Togliatti ne dirige plus le parti d une manière opérationnelle). Il s agit d une expérience qui n est pas seulement faite de prises de positions, de missions dangereuses en Italie, de contact avec les autres forces politiques de l émigration, bien qu ils soient maintenant beaucoup plus intenses et fructueux qu au cours des années précédentes, mais il s agit d un engagement qui se déplace, pour des centaines et des centaines de cadres et de simples militants, sur les champs de bataille de Madrid, de Guadalajara, de Teruel, de l Ebre, dans le rang des volontaires garibaldiens. Nous avons cherché à analyser ces expériences en mettant en lumière ces thèmes (de l articulation des rapports unitaires entre socialistes et communistes, au thème gramscien de l Assemblée constituante, du dessein d une «démocratie progressiste» pour l après fascisme, aux manières mêmes dont s exprime une alliance entre les forces sociales et politiques différentes (avec les groupes de Justice et Liberté, les Républicains, les Catholiques), combattues au cours de la Première guerre par l antifascisme italien) et qui reviendront ponctuellement et sur une échelle beaucoup plus vaste dans la Résistance et tout de suite après. Mais la nouveauté par rapport aux décennies précédantes se situe dans quelque chose de tout aussi important : dans mouvement de contre-courant qui se produit dans le pays même, dans l Italie mussolinienne autarcique, dans ce «nouvel antifascisme» qui naît dans les usines et les universités et qui est dû à l expérience internationale elle-même. Cela veut dire que l avant-garde ouvrière et intellectuelle d une nouvelle génération s oriente (spontanément dans une large mesure) vers la rupture avec le régime, vers l opposition, jusqu à la milice, sur la base de ce qui vient de se passer en Europe dans les années chaudes qui précèdent la deuxième Guerre mondiale. C est l Espagne du 5 e régiment de la colonne Durruti, des quarante heures, c est l exemple de l intervention soviétique pour la «sécurité collective» contre le nazisme de plus en plus menaçant, ce sont les dégénérescences racistes du fascisme qui réveillent cette nouvelle génération, qui l orientent vers le mouvement ouvrier, qui donnent les raisons valables de rébellion et l espoir. Ainsi, quand les liens du Centre externe du PCI avec ses organisations internes visées par les arrestations s amenuisent, on voit surgir un nouveau type de liaison, une liaison idéologique et une confluence politique qui s opère à grande échelle, sur les grandes contradictions du drame européen. Cette autre Italie qui est en train de naître se fait jour dans la crise d un fascisme qui se révèle désormais comme contre-révolutionnaire militant. Nous l avons suivi sans négliger d examiner les conditions de vie réelles des masses, ni sous-évalué les limites d un phénomène qui commence à poindre dans un pays complètement dominé par la dictature, avec une perspective d agressivité pire encore. Nous avons accordé une attention particulière à un thème qui marque amplement la période prise en compte : le thème de Staline et de sa politique, de ses méthodes de direction, de l influence du stalinisme sur l ensemble du mouvement communiste. Le problème se pose dans ces pages à la fois en termes généraux et sous l angle de vue du PCI. D un côté on a cherché à comprendre comment, concrètement, la dynamique des procès de Moscou, de la 2

répression, de la «vigilance révolutionnaire»» obsessionnelle, compromet et contredit la politique unitaire entreprise par le Komintern en 1934-35 et empêche une pleine expansion de ce front populaire qui trouve pourtant, dans l URSS de Staline, dans sa force, dans sa formation, les conditions de base pour un développement ultérieur. D un autre côté, nous espérons voir montré dans un microcosme comme celui du parti italien (qui pourtant n a pas connu la tragédie des autres partis communistes) l obscurcissement des perspectives et les crises d organisation viennent directement de cette pression générale, de l atmosphère de suspicion et d inquisition qui envahit le mouvement de 1936 à 1939 qui augmente de manière importante et qui peu à peu théorise les mesures de répression. L analyse ne peut que reposer sur une réflexion sur tout le phénomène, sur une contradiction dont l évidence est encore loin d avoir été approfondie de manière adéquate malgré les révélations du XXe et du XXIIe Congrès du PCUS. Mais la contradiction est telle, entre autre parce que ce sont des années au cours desquelles l Union soviétique réalise une transformation économique et sociale gigantesque, et que le Komintern a un grand rôle de propulseur dans la mobilisation de l avant-garde ouvrière contre le nazifascisme. Et en même temps, on constate de la part des classes dirigeantes des démocraties occidentales une souplesse, qui devient souvent de la complicité ouverte, avec Hitler. L antifascisme italien dans son ensemble se montre extrêmement sensible à toutes les composantes de cette tragédie, dénonçant les hésitations, les ambiguïtés, les fléchissements de la sociale-démocratie internationale, adressant un avertissement (mais pas écouté), aux démocraties anglaise, française qui sacrifient la cause de la République espagnole, de l indépendance de Prague, de la solidarité anti-nazie à un pacifisme qui se révèle non seulement peureux mais contre-productif. Vu dans le contexte de tous ces événements, le «aujourd hui en Espagne, demain en Italie» de Carlo Rosselli n apparaît pas seulement comme un heureux slogan mais comme l avant-goût des caractères d une expérience originale dont les fruits se récolteront dans la guerre de libération. Si, encore une fois, cette optique est nécessaire, nous avons tenté de nous limiter à suivre les filons fondamentaux des questions de ligne politique, de perspective et de recherche idéologique. Nous espérons avoir laissé amplement parler les faits, enregistré les voix, non seulement des protagonistes, mais de ces centaines de combattants qui tombent en Espagne et des meilleurs communistes qui peuplent les prisons et les îles de déportation ou qui se battent dans l émigration pour la liberté et le socialisme. P.S. Note au troisième volume Nous avons le plaisir de remercier également, pour ce troisième volume, la Commission et le Conseil supérieur des Archives, le directeur des Archives centrales de l Etat, le professeur Leopoldo Sandri, le docteur Costanzo Casucci et tous les fonctionnaires des Archives centrales qui nous ont facilité la recherche et le dépouillement des documents qui y sont conservés. Nous adressons le même remerciement au président du Parti communiste italien pour nous avoir permis de consulter les Archives déposées à l Institut Gramsci et particulièrement au directeur de l Institut Franco Ferri, à Cesare Colombo, conservateur des Archives, aux amis bibliothécaires qui nous ont fraternellement aidés. Nous avons demandé, pour ce volume, les témoignages écrits et oraux de nombreux dirigeants et militants et tous nous ont fourni des renseignements précieux, des informations 3

et des conseils. Nous avons inséré dans les notes chaque contribution de ce genre et nous voulons en souligner ici la valeur et exprimer notre gratitude. Il est évident que les inexactitudes ou les omissions qui peuvent exister doivent être attribuées uniquement à la responsabilité de l auteur. 4

Chapitre 1 Une période de «guerre de mouvement» Du point de vue de la lutte politique, certaines expressions de Gramsci rappellent les différences essentielles entre les périodes de guerre de position et de guerre de mouvement. La période qui commence en 1935-36 et qui va durer au moins une décennie, doit être considérée par certains côtés comme une période de guerre de mouvement classique, ou guerre de manœuvres, avec de reculs et des progressions profonds, et avec des déséquilibres tout aussi importants. L acceptation évidente du terme n est pas moins importante. Si depuis des années on parle du danger de guerre, d un resserrement imminent, de crise des régimes et des institutions, maintenant les guerres éclatent et se succèdent et l instabilité politique s aggrave. Les prémisses du futur conflit mondial sont toutes en place. L attaque de l Italie contre l Ethiopie qui date du 3 octobre 1935 mais qui menaçait de s organiser depuis le début de l année, se présente déjà comme une simple entreprise coloniale. Elle altère tout de suite le précaire équilibre européen et crée une tension internationale qui sera lourde de conséquences. De la Mandchourie, le Japon passe à une pénétration systématique en Chine tandis que l Armée rouge, dirigée par Mao tsé-tung accomplit la Longue marche (octobre 1934 octobre 1935). En l espace d une année elle se trouve dans le Shen-si septentrional et de là, elle lance un appel à la résistance anti-japonaise. L Allemagne de Hitler montre non seulement qu elle veut déchirer l ossature de Traité de Versailles mais qu elle vise une expansion à l Est et à l Ouest. Au début de 1936 il accomplira ouvertement le défi de réarmer la Rhénanie. A partir de juillet de la même année, fascisme et nazisme aident de façon plus marquée la révolte de Franco en Espagne. C est une dynamique qui est mise en marche en Europe, en Afrique, en Asie pour une tentative de décomposer la division du monde sanctionnée par la première Guerre mondiale le par les vieux et les nouveaux impérialismes et de changer l équilibre des forces. Cela n empêche pas que le front diplomatique soit également en plein mouvement et que les conflits aient d abord cette dimension de conflit armé entre grandes puissances. Il suffit de donner quelques exemples indicatifs : Malgré les emportements verbaux et les zigzags tactiques de Mussolini, les rapports entre l Angleterre et l Italie, qui étaient restés amicaux au cours de toute la décennie précédente, deviennent très tendus. La «perfide Albion» est présentée comme l ennemi principal, non seulement du fascisme, mais du peuple italien. Un homme comme le ministre des Affaires étrangères, Pierre Laval, profondément réactionnaire et désireux de favoriser Mussolini dans ses visées sur l Abyssinie, est également l homme qui va à Moscou pour sceller un pacte militaire d assistance à l URSS. Pour la première fois, un homme d Etat anglais, Eden, va également à Moscou. Il faut précisément en chercher l explication dans la préoccupation commune de contenir l agressivité d Hitler qui en 1935-36 donne les signes les plus clairs. Mais dès 1934, avec un pacte de non-agression avec la Pologne, il tend à renverser les rapports de force en Europe centrale. La partie que s apprête à soutenir la Russie de Staline dans la politique européenne est beaucoup plus active qu auparavant et le terrain de rencontre objectif, un terrain, bien entendu, qui est loin d être facile avec les grandes puissances occidentales, se situe justement au centre des intérêts réciproques d un statu quo en Europe. Les desseins de la politique extérieure de «sécurité collective» de l URSS ont naturellement une relation encore plus étroite que par le passé avec la tactique de l Internationale communiste et avec l orientation de ses différentes «sections nationales». 5

Mais il y a un autre facteur, un autre sujet historique qui prend, au cours de cette période, une vivacité sans comparaison avec celle du passé, de la période de la restauration capitaliste, de sa «stabilisation» en Europe occidentale et orientale, et même de celle des années cruciales de la «grande dépression». Il s agit de la pression d en bas, de l initiative et de la présence sur la scène, des masses populaires. Si en 1931-34, contrairement à ce qu espérait l Internationale, la crise économique qui donnait des dizaines de milliers de chômeurs, n a pas du tout provoqué une nouvelle vague révolutionnaire, mais a conduit, au contraire au triomphe du nazisme en Allemagne, à la prépondérance militaire au Japon, au retour des conservateurs au gouvernement en Grande-Bretagne, à un tournant réactionnaire dans la République espagnole, au clérico fascisme en Autriche (avec de vigoureuses répressions dans ces deux derniers cas), maintenant le tableau est en train de changer. Il est en train de changer entre autre, à cause d un phénomène d alarme qui a ses origines dans l inquiétude de certaines chancelleries européennes : le développement du fascisme dont on retrouve les manifestations bruyantes un peu dans tous les pays européens, encouragé par la politique des vieilles classes dirigeantes, avec la compression des libertés démocratiques et d atteinte même au niveau de vie des masses. Le choc de l avènement du nazisme en Allemagne, qui est passé comme un cyclone dévastateur sur le mouvement ouvrier allemand, a été très violent, et les deux Internationales ouvrières, la IIe, sociale-démocrate et la IIIe, communiste, en ont au moins tiré un enseignement pour la révision de leur orientation antérieure et pour un certain rapprochement réciproque, même s il n est pas encore étroit. Mais, au-delà du sommet et des syndicats (ceuxci plus substantiels), ce sont les masses elles-mêmes, en France et en Espagne qui se font les protagonistes d un grand sursaut démocratique, unitaire, de classe, qui part, lui aussi, d une position défensive, antifasciste, mais qui va acquérir un élan plus offensif et culminera en février 1936 en Espagne et en juin de la même année en France, dans la formation de nouveaux gouvernements d unité républicaine et de front populaire et dans une plate-forme de revendications économiques qui aboutira à de réelles conquêtes. Dans le mouvement communiste, la page du «social-fascisme» a été résolument tournée. Le VIIe Congrès du Komintern marque une critique très nette du passé et ouvre une page nouvelle (1) à l enseigne de la lutte unitaire contre le fascisme, de l offre de collaboration, aux sociaux-démocrates et à toutes les forces disponibles pour faire des fronts populaires pour la sauvegarde de la paix. Elle s ouvrira en juillet 1935 et il y aura de nombreux symptômes de la nouvelle situation. Comme nous l avons dit, on commence à parler des visées de Mussolini sur l Ethiopie, et l antifascisme italien prend position assez rapidement (2). En décembre 1934, il y a un grave incident de frontière avec la localité de Ual-Ual, à la frontière entre l Ethiopie et la Somalie italienne : un incident probablement provoqué par le gouvernement de Rome. Au début de 1935, Laval va rendre visite au Duce dans le cadre d une série d accords relatifs aux intérêts coloniaux des deux pays en Afrique et promet de lui laisser les mains libres en direction de l Abyssinie. Par la suite, on discutera avec acharnement pendant les années sur la signification de cette promesse de Laval (3) et il est probable que Mussolini lui-même ne pensait pas encore à une agression militaire en bonne et due forme. Mais en février a lieu la mobilisation de deux divisions, le rappel de deux contingents et le départ de quelques détachements militaires pour l Afrique de l Est tandis que Graziani, gouverneur de la Somalie, va à Mogadiscio. Les mesures militaires s intensifient en mars, et la propagande italienne commence à souligner la mission impériale de l Italie mussolinienne, décrivait d un côté l Ethiopie comme un pays barbare, sauvage, où survit l esclavage et de l autre comme une terre aux immenses ressources naturelles (qui attendent les civilisateurs et les colonisateurs). En mars, Mussolini tient une grande assemblée piazza Venezia : «Nous sommes prêts, dit-il, à accomplir n importe quel devoir que le destin a placé sur notre route». 6

Dans la visite de Laval, l examen du problème allemand a pris une place importante. L Italie a paru tranquilliser les Français sur sa volonté de continuer à garantir l indépendance de l Autriche. C est également dans le cadre d une politique générale visant à bloquer les volontés d expansion hitlérienne qu il faut voir la visite de Laval à Moscou. L événement n est pas moins important en ce qui concerne l URSS. La politique de Staline aussi vise à obtenir une série de mesures et de garanties par rapport à la poussée agressive de l Allemagne : la création d un système de traités défensifs, de celui proposée par la diplomatie française d un pacte de l Est, comprenant la Pologne, la Russie, la Tchécoslovaquie, l Allemagne, les Pays baltes, et celui d une assistance mutuelle avec la France qui étoufferait dans l œuf l éventualité de se trouver isolé en Europe, face au nazisme. Les négociations franco-soviétiques progressent avec une certaine lenteur et les communistes français accusent ouvertement Laval de ne pas vouloir parvenir à un accord (4). L ambiguïté de Laval est indubitable. Du reste, il n y a pas que ce personnage mais beaucoup d autres qui, pendant des années se succéderont à la politique extérieure français ou anglaise et qui ne renonceront jamais à l idée de «déverser» à l Est, sur l Union Soviétique, l expansionnisme allemand. Mais ce qui prévaut maintenant, entre autre parce que la France se sent le plus directement menacée par un revanchisme qui regarde à l Ouest tout autant qu à l Est, c est le désir d un accord. Le 2 mai, est signé le pacte d assistance mutuelle entre l Union Soviétique et la France, en cas d agression. Le 13, Laval arrive à Moscou. Il est reçu par Staline et la communication finale des entrevues contient une phrase qui déchaîne un certain tapage. En parlant des intérêts et des devoirs des deux contractants, il est précisé : Avant tout, dans l intérêt du maintien même de la paix, il leur incombe le devoir de n affaiblir par aucun moyen leur défense nationale. Avec ce propos, Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale de la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité (5). La valeur de ligne de conduite, si non de principe, de cette «concession» stalinienne n échappe à aucune force du mouvement ouvrier et encore moins au mouvement ouvrier français. Même les communistes italiens en sont frappés (6). Cela signifie reconnaître à un Etat bourgeois, dirigé par des coalitions politiques conservatrices, non seulement la pleine légitimité de se réarmer pour pourvoir à sa propre sécurité, mais aussi une fonction positive, défensive, brisant, au moins en partie l image d un monde impérialiste condamnable dans toutes ses composantes (fasciste ou démocrate bourgeois), considérés comme tout aussi agressives. Mais cela signifie également reconnaître maintenant le nazisme comme le danger principal pour la paix et donc reconnaître à l Union Soviétique, le droit de faire de la politique comme le dit tout de suite la revue du PCI, avec ces puissances capitalistes qui ne veulent pas être entraînées dans une nouvelle conflagration européenne (7). L argument est loin de convaincre sic et simpliciter les autres regroupements antifascistes (8) mais il y a en soi une nette indication antinazie. Concentrons le feu contre le principal fauteur de guerre, le fascisme allemand, conseille Togliatti à Moscou (9). Cela indique la perspective qui se réalisera avec les fronts populaires. Y a-t-il à l extrême opposé une autre perspective? Le seul qui l indique est Trotski qui parle, depuis 1934, du front unique en France comme un instrument de la lutte pour le pouvoir, vu naturellement à échéance rapprochée, comme seul moyen de battre le fascisme en France (10). Trotski se base sur l existence, dans les masses françaises, d une poussée qui les mène plus à gauche que leurs partis mais il y a aussi, chez lui, toute une construction idéologique qui répond, plus qu à la situation réelle, à une réaction instinctive, plus morale que politique, contre les «compromis» qui nuisent à l éducation de la conscience révolutionnaire du prolétariat. On voit, à ce propos, un épanchement symptomatique, consigné dans son journal, face à la fameuse communication de Moscou : 7

Même si j ai une certaine familiarité avec le cynisme politique de Staline, son mépris des principes, sa connaissance de toutes les ficelles à courte vue, je n ai quasi pas pu en croire mes yeux quand j ai lu ces lignes. Staline ne survivra pas impunément au communiqué du 15 mai. La question est trop pointue, la trahison trop énorme. C est vraiment cela, une trahison!... Le Parti communiste français en sort blessé à mort. Le prolétariat a seulement à y gagner. La cause de la nouvelle Internationale en sera favorisée (11). Une partie de l émigration italienne en France, qu elle soit politique ou économicopolitique, de quelques centaines de milliers de travailleurs italiens, vit dans un climat de préparation au front populaire, rendu plus bouillonnant à cause de l agitation contre la vie chère et les mesures prises par le gouvernement Flandrin et par une perspective d étapes successives de l unité ouvrière : des accords électoraux à l unification syndicale, jusqu à l unité organisationnelle. Le mot d ordre du PCF devient : «Pour une classe unique, une seule Confédération du travail, un seul Parti». On a déjà vu comment le premier pas d unité d action entre le PCI et le PSI, signé à Paris en 1934 a été le reflet de celui entre le PCF et la SFIO (et les deux ont été également le fruit d un changement d orientation de Staline (12)). On continue à faire des pas dans ce sens : face à la menace de l entreprise éthiopienne, les deux partis organisent d un commun accord l agitation dans l émigration sur le thème de l intérêt national contraire à la guerre de rapine (on ne peut plus ardue et peu productive) et de la nouvelle menace qui met en péril la paix générale. Depuis mars, on affirme : La lutte pour empêcher une telle guerre ou pour qu elle se termine le plus tôt possible, pour la diriger vers la défaite du fascisme, est le devoir de tous ceux qui aiment leur pays et veulent lui épargner des massacres, les privations et la ruine (13). On lance également l idée d un Congrès de mobilisation contre l agression de l Ethiopie par les Italiens à l étranger. Carlo Rosselli, à la tête de Justice et Liberté, qui se situe désormais comme un regroupement nettement polémique, à la fois contre les socialistes, et les communistes, accusés de minimalisme son non d attentisme inerte, considère cette idée comme néfaste. Le véritable congrès à faire serait «le Congrès de l antifascisme italien qui se bat en Italie, qui puisse honnêtement revendiquer, face à l étrange, la représentation d un ferment actif des masses en Italie», puisque ce qu il faut, la première tâche à se donner, c est de «briser la distance qui existe entre la société italienne de l an XIII et l antifascisme (14)». Ainsi Rosselli met le doigt sur la plaie et les communistes, mais aussi les socialistes, le ressentent tout aussi douloureusement. L an XIII de l ère fasciste est une année où le régime semble désormais avoir dépassé les contrecoups les plus graves de la crise économique, même s il en sort sans avoir résolu aucun des graves problèmes du déséquilibre et de l arriération de nombreuses régions du pays, et le niveau de vie des masses ne se sont pas substantiellement amélioré. Seul le chômage a diminué. Mais les comptes que l opposition doit faire à l étranger ne sont pas joyeux. Dans une période de changement général de mots d ordre et de perspective, le bilan des partis ouvriers est également lourd. Le fascisme a résisté. Il dure beaucoup plus longtemps que ne l avaient prévu les communistes, les socialistes et les démocrates antifascistes et l étau totalitaire du régime sur la société italienne se resserre d autant plus fortement que la présence de l opposition dans le pays se fait sentir. Un commentaire désolé de Emilio Lussu n est sûrement pas loin de la réalité : Dans les dernières années, ceux qui rentrent sont plus nombreux que ceux qui sortent. Ce qui ne serait pas un mal si, en Italie, on faisait quelque chose. Mais on ne fait rien (15). Peut-on dire que même la classe ouvrière, même les paysans qui ont pourtant souffert des conséquences les plus graves de la crise économique, sont conquis par le fascisme? C est le genre de problème qui ne peut se résoudre par une réponse nette. Il y a différentes citations, il y a une réalité complexe, différente de région à région, de groupe à groupe, de génération à génération et les communistes devront les premiers tenir compte des dimensions nouvelles qui 8

se compliqueront par la suite avec la conquête de l Ethiopie. En attendant, voici comment Lussu pose la question des perspectives : A travers une minorité héroïque, seule la classe ouvrière et paysanne affirme quotidiennement sa haine du régime et c est pourquoi elle montre au monde et annonce dès maintenant ce que sera la source de l antifascisme révolutionnaire contre le fascisme. Désormais la seule force révolutionnaire est constituée par le prolétariat. Il n existe pas d antifascisme conséquent en dehors du prolétariat. Le problème de la révolution antifasciste est le problème de l organisation socialiste du prolétariat (16). Pour Lussu, «la PCI est le seul parmi les partis socialistes qui se soit formé une psychologie révolutionnaire» mais c est aussi «un clan de permanents fanatiques dont les mots d ordre tombent nombreux et contradictoires et n en sont pas moins dogmatiques». Le PCI, en effet, se trouve à un stade de réflexion et de recherche délicat, avec le risque l osciller d un extrême à l autre. Les vieux mots d ordre liés aux schémas de la soi-disant «troisième période» sont tombés, ayant fait faillite dans les faits plus que par une décision du Komintern. La radicalisation politique prévue ne s est pas produite. Il n y a rien, dans l évolution politique italienne qui puisse montrer un accord entre sociale-démocratie et fascisme et faire pense à une phase possible de «social-facsisme», mais on a enregistré, par contre, un certain monopole politique plus rigide de Mussolini et du fascisme. Il faut ajouter encore, à propos des événements d Allemagne, que le PCI, contrairement à ce que pouvait conseiller l expérience vécue, et réélaborée dans les premières années de clandestinité, s est ajouté au chœur de l Internationale communiste qui prévoyait une issue toute différente à la crise, qui a sous-évalué le danger nazi, les modalités de son avènement profondément analogue à celui du fascisme, sinon qu il a été plus rapide. Dans le mouvement communiste international, sous la pression du «contre-tournant» commencé en 1934, le PCI a aussi pris le chemin des Fronts populaires, il a conclu un pacte avec le PSI, mais les problèmes qui se présentent au groupe dirigeant sont bien différents de ceux que le PCF est en train d affronter avec courage. Il y a l unité avec le PSI mais certainement pas d action dans le pays. Et pour l action «à l intérieur» l autocritique est suggérée à la fois par les faits concrets de la situation et par les réprimandes venues de Moscou. L organisation clandestine implantée au début des années 30 a été, sinon balayée, au moins secouée violemment par la répression et par l impossibilité de se transformer, d un réseau épars et partiel de militants individuels visés par la police en un mouvement qui soit capable de briser, au moins par endroit, la «légalité» fasciste. Au cours des neuf premiers mois de 1935, le Centre externe a organisé vingt voyages de permanents en Italie. Huit d entre eux «tombent», c est à dire que l on en arrête 25%, beaucoup moins qu en 1934. Mais c est dû également au fait que le PCI a quasiment abandonné le système, très coûteux en «chutes», de maintenir sur pied la structure «illégale» à l intérieur du pays. Il cherche maintenant principalement à maintenir la liaison avec l intérieur à travers des camarades soidisant «légaux», des travailleurs individuels qui ne sont jamais entrés dans une organisation clandestine et courent donc moins de risques et dont la tâche essentielle est d envoyer des informations, des rapports, des lettres à l extérieur par les différents moyens possibles. A cette époque, on reçoit à Paris 350 lettres (17). Naturellement, cela signifie également renoncer à une intervention plus directe, que ce soit dans la propagande ou l agitation, pour lesquels les conditions sont peu propices. Mais les termes organisationnels de la question, bien que pressants, ne sont qu un aspect du problème politique. On ressent que la nouvelle période dans laquelle on entre réclame des choix différents. Encore avant le VIIe Congrès de l Internationale communiste, les communistes italiens sont en train de se demander comment l objectif des fronts populaires est applicable en Italie et comment on peut le concilier avec une pénétration dans les organisations fascistes, qui est l action que l on vise en priorité. L action ne peut-elle être que celle de «cheval de 9

Troie», ou est-ce qu il n importe pas, au contraire, d avoir une autre façon de considérer le fascisme, sa structure interne, sa dialectique, le fait pour les jeunes d «êtres fasciste», par exemple, qu ils soient ouvriers ou intellectuels? Dans les pays qui se posent ce genre de question, les oscillations seront nombreuses et très larges, également à cause du fait que la révision des méthodes, l abandon des mots d ordre passés, sont tellement nets et brusques que, en abandonnant l extrémisme qui a précédé, on risque de tomber dans des formules et des attitudes trop générales ou trop conciliantes. Une certaine manie d instrumentalisme, inhérent à la manière de diriger et se servir de la «théorie», qui est typique de Staline, contribue à ces oscillations profondes. Mais c est également un phénomène de réaction spontanée, un effort pour se libérer des principes manifestement encombrants qui empêchent un contact réel avec les forces sociales vivantes des différents pays. Déjà au cours des premiers mois de 1935, on voit les confessions de deux dirigeants : l une qui concerne le «style» de la propagande communiste par le passé, l autre qui concerne le rapport qu il faut établir avec les groupes de la nouvelle génération, animés d un authentique esprit de rénovation, mais dans le milieu de «l univers» fascise. Le premier est Mario Montagnana, un des dirigeants ouvriers les plus actifs du Centre interne. «Nous devons, dit-il, mettre au premier plan la lutte pour la liberté. Les masses aspirent à la liberté parce qu elles savent que sans liberté, on ne peut défendre son pain. Nous nous sommes trompés en raillant le mot d ordre «Liberté et patrie», nous nous sommes aliéné la sympathie des travailleurs et des classes moyennes. Certes, nous luttons pour la liberté prolétarienne, c est à dire pour la dictature du prolétariat mais il est utile pour nous et pour les masses, de conquérir également un minimum de «liberté bourgeoise» que le fascisme a supprimé aujourd hui (18)». Celeste Nagerville, un autre ouvrier de Turin (qui est allé très jeune en prison et en est sorti aujourd hui grâce à l amnistie qui pour lui, comme pour des centaines d autres militants communistes, a raccourci énormément la peine à purger, et qui dirige à Paris le travail de la FGCI), ajoute à son tour: «La jeunesse italienne a grandi dans le climat fasciste et se trouve dans des conditions telles, qu il existe chez elle de grandes aspirations et pas seulement des aspirations à lutter (19)». Et il ne s agit pas seulement de jeunes travailleurs. En 1934-35, avant la guerre d Afrique, différents groupes de jeunes intellectuels, corporatistes «de gauche», mènent une polémique sociale à l intérieur du régime qui frappe les lecteurs communistes, plus attentifs maintenant que par le passé et qui n ont plus tendance à refuser la crédibilité de l aspiration révolutionnaire de la jeunesse fasciste. Ce sont des jeunes qui écrivent dans «Le Chantier», dans «Bo», des universitaires de Padoue, mais aussi dans «Rome fasciste», «Siècle fasciste» et dans «Avance», dans «Orphée», «Travail fasciste» etc... Et la dénonciation qu ils font de l insuffisance des contrats de travail, des injustices sociales les plus criantes, s accompagne de l exaltation du mythe corporatiste, de son contenu «anti-bouregeois» où se mêlent souvent les nourritures et les inspirations les plus hétérogènes : on justifie l expansionnisme fasciste, on polémique contre le capitalisme mais parfois avec des positions franchement autoritaires, antidémocratiques ou populistes. Mais il y a des accents sincères, même s ils sont confus qui frappent, par exemple, Egidio Gennari, le vieux dirigeant qui participe activement à la nouvelle phase politique en France. Gennari écrit que la polémique de ces jeunes, est quelque chose de bien différent de l aspect partisan du groupe de Rigola des «Problèmes du Travail», et qu ils partent du fascisme pour chercher la voie d une solution collectiviste entre autre à travers la découverte du faux côté social du régime (20). Et en feuilletant ces revues, en lisant les articles de ces jeunes, on se rend compte que la note dominante est véritablement un mélange de thèmes socialistes souvent mythifiés et de polémiques internes au fascisme. Alberto Mandadori parle 10

des écrivains décadents à la Moravia et à la Zweig (l antifascisme aussi parle de Moravia au cours de ces années (21) ), et demande une attitude «anti-littéraire», précisant qu elle suppose une attitude anti-bouregeoise cohérente, une attitude anti-individualiste et anti-libérale comme étant nécessaire à l attitude collectiviste et sociale (22)». Romano Bilenchi qui semble plus affirmativement populiste, affirme : «Que l on arrête de penser que parmi le peuple il n y a que des adversaires et des traîtres. Les adversaires et les traîtres sont les nombreux richards et les Don Quichotte qui portent un insigne jusque sur leur manteau...le peuple, ajoute Bilenchi, croit que nous ne sommes pas de vrais révolutionnaires mais des réactionnaires, des soutiens de la bourgeoisie. Et c est de notre faute! Jusqu ici nous avons laissé le peuple à lui-même. Nous devons lui faire comprendre que nous l aimons, que nous avons confiance en lui, que nous le croyons nécessaire (23). On explore beaucoup la vie syndicale (et c est ce qui intéresse le plus les communistes). «A 13 ans de la Marche sur Rome, lit-on par exemple dans «Le Chantier», à 9 ans de la loi syndicale de 1926, à 7 ans de la Charte du travail, il y a encore de nombreuses catégories qui n ont pas de contrat collectif de travail tandis que pour beaucoup d autres, le contrat est périmé depuis longtemps». Et on lit encore : «L autorité et l action des syndicats n existent que dans la mesure où il existe un contrat de travail, tandis que les organisations, l autorité et les actions ne manquent en tout cas pas, et l on peut même affirmer que l inexistence des contrats de travail augmente de manière importante». On parle de «base syndicale», et l on soutient que «puisque les corporations fonctionnent, il est nécessaire que le syndicat devienne de plus en plus fort, qu il soit véritablement la base du nouveau régime économique et social (24)». Par la suite, «Le Chantier» sera supprimé à cause du ton de ses articles. Il n y a pas que les jeunes fascistes. En mai, à Turin, une série d arrestations retentissantes montre clairement qu un centre culturel et politique antifasciste d intellectuels, presque tous des jeunes, presque tous de «Justice et Liberté», s est formé autour de la maison d édition Einaudi qui est temporairement fermée. Avec Einaudi (25), on arrête Cesare Pavese, Norberto Bobbio, Franco Antonicelli, Massimo Mila, Piero Puzzati, Vittorio Foa, Carlo Levi, le professeur socialiste Michele Gina, le vieil écrivain Augusto Monti, le jeune philosophe Ludovico Geymonat et d autres dont l action est, en premier lieu, «une résistance de la culture» (26). La nouvelle a un grand écho dans la presse de l émigration et le «Comité international d aide aux prisonniers et aux déportés antifascistes italiens» présidé par Jean Richard Bloch rédige un communiqué de protestation et de dénonciation (27). Dans un cas comme dans l autre, que ce soit à cause des oppositions ouvertes ou à cause des «frondeurs» du régime, on a la sensation d une vie riche de problèmes et d aspirations qui croît et qui provoque chez les chez les dirigeants du PCI une volonté d adhérer à une réalité en mouvement d une manière nouvelle, de retrouver un certain détachement qui s est fait plus net au cours des dernières années. C est comme un assaut qui vient de rompre un mur d incompréhension faite également d abstractions de langage. «Nous sommes enfermés dans un cercle de résolutions et de thèses, disait Montagnana dans la «confession» déjà mentionnée. Notre langage est impopulaire et abstrait... Il y a trop peu de sujets humains dans toute notre propagande et notre agitation». Déjà avant le VIIe Congrès de l Internationale, il se produit quelque chose qui va au-delà du langage de révision élaboré par le Komintern et qui se reflète dans le parti italien et plus encore dans le parti français : la revendication d une tradition révolutionnaire nationale. Pour les Français, cela signifie se réclamer de l héritage jacobin, de la Commune, avec une insistance particulière sur le «tricolore». Pour les communistes italiens, cela signifie une image de la gauche de l action du Risorgimento, de sa composante démocratique et populaire, garibaldienne, mais cela signifie aussi reprendre un discours que Gramsci avait commencé, que dans ses écrits et dans les discussions entreprises avec les camarades. 11

Notre parti, écrit Grieco, a été le premier et le seul parti prolétarien en Italie à avoir élaboré le récit des expériences et des luttes populaires du Risorgimento, l expérience de tout le mouvement prolétarien d Italie, d un siècle de lutte des classes dans notre pays. Le mérite d avoir ouvert les chemins de cette étude revient avant tout à Gramsci, ce qui revient à dire que c est à Gramsci avant tout que revient le mérite d avoir mis notre parti sur la voie pour être à la tête de la prochaine révolution italienne (28). Il est significatif que le rappel à Gramsci arrive en même temps que les particularités nationales et les caractères originaux du mouvement révolutionnaire italien. Pas parce qu il a une saveur exotique. Ce sont Dimitrov, Thorez, toute la propagande du Komintern qui lèvent le drapeau des traditions nationales. Mais plutôt parce que, c est en posant de telles exigences que le nom et l inspiration de Gramsci paraissent naturels et on les évoque avec un sentiment d orgueil et de libération. Un an plus tôt un rappel dans cet esprit paraissait encore inconcevable. Mais en termes politiques, la ferveur pour l histoire se trouve devant un dilemme qui n est pas facile à résoudre. D un côté, la mise en place de fronts populaires exige d une part une accentuation de l esprit antifasciste, surtout par rapport à ces groupes ou à ces formations qui se caractérisent presque uniquement comme antifascistes, de l autre la conviction que le premier devoir est de travailler parmi les fascistes, porte en elle la tentation de valoriser certains thèmes du fascisme original (on parlera bientôt d utiliser le programme des Fasci de 1919), de manière certainement tactique mais qui ne peut pas ne pas obscurcir et compromettre l élan unitaire par rapport au PSI, à Justice et Liberté et aux Républicains, etc. Au printemps et à l été 1935, ont lieu quelques réunions significatives des organes dirigeants du PCI, à Paris, depuis le Bureau politique jusqu au Comité central. Ruggero Grieco est devenu le responsable du Secrétariat politique. Togliatti a été appelé à Moscou au Secrétariat de l IC pour préparer le VIIe Congrès. Mais cette fois-ci son séjour en Russie comme secrétaire du Komintern sera long. Il est néanmoins mentionné couramment comme le «chef actuel» du parti italien. Citons parmi d autres une attestation publiée en 1936 : Antonio Gramsci, le chef de notre parti, libéré de l agitation des travailleurs et de tout le monde, se trouve dans une situation qui ressemble à un état d arrestation permanente et il est très malade... Nous révélons un secret en révélant le nom du chef actuel de notre parti, le camarade Togliatti qui est en même temps secrétaire de l Internationale communiste (29). Ercoli intervient souvent par des lettres et des conseils et son hégémonie est indiscutable. Les membres du CC qui sont présents avec Grieco varient en fonction des arrives de dirigeants revenant de prisons ou de relégation. En 1935 travaillent au Comité central de Paris, Longo, Di Vittorio, Dozza, Ciufoli, Gnudi, Gennari, Celeste Nagerville, Ezio Zanelli, Teresa Noce, Mario Montagnana, Berretta, Luigi Viano, Agostino Novella, Cesare Massini, et on coopte comme membres effectifs Aladino Bibolotti, Giuseppe Amoretti et comme nouveaux candidats Rigoletto Martini et Luigi Borelli (30). Au Bureau politique siègent Grieco, Longo, Montagnana, Di Vittorio Gennari et Nagerville pour la FGCI. Dans le débat politique, c est Longo qui apparaît le partisan le plus convaincu de la politique d unité d action avec les socialistes pour créer un front populaire également en Italie. A l arrière fond, il y a la perspective de la guerre d Afrique par le fascisme. C est une ouverture (au moins un espoir) de crise du régime et Longo dit : «Seule l action peut préparer le Front populaire en Italie sur le terrain des revendications économiques et politiques des masses (31)». La nouvelle épreuve est considérée et par les socialistes et par les communistes de l émigration comme la meilleure occasion pour cimenter l unité ouvrière. En attendant, pour célébrer la première année de la signature du Pacte d unité d action, un manifeste paraît, dans lequel on lit : La guerre ouvre en Italie une nouvelle phase de lutte très dure dans laquelle l unité d action doit se cimenter et se renforcer pour retourner contre le fascisme les difficultés et les conséquences de la guerre qu il 12

impose au pays. Conscients de leurs responsabilités et de leur devoir, le PSI et le PCI proclament bien haut que les ennemis du peuple italien ne sont pas à Adis Abeba mais à Rome. Ils disent à l opinion politique mondiale, alarmée à juste titre, que ce serait une en vue de la défaite du fascisme et de la victoire de la révolution populaire italienne, pour une Italie socialiste (32). La plate-forme défaitiste est très spontanée à cause des traditions des deux partis prolétariens italiens et montre qu un un accord de fond est désormais intervenu entre eux. Mais jusqu à quel point pourra-t-on frapper de l intérieur, face à la crise que l on considère comme inévitable à cause de l aventure du fascisme en Ethiopie? Un écrit de Togliatti de cette période revient sur le leitmotiv de l intervention sur un terrain de masse. Ercoli envisage la dimension internationale du problème du front populaire, fait l éloge des accords par le haut avec les partis sociaux-démocrates pour rappeler l importance des mouvements qui partent des usines : Dans un pays où il existe une dictature fasciste ou un mouvement de masse fasciste, nous devons aussi entraîner dans la lutte la masse des ouvriers «fascistes». Tant que nous n aurons pas obtenu un tel résultat, la perspective de développement du front unique sera limitée (33). Jusqu à maintenant, on avait toujours pensé que le meilleur terrain pour l action menée à l intérieur des organisations fascistes était celui des revendications économiques élémentaires. Maintenant on insiste sur la revendication des libertés démocratiques fondamentales. C est là aussi un symptôme fondamental de l air nouveau qui circule. Mais comment mobilise-t-on les ouvriers «fascistes» sur le terrain? Et que signifie les appeler ainsi, entre guillemets? Cela signifie-t-il qu ils sont fascistes seulement parce qu ils sont enrégimentés dans les organisations du régime? Dans ce cas, quelle valeur peut avoir la revendication d un certain côte «social» du programme fasciste primitif et du corporatisme lui-même? Ce sont les nœuds qui passent bientôt sous le peigne. Le rendez-vous du VIIe Congrès permet de rendre beaucoup plus explicite une révision générale, non seulement des mots d ordre tactiques mais même d une conception générale du développement stratégique de la lutte. Notes du chapitre 1 1. On a justement écrit à ce propos : «La ligne des fronts populaires n était pas une ligne purement défensive... Toutefois elle était bien différente de celle des années qui suivirent directement la Révolution d Octobre. Elle partait de la présupposition réaliste que transformer les pays industrialisés avec des systèmes politiques et économiques consolidés de manière stable, avec une structure élaborée et une forte tradition d actions populaires et démocratiques, était plus long et plus complexe que beaucoup l avaient pensé à la fin de la première guerre mondiale (ERIC OBSAWN Introduction à l Histoire des révolutions du XXe siècle, Rome 1966, pp. XX-XXI). 2. Cfr. Pour les prises de position de J et L, ALDO GAROSCI, La Vie de Carlo Rosselli, II, Rome- Florence-Milan, 1945, pp. 121 et suiv. et pour celles des socialistes et des communistes, la communication sur la réunion commune des secrétaires des deux partis dans «Action Populaire», l hebdomadaire du PCI dans l émigration, Paris, 16 mars 1935. 3. Cfr. L abondante documentation récoltée à ce propos dans MAX GALLO, L affaire d Ethiopie, Paris 1967 ainsi que RENATO MORI, L entreprise éthiopienne et ses répercussions internationales dans la politique extérieure italienne de 1914 à 1943. Rome 1963, pp. 161-62. 4. Gabriel Peri écrit, par exemple : «Le ministre français ne veut pas conclure le pacte francosoviétique. Il veut en ajourner la conclusion autant que possible et l entourer de conditions telles que le pacte ne pourrait plus créer d obstacle aux projets aventureux de Hitler. M. Laval, comme tous les déserteurs de la classe ouvrière, est animé d une haine antisoviétique et anticommuniste. (GABRIEL PERI, Les négociations franco-soviétiques et les palinodies de M. Laval, dans «La Correspondance Internationale», a. XV, n. 34-35, 27 avril 1935, pp. 527-28). 13

14 5. Cfr. L éditorial La politique de paix de l URSS, dans «L Etat Ouvrier», a. IX, n. 6, juin 1935, p. 327. 6. Cette intervention de Montagnana à une réunion du Bureau politique du PCI, le 4 juillet 1935 est symptomatique de cet état d esprit avec lequel les communistes considèrent toute initiative de Staline : «A la première lecture, il est resté frappé et s il n a eu aucun doute sur sa parfaite justesse, ce qui dépend de sa confiance illimitée dans le Parti bolchevique et en Staline. En rapport avec cet engagement, il y a l importance d avoir un chef en qui avoir une confiance absolue : elle sert, dans certains cas, de juste orientation. Le pacte est un pacte de paix. Mais il n a de valeur que dans la mesure où il se base sur la force. Sur la force de l Union Soviétique mais aussi de la France. Si on est pour la paix, on doit être pour le pacte, si on est pour le pacte on doit vouloir que les deux partenaires soient forts. C est pourquoi il est bon que la France soit forte. Nous sommes également pour la défense de la France en tant que telle, en cas d attaque hitlérienne. Nous pourrions dire que cette dernière question ne nous intéresse pas, puisque cela voudrait dire mettre le signe égal entre démocratie et fascisme. C est là une erreur qui a été faite quelquefois mais qui ne doit pas se répéter» (APC, 1263/10). 7. De La politique de paix de l URSS cit., Le texte entend également répondre aux objections avancées par Nenni (Conséquences et développement du pacte franco-soviétique), dans «Le Nouvel Avanti!» 25 mai 1935, qui dit que Staline, avec sa phrase bien connue, entend faire participer le prolétariat à la politique de l impérialisme bourgeois. «L Etat Ouvrier» répond : «Staline n a pas du tout dit qu il avait confiance en Laval et en Flandrin et compagnie pour mener une politique ferme et conséquente de résistance contre les visées anti-soviétiques et impérialistes de l impérialisme. 8. Outre la réaction de Nenni dont on a déjà parlé, il faut signaler cette de Rosselli. Celui-ci soutient que si Staline intervient pour renforcer les courants nationalistes en France, tous plus ou moins fascistes, la Russie elle-même court le risque de faire se précipiter l avalanche réactionnaire. Si la Russie est obligée de compter sur ses adversaires, c est qu elle a vraiment perdu du mordant. «Mais est-ce que les révolutionnaires italiens, allemands, français peuvent faire dépendre leur action des nécessités internes de la Russie? (Cfr. Dédié aux communistes italiens, éditorial anonyme dans «Justice et Liberté», 24 mai 1935. 9. Cfr. Une lettre d Ercoli, sans date, mais probablement d avril 1935 envoyée au BP du PCI et publiée, avec une note de Franco Ferri, L Ennemi principal en 1935 dans «Renaissance» a. XII, n. 34, 28 août 1965. Une partie de la lettre est utilisée comme article dans «Action Populaire» du 4 mai 1935 sous le titre Concentrons le feu sur l ennemi, principal fauteur de guerre, le fascisme allemand. 10. Cfr. Où va la France? fin octobre 1934, dans LEON TROTSKI, Ecrits, Turin 1962, pp. 447-83. 11. LEON TROTSKI, Journal d exil (17 mai 1935), Milan 1964, pp. 152-54. 12. Cfr. PAOLO SPRIANO, Histoire du Parti communiste italien, II, les années de clandestinité, Turin 1969, pp. 392-94. 13. Cfr. Le texte d appel commun (élaboré à une réunion du PSI et du PCI le 13 mars) dans «Action Populaire», 6 avril 1935. 14. Cfr. Une lettre de Rosselli adressée aux secrétariats du PSI et du PCI, le 16 avril, publié dans «Justice et Liberté» du 19 avril 1935. 15. D une lettre d Emilio Lussu, publiée dans «Justice et Liberté» du 17 mars 1935. 16. De la lettre d Emilio Lussu dans «Justice et Liberté» cit. 17. Du rapport d organisation présenté par Montagnana à la session du CC du PCI à la fin d octobre 1935 (APC, 1260/120). 18. APC, 1269/143. 19. APC, 1263/70. 20. EGIDIO GENNARI La voie vers le parti unique de la classe ouvrière, dans «L Etat Ouvrier», a. IX, b. 7, juillet 1935, pp. 417-28. 21. Dans «Justice et Liberté» du 4 janvier 1935 paraît une note intéressante dans laquelle on signale que le nouveau roman de Moravia («les ambitions erronées») a été interdit, et l on commente : «Pour la première fois Mussolini frappe de censure un jeune écrivain. Un jeune qui a le dangereux privilège d avoir conservé ses yeux...» On exalte aussi la valeur de «Les Indifférents» comme roman anticonformiste. Moravia sera envoyé au Congrès international des écrivains (cfr. P. 42) mais ne pourra pas s y rendre. Une allusion à lui dans AMBROGIO DONINI, Le Congrès international des écrivains dans «L Etat Ouvrier», a. IX, n. 8 août 1935, p. 538. 22. ALBERTO MONDADORI, Signification de l anti-littérature, dans «Le Chantier», 3 mars 1934. 23. ROMANO BILENCHI Les fascistes et le peuple, 3 mars 1934. 24. Base syndicale, éditorial anonyme, 1 er décembre 1934.

15 25. Ambrogio Donini, un jeune professeur communiste qui avait émigré aux Etats Unis, de passage en Italie, avant de retourner à l étranger (il travaille en URSS puis en France auprès du Centre externe du PCI) a différents contacts avec des groupes d intellectuels antifascistes. A Rome, il voit Paolo Milano «qui tisse les fils d un réseau de propagande marxiste» et à Turin, Giulio Einaudi dont l activité d édition à ses débuts s oriente déjà, à travers difficultés et persécutions en tous genres, vers des sujets nationaux et internationaux afin de détacher l Italie d un désastreux climat de provincialisme dans lequel s épuisent les énergies de ses jeunes étudiants. Cfr. La préface d Ambrogio Donini à PAOLO ROBOTTI, L Essai, Bari 1965, p. 9. 26. Cfr. MASSIMO MILA Activité clandestine de «Justice et Liberté» dans Trente ans d histoire italienne, Turin 1961, p. 203. 27. Cfr. «Le Nouvel Avanti!, 29 juin 1935. 28. RUGGERO GRIECO, Le caractère international de la révolution prolétarienne et les «particularités nationales», dans «L Etat Ouvrier», a. IX, n. 7, juillet 1935, p. 406. 29. D un italique anonyme publié avec la photo de Palmiro Togliatti, intitulé Nos chefs sont les chefs de la classe ouvrière italienne, dans «Le Cri du Peuple», 4 avril 1936. 30. Daté de mars 1935, dans APC, 1263/112. 31. De l intervention de Gallo (Longo) à la réunion du Bureau politique du PCI du 20 juillet 1935. (APC, 1269/139). 32. «Le Nouvel Avanti!», Paris 10 août 1935. 33. ERCOLI, Problèmes du front unique, dans «L Internationale communiste», a. XVII, n. 15, 5 août 1935, pp. 1001/2.

Chapitre 2 La ligne du VIIe Congrès Le VIIe Congrès de l Internationale communiste s ouvre le 25 juillet 1935, dans la salle des colonnes de la maison des syndicats à Moscou. C est Wilhelm Pieck qui prononce le discours d ouverture. Il salue avant tout les prisonniers du fascisme : Ernst Thälmann, Matyàs Rakosi et Antonio Gramsci. Le Présidium du congrès comporte 42 noms (1). «Au nom de Staline, dit un compte rendu officiel, comme si c était un mot magique, tout le congrès se lève et acclame le chef du prolétariat mondial (2)». Avec une procédure toute nouvelle dans les assises du Komintern, on adresse même un salut écrit à Staline dans lequel on dit : «Tu nous as enseigné que la seule politique juste repose sur les principes...» C est Palmiro Togliatti, très connu désormais dans le communisme international sous le nom d Ercoli, qui le lira pour le compte des 85 partis représentés : «Nous t adressons, chef armé du prolétariat mondial et de tous les opprimés, nos ardentes salutations... Nous jurons que sous le drapeau de Marx, Engels, Lénine et Staline, nous mènerons la lutte jusqu au renversement du capitalisme (3)». Si on pense au congrès précédent, le VIe, en 1928, on mesure tout le changement intervenu de ce point de vue. Le culte de la personnalité de Staline prend un ton qui est devenu habituel, c est un culte de sa personnalité, de sa pensée (la formule est courante qui affiche Staline comme un classique du marxisme, à côté de Lénine), et le culte de sa direction politique. Les citations de Staline abondent dans tous les discours.. Avant le rapport général de Dimitrov, c est Pieck qui lit le «rapport d activité» (4). A côté des expressions générales les plus courantes, on trouve aussi la nouveauté du regroupement interne, les places d honneur qui reviennent à certaines sections nationales. Il y a le Parti chinois («Le PCC s est couvert de gloire...dans la période que nous traversons, l événement capital est la révolution chinoise qui a pris la forme des Soviets»), et le parti français («parmi tous les partis des pays impérialistes c est le PCF qui a obtenu les plus grands succès : il a triplé ses effectifs grâce à la réalisation victorieuse du front unique et il est devenu un facteur politique important en France»). Pieck ne fait même pas mention du PCI. Quel que soit l état d esprit des délégués italiens, il se révèle dans l intervention de Giuseppe Dozza (Furini) à propos du rapport de Pieck : Je voudrais, dit Dozza, combattre la légende qui veut que le fascisme soit arrivé en Italie sans rencontrer de résistance et que le parti italien n ait pas sérieusement lutté contre lui. C est inexact. Nos camarades ont fait de grands sacrifices et ont été jetés en prison par milliers. Mais l héroïsme ne suffit pas quand la ligne politique adoptée est erronée. Nous étions isolés des masses parce que nous n avions fait aucun travail dans les organisations de masse. Ce n est que depuis un an que nous avons surmonté les difficultés et les erreurs commises dans cette direction. Le Parti communiste italien, appliquant une ligne juste dans le travail de masse, réalisera ses tâches dans les prochaines luttes (5). L autocritique et le sentiment des erreurs qu il faut rejeter sont la conséquence directe des lourdes accusations lancées en 1934 par Piatnicki et Manuilski contre l orientation «carbonariste» du PCI (6), accusations répétées par Pieck dans ses conclusions (7). La place marginale que le PCI a donc dans les travaux du VIIe Congrès est déterminée par son combat malheureux, souvent incompris par les dirigeants du Komintern dans toute sa valeur et dans toute la mesure de ses difficultés. Quant au parti allemand, avant même que Dimitrov ne s étende sur son découragement, nous sentons, dans les paroles de Pieck, une reconnaissance des erreurs commises mais qui est bien loin de remonter jusqu à la responsabilité de la Centrale internationale (8). En outre, selon Pieck, il faut rappeler que la classe ouvrière allemande a eu tort de suivre aveuglément la sociale-démocratie, sourde aux avertissements 16

des communistes qui ne purent pas engager seuls la lutte contre le nazisme. De toute façon, selon Pieck, «le national-socialisme «ne se consolidera pas à long terme». Dimitrov sera plus explicite dans sa critique et plus prudent dans ses prévisions. Avec le rapport de Dimitrov (la véritable nouveauté du congrès), nous assistons à un travail qui oscille continuellement entre les conseils politiques et l affirmation idéologique ce qui veut dire que, pour donner force et élan au nouveau tournant, le rapporteur doit mettre en cause ou mieux, soumettre à la révision critique toute une série de points, qui deviendront ensuite des «principes indiscutés» qui ont réglé la conduite du Komintern depuis près de 10 ans, depuis le jugement sur la sociale-démocratie jusqu à celui sur le fascisme depuis l installation du front populaire et au concept de «phase intermédiaire». Ce sont là les aspects les plus frappants, pas parce que l on introduit une série de nouveaux «principes» et de formules doctrinales, mais parce qu ils apparaissent comme la condamnation tranchante d une ligne et aussi d une façon de penser qui ont dominé toute l action des différents partis communistes. A partir de 1924 par certains aspects, depuis 1928 pour d autres, le Komintern avait soutenu l identification progressive de la sociale-démocratie avec le fascisme, elle avait pratiquement affirmé qu il n existait pas de différence entre la dictature de classe exercée par une «démocratie bourgeoise» et par les régimes fascistes ou ouvertement réactionnaires. Elle avait donc indiqué comme seule perspective valable, la dictature du prolétariat qu il fallait mettre en place à travers l instauration des soviets sur le modèle russe, elle avait surtout nié, à travers une polémique très dure avec Trotski lui-même, qu une phase intermédiaire d alliance avec les autres forces politiques d inspiration démocratique et sociale soit possible et elle avait postulé que la sociale-démocratie de gauche était encore pire que celle de droite. Maintenant, les positions exprimées par Dimitrov sont complètement différentes. Elles ne prennent presque jamais la valeur générale d une restauration de la doctrine léniniste ou de stimulant à un développement créatif du marxisme. Elles sont plutôt formulées comme des conseils tactiques. En tout cas, les nouveautés introduites par le rapport doivent être attribuées à tout un éventail de questions (parmi les plus controversées) auxquelles on répond maintenant le contraire de ce que l on affirmais jusqu à il y a un peu plus d un an. Prenons la question du front unique et de la dictature du prolétariat. Dimitrov dit maintenant : «l affirmation selon laquelle le gouvernement de front unique est partout une phase obligatoire de la dictature du prolétariat est toute aussi fausse que la conception selon laquelle la dictature fasciste sera obligatoirement remplacée par la dictature du prolétariat (9)». Pour mesurer la contradiction avec les formulations du passé, il suffit de rappeler que, depuis le VIe Congrès, le problème du front unique a toujours été posé comme un problème de front unique par le bas, comme un instrument hégémoniste pour les communistes, afin de créer un gouvernement ouvrier et paysan, synonyme de dictature du prolétariat et que la question de la chute de la dictature fasciste et de sa «succession» possible a tourmenté pendant des années le groupe communiste dirigeant italien. Encore en 1928, Togliatti avait dit exactement ce que dit maintenant Dimitrov. Puis, sous la poussée du «tournant», à partir de 1930, il s était adapté à la conception établie par le Komintern selon laquelle, on ne prévoyait pas la possibilité d une période ou d une «phase» intermédiaire (la différence subtile entre les deux expressions tend d ailleurs à disparaître), mais on posait comme seule perspective réelle, celle d une radicalisation extrême, d un système capitaliste qui aurait été renversé par la chute du fascisme en Italie. Le devoir des communistes était donc de lutter pour l instauration de la dictature du prolétariat dès que la crise aurait commencé. Il n y avait que le noyau des principaux dirigeants restés en prison (en particulier Gramsci et Terracini) qui maintenait fermement l hypothèse d un «intermède démocratique» et qui se trouvait en nette opposition avec le groupe dirigeant du Centre externe (10). Dimitrov aborde à nouveau le thème même de la nature du fascisme et des caractères particuliers du régime. On note tout de suite un changement de jugement intervenu ou au 17

moins le développement de la définition stalinienne adoptée par l Internationale en 1934 selon laquelle le fascisme est la dictature de la partie la plus terroriste, la plus chauvine, la plus impérialiste du capital. L avènement du fascisme n est pas le simple remplacement d un gouvernement bourgeois par un autre mais c est un changement de la forme étatique de la classe bourgeoise, la démocratie bourgeoise, en une autre forme, celle de la dictature ouverte... Supérieur en cynisme et en hypocrisie à toutes les variétés de réactions bourgeoises, le fascisme adapte sa démagogie aux particularités nationales de chaque pays et également à la petite bourgeoisie, et même une partie des ouvriers réduits au désespoir et à la misère qui, à cause du chômage et de la précarité de leur existence tombent victimes de la démagogie sociale et chauvine du fascisme. Mais quel que soit le masque sous lequel se cache le fascisme, quelles que soient les formes sous lesquelles il se présente, le fascisme est l offensive la plus féroce du capital contre les masses travailleuses. C est le chauvinisme effréné de la guerre de conquête et la guerre de conquête, c est la réaction et la contre-révolution forcenées, c est le pire ennemi de la classe ouvrière et de tous les travailleurs (11). La vigueur même avec laquelle on affirme ces choses montre avec force la volonté et la nécessité de diriger la lutte contre le fascisme. L ennemi principal n est plus la socialedémocratie. On dirige contre elle maintenant, un autre genre de contestation, historique et politique, très fondé, d ailleurs : celui de porter la très grave responsabilité de l avènement du au pouvoir du nazisme... Mais : A ce propos, ajoute Dimitrov, nous ne pouvons pas ne pas relever une série d erreurs des partis communistes, erreurs qui ont freiné notre lutte contre le fascisme. Il y a eu, dans nos rangs, une sous-évaluation qui n est pas encore surmontée partout actuellement. En Allemagne, quand le national-socialisme était déjà devenu un mouvement de masse menaçant, des camarades comme Heinz Neumann, pour qui le gouvernement Brüning était déjà un gouvernement de dictature fasciste, affirmaient pompeusement : «Si le «troisième empire» hitlérien voit jamais le jour, un monde souterrain verra le jour et au-dessus de celui-ci, il y aura le pouvoir ouvrier victorieux (12). Mais Dimitrov ne veut pas esquiver le problème du changement d «ennemi principal» et le résout de manière «historique». Il vaut en somme, corriger la formule erronée sans appuyer sur le passé. Ce n est pas une méthode nouvelle dans le Komintern et le rapporteur ne revient pas sur la règle qui veut que l on sauve malgré tout, sur le plan des principes, la légitimité d avoir, par le passé, employé «des formules et des résolutions maintenant vieillies». Il dit que la sociale-démocratie a subi une transformation, que ses rapports avec la bourgeoisie se sont modifiés dans une série de pays, ce qui est vrai, comme il est vrai que la leçon de la grande défaite allemande semble, dans une certaine mesure, avoir servi la IIe Internationale. «Cet ensemble de causes rend difficile et dans certains pays carrément impossible pour la sociale démocratie de conserver plus avant son ancienne fonction de soutien de la bourgeoisie». Ceci est essentiel. De la même façon, Dimitrov n abandonne pas la règle selon laquelle le mouvement révolutionnaire doit toujours se garder à la fois de l opportunisme et de l extrémisme, mais maintenant c est contre le sectarisme que le coup principal est porté : Dans la situation actuelle, le sectarisme, le sectarisme imbu de lui-même, le sectarisme satisfait de son étroitesse doctrinaire, de son éloignement de la vie réelle des masses, satisfait de ses méthodes simplistes pour résoudre les problèmes les plus complexes du mouvement ouvrier sur la base de schémas stéréotypés, le sectarisme qui se prétend omniscient et qui considère comme superflu d apprendre des masses, des leçons du mouvement ouvrier, en un mot, le sectarisme qui a l audace de l inconscience, est le premier obstacle à notre lutte pour réaliser le front unique... Le sectarisme se manifeste particulièrement dans la surévaluation de la révolutionnarisation des masses, dans la surévaluation de la rapidité avec laquelle elles s éloignent des positions réformistes, dans la tentation de sauter les étapes difficiles et les tâches compliquées du mouvement (13). C est donc dans ces propositions que réside l inspiration fondamentale. Ainsi, on rappelle maintenant que pour le mouvement ouvrier, la dictature bourgeoisie et la dictature fasciste, ne sont pas la même chose. Aujourd hui la contre-révolution attaque la démocratie 18

bourgeoise en s efforçant d imposer aux travailleurs, un régime qui les exploite et les écrase de la manière la plus barbare. Et dans de nombreux pays capitalistes, «les masses travailleuses doivent choisir pour l instant, non pas entre la dictature du prolétariat et la démocratie bourgeoise, mais entre la démocratie bourgeoise et le fascisme». On ne dit donc plus aux travailleurs que mourir de faim sous Brüning ou sous Hitler, c est la même chose. Bien entendu, on n admet pas non plus que Trotski avait raison quand il polémiquait justement contre ces simplifications sectaires. Mais à cause de tout le contexte du rapport et des conclusions de Dimitrov, on aperçoit une opposition (que nous appellerions aujourd hui globale) aux critères auxquels on se conformait au cours de la période précédante. Est-ce qu une analyse, un jugement, lorsqu il est codifié dans un document du Komintern, est valable pour toutes les sections? N est-ce pas carrément un axiome? Maintenant, au moins à propos du fascisme, on on exhorte au contraire à étudier les différences, de pays à pays. Aucune caractéristique du fascisme, pour juste qu elle soit, ne nous dispense de la nécessité d étudier et de tenir compte comme il convient, des particularités de développement du fascisme et des diverses formes de dictature fasciste dans les différents pays et à différentes phases. Il est nécessaire d étudier, d observer, de chercher dans chaque pays ce qu il y a de particulier et de spécifique dans le fascisme du point de vue national et de déterminer en conséquence les méthodes et les formes de lutte efficaces contre lui (14). Il y a ici une concordance essentielle avec les observations que Togliatti est en train de faire dans une série de leçons qu il donne sur le fascisme, avant le congrès, aux élèves italiens de l école léniniste de Moscou (15) et qui se situent dans le processus général de la révision qui se passe dans les faits. Dans les critiques que fait Dimitrov, fait des erreurs commises par le passé, on trouve, au-delà du ton général du rapport, de son vigoureux élan anti-dogmatique, une série de critiques particulières qui se rattachent directement aux tâches du moment. Il y a la recherche des méthodes erronées dans la manière de mener l analyse, des secteurs laissés découverts par l inaction produite par une opposition doctrinale. Dimitrov déplore le manque de développement de la lutte de masses, qu on a remplacé par des raisonnements stériles sur le caractère du fascisme en général et une «étroitesse sectaire dans la manière de poser et de résoudre les tâches politiques présentes du parti». Certaines critiques sont exprimées également en d autres termes : absence de politique vis à vis de la paysannerie, lutte manquée pour l unité syndicale, sous-évaluation des classes moyennes, des intellectuels et des jeunes. Dans ce cadre, la question du «sentiment national» prend une importance particulière et c est un thème très important parce qu il informera sur la nouvelle conduite des accents propagandistes, mais aussi sur à la ligne politique des différents partis communistes, jusqu à prendre, des accents effrontément nationalistes (dans le parti français, par exemple, mais pas seulement dans celui-ci). Dimitrov accorde une grande importance au fait que le fascisme a su recueillir, en Italie et en Allemagne, «le sentiment national» offensé et l indignation des masses contre Versailles et a pu déchaîner une vague de démagogie qui a eu prise surtout sur les jeunes générations : Mussolini s efforce par tous les moyens de tirer profit de la figure historique de Garibaldi. Les fascistes français exaltent leur héroïne Jeanne d Arc. Les fascistes américains se réclament des traditions de la guerre d Indépendance américaine, des traditions de Washington et de Lincoln. Les fascistes bulgares exploitent le mouvement de libération nationale de 70. Les communistes qui pensent que tout cela ne regarde pas la classe ouvrière ne font rien pour expliquer aux masses travailleuses, dans un authentique esprit marxiste-léniniste, stalino-marxiste, de manière historiquement objective le passé de leur pays, pour lier leurs luttes actuelles aux traditions passées de leur pays. De la même façon, les communistes abandonnent volontairement tout ce qu il y a de précieux dans le passé historique de la nation aux falsificateurs fascistes qui s en servent pour abrutir les masses populaires. Nous, communistes, nous ne sommes pas partisans du nihilisme national et nous ne le serons jamais. Le devoir d éduquer tous les ouvriers et tous les travailleurs dans l esprit de l internationalisme 19

prolétarien, est une des tâches fondamentales de tout parti communiste. Et celui qui soutient qu il peut cracher sur tous les sentiments nationaux des grandes masses travailleuses est bien loin du vrai bolchevisme et n a absolument pas compris la doctrine de la question nationale de Lénine et de Staline (16). De nombreuses délégations sont sensibles à cette partie du discours de Dimitrov. Pour la délégation française, Maurice Thorez affirme : Au nom de la classe ouvrière, nous revendiquons l héritage intellectuel et révolutionnaire des encyclopédistes du XVIIIe siècle qui préparèrent par leurs écrits et leurs travaux la grande Révolution de 89... Nous revendiquons l héritage d audace et d énergie révolutionnaire des Jacobins... Nous ne voulons pas laisser au fascisme le drapeau de la grande Révolution ni de la Marseillaise des soldats de la Convention... Nous nous présentons aux masses populaires comme les champions de la liberté et de l indépendance du pays (17). Ruggero Grieco parle des le même esprit pour les communistes italiens et il rappelle les traditions garibaldiennes et déclare aussi que «le peuple de Garibaldi ne peut opprimer d autres peuples» (18). L accent patriotique est aussi fort chez les communistes chinois pour qui la lutte nationale est une valeur immédiate de regroupement des forces dans la lutte antijaponaise. Van Minh parle en leur nom, citant au milieu d un tonnerre d applaudissements, le nom de Mao tsé-tung, de Chou en-laï de Chou-teh et il observe : Sauver la patrie de l invasion impérialiste ne répond-il pas aux intérêts du peuple chinois? Certainement oui! La Chine est notre patrie. Les communistes sont chinois, l Armée Rouge est faite de tous les enfants de la patrie. Sauver notre patrie c est sauver tout le peuple de l esclavage colonial, de la mort et de la faim (19). Mais la signification politique du rapport de Dimitrov se trouve dans les directives positives qu il donne sur la meilleure manière de battre le fascisme pour l instant, là où il n est pas encore au pouvoir, ainsi qu à l échelle internationale. On reprend le discours sur le front unique. Pour empêcher toute équivoque, le rapporteur parle tout de suite du front unique en termes d action commune «depuis les membres des partis jusqu aux organisations internationales». L Internationale communiste ne pose aucune condition à l unité d action à l exception d une seule, élémentaire, que tous les travailleurs peuvent accepter. C est précisément que l unité d action soit dirigée contre le fascisme, contre l offensive du capital, contre l ennemi de classe. Il est nécessaire de s employer en même temps à passer des accords de courte et de longue durée pour des actions communes avec les partis sociaux-démocrates, avec les syndicats réformistes et avec les autres organisations de travailleurs (20) La situation qui existe dans les rapports entre partis communistes et partis sociauxdémocrates est très différente non seulement d un pays à l autre, mais aussi à cause du poids différent des courants internes dans la social-démocratie dans les pays respectifs. Pour l instant, Dimitrov fait justice (mais sans le rappeler explicitement) à un autre «principe» établi par les communistes dans les dernières années : à savoir, que le courant de gauche de la sociale-démocratie est plus dangereux, et doit être démasqué et combattu avec le plus grand acharnement : Nous soulignons, dit le rapporteur, la nécessité de relever les différences entre les deux camps différents de la sociale-démocratie. Il y a un courant réactionnaire dans la sociale-démocratie mais il existe en même temps un courant de gauche de la sociale-démocratie (sans guillemets) qui se développe, un courant de travailleurs qui se révolutionnarisent. La différence décisive entre ces deux camps réside dans la pratique, dans leurs attitudes envers le front unique de la classe ouvrière. Les sociaux-démocrates réactionnaires sont contre le front unique et les sociaux-démocrates de gauche sont pour le front unique, et développent et renforcent ce mouvement du front unique (21). 20

Quel peut être le contenu du front unique? C est un contenu qui est induit par les nécessités elles-mêmes qui se posent peu à peu aux masses travailleuses : des actions concertées à la fois au Centre et à la base, de caractère économique et de caractère politique parmi les ouvriers des organisations tout comme parmi les «non organisés». Le front unique, dit Dimitrov, doit devenir la base d un «large front antifasciste». Et dans de nombreux pays, le maillon décisif de la chaîne est l unité syndicale. Il faut la renforcer là où elle existe, la conquérir, la reconstruire là où elle est perdue, entre autre à cause du sectarisme antérieur. Dans les pays où il existe de petits syndicats rouges nous recommandons de les faire rentrer dans les grands syndicats réformistes. Dans les pays où il existe parallèlement des grands syndicats rouges et des syndicats réformistes, nous recommandons la convocation d un congrès d unification sur la base d une plateforme de lutte contre l offensive du capital et de la garantie de la démocratie syndicale (22). Et il y a une perspective plus politique. Ici aussi on se heurte à une casuistique introduite par le Ve Congrès du Komintern sur le type de gouvernement auquel les communistes pourraient participer. Dimitrov s en tient à l élément discriminant qui structure tout son rapport : pour la lutte contre le fascisme, les communistes sont prêts à prendre leurs responsabilités : «nous interviendrons pour la formation d un tel gouvernement sur la base d une plate-forme antifasciste déterminée». Ces gouvernements peuvent-ils être une forme de transition vers la révolution prolétarienne? L important est que ces gouvernements prennent une série de mesures anticapitalistes (contrôle de la production, contrôle des banques) qui en fassent l expression des masses travailleuses. Le rapporteur a à cœur de rappeler que «le salut définitif ne viendra que du pouvoir soviétique». Mais la recommandation de favoriser des gouvernements de front populaires sera la directive fondamentale à laquelle on sacrifie en bonne partie, non seulement les préjugés idéologiques, mais même les «revendications révolutionnaires fondamentales». C est ce qui est exigé maintenant comme garantie que de tels gouvernements ne deviendront pas une réédition de «gouvernements sociauxdémocrates» essentiellement bourgeois, abandonnés par la suite comme cela se passera en France, avec pour résultat de compromettre gravement la nature populaire du gouvernement de front et de se couper des masses. On avance aussi comme perspective «un parti unique de masse de la classe ouvrière», de l unité politique de la classe ouvrière. C est un processus qui n aura pas de suite et on dirait que, sur ce terrain, Dimitrov est particulièrement prudent. Pour tout ce qui touche le parti communiste en général, son organisation interne, ses méthodes de direction, son caractère de parti mondial, unique, cohérent, on n introduit aucun changement. On est rigoureux comme par le passé. Dimitrov le revendique nettement quand il énonce les conditions qui rendent possible l unification avec les socialistes, et on s aperçoit en réalité, qu elles ne seraient pas celles d une unification, mis celles d une simple absorption de ces derniers. Il suffit de citer, parmi d autres, les conditions suivantes : la première : «que l on reconnaisse la nécessité d abattre de manière révolutionnaire la domination bourgeoise et que l on instaure la dictature du prolétariat sous forme de soviets». La seconde : «que le parti soit organisé sur la base du centralisme démocratique qui garantisse l unité dans la volonté d action ce qui a été l expérience des bolcheviks russes». En somme, un parti communiste dans lequel pourraient éventuellement confluer des groupes socialistes maximalistes, d extrême gauche, mais certainement pas les partis sociaux-démocrates traditionnels (23). Et l on touche ici à une autre limite qui aura lieu sur le plan historique en 1936-38. A cet appel à l unité, s oppose un repli soupçonneux typique du stalinisme, telle qu il se développe à l époque des procès. Le processus d unification s arrête et les réticences sociales-démocrates, toujours tenaces, trouveront un excellent prétexte pour la bloquer complètement. Ce discours reste tout de même marginal dans le rapport comme dans les conclusions où l on revient sur les exigences premières de l unité d action dans la lutte antifasciste. Quant 21

aux partis qui vivent dans l illégalité, en plein régime fasciste, l orientation du rapporteur est celle déjà exprimée depuis un an par les différents organes dirigeants du Komintern, que ce soit pour le parti allemand (dont s occupe particulièrement Ercoli) ou pour le parti italien (et nous connaissons les interventions de Manuilski (24), rappelées au congrès par Dozza et par Grieco). «Les communistes doivent se trouver partout où se trouvent les masses, dans les syndicats fascistes, dans les différentes organisations du régime fasciste et nazi, en cherchant et en inventant des méthodes d action légales et semi-légales. C est le mouvement de masse de front nique, à l intérieur et à l extérieur des organisations fascistes, en Allemagne et en Italie et dans les autres pays où le fascisme a une base de masse qui, en partant de la défense des besoins les plus élémentaires, en modifiant ses formes et ses mots d ordre de lutte à mesure qu elle s étend et se développe qui sera la catapulte qui abattra la forteresse de la dictature fasciste qui semble aujourd hui, à beaucoup, inexpugnable (25). Nous aurons la possibilité de suivre amplement l application et les possibilités d application de ces orientations, qui ne sont pas neuves certes, pas par manque d imagination politique, mais par le simple fait que les marges de manœuvre sont étroites, que ces «forteresses inexpugnables» sont dans une telle phase d agressivité et d expansion impérialiste que, de toute façon, l image des forces antifascistes unitaires qui devront être les assaillant, est pour le moins impropre. En tout cas, ceux qui devraient être les assaillants, les forces antifascistes unitaires, ne réussissent aucunement à s exprimer par une initiative de masse à l intérieur de ces «camps retranchés». Mais il est naturel que l attention du Komintern se tourne vers là où la situation est ouverte et en mouvement. Vers la France avant tout. Et l intervention de Thorez sur le rapport de Dimitrov résonne non seulement comme un accord enthousiaste, mais comme un signal de marche. Le chef des communistes français considère comme plus que possible, un imminent gouvernement de front populaire en France, sur une basse antifasciste, qui aille donc au-delà des socialistes. L intervention du délégué espagnol Ventura prend également une grande importance par son caractère d urgence. Le PC espagnol est un petit parti mais témoigne à cette époque d une grande vivacité politique avec la mobilisation du mouvement ouvrier en Espagne, pour collaborer avec les autres forces, spécialement les socialistes de gauche qui détiennent la majorité dans le parti. José Diaz, le secrétaire du parti espagnol a poussé à une politique fortement unitaire. On forme des listes uniques qui vont des communistes aux républicains, on forme des fronts de la jeunesse (26). Ventura tend également la main aux anarchistes «contre le danger fasciste et pour un pouvoir ouvrier et paysan». Mais le délégué insiste sur le problème du temps (avec juste raison!). C est une question de rapidité. C est à celui qui pourra réunir le plus rapidement ses forces, ou la bourgeoisie avec les propriétaires terriens, ou les ouvriers et les paysans. Le rythme décidera de tout, il décidera du destin du peuple travailleur pour toute la période à venir... Nous avons les prémisses nécessaires pour poser la question d un gouvernement de front unique ou d un gouvernement populaire antifasciste comme celui dont a parlé le camarade Dimitrov (27). Dans l intervention de l Autrichien Koplening, on sent déjà l écho des premières réaction des milieux socialistes (nous suivrons aussi celles du PSI) à la signification du VIIe Congrès. Est-ce un tournant à droite? C est ce que dirait Otto Bauer qui pourtant le délégué autrichien le rappelle - reconnaît le rôle dirigeant de l URSS dans la lutte pour la paix. Koplening est le premier orateur qui emploie sans réticence le mot tournant, un tournant vers l unité (28). Dans tous les pays que Gramsci considérait en 1926, comme faisant partie de la «périphérie capitaliste», pays dans lesquels la question paysanne domine et qui sont tous dominés par des régimes autoritaires, clérico-fascistes ou militaires, soutenus par les grands propriétaires fonciers, c est le problème de la réforme agraire qui vient au premier plan comme contenu réel du front unique, comme pour l Espagne, la Bulgarie, l Autriche, la Hongrie (On entend pour la dernière fois la voix de Bela Kun qui appuie le nouveau tournant) 22

(29). Les délégués tchécoslovaques, Slanski et Gottwald parlent des progrès faits par leur parti dans leurs relations avec les sociaux-démocrates. La Tchécoslovaquie est restée une démocratie bourgeoise, complètement entourée de régimes fascistes ou semi-fascistes. L intervention de Grieco, dont nous avons déjà parlé, reprend dans son ton autocritique et avec une insistance consacrée aux propositions pour l avenir, celles de Dozza. Le discours qu il fait aux socialistes italiens est une invitation à comprendre que la perspective du front unique passe par la lutte menée dans les organisations fascistes pour parvenir à des revendications politiques plus avancées, de démocratie et de liberté. Et ceci constitue un terrain de rencontre mais aussi de débat constant dans l émigration italienne. Au nom de la délégation italienne, Grieco se dit entièrement d accord avec le rapport. D ailleurs on n entend pas de voix dissidentes. Chaque orateur illustre la situation de son pays et s adapte à l orientation générale. S il y a débat, cela ne transparaît pas dans les comptes-rendus officiels. L atmosphère est celle d une unanimité absolue. Mais cela indique également la limite la plus importante du VIIe Congrès. Tout le monde n est certainement pas convaincu par la nouvelle ligne qui est souvent acceptée, seulement comme un changement de tactique. Dans aucune intervention il n y a de clarification sur les erreurs du passé. On a noté avec justesse que condamner l ancienne ligne aurait eu un poids considérable et mis en cause les directives du Komintern, du Parti bolchevique ainsi que la personne même de Staline (30). Ainsi, on préfère étendre le voile sur le passé, et Dimitrov peut conclure en rappelant les points essentiels de la politique de fronts populaires déjà indiqués. Le Congrès passe alors à l autre rapport important, présenté par Ercoli, sous le titre «la préparation de la nouvelle guerre mondiale par les impérialistes et les tâches de l Internationale communiste». Il y a ici le même effort d analyse concrète que dans le discours de Dimitrov, beaucoup plus que dans les rapports sur le thème toujours présent du danger de guerre, aux précédentes assises de l Internationale, là où prévalait, de manière parfois carrément obsédante, l alerte générale sur l imminence d une attaque impérialiste contre l Union soviétique. Est-ce que celle alerte avait servi à détourner un tel danger? Ercoli affirme que oui, mais pour passer tout de suite après à un examen détaillé des conséquences de la crise économique mondiale qui a accentué l inégalité du développement capitaliste et les antagonismes des grandes puissances, ainsi que la concentration monopoliste. Le commerce mondial s est contracté, le système de libre échange a été définitivement enterré. «Un certain état de guerre économique, prémisse et préparation de la guerre par les armes a commencé». Par la faute de qui? D où viennent maintenant concrètement les dangers de guerre? Trois faits fondamentaux dominent la nouvelle situation : le puissant développement de l Union Soviétique, l agression de la clique militaire japonaise en Extrême Orient et l avance du fascisme en Europe, particulièrement en Allemagne. C est la puissance industrielle et militaire atteinte par l URSS qui fait entrer dans une nouvelle phase, les rapports entre le pays du socialisme et les pays capitalistes. Mais dans quel sens? Ercoli observe que l impérialiste japonais, occupé pour l instant par la conquête de la Chine, poursuit le but de s assurer une hégémonie dans toute l Asie orientale et prépare une attaque contre l URSS, cherchant des alliés qui puissent l aider à faire cette guerre. Où les trouvera-t-il? C est ici qu intervient le problème de l Allemagne nazie, «le royaume des magnats du capital et des barons de la propriété foncière féodale», championne de la guerre contre l URSS. Le fait, affirme Ercoli, que dans le pays où il y a le plus grand nombre d habitants de toute l Europe capitaliste, il y ait au pouvoir un parti qui pose avec une telle acuité le problème de la guerre, de la guerre d extermination contre la révolution prolétarienne invincible, ce fait doit être aujourd hui au centre de notre attention et de notre action. S il est vrai qu une des qualités fondamentales des bolchviks, s il est vrai qu un des points fondamentaux de notre stratégie révolutionnaire est la capacité de comprendre à tout instant qui est l ennemi principal et de savoir concentrer toutes nos forces contre cet ennemi, dans le mouvement présent et dans la situation actuelle, nous devons donner une preuve particulière de cette capacité. Il faut concentrer le feu 23

de notre lutte contre le fascisme allemand, principal fauteur de guerre, ennemi mortel de l Union Soviétique et de la révolution prolétarienne : c est le devoir de tout révolutionnaire (31). Ce n est pas la première fois que l on dénonce, dans le mouvement communiste, la nature agressive du nazisme. Mais c est la première fois que l on affirme catégoriquement et solennellement que l Allemagne est le principal danger pour la paix du monde comme pour la cause du socialisme. Certes, une grande partie de la classe dirigeante anglaise ou américaine et même une partie des dirigeants français ne sont pas encore disposées à partager ce jugement. Togliatti insiste toutefois sur le danger du pacte germano-polonais de 1934 et sur la création d un système d Etats fascistes au cœur de l Europe. Il n est pas difficile de prévoir ce que signifierait, pour l Europe, une guerre victorieuse de fascisme allemand. «Une pareille guerre signifierait la fin de l indépendance nationale pour la Tchécoslovaquie et pour la Lituanie et les autres petites nations baltes, tout comme pour les Polonais, les Hollandais et les Belges». Ce sont des prévisions qui vont se réaliser dans les trois années suivantes. Si Togliatti ne se fait pas beaucoup d illusion et ce seraient vraiment des illusions sur la cohérence antifasciste de la bourgeoisie française et anglaise, s il prévoit, au contraire, comme cela se produira en grande partie, qu elles chercheront à canaliser l impérialisme allemand et l impérialisme japonais, néanmoins, les vieilles puissances capitalistes qui ont profité de la division du monde qui s est produite à la fin de la première Guerre Mondiale, «sont intéressés à la défense du statu quo et à une défense temporaire et conditionnelle de la paix». La position du rapport devient aussi, à ce moment-là, une illustration des motivations de la politique extérieure soviétique, de sa recherche d une entente avec la France et l Angleterre. «La politique de paix de l Union Soviétique implique l utilisation, de la part de l Etat prolétarien, des contradictions existant entre les pays capitalistes. En conséquence, ses frontières sont plus ou moins larges, selon l ampleur et le caractère de ces contradictions et ses formes concrètes ne peuvent que changer avec le changement de toute la situation internationale (32)». Le rapporteur n oublie pas d examiner la position de l Italie et la politique extérieure de Mussolini. On a déjà dit que l on parle depuis des mois d attaquer l Ethiopie et quand le VIIe Congrès se réunit, comme nous aurons encore l occasion de le voir, la préparation de la guerre a encore fait un pas en avant. Ensuite, Ercoli présente comme un phénomène en action «l expansion coloniale et guerrière en Afrique de l Est, dirigée en premier lieu contre l Abyssinie». Voilà un nouvel élément qui aggrave les rapports entre les puissances capitalistes, un précédent dangereux aux revendications coloniales de l Allemagne. Naturellement, l agression contre l Abyssinie est aussi un symptôme de la poussée vers la guerre, qui vient du «développement et des contradictions de la politique du régime fasciste», aboutissement de sa démagogie nationaliste et chauvine, mais le problème principal reste celui des répercussions internationales. Jusqu à présent on ne touche pas encore à la question du rapprochement entre l Italie et l Allemagne, par suite de l entreprise africaine. Elle se fera jour quelques mois plus tard. L essence du rapport de Togliatti se trouve dans l application de la perspective unitaire ébauchée par Dimitrov au problème le plus grave et le plus général, celui du danger de guerre. Aux masses profondes qui ne veulent pas la guerre, nous lançons notre appel : «unissons nos forces! Luttons ensemble pour la paix! Organisons le front unique de tous ceux qui veulent défendre et conserver la paix! (33)». Mais sur ce point, il conviendra de mieux préciser les éléments de différence et de continuité avec les positions antérieures. La différence par rapport au passé réside essentiellement dans le fait que l on met maintenant au centre de l agitation communiste le mot d ordre de lutte pour la paix que l on avait évité auparavant (et même, quand il l avait 24

proposé, Togliatti avait été accusé d opportunisme (34)...) parce que l on considérait que ce mot d ordre pouvait être pris pour du «pacifisme tolstoïen» et constituer un frein à la vague révolutionnaire considérée comme imminente et résonner comme la défense du traité de Versailles. Certaines illusions ont disparu. «Maintenant que le système de Versailles s est écroulé et que le national-socialisme allemand pousse à une nouvelle guerre afin d imposer aux peuples d Europe un système d oppression encore plus horrible que celui de Versailles, aujourd hui la défense de la paix prend un contenu complètement différent». La ligne de continuité réside dans le fait que l on considère comme toujours valable le mot d ordre léniniste admis dans le passé : en cas d échec de la lutte pour la paix, transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Des années plus tôt, au début du «tournant» de 1931-32, Togliatti avait soutenu que, de toute façon, si la guerre avait commencé, elle aurait eu pour résultat une attaque contre l URSS. Cette hypothèse aussi est également reprise. Lutter pour la paix est le meilleur moyen de défendre l Union Soviétique. Il est hors de doute que la prochaine guerre, même si elle devait commencer comme une guerre entre deux puissances impérialistes ou d une puissance impérialiste contre un petit pays, elle aurait inévitablement tendance à se transformer et se transformera inévitablement en guerre contre l Union Soviétique. Chaque année, chaque mois gagné est pour nous une garantie que l Union Soviétique sera plus forte pour répondre à l attaque des impérialistes. De cette manière, notre lutte pour la paix est directement reliée à la politique de paix de l Union des Républiques Socialistes Soviétiques (35). Comme on le voit, ce qui donne son caractère concret et historique à cette phrase : «Lutter pour la paix» est à la fois l agitation avec le mot d ordre de la guerre civile dans les pays impérialistes et la liaison de cette perspective avec l idée d union de la classe ouvrière dans un seul parti révolutionnaire (que Togliatti reprend de Dimitrov et place dans un contexte de guerre imminente). Et il faut encore ajouter que l on ne pense pas possible l éventualité d une guerre qui trouverait l URSS aux côtés d une partie importante des puissances impérialistes. Mais l on dit qu une alliance pourra se faire avec de petites puissances, une série de peuples menacés par le nazisme. Et Togliatti introduit la thèse qui doit laisser le champ libre aux manœuvres de la diplomatie soviétique, entre autre par rapport aux grandes puissances, par des accords avec elles. Il défend le pacte conclu avec la France (qui sera ratifié en février 1936 par le Parlement français), non seulement d un point de vue pratique mais également d u point de vue théorique, comme conséquence des idées de Lénine sur la possibilité «d un accord qui prévoit, dans des circonstances déterminées, même la collaboration entre un Etat ouvrier et un Etat capitaliste». Ce sera aux partis communistes, et en particulier au Parti communiste français de veiller à ce que la bourgeoisie qui a signé un tel pacte, ne le trahisse pas. Ce sera à lui de poursuivre la lutte pour un gouvernement plus cohérent, avec la défense de la paix et de la sécurité nationale contre le nazisme. Mais Togliatti continue à parler de la «patrie bourgeoise» dans le sens négatif traditionnel et sous cet angle, il n abandonne pas l attaque contre la sociale démocratie, tout en prenant acte que la IIe Internationale vient de voter une résolution dans laquelle on affirme la nécessité de «concentrer le feu contre le national-socialisme et aussi la nécessité de défendre l Union Soviétique». Il demande de la cohérence aux sociaux-démocrates. Il faut être pour le front unique, non en paroles mais en actes. Dans le rapport, on insiste fortement sur une mobilisation de masse et on la relie à la précision nettement répétée dans les positions antérieures : la correspondance entre la guerre mondiale et la crise révolutionnaire. L examen le plus objectif de la situation internationale, du mouvement des masses et de ses perspectives nous conduit inévitablement à la conclusion que le début de la guerre signifiera cette fois, dans tous les pays capitalistes, le début d une crise révolutionnaire. Durant cette crise, nous nous battrons de toutes nos forces à la tête des masses pour transformer la guerre impérialiste en guerre civile, pour la révolution et pour la conquête du pouvoir (36). 25

La guerre future sera une guerre totale, une guerre d extermination de masse, une guerre de classe dans laquelle disparaîtra la division traditionnelle entre front et pays, une guerre qui emportera les femmes et les enfants en plus des combattants : voilà la vision qui sous-tend l appel aux grandes masses. S il y a une différence de ton dans les deux rapports, il faut la chercher dans le fait que, sur le terrain brûlant du choix entre la paix et la guerre, les motifs d agitation sont plus pressants et plus solennels dans le rapport de Togliatti qui réaffirme l identité absolue entre le sort de l URSS, non seulement avec celui de la paix mondiale, mais aussi avec celui de la révolution. D où la revendication de continuité avec la tradition et le patrimoine du passé et l exaltation de Staline qui prend également cet aspect de chef, dans la paix comme dans la guerre, hier comme demain : Nous avons un chef, le camarade Staline et nous savons qu il a toujours, dans les moments difficiles, fixé la ligne qui menait à la victoire. Le camarade Staline qui, au cours des années de guerre civile, a été envoyé par Lénine sur tous les fronts où la victoire semblait échapper aux travailleurs de l Union Soviétique. Et pourtant, de Perm à Tsaritsin, de Pétrograd au front méridional, il a rétabli la situation, il a battu l ennemi et assuré la victoire (37). Les interventions qui se succèdent sur le rapport de Togliatti ont un caractère presque exclusivement illustratif. Le délégué allemand Weber affirme que le PCA est opposé à l annexion des Sudètes par l Allemagne. Est-ce que ce rattachement à la «mère patrie» n est pas contraire au principe des nationalités? Non, parce qu être annexé par l Allemagne signifie pour les travailleurs allemands des Sudètes perdre les droits démocratiques dont ils jouissaient en Tchécoslovaquie. «Il ne nous est pas indifférent de savoir quel régime s établit dans tel ou tel pays (38)». La leçon de Dimitrov commence à porter ses fruits. Dans ses conclusions, Togliatti insiste sur «l amplitude nouvelle» que doit avoir l action des communistes. «Nous pouvons inclure dans le front de la lutte pour la paix, la classe ouvrière de tous les pays où le pouvoir est encore dans les mains des capitalistes. Nous pouvons incluse la masse des travailleurs sociaux-démocrates et les grandes masses des pacifistes, des catholiques, des femmes, de la jeunesse, des minorités nationales. Nous pouvons même inclure dans les rangs de ce front, ces gouvernements bourgeois qui sont intéressés, en ce moment, au maintien de la paix». Les travaux et les résultats du VIIe Congrès ont un large écho dans tout le camp de l antifascisme. L accueil est généralement favorable. Pour rester dans le milieu de l émigration politique italienne, le commentaire le plus enthousiaste est celui de Modigliani. Pendant plusieurs décennies, le socialiste italien qui a été le plus visé par la polémique communiste et ne cache pas sa satisfaction : «Il a fallu 15 ou 16 ans avant que cette heure ne sonne. Mais enfin, elle a sonné. Le bolchevisme a rendu justice au socialisme. Le VIIe Congrès de la IIIe Internationale a condamné la méthode et la tactique qui a été, pendant 15 ans, imposée de manière dictatoriale à une grande partie du prolétariat mondial, l empêchant de soutenir l action du socialisme, révolutionnaire dans son but final mais démocratique et graduel dans sa méthode et ses moyens (39)». L allégresse du vieux réformiste italien est peut-être excessive mais il n a certainement pas tort quand il salue «la fin du mensonge démagogique et fratricide du «social-fascisme» et la décision du congrès de mettre en valeur la particularité de chaque pays. Pietro Nenni publie des considérations plus politiques, même si elles sont conformes à celles de Modigliani. Pour Nenni, le congrès se traduit également par un renforcement de l unité d action. Dimitrov a reconnu que dictature fasciste et dictature bourgeoise ne sont pas la même chose, il a invité à lutter contre le sectarisme, il a encouragé le PCF à appuyer un gouvernement antifasciste : «ainsi la voie est débarrassée de nombreuses équivoques (40)». Le dirigeant socialiste a des objections à faire au rapport d Ercoli, mais en même temps il partage l aspiration générale. Il n est pas d accord quand Togliatti affirme sans 26

ambages : «notre tactique en cas de guerre doit être déterminée par l existence de l URSS». Ce serait là une position absolutiste, pas juste. Le problème de la lutte pour la paix est plus large que celui de l URSS. «Vous le comprenez bien, elle ne se résume pas à cela (41)». Pour J et L le fait le plus important du congrès est la reconnaissance de l autonomie de jugement des sections nationales. Rosselli note que c est Togliatti oui a prononcé le plus grand panégyrique de Staline dont il regrette, comme Grieco s en réjouir, qu il ait défendu les «libertés bourgeoises». L objection fondamentale, celle qui est au cœur de la position, plus idéologique que politique, de J et L est celle-ci : Pour nous, l empêchement d un accord réside dans le fait que le parti communiste, disposé à toutes les concessions, politiques et tactiques, dans la phase d attaque, garde sa conception de profiter de la crise révolutionnaire pour imposer, à travers la formule de dictature du prolétariat, sa propre dictature (42). Ce n est pas précisément cela «l empêchement» causé par le VIIe Congrès. Il réside dans une instrumentalisation plus subtile. Staline, seigneur absolu du mouvement communiste, entend bel et bien mettre sur pied une nouvelle ligne politique, mais n a aucune intention de laisser aux différentes sections l autonomie proclamée à la tribune, de donner naissance à un développement autonome qui remette en question, sur le plan politique et tactique, l hégémonie soviétique et ses méthodes. Cela ne signifie pas que la ligne du VIIe Congrès ne donne pas maintenant un nouveau souffle à l action des communistes dans les différents pays ni qu elle dérive uniquement des nécessités de la politique extérieure soviétique (il suffit de songer au mouvement réel qui surgit en France et en Espagne). Dans le nouveau contexte de la lutte unitaire contre le fascisme, on a commencé à faire des expériences qui établissent un nouveau rapport entre la défense de la démocratie, son développement et la conquête du pouvoir. Et cela vaut également pour des partis, comme le parti italien, pourront développer concrètement ce lien et lui donner un contenu concret de classe seulement avec la Résistance mais qui trouveront, dès à présent, une nouvelle manière de s adresser aux nouvelles générations et à l antifascisme dans son ensemble (43). Mais les obstacles tactiques, le manque de débat ouvert, la difficulté de la situation internationale qui s achemine vers un gigantesque conflit, introduisent des éléments de contradiction que nous aurons l occasion de signaler, et qui seront aggravées par la tension qui marque la période de domination stalinienne de «gestion plus dure (44)», de raidissement, de suspicion envers les autres formations qui bloque une future articulation d expériences et de recherches. Non seulement le débat intérieur ne se fera pas sentir dans les années ultérieures mais l aspect tactique du contre tournant s accentuera dans la mesure même où l identification du Komintern avec les nécessités changeantes de la politique extérieure soviétique deviendra absolue. Si bien que, quand aura lieu la seconde Guerre Mondiale, et même avec le pacte germano-soviétique d août 1939, les thèses du VIIe Congrès seront tout à coup niées même s il devient difficile après de parler d une véritable consistance et d une fonction du Komintern en tant que telles. Mais beaucoup plus que les positions officielles et les documents collégiaux, ce qui compte c est le régime interne qui fait de l exécutif de l Internationale un organisme strictement dépendant des directives staliniennes et implique des répressions qui se déchaîneront contre les dirigeants et les militants russes et étrangers en 1936. Si l on prend garde à la composition des organes dirigeants telle qu elle sort du VIIe Congrès, on voit plus clairement le contrôle instauré par la prépondérance soviétique et l on se rend compte que les éloges à Staline, qui imprègnent les interventions de tous les délégués, l exaltation explicite de la valeur théorique et de la suprématie politique de Staline en tant que chef du prolétariat international, ne sont pas de simples manifestations du «culte de la personnalité», mais l expression concrète d une situation de fait et d un climat qui s aggrave de plus en plus. 27

On a continuellement reposé le problème d une manière critique et un communiste italien donne des détails ignorés jusqu ici. Il s agit, par exemple, du type de contrôle exercé dans l Exécutif du Komintern par des hommes qui, avec Staline et pour son compte, dirigent l organisation de la «politique des cadres» du mouvement international et de ses différentes sections nationales. On éloigne Pjatnicki, le vieux bolchevik qui avait dirigé l organisation depuis 1921 (il sera arrêté en 1937 et fusillé en 1939) et ce sont des soviétiques d un tout autre genre qui entrent au Secrétariat : Avec le VIIe Congrès, pour la première fois dans l histoire le l IC, les principaux dirigeants de la sécurité soviétique furent directement portés à la direction de l Internationale communiste et des milliers de dirigeants communistes d Occident furent arrêtés et supprimés. Il arrive ce qui, par le passé, aurait semblé plus qu absurde, impensable. Avec le VIIe Congrès pour la première fois dans l histoire de l IC, fut inclus dans cette organisation un homme comme Jezov, l homme qui devait donner son nom à la Jezhovscina, à la forme la plus cruelle et la plus folle de la répression. Mais ce n est pas tout. Au Secrétariat du Komintern qui était l organe opérationnel de la direction, au côté de Dimitrov, de Togliatti, le Manuilski, de Kuusinen, on nomme Moskvin (45). C est ce dernier qui destitue Piatnicki. Qui est le nouveau chef inconnu de cette organisation? Il s appelle Mikaïl Trilisser, il a travaillé jusqu à présent à la direction de la police soviétique avec Jagoda. Avec 1936-37, au fur et à mesure que se développe la répression, la fonction de Moskvin deviendra plus importante même si l on ne sait rien de particulier de son travail personnel (46). D ailleurs, comme son supérieur direct Jagoda, et comme l homme qui remplacera Jagoda à la tête de la police soviétique, Ezov, Trilisser, alias Moskvin, sera fusillé. En gros, pendant que Dimitrov et Togliatti garantissent une politique nouvelle et cherchent à mettre en œuvre le renouvellement élaboré par le congrès et auparavant, en 1934-35, la direction des opérations est plus que jamais dans les mains des collaborateurs les plus directs de Staline. Et leurs méthodes, avec l atmosphère qui est en train de se créer au sommet du Komintern, auront un poids énorme. Les années au cours desquelles s étend et s organise la nouvelle phase des fronts populaires montrera à la fois les excellents succès que peuvent donner l esprit de recherche, d analyse, d unité qui anime le VIIe Congrès et les limites qu elle va rencontrer à cause du fait qu on n est pas allé à fond dans la dénonciation des erreurs passées, et que par certains aspects, le «régime interne» a encore empiré. Il est très intéressant que Togliatti, dans son intervention durant la discussion des thèses apprêtées par le Congrès fasse l observation suivante : La dernière observation générale concerne le manque d un chapitre sur l autocritique. Ici, en relation avec le VIIe Congrès, il y a seulement quelques points pour lesquels il y a eu une autocritique de notre situation et de notre travail... Un chapitre qui traite de l autocritique me semble absolument indispensable. S il n y a pas un passage ou un chapitre sur l autocritique, il me semble que la signification effective de ces thèses sera tout à fait incompréhensible dans ce qu elles ont de nouveau. Quelles que soient les erreurs faites par les communistes en général, nous voulons les réparer avec ces thèses et montrer comment nous définissons maintenant notre tactique sur la base de l expérience de nos succès et de nos échecs (47). Mais, comme on l a vu, on préfère que le mouvement d autocritique n aille pas audelà des limites fixées. 28

Notes du chapitre 2 1. Au Présidium du congrès, il y a entre autres Cachin, Thorez, Dimitrov, Dolorez, Manuilski, Kuusinen, Piatnicki, Van Minh, Gottwald, Marty, Togliatti et Dozza. 2. «La Correspondance Internationale» a. XV, n. 62-63, 3 août 1935, pp. 870-71. 3. Ibid, p. 898. 4. Le texte intégral dans «La Correspondance Internationale» a. XV, n. 69, 19 août 1935, pp. 1001-23. 5. Du compte rendu sommaire dans «La Correspondance Internationale» a. XV, n. 65-66, 10 août 1935, p. 946. 6. Cfr. Histoire du Parti communiste italien cit., II, pp. 408-9. 7. «Le Parti communiste italien travaille encore de manière insuffisance dans les organisations fascistes» «La Correspondance Internationale» a. XV, n. 103, 3 novembre 1935, p. 1510. 8. A partir du Vie Congrès, tout le discours de Pieck est axé sur la justesse des mots d ordre du Komintern qui n avaient simplement pas été appliqués par les différentes sections nationales. Ainsi, pour l Allemagne, on dit : «En Allemagne, les communistes ont longtemps pensé que le gouvernement Hermann Müller réalisait la fascisation, que le gouvernement Brüning était déjà un gouvernement fasciste. Ils ont sous-évalué le mouvement hitlérien en s imaginant que dans un pays comme l Allemagne, où la classe ouvrière était organisée à un très haut niveau, il aurait été impossible aux hitlériens de prendre le pouvoir...» Mais les directives du Komintern et les prises de position de ses principaux dirigeants sur la question allemande en 1931-33 répondaient aux mêmes convictions. Cfr. Histoire du Parti communiste italien cit. pp. 326-38. 9. Des conclusions de Dimitrov sur le rapport dans «La Correspondance Internationale» a. XV ; n. 67-68, 17 août 1935, p.999. 10. Cfr. Histoire du Parti communiste italien cit. II, pp. 262-86. 11. Du rapport présenté le 2 août 1935, publié en italien dans l opuscule GEORGE DIMITROV La classe ouvrière contre le fascisme, Edition de culture sociale, Bruxelles 1935, pp. 7-9. 12. Ibid, p. 20. 13. Du texte du rapport cit., pp 90-91. 14. Du texte de conclusion DIMITROV La classe ouvrière contre le fascisme cit., pp. 105-6. 15. Cfr. PALMIRO TOGLIATTI Leçons sur le fascisme (janvier-avril 1935) publié par Ernesto Ragioneri dans «Critique Marxiste», a. VII, n. 4-5, juillet-octobre 1969 en particulier ce passage : «Le fascisme peut prendre différentes formes dans différents pays... A des époques différentes, dans un même pays le fascisme prend des aspects différents (p. 243). 16. Du texte du rapport cit., pp. 82-83. 17. «La Correspondance Internationale» a. XV, n. 106, 12 novembre 1935, pp. 1540è41. 18. De l intervention de Garlandi (Grieco) 9 août 1935, «La Correspondance Internationale» a. XV n. 115, 4 décembre 1935, p. 1712. 19. «La Correspondance Internationale» a. XV ; n. 109, 18 novembre 1935, p. 1609. 20. Du texte du rapport cit., p. 30. 21. Ibid, p. 1777. 22. Ibid. p. 66. 23. Cfr. A ce propos ce qu observe justement Milos Hajek : que les conditions fixées par le congrès pour une unification «signifie que les socialistes devraient accepter le marxisme léninisme dans sa conception officielle de l époque de l IC, ce qui veut dire son acceptation du stalinisme (MILOS HAJEK, Histoire de l Internationale communiste, Rome 1969, pp. 285-86. 24. Cfr. Histoire du Parti communiste italien, cit. II, pp. 407-10. 25. Du texte du rapport cit., p. 53. 26. Cfr. MANUEL TUNON DE LARA, Histoire de la République et de la guerre civile en Espagne, Rome 1966, p. 393 et LUIGI LONGO 30 années d Espagne, par les soins de Ignazio Delogu et Cesare Colombo, Rome 1969. 27. «La Correspondance Internationale» a. XV, n. 112, 25 novembre 1935, p. 1651. 28. Otto Bauer avait déjà proposé la création d un parti ouvrier unifié en 1934. Cfr. MILOS HAJEK, Histoire de l Internationale communiste cit., p. 285. 29. Sur le sort de Bela Kun, cfr. P. 178. 30. MILOS HAJEK, Histoire de l Internationale communiste cit., p. 289. 31. ERCOLI La lutte contre la guerre (rapport au VIIe Congrès de l Internationale communiste, 13-14 août 1935). Edition de culture sociale, Bruxelles 1935, reproduit dans PALMIRO TOGLIATTI Sur le mouvement ouvrier international, par les soins e Franco Ferri, Rome 1964, p. 103. 29

30 32. ERCOLI La lutte contre la guerre cit. p. 131. 33. Ibid., p. 133. 34. Cfr. Histoire du Parti communiste italien cit. II, p. 131. 35. ERCOLI La lutte contre la guerre cit., p. 167. 36. ERCOLI, La lutte contre la guerre cit., p. 167/ 37. Ibid. p. 69. 38. «La Correspondance Internationale» a. XV, n. 124, 24 décembre 1935, p. 1843. 39. EMANUELE MODIGLIANI Le nouveau tournant du VIIe Congrès, dans «Le Nouvel Avanti!» Paris 10 août 1935. 40. EMILIANI (PIETRO NENNI) Le VIIe Congrès de Moscou renforce l unité d action, dans «Le Nouvel Avanti!» 14 septembre 1935. 41. EMILIANI (PIETRO NENNI) Convergences et divergences dans la lutte pour la paix, dans «Le Nouvel Avanti!», 21 septembre 1935. 42. Le VIIe Congrès de l Internationale communiste dans «Justice et Liberté», 9 août 1935. 43. Cfr. A ce propos, les considérations développées dans EMILIO SERENI, Notes pour une discussion sur la politique du front populaire et national, dans «Critique marxiste» a. III, n. 2, mars 1965, pp. 6 et suiv. ainsi que ce qu a écrit Giorgio Amendola ; «La politique des fronts populaires connut de très dures épreuves, des crises et des défaites en Espagne et en France et après la capitulation de Monaco, l éclatement de la seconde Guerre mondiale, elle sembla être bousculée par la conclusion du pacte germano-soviétique. Mais sa correspondance réelle avec les exigences des peuples en lutte pour l indépendance et la liberté, contre l oppression fasciste, permit une reprise notoire du combat et le développement de fronts nationaux qui virent les partis communistes apporter une contribution déterminante à la Résistance européenne (GIORGIO AMENDOLA Les enseignements du VIIe Congrès de l Internationale communiste (en relisant Dimitrov), dans «Critique Marxiste», a. III, n. 4, juillet-août 1965, p. 34. 44. LUCIO MAGRI : La valeur et les limites des expériences de front, dans «Critique Marxiste» numéro cit. pour l article d Amendola avec lequel celui de Magri entre directement en dialogue. 45. GIUSEPPE BERTI, Problèmes de l histoire du PCI et de l Internationale communiste dans «Revue Historique Italienne» a, LXXXII, fascicule I, mars 1970, p. 190. 46. «Un délégué du NKVD, Moskvin, écrit Ernst Fischer j ai oublié son vrai nom avait pris en main l appareil du Komintern, un petit homme au visage indéfini, avec de petits yeux froids (ERNST FISCHER Souvenirs et réflexions Hambourg 1965, p. 21. A propos d une rencontre entre Togliatti et Fischer à propos de Moskvin, cfr. P. 179. 47. Le discours d Ercoli sur les perspectives du VIIe Congrès de l Internationale communiste par les soins de Ernesto Ragioneri, «L Unité», 21 août 1970.

Chapitre 3 Fascisme et antifascisme face à la guerre d Ethiopie Le 8 juin 1935, Mussolini prononce un discours arrogant à Cagliari : On ne peut tenir aucun compte de l opinion du monde quand il s agit de créer un empire. Et ses paroles sont suivies de quelques faits sans équivoque : la mobilisation de trois autres divisions et d un nouvel appel aux armes des jeunes de la classe 1911-13. «L opinion du monde» c est avant tout celle de l Angleterre où un intéressant référendum révèle que la grande majorité des interpellés (environ 11 millions de citoyens) est convaincue de la nécessité de prendre des mesures économiques et aussi militaires contre cette nation qui en agresse une autre. C est un fait que le gouvernement anglais qui n est pas très sûr doit en tenir compte. A cela s ajoutent d autres motifs d inquiétude : à la fois pour des raisons stratégiques (menaces contre l empire colonial anglais (1) et pour des raisons plus importantes encore que Togliatti mettra en lumière quelques mois plus tard en écrivant : On a pu être surpris de la force avec laquelle s est manifestée l hostilité anglaise contre l entreprise africaine fasciste qui nous a déjà menés à deux pas d une guerre en Méditerranée et d une guerre en Europe. La force de cette réaction s explique seulement par le fait que la bourgeoisie impérialiste anglaise sent que le problème posé par la guerre n est pas seulement celui de la possession d une région indépendante jusqu à présent, mais celui du grand problème de la division du monde par la force des armes (2). Au mois de juin, le gouvernement de coalition MacDonald tombe et celui, entièrement conservateur de Baldwin lui succède. Samuel Hoare devient secrétaire d Etat au Foreign Office. Eden (ministre sans portefeuille et délégué anglais à la Société des Nations) est envoyé à Rome pour chercher une voie d apaisement avec l Italie sur la base de concessions économiques. Mussolini est intransigeant et semble décidé à rompre avec la Société des Nations. Il veut occuper l Abyssinie et revendique Adoua. L effort propagandiste du régime est entièrement centré sur les motifs les plus démagogiques : l Italie prolétaire, l Italie paysanne a besoin de son empire. On mobilise les intellectuels. Salvatore Valitutti écrit : La vie d une nation qui lutte pour sa liberté est nécessairement nationaliste et expansionniste. Les phalanges compactes des soldats que la Patrie envoie en Afrique de l Est se battront pour la Révolution avec laquelle la Nation s identifie... La Patrie ne se nie pas mais se conquiert et le peuple italien, peuple de soldats et d ouvriers, en conquérant la Patrie pour eux, la conquièrent pour l Histoire du monde (3). Les philosophes aussi, réunis en septembre à Salsomaggiore «mènent la philosophie sur un plan impérial (4)». Et ce n est que le début d un déchaînement de rhétorique auquel participent non seulement les organes de presse, mais tous les instruments du régime ainsi que les évêques, les militaires et même les hommes politiques d avant le fascisme. Pendant ce temps, entre l été et l automne, la longue escarmouche diplomatique (tandis que l Ethiopie défend avec acharnement son bon droit à Genève, à la Société des Nations) n arrête pas la volonté de Mussolini de défier les avertissements, les délibérations et éventuellement les sanctions, en allant vers la guerre. Il est convaincu que l Angleterre n est pas prête à aller jusqu au bout. Pourtant, le gouvernement conservateur anglais conduit la résistance de la Société des Nations, à la fois pour les raisons générales déjà évoquées et pour des raisons de politique intérieure (il y a les élections en novembre).le congrès des Trade Unions qui a voté, 31

dans sa grande majorité, une résolution dans laquelle on demande au gouvernement de défendre les principes de sécurité collective par tous les moyens possible, est d autant plus réticent à un show-down que l attitude du gouvernement français dans lequel Laval assume la présidence du Conseil, se révèle plus ambigu et ne désire pas rompre ses bonnes relations avec l Italie. L ambiguïté et les réticences ressortent nettement dans la limitation des sanctions prescrites contre le pays agresseur. La question de la guerre d Ethiopie est cependant ressentie par toute l opinion publique, non seulement en Angleterre mais en France, comme une question de discrimination entre fascisme et antifascisme. Et en France, prendre parti pour ou contre l entreprise prend l aspect d un choix idéologique qui anticipe ce qui se passera, sur une plus grande échelle l année suivante, pour la guerre civile en Espagne. Il y a des appels contre la guerre tant dans les partis communistes que dans l Internationale socialiste (5). Un Congrès international des écrivains pour défendre la culture se tient à Paris, avec la participation de Gide, Andersen, Nexö, Dos Passos, Malraux, Heinrich Mann, Pasternak, Babel etc... Et à ce congrès l engagement contre le fascisme prend une force nouvelle. De nombreux écrivains français conservateurs se rangent du côté de l entreprise fasciste en Ethiopie, comme Charles Maurras et Léon Daudet. Vers la fin septembre, la décision de Mussolini d attaquer est désormais évidente. Le Négus, Haïlé Selassié donne l ordre de mobilisation générale. L après-midi du 2 octobre il y a en Italie un gigantesque rassemblement populaire. Les journaux fascistes parlent de 20 millions d auditeurs rassemblés sur toutes les places pour écouter la parole du Duce et Mussolini crie : Hommes et femmes de toute l Italie, écoutez! L heure solennelle va sonner dans l histoire de la patrie. Ce n est pas seulement une armée qui tend vers ses objectifs mais un peuple tout entier de 44 millions d âmes contre lequel on tente de faire la plus noire des injustices, celle de nous enlever un peu de place au soleil! Nous avons patienté quarante ans avec l Ethiopie. Maintenant cela suffit! L Italie prolétarienne et fasciste de Vittorio Veneto et de la révolution, debout! Le 3 octobre, sans déclaration de guerre, les troupes italiennes ouvrent les hostilités et occupent en quelques jours Adoua, Adigrat et Axum. La campagne ne sera pas tout à fait aussi triomphante. En attendant, ce qui vient au premier plan, c est la question des répercussions internationales et celle des «sanctions» prévues par l article 16 du pacte de la S des N., contre l Etat déclaré agresseur. Elles consistent dans l embargo sur les armes et tout le matériel de guerre, dans des mesures à caractère financier, dans l interdiction d importation de marchandises italiennes et dans l embargo de certaines exportations vers l Italie. Les sanctions : elles ne seront en tout cas appliquées pour le seul produit manquant qui pourrait réellement compromettre l entreprise : le pétrole. Laval parvient à obtenir un ajournement continuel du problème tandis que l Italie intensifie fortement l importation de pétrole américain (6). Le fait que les effets militaires des sanctions soient très insuffisants, même si elles augmentent les difficultés financières italiennes, n empêche pas que le boycott contre l Italie d être exploité de manière considérable par la propagande fasciste, et avec des résultats car les masses populaires ne sont pas indifférentes à cause de l insistance sur la «nation prolétarienne» affirmée par les grandes puissances ploutocratiques. On se défoule dans l exaltation de la vertu, de la frugalité et de la discipline. On parle d «antithèse biblique». Citons comme exemple le commentaire de Roberto Foergès Davanzati du 13 octobre 1935 : Le mécanisme social de la machination des repus et des égoïstes grince déjà. Mais l Italie prolétaire et fasciste est mobilisée. Dans ses maisons, dans nos maisons, où les enfants sont nombreux et où la table est sobre, la famille met à l épreuve sa force commune dans l obéissance et dans la solidarité. Dans nos maisons où il y a beaucoup d enfants, l épouse, la mère, la grand-mère, infiniment sage gère avec parcimonie. Voilà la société 32

italienne, séculaire, millénaire, la société qui garde, transmet et multiplie, à l heure de l épreuve, les grandes vertus qui ne connaissent pas le temps... Voilà la société qui s oppose à une antithèse biblique empreinte de force et de foi, à la société pseudo-juridique (7). Face aux premières restrictions alimentaires décrétées après l application des sanctions par le gouvernement, Forges Davanzati affirme que, de toute façon, le pain, «nourriture essentielle et saine» ne disparaîtra pas des tables grâce au Duce qui a gagné la bataille du blé. La viande commence-t-elle à manquer? Bien. «Personne ne se plaindra pour cela. Nous nous rapprochons ainsi de nos ruraux qui travaillent et prolifèrent sans manger de viande tous les jours. S il y a quelque nostalgie du roastbeef ou d autres plats à l anglaise, on leur souhaitera comme digne punition, l artériosclérose (8). La vague de xénophobie ne fait que croître. Les journaux font la chasse aux étrangers. Un magasin de cravates Adam s appellera Adamus. L hôtel romain Eden change de nom, non par haine du paradis terrestre mais du nom d un homme politique anglais, devenu en novembre ministre des Affaires Etrangères et qui est la cible préférée des feuilles humoristiques du régime. Un restaurant offre le vendredi la «soupe des sanctions». La publicité emboîte le pas à l hystérie collective (200g de robiola (?) bien italienne nourrissent plus qu un bifteck étranger). La propagande fasciste fait son effet et elle insiste surtout sur le fait que, malgré quelques restrictions et une certaine augmentation des prix, l emploi augmente et, dans certains secteurs liés à la production de guerre, elle augmente même très fortement. A la Fiat, on serait passé de 30 000 ouvriers à 45 000 et tous les ouvriers travaillent 40h par semaine (9). Les communistes qui ont encore des contacts plus directs avec l intérieur du pays sont prudents sur ces problèmes et donnent un tableau bigarré, répondant probablement à la réalité parce que l on trouve à la fois de nouveaux accords avec les entreprises, des inquiétudes et des espérances que la guerre tourne mal et marque ainsi le début de la fin du fascisme. Une lettre d Italie affirme précisément qu à cause de tant de misère et de chômage, la propagande fascisme s enracine grâce à ses promesses de conquêtes et de travail pour tous. Pour le moment le fascisme a réussi, non seulement à fanatiser de larges couches de la petite bourgeoisie mais également une partie non négligeable de la jeunesse prolétarienne. Dans la situation actuelle de l Italie, les mots d ordre démagogiques du fascisme sont parvenus à entraîner de larges couches de la population travailleuse Et c est pour cela que, pour la première fois depuis des années, la participation des masses à la politique fasciste a été presque depuis le début une participation critique et non purement passive (10). La lettre examine en particulier l état d esprit des jeunes intellectuels : tandis que la grande majorité des étudiants «ne savent rien d autre que ce que le bourrage de crâne fasciste leur fourre de force dans la tête», certains «finissent dans les bras de l Eglise», mais d autres vont vers la gauche : le PCI comme l URSS jouissent auprès d eux d un prestige indiscutable. Les réactions ouvrières ne sont pas homogènes non plus. Il n y a aucun exemple de résistance organisée. S il y a de la mauvaise humeur, on la trouve plus dans les casernes que dans les ateliers (11) bien qu un rapport de Turin parle d un épisode significatif (de février 1936) : A la Fiat Lingotto, le jour où les journaux ont annoncé la grande victoire de Amba Aradan, un chef a réuni les hommes du département montage pour illustrer et exalter cette grande victoire. Cela s est passé à l improviste, personne n aurait eu le temps d organiser quelque chose contre. Mais à peine le chef avait-il commencé à exalter l héroïsme des chemises noires et des soldats et l œuvre de civilisation italienne, les ouvriers commencèrent à faire du bruit. Les Fsssssse se firent entendre en abondance, puis un sifflement partit. Alors c en fut assez, une voix cria «encore quelques bombardements de 100 tonnes d explosif et l Abyssinie sera civilisée». Une autre : «maintenant on civilise l Abyssinie, à quand l Italie?» Une autre : «Mais l Abyssinie existe encore?» Cela criait de tous les côtés. Cela prit de l ampleur et quand les fascistes essayèrent d imposer le silence, les ouvriers répondirent en faisant un boucan d enfer. Mais le chef avait compris et eut la bonne idée d arrêter son discours et de s éloigner (12). 33

L épisode est signification, non seulement parce qu il montre non seulement que la propagande ne s enracine pas facilement parmi les ouvriers de la Fiat (la police manifeste de l inquiétude à ce propos, ainsi que pour la Dalmine à Bergame (13)), mais parce que les salaires n ont pas augmenté et que les prix, eux, ont augmenté (dans la même lettre, on dit que les œufs sont montés de 5,5 à la douzaine à 7,9 ; l huile de 5,3 le litre à 8,5 ; les haricots de 2,25 à 3,35), parce qu en somme le niveau de vie ne s améliore pas vraiment. Et la police recueille ici et là des signes de mécontentement (14) même s ils ne sont pas aussi nombreux que pendant les années de crise. Les chômeurs sont descendus officiellement de 884 000 à 609 000 et plus d un demi-million d hommes sont mobilisés dans l entreprise de guerre. Il y a une dépense énorme mais également une activation de la production dans l industrie mécanique, textile, alimentaire, chimique et dans l agriculture. Le lien entre le régime et le peuple est confié à une propagande de plus en plus assourdissante au fil des mois (on récolte les alliances, on accapare le fer, on tient des réunions d anciens combattants, de mères et de veuves de ceux qui sont tombés au cours de la grande guerre etc...) et ce réconfort apporté par la diminution du chômage renforce le lien avec la classe dirigeante. L Eglise, du pape aux évêques de l Action Catholique, s est placée au premier rang pour soutenir tous les motifs et les initiatives de la campagne, le roi caresse l idée de devenir empereur et les industriels voient, dans presque tous les secteurs décisifs, augmenter leurs profits. Peut-on alors affirmer avec cela que ce sont de tels intérêts qui ont pour Mussolini à la conquête de l Ethiopie? Comme pour beaucoup d autres manifestations de sa politique extérieure, il faut mettre au premier plan l élément de prestige et il en résulte qu il s illusionne trop sur les résultats tangibles de la conquête coloniale même s il aliment le mythe antique de la «colonie de peuplement». Quand on examine de près la dynamique de l impérialisme fasciste (15), on est frappé par cette impulsion politique et même personnelle (avec ces éléments de hasard et même de caprice, typiques des «humeurs mussoliniennes) qui est à l origine de son agressivité. Elle est tout au plus la conséquence de la position propagandiste et «idéologique», de l esprit de rapine dont est empreinte la prédication du Duce, de ses ambitions et de sa conception de «jungle» des rapports entre les Etats. Mais il est vrai également que l entreprise africaine naît d une situation particulière, politique et économique, de l Italie, quand le fascisme essaie, aussi bien à l intérieur qu à l extérieur de trouver un débouché aux buts déclarés du régime et une solution aux problèmes économiques. Depuis 1934 se manifeste une convergence d intérêt pour l Ethiopie de la part d autres nations également (Grande Bretagne, Japon, Etats Unis) et l expansion coloniale italienne ne peut être qu encouragée par la timide concurrence étrangère. Certains groupes industriels reconnaissent dans le nouveau marché colonial une possibilité d emplois et d exploitation que la bourgeoisie italienne n avait jamais connue, ni dans sa patrie ni dans les arides colonies pré-fascites, ni dans le commerce méditerranéen et oriental. Les «richesses éthiopiennes» son exagérées et magnifiées, comme cela s était passé vingt ans plus tôt pour la Tripolitaine. Mais il est certains que la Fiat, les armateurs, les entrepreneurs de travaux publics, les groupes capitalistes qui aspiraient à des concessions agricoles et minières ont été par la suite soutenus par le gouvernement et les deniers publics et purent mettre en route et poursuive leur activité en Ethiopie. Jusqu à 1940, ils tirèrent un grand profit de l entreprise fasciste (16). En 1935, le bénéfice est encore plus général, et découle justement de la mobilisation qui engage de vastes secteurs industriels. L indice de la production métallurgique passe de 72 en 1932 à 106 en 1936, celui de la production mécanique de 70 à 120. Le bénéfice net des sociétés par actions qui, en 1931 était à peine 0,08% du capital engagé, atteint 5,74 en 1935 et 7,28 en 1936. On ne peut pas dire que cela signifie une augmentation importante du revenu national. Toute la période fasciste reste une période de stagnation impressionnante. De 1929 à 1939, l augmentation annuelle du revenu moyen par tête n est que de 0,4 (17). Mais le renforcement des grands groupes est sensible et la politique autarcique ainsi qu une situation 34

économique qui s appuie désormais sur la production de guerre, n ont fat qu augmenter l interdépendance de la politique aventuriste du régime et des intérêts monopolistes. Mussolini dira clairement lui-même que «le plan régulateur de l économie italienne dans la prochaine période fasciste «est dominé par un préalable : la nation est inéluctablement appelée à subir l épreuve de la guerre». «Dans la période historique actuelle, affirme le Duce, la guerre est, avec la doctrine du fascisme, un élément déterminant de la position de l Etat face à l économie de la nation (18)». Dans les rangs communistes, Emilio Sereni, à peine sorti de prison grâce à l amnistie, consacrera un commentaire acerbe sur cette orientation explicite de l économie fasciste, soulignant que la suprématie est assurée désormais à ces groupes capitalistes financiers les plus intéressés à trouver une issue dans la guerre. Ce sont les groupes qui parviennent à se fondre plus intimement avec l appareil d Etat et à s installer directement à la direction de la Banque d Italie, de la Fiat, de l Edison, de la Montecatini, de la Pirelli, du groupe des Assurances. Le capitalisme monopolistique d Etat est tendentiellement l économie de guerre du capitalisme et il ne peut être que le capitalisme des groupes dominants du capital financier (19) Il faut maintenant examiner plus directement la réaction de l émigration antifasciste, face à la nouvelle entreprise. Dans son ensemble, elle insiste sur la crise à laquelle la guerre peut mener, sur le plan intérieur autant qu international. Rosselli considère la crise comme absolument inévitable et il relance sa polémique contre l attentisme et ce qu il appelle «la mentalité de succession» des socialistes et des communistes. Il n est pas besoin d attendre la fin du fascisme par la faillite militaire et économique due à la guerre, et aux sanctions de l Angleterre. Depuis le 4 octobre «Justice et Liberté» écrit : L heure est venue de donner la parole au grand absent, le Peuple italien, de donner un drapeau à la révolution italienne. Nous devons montrer au monde qu au-delà de l Italie de Mussolini et de Facta, l Italie, faible, philistine et profiteuse, il y a une Italie nouvelle, née au milieu des tourments de la dictature, qui veut être et qui sera décisive dans la situation (20). «Justice et Liberté» ne participe pas à l initiative lancée depuis longtemps par le PSI et le PCI, dont l unité d action est maintenant plus étroite, pour organiser un Congrès des Italiens à l étranger contre la guerre d Abyssinie. Le congrès de tient à Bruxelles, les 12 et 13 octobre et, en plus des deux Internationales, les différentes organisations antifascistes y sont représentées. C est Pietro Nenni qui fait le rapport général. Il insiste sur les difficultés financières et militaires de l entreprise et trace la perspective historique : avec la guerre du 3 octobre, s est ouverte une crise révolutionnaire à la fin de laquelle la société italienne aura subi des transformations radicales, même dans l hypothèse d une victoire et même dans l hypothèse que le pouvoir reste aux mains des fascistes (21). L intervention de Grieco suscite un certain intérêt mais aussi du tapage : Pour éliminer tout soupçon sur nos intentions, il est superflu d ajouter que si, au cours de la lutte, la constitution d un gouvernement disposé à défendre toutes les libertés populaires et à prendre les mesures capables de briser la puissance des magnats du capital, à défendre la paix par tous les moyens, s avérait nécessaire, nous défendrions un tel gouvernement, à l extérieur comme à l intérieur (22). Le discours est lié à l affirmation que le cours des événements rendra actuel le problème de la succession au fascisme, mais il révèle aussi la tendance du dirigeant communiste à tirer les conséquences plus lointaines des nouvelles positions tactiques du VIIe Congrès de Moscou. Togliatti écrit : La forme de la déclaration était naïve («nous participerons à un gouvernement qui défendra les libertés» etc... Mais en Italie il n y a aucune liberté à défendre, toutes les libertés sont reconquérir!).la déclaration elle-même était superflue. Ce n est pas là le problème qui se pose aujourd hui en Italie! Il faut être 35

attentif à ne pas appliquer de manière mécanique et de ne pas déformer la ligne du VIIe Congrès, qui est une chose sérieuse (23). La critique de Togliatti se concrétise dans une invitation à la prudence (qui s étend, dans la même lettre, aux camarades français!) et montre un signe d inquiétude que dans la pratique unitaire avec les autres courants : «Nous ne payons pas plus que nous n obtenons» et aussi : «Nos positions, notre fonction ne ressortent pas suffisamment». Le Congrès écoute l intervention passionnée d un jeune professeur socialiste, Antonio Pesenti (qui vivait très surveillé en Italie et qui sera arrêté quand il rentrera au pays, subira un procès et sera condamné à 24 ans de prison et qui deviendra communiste en prison (24).) Pesenti qui collaborait déjà à la presse de l émigration, apporte au congrès la voix d un groupe de jeunes de Milan rassemblés autour de Rodolfo Morandi, de Lucio Luzzatti et d Eugenio Colorni (qui a abandonné, entre-temps le mouvement de Justice et Liberté ). Il s agit d un groupe actif sinon important de jeunes qui introduisent avec énergie leur point de vue, autonome par bien des côtés, dans le débat à l intérieur du mouvement socialiste et communiste, et qui développent leur action en 1936-37. L intervention de Pesenti exprime de manière générale la prise de conscience de petites élites qui voient dans la guerre d Ethiopie le signe du début d une période de grands bouleversements. Mais jusqu à quel point les choses sont-elles mûres pour une intervention active? C est là-dessus que s engage le débat, pendant des mois, entre les différentes composantes de l antifascisme italien, peut-être le premier débat qui propose, du point de vue des principes, les sujets de tactiques, d alliances, de programmes que nous retrouverons dans la Résistance, huit ans plus tard. Le Congrès de Bruxelles n apporte et ne peut apporter, par lui-même, de résultats pratiques importants. Si d un côté, il cimente l unité d action entre socialistes et communistes, de l autre il pose un problème politique : celui des moyens pour articuler cette unité, non seulement dans l émigration, mais en Italie. On lance à Bruxelles l idée d un organe qui coordonne l action contre la guerre dans le pays, un Comité d action dans lequel soient représentés tous les courants antifascistes. Mais il n a pas une grande chance de succès, d une part parce que la guerre d Abyssinie, après une période difficile au cours de l hiver, sera résolue au printemps sur le plan militaire, et d autre part parce que les oppositions que rencontre l unité et dont on ne voit pas encore les connotations précises ni les perspectives, sont nombreuses. La première vient de Rosselli. Le congrès, objecte-t-il n a été qu une manifestation publique de l émigration et rien de plus (25). Longo n est pas d accord et rappelle qu à Bruxelles il y a eu les délégués de 100 000 travailleurs italiens à l étranger et il invite J et L à en faire partie en constituant le Comité (26). Cela produira de la mauvaise humeur chez les socialistes de l émigration qui voudraient voir l unité solidement ancrée sur un terrain de classe et qui craignent qu avec un accord direct entre J et L et les communistes, on passe au-dessus de leur tête. Mais les divergences ont de nombreuses facettes. Les socialistes du Centre interne constitué par Morandi fait, par exemple, une objection réaliste à la position de Grieco, centrée sur l existence d une opposition de type fasciste, en acte et en puissance, (même si le problème posé par Grieco deviendra de plus en plus actuel : Nous considérons comme abstraite et inefficace la politique d agitation des communistes orthodoxes et leur prétention de souder l opposition antifasciste à l opposition interne au fascisme, dont personne ne voit encore de signes sérieux. Cette politique présuppose non seulement un état de fermentation des masses qui n existe pas et qui selon nous ne sera pas suscitée par une tactique basée sur les mots d ordre généraux «minimum» et plus ou moins machiavéliques (liberté, paix, travail, progrès et des choses comme ça), mais présente de graves dangers dans la mesure où la méprise dans laquelle sont tombés certains éléments communistes en l appliquant, apporte de l eau au moulin des institutions fascistes et donc au prestige du régime (27). 36

Donc les jeunes socialistes accusent les communistes de légèreté excessive tandis que Rosselli les taxe avec insistance d attentisme et de maximalisme, étant donné que «le fascisme est entré dans une phase de crise décisive et, en l espace de quelques mois, la situation peut se précipiter». Il s agit donc de mettre sur pied un mouvement révolutionnaire commun qui s oppose «également aux forces de compromis» (28). Mais quelle est, dans son ensemble, la position communiste? Elle est loin d être homogène parce qu elle doit tenir compte d une situation en mouvement et dont l issue est incertaine. On trouve dans le groupe dirigeant les nuances les plus diverses. Il faut aussi nous habituer à un phénomène nouveau par rapport aux années précédentes : le véritable chef du parti ne participe plus aux débats du Centre externe et ses directives elles-mêmes, «de loin», subissent des réfractions souvent déformantes. Pour cette période, nous possédons une lettre intéressante de Togliatti qui fournit des éléments utiles à la compréhension d une ligne politique qui en est encore à sa phase de «rodage». Togliatti écrit vers la fin octobre à Grieco, parlant avant tout de la nécessité d avoir de meilleurs éléments d évaluation sur la situation italienne réelle. Il n est pas du tout convaincu par les prévisions avancées par Rosselli : Il me semble, écrit-il, que Justice et Liberté prend une voie erronée. Il produit de belles paroles, croyant ainsi parler d une manière qui correspond à une situation qui empire. Il n obtiendra d autre résultat que celui de rendre ses paroles tout à fait incompréhensibles aux Italiens (29). Togliatti pense comme Grieco que, au cas où les choses tourneraient mal pour le fascisme, une opposition se formerait en son sein. Devons-nous considérer de manière favorable la formation d une pareille opposition? Oui. Sans doute. Dans la situation de l Italie d aujourd hui (8 ans de régime totalitaire, des gens habitués de mille manières à parler, à raisonner, à penser d une manière tellement différente de la nôtre, nous émigrés), on ne peut faire l économie d une période de ce genre. Mais il faut tirer les conséquences de cette contradiction. Et la conséquence principale est que nous devons avoir une politique qui favorise la formation de cette opposition. Ce sont des points qui servent à éclairer comment, au moment où le groupe dirigeant est rassemblé autour de Grieco approfondira cette hypothèse, si nous ne voulons pas perler de perspective, «d unifier tous les courants de l opposition au fascisme», en y incluant un courant «fasciste», on n agira pas avec emportement mais en suivant les directives d Ercoli. Il s agira ensuite de voir comment on le fera. Il est clair, D après cette lettre que Togliatti considère que l application de la tactique de Front populaire en Italie, il est clair que c est bien de cela qu il s agit et il l affirme clairement. Il dit aussi un mot sur un sujet qui recommence à faire surface en 1934-35 dans les discussions des dirigeants et sur lequel Gramsci insiste de prison depuis 1930 : celui de la Constituante. Togliatti est sceptique pour l instant parce qu il considère comme tâche essentielle de trouver un terrain d entente avec l opposition des vieux partis antifascistes et celle des «fascistes (véritables) mécontents et indignés» et donc de se présenter à ces derniers d une manière qui facilite «l union de nos forces contre les leurs». Le mot d ordre de Constituante ne servirait pas ce but : Aujourd hui, le mot d ordre de Constituante ne mobilise pas et n organise pas les masses. Cela ne vaut pas la peine de le gaspiller pour organiser les divers dirigeants des groupes d émigrés (30). C est, en somme, une évaluation tactique complètement différente (31). Togliatti préfère aux motifs d agitation politico institutionnelles ceux de l agitation sociale. Ce n est pas par hasard et Grieco s empresse de suivre cette ligne de propagande que le chef du parti recommande non seulement de «ne pas tomber dans la banalité d annoncer à chaque pas la défaite retentissante» du fascisme, mais aussi de «donner à notre agitation un caractère plus anticapitaliste qu antifasciste». 37

Fin octobre a lieu une session du Comité central du PCI où l on en discute largement. Grieco tout comme Longo partent d une situation ouverte à différentes hypothèses. «Il serait stupide de nous dissimuler, dit Longo, que le fascisme parvient encore à dominer et à influencer des masses importantes d Italiens sur le terrain patriotique et national. Mais des couches importantes du prolétariat comprennent la signification aventureuse et ruineuse de la guerre». Dans le discours de Longo revient un terme qui, quelques années auparavant était suspect d hétérodoxie opportuniste, celui de révolution populaire. Il parle même aujourd hui de révolution populaire antifasciste. En soulignant le succès de Congrès de Bruxelles, Gallo se demande : Est-ce que dans cette lutte pour la paix, contre le fascisme, la classe ouvrière aura une fonction dirigeante de chef de la révolution populaire antifasciste ou bien sera-t-il réduite à une fonction auxiliaire des courants antifascistes bourgeois, ou simplement aura-t-il une fonction de stimulant de manœuvre in extremis du régime capitaliste et de la monarchie, fonction qui sera toujours puissante et grandiose à cause de la pression que la classe ouvrière devra exercer contre le fascisme, mais qui sera politiquement impuissante? (32). La question ne sera pleinement actuelle qu au cours de la guerre mondiale. Le fait qu elle se pose déjà maintenant ne signifie pas que les temps soient considérés comme murs mais que l on a conscience d être devant une situation nouvelle. Longo prévient que dans le travail pour la constitution d un front populaire antifasciste en Italie, il faut tenir comte des treize années de domination fasciste, et de l orientation de la mentalité des nouvelles générations. «Nous devons persuader nos alliés antifascistes que c est sur ces masses que nous devons diriger particulièrement notre attention». Il s agit d une bataille à mener avec des revendications politiques et économiques immédiates. Mais il s agit aussi de favoriser une unification des forces prolétariennes qui peut et doit parvenir au Parti ouvrier unique. «Nous voulons le Parti unique, non comme une opération lointaine mais comme une réalité immédiate (33)». Et, à ce propos, Longo reprend la plate-forme proposée par Dimitrov pour l unification. Toutes les autres interventions oscillent entre un espoir, d ailleurs largement répandu, que l on en arrive rapidement à une crise à la fois à cause des sanctions et des difficultés militaires de l entreprise et l invitation à être prudent dans les prévisions. Quelqu un parle du «fatalisme des masses». Les camarades de l Intérieur disent souvent : «La Russie va nous libérer, le PC va nous libérer, la guerre c est la révolution (34)». Montagnana reprend la citation d Engels que Tasca faisait en 1929 : «On ne commence pas une révolution par le dernier acte. Le premier acte sera une manœuvre monarchico-réactionnaire (35)». Gnudi est plus circonspect : «Le grand capital se défendra sur le terrain du fascisme (36)». Les conclusions politiques que Grieco tire de la discussion dessinent désormais largement une vision qui n est pas seulement la sienne mais qu il tire également des avertissements de Togliatti : La voie de la révolution est une voie difficile et pleine d obstacles...nous avons dit que le fascisme ne tombe comme un bloc. De même qu il est né d une crise politique laborieuse au cours de laquelle les classes dominantes ne furent pas tout de suite coalisées autour de lui, de même la crise politique qui conduira à la chute du fascisme sera plus ou moins longue et au cours de celle-ci, la lutte entre les groupes dominants ira en s accentuant de plus en plus...on ne peut pas parler de bourgeoisie tout court mais il faut considérer les différents groupes bourgeois, autrement on ne comprend pas comment une crise peut s ouvrir et comment le fascisme peut s écrouler. Et l on admet, même sans le vouloir la théorie de l attaque frontale, du développement mécanique de la révolution contre laquelle le VIIe Congrès s est levé avec vigueur...la ligne de démarcation principale passe par les organisations de masse du fascisme, et avant tout par les syndicats et par l appareil de masse du fascisme. Il existe une opposition fasciste, même si elle n a pas encore d orientation ni de chefs. Nous dirigerons le front populaire si nous savons relier, comme le dit Ercoli, l opposition antifasciste et l opposition fasciste (37). 38

Et ce n est pas du tout quelque chose de nouveau. Depuis 1926 sinon depuis 1924, l attention des communistes, et en particulier de Gramsci, s était tournée vers la reprise d une dialectique de classe à l intérieur du fascisme pour «travailler» dans les contradictions qui se présentaient (Et Montagnana rappelle le moment où Gramsci pensait que la crise tendrait à se résoudre sur le terrain démocratique, avec le détachement du fascisme des groupes bourgeois après la crise Matteotti (38) ). Mais maintenant, pour Grieco l attention que l on porte à la réalité doit se transformer en action. «Nous devons, ajoute-t-il, placer le fascisme et Mussolini face à leur propre démagogie, faire nôtres tous les mots d ordre démagogiques du fascisme pour qu ils deviennent les revendications des masses». Dans cette ligne de «s approprier» les mots d ordre fascistes, les désillusions ne manqueront pas. Mais entre novembre et janvier se tisse un petit réseau de contacts, de discussions, et de rencontres entre communistes, socialistes, J et L qui constitue comme un feu croisé et donne le sentiment d un ferment existant dans l émigration et de divergences de fond qui viennent à la surface dès que l on confronte les méthodes et les perspectives d action. On peut résumer brièvement le phénomène parce qu il n apporte aucune matière nouvelle. Rosselli s adresse directement aux communistes pour leur exposer la constitution d une Alliance Révolutionnaire Italienne composée des représentants des différents partis et groupes de gauche, y compris les anarchistes, avec un Exécutif d action. Une action offensive et violente qui commence avec un lancement de ballons sur les villes italiennes, de vols démonstratifs, de transmissions radio et qui s accompagne d une action terroriste pure et simple : des groupes armés, des actions punitives contre les dirigeants fascistes, des soutiens à des grèves. Il faut déranger Mussolini, le contraindre à des protestations, il faut secouer les masses et il faut de l argent. Rosselli pense à aller frapper à la porte de la IIe Internationale et demande aux communistes d en faire autant avec la IIIe. La réaction communiste est, on ne peut plus froide. Longo répond qu il n est pas, en principe, contre les actions offensives et violentes mais le problème est de savoir si elles sont mûres. Grieco exprime de plus grandes réserves encore. «L histoire de J et L n est pas claire. Elle cela depuis le début». Montagnana objecte que, à la différence des socialistes, J et L veut au moins faire quelque chose. Gennari est très sceptique. «Dans ce que dit J et L, il y a la confusion habituelle de son chef Rosselli». En substance, on laisse tomber la proposition, mais sans refus explicite parce que l on ne veut pas perdre le contact politique avec J et L (39). Deux mentalités s opposent nettement de manière presque emblématique. Pour les communistes, ce qui vient en premier lieu c est l action systématique sur le terrain de masse et tout le reste vient après. Pour Rosselli, cela n a pas de sens. «Que signifie subordonner les autres formes d action à l action systématique des masses? Jusqu à ce que les masses soient en mouvement, on ne devrait donc rien faire? (40)» De la même façon et de manière contradictoire, la finalité de Rosselli d une «république socialiste fondée sur les forces et les libres institutions exprimées par le peuple au cours de la lutte (41)», l inspiration libertaire de J et L laisse les communistes très hésitants. Enfin, ils ne sont pas disposés à noyauter son organisation et à perdre leur autonomie dans le rêve d un Exécutif d action. A ce propos, la réponse que Dozza donne officiellement à J et L en décembre, est symptomatique. Nous ne pouvons pas exclure que, dans le cours de la lutte révolutionnaire du prolétariat italien, les situations se présentent qui nous enjoindrons d entrer dans des alliances ou de faire partie d alliances ou de blocs ou d en prendre l initiative pour les objectifs à atteindre afin d accélérer le développement de la révolution, mais ces objectifs ne seront jamais en contradiction avec notre programme et notre parti qui, dans quelque alliance que ce soit, ne renoncera jamais à son indépendance politique et organisationnelle : l Alliance a un sens su les partis ne se cachent pas :la présence du PCI dans le front antifasciste est une garantie de force et d autorité aux yeux des masses travailleuses (42). Les socialistes, à leur tour, se plaignent des communistes. Ils leur disent : «Vous avez éprouvé le besoin de vous rapprocher de J et L et d avoir des discussions préalables avec eux 39

mais vous n avez pas ressenti celui d en faire au moins autant avec le parti avec lequel vous avez signé un pacte d unité et d alliance (43). Les socialistes n ont pas l intention d aller audelà d un front de classe, du front unique traditionnel. Les communistes leur donnent une leçon de nouvelle tactique. Ce ne sera pas la dernière. La classe ouvrière, même unie, ne peut battre toute seule le régime des fascistes et des capitalistes. La classe ouvrière doit être l organisation et la direction des masses populaires italiennes. La politique de la classe ouvrière comporte non seulement son unification dans la lutte mais en même temps la recherche des voies et des moyens pour diriger la lutte de toutes les couches populaires (44). Comme on le voit, à peine la situation tend-elle à bouger et à s entrouvrir vers une action en Italie pour un avenir raisonnablement proche, déjà commence une dynamique qui a déjà les caractéristiques que nous retrouverons par la suite de l Espagne à l Italie : un mouvement ou du moins une aspiration unitaire, mais également un processus de différenciation et un jeu de rapports complexes entre les différentes composantes. Au cours de l hiver, tandis que l expédition italienne en Ethiopie marque le pas à cause de la saison des pluies imminente, les plus grandes illusions fleurissent dans les rangs antifascistes. Citons entre toutes, celle d un homme qui est en général le plus désenchanté, celle d Angelo Tasca qui est entré au PSI et qui travaille également dans la presse socialiste française, au «Populaire». Il a fait, avec un groupe du PSI qui, d exil, est relié au Centre socialiste de l Intérieur une revue, «Politique Socialiste», considérée avec beaucoup de méfiance par les communistes parce qu elle contient toujours des pointes de critique concernant l URSS. Et bien, en janvier 1936, Tasca risque une prophétiser qui se révélera sans fondement : Les troupes italiennes pourront-elles obtenir des résultats avant la saison des pluies? Les critiques militaires s accordent à exclure cette possibilité et malgré notre méfiance vis-à-vis de toutes les sortes d «experts», il est plus probable que si De Bono n est pas arrivé à Adis Abbeba pour Noël 1935, Badoglio n y arrivera pas pour Noël 1936 (45). Les autres groupes aussi montrent de telles illusions. Mais il faut rappeler que nous ne sommes pas seulement dans un période militaire difficile (c est maintenant que Badoglio commence à utiliser l ypérite contre les Abyssins) mais qu en France la bataille politique et parlementaire porte sur cette question brûlante. Et l offensive de la gauche conduit à la démission du gouvernement Laval (22 janvier 1936). S il est vrai que celui qui lui succède (avec Albert Sarrault à la présidence du Conseil et Flandin aux Affaires étrangères) poursuit une politique de conciliation vis à vis de l Italie, il est tout aussi vrai que dans cette bataille, les bases du futur front populaire sont jetées avec le glissement à gauche des radicaux. En Espagne aussi la situation ouvre de nouvelles perpectives. Aux élections du 16 février, les gauches obtiennent un grand succès. Elles se sont coalisées en front populaire qui comprend le Parti socialiste, le Parti communiste et les Républicains. L Union générale du travail, le POUM ( un petit parti ouvrier d extrême gauche) et le parti syndicaliste, sur la base d un programme assez modéré, de type purement démocratique et réformiste. Le Front Populaire voit élire 254 députés sur 453, il obtient donc la majorité absolue. Dans ce front, le groupe le plus nombreux est celui des socialistes, 99, tandis que la gauche républicaine de Azana en a 87 et les républicains de l Union de Martinez Barrios en a 34. Il y a 17 communistes, 26 de la gauche catalane et le reste pour de petits regroupements. On forme un gouvernement Azana composé uniquement de Républicains, appuyé par les socialistes et les communistes. Le commentaire des communistes italiens est enthousiaste : «Les prolétaires et les antifascistes du monde entier se réjouissent de la grande victoire espagnole. Les héros des Asturies ont relevé la tête. Le Front populaire progresse. Il a barré la route au fascisme en France. Il a battu le fascisme en Espagne. Le Front Populaire sera partout vainqueur..(46).». 40

C est le moment où l on peut raisonnablement espérer un changement général de la situation. On parle un peu partout de la chute possible du fascisme en Italie. Un groupe de professeurs antifascistes qui vit en Amérique, Gaetano Salvemini, Lionello Venturi, Max Ascoli, G. A. Borgese et d autres ressentent vraiment le besoin de tranquilliser l opinion publique américaine pour l après-fascisme. Ce ne seront pas les communistes qui prendront le pouvoir, l Italie n est pas la Russie, il a 9 millions de paysans petits propriétaire et puis la couronne, le Vatican et l armées s empresseront de préparer un gouvernement de succession qui liquideront l entreprise africaine. Du reste, disent les signataires, les communistes euxmêmes ne sont pas opposés au rétablissement d un régime démocratique bourgeois (47). Rosselli est mécontent de l initiative de ses amis : pourquoi rassurer les bourgeois américains et encourager les forces de compromis en Italie? Les communistes «devenus également trop dociles et flexibles» y pensent déjà. Si une révolution se produisait, même nous, nous ne croyons pas à la possibilité et à la viabilité d une solution communiste mais pour d autres raisons que celles avancées par les signataires : et cela parce que la révolution communiste serait seulement une révolution à moitié : par certains côtés, ils en prolongent les formes dictatoriales et la mentalité, laissant sur le côté ces problèmes de liberté et de moralité dont le fascisme nous a confirmé l importance (48). Comme on le voit, les divergences sont profondes. Et si Grieco éprouve le besoin de préciser que les communistes ne sont pour aucune restauration bourgeoise mais bien pour une révolution prolétarienne, grâce à sa correspondance avec un militant de Justice et Liberté, Silvio Trentin qui vit en exil à Toulouse, beaucoup plus proche des communistes que Rosselli, nous possédons une indication éclairante sur la perspective du PCI, quelque chose qui va audelà des documents officiels des deux oppositions fasciste et antifasciste (49). Les communistes ne considèrent pas que la situation soit révolutionnaire, voilà le point de départ. Donc, compromis signifie prendre acte d une situation qui n est pas encore mûre. C est ce qui résulte du commentaire public que fait Grieco des lettres que lui a envoyées Trentin. Mais ce dernier nous fera savoir également ce que Grieco pense en privé. Selon le résumé qu en fait son correspondant, Grieco diviserait les ouvriers italiens de la manière suivante : Trois groupes : une minorité de vieux ouvriers militants des différents partis de gauche, une large masse d ouvriers influencés par le fascisme et un groupe de véritables fascistes. A l étape actuelle, la première catégorie considérerait comme fou tout programme révolutionnaire. La seconde catégorie ne serait sensible qu à de modestes revendications matérielles, la troisième, enfin, toujours attentive au vent qui tourne, serait disposée, si la barque dans laquelle ils se trouvent menaçait réellement de couler, de changer de barque rapidement. Selon vous, notre effort devrait tendre surtout à relier ces vrais fascistes, ces odieux collaborateurs et espions à la lutte des masses (50). Le désaccord de Trentin est profond. Il dit que parmi les jeunes, il n y a pas seulement ceux qui sont influencés par le fascisme. Il y a des jeunes qui sont antifascistes avec détermination et la masse qui remplit les syndicats fascistes subit mais n accepta pas le contrôle des cadres fidèles au régime. En second lieu, affirme Trentin, je considère comme une très grave erreur de proposer comme objectif de notre lutte, la conversion progressive des fascistes véritables. Ces éléments ne sont que des mercenaires, des fonctionnaires et des parasites réfractaires à toute influence d idées, incapables de bonne foi, irréductiblement profiteurs de régime. Il ne faut donc pas devenir minimaliste, on ouvrirait la voie à n importe quelle transaction. «Le fascisme ne peut être jeté à terre que par l éviction de la classe bourgeoise dirigeante». Les mots d ordre pour la lutte pour les libertés démocratique ne peuvent devenir une couverture pour une restauration. Grieco répète alors ces points que nous pouvons commencer à considérer comme l axe même autour duquel s organise la perspective 41

communiste et qui subira quelques variations selon la situation, mais sans mettre en cause ces deux éléments fondamentaux : lutte pour la démocratie, et intervention à l intérieur du pays avec l aide de l opposition fasciste. Voilà les deux points, nettement définis. Le premier : La vérité est que les masses populaires veulent la liberté et nous devons orienter la lutte pour la liberté vers une lutte conséquente pour la démocratie, pour un gouvernement ouvrier et paysan. Si, à un moment donné, le rapport de force du développement révolutionnaire ne permet pas encore de mener la révolution jusqu au bout, peut-être que nous aurons une phase démocratique (qui ne sera en rien comparable aux régimes démocratiques que nous avons connus par le passé et qui se caractérisera par une extrême instabilité pour les forces démocratiques conquérantes). Mais je ne comprends pas pourquoi un tel événement devrait déplaire à Trentin (51). Dans la réponse sur ce point, on ressent, en même temps que l affirmation de l objectif maximal, la révolution socialiste, une conception des phases de la lutte que l on retrouve expressément dans l élaboration de Gramsci, en insistant sur le fait que la lutte contre le fascisme mettra en mouvement de telles forces, inspirera à tel point la lutte des classes qu il sera difficile ensuite de freiner le processus révolutionnaire en marche. Quand, au cours de la résistance, on retrouvera le concept de démocratie progressive, il faudra se référer à ce courant qui semble maintenant recommencer à vivre avec assurance. Et voilà l autre point sur lequel on insistera tout autant au cours des années suivantes : Nous devons aussi gagner à la lutte les fascistes de la première heure. Ce sont eux qui, par les positions qu ils ont eues dans le régime, en constituent peut-être le ciment politique le plus solide... Parmi ces fascistes de la première heure se manifestent maintenant des signes de mécontentement qui sont très importants. L idée de la «seconde révolution anticapitaliste» se répand parmi eux. Nous avons tout intérêt à rassurer ces éléments en proclamant publiquement et de la manière la plus large que nous sommes disposés à accorder l amnistie à tous les fascistes qui ont commis des brutalités contre le peuple, à condition qu ils luttent tout de suite au milieu du peuple pour changer l état des choses actuel (52). C est pour cela qu on verra bientôt mis en valeur le programme dicianoviste des fascistes et que l on entendra parler, dans la propagande communiste, de réconciliation du peuple italien. Une réconciliation sous le signe de «Voie Mussolini» et de quelque chose d analogue à de que les communistes français affirment dans leur slogan «c est aux riches de payer». Longo et Gennari, par exemple, insistent pour préciser le slogan «C est aux responsables et aux profiteurs de guerre de payer». Ils conseillent de «lier les exigences à la nécessité d apporter un soulagement aux masses qui ont fait et font de grands sacrifices à cause de la guerre (53). En attendant, la situation amène plutôt une radicalisation des contradictions entre fascisme et antifascisme. Le fascisme est à l offensive, en Allemagne comme en Italie. Au mois de mars, Hitler fait son coup de force en Rhénanie. Il remilitarise la zone en dépit du traité de Versailles et du pacte de Locarno et ne rencontre aucune réaction décisive, ni en France ni en Angleterre. Socialistes et communistes adressent un appel commun à la IIe et à la IIIe Internationale pour qu elles s unissent dans la lutte contre le fascisme et la guerre, pour qu elles organisent «la ronde de la paix contre les provocateurs fascistes (54)». Et Nenni adresse un discours particulier à la sociale-démocratie internationale, plutôt tiède en fait d antifascisme. Si le fascisme italien et l hitlérisme allemand sont vainqueurs, le mouvement ouvrier sera détruit dans le monde entier. Il faut isoler Hitler. Votre devoir est de dire la vérité à l opinion publique britannique en lui faisant comprendre ce que représente pour la liberté, pour les masses populaires l attaque méditée par Hitler contre l URSS et la Tchécoslovaquie. Derrière nous il y a des morts, des prisonniers, des déportés, des exilés. Une somme de sacrifices. Au nom de ces sacrifices, nous vous demandons de tendre la main à l Internationale communiste, de faire appel à toutes les organisations qui luttent contre la guerre (55). 42

Voyons comment Rosselli, de son côté, voit se profiler le rapprochement entre Mussolini et Hitler qui commence à se manifester : Pour nous le cas idéal serait que le fascisme italien et le national-socialisme allemand agissent de concert. Si une telle union était l effet d une position antifasciste délibérée de la part de la coalition dont fait partie la Russie, une guerre éventuelle pourrait carrément prendre le caractère d une guerre à développement révolutionnaire... De toute façon il est clair que, si dans le conflit les deux Etats fascistes se trouvaient unis, nous devrions souhaiter leur défaite et coopérer à cette défaite par une action révolutionnaire autonome mais extrêmement vigoureuse en Italie (56). Nous trouvons encore chez Rosselli cette lucidité en ce qui concerne l avenir (même s il n est pas tout proche). Ce qui est plus important c est le fait que surtout maintenant, le chef de J et L désire poursuivre le dialogue avec les communistes (il a un interlocuteur particulier en Giuseppe Di Vittorio). Le 1 er mai, Rosselli écrit à Di Vittorio, qu il lui semble qu il «existe encore de sérieux obstacle à un accord substantiel entre nous». Et si un accord peut se faire, c est précisément sur des points qui tiennent le plus à cœur aux communistes et que Rosselli illustre par des exemples : 43 a) L action essentielle doit de dérouler à l intérieur. b) La finalité est de mettre les masses en mouvement c) Il faut insister sur les revendications immédiates qui intéressent la population tout entière mais sans exclure naturellement d autres motivations générales. d) Un des thèmes les plus forts de la propagande est constitué par le danger d une nouvelle guerre européenne que les fascistes préparent et rendent inévitable. e) Les initiatives directes de l extérieur et de l intérieur ne doivent pas être conçues en soi ni être de nature à porter préjudice au travail de propagande et d organisation à la base mais réintégrer le plan général de travail (57). La volonté d unité de Rosselli continuera également à se manifester dans les mois qui suivent. En attendant, avec la conclusion victorieuse de la guerre en Abyssinie, avec la prise d Addis Abeba et la proclamation de l Empire au début du mois de mai, «Justice et Liberté» est le premier journal antifasciste qui avoue sa désillusion et son amertume pour la conclusion de la guerre qui contredit toutes les prévisions d une crise insurmontable et qui admet que ces prévisions étaient erronées. Rosselli écrit que le fascisme sort consolidé et renforcé de la guerre d Ethiopie, que l on évitera encore une fois le choc social. Même les difficultés économiques ne peuvent pas actuellement menacer le régime. «Les dictatures ne sont jamais tombées pour des raisons économiques et financières (58)».Un réexamen s impose donc et l on demande l unité de toutes les forces qui veulent véritablement battre le fascisme. «Le vieil antifascisme est mort», écrit encore Rosselli. Et cette affirmation sera tout de suite exploitée par Mussolini qui consacre à la «confession» un court article dans «Peuple d Italie» (59). Mais l épisode indique avant tout le moment très difficile que traverse l émigration politique, puisqu il faut, par la force des choses, réexaminer une ligne d action et de protestation d ensemble. Les communistes le comprennent, eux aussi, sans se cacher la gravité de la situation. La réaction unanime du Bureau politique s articule sur une autocritique circonscrite : il ne faut pas oublier que de tous les regroupements, c est le PCI qui avait été le plus prudent dans ses prévisions. On admet maintenant qu on s est trompé sur la portée immédiate des difficultés de l entreprise africaine, on insiste sur les «longs délais» qui se profilent. Puisque le fascisme sort indubitablement renforcé de la conquête de l Ethiopie, au moins dans son prestige et dans sa propagande, Longo est le premier à formuler l hypothèse d un bloc fasciste international, d un rapprochement Italie Allemagne. Mais, ajoute-t-il, les contradictions fondamentales demeurent et Mussolini ne parvient pas à tenir les promesses de bien-être pour le peuple qu il a fait miroiter au temps de la conquête de l Empire. A partir de

là la résolution se renforce de tenir aux masses des discours sur ce thème, en insistant précisément sur la démagogie sociale du fascisme. Dozza et D Onofrio (qui a terminé sa peine et est parvenu à émigrer clandestinement), parlent de déterrer le programme dicianoviste du fascisme. La préoccupation est générale de ne pas offenser le sentiment national exalté par l entreprise africaine (même parmi les travailleurs émigrés en France (60)». Dans un commentaire de «L Etat Ouvrier», on peut lire ceci, résultat de la ligne choisie par le Bureau politique. Nos soldats, les chemises noires, se sont battus avec courage. Ils ont affronté de grands sacrifices, ils ont souffert de la faim et de la soif. Ils ont accompli un effort qui démontre une haute capacité d abnégation et de résistance de notre peuple magnifique. C est vrai : les soldats et les chemises noires se sont battus pour une cause injuste. On les a trompés. Leur conscience a été déformée à l école du fascisme. Ils ont ignoré, en grande partie, qu un peuple ne s élève pas en anéantissant un autre peuple par la violence, en violant son intégrité territoriale et nationale. Ils ont cru combattre pour faire de leur pays un pays grand, fort et heureux. Et derrière cet idéal admirable pour lequel cela vaut bien la peine de donner sa vie, des milliers de nos frères sont morts et des milliers sont restés estropiés et malades pour toujours. Ces combattants, chair de notre chair veulent rentrer chez eux, ils veulent être démobilisés et ils veulent du travail dans leur patrie, pour eux et pour leur famille. Ils y ont droit et malheur à qui ne voudra pas le reconnaître!... Maintenant, nos travailleurs veulent du travail assuré pour tous, des salaires suffisants, une maison digne, la justice sociale. Ils y ont droit... Les capitalistes, ceux qui ont poussé à la guerre, ceux qui ont bénéficié de la guerre, ceux qui ont tiré des bénéfices considérables de ces sacrifices et du sang du peuple italien, n ont qu à payer les dépenses de guerre. Maintenant le peuple italien demande la parole Et du sans du peuple italien... Les combattants d Afrique ont droit à la parole... (61). Voilà le ton, voilà les mots d ordre des communistes à la fin de la guerre d Afrique dont l issue a renforcé l opinion de ceux (et c est de toute façon la directive générale tracée par le VIIe Congrès) qui pensent qu il n y a pas d autre possibilité d action que celle qui se relie au «fascisme de base», et même à ses couches intermédiaires, une action qui sache tenir un comte juste de la mentalité des jeunes, de leur nationalisme, qui sache parler le langage qui leur a été rendu familier par la propagande sociale fasciste. Du reste on ne se cache même pas que les masses populaires italiennes n ont pas été présentes dans la lutte contre l entreprise d Ethiopie (62). C est pour ces raisons que l insistance sur la «conciliation nationale» se fait encore plus d instance au cours des mois suivants. En juin, toujours dans la même revue théorique du PCI, on peut lire : Nous tendons la main aux fascistes, nos frères de travail et de souffrance, parce que nous voulons mener ensemble, la bonne, la saine bataille du pain, du travail et de la paix. Tous tant que nous sommes, fascistes et non fascistes, nous pouvons la gagner en nous unissant, en élevant notre voix qui est la voix du peuple. Fascistes, anciens combattants d Afrique, conquérez pour le peuple le droit de parler dans toutes les organisations! Faites en sorte que chaque organisation, chaque cercle, chaque syndicat devienne le cœur battant de la nation réconciliée contre ses ennemis qui l affament et l oppriment, contre le poing des parasites qui domine notre beau pays. Nous communistes, nous voulons une Italie forte, libre et heureuse. Notre aspiration est la vôtre, vous, fascistes, catholiques, Italiens de toute opinion politique, de toute foi religieuse... (63). Au cours des mois suivants, on s adresse aux catholiques avec plus d insistance. En attendant, on doit relier le thème de la nation réconciliée à l exemple français qui frappe profondément et inspire, dans une large mesure l attitude du groupe dirigeant du PCI. Les élections qui ont lieu à la fin du mois d avril et au début du mois de mai en France ont marqué la victoire du Front populaire et dans celui-ci, le PCF s est fortement affirmé dans sa campagne électorale très marquée par un accent national, accompagné du slogan sur les «200 familles», contre le grand capital contre lequel il faut mobiliser la très grande majorité du peuple pour une politique de réformes sociales. Le nombre de voix du PCF a doublé depuis 1932, passant de 7844 036 à 1 495 503. Les députés communistes passent de 10 à 72 et les socialistes de 129 à 146. Avec les radicaux-socialistes (115) il y a donc une majorité du Front 44

populaire et c est sur cette base parlementaire (les communistes restent en dehors du gouvernement, comme en Espagne) que le socialiste Léon Blum devient président du Conseil. Nous, Italiens, commente «L Etat Ouvrier», nous devons tirer les leçons de ce qui se passe en France. Et la leçon est celle-ci : un changement profond de la situation italienne est possible à condition de développer une large action de fraternisation avec les masses fascistes sur la base de la lutte contre les groupes de magnats du capital qui affament et oppriment le pays et qui l entraînent dans une guerre mondiale. Parmi les travailleurs communistes, antifascistes, catholiques et fascistes, il n y a pas de désaccord fondamental. La réconciliation du peuple italien contre ceux qui ont intérêt à le maintenir divisé pour mieux l affamer et l opprimer ouvrira à notre peuple la voie pour faire de notre pays, un pays fort, libre et heureux (64). On en arrive à un document solennel, adressé au peuple italien qui a pour base la réconciliation entre fascistes et non fascistes, l union fraternelle dirigée contre «une poignée de grands capitalistes parasites» (et l on cite le comte Volpi, le sénateur Motta, Agnelli, Donegani de la Montecatini, Pirelli, Vittorio Cini de l Ilva, le sénateur Ettore Conti de la banque Commerciale, Barletti, Rebaudengo et d autres), auxquels «revient la responsabilité de monter les fascistes et les antifascistes les uns contre les autres». Les requins qui ont des millions de bénéfice dans l entreprise africaine doivent payer. «Que l on fasse un prélèvement proportionnel et progressif sur tous les patrimoines supérieurs à 1 million», «que l on confisque les bénéfices des sociétés supérieures à 6%». On rappelle aussi aux paysans que la terre qu ils travaillent est dans les mains des Torlonia, des Ruffo, des Lanza, des Doria, des Borghese, «de tous les noblions qui sont comme une gangrène sur le corps de notre Italie.» Il est nécessaire d exiger un contrôle, une répartition des produits plus favorable aux paysans, la diminution des impôts, la restauration du petit crédit. La partie «revendications» du document concernant les ouvriers («exiger la semaine de 40 heures payées 48») les employés, les artisans, les anciens combattants, les chômeurs («exigez le doublement du subside du chômage) qui couvre les aspects sociaux, couvre également les questions de politique extérieure : Nous voulons que l Italie exerce toute son influence pour favoriser la réalisation de pactes d assistance mutuelle dans l Est de l Europe, pour y attirer l Allemagne, et pour que l Italie établisse un pacte analogue avec l Union des Soviets qui est le défenseur le plus ardent et le plus acharné de la paix dans le monde. Nous ne voulons pas nous prêter au jeu de l impérialisme anglais représenté par le parti conservateur de la Grande Bretagne, qui cherche à dévier vers l Est de l Europe la tempête qui s annonce (65). Mais si ces notations sont symptomatiques d une nouvelle attitude vis-à-vis de l Etat fasciste, la partie la plus importante du document révèle quelque chose de beaucoup plus déconcertant (et les réactions ne manqueront pas, comme nous le verrons) : l adoption du programme fasciste de 1919 considéré carrément comme un «programme de paix, de liberté et de défense des intérêts des travailleurs». On parle, c est clair, du «programme social» des fascistes de la première heure, des postulats comme «salaire minimum garanti aux ouvriers, la terre aux paysans, la nationalisation de toutes les usines d armement et de munitions, un impôt extraordinaire sur le capital, le suffrage universel à scrutin régional, abolition du Sénat, création d une milice nationale à la place de l armée actuelle, mise en valeur de la nation italienne. Rien de ce qui avait été promis alors, disent les communistes aux fascistes n a été réalisé : luttons ensemble pour cette réalisation. Et voilà la formulation la plus nette de l appel direct aux fascistes, une formulation très importante, c est le nouveau slogan : «réconciliation du peuple italien». Nous proclamons que nous sommes disposés à combattre avec vous et tout le peuple italien pour la réalisation du programme fasciste de 1919, et pour toute revendication qui exprime les intérêts immédiats, particuliers ou généraux, des travailleurs et du peuple italien. Nous sommes disposés à lutter avec quiconque veut réellement se battre contre la poignée de parasites qui suce le sang de la nation et l opprime et contre la hiérarchie que la sert. Pour que notre lutte soit couronnée de succès, nous devons vouloir la réconciliation du 45

peuple italien, en rétablissant l unité de la Nation, en dépassant les divisions criminelles créées au sein de notre peuple par ceux qui ont intérêt à en briser la fraternité. Nous devons unir la classe ouvrière et faire autour d elle l unité du peuple, et marcher unis, comme des frères. Pour le pain, pour le travail, pour la terre, pour la paix, pour la liberté (66). Nous touchons ici un point qui va susciter d infinies polémiques, de récriminations et de critiques de la part de Moscou et cela, avec de plus en plus de sévérité pour l ambiguïté, pour le caractère équivoque de la formulation, ainsi que pour le côté vague de la perspective politique tracée... et parce que, avec la guerre d Espagne, l appel tombera sur un terrain qui devient beaucoup plus brûlant que celui sur lequel on se basait au début. Et c est dans ce contexte que nous allons examiner pourquoi le nouveau tournant politique et programmatique sera sanctionné solennellement à une session du Comité central qui est un des plus importantes de la période de clandestinité, et qui fournira, par la suite, la base d accusations, d autocritiques, de rectifications. Pour mesurer toute la nouveauté du document, il faut encore mentionner les derniers motifs qu il contient. Après avoir évoqué une amnistie politique générale et après avoir reformulé l exhortation à se donner la main «fils de la nation italienne, fascistes et communistes, catholiques et socialistes», de sorte que «tous les syndicats, les dopolavoro, toutes les associations devenant le centre de notre unité retrouvée», le document affiche l autre slogan, d origine fasciste, de «place aux jeunes». Les communistes en font leur «slogan» pour inviter les jeunes à affirmer leurs droits syndicaux, politiques ou sportifs. Le document répète enfin deux plaidoyers en particulier : l un adressé aux «travailleurs fascistes» pour que «avec toi nous puissions rendre notre belle Italie forte, libre et heureuse», et l autre aux «travailleurs catholiques» à qui l on dit que les communistes sont leurs frères. On rappelle que Pie XI, dans l encyclique Quarantième année, attaque fortement la puissance économique qui s est concentrée dans les mains d un petit nombre d hommes». Les communistes «respectent les opinions religieuses et même les défendent en combattant les causes de la corruption des mœurs». Le document date d août 1936. La guerre civile en Espagne a déjà éclaté et le document y fait allusion : «Tout le peuple d Espagne a pris les armes, les vieux, les jeunes, les femmes, les très jeunes, contre les forces menaçantes de l oppression politique et de la guerre, pour la liberté». Mais comment concilier cet embrassons-nous prononcé par l appel avec la lutte qui vient de commencer? La toute dernière partie du document s étend sur cette difficile conciliation. Mais il répète l appel à l unité en s adressant aux «travailleurs et intellectuels, socialistes, libéraux, catholiques», leur disant également que «ceux qui dominent actuellement le pays veulent diviser le peuple italien en fascistes et antifascistes», pour pouvoir l opprimer. Ma solennité de l appel que l on va essayer de faire circuler largement en Italie, est due au fait que pour la première fois, à notre connaissance, depuis l époque des lois d exception, il est signé par les noms et prénoms des dirigeants communistes les plus importants qui vivent dans l émigration, Palmiro Togliatti, Ruggero Grieco, Giuseppe Di Vittorio, Anselmo Marabini, accompagnés de leur qualificatifs : membre du Secrétariat de l Internationale, ancien député, etc.), ou bien les noms sont suivis par le nombre des années de prison ou de relégation subis pour ceux qui, amnistiés, sont passés illégalement à l étranger (67). Il semble que beaucoup de ces dirigeants, c est Togliatti que le dit (68), n ont même pas autorisé ces signatures, c est à dire qu ils n ont même pas été prévenus. Quand l appel apparaît, nombre d entre ceux qui constituent les cadres dirigeants, sont sur le point de se rendre en Espagne pour combattre, ou bien ils y sont déjà. En attendant, il faut rappeler que, par suite de l amnistie de 1932, le PCI peut, en 1936, récupérer une bonne partie de ses cadres et qu il ne reste en prison que quelques cadres parmi les plus importants : Terracini, Scoccimarro, Secchia, G C Pajetta, Parodi, Frausin, Colombi, Sola, Carsano, 46

Santhià, Li Causi, Celso Ghini, Vergoni. Beaucoup d entre eux sont sur le point d être envoyés en relégation une fois leur peine purgée, rejoignant ainsi Amendola, Altiero, Spinelli, Roveda, Gigante, Roncagli, Adele Bei, Carmelino Succio, Kodre, Giorgio Rossetti. Après une très courte période de liberté, Camilla Ravera y retourne également. Certains détenus communistes sont morts en prison : Rocco Pugliese, Carlo Riva, Francesco Lo Sardo, Iside Viana, Enzo Parodo, Frederico Melloni, Lea Giaccaglia. Un des anciens dirigeants de la FGCI, Michele Bacci, essaie, une fois sa peine terminée, de passer clandestinement les Alpes pour participer au Congrès de Bruxelles mais il meurt gelé, en montagne (69). Notes du chapitre 3 1. Un rapport de Varga au Komintern met l accent là-dessus. L Italie menacerait toutes les parties de l empire colonial africain de l Angleterre : l Egypte, le Soudan, le Kenya, l Ouganda et la Somalie. La flotte anglaise est en partie vieillie et la flotte italienne a été construite essentiellement après la guerre (E. Varga La situation économique mondiale au troisième trimestre 1935, dans «La Correspondance Internationale», a. XV, n. 121, 16 décembre 1935, p. 1792). 2. ERCOLI Les tâches du Front unique et la lutte contre la guerre, dans «L Internationale Communiste», a. XVII, n. 20, novembre 1935, p. 1611. 3. SALVATORE VALITUTTI Peuple d ouvriers et de soldats, dans «La Civilisation Fasciste» a. II, n. 9, mais 1935, p. 379. 4. Cfr. EUGENIO GARIN, Chroniques de la philosophie italienne, Bari 1955, p. 493. 5. Les partis communistes de France, d Italie, d Angleterre, du Japon, d Allemagne, la Pologne, de Tchécoslovaquie, d Autriche et de Hongrie s adressent à tous les partis socialistes pour qu ils se prononcent en faveur de l unité d action contre la guerre d Abyssinie et le réarmement allemand. Le texte de l appel dans l hebdomadaire de l émigration communiste italienne, «La Défense», 27 juillet 1935. L Internationale ouvrière socialiste demande à son tour, l instauration de sanctions contre l Italie en cas d agression. Le texte dans «Le Nouvel Avanti!», 3 août 1935. 6. L Italie qui importait pour 447 000 dollars de pétrole américain en 1934, en importera 252 en novembre 1935 et l Afrique italienne pour 451 000. Cfr. MAX GALLO, L Affaire d Ethiopie cit., p. 180. 7. ROBERTO FORGES DAVANZATI, Chroniques du Régime III, Rome 1936, p. 20. 8. Ibid., p. 15. 9. Cfr. Situations et orientations des masses populaires turinoises, dans «L Etat Ouvrier», a. X, n. 4, avril 1936, p. 286. 10. Lettre de Rome : bourgeoisie, petite bourgeoisie et intellectuels face à la guerre dans «L Etat Ouvrier», a. X, n. 2, février 1936, p. 110. 11. Cfr. L intervention de Tuti (Rigoletto Martini) à une réunion du CC du PCI, le 17 janvier 1936 (APC, 1357/21). 12. D une lettre signée Attilio du 16 février 1936 au Centre externe du PCI (APC, 1374/62). 13. Un indicateur de police signale, le 4 novembre 1935 qu à la Dalmine de Bergame, on a trouvé un écrit «Mort au Duce» et voici le commentaire : «Cela pourrait indiquer que parmi le personnel de cet établissement déclaré auxiliaire pour le travail de guerre, il y a, même en grand secret, de la propagande antinationale qui transparaît parfois dans ce genre de manifestation, restée malheureusement anonyme, de haine contre le régime et son chef (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1935) C, 2, b. 14 ; «Inscriptions et dessins subversifs», fascicule «Bergame». 14. La police recueille des témoignages de mécontentement, de protestation et d espoirs subversifs, liés à l entreprise africaine. Il s agit pour la plupart du temps de protestations de ce genre : «A Alba : «Vive le Negus! A bas le Duce!» ; à Gènes Sampiedarena : «Le Duce est notre ruine à tous, il faut la guerre avec l Abyssinie pour ruiner la belle jeunesse. A bas ce salaud de Duce! vive Lénine!» ; à Pistoia : «ça fait 13 ans qu on nous pèle, maintenant ça suffit! La grande heure va sonner, Travailleurs d Italie, debout!... A mort me fascisme! et à l Alfa Romeo de Milan : «Misère et guerre, voilà ce que nous apporte le fascisme, Vive le communisme! L Abyssinie sera le massacre de tous les Italiens». Cfr. ACS, Min. Intérieur, Dir, gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1935) C. 2, b. 14. Cit., 47

48 15. Cfr. Sur le lien indirect entre la «politique extérieure de Mussolini et les grands groupes économiques, les observations intéressantes contenues dans GIAMPIERO CAROCCI, la politique extérieure de l Italie fasciste (1925-1928), Bari 1968, pp. 1è17. 16. ENZO SANTERELLI Histoire du mouvement et du régime fasciste II, Rome 1962, p. 137. 17. ROBERTO MELLONI Orientation de politique économique, Rome 1962, p. 137. 18. Du discours prononcé à Rome le 234 mars 1936 à l Assemblée nationale des Corporations, dans MUSSOLINI Œuvres complètes, vol. XXVII, p. 244. 19. D une intervention de C. Brandini (Emilio Sereni) au CC du PCI, avril 1936, APC, 1357/128 ; Cfr. Egalement EMILIO SERENI, Notes sur la situation économique italienne, la réorganisation du crédit en Italie lancera la «guerre permanente», dans «L Etat Ouvrier», a. X, nn. 3 et 4 marsavril 1936, pp. 211-18 et 275-85. 20. Opposition d attaque, éditorial anonyme dans «Justice et Liberté», 4 octobre 1935. 21. Cfr. Un extrait du rapport et des travaux du congrès dans «Le Nouvel Avanti!», 19 octobre 1935. 22. Le texte intégral du discours de Grieco dans «L Idée Politique», 19 octobre 1935. 23. D une lettre envoyée de Moscou vers le 25-26 octobre, publiée par Franco Ferri dans Trois lettres de Togliatti, «Renaissance» a. XXIII n. 4, 22 janvier 1966. 24. Cfr. Le texte d intervention de Pesenti et les renseignements qu il fournit dans ANTONIO PESENTI L Aventure d Ethiopie, dans Fascisme et antifascisme, II, Milan 1962, pp. «374-80. Sur l arrestation de Pesenti à Vérone, le 11 novembre 1935 et sur la surveillance à laquelle la police se livrait depuis des mois, Cfr ; ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45(1935) K. I, b. 2, fascicule «Mouvement étudiant antifasciste». 25. Le Congrès contre la guerre dans «Justice et Liberté» 18 octobre 1935. 26. Gallo, Le Congrès de Bruxelles, s centre de lutte contre la guerre dans «Unité Populaire», 26 octobre 1935. 27. Le Centre socialiste interne à la direction du PSI (D Italie, décembre 1935 dans STEFANO MERLI La Renaissance du socialisme italien et la lutte contre le fascisme de 1934 à 1939 Milan 1963. 28. Unité d action et initiatives révolutionnaires dans «Justice et Liberté», 29 novembre 1955. 29. De Trois lettres de Togliatti cit. 30. De la lettre, sans date, mais indiquée comme étant de fin octobre 1935, envoyée au BP du PCI de Moscou, publiée dans Trois lettres e Togliatti cit. Comme on peut le déduire du contexte, la lettre est écrite vers le 20-22 octobre. 31. En 1937, Togliatti reparlera favorablement du problème du mot d ordre de Constituante ; cfr. p. 172. 32. APC, 1266/28 et suiv. 33. APC, 1266/38. 34. APC, 1266/77. 35. APC, 1266/104. 36. APC, 1266/108. 37. APC, 1266/ 129-30 38. APC, 1266/105. 39. Dans une réunion du BP du PCI, le 23 novembre 1935, Longo rapporte que Rosselli a demandé de rencontrer les communistes. Il y a eu une rencontre entre Longo, Di Vittorio et Fantini (Giuseppe Rossi) d une part et Rosselli, Dolci, Magrini (Garosci)) et Pierleoni de l autre. A propos des actions à faire, Rosselli parle de vols et de lancements de ballons avec des tracts à partir de la Suisse (ce que J et L tentera de faire sans succès avec une mission de François Bondi) cfr. ALDO GAROSCI La vie de Carlo Rosselli) cit., II, pp. 131-39. Rosselli dira qu il faut au moins 300 000 lires. Cfr. APC, 1269/204, 212, 215, pour les interventions citées et pour le rapport de Longo sur la rencontre. 40. D une lettre de Carlo Rosselli au BP du PCI, datée du 5 décembre 1935, APC, 1286/42. 41. De la même lettre cit. (APC, 1286/41) Rosselli observe que l alliance révolutionnaire italienne ne peut pas avoir de mot d ordre minimaliste, qu il faut se proposer la destruction de tous les centres d oppression de la vie italienne (le capitalisme industriel et agraire, la monarchie, l Eglise et l Etat centralisateur). 42. D une lettre de décembre 1935 dans APC, 1286/ 43-46, publiée par la suite dans «L Idée Populaire» du 21 décembre. 43. Lettre du 12 décembre, signée par Pietro Nenni dans APC, 1286/47-51. 44. Lettre du BP du PCI à la direction d PCI du 28 décembre 1935, APC, 1286/55. Les socialistes maintiendront cependant leurs réserves : «accords avec tous dans l agitation et dans la lutte contre

49 la guerre d Afrique sur la base du Congrès de Bruxelles, mais une seule alliance politique, l alliance des forces prolétariennes qui se battent pour le pouvoir, pour le gouvernement des ouvriers, pour la république socialiste des travailleurs (Pour l unité d action dans «Le Nouvel Avanti!» 19 janvier 1935) 45. ANGELO TASCA Les événements militaires dans «Le Nouvel Avanti!», 25 janvier 1936. 46. Le triomphe du Front populaire en Espagne dans «L Idée Populaire», 22 février 1936. 47. La lettre, datée du 16 janvier 1936, reproduite dans les journaux américains dans «Justice et Liberté» du 7 février 1936. 48. «Justice et Liberté» 7 février 1936. 49. Dans une résolution du CC du PCI on répète les positions déjà exprimées : 1) Elargir l unité d action avec le PSI ; 2) Fraternisation avec les ouvriers fascistes et antifascistes pour la défense de leurs intérêts de classe ; 3) Développement du front d opposition fasciste qui s est formée à Bruxelles ; 4) Agitation pour la paix immédiate ; 5) Actions diverses parmi les cadres fascistes dissidents (Cfr. Le texte dans «L Etat Ouvrier», a. X, n. 2, février 1936, pp. 174-77). 50. APC, 1370/16. 51. RUGGERO GRIECO, La politique des communistes dans le monde actuel III, dans «Le Cri du Peuple», 24 mars 1936. 52. RUGGERO GRIECO, La politique des communistes dans le monde actuel, IV, dans «Le Cri du Peuple», 11 avril 1936. 53. De la réunion du BP, 14 février 1936, dans APC, 1357/32-33. 54. L appel commun est publié dans «Le Nouvel Avanti!» du 21 mars 1936. 55. Du compte rendu de l intervention de Nenni aux travaux de la Conférence de Londres de l Internationale socialiste, «Le Nouvel Avanti!» 238 mars 1936. 56. Du texte d une conférence de Carlo Rosselli publié sous le titre Du conflit italo-européen à la crise européenne, dans «Justice et Liberté», 20 mars 1936. 57. Le texte de la lettre de Rosselli datée de Paris, 1 er mai 1936, à Di Vittorio dans APC, 1397/ 7-8. 58. CARLO ROSSELLI, Réalisme encore, dans «Justice et Liberté, 15 mai 1936. 59. Cfr. Ironies de l Histoire, la capitulation politique de l antifascisme italien à l extérieur dans «Peuple d Italie», 16 mai 1936 et la brillante réponse de Rosselli, dans «Justice et Liberté», 21 mai 1936. 60. APC, 1358/33-40. 61. De l éditorial Après Addis Abbeba dans «L Etat Ouvrier» a. X, n. 5, mai 1936, p. 315. 62. Dans son rapport à la session du CC du PCI de septembre 1936, Egidio Gennari affirme : «Si l action du parti n a pas donné le résultat escompté ce qui est dû au fait que, outre à la rapidité de la solution favorable au fascisme, le parti n a pas réussi à donner à sa position défaitiste une forme largement populaire, accessible aux masses influencées par la propagande fasciste, il n a pas réussi à faire connaître aux grandes masses italiennes sa position politique face à la guerre, son travail étant limité à quelques localités, ainsi il n est pas parvenu à rompre par son agitation, le cercle de la légalité et à trouver le chemin d une large action politique en Italie. (Cfr. EGIDIO GENNARI, L Italie en marche, Edition de culture sociale, Paris 1936, pp. 5-6) 63. De l éditorial intitulé Pour la réconciliation du peuple italien et pour sauver notre pays de la catastrophe, dans «L Etat Ouvrier», a. X, n. 6 juin 1936, p. 412. 64. La victoire du Front populaire en France dans «L Etat Ouvrier», a. X, n. 6, juin 1936, p. 430. 65. Pour la sauvegarde de l Italie, réconciliation du peuple italien, dans «L Etat Ouvrier a. X, n. 8, août 1936, p. 523. 66. Pour la sauvegarde de l Italie cit. p. 529. 67. Voilà la liste des signataires de l appel : Palmiro Togliatti, Ruggero Grieco, Egidio Gennari, Giuseppe Di Vittorio, Anselmo Marabini, Pietro Farini, Ennio Gnudi, Giovanni Germanetto, Guido Picelli (5 ans de relégation), Romano Cocchi, Giuseppe Dozza, Mario Montagnana, Luigi Longo, Giuseppe Berti (5 ans de relégation), Aladino Bibolotti (8 ans de prison), Domenico Ciufoli, Giuseppe Amoretti, Edoardo D Onofrio, Giovanni Nicola, Teresa Noce, Athos Lisa (6 ans de prison), Emilio Sereni (5 ans de prison), Ambrogio Donini, Cesare Massini ( 5 ans de relégation), Vincenzo Bianco ( 3 ans de prison), Carlo Reggiani (5 ans de prison), Ettore Fiammenghi (5 ans de prison), Luigi Visentin (3 ans de relégation), Agostino Novella (4 ans de prison) Luigi Amadesi, Ivan Regent, Nicola Potenza, Rita Montagnana, Francesco Leone (6 ans de prison), Ilio Barontini, Abdon Maltagliati (12 ans de prison), Davide Maggioni, Albino Vodopivez (7 ans de prison), Francesco Scotti (3 ans de prison), Alessandro Vaia (5 ans de prison), Giovanni Farina (7 ans de prison), Giuseppe Ceresa ( 12 ans de prison), Aldo Lampredi (7 ans de prison), Anna Bessone (4 ans de prison), Armando Fedeli (3 ans de relégation), Leo Viliani (2 ans de relégation et 4 s de prison), Clarenzio Menotti (5 ans de relégation), Giuseppe Rimola (3 ans de

50 prison), Giovanni Michelangeli, Luigi Polano, Melchiore Vanni (un an de prison et 2 ans de relégation), Eugenio Bianco, Giuseppe Pierretti, Ferruccio Marini, Alessandro Del Magro, Vittorio Vidali, Vittorio Flecchia (7 ans de prison). Cfr. Pour la sauvegarde de l Italie cit., pp. 534-36. 68. Cfr. UMBERTO MASSOLA, Paris août 1939, dans «Renaissance» a. XXIII, n. 4, 3 décembre 1966 : «Beaucoup de camarades qui figurent parmi les signataires n avaient pas été interpellés. Le camarade Togliatti ne fut certainement pas parmi ceux à qui on a demandé leur avis». 69. Cfr. Sur les communistes emprisonnés, un article ému de Leo Viliani Souvenons-nous et honorons les héros du prolétariat qui languissent depuis des années dans les prisons fascistes qui apporte un témoignage direct de celui qui vient d être libéré après 5 ans de réclusion «Il suffirait, écrit Viliani dans «Le Cri du Peuple» du 25 avril 1936, que ces détenus prononcent un seul mot pour dire qu ils ne sont pas communistes et les portes des prisons s ouvriraient immédiatement pour eux. Le gouvernement fasciste le leur a fait savoir à maintes reprises... Encore récemment, il y a deux mois, le juge de surveillance de Rome est venu proposer la liberté à Terracini à condition qu il prononce cette parole et Terracini, qui est en prison depuis 10 ans, a revendiqué sa foi communiste». Cfr. Aussi CARLO REGGIANI Les plus grands héros de l Italie sont en prison depuis 10 ans, dans «Le Cri du Peuple», 14 novembre 1936, qui fournit d autres détails ainsi que l opuscule de OTTAVIO PASTORE Les enterrés vivants de Civitavecchia, sans doute et probablement de 1936 et ADA GOBETTI, Camilla Ravera, vie en prison et en relégation, Parme 1969, pp. 270.

Chapitre 4 Les Fronts populaires et l éclatement de la guerre d Espagne Au cours de l été 1936, la situation se caractérise par trois éléments qui s imposent, se heurtent et se mélangent : le développement violent du fascisme, le processus d unification de l action de la gauche et l initiative des masses populaires. C est une initiative en partie autonome et qui se manifeste avec force dans les usines et dans la rue. Depuis l initiative de la France et de l Espagne, le chemin des Fronts populaires n est pas facile. Léon Blum arrive au pouvoir le 4 juin 1936, alors que 4 millions d ouvriers français sont engagés dans un mouvement de grève extraordinaire et tout à fait spontané, d une ampleur sans précédent (qui ne sera comparable qu à celle de 68). Ce sont des grèves fortement unitaires. L unité syndicale s est réalisée au début de l année et a constitué un des éléments essentiels pour l unité d action entre socialistes et communistes pour le succès électoral du Front populaire qui a ravivé la combativité des masses travailleuses. Les grèves commencent une semaine après les élections et s étendent rapidement pour prendre la forme d une occupation des usines. On revendique une forte augmentation de salaire (qui sera accordée dans une mesure qui varie entre 7 et 15%) surtout pour les catégories et les qualifications les moins bien payées, des contrats collectifs de travail et toute une série de points aussi importants : des congés payés à la semaine de 40 heures payée 48. Les ouvriers sentent qu ils peuvent demander ce qu ils revendiquent depuis longtemps et sentent que la situation d ensemble est plus ouverte que jamais. Les communistes français se posent la question de savoir s il faut entrer dans le gouvernement que Blum doit constituer. Thorez est favorable à une participation directe. La majorité du BP du PCF (et peut-être aussi l Internationale) est d avis que pour le moment il faut se contenter d un appui extérieur et, dans cette ligne prudente, il y a peut-être une erreur. Mais le choix du Parti communiste porte avant tout sur le problème des luttes ouvrières. S agit-il d un mouvement prérévolutionnaire? Sur ce point Trotski n a aucun doute, lui qui depuis 1934 a pris, par rapport à la perspective du Front populaire, une position critique qui n est pas surgie du développement de la réalité, en prévoyant une radicalisation de la petite bourgeoisie française vers le fascisme et incitant socialistes et communistes à mener une lutte dans une perspective insurrectionnelle. Entre 1934 et 1936, les événements se sont passés différemment et le Front populaire est une expérience que les masses travailleuses ont valablement contribué à préparer. Trotski (qui a invité ses adhérents, très peu nombreux en France, à entrer dans la SFIO pour l influencer dans un sens révolutionnaire) crie maintenant à la trahison des communistes et des socialistes à cause de leur alliance avec les radicaux. Le destin de la France, écrit-il le 5 juin 1936, ne se décide pas maintenant au Parlement ni dans les salles de rédaction des journaux conciliateurs réformistes et staliniens, ni dans les cercles de sceptiques, de pleurnichards ou de phraseurs. Le destin de la France se décide dans les usines qui ont su indiquer par l action la voie de sortie de l anarchie capitaliste vers l ordre socialiste. La place des révolutionnaires est dans les usines (1). Mais si, face à la question allemande, Trotski avait vu lucidement les dangers de la tactique extrémiste du Komintern, maintenant ses sarcasmes sur la pratique «collaborationniste» du mouvement ouvrier français, n atteint son but qu en partie parce que la perspective «soviétiste» n a aucune possibilité de réalisation en France (ou en Espagne) en 1936. Cela n empêche pas qu un problème aigu se pose face au mouvement impétueux des grèves qui continuent au cours de la première semaine du gouvernement Blum. Faut-il la 51

laisser s étendre en renversant la base parlementaire et politique de l alliance entre socialistes, communistes et radicaux? Les communistes sont les premiers à craindre un contrecoup politique. Le 12 juin, Thorez lui-même lance le slogan : «il faut savoir arrêter une grève». L occupation des usines ne cesse pas rapidement mais on parvient à un compromis politique et social. En quelques semaines, le gouvernement fait approuver par la Chambre une série de mesures très importantes : la semaine des 40 heures, quinze jours de congés payés, tandis que le patronat français reconnaît les délégués syndicaux d usine et le principe du contrat collectif, plus une augmentation de salaire de 12%. On réforme également le statut de la Banque de France, on prolonge l âge scolaire et l on accorde une amnistie. Le 14 juillet 1936, un immense cortège, avec en tête Maurice Thorez, Paul Faure (secrétaire de la SFIO) et les secrétaires de la CGT unifiée, Frachon et Jouhaux, défile dans Paris et les dirigeants ouvriers rejoignent sur la place de la Nation, Léon Blum et ses ministres. C est le triomphe du Front populaire, de la position de Maurice Thorez qui accentuera par la suite la position nationale du PCF avec le mot d ordre : «Unité de tous les Français». Mais le triomphe est éphémère. On verra bientôt la droite française, surtout économique du grand capital, prendre l offensive sur le terrain financier, mettant le gouvernement en grande difficulté (il devra dévaluer de 25%), au moment où il est soumis à la pression du mouvement ouvrier qui est loin d être terminé. Et la politique extérieure révèle de manière tout aussi grave les limites des bases politiques et sociales du gouvernement Blum. Quelques jours après le triomphe parisien du 14 juillet, Franco fait son coup d Etat en Espagne et le gouvernement Blum assistera sans broncher à la pénétration violente des fascistes aux frontières méridionales de la France. Après les élections de février, la situation de l Espagne s est révélée très embrouillée politiquement et tendue socialement. Le 8 mai, on élit comme président de la République Manuel Azana qui confie le gouvernement au républicain Santiago Casarès Quiroga tandis que dans les principaux centres industriels de la construction métallique ont lieu de grandes grèves organisées par la Confédération anarchiste, CNT et par celle des socialistes de l UGT (elles comptent chacune environ un million et demi de membres). Mais ce qui est beaucoup plus insidieux pour les dirigeants républicains de Madrid que les pressions syndicales sur leur gauche, ce sont les ferments de subversion qui montent des milieux militaires et de ceux de la Phalange, plus spécifiquement fasciste et corporatiste. Si le gouvernement est hésitant face à l ampleur de la crise sociale qui touche la campagne (les paysans réclament la terre et sont en train de se battre avec la garde civile), il est carrément inerte pour défendre la République menacée par un véritable complot de généraux à la tête duquel se trouve Francisco Franco, commandant militaire des Canaries, Mola, gouverneur militaire de Pamplune, Queipo Llano, commandant des gardes des finances et Goded qui avait brisé la révolte des mineurs des Asturies. La rébellion implique, outre les militaires et les monarchistes, les caristes, la droite plus traditionnelle, le haut clergé et compte parmi ses principaux inspirateurs les propriétaires terriens qui craignent la réforme agraire inscrite dans le programme du Front populaire. On connaît les contacts que les éléments antidémocratiques espagnols prennent avec Mussolini et qui remontent à 1934. Mais il semble établi que le coup d Etat se passe à l initiative autonome des généraux et des autres forces impliquées dans le complot. Quand la sédition a commencé, à partir des rives d Afrique et des îles contre le territoire de la métropole, le 17 juillet, le gouvernement est profondément troublé. Dans les tout premiers jours, l autorité du gouvernement se désagrège, révélant sa totale impuissance et seule l intervention pressante et de plus en plus intense des masses groupées autour des organisations prolétariennes sauve la République. Elles réclament des armes, les obtiennent avec difficulté, tandis que le gouvernement Casares Quiroga démissionne à partir du 18 juillet. Le président Azana confie à José Giral la charge de former un nouveau gouvernement de républicains seuls, appuyé par les gauches. Mais à cause du pouvoir effectif que les 52

organisations syndicales et la gauche (socialistes, communistes et anarchistes) réussissent à exercer, à cause de l action fébrile et efficace qu ils mènent, ville par ville, le schéma institutionnel et parlementaire semble dépassé. C est d abord au prolétariat urbain de Madrid et de Barcelone de se battre, donnant l assaut aux casernes, aux dépôts d armes, accourant partout où une garnison s est révoltée. Et ainsi, on parvient à briser le mouvement de sédition dans toutes les principales villes du Nord et du Sud, même si de nombreux centres tombent aux mains des rebelles (Séville et Saragosse avant tout, puis Burgos, Pamplune, Valladolid, Vitoria). L armée, augmente largement ses effectifs grâce à des mercenaires (45 000 hommes de Tabores et de la légion étrangère comme force de choc) qui se sont en grande partie alignés sur les officiers en révolte. Il n y a que 25 officiers de l état-major et 500 officiers en service actif qui restent fidèles à la République qui peut continuer à disposer de la flotte : les équipages parmi lesquels il y a de nombreux ouvriers imposent aux officiers rebelles de ne pas changer de drapeau. Le putsch militaire se transforme rapidement en guerre civile, même si dans les premières semaines il n y a pas encore de front nettement défini. Il y a deux Espagnes, l Espagne populaire, moderne, et une Espagne arriérée, en partie bourgeoise, en partie féodale et clérico-militariste, qui s affrontent, chacune avec sa base et son recrutement de masse, en ville comme à la campagne : la première, nettement prolétarienne et intellectuelle, la seconde agraire et réactionnaire qui a son principal appui dans la région la plus arriérée de Galicie et en grande partie dans la vielle Castille et en Navarre. Les manifestations de la lutte sont sanglantes, extrêmement dures, avec une violence qui, même si elle a été exagérée par la suite dans la propagande et les mémoires, prend néanmoins sur une vaste échelle la forme d une liquidation expéditive de l adversaire réel ou supposé. L extermination en masse de ceux qui sont considérés comme partisans du Front populaire, souvent des familles entières, ont lieu dans les zones tombées aux mains des rebelles, en Castille, au Pays basque, à Majorque, dans la Navarre, tandis que la fureur populaire contre les officiers, les phalangistes, le clergé, les classes privilégiées et leurs mercenaires éclate, irrépressible en Catalogne, en Andalousie où il y a une main d œuvre agricole très pauvre chez qui la tradition anarchiste est plus vive, et répond à la sédition en lui opposant les aspects de la révolution classique. Tous les chiffres fournis sont discutables mais il est certain que dans les premières semaines les exécutions sommaires, des deux côtés, se montent à quelques dizaines de milliers de personnes (2). Vers la fin juillet, 10 jours après l éclatement de la rébellion, deux tiers du territoire sont aux mains des forces républicaines, des milices populaires. Les rebelles ont solidement établi leur domination aux Canaries, aux Baléares, au Maroc, dans les anciens royaumes du Léon, dans les villes de Castille et de Galicie. La guerre civile ne reste un événement interne que pour très peu de temps. Déjà entre le 23 et le 28 juillet, Mussolini et Hitler décident de fournir une aide importante à la sédition franquiste. Le 30 juillet, quelques avions italiens partent pour protéger la traversée des armes et des hommes qui arrivent du Maroc. Qui a pris parti encore avant eux, c est le Vatican dont la presse commence tout de suite une violente campagne de presse contre les «crimes des rouges» et, élément encore plus indicatif, il formule l invitation à se prémunir contre les «marchandises d importation», c est à dire les germes de l anarchie. Le dilemme qui se pose donc est «avec l humanité ou contre elle (3)». Il n est pas exclu, comme on l a supposé (4) que des pressions du clergé aient influencé Mussolini, réticent au début à s engager dans le soulèvement des généraux. En même temps commence le drame de l isolement de la République espagnole qui s adresse en vain aux démocraties pour obtenir, en les payant, les armes dont elle a besoin pour sa défense. C est également maintenant que l on constate avec évidence les bases précaires et qui n ont pas encore eu le temps de se renforcer, du Front populaire en France. Blum est favorable aux premières demandes que Giral lui fait parvenir à partir du 20 juillet, mais les oppositions qu il 53

rencontre dans son Cabinet (de la part des radicaux) et dans l état-major, la campagne alarmiste de la presse de droite e, de manière encore plus décisive, le désaccord de la Grande Bretagne, parviennent à faire reculer la proposition du Président du Conseil. C est un renoncement lourd de conséquences. L opinion est unanime : si la France avait rapidement porté secours à l Espagne républicaine, la rébellion aurait été brisée dès les premières semaines. Mais Blum choisit la pitoyable, la ruineuse formule de la non-intervention. C est également un choix suggéré par l Angleterre. Eden a prévenu qu en cas d extension du conflit, c est à dire en cas d intervention italienne et allemande en Espagne, la France ne pourrait pas compter sur l appui de l Angleterre. C est pourquoi, le 24 juillet, le gouvernement français fait savoir qu il a décidé de ne pas intervenir dans une quelconque forme de conflit interne en Espagne. Tandis que le Portugal de Salazar soutient les rebelles qui ont atteint la frontière portugaise par tous les moyens, le Premier ministre du gouvernement conservateur Baldwin et la majorité des fonctionnaires de la marine des consulaires anglais, se montrent, en gros, favorables aux insurgés. Il y a quelque raison à cette attitude. L Angleterre veut absolument parvenir à une détente avec les pays fascistes, en premier lieu avec l Italie. Elle n a aucune sympathie pour les gouvernements de front populaire et craint en outre que les capitaux anglais investis en Espagne soient menacés par une révolution populaire. Et la pression qu elle exerce sur la France est d autant plus efficace que le gouvernement semble décidé à ne pas aller au-delà des limites des réformes sociales effectuées et se trouve déjà soumis au chantage de la bourgeoisie financière (bientôt le franc sera dévalué). Il faut aussi mettre sur le compte de la passivité de Blum, cet esprit pacifiste, dans le sens le plus renonciateur du terme, qui pénètre une large partie de l opinion publique française, même de gauche : un esprit qui conçoit la préservation de la paix à tout prix, comme condition même de l évolution réformiste de la politique intérieure. Mais un tel esprit conduira à une abdication après l autre, face au fascisme. Quelques avions de France arrivent également en Espagne (grâce à l initiative empressée du ministre de l Aviation Pierre Cot) mais c est bien loin d être suffisant. Les Etats Unis, à leur tour se prononcent pour la plus stricte neutralité. Parmi les grandes puissances, il ne reste plus qu à interpeller celle qui fournira l aide la plus efficace aux républicains espagnols, l Union Soviétique. La presse soviétique exprime rapidement, à Moscou, son inquiétude pour le coup d état en Espagne et le Komintern insiste sur le caractère international de la nouvelle agression fasciste, particulièrement dangereuse pour la France, à qui l on présente sans ambages le risque de se trouver, dans peu de temps, à ses frontières méridionales sous la coupe de l Allemagne et de l Italie. La presse soviétique lance un appel à la solidarité avec la république espagnole et en quelques mois une grande campagne se développe parmi les travailleurs soviétiques qui rappelle et dépasse, par son intensité et son ton internationaliste, celle qui a eu lieu à l occasion de la grève des mineurs en 1926. Le 6 août on arrive au chiffre considérable de 2 400 000 dollars récoltés par les syndicats en URSS (5). La diplomatie soviétique s occupe de suivre et si possible d influencer les réactions françaises. L alliance avec la France, auparavant et maintenant, est l élément fondamental de la politique de sécurité européenne pour laquelle lutte l Union Soviétique. Et l on comprend la hantise et la prudence de Staline qui ne veut pas mettre en crise le gouvernement de Front qui constitue la meilleure base de l amitié franco-soviétique. Il s agit donc de ne pas altérer la physionomie du Front populaire conçu comme un regroupement unitaire des forces diverses, politiques et sociales, démocratiques, non soviétistes. Si par le passé, Staline avait toujours été sceptique sur la possibilité d une révolution socialiste en Occident, maintenant plus que jamais, la perspective d une alliance antifasciste avec les démocraties occidentales est liée pour lui à cet équilibre difficile qui ne soit pas propre à trop effrayer les classes dirigeantes 54

anglaise et française. Le ton de la propagande, par exemple, souligne fortement que le gouvernement espagnol est un gouvernement légitime. En Espagne, il n est pas question d une prise de pouvoir par la classe ouvrière, mais de l accomplissement d une révolution démocratique bourgeoise (6). «Nous devons nous opposer, disent tout de suite les communistes espagnols, soviétiques et ceux des autres pays, à tout extrémisme politique et social qui ne peut que favoriser le fascisme et augmenter l isolement international du gouvernement Giral. «D abord gagner la guerre» sera par la suite le slogan du PC espagnol et Palmiro Togliatti, en sa qualité de secrétaire de l Internationale, développera le thème des «particularités de la révolution espagnole» comme étant une révolution populaire, une révolution nationale, une révolution antifasciste. Si, ajoute-t-il, le fascisme se présente en Espagne non seulement comme force de la réaction capitaliste mais comme le champion des résidus féodaux et moyenâgeux, du fanatisme religieux, il est justement nécessaire de résoudre la question agraire en détruisant les rapports féodaux dans les campagnes (7)». Togliatti va plus loin dans son analyse de la république démocratique espagnole : l opportunité qu elle crée dans le feu de la guerre civile, où le rôle dirigeant revient à la classe ouvrière, ne constitue pas un régime ouvert aux grands développements politiques et sociaux (un thème que Togliatti reprendra par la suite à propos de l Italie de la Résistance et de la République). Au mois d août, l aspect international de la guerre espagnole vient au premier plan. Le 1 er, Léon Blum, encouragé par Baldwin, propose à différents pays européens un accord de non-intervention dans la guerre civile. Dans les grandes lignes, Mussolini se dit d accord tout comme Hitler plus tard, même si la presse nazie est déjà plus engagée que la presse fasciste italienne dans l agitation contre «le danger communiste» en Espagne. Staline décide d adopter comme ligne de principe la proposition française le 6 août et la récolte de fonds pour le peuple espagnol est momentanément suspendue en URSS. Un refus de la part de la Russie, écrit Cattell, aurait signifié aux yeux des Occidentaux une admission de son intervention en Espagne ou de son intention d intervenir, ce qui aurait rendu plus plausible la propagande nazie et aurait accru, chez les Occidentaux, cette peur du communisme que l Union Soviétique avait cherché, ces derniers temps a dissiper en menant une politique d alliance avec la France et l Angleterre. Repousser la demande de la France signifiait en outre infliger un coup au traité d alliance franco-russe, ratifié récemment par la Chambre française des députés. Il ne faut pas oublier que c était justement à cause de la France que l Union Soviétique se préoccupait tant d une éventuelle influence allemande et italienne en Espagne. Malgré la faiblesse de son plan, la France persistait à vouloir résoudre collectivement le problème espagnol, ce pourquoi l Union Soviétique, au cours de cette période, partisan farouche de la sécurité européenne, se sentait obligée de collaborer (8). L URSS pose comme condition, d abord que, parmi les Etats interpellés par la France (Hollande, Tchécoslovaquie et Pologne, outre les grandes puissances), figure également le Portugal et en second lieu que «l appui donné par certains Etats aux rebelles contre le gouvernement légitime cesse immédiatement». Ces Etats sont évidemment l Allemagne et l Italie (déjà responsables d un scandale parce que les avions envoyés par Mussolini pour aider au débarquement des franquistes du Maroc espagnol à Cadix se sont abattus sur le sol du Maroc français le 30 juillet). Naturellement Staline n a pas beaucoup confiance dans l issue de la politique de non-intervention qui menace de devenir unilatérale et la presse soviétique ne manque pas de dénoncer la tromperie fasciste de plus en plus claire chaque jour bien que l Allemagne ait adhéré à la proposition française du 23 août. Le mouvement de solidarité avec l Espagne comprend également l extrême gauche anarchiste et trotskiste. Le mouvement anarchiste a sa citadelle en Espagne surtout à travers la CNT de Catalogne et des milices qui se forment sous la direction de Durruti. Le POUM a été violemment critiqué par Trotski (entre autre parce qu il n a pas voulu entrer dans le Parti 55

socialiste). Il est dirigé par Joaquim Maurin (qui publie le journal «La Bataille»). Comme dissident, il y a la gauche de Nin et Andrade. Il s agit d un petit parti de 3000 membres avec de fortes tendances catalanes dont le principal problème est, maintenant, sa relation avec les syndicats anarchistes. Le POUM invite Trotski (qui est pour le moment en Norvège) à venir en Espagne. Trotsky (nous le savons grâce à une lettre à qui tombe entre les mains du contreespionnage italien et que nous reproduisons intégralement ici) (9), serait bien content de pouvoir s en aller (la lettre est datée su 16 août), et déchaîne sur lui toute la machine des accusations qui se mettra en mouvement quelques jours plus tard, au premier des grands procès staliniens de Moscou (10). Trotski écrit : Chers camarades, J ai reçu votre télégramme inattendu. Malheureusement il peut être interprété ici comme une preuve de ma «participation directe dans les affaires espagnoles» tandis qu il s agit en tant que je puisse le comprendrede la possibilité d avoir un visa pour rentrer à Barcelone. Pas nécessaire de vous dire que j en serais tout à fait heureux. Est-ce possible? Vous savez la situation qui m est faite ici : l attaque des fascistes d une part, la déclaration infâme de Tass d autre part (11). Je ne sais pas quelle sera l attitude du gouvernement qui n a pas la moindre idée de l infamie criminelle de la clique Staline-Jagoda. Nous serons avec N. (12), tout à fait prêts à aller immédiatement à Barcelone. L affaire, pour réussir devrait être traitée aussi discrètement que possible. Vous comprenez bien que je ne puis pas donner de conseils d ici : il s agit maintenant de la lutte armée, la situation change de jour en jour, mes renseignements sont au niveau zéro. On parle de la «disparition» de Maurin. Que signifie cela? Il n a pas été tué, j espère? Quant à Nin, Andrade et les autres, il serait criminel de se laisser guider maintenant, dans la grande bataille, par des réminiscences de la période précédente. S il y a des divergences de programme ou de méthode, même après l expérience faite, ces divergences ne devront nullement empêcher un rapprochement sincère et durable. L expérience ultérieure fera le reste. Quant à moi, personnellement, je suis absolument prête à collaborer à la Batalla, quoique seulement comme simple observateur de loin. La question qui me réoccupe surtout concerne les relations entre le POUM et les syndicalistes. Il serait, me semble-t-il, extrêmement dangereux de se laisser diriger exclusivement ou même surtout par des considérations de doctrine. Il faut, coûte que coûte se rapprocher des syndicats malgré tous les préjugés. Il faut gagner la confiance des meilleurs syndicalistes pendant la lutte. Ces considérations peuvent vous sembler bien banales et je m en excuse par avance : je ne connais pas assez la situation pour donner des avis concrets. Je veux seulement souligner qu avant Octobre nous faisions tout pour agir ensemble même avec les anarchistes pur-sang. Le gouvernement Kerensky essayait souvent de se servir des bolcheviks contre les anarchistes : Lénine s y opposait avec acharnement, un anarchiste militant vaut mieux dans cette situation, disait-il, qu une centaine de mencheviks hésitants. Pendant la guerre civile qui vous a été imposée par les fascistes, le plus grand danger c est le manque de décision, l esprit de tergiversation, en un mot : le menchevisme. Encore une fois, tout cela est trop vague. Je suis prêt à tout faire pour donner à mes suggestions toute la précision possible, mais pour cela, il faut vaincre la distance... Pour ma part, je puis promettre la volonté la plus sincère de compréhension mutuelle avec les camarades qui sont en lutte malgré toutes les divergences possibles. Ce serait une mesquinerie honteuse que de se tourner vers le passé si le présent et l avenir ouvre le chemin de la lutte commune. Avec un dictionnaire j essaierai de bien me débrouiller dans la Batalla. Mais je ne reviens à la maison que dans 4 à 5 jours (13). Mes saluts les plus chaleureux pour tous les amis aussi, et surtout, pour ceux qui croient avoir des raisons d être mécontents de moi. Bien à vous L.T. (14) La lettre, outre les rappels historiques intéressants sur l expérience de la révolution d Octobre, indique donc (à côté du détail ignoré jusqu alors, que Trotski serait bien content d aller en Espagne) un appel à un regroupement unitaire dans le milieu des groupes syndicalistes, anarchistes et des divers groupes trotskistes. Cet élan unitaire caractérise généralement toute la première période de la lutte pour la défense de la république espagnole, au sommet comme à la base. La guerre a un écho important parmi les masses, les partis, les intellectuels, de la France au Mexique (dont le gouvernement se range immédiatement aux côtés des républicains), de l Union Soviétique aux Etats Unis. Le problème fascisme antifascisme devient évident et se présente clairement comme un dilemme entre ordre militaire et 56

démocratie du peuple, entre conservatisme et progrès social. En France les organisations ouvrières sont très sensibles au déroulement des événements et solidaires de la République. Les communistes français qui prennent soin de ne pas mettre en crise le gouvernement Blum et ne se montrent pas indifférents au danger que celui-ci appréhende, à savoir un abandon de la part de l Angleterre si l Allemagne et l Italie agressent la France (et alors pourrait se produire de la part de la droite française, un soulèvement analogue à celui de l Espagne). Ils fondent tout de même leur ligne politique sur le mot d ordre d une aide solide, sous toutes les formes possibles à la république voisine, comme forme d autodéfense. L Italie et l Allemagne, déclare Maurice Thorez, le 6 août, veulent encercler la France. Le fascisme à l Est, le fascisme au sud-ouest, le Fascisme au Sud voilà le but auquel voudraient parvenir Hitler et Mussolini. Ils veulent occuper les Baléares et dominer ainsi la Méditerranée occidentale. Ils veulent eux-mêmes ou par personne interposée occuper le Maroc espagnol et dominer la Méditerranée (15). Ce sont les mêmes concepts que développe le PCF dans un document adressé, le 15 août, aux socialistes, et dans la CGT unifiée, le socialiste Léon Jouhaux s exprime dans le même sens. «La défaite des ouvriers espagnols peut signifier notre défaite et pas seulement d un point de vue social : cela signifie aussi la défaite de notre pays (16)». Le 22 août, les métallurgistes parisiens déclenchent une grève de protestation contre la non-intervention. C est dans cette atmosphère que vivent les émigrés italiens sympathisants des partis socialiste et communiste. Et c est le moment précis où l unité d action prend parmi eux un grand élan. Des assemblées communes de socialistes et de communistes ont lieu à Paris et l on vote de vibrants ordres du jour de solidarité qui président à la formation d un Front populaire (17). Même Angelo Tasca écrit dans «Le Nouvel Avanti!» un article qui est un hymne à «l unité, l unité, l unité! (18)». Au même moment les socialistes italiens de l émigration donnent des signes très vifs de malaise et de répulsion pour la présence de trotskistes dans leurs rangs. Parmi leurs dirigeants, le véritable «entriste», parmi les «trois» qui sont sortis du PCI quelques années plus tôt, est Tresso (Blasco) car Ravazzoli s est depuis longtemps rangé sur des positions «orthodoxes» dans les rangs du PSI, avec une position unitaire (19) marquée, tandis qu Alfonso Leonetti est devenu l un des principaux dirigeants du Secrétariat qui doit donner naissance à la IVe Internationale et n est jamais entré au PSI (20). De toute façon le journal socialiste affirme maintenant l inconciliabilité entre les soidisant trotskistes et les socialistes, invitant les sections à se «débarrasser de pareilles sangsues (21). Ce fait devrait rester en mémoire en considérant la future campagne anti-trotskiste qui va commencer à Moscou et qui trouvera un terrain favorable, non seulement parmi les communistes mais parmi les socialistes et les démocrates eux-mêmes. L impératif de l unité est désormais entré dans la conscience populaire. Le tableau des premières réactions des différentes forces politiques donne, en fait, seulement une vague idée de l émotion qu apporte partout la nouvelle situation. C est un trait de la guerre civile espagnole, un trait qui lui est propre et qui n a peut-être aucun équivalant même dans la période de la Résistance : elle frappe la conscience du particulier, nous dirons même son imagination, alimente sa passion sur le plan humain et sur le plan politique et appelle un choix, une décision personnelle. Nous rencontrerons cet aspect tout au long du conflit mais il est là et se développe depuis le début, déterminé par la spontanéité d une lutte corps à corps engagée dans les «pueblo», dans les quartiers, dans les casernes, sur les bateaux, dans les bureaux, par un peuple qui se fait combattant et se substitue au délabrement de l Etat. La lutte part du bas, elle est féroce mais «à la mesure de l homme». Depuis les premiers jours, les dépêches fébriles des journalistes et des envoyés spéciaux les plus réputés de la presse internationale qui accourent en Espagne, popularisent partout ces termes typiques. On a l impression que le problème de l Espagne peut dépendre également de l initiative du simple militant et réclame donc une solidarité, une intervention d autant plus efficace que les 57

termes de la guerre sont simplifiés, et même un fusil, une boîte de médicaments, un bras d homme est une contribution essentielle et l alignement d un côté comme de l autre apparaît net et total. Une armée populaire se crée, improvisée et en même temps fortement politisée. Ce qui est typique, c est l institution des commissaires à côté des combattants, comme pendant la Révolution russe. Stephen Spender écrit : «En quelques semaines, l Espagne est devenue le symbole de l espoir pour tous les antifascistes. Elle offrira au XXe siècle un 1848, c est à dire un temps et un lieu où une cause commune représente un degré de liberté et de justice plus élevé que celui de la réaction qui s oppose à elle, qui réussit à obtenir victoire. Il devient possible de voir la lutte entre le fascisme et l antifascisme comme un véritable conflit d idées et pas seulement comme l histoire de dictateurs qui arrachent le pouvoir à de faibles opposants. L Espagne a haussé le destin des antifascistes, de la condition de pathétique catastrophe à la hauteur d une tragédie. Puisqu en Espagne la zone de combats était limitée et les méthodes de guerre relativement contenues, les voix de l individu n étaient pas couvertes comme elles le furent en 1939 par la vaste machine militaire et par la propagande. La guerre d Espagne reste jusqu à un certain point un grand débat, tant à l intérieur qu à l extérieur du pays. Et ce débat entre les trois grandes idées politiques de notre temps (fascisme, communisme et socialisme libéral) étaient écouté et discuté (22). L Espagne constitue un appel pour les hommes libres et pour les opprimés. Les premières réactions de l Italie sont symptomatiques. Depuis le début, même sur la base des correspondants des journaux italiens, qui ne se sont pas encore conformés à un obligatoire sectarisme de la propagande (dans les premiers jours, les séditieux sont encore définis comme tels et l on enregistre de nombreux épisodes de la résistance populaire, assez colorés (23)), ce qui se passe en Espagne provoque une fermentation importante parmi les travailleurs. Ce sont les sources de la police qui nous en donnent les preuves les plus significatives. Depuis le 22 juillet, un informateur du PNF met en garde depuis Milan : Les événements de ces derniers jours sont suivis avec beaucoup d attention par toute la masse des citoyens. Le fait que certains secteurs qui semblaient nettement convertis au fascisme suivent leur déroulement avec la plus grande d attention, on l a vu au cours de la journée d hier quand, suivant le compte rendu des événements selon la description de la presse, ils exprimaient leur satisfaction pour le triomphe des forces gouvernementales. Il serait bon de suivre attentivement l évolution des événements d Espagne pour ceux qui pourraient être les références des divers secteurs de l opinion publique, pour évaluer les forces qui sont restées, même passivement attachés à la mélancolie idéologique du passé (24). Le 10 août, un autre informateur rapporte de Gênes que, parmi la classe ouvrière, les événements d Espagne ont réveillé des espoirs endormis à cause de ces bouleversements politiques qui, à plus ou moins brève échéance, pourraient marquer la capitulation de l esprit autoritaire fasciste (25). On apprend la même chose d un informateur de Turin qui écrit le 29 août : «Le conflit espagnol intéresse passionnément les masses. Cela se voit dans le fait que, malgré la méfiance, beaucoup de langues se délient et l on entend des commentaires et des conversations qui peuvent apporter des graves difficultés (26). Mais c est à Milan que nous trouvons l indication la plus significative, où un rapport confidentiel du 26 août signale au Secrétariat du PNF ce qui suit : La classe ouvrière est celle sur laquelle les événements d Espagne ont le plus de prise. Bien que ces derniers temps le régime ait apporté une augmentation sensible des salaires à de nombreuses catégories, il y a tout de même chez certains ouvriers un sentiment inavoué de solidarité pour les communistes espagnols. L écho de la révolution a réveillé en eux la lutte des classes endormie, malgré toutes les précautions du régime. Ce sont des isolés auxquels s ajoutent les mécontents, les chômeurs, les anciens relégués et les anciens détenus politiques, tous ces subversifs qui rêvent de révolte, tous ces éléments troubles qui vivent en marge de la société... C est là une minorité qu il ne faut pas négliger dans un moment comme celui-ci où la folie devient contagieuse et la propagande communiste qui trouve une prise sur la classe ouvrière, accentue son action de dissolution (27). 58

Jusqu à présent, à vrai dire, la propagande communiste qui arrive de l extérieur (et en petite quantité) n est pas encore du tout centrée sur l Espagne et ne répond pas à cet état d esprit. Ce sont les faits qui secouent les ouvriers. Un écrit qui circule dans les usines de Gênes et rapporté par la police, est typique à ce sujet. Il ne faut pas se scandaliser si en Espagne ils ont tué quelques prêtres, quelques nonnes ou quelques bourgeois. Cela fait des dizaines d années que les travailleurs espagnols sont opprimés et maintenant ils ont donné libre cours à leur ressentiment contre ceux qui les dominent (28) On voit renaître, par contre, et se risquer une propagande communiste de base, intéressante pour comprendre non seulement l état d esprit des communistes clandestins dans le pays, mais aussi leur manière de ressentir politiquement les événements. Nous apprenons par un inspecteur de l Ovra qu à Taranto «où le communisme s enracine principalement parmi les gens des Pouilles à cause de la nombreuse classe ouvrière qui y réside», malgré les peines infligées par le Tribunal spécial (Odoardo Voccali est revenu en ville), ceux qui ont enracinée en eux la foi communiste, n en sont pas intimidés. Au contraire : Ils parviennent difficilement à retenir l enthousiasme avec lequel ils suivent les événements espagnols qui forme leur unique sujet de conversation quotidien, ce qui est propre à faire refleurir les espérances, à faire concevoir des plans, à envisager l Europe bolchevique. Et l on se laisse aller à causer de telles utopies tandis que ce que le régime a fait récemment pour améliorer les conditions de vie des travailleurs par des augmentations de salaires ne suscite aucun intérêt, on n en tient même aucun compte (29). On entrevoit déjà, par la voix des enquêteurs, que la guerre d Espagne est accueillie parmi les communistes dans le pays comme une occasion plutôt que comme l inquiétude pour un coup de main fasciste, (entre autre parce que l on croit qu il est en train de foirer), un moment d expansion plutôt qu un moment défensif de la lutte internationale. Mais nous possédons aussi d autres signes directs du ton et de la voix des communistes de la base. A Terni, deux mécaniciens, Giuseppe Bravetti et Emilio De Angeli impriment avec des moyens de fortune un tract qui dit : L époque des divisions est terminée. Deux fronts bien distincts de dessinent sur le terrain de la lutte. Le front commun entre les communistes, les socialistes, les républicains et les anarchistes et l avant garde du peuple opprimé et exploité et celui de l oppression fasciste lié aux capitalistes. Travailleurs de toutes tendances politiques, sans parti et fascistes, soyez solidaires du prolétariat espagnol qui avec un effort inouï, avec le courage des forts, lutte dans les rues et sur les places d Espagne contre l arrogance sanguinaire du militarisme fasciste (30). Comme on le voit, on souligne ici tout particulièrement la propagande du Centre. Sur la même feuille, on parle d un possible «triomphe de la cause prolétarienne» et on rappelle que «le jeune parti communiste espagnol se range avec détermination dans cette lutte, aux côtés du gouvernement de Madrid pour une république démocratique». On trouve également un autre signe, de Crémone : un tract écrit à la machine dans lequel on rappelle que Mussolini aide les bourreaux commandés par les généraux réactionnaires et par les prêtres et on appelle à la protestation et à des récoltes de fonds pour les prolétaires et les victimes espagnoles (31). Des sommes d argent seront récoltées par les travailleurs italiens qui parviendront à Paris pour passer en Espagne. Les précieuses informations parviendront de l Italie clandestine. Un communiste «légal» relié au Centre externe fera savoir de Turin, le 26 août : «on nous a communiqué que l on fabrique à un rythme intense des appareils de bombardement et de chasse sans aucune marque de construction pour l armée de Franco». De la même source, on reçoit, le 29 juillet à Paris, une lettre qui devrait être comprise par le PCI comme la justesse de sa propagande, même après le début de la guerre d Espagne : 59

Les masses suivent les événements d Espagne avec une grande attention. Les antifascistes commencent à avoir confiance dans le Front populaire et ils sautent de joie. Même les fascistes espèrent en la victoire des masses travailleuses. Chez les fascistes convaincus, une partie espère la victoire des rebelles contre le communisme mais une grande partie ne dit rien et l on comprend qu ils n ont pas tant de plaisir à ce que les travailleurs soient battus. Mais on note chez eux une certaine inquiétude parce qu ils ne savent pas ce qu il adviendrait d eux si le fascisme était battu. Il est clair, aussi bien parmi les masses fascistes qu antifascistes que les événements d Espagne auront des répercussions bien au-delà des frontières de l Espagne. Il est bon de toujours garder à l esprit, face à ces événements, la nécessité d intensifier votre action vers les masses fascistes pour clarifier vis à vis d eux nos sentiments de fraternité et la nécessité de l unité de lutte de tous les travailleurs, fascistes et antifascistes contre l ennemi commun. Plus les événements se succèdent plus notre action vers les masses antifascistes se révèle juste et exige de notre part qu aucun effort ne soit épargné pour son succès (32). Si tant d espoirs déjà assoupis ont ressuscité la lutte du peuple espagnol, en Italie, parmi l avant-garde ouvrière nullement conquise ou assimilée, on peut imaginer ce qui se passe dans l émigration, politiquement plus active. En France, parmi les renseignements recueillis par le PCI, il y aurait environ 850 000 Italiens dont 450 000 sont des travailleurs répartis de la façon suivante : 35 000 paysans (salariés pour la plupart), 20 000 aubergistes et négociants, 5-600 artisans et plus de 300 000 ouvriers pour 60% dans le bâtiment et pour le reste, principalement dans la métallurgie et les mines. Seuls 10% de ces ouvriers sont inscrits dans les syndicats français. Seuls 15 000 font partie d une organisation de masse, du Front unique suscité en France par le PCI (qui compte plus de 5000 membres). Mais on peut compter qu environ 50000 constituent les émigrants touchés et influencés par les agitations politiques organisées par les dirigeants antifascistes dans l émigration. Un quotidien comme «Justice et Liberté» a 30 000 lecteurs, le quotidien «Le Cri du Peuple» en a autant. Les socialistes ont 600 membres, les anarchistes sont quelques centaines et il y a 7000 travailleurs organisés d une manière ou d une autre dans la centrale syndicale dirigée par Buozzi (33). La grande campagne de presse antifasciste menée à partir des événements espagnols aura une profonde influence sur ces groupes et c est parmi eux que l on recrutera la plupart des volontaires qui accourent dans les différentes formations, italiennes ou internationales, pour la défense de la République (34). Les événements d Espagne secouent les groupes dirigeants. La fin de la guerre d Afrique a été une terrible douche froide pour tout le monde. Si J et L et les communistes ont réagi comme nous l avons vu, les désillusions et la désolation se sont également emparées des autres secteurs. Et Rosselli lui-même a tiré de l expérience une caractérisation du fascisme plus classique et plus internationale. Le fascisme est un phénomène énorme. Ce n est pas une parenthèse d une heure ni l aventure d un groupe de brigands, c est la forme historique que tend à prendre la civilisation bourgeoise capitaliste dans cette période de déclin. La guerre d Espagne survient maintenant comme un nouveau rendez-vous qui, s il confirme d une part le caractère de plus en plus agressif et dangereux de l avance fasciste, prouve d autre part que les exilés politiques italiens n avaient pas tort de mettre en garde les démocraties étrangères contre l interdépendance et le processus d expansion de ce «phénomène énorme». Et puis, en Espagne on résiste, en Espagne il y a un peuple en armes. Rosselli est indubitablement le premier à comprendre toute la portée de l appel espagnol, en premier lieu justement pour l antifascisme italien. La révolution espagnole, écrit-il le 31 juillet, c est notre révolution, c est la guerre civile du prolétariat d Espagne et la guerre de tout l antifascisme, c est la place des révolutionnaires capables d apporter aux camarades espagnols une contribution effective, technique, car on a surtout besoin de techniciens en Espagne (35). 60

Le chef de J et L n est pas seulement un propagandiste, c est surtout un homme d action et les autres lui reprochent justement d être trop impulsif et téméraire. Rosselli organise une réunion avec les communistes et les socialistes, les maximalistes, les anarchistes qui se tient à Paris le 28 juillet. A cette conférence, J et L propose à tous une intervention commune, active, en Espagne. Pense-t-il tout de suite à l envoi de volontaires italiens? Dans son article, il fait allusion à des techniciens et nous trouvons les mêmes termes dans les journaux communistes et socialistes (laissant entendre que l aide peut également comprendre des organisations militaires). Mais la formulation précise de Rosselli (que nous trouvons dans sa correspondance avec le PCI) est celle d un «recensement et de l organisation de l envoi d éléments particulièrement qualifiés) (36). Les communistes et les socialistes sont-ils opposés à ce plan? Pour le moment, ils pensent que l aide à l Espagne, celle dont les camarades ont le plus besoin, ce sont les «aides en matériel sanitaire». Dans les jours qui suivent et pendant quelques semaines, on pourra mieux mesurer, sans équivoque possible, les différences d attitude ou mieux, de conduite tactique de J et L (suivis par les anarchistes et les petits groupes de maximalistes) par rapport aux communistes et aux socialistes qui marchent de concert. Le PCI et le PSI suivent, en gros, les positions de leurs Internationales et de la gauche française. Ils dirigent leur action vers la récolte de fonds pour aider l Espagne (qui atteindra la somme de 90 000 fr. versés par l émigration en France). Ils parlent, eux aussi, d envoi de techniciens mais repoussent l idée de Rosselli, qui s est rapidement précisée, d organiser l envoi de volontaires, d une «légion italienne». Pour le moment, on a besoin d argent, pas d hommes, répondent les socialistes et les communistes, avançant des objections de caractère poilitico-diplomatique (il n y a pas besoin de donner de prétexte à la propagande fasciste pour dénoncer «les «rouges» qui accourent en Espagne et il ne faut pas embarrasser le gouvernement espagnol qui déconseille, ajoutent les socialistes, les initiatives dans le gendre d une légion d antifascistes italiens (37)). Voilà comment se passent les premières semaines jusqu à la fin du mois d août. Mais entre-temps, certains ont passé la frontière francoespagnole pour aller combattre, tandis que des militants de tous bords qui se trouvaient en Espagne au moment de l éclatement de la guerre civile ou qui y sont arrivés depuis, donnent de leurs nouvelles. Leur fonction prendra une très grande importance comme stimulant d une action d ensemble. La figure, la biographie de ceux qui composent cette première fournée, sont éclairants. Parmi les communistes qui sont déjà en Espagne, on trouve les noms de Vittorio Vidali et d Ettore Quaglierni, inscrits au parti depuis sa fondation et poursuivis plusieurs fois par le Régime. Vittorio Vidali, fils d un ouvrier de Monfalcone, avait été un admirateur des Arditi rouges de Trieste au cours de la guerre civile italienne. Il avait ensuite émigré aux Etats Unis, puis au Mexique, il avait fréquenté, en Russie, une école du parti, il avait exécuté des missions en Allemagne et se trouvait en Espagne en 1934 comme dirigeant du Secours Rouge international. Il devient l organisateur du 5 e régiment qui deviendra une unité mobile (forte bientôt de 10 000 combattants) et augmentera le prestige des communistes espagnols à qui va le mérite de sa réalisation et de son encadrement. Le nom de guerre de Vidali, Carlos (Contreras) comme commissaire politique du régiment, deviendra légendaire, chanté par les poètes et par les romanciers. L infatigable Turinois est le premier commissaire politique qu ait eu l armée espagnole. L idée même d introduire des commissaires politiques semble être de lui. Vidali envoie des lettres au «Cri du Peuple» qui apportent l atmosphère de la résistance parmi les émigrés antifascistes (38). Il y a également le Livournais Quaglierni (Pablo Bono) qui s occupe des publications internationales du PC espagnol et qui aide Vidali à créer le 5 e régiment. Il deviendra ensuite inspecteur du 2 e corps de l armée dans le Jamara. Un troisième communiste déjà présent est Ravetto de Bielle qui arrive d Argentine. En Espagne réside également l anarchiste Camillo Berneri depuis le moment des élections et il a le socialiste Fernando Da Rosa qui tira sur le prince héritier de Savoie, 61

Umberto en 1929, à Bruxelles. Condamné à 7 ans et puis libéré grâce à une remise de peine au bout de trois ans de prison, Da Rosa est allé de Belgique en Espagne, à Madrid, participant par la suite à la révolte des mineurs des Asturies, en 1934. Arrêté et condamné à 19 ans de prison, il en sort une seconde fois grâce à l amnistie de février 1936. Da Rosa devient un des animateurs (dans les rangs de la jeunesse socialiste unifiée aux jeunes communistes) de la lutte à Madrid, assumant le commandement du bataillon Octobre (dans lequel se trouvent également d autres socialistes italiens). Il mourra à la tête de son bataillon sur le front de Madrid le 16 septembre 1936 (39). C est très probablement le jeune mécanicien de Bologne, le communiste Nino Nanetti qui est le premier Italien à rejoindre l armée pour s enrôler dans les rangs républicains et qui arrive de Toulouse à Barcelone, le 20 juillet et participe, enrôlé comme chauffeur, aux combats de Huesca, organisant la «batterie fantôme» avec un canon monté sur un camion. En l espace de quelques semaines, Nanetti instruit un bataillon de la jeunesse catalane (chef de brigade, puis commandant de division, il mourra de ses blessures après la défense de Bilbao en juin 1937). Son histoire de persécution par le fascisme est donc emblématique (40). Il en est de même pour Renzo Gina, étudiant de Turin, fils du professeur Michele Gina, qui a justement été condamné quelques mois plus tôt avec les giellistes turinois, à 15 ans de prison (comme Vittorio Foa). Renzo Gina est parvenu à s enfuir à l étranger après l arrestation de Leone Ginsburg en 1934. Expulsé de France et ayant rompu avec J et L, il vivait en Suisse. Il réussit à rejoindre l Espagne avant la fin juillet et il s engage à Barcelone dans la première formation de milice de combat, la fameuse colonne dirigée par l anarchiste Durruti (Renzo Gina entrera par la suite à l école des officiers des brigades internationales et mourra en Estramadure en 1938). Il y a aussi un aviateur, le premier des aviateurs italiens qui se battront dans le ciel d Espagne contre les chasseurs allemands et les fascistes. Il s agit de Giuliano Viezzoli, républicain rescapé des prisons de son pays qui va en Espagne avec la fameuse escouade de Malraux et qui tombera dans le ciel de Madrid. Au début du mois d août se réunissent à la caserne Karl Marx de Barcelone quelques dizaines de volontaires italiens qui s engagent dans la XXIIe centurie. Le 12 août, avec Leo Viliani qui publiera de nombreux articles dans la presse communiste de l émigration, quatre techniciens l y rejoignent, envoyés par le PCI : Giacomo Pellegrini, Osvaldo Negarville, Francesco Scotti et Grassi, un spécialiste en radio. Ils ont déjà connu les prisons fascistes et se sont expatriés en France. L étudiant Francesco Scotti (5 e année de médecine) devient, à cause du manque de médecins, responsable sanitaire sur un vaste secteur du front. Scotti quittera rapidement sa bouse blanche pour le gilet de commissaire politique de brigade et puis de la 60 e division de l armée populaire (41). Les quatre techniciens envoient une lettre au Centre du parti dans laquelle ils font part de la situation existante : Il faut absolument envoyer en Espagne des volontaires communistes (42). Le premier groupe d Italiens enrôlés dans les milices espagnoles connaîtra le baptême du feu le 20 août sur le front d Aragon (où tombe l ouvrier communistes Paolo Comida, arrivé de son exil d Oran), tandis que dans le 5 e régiment tombe un autre militant, Guido Lazzaro, de Parme. Les miliciens gravent sur sa tombe «Ici mourut Lazzaro Guido, un homme». Mais la première formation qui regroupe les antifascistes italiens en tant que tels se crée à Barcelone et constitue l embryon de la légion italienne préconisé par Rosselli. C est lui qui envoie de Paris à Barcelone (où se trouve déjà par hasard Umberto Calosso), Aldo Garosci, avec le jeune maximaliste Bogoni (Martini) pour voir comment on peut tout de suite mettre l idée en pratique. Ils sont rejoints par l avocat républicain Mario Angeloni et prennent contact avec un groupe d anarchistes italiens dirigés par Camillo Berneri. Les premiers sondages sont positifs et Rosselli lui-même arrive en Espagne au début du mois d août. On crée ensemble une «colonne italienne» dont feront partie 130 hommes divisés en 2 62

compagnies. Ce sont des militants de toutes tendances politiques ou sans parti, sous le commandement de Angeloni et de Rosselli. Parmi eux, il y a également des communistes comme «Raimondi» (Nino Cassati), de Rho, l avocat Latini, de Macerata et l ingénieur Bruno Bontoni. Le 28 août, à Monte Pelato (Huesca) la colonne engage le combat en mettant en fuite un bataillon de fascistes. Dans le combat, qui aura un large écho, tombent 7 Italiens parmi lesquels le communiste Angeloni. Au cours de ce même mois d août, d autres Italiens meurent au combat dans les rangs républicains. Entre autres les communistes Remigio Maurovitch (Gorzia), Alberto Donati et le socialiste Pietro Bertoni. Au début de septembre, à l intérieur d une formation organisée par le Parti socialiste unifié de Catalogne (dans lequel socialistes et communistes ont fusionné), la colonne Libertad, se constitue la centurie Gastone Sozzi du nom du militant mort dans les prisons de Mussolini, assassiné par la police), composée en grande partie d ouvriers émigrés de France. La Gastone Sozzi comprend 86 Italiens, 16 Polonais, un Danois, quelques Belges et 10 Français, comme germe des futures brigades internationales. A la Gastone Sozzi, c est le communiste romain Antonini qui est commandant et Francesco Leone, de Vercella, qui est commissaire. Celui-ci a déjà été condamné en tant que communiste par le Tribunal spécial et il a émigré en France. A 20 ans, Leone a aussi été dans les Arditi du peuple. Comme ces camarades que nous avons cités et comme beaucoup d autres (que nous retrouverons), Leone représente ce cadre politique et militaire typique d un temps où le PCI forme ou renforce en Espagne ce qui sera une précieuse contribution à la constitution des brigades garibaldiennes au cours de la Résistance. En attendant, ces exemples individuels de volontariat spontané, immédiat, en avantgarde, suggèrent un fait psychologique qui est à la base de la participation de l antifascisme italien à la défense de la République espagnole. Pour la première fois depuis 1921-22, on peut se battre à visage découvert, avec des armes, contre le fascisme. Et à la différence de 1921, la lutte est engagée, non pas dans un moment de reflux du mouvement mais au milieu d un peuple qui fait de l antifascisme, du mot d ordre «non passaran», sa devise morale et politique. Voilà le saut qualitatif que l Espagne imprime à tout l antifascisme, une fois dépassée la phase initiale de l incertitude «diplomatique». Le mouvement s unifiera aussi d une nouvelle façon, même si les divergences et les polémiques n ont pas disparu. Les premiers qui accourent en Espagne, ceux qui s y trouvaient déjà en tant que militants internationaux du socialisme, du communiste, des fédérations anarchistes sont, par leur histoire même le symbole et le reflet immédiat de cet état d esprit. C est le même élan que celui de l ouvrier ou du paysan qui fut chassé de son pays 10 à 15 ans plus tôt, qui fut battu par les squadristes et qui s est vu mettre les menottes par les carabiniers à cause de sa contribution politique et qui, maintenant, quitte sa famille et travaille dans l émigration ou accourt et s enrôle. Personne mieux que Lussu (qui, encore malade, ne peut partir) ne rend mieux cette prise de conscience : Je me permets d affirmer, écrit-il, que nous avons plus besoin d aller en Espagne que la République espagnole a besoin de nous. Il a manqué à l antifascisme italien une gloire révolutionnaire. Si nous ne voulons pas nous bercer d illusions littéraires, nous devons reconnaître que nous n avons pas su nous battre contre le fascisme. La petite avant-garde politique de l émigration italienne doit généreusement se sacrifier et affronter cette entreprise. Elle se donnera une expérience et se fera un nom sur les champs de bataille. Et elle deviendra le noyau phare autour duquel se formera l avant-garde plus grande de demain. Que l on pense à ce que pourront faire les garibaldiens (43). Ce sont des paroles clairvoyantes. En outre, les antifascistes commencent à avoir à leur disposition, depuis le début (même si l organisation se développe plus tard) une arme (celle que Vittorio Vidali appellera «l artillerie du haut-parleur») qui jusqu à présent a été seulement le monopole du régime fasciste et son puissant moyen pour corrompre les masses : la radio. Grâce à Radio-Barcelone, Radio-Madrid et Radio Valence, on peut capter en Italie la 63

voix de l antifascisme dans les transmissions spéciales en langue italienne. (Le PCI aura par la suite, et jusqu à la fin de la guerre, la possibilité d utiliser sa radio avec laquelle il envoie des directives à ses partisans clandestins en Italie, comme nous le verrons). On peut constater les effets de cette voix dans les témoignages les plus fiables. Ce qu a pu représenter d émotion dans son ensemble, auprès de l avant-garde ouvrière, auprès des milliers de jeunes qui arrivent maintenant «sur l onde», qui sont éclairés maintenant sur les idéaux de la guerre d Espagne a été merveilleusement dit par Elio Vittorino (le jeune écrivain dont «l Unité» signale, bien sûr à son insu le recueil d histoires de la «Petite Bourgeoisie» (44) dans une page, dix années plus tard : La guerre d Espagne a une très grande importance pour l histoire italienne. Avant juillet 1936, toute la jeunesse italienne était sans aucun contact avec le monde de la démocratie progressiste. Nous devons le dire : l antifascisme était mort pour les Italiens. Il était tout entier à l extérieur, émigré ou en prison, en relégation, fermé sur lui-même et beaucoup d entre nous ne l ont jamais connu. Ici il y avait beaucoup de doutes sur le fascisme et tout le monde ne le cachait pas. On ne se montrait pas toujours satisfaits. Mais qui recueillait nos doutes? Jamais on ne parvenait à savoir quelque chose qui ne fût le fascisme. On ne voyait rien d autre sur le reste du monde que des manifestations d hommage à notre dindon). Même par les travaillistes qui se disaient socialistes en Angleterre. Mais nous devions pourtant croire quelque chose qui nous montre d une manière ou d une autre que nous étions vivants. La jeunesse italienne en est arrivée au point où elle se fabrique des illusions sur le fascisme. On se fabriquait l illusion que le fascisme pouvait peu à peu se transformer en une sorte de «collectivité». Et on travaillait pour cette illusion en ne la perdant, en partie qu au seuil de la guerre d Ethiopie et en perdant le reste, la plus grande partie, avec la guerre civile espagnole. Ce fut une école pour une quantité d entre nous. Quand c était possible, on tendait l oreille dans les écouteurs d un appareil à galène pour saisir les premières voix non fascistes qui parvenaient enfin jusqu à nous. Madrid, Barcelone... Tous les ouvriers qui n étaient pas des ivrognes et tant d intellectuels aux chaussures usées passaient chaque soir penchés sur la radio galène, cherchant dans la pluie qui tombait sur l Italie, chaque nuit après chaque soir, les collines illuminées par ces deux noms. Maintenant nous sentions que dans ce monde offensé nous pouvions nous situer en dehors de la servitude et prendre les armes contre elle (45). Le mois d août et une partie du mois de septembre voient le tout premier engagement de volontaires italiens antifascistes tandis que la situation présage une guerre de longue durée. Majorque devint une base militaire italienne. La République espagnole a un nouveau gouvernement, présidé par Francisco Largo Caballero, chef de la gauche socialiste. Le ministre des Affaires étrangères est un autre socialiste, Julio Alvarez Del Vayo, très proche des communistes qui entrent, eux aussi, dans le gouvernement avec les ministres Jesus Hernandez à l Instruction et Vicente Uribe à l Agriculture. Le Cabinet qui comprend comme autre homme de pointe Indalecio Pietro (de la droite socialiste et adversaire traditionnel dans le parti, de Largo Caballero) qui est aussi un ministre du Front Populaire qui va des communistes à la gauche républicaine et aux nationalistes basques tandis que, avec les anarchistes, les rapports ne sont pas plus faciles, surtout en Catalogne où ils ont les positions les plus fortes. Le problème urgent devant lequel se trouve le nouveau gouvernement est de savoir organiser une armée moderne et disciplinée, de coordonner sans l éteindre la vague d adhésion populaire avec l effort de guerre et d adopter une politique sociale qui renforce l adhésion des ouvriers et des paysans. A partir de fin août, l Italie et l Allemagne intensifient leur aide militaire, surtout aérienne. Trente Junkers de transport sont immédiatement envoyés au Maroc. En septembre environ 4000 militaires, des officiers, arrivent de l Italie fasciste en «mission» plus ou moins secrète en Espagne franquiste. Majorque devient une base militaire italienne commandée par le gérarque Arcovaldo Bonaccorsi. Le 2 septembre «Rome Fasciste» écrit : La comédie de la non-intervention est terminée. Pour nous, elle n avait jamais commencé... Le fascisme est de nouveau en ligne... Nous combattons en Espagne qui est actuellement le secteur le plus vivant de notre guerre qui dure déjà depuis 17 ans... Aujourd hui Franco est le chef de la révolution, qui est à tout point de vue, sœur de la nôtre et sur le plan spirituel, idéologique et matériel, les armes à la main, nous sommes avec elle, avec ses légionnaires, en formation de combat. 64

Dans l ensemble, même si désormais le ton de la presse est devenu celui d un engagement, d une adhésion explicites aux côtés de la lutte des rebelles (appelés désormais «troupes nationales»), l admettre aussi ouvertement est une exception. La position officielle de l Italie reste celle du soutien à la non-intervention, polémiquant plutôt contre les «équivoques» de la France et les manœuvres de l Union Soviétique et du communisme international. Mais en septembre, il y a du nouveau : la sédition a obtenu d importants succès militaires, unifiant ses forces sous le commandement de Franco et unifiant les différents contingents après la conquête de Badajoz, à la frontière du Portugal. Partant des territoires de Navarre et de Castille contrôlés par Mola et de ceux d Andalousie où elle a été transférée en passant en masse le détroit, l armée d Afrique, la junte militaire qui s est installée à Burgos vise la conquête de Madrid. Pour le moment les fascistes occupent Irun, San Sabastian dans le pays basque, ils ont avancé en Estramadure où ils occupent Talavera (46), et se sont rapprochés au-delà de Tolède (où ils ont libéré une garnison enfermée à l Alcazar) et Maqueda, à 70 km de la capitale. Et c est bientôt Madrid qui devient le centre des combats. En septembre, le Comité de non-intervention formé de représentants de Belgique, de Grande-Bretagne, de Tchécoslovaquie, de France, d Italie, d Allemagne, de Suisse et d Union Soviétique, tient une série de réunions aussi nombreuses qu improductives. Mais on peut dater du début du mois un fait beaucoup plus important : la décision de l Union Soviétique d aider la République espagnole, même de manière unilatérale, en premier lieu pour neutraliser l intervention effective de Franco et des puissances fascistes. L URSS reçoit la demande du gouvernement espagnol de lui vendre des armes. Les premières livraisons d armes soviétiques débarquent seulement dans les ports espagnols à la fin du mois d octobre, mais les signes de l engagement soviétique sont nombreux dès septembre. Staline décide que l on ne peut pas faire tomber la République espagnole et sans l aide soviétique, ses jours sont vraiment comptés (47). On envoie en Espagne de nombreux techniciens. Beaucoup parmi eux sont des militants communistes des différents pays qui ont fréquenté des écoles militaires et politiques à Moscou et à Léningrad. Parmi eux, les noms les plus prestigieux, que nous rencontrerons à la tête des brigades internationales, et on ne saura l identité de certains soviétiques que quelques décennies plus tard (parmi eux se trouve le général Malinovski). Parmi ces techniciens il y a aussi des communistes italiens qui se trouvaient justement en URSS. Parmi les premiers partent le Livournais Ilio Barontini (encore un Ardito du peuple) et Falchieri qui travaillent dans une usine à Moscou, Angelo Irico, Matteo Secchia et deux ouvriers de Turin, Vincenzo Bianco (qui deviendra le «colonel Krieger») et Piero Gibelli qui était mécanicien automobile et qui devient aviateur. Gibelli part avec un chasseur soviétique et tombe en novembre dans le ciel de Madrid (48). La mobilisation et la pression communistes s intensifient en France et la presse du Komintern s adresse à toutes les forces socialistes, réclamant une action en commun. L attitude de la IIe Internationale est encore indécise, mais en son sein, une gauche pousse à une prise de position plus décidée en faveur de la République espagnole. Piettro Nenni fait un voyage en Espagne en août, comme membre d une délégation de l Internationale socialiste et se prononce pour une politique unitaire avec les communistes. Luigi Longo (qui dirige maintenant le travail parmi l émigration) réussit à convaincre le BP du PCI de l envoyer en Espagne. Il prend contact avec les dirigeants du PC espagnol (le secrétaire Diaz, Dolorès Ibarruri, la populaire Passionaria, et rencontre Vittorio Codovilla (Medina), un Italien devenu dirigeant du PC argentin et maintenant responsable du Komintern en Espagne. La mission de Longo dure un mois, mais, à peine rentré en France à la fin du mois de septembre, il sera de nouveau envoyé en Espagne (Leo Vibiani, rentré entre-temps à Paris l accompagnera pour organiser la participation des volontaires italiens dans les brigades internationales (49). A partir d octobre s ouvre un nouveau chapitre qui marquera l engagement 65

général de tout l antifascisme italien et en premier celui des communistes. Il se forme maintenant à Paris un «Comité d aide au Peuple Espagnol» dirigé par Giulio Cerreti tandis que Longo remet solennellement à Madrid au 5 e régiment, le drapeau du PC. Mon parti, dit Longo, espérait pouvoir rapporter ce drapeau flamboyant et triomphant à la tête du peuple italien en marche vers sa libération. Mais quel grand honneur pour mon parti de pouvoir déplier son drapeau ici, sur le sol espagnol, de pouvoir l agiter au souffle de la passion qui a soulevé tout un peuple et en a fait une armée de héros, dans laquelle les hommes, les femmes, les vieux, les jeunes rivalisent d enthousiasme et de valeur... Des centaines d Italiens réclament l honneur d être enrôlés dans les milices populaires pour mener, à vos côtés, le combat pour la liberté. C est pourquoi le drapeau que je remets à votre régiment ne représente pas seulement un cadeau particulier du Parti communiste italien mais il est le symbole de la solidarité avec l Espagne républicaine de tout le peuple italien qui a toujours été présent dans tous les combats pour la liberté et l indépendance des peuples (50). On est le 18 septembre. Vers la fin du mois, le Comité central du PCI se réunit en présence des dirigeants du PCF et de «Médina». Ici aussi on parle de l aide au peuple espagnol. La formation des brigades internationales n est pas encore à l ordre du jour mais on dit déjà que «on peut poser la question d une colonne plus large que celle de Rosselli» (51), et pendant ce temps Estella (Teresa Noce) qui s est rendue, elle aussi, en Espagne, affirme : Aujourd hui les camarades espagnols nous demandent un nouveau contingent de cadres. Nous demandons 1000 camarades. En quelques jours 700 camarades se sont déjà offerts pour combattre aux côtés de leurs frères espagnols. Cela montre de quel acier le parti communiste a trempé ses cadres (52). Mais, comme on l a dit, à cette session du PCI, le thème à l ordre du jour n est pas l Espagne : c est celui de la réconciliation sur le chemin de laquelle les dirigeants italiens se sont progressivement engagés depuis un an. Au moment même où le débat s engage, alors que les cadres sont vraiment impatients de partir pour l Espagne), un point crucial du développement et des contradictions du PCI, de son discours complexe adressé aux autres formations politiques antifascistes (qui réagiront fortement), et «à l opposition fasciste». Le problème aura également des implications importantes dans le rapport du parti italien avec l Internationale. Notes du Chapitre 4 66 1. LEON TROTSKI La phase décisive, maintenant dans Ecrits 1929-1936, Turin 1962, p. 490. 2. Cfr. La documentation et les rappels biographiques donnés par HUGH THOMAS, Histoire de la guerre civile espagnole, Turin 1963, pp. 172-87, où l on évalue en gros à 40 000 les exécutions faites par les nationalistes et de presque autant du côté des républicains entre le 18 juillet et le 1 er septembre 1936. Dans tout le territoire républicain, presque toutes les exécutions illégales ont eu lieu au cours de la première période tandis que dans ceux qui sont aux mains de la sédition, elles ont continué en 1937 et 1938 et il y eut également une répression féroce à la fin de la guerre. 3. Cfr. Les numéros de «L Observateur Romain» des 23, 26, 27 et 28 juillet 1936. Dans le premier on parle de «massacres et d effroyables dévastations perpétrés par les communistes». Dans le second article, on affirme que le conflit espagnol engage la société civile tout entière et dans le troisième on ajoute : «Si l on continue à faire une question de politique de réaction ou de liberté, d autorité ou de démocratie du régime, de gouvernement, de partis, des ennuis de l humanité, avec tout ce vocabulaire à double sens, on continuera à marcher vers la confusion». 4. LUIGI SALVATORELLI et GIOVANNI MIRA dans leur Histoire de l Italie au cours de la période fasciste (Turin 1964, p. 93) Après avoir parlé des détails fournis par Cantapulo selon lesquels Mussolini répondit deux fois non à la demande d aide de Franco et ce n est qu à la troisième qu il consentit mais en limitant le rôle des avions italiens à escorter les navires de débarquement, rendent compte également des «pressions reçues par différents partis», selon le témoignage de Ciano. Les auteurs observent donc : «il serait très intéressant de spécifier les

«différents partis» : on peut poser la question de savoir s il y avait parmi eux également des éléments cléricaux qui pourraient avoir fait pression auprès de Mussolini, au père Tacchi Venturi : la tournure que prennent les événements en Espagne était particulièrement menaçante pour l Eglise» Cfr. Aussi LEO VALIANI L intervention en Espagne, l aide fasciste dans «Le Monde», a. XII, n. 47, 22 novembre 1960. 5. Cfr. DAVID T. CATTELL La diplomatie soviétique et la guerre civile en Espagne, Milan 1963, p. 9. 6. La presse officielle du Komintern est symptomatique en ce sens : Dans le numéro du 8 août de «La Correspondance Internationale» (a. XV, n. 35), souligne la déclaration du PC espagnol lue par la Passionaria (Dolorès Ibarruri) qui dit : «Notre pays traverse la phase de la révolution démocratique bourgeoise» et ajoute que le parti est légalement aux côtés du gouvernement, pour la République démocratique. La 15 août (alors qu il n y a aucune prise de position officielle de la part du Komintern), on publie une lettre de Barcelone de José Fernandez qui insiste : «Les ouvriers et les paysans veulent mener à bonne fin la révolution démocratique bourgeoise pour laquelle ils ont déjà versé beaucoup de sang». 7. Cfr. ERCOLI A propos des particularités de la révolution espagnole dans «L Etat Ouvier», a. X, n. II, novembre 1936, pp. 759-71. 8. DAVID T. CATTELL La diplomatie soviétique et la guerre civile en Espagne cit., pp. 21-23. 9. Le 24 septembre 1936, la chef du département de la police politique italienne, Michelangelo Di Stefano, transmet au chef du Département des Affaires intérieures et privées, l original en français et la traduction d une lettre de Léon Trotski à ses amis espagnols du POUM et adresse au «soidisant Fosco» Nicola Di Bartolomeo, un communiste italien dissident arrivé à Barcelone en mai 1936 et lié au POUM. «La lettre, de Di Stefano est parvenue dans les mains de nos services en Espagne. Le pli de Trotski, contenu dans une enveloppe envoyée à Fosco, hôtel Falcone (le quartier général du POUM,) à Barcelone, se compose d un billet pour Jean Rous qui faisait partie du Secrétariat international trotskiste avec Ruth Fischer et Alfonso Leonetti dans lequel on lit: «Si joint une lettre que vous pouvez, si vous le jugez utile, montrer à Nin et aux autres. Ce que je dis dans la lettre n est nullement diplomatique : il faut de nouveau associer souplesse et fermeté. Je me sens bras et jambes liés...». La lettre de Trotski, comme le billet qui l accompagne portent tous deux la date du 16 août 1936. L enveloppe, avec un timbre arraché vient de Krinstiansa, en Norvège. Tout le dossier dans ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1936) fascicule «communistes dissidents». Un de ses dirigeants raconte que la police italienne, l Ovra, avait des agents à Barcelone en ces termes : «La police est parvenue à infiltrer en profondeur les milieux italiens de Barcelone où l on manipule des programmes politiques en relation avec la guerre (GUIDO LETO, Ovra Fascisme et antifascisme Bologne 1951, p. 168). De Paris, Jean Rous nous informe qu à l époque, à Barcelone, il n a pas reçu la lettre de Trotski. 10. Cfr. P. 119. 11. Trotski se réfère à l épisode suivant : Le 4 août, il est parti avec son ami éditeur norvégien, Konrad Knudsen pour des vacances sur une île dans un fjord du Sud. Le matin suivant, ils furent avertis que les partisans de Quisling étaient entrés dans la maison de Knudsen pour y surprendre Trotski ou du moins pour trouver des preuves de l activité politique de l exilé. Le 14 août Trotski entendit à la radio la nouvelle que Zinoviev, Kamenev et d autres passaient en procès pour terrorisme. Dans l acte d accusation de l agence Tass, Trotski était indiqué comme principal instigateur des accusés. Cfr. ISAAC DEUTSCHER Le prophète exilé, Milan 1963, pp. 422-24. 12. Natalia Ivanovna Sedova, la femme de Trotski. 13. Comme nous l avons dit, à ce moment là, Trotski était en vacances. 14. Le reste est tiré de la lettre manuscrite de Trotski, conservant, naturellement les fautes d orthographe (les italiques sont de Trotski). 15. Cfr. JACQUES FAUVET, Histoire du Parti communiste français, I, Paris 1964, p. 203. 16. Cfr. DAVID T. CATTELL La diplomatie soviétique et la guerre d Espagne cit., p. 31. 17. Cfr. «Le Nouvel Avanti!», compte rendu de l assemblée en commun des socialistes de la section de Turati et des groupes communistes de langue italienne de la région parisienne, 1 er août 1936. 18. ANGELO TASCA Le front de la lutte mondiale contre le fascisme, dans «Le Nouvel Avanti!», 8 août 1936. 19. L adhésion de Ravazzoli (Santini) au PSI date, comme celle de Tresso, du début de 1935. Dans une interview, Ravazzoli déclare la raison principale qui l a incité à s inscrire au PSI : la conviction de la nécessité d unifier le mouvement socialiste et communiste pour créer un nouveau parti révolutionnaire. Pourquoi n a-t-il pas demandé de réintégrer le PCI? peut-on se demander. Parce que, répond-il, il n était pas disposé à reconnaître des «erreurs» qu il ne considérait pas comme telles. En tout cas, Ravazzoli affirme que la IIe et la IIIe Internationales sont toujours 67

vivantes et qu il faut parvenir à leur fusion. L adhésion de Tresso au PSI a une motivation bien différente. Il la justifie dans le cadre de la directive de Trotski d entrer dans les «vieux partis» historiques du mouvement ouvrier pour rester lié aux masses et les transformer de l intérieur. «pour l Italie, cela se traduit concrètement par l entrée dans le Parti socialiste italien où il est donné, à tous les courants qui se réclament de la classe ouvrière de pouvoir s exprimer, tandis que dans le parti stalinien, toute tentative de discussion est cyniquement brisée par une bureaucratie qui a surtout donné sa mesure au cous des dernières années. Les deux déclarations dans «Le Nouvel Avanti!», 16 février 1935. 20. Alfonso Leonetti (Feroci) écrira au journal socialiste que l unité souhaitée risquait de trop ressembler au Barnum ressuscité. Après une dure attaque contre les Staliniens, Leonetti ajoute que si le PCI s était rétréci, que le PSI commençait à se développer et qu il n était pas contre un nouveau processus de regroupement de tous les militants révolutionnaires. Mais ce n était pas pour cela qu il entrait au PSI (Cfr. FEROCI Retour au Barnum, dans «Le Nouvel Avanti!», 16 mars 1935. En 1935, Leonetti croit opportun (Trotski se trouve en France jusqu en 1935) de demander à son chef de pouvoir abandonner le Secrétariat international puisqu il ne veut pas obtempérer à la direction trotskiste «entriste», c est à dire qu il ne veut pas entrer au PSI. Trotski rejette sa démission. En juillet 1936, Leonetti (dont le nom de guerre est maintenant Martin) organise à Paris, en tant que membre du Secrétariat international, la première conférence pour la constitution de la IVe Internationale (des notes autobiographiques intitulées «Activité oppositionnelle» de A L, 1930-38, Archives Leonetti). 21. Problèmes du parti dans «Le Nouvel Avanti!», 1 er août 1936. L italique rédactionnel dit entre autre : «Les trotskistes se sont trompés en adhérant au Parti. Nous nous sommes trompés plus encore en les acceptant. Par chance, le divorce est fait pour dissoudre les mariages mal assortis». 22. De Autobiographie de STEPHEN SPENDER cit., dans ALDO GAROSCI Les intellectuels et la guerre d Espagne, Turin 1959, pp. 254-55. 23. Un cas vraiment singulier : «Le Régime Fasciste» (journal de Farinacci) écrit le 22 juillet : «La révolte militaire continue à être progressivement circonscrite. Isolés entre eux, attaqués dans leurs forteresses par les forces légales et par le peuple en armes, les colonnes séditieuses tentent une résistance désespérée». 24. ACS Parti National Fasciste, «Situation politique des provinces» b. «Milan» cit., dans ALBERTO ACQUARONE La guerre d Espagne et l opinion publique italienne, «La Longue Vue», nouvelle série, 4-6, 1966, p. 27. 25. ALBERTO ACQUARONE, La guerre d Espagne cit., p. 27. 26. Ibid, p. 28. 27. D un rapport confidentiel rédigé à Milan le 26 août 1936, reproduit dans ALBERTO ACQUARONE La guerre d Espagne cit., p. 28. 28. D un informateur de Gênes daté du 3 septembre (ALBERTO ACQUARONE, La guerre d Espagne cit., p. 29. 29. Du rapport de l inspecteur Andres Calabrese Aversini du 19 août 1936, au chef de la police dans ACS Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1936), K. I, b. 29, fascicule «Taranto». 30. La police retrouve différents exemplaires du tract à Terni. Un rapport du 21 août 1936 informe que les auteurs ont été arrêtés et avec eux 12 autres ouvriers impliqués dans sa diffusion. (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. A ; g. e r., PS, 1920-45 (1936) K.I, b. 29, fascicule «Terni». 31. Du rapport du questeur de Crémone du 31 août 1936, ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1936) K ; I, b. 26, fascicule «Crémone». 32. La lettre citée ci-dessus, comme les autres du 26 août, est saisie par le questeur de Turin (qui s arrange pour mettre en relief les passages écrits à l encre sympathique mais la fait suivre ensuite à son adresse de Paris avec l espoir de découvrir l expéditeur et ceux qui sont liés à lui. Les lettres sont signées «Valerio». Cfr. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1936), K. I, b. 30, fascicule «Turin». L arrestation d un autre «légal» à Modène, Mario Marchi, en septembre est suivie d un rapport (23 septembre) à l inspecteur de l Ovra, D Andrea, qui éclaircit le système imaginé par cette lettre : «Pour les communications de caractère privé, Marchi a utilisé pour écrire entre les espaces libres d une lettre commune, une solution de citron, sel et eau en marquant la date au bas de la page pour indiquer que l écriture sympathique se révèle par l action de la chaleur ( Ibid, le 28) Fascicule «Modène». 33. D un rapport d Adami (Romano Cocchi) au BP du PCI en septembre 1936 (APC, 1358/176-197). D après un autre témoignage, après les grandes grèves françaises et les garanties de liberté d organisation même pour les étrangers qui a été accordée par Léon Blum, environ 130 000 travailleurs italiens dont beaucoup sont apolitiques ou proches jusqu à ce moment-là des 68

69 organisations italiennes, prennent la carte de la CGT. Cfr. LEO VILIANI, Le Libéral-socialisme dans «Revue Historique Italienne» a. LXXXI n. I, janvier-mars 1969, p. 79, note 10. 34. CARLO ROSSELLI Le devoir des révolutionnaires, dans «Justice et Liberté», 31 juillet 1936. 35. CARLO ROSSELLI Le devoir des révolutionnaires dans «Justice et Liberté», 31 juillet 1936. 36. Une lettre de Rosselli à la direction du PC d Italie, datée de Paris, 17 juillet, invite une représentation du parti à une réunion convoquée pour le lendemain entre les différentes formations antifascistes pour examiner la situation espagnole. Le 1 er août, J et L envoie une deuxième lettre au PCI pour demander s il pense modifier son attitude et c est par la réponse du PCI que nous apprenons les réserves citées ci-dessus (dans une lettre non datée). Copie dans APC 1397/14 et 1397/13. Cfr. Aussi ALDO GAROSCI La vie de Carlo Rosselli cit., II, p. 163. Mais qui indique la date inexacte, du 23 et du 24 juillet, pour la réunion prévue. 37. La direction du Parti et les événements d Espagne, dans «Le Nouvel Avanti!» 15 août 1936. 38. Cfr. Le numéro du 29 août et aussi les autres. Sur Vittorio Vidali, cfr. ESTEL (TERESA NOCE) Le commandant Carlos, dans Garibaldisme en Espagne, Madrid 1937, pp. 113-17. 39. Cfr. PIETRO NENNI, Fernando De Rosa, dans Garibaldisme en Espagne, Madrid 1937, pp. 31-33. 40. Nino Nanetti venait des Jeunesses socialistes. Arrêté en 1926, condamné à 6 mois de prison, il s inscrit au PCI, membre du CC de la FGCI. De nouveau arrêté, il est envoyé en relégation à Lipari où il restera 3 ans. Expatrié clandestinement en 1933, il s établit à Toulouse où il milite dans les groupes de langue italienne du PCF. 41. Cfr. FRANCESCO SCOTTI, La guerre d Espagne, II, Milan 1965, pp. 380-90. 42. D un témoignage de Francesco Scotti à l auteur, 22 janvier 1970. 43. EMILIO LUSSU La légion italienne en Espagne, dans «Justice et Liberté», 28 août 1969. 44. Les numéros de «L Unité» publient en général une rubrique des lecteurs et conseille, parmi les livres qui circulent en Italie dans le numéro 8 (juin 1936) en plus de la mention faite aux Indifférents de Moravia («tout le régime s en trouve condamné»), «Petite Bourgeoisie» de Elio Vittorini. On lit : «c est un recueil de nouvelles d un jeune beaucoup moins connu que Moravia qui avait vu pendant un certain temps dans le fascisme un mouvement révolutionnaire et antibourgeois et qui découvre maintenant, dans la vie de chaque jour les raisons de sa profonde désillusion : l extension de la corruption, de l hypocrisie de la bureaucratie et de l ignorance. Parmi les autres livres conseillés, il y a Rosselli (Nello), un Bakounine de Mazzini, un essai de Ruggero Orlando sur Pisacane, de Dal Pane de Labriola, un livre de Riguzzi sur le syndicalisme dans la région de Parme et parmi les auteurs étrangers, Malraux avec La condition humaine, Babel et Gorki. 45. ELIO VITTORINI Le peuple espagnol attend sa libération dans «Le Polytechnicien», Milan, a. I, n. I, 29 septembre 1945. 46. Sur le front de Talavera combat la centurie Sozzi qui a deux morts, Bruno Baldini et Domenico Nardini et une douzaine de blessés parmi lesquels Vittorio Ghini et Gottardo Rinaldi. Cfr. FRANCESCO LEONE Face à face avec l ennemi sur le front de la Talavera, dans «Le Cri du Peuple», 17 octobre 1936. 47. Selon DAVID CATTEL, La diplomatie soviétique cit., p. 43, Staline avait décidé d intervenir en Espagne entre la fin août et le début de septembre. 48. Cfr. Sur lui le témoignage de PAOLO ROBOTTI La tentative cit., pp. 116-19. 49. Cfr. LUIGI LONGO Les brigades internationales en Espagne, Rome 1956, pp. 18-19 et pp. 27-35. 50. LUIGI LONGO Les brigades internationales en Espagne cit., pp. 27-28. 51. Oledingo (Grieco) y fait allusion, disant que dans celle de Barcelone les anarchistes et J et L ont déjà «pris la main». Di Vittorio, à son tour, se plaint que dans «Le Cri du Peuple» l Espagne ne soit pas encore mise à sa juste place : «On a l impression que les seuls combattants sont dans la colonne de Catalogne. Nous devons remonter le courant et être, nous, au premier plan, valoriser au maximum nos combattants et les nôtres qui sont tombés et qui sont nombreux, plus nombreux que ceux de J et L. Faire une seconde colonne comme l ont proposé les républicains, avoir dans cette colonne une direction à nous et un bon camarade journaliste» (Du procès verbal du BP, APC, 1358/156). 52. APC, 1354/193.

Chapitre 5 Les «frères en chemise noire» Quand le Bureau politique se réunit à Paris en août 1936 pour la discussion préliminaire autour des thèses qui seront abordées au Comité central, Grieco dit : «Nous devons spécifier que nous lutterons pour une nouvelle démocratie qui tiendra compte de l expérience fasciste. Nous devons tenir compte du fait que les syndicats fascistes sont les seuls syndicats qui existent aujourd hui. Il faut reconnaître qu aujourd hui, la CGL n existe plus (1)». Le groupe d émigrés politiques a devant lui un tableau de la situation italienne (assez lacunaire et contradictoire par bien des aspects) qui n a sûrement pas changé depuis l éclatement de la guerre d Espagne, même si le PCI est encore loin d évaluer complètement la nouveauté introduite par ce nouveau champ de bataille militaire, politique et idéologique. Il a devant lui une Italie mussolinienne ou la frénésie de la propagande et le mythe mussolinien atteignent maintenant leur paroxysme (2). Mais il sait aussi que le monde syndical donne des signes de mouvement d une certaine vigueur. Il y a encore eu une augmentation de salaire de 8 à 10% pour certaines catégories, en particulier pour les métallurgistes (tout de suite épongée par l augmentation des prix) et c est le réveil ouvrier qui en est à l origine. En fait, ces mesures ont été précédées par une action syndicale, avec pression et luttes dans les usines, qui ont impressionné les dirigeants communistes. Leur discussion en privé ainsi que le rapport de Gennari révèlent une volonté décidée de sortir d une manière ou d une autre de l isolement dans le pays, de rompre avec une atmosphère de défaite et de désespoir, d appliquer à la situation italienne une «politique audacieuse» comme celle du VIIe Congrès qui ne trouve pas encore de point d encrage en Italie». Nous connaissons déjà la position de la propagande et de la polémique. Maintenant, le débat interne nous indique plus clairement à quelles difficultés et à quels contrecoups s exposent un état d esprit et une intuition que ne vive pas de l air du temps mais qui réponde à un besoin de «faire de la politique» en Italie, dans l Italie telle qu elle est, où l antifascisme n est plus présent, où tout ce qui se passe ne peut se passer que dans le cadre du régime. Celui qui va le plus loin de tous suscitant des réserves mais pas de scandale c est Mario Montagnana qui mène une lutte intense contre ce qui lui semble un appel général et inactuel à une plate-forme de «république démocratique» : Nous devons avoir le courage de dire, affirme Montagnana, que nous ne nous proposons pas d abattre le fascisme. Nos objectifs actuels, que nous modifierons sérieusement demain, sont les libertés démocratiques en régime fasciste. Nous voulons maintenant améliorer le fascisme parce que nous ne pouvons rien faire de plus. Liberté, paix, meilleur salaire, voilà les objectifs que nous devons poursuivre aujourd hui (3). Montagnana propose un raccourci qui sera critiqué, mais pour le moment il n est pas le seul à caresser cet objectif. Dans la discussion, aussi bien Novella («Nous sommes tous disposés à appuyer tout ce qui va dans le sens de la démocratisation du fascisme» (4)) que Di Vittorio (Liberté dans les syndicats, les fasci, les communes, la CGL doit de présenter comme un centre d étude des problèmes syndicaux (5)») se disent d accord sur cette position. Di Vittorio ajoute que «démocratie est un terme bien accepté par les masses» et Ciufoli montre, lui aussi, l origine pratique de cette tentation commune, en affirmant que le PCI «en faisant 70

sien le programme de 1919, comblera le vide qui existe entre nous et les masses (6)». Mais qui, dans l Italie officielle de 1936, se rappelle le programme dicianoviste de Mussolini? Quel instrument d agitation peut-il être? Grieco réagit à cette tendance. Il affirme que la politique communiste est la politique qui vise à abattre le fascisme et non pas à l améliorer et qu il ne faut pas avoir peur du mot démocratie. Il faut présenter le mot d ordre de Constituante, sans trop l agiter (7). Ce sera le développement de la lutte qui indiquera l originalité de la révolution italienne. Dozza est, lui aussi, hostile aux suggestions de Montagnana (qu il traite d «opportunistes» : «Il ne faut pas commettre l erreur de ne pas tenir compte du sentiment antifasciste de certaines couches. Il faut, au contraire, «alimenter continuellement ce sentiment (8)». Mais Montagnana insiste : «La phase actuelle dure depuis 14 ans et tous nos efforts ne sont pas parvenus à la dépasser. En 14 ans nous n avons vu aucune modification des rapports de force. La phase suivante ne commencera que lorsque nous aurons réussi à modifier ces rapports de force. Et cela dépend de la politique que nous mènerons. D où la nécessité de faire un effort pour rendre notre politique plus audacieuse... Il est vrai que la ligne du VIIe Congrès est la lutte pour la démocratie, mais la ligne qui y est indiquée est de s accrocher aux forces décisives qui sont en Italie, les forces fascistes. Cela ne suppose nullement que nous renoncions à la lutte contre le fascisme (9)». Longo (comme Grieco et Dozza) n est pas du tout convaincu par de telles argumentations. Il intervient dans le débat et revendique l importance de la formulation de l objectif d une république démocratique en Italie : «Si nous le formulons de manière claire, nous enrichirons beaucoup la réalisation politique (10)». Longo parle aussi de la revendication d une «révolution démocratique bourgeoise». On mesure ici à quel point Longo a modifié ses positions d il y a quelques années et comment il comprend le VIIe Congrès d une manière très différente de celle de Montagnana pour qui la revendication de république démocratique serait abstraite et pour qui il s agirait de revendiquer «le maximum de libertés en régime fasciste (11)». Au cours de ce même mois d août se dessine une petite offensive «de droite» de la part de Montagnana qui, comme on l a vu, n est pas seul. Dans une réunion ultérieure du 30 août, Montagnana répète que le fascisme s est renforcé et que les interlocuteurs principaux sont les cadres fascistes. «L activité des antifascistes, même des communistes est pratiquement nulle. Les éléments actifs sont les fascistes. Il faut que nos camarades deviennent les dirigeants des dirigeants fascistes (12). Le sentiment d impuissance est général. Longo lui-même dira : «Nous sommes des Pygmées et nous ne pouvons rien contre les organisations adverses». A la réunion du CC de fin septembre (13), les propositions de Montagnana ne seront pas acceptées mais elles ne seront pas rejetées non plus. Une bonne partie de l esprit de ses observations est même reprise dans un rapport de Gennari et dans de nombreuses interventions, presque toutes exemplaires (le véritable débat a lieu au Bureau politique). D un côté on sent l insistance sur le thème de la réconciliation et de l autre on reprend le mot d ordre de démocratie. Il faut noter également que le ton de la session est complètement différent de celui des précédentes : on essaie d utiliser un langage accessible aux autres «pour sortir vers l extérieur». D où la forte insistance propagandiste et même quelques étalages rhétoriques qui ne sont d ailleurs pas caractéristiques du PCI à ce moment-là. Un certain lyrisme, à côté de l exaltation des valeurs patriotiques, vient tout droite de l exemple français et de l atmosphère du Front populaire. Egidio Gennari reprend les concepts et les jugements contenus dans l appel au peuple italien et consacre ensuite une partie de son rapport aux conditions de vie des masses populaires, à la misère profonde des paysans et des ouvriers : des maisons surpeuplées, une population sous-alimentée, une diminution des naissances malgré la campagne démographique, des salaires de famine pour les ouvriers agricoles et les saisonniers, encore en baisse par rapport à 1930. La réalité est en contradiction avec les promesses sociales du 71

régime et c est uniquement le mécontentement et les protestations de la classe ouvrière qui sont parvenus à arracher les augmentations de salaire de la fin juillet. A ce moment-là, Gennari affirme que dans les syndicats corporatistes fascistes apparaît un courant de lutte «révisionniste» qui entend mener l action syndicale véritablement sur un terrain de classe dans les usines. Il s agit de le soutenir, de réussir faire élire des représentants syndicaux du côté de les masses des travailleurs. L activité menée par les masses dans les syndicats fascistes et les résultats obtenus démontrent que les syndicats fascistes peuvent déjà être un instrument de lutte contre le patronat et c est pourquoi, dans la situation actuelle de l Italie, ils doivent être considérés comme des syndicats ouvriers (14). Une telle affirmation (qui sera plus tard attaquée comme étant le signe d une déviation grave) représente certainement une nouveauté par rapport à l orientation qui n est pas nouvelle de «travailler dans les syndicats fascistes». Cela signifie, comme le dit Grieco, reconnaître que la CGL ne peut plus mener aucune action et cela signifie appliquer, sur ce point, les sollicitations de Montagnana. Il existe un rapport beaucoup plus nuancé qui est celui de l objectif double et contradictoire qui plaide pour une république démocratique et en même temps veut tendre la main aux fascistes, pour lutter fraternellement, et pour employer les mots de Gennari : afin de réaliser le programme de la Piazza San Sepolcro de 1919, avec tous les courants de jeunes et de travailleurs ou de dirigeants fascistes. Compte tenu de la discussion antérieure au Bureau politique, l ambiguïté du rapporteur ne pouvait pas mieux s exprimer par cette suite d affirmations qui la met en pleine lumière: Nous reconnaissons la république démocratique défendue par le peuple comme la forme de démocratie bourgeoise la plus conséquente et comme le terrain le plus adapté pour de larges luttes et d importantes conquêtes populaires. Mais, dans la situation actuelle, nous sommes disposés à soutenir toute réforme politique démocratique, même partielle, même si elle ne sort pas du régime actuel, comme le programme de 1919, pourvu qu elle soit voulue par le peuple italien et corresponde à la situation actuelle, aux intérêts les plus vitaux et les plus urgents du peuple italien (15). L Espagne tient peu de place dans le rapport. On se contente de montrer en exemple au peuple italien «l héroïque peuple espagnol qui, avec le sang des travailleurs, défend la république, qui est une république démocratique». La nouveauté de la situation reste totalement au second plan. Et nous sommes fin septembre! Sur ce point, cela vaut la peine d anticiper la critique qui viendra de Moscou après ce CC parce qu elle montre, entre autre, que les contacts du groupe dirigeant italien avec le Centre de l Internationale ne sont pas aussi étroits que l on pourrait le penser. De Moscou, Manuilski et Ercoli reprochent au parti italien de ne pas avoir insisté sur l importance décisive de l Espagne et de ne pas avoir mentionné la lutte contre le régime fasciste, également et principalement en Italie. On peut associer une telle lutte à la ligne de «réconciliation» mais il faut rectifier la formule dans ce sens : «Pas de réconciliation avec le régime fasciste mais réconciliation avec le peuple italien pour abattre le régime fasciste». Ce qui est complètement différent. Quand Ciufoli mentionne cette critique au Bureau politique, au début de novembre, on comprend que c est surtout une protestation contre les thèses de Montagnana, mais pas uniquement. «Sur le problème de la démocratie, conseille Ercoli, il faudra souligner l aspect nouveau, c est à dire que la classe ouvrière a pris en main le destin de la démocratie (16)». Bien peu de cela se reflète dans la résolution du CC qui conclut des travaux de septembre (17). Les communistes déportés à Ponza critiquent aussi ce document et Secchia (qui trouvait absurde de se réclamer du programme de 1919) recevra une lettre dans laquelle on lui dit que «le vieux» (Togliatti), est d accord avec lui (18). Aussi bien Togliatti que Manuilski ont mené, depuis Moscou, une attaque contre les conclusions du CC. Ils s opposent, comme nous l avons dit, aux positions prises et défendues 72

par Montagnana et qui n ont pas été repoussées avec force par le CC. Mais il n y a pas que le ton, il y a la substance : la critique que l on adresse au parti italien est d avoir été insensible à l importance des événements d Espagne et de s être penché avec retard sur cette question, de ne pas avoir senti que le cours de la résistance populaire dans ce pays faisait rejaillir d une manière nouvelle la question de la démocratie puisque c était la classe ouvrière de Madrid et de Barcelone qui avait pris en main le sort de la démocratie. Ce sont des aspects sur lesquels Togliatti insiste dans son essai sur les particularités de la révolution espagnole (19) et qui n ont même pas fait surface au CC du PCI. Mais ce passage théorico-politique n est qu une partie de la critique contre «l insensibilité». L insistance de Moscou pour mobiliser toutes les forces en direction de l Espagne vient du fait que l on évalue la perspective d une lutte longue et dure qui engage tout le communisme international et en premier lieu l URSS. Mais le problème n est pas d envoyer le plus de cadres possible en Espagne. Dans un certain sens, c est le contraire. Nous sommes en octobre, quand, comme nous le verrons par la suite, l afflux de cadres italiens en Espagne deviendra massif, on objecte de Moscou au PCI que trop d éléments précieux s y sont engagés. Avec la méthode habituelle, déjà utilisée en de nombreuses occasions, la tâche principale que Manuilski assigne au PCI, sur la base de l urgence de la situation et des tâches d ensemble de la lutte contre le fascisme, est d intensifier au maximum la présence en Italie en y envoyant de nouvelles forces, en appuyant dans le pays une contribution à l Espagne républicaine. Les conseils de Moscou rencontrent de la résistance, de la perplexité et des craintes qui sont à la fois d ordre pratiques et de l ordre de l évaluation politique. Dozza les énumère avec une grande clarté. Furini (Dozza) exprime ouvertement ses inquiétudes à propos de ce qu on nous demande... Il faut tenir compte du fait qu en Italie on pense que le fascisme fait front contre tous et peut remettre de l ordre dans le monde. Les courants antifascistes ne constituent qu une petite partie de la population. Ce serait une très grave erreur d insister sur notre politique antifasciste sans tenir compte de tous les éléments qui pèsent sur les décisions du CC... Il est très inquiet. Il craint que le parti puisse être détruit et, ce qui est pire, sans même obtenir de résultats positifs. Il dit que notre devoir est de faire ce que l Internationale nous demande de faire mais que nous devons aussi être très prudents et avoir des perspectives sur l action que nous sommes appelés à mener (20). C est tout le groupe dirigeant qui est inquiet. Montagnana dénonce le fait, aussi bien en termes d organisations qu en termes politiques. On constate clairement une sous-évaluation de notre CC dans tout ce qui a été dit ou écrit. L importance de notre CC résulte clairement (chose entièrement nouvelle) dans la recherche de forces progressistes et cela, dans tous les domaines pour faire faire quelques pas, même petits, à des millions d hommes... Cet aspect de notre CC n a pas été perçu là-haut, d où notre impression de sous-évaluation (21). L attaque a dû être tellement sèche dans sa forme que Montagnana dit : «Une critique doit servir à encourager, pas à déprimer. Une lettre comme celle que nous avons reçue pourrait être un excellent prétexte pour nous faire faire des pas en arrière». Et, en fait, si les formulations et les applications peuvent être erronées, il est vrai aussi que l esprit qui anime la nouvelle ligne contient un noyau positif, un grand élan qui s adresse aux forces réelles qui travaillent en Italie, qui cherche à combler la distance qui les sépare du monde de l émigration. Les autres interventions dans le débat, celle de Grieco, de Gennari, de Ciufoli, de Novella, essaient d atténuer l impression de désappointement du groupe dirigeant et à trouver une voie de compromis avec les exigences de Moscou. Mais une friction politique subsiste. Et, quant au travail à faire en Italie, la perplexité ne disparaît aucunement. D Onofrio met le doigt sur la plaie en donnant un tableau alarmant de la situation organisationnelle : 73

Il est très inquiet sur l efficacité de nos organisations. Des organisations en formation. Il veut souligner l importance des arrestations faites en Italie, ces derniers temps, surtout en relation avec les événements d Espagne et l aggravation de la situation intérieure. Il y a tout un travail minutieux de la police pour compromettre les éléments politiquement connus. Il n y a encore, nulle part de séparation nette entre le travail légal et le travail illégal. Face à une plus grande activité de notre parti, la police, pour ne pas se tromper, mettra tout de suite la main sur les camarades qui sont connus (22). Ce genre de préoccupation et de prudence est loin d être injustifié. La situation organisationnelle, contrôlée par la police, présente, en fait, une grande précarité. La présence communiste ne diminue pas, au contraire. Souvent, avec l éclatement de la guerre d Espagne, comme nous l avons déjà vu et comme nous le verrons mieux encore en 1937, une reprise des initiatives se manifeste dans la vivacité de la propagande, tandis qu une nombreuse correspondance d Italie continue à arriver au Centre et sert à établir un minimum de contact permanent. Mais l action de la police n est pas seulement massive, elle est désormais tellement bien équipée (après 10 ans de chasse au communisme et d un recensement minutieux), qu au moindre signe ou signalisation de son réseau d information, elle procède à des arrestations fréquentes parmi les suspects et parmi les milliers d anciens condamnés, ceux qui ont été réprimandés ou enregistrés, et adopte sur une large échelle, un système administratif qui consiste à prescrire de nouvelles années de réclusion, de nouveaux avertissements et des sommations qui bouleversent les tentatives d organisations qui pourtant se renouvellent continuellement. Et puis, quand l Ovra réussit à capturer un «courrier» arrivé de l étranger, les condamnations du Tribunal spécial sont plus lourdes qu au cours des années précédantes. Les dirigeants n ont donc pas tort de mettre en garde contre le «prix» très élevé d une nouvelle relance de l agitation directe. Un rapport du chef de la police, en novembre 1936, rédigé comme bilan de deux années, nous fournit de nombreux renseignements à ce propos. Un phénomène constant pour cette première décennie d illégalité totale se confirme : même en 1935-36, les communistes forment, de loin, le groupe antifasciste le plus actif, le plus nombreux, le plus dangereux. L activité des socialistes est très faible, celle de J et L plus sensible mais pas tellement par le nombre d organisés que par sa position «terroriste» qui alarme toujours la police. Quatre cinquièmes du rapport sont consacrés au PCI dont on signale la nouvelle orientation de «travail légal» lié à l avènement général des Fronts populaires : Quant à l activité illégale, continue le rapport, il a été limité à quelques localités d une particulière importance sur le plan industriel et cela pour garder toujours des cadres efficaces et clandestins dans l éventualité d une phase révolutionnaire inattendue. L activité légale est dirigée par des courriers spéciaux. Jusqu à présent il n y a pas eu de manifestations importantes qui découlent des nouvelles instructions communistes et il y a des raisons de considérer que, grâce à la surveillance rigoureuse qui a été adoptée, elles n auront pas les effets que le parti espère. En outre, un signe de l efficacité des mesures prises par la police est le nombre d arrestations de courriers communistes, nettement inférieur à celui des années précédantes, ce qui tend à démontrer que le réseau clandestin est de plus en plus restreint et que les pertes et les risques auxquels s exposent les courriers ne compensent pas l utilité qu ils devraient apporter à l organisation. Dans l ensemble, on peut affirmer que le mouvement communiste, dans la mesure où il essaie, par une activité méthodique et souvent encore très vigoureuse, de miner le régime dont il considère qu il est l adversaire le plus acharné, est strictement contrôle et dominé par la police (23). Environ 3000 personnes ont été arrêtées en l espace d un an dont 1112 envoyées en relégation (où il y aurait, en octobre 1936, 1424 personnes), 210 dénoncés au Tribunal spécial, 687 appréhendés et 778 sommations. Tous ceux qui sont touchés ne sont pas communistes. Les réprimandes, les sommations, et la relégation en particulier, s adressent aux travailleurs qui se sont laissés aller à des imprécations ou à d imprudentes prévisions politiques pas orthodoxes. Il y a en outre quelques dizaines de J et L, quelques anarchistes et 74

des socialistes (bientôt leur centre interne tombera également), mais la grande majorité est constituée de des communistes. Les conditions dans lesquelles ceux-ci travaillent se reflètent bien dans cette lettre interceptée par la police de Milan en juillet 1936 : Dépourvus de moyens, harcelés par les préoccupations économiques (il faut bien manger tous les jours), sans aucun contact avec vous, nous nous occupons tout de même d organiser des groupes, de diffuser quelques textes, de donner des explications périodiques à des camarades et à des sympathisants au moyen de réunions, nécessairement peu nombreuses et donc plus laborieuses, en prennent des contacts, non sans danger. Nous avons consacré notre activité au repérage de sympathisants dispersés pour les réunir le plus possible et en approchant des éléments intellectuels, pour leur donner des directives sur l opportunité de mener un travail minutieux de propagande dans leur domaine. Quelques groupes ont même réussi à constituer une petite bibliothèque, avec des moyens exclusivement récoltés parmi les camarades et les sympathisants et ces groupes ressentent l absence du parti, au point que parfois nous devons recourir à des combines pour leur donner l impression que le parti existe encore en Italie. Voilà le travail que nous faisons avec assiduité, mais nous devons relever certaines déficiences de votre part : ou bien vous ne disposez pas de permanents, ou bien ceux-ci, pris de panique, viennent en Italie et restent terrés sans approcher personne pour écrire ensuite des rapports qui ne correspondent pas à la vérité... (24). La lettre donne la mesure des difficultés et en même temps de l action à la base qui, malgré tout continue et qui, comme on le voit, s expose au risque d être facilement brisée, car cette description est un cas classique de «travail illégal» qui ne respecte pas beaucoup les règles de la clandestinité. Quant aux permanents envoyés par le Centre externe, ils sont en effet moins nombreux que les années précédantes mais ils continuent tout de même à arriver. Mais leurs mouvements sont tellement surveillés par la police que les «chutes» sont rapides et fréquentes. Pour 1935, le bilan est à peu près le suivant : Arrêté à Trieste, Antonio Porro (un garçon boulanger de Garbagnate arrivé de Paris où il avait émigré une fois purgée la peine que lui avait infligé le Tribunal spécial. Tabassé et renvoyé au pénitencier de Civitavecchia, Porro est mort en prison à cause d un mal qui ne pardonne pas (25). En mai 1935, un autre courrier, Arturo Ranzani est arrêté à Rovigo, puis c est le tour du plombier de Bergame Luigi Leris, ensuite Luigi Guermondi, tapissier, lui aussi condamné par le Tribunal spécial, enfin Onorato Malaguti, journalier. En 1936, sont tombés à Milan Alberto Torricini et Gaetano Invernizzi. L inspecteur Nudi rapporte avec éloquence l attitude de ces derniers cadres face à la police. Après l arrestation de Torricini, de Prato, on lit dans la déclaration du Tribunal spécial : Il a déclaré ne vouloir faire aucune déclaration ni donner d explication sur le matériel qui lui a été confisqué, se limitant à reconnaître et à subir les conséquences des responsabilités qui dérivent de sa qualification de courrier communiste au service du parti. L attitude de Torricini ne surprend pas parce que c est l attitude classique des courriers communistes tombés au cours de leur action. Ils admettent seulement ce qui ne peut être nié dans la mesure où ils sont pris en flagrant délit et ils gardent une réserve rigoureuse sur tous les autres sujets qui peuvent leur être présentés... Ce qui permet de classer ces courriers dans la catégorie des conspirateurs vraiment dangereux (26). Le Tribunal spécial accepte pleinement ce jugement politique. Presque toutes les condamnations de permanents sont supérieures à 20 ans. Pour ceux qui ont été arrêtés en 1934-35, on condamne en 1936, à 20 ans de réclusion le paysan de Parme Vittorio Saltini qui, rapporte la sentence, donne même dans la salle d audience «la preuve réitérée de ses idées aberrantes» et Luigi Leris, le céramiste Enrico Minio de Civitacastellona, à 22 ans, tandis qu un communiste arrêté avec lui, Attilio Tonini que l on définit comme «incorrigible» et très dangereux, carrément à 30 ans. Gaetano Invernizzi à 14, Antonio Porro à 12 et Onorato Malaguti à 17. Et ce sont là les condamnations les plus importantes. Si l on regarde province par province (27) les arrestations, les prolongations de condamnation et les avertissements, on est frappé par le caractère «collectif» des opérations de police. 49 suspects arrêtés à Livourne en 75

janvier 1935, 24 à Trieste en mai, 35 à Turin (où Paolo Scarpone est arrêté pour la troisième fois), 35 dans le bas de Friuli en février, (parmi lesquels Bruno Nicolansig, un menuisier de Cormons et beaucoup de militants très jeunes, qui n ont pas 20 ans), 41 entre Mantoue et Suzzara (dont 22 condamnés), 90 en Ligurie, au moins 140 en Emilie, une quarantaine en Toscane, 35 en Ombrie, 30 dans les Pouilles et autant en Campanie. En 1936 on arrête, avec le typographe Antonio Martara, Cristoforo Rossi et une dizaine de paysans et de menuisiers de Fubine Monferrato, 27 ouvriers à Turin avec Ruggero Parenti, puis Alberto Grosso et Angelo Vidusson. A Rome, en arrête, en janvier, un autre des frères Spinelli, Cerilo, auteur d un tract contre la guerre d Abyssinie). Une note manuscrite du chef de la police conseille : «Il mérite d être dénoncé au Tribunal spécial ; il vient d une famille d intellectuels subversifs (28)». Il sera condamné à 5 ans tandis que le mécanicien romain Pompilio Molinari, déjà envoyé deux fois en relégation, reçoit un avertissement. Dans les Pouilles, on arrête Dello Russo, un ami de Di Vittorio avec 27 autres communistes (29). Après l éclatement de la guerre d Espagne, le travail de «prévention» s accompagne d une répression plus forte encore, avec une technique de ratissage pour faire un nettoyage par le vide en utilisant la force motorisée dans la zone choisie pour l opération simultanée. Ainsi, en août 1936, le courrier Giovanni Toncich est arrêté à Trieste avec 20 autres communistes (Toncich est un traminot émigré à Paris). En septembre on arrête, entre Modène et Capri, 50 personnes suspectées de communisme. «Mes fonctionnaires, rapporte l inspecteur D Andrea, s en tenant à la consigne reçue, ont développé les interrogatoires, graduellement et avec ténacité, d une manière très dure et ils récoltent enfin un important résultat. La résistance des vieux communistes, ceux qui sont déjà passés par le Tribunal spécial ou par la relégation, a été acharnée. Les jeunes qui ont un casier vierge ont presque tous cédé à la contrainte (30). Il y a beaucoup d arrestations «préventives» à Milan (56 parmi lesquelles celles de Battista Tettamanti et Bonaventura Gidoni, envoyés en relégation), à Turin, 24 parmi lesquels Giovanni Vittone et Giovanni Casale, 20 à Venise, parmi lesquels Giovan Battista Gianquinto et Igino Borin (relégués), 14 à Padoue, parmi lesquels Pietro Marcato et Giuseppe Schavon. Un inspecteur du PCI, le Florentin Giuseppe Rossi, revenu d Emilie en octobre 1936, rapporte que l on peut compter environ 400 communistes encore actifs en Emilie (qui se plaignent de ne pas recevoir de matériel). Et cela parce que l organisation ne s éteint pas, même si elle est souvent «basée sur de vieilles méthodes de travail (31)». Mais ce sont précisément ces méthodes et l énorme travail de répression qui ont rendu les chutes tellement fréquentes. En décembre 1936, on arrête 15 paysans à Mentana. L un d eux, Salvatore Frarili, dit au moment de son arrestation : «les idées politiques ne meurent pas». A Savona, on arrête Vittorio Ghidetti et d autres, tous envoyés en relégation. L inquiétude des dirigeants face aux exigences de Moscou qui peuvent mettre en déroute les forces qui restent ne sont pas sans fondement. Le réseau des «légaux» n est pas encore consolidé du tout et ne pourrait l être, condamné comme il l est à un certain engagement personnel aléatoire. Les «permanents» sont très peu nombreux. Entre mai et novembre 1936 on prend contact avec de nombreux travailleurs qui résident en France. 63 d entre eux s engagent à travailler pour le parti : il y a 39 hommes et 27 femmes dont 26 sont communistes, et 40 sympathisants. Leur tâche, d ailleurs risquée, est de recevoir du matériel de propagande de l étranger, d envoyer ensuite à des adresses fixées à Paris des informations sur l Italie, sur les conditions de vie et de l état d esprit des gens dans leur milieu de travail (32). Le travail «légal» est surtout utile grâce aux écrits et aux témoignages que l on fait parvenir au Centre et qui fournissent une série d éléments indicatifs pour alimenter non seulement la propagande mais le jugement des dirigeants. Le résultat le plus intéressant de ce travail de tri et d investigation, qui s ajoute à celui de la lecture de la presse et de la publicité vraiment légale, c est à dire fasciste, est une brillante intervention de Ruggero Grieco sur le thème des nouvelles générations, à la session du CC de septembre 1936. Ce n est pas un sujet 76

nouveau, c est une préoccupation ancienne du PCI qui y revient avec une insistance qu il n avait pas auparavant. On tend également à motiver sur le plan théorique cette attention tournée vers les jeunes : on parle d eux comme d une classe en soi pour souligner la spécificité de leurs problèmes et la nécessité d une approche particulière, rendue plus urgente encore par le fait que la propagande fasciste peut faire une brèche chez eux, en ce moment d engagement «impérial». Un des dirigeants communistes les plus sensibles, Celeste Negarville, trouve chez Lénine une citation significative pour appuyer son discours : Il arrive souvent, disait Lénine, que les représentants des générations de militants adultes et les vieux, ne sachent pas se rapprocher, comme il convient de la jeunesse qui est obligée, par la force des choses de se rapprocher du socialisme différemment, par une autre voie, sous une autre forme, dans d autres circonstances que leurs pères. C est pour cela que nous devons, entre autre, nous prononcer inlassablement pour l indépendance organisationnelle de la Fédération des jeunes et pas seulement parce que les opportunistes craignent cette indépendance mais aussi pour son contenu. Parce que, sans indépendance complète, ils ne peuvent pas faire leur éducation de bons socialistes ni se préparer à faire progresser le socialisme (33). Celeste Negarville applique le conseil de manière extensive et en donne une interprétation et un jugement qui nous trouvons également dans l intervention de Grieco et qui sera à la base d une recherche de contacts avec de nouveaux jeunes, avec des catholiques, avec des intellectuels de l action future, une des plus importantes de la part du PCI avant la Résistance. Negarville rompt tout net avec les illusions que la FGCI puisse construire une organisation qui influence d une manière quelconque les nouvelles générations en Italie : Il affirme devant le Bureau politique du parti : «Nous avons créé des forces communistes jeunes mais le mouvement n existe pas. Un mouvement ne peut surgir que sur le terrain des jeunesses fasciste et catholique. Nous devons concentrer toutes nos forces pour faire surgir ce mouvement de la jeunesse italienne. Pour moi, les cadres - entendus comme les jeunes qui veulent apporter une solution à tous les problèmes de la jeunesse italienne n existent que parmi les jeunes intellectuels. Les jeunes, peut-on dire, représentent une classe en soi. Il est clair qu il y a de jeunes ouvriers qui se détachent du peloton de la jeunesse italienne, mais ils n abordent pas les problèmes généraux, les problèmes de notre époque. C est cela la réalité, parce que le fascisme ne permet pas la maturation de la pensée parmi les jeunes ouvriers. C est pourquoi il faut se lier aux germes de pensée, encore confuse, anticapitaliste qui existent dans les courants fascistes et catholiques. Nous ne renonçons pas à nos principes, nous constatons un fait. Le problème est donc un problème de classe. Comme nous voulons sauver la nouvelle génération, nous abordons aujourd hui la question d une manière nouvelle pour créer un mouvement dans la jeunesse (34). Dans ce Comité central revient avec insistance l appel aux catholiques. Il revient parce que ce thème n avait jamais été complètement absent, bien qu il soit resté marginal depuis la fondation du parti, quand, dès Livourne, Terracini avait affirmé que le vieil anticléricalisme devait être abandonné (35). Le thème, que ce soit à cause de la disparition du Parti populaire ou à cause d une certaine orientation du Komintern (où l on plaidait pour une reprise de la lutte idéologique contre la religion) avait été ensuite mis en veilleuse, même si, à partir de 1926, la directive de «travailler parmi les ouvriers catholiques» avait été constante. Mais maintenant, dans le cadre de la fraternisation et de la réconciliation, comme l a montré l appel du mois d août, on s adresse au monde catholique avec un accent nouveau. Romano Cocchi, un catholique passé au PCI, a pris contact, à Londres, en mars de la même année, avec Struzo qui aurait convenu avec lui que «l écrasement du fascisme ne peut se donner qu un seul drapeau : la paix, la liberté et le pain (36)», et il aurait aussi ajouté que si le Front populaire ne se plaçait pas sur le terrain de la lutte «antireligieuse», il se prononcerait en sa faveur. L interview, publiée par la presse communiste, suscite un certain intérêt (et une réaction négative des socialistes), mais les contacts dans ce sens s arrêtent. Avant la guerre d Espagne, l attention des communistes en exil se porte sur le Vatican. Et, bien qu on essaie de mettre en relief les accents anticapitalistes de l encyclique de 1931 de Pie 77

XI, Quadragésime année, l attention n est pas payée en retour sinon avec hostilité. Dans son allocution du 11 mai 1936, le pape a bien mis en garde les catholiques de ne pas céder aux flatteries, «aux astuces et aux tromperies» avec lesquelles les communistes ont «réussi à attirer à eux les hommes de bonne foi». De toute façon, les communistes préparent une déclaration «aux catholiques italiens (37)» qui est rédigée par Ambrogio Donini et qui est approuvée par le CC et sera largement diffusée par des tracts (le nouveau ministre des Affaires étrangères Galeazzo Ciano s en inquiète (38)). La déclaration veut avant tout affirmer que «le respect absolu des opinions religieuses et la défense de la liberté de conscience des masses est ne question de principe pour les communistes».le terrain commun sur lequel on peut se placer est celui de la défense de la paix, de la liberté et de la démocratie, de la lutte contre la misère. «Les communistes sont les défenseurs les plus sincères de la famille et de la jeunesse». L appel est chaleureux, il s adresse aussi bien aux masses catholiques, invitées à la «bonne et saine bataille» qu aux militants du PCI dans le pays afin que s établissent «des contacts permanents et fraternels avec les dirigeants des organisations catholiques». L appel aura davantage d écho en 1938. Plus qu une véritable ouverture des relations, il révèle pour le moment une attitude, une disposition, une réceptivité. C est là l aspect essentiel, que ce soit vis à vis des jeunes ou des travailleurs fascistes et catholiques. L aspect tactique est assez évident mais il n est pas décisif. Tout est en train de se mettre en marche et il est peut-être impossible de regrouper sous un plus petit dénominateur commun ce qui fermente dans la nouvelle génération, qu elle soit catholique, laïque ou fasciste. Il existe des milliers de cas particuliers. Il y a une «jeunesse fasciste qui veut utiliser les mythes du régime d une manière rénovatrice, mais il y a aussi souvent, le jeune isolé, comme un certain Luigi Ferro, de Rovigo, que la police a à l œil comme étant un organisateur potentiel de communistes sur la base de livres qu il emprunte à la bibliothèque, un moyen de se faire une conscience politique qui le rend suspect bien qu il s agisse de livres «permis» en Italie. Cela va de Science de la logique de Hegel à Les partis anarchistes en Italie de Ruggero Bonghi, aux Mémoires de Giolitti, à celles de Trotski, du vilain Marx de Loria à l affreux Lénine du réactionnaire polonais Ossendowski (39). Nous savons par d autres témoignages que parmi les jeunes du GUF (Groupe universitaire fasciste) que la tendance anticonformiste reprend justement de l élan en 1936 et il y a carrément le cas du fils de Mussolini que crée un «Institut pour la propagande de l université fasciste» dans lequel on recrute de jeunes intellectuels pour une petite fronde et qui, pour certains restera ce qu elle est mais pour d autres constituera le début d un sérieux rapprochement avec la classe ouvrière ou carrément avec la clandestinité communiste (40). Le mérite des dirigeants communistes, de Grieco en particulier, est de comprendre le problème avec un esprit ouvert et de le considérer sous deux aspects : celui de la «spécificité» de la question des jeunes et celui de la maturation, nécessairement lente, d une nouvelle classe intellectuelle antifasciste. Le discours que Grieco prononce devant le CC du PCI a un ton ouvertement propagandiste mais qui met en relief une première évidence : la crise de la jeunesse n est pas seulement une crise idéologique mais une crise due au manque de perspective concrète, aux conditions de vue dures, surtout pour les paysans, les ouvriers, les jeunes filles qui vont à l usine pour gagner 4 lires et 35 centimes pour 8 heures de travail ou celles qui, dans les bureaux, sont récompensées par 150 lires par mois : des salaires de famine. Grieco est un lecteur attentif de la presse fasciste, et la valeur symptomatique du combat «anticapitaliste» que mène, par exemple Berto Ricci dans le mensuel «L Universel» (qui sera a juste titre supprimé par le régime) ne lui échappe pas, comme ne lui échappe pas la présence organisée de la jeunesse catholique qui ne doit pas, prévient-il, être mesurée avec le vieux mètre de l anticléricalisme, traditionnel dans le mouvement ouvrier. Provoquer des courants progressistes dans la jeunesse : voilà le programme à suivre, en redonnant aux jeunes une plus grande confiance dans la vie (41). 78

Plus intéressant encore, le rapport que Grieco fait sur l importance des intellectuels, des hommes de culture, parce que c est la première fois qu il laisse tomber l équation avec les couches petites bourgeoises et reconnaît toute la valeur des affirmations de Gramsci sur leur fonction sociale particulière. «Les intellectuels - comme le disait fort justement Gramsci dans son essai sur la question méridionale et comme Grieco le rappelle explicitement - se développent beaucoup plus lentement que tout autre groupe social. Il existe une valeur intrinsèque «autonome» (c est ainsi que parle Grieco dans l esprit de l enseignement de Gramsci), des idées, avec une polémique contre l économisme, contre le marxisme vulgaire qui est, lui aussi, une nouveauté, ou au moins un heureux retour aux origines, à celles du groupe ordinoviste. Nous devons combattre l adversaire également sur le plan des idées. Mais ne croyez par qu aujourd hui nous pouvons rencontrer d importants courants marxistes parmi les intellectuels. Cela nous intéresse, certes, nous avons d importants noyaux (idéologiquement s entend) de marxistes dans le domaine de la culture dans notre pays : ce qui nous intéresse surtout, aujourd hui, c est de développer de forts courants progressistes, des courants critiques plus ou moins radicaux contre la pensée et les idées officielles, qui contribuent à désagréger le bloc d intellectuels réactionnaire d une part et qui, de l autre, favorisent la lutte de tout le peuple pour la conquête de la liberté et de la démocratie (42). C est là l essentiel de la nouvelle attitude du PCI qui permettra un contact avec une élite estudiantine qui va se révéler particulièrement fertile à partir des années qui vont suivre dans l immédiat. Elle donnera au parti une nouvelle sève de forces intellectuelles et des cadres révolutionnaires qui commencent à émerger dans les milieux culturels fascistes, dans des petites revues littéraires de contestation ou qui trouveront un contact personnel sans devoir ressentir aucun frein sectaire de la part des «vieux» révolutionnaires (ou qui en trouvera beaucoup moins que si l orientation était restée celle de l époque du «tournant» de 1930). Cela ne veut pas dire que la «politique de réconciliation» trouve, souvent à cause de ses formulations extrêmes et souvent irritantes, ouvertement instrumentales, d accord avec de larges masses. D un côté, la grande masse des jeunes ignore les positions du PCI, de l autre elle rencontre une opposition cinglante dans l émigration antifasciste. La réaction la plus violente, mais aussi celle à laquelle on s attendait le plus est celle de J et L (43). L accueil des socialistes de l extérieur est tout aussi négatif (44), tandis que les petits groupes de jeunes reliés au PSI en Italie expriment leur perplexité, même s ils semblent mieux comprendre l effort qui s adresse aux jeunes d une manière nouvelle. Un de ces jeunes rappelle un point essentiel, contre les dangers ( en insistant sur la manière de faire et de penser des communistes) qui est de passer d une position à l autre et de voir les phénomènes seulement par ensembles globaux : à savoir que la meilleure manière de se rapprocher de la jeunesse n est pas toujours de lui accorder trop : «Sur les jeunes, la rigueur intransigeante (qui n est pas du sectarisme) a plus de prise que la politique de conciliation et de d «embrassons-nous». Les jeunes ont besoin d idées claires et ils ont besoin de savoir où ils vont (45). Mais il y a aussi des jeunes comme ceux accueillis par le groupe rouge de Lombardie, composé d une quarantaine d ouvriers et d intellectuels (parmi lesquels Aligi Sassu, Raffaelino De Grado, Alberto Malagugini, Carlo Calatroni et l étudiant Vittorio Della Porta qui constitue un sous-groupe à Erba) en contact avec le PCI et avec le PSI qui, au contraire, semble partager la ligne communiste de faire un travail légal dans les syndicats fascistes et plaident pour l unité organique des deux partis prolétariens (46). PCI et PSI ont une polémique serrée sur ces thèmes au cours de l automne 1936. Les socialistes, renforcés par les prises de position de Rodolfo Morandi et d Eugenio Colorni refusent toute validité aux positions communistes. Ceux-ci les proposent à nouveau avec une certaine adresse (47). Mais il ne s agit pas d une polémique dont il est facile de mesurer comment elle correspond à l état d esprit réel des jeunes, en particulier des intellectuels. Et souvent, chaque jeune en particulier révèle 79

des aspirations et des motifs qui ne sont pas faciles à cataloguer. La réaction personnelle de Rodolfo Morandi en est un signe. C est une réaction typiquement libertaire. En décembre 1936, Morandi écrit : Il ne faut pas forcer artificiellement nos divergences avec les communistes mais il ne faut pas non plus les cacher par timidité. Elles se concentrent sur un point et semblent dignes d être affirmées avec force : Il s agit d une conception plus claire et plus ferme de la liberté, comme autonomie de la vie politique et civile, justement là où les positions des communistes semble plus confuse et vacillante. Toute l évolution récente des partis et de la vie européenne appuie de manière résolue sur cette option dans la conception révolutionnaire. Nous n avons pas peur de dire que le socialisme doit s ouvrir aujourd hui à une conception libertaire (pas dans le sens vulgaire d anarchisme mais comme antistalinisme, antibureacratisme) s il veut sauver des Scille et des Cariddi de la «démocratie» et de «l autoritarisme» et exploiter pleinement les avantages d une position d opposition absolue au fascisme (48). Ici Morandi est beaucoup plus proche de Rosselli que de Nenni. Notes du chapitre 5 1. Du procès verbal de la réunion du 10 août 1936, PC, 1358/101. 2. Sur ce point, on pourrait donner des citations à l infini. Citons, entre toutes, celle d un passage dû à la plume de D Andrea : «Le visage de Mussolini est façonné par son esprit. Examinez-le sur les photographies du temps de sa première jeunesse et sur celles d aujourd hui : vous voyez l étudiant pauvre, l exilé, l agitateur, le soldat, le chef du parti, le constructeur. Son visage est modelé par son esprit. Celui-ci remplit la forme, l anime, lui donne son aspect et son expression. J eus la première sensation de sa magique vertu de transfiguration au mois de mai 1936, au Sénat quand on acclamait la loi de l Empire. L homme avait la rigidité et l éternité de la pierre, et la véritable puissance du bronze. Et le regard, le regard qui révélait l esprit ferme, immuable, irrévocable. Il était César vivant...» (UGO D ANDREA Mussolini, moteur du siècle, Milan 1937, pp. 272-73. 3. Du procès verbal de la réunion du BP du PCI des 10 et 11 août 1936, APC, 1358/102-4. 4. APC, 1358/105. 5. APC, 1358/106. 6. APC, 1358/107. 7. APC, 1358/108. 8. APC, 1358/109. 9. APC, 1358/111. 10. APC, 1358/114. 11. APC, 1358/ 137-50. Cfr. Aussi quelques notes écrites par Montagnana (A PC, 1358/ 146-50). Dans lesquelles il répète ses thèses. 12. APC, 1358/128. 13. Sont présents à cette réunion du CC Grieco, Montagnana, Dozza, Longo, Ciufoli, Teresa Noce, Rigoletto Martini, Luigi Borelli, Celeste Nagerville, Novella, D Onofrio, Ezio Zanelli, Athos Lisa, Alberganti, Mercandino, Sereni, Ambrogio Donini, A. Lucarelli, Nicola Potenza, Melchiore Vanni, Giuseppe Rossi, Romano Cocchi, Gaddi, Giovannantonio, Massolo, Wiherl, Maddalena Secco. La réunion a lieu à Paris avec une solennité marquée. Selon les mentions de la chronique fournies par la presse du PCI, «La salle de réunion avait été décorée avec un drapeau tricolore du Risorgimento, avec le drapeau tricolore français et avec le drapeau espagnol que dominait le drapeau rouge de l'internationale, le drapeau de nos espoirs et de notre avenir. Un énorme portrait de Gramsci avait été placé derrière la table de la présidence et sur les murs, il y avait les portraits de nos maîtres et de nos chefs et des chefs du parti frère de France. Il y avait une grande banderole au fond de la salle : «réconciliation du peuple italien, pour le pain, la paix, la liberté» (Unité dans «L Etat Ouvrier» a. X, n. 10, octobre 1936, p. 645. 14. Du rapport d Egidio Gennari publié sous le titre L Italie en route, par les éditions de culture sociale, Paris 1936, p. 50. 15. Du rapport cit., pp. 62-63. 16. Le 6 novembre 1936, au BP du PCI, Ciufoli fait un rapport sur les critiques d Ercoli et de Manuilski. Du procès verbal dans APC, 1358/ 230-37. 80

17. La résolution répétait que les syndicats fascistes pouvaient être un instrument de lutte contre le patronat et que c était pour cela qu on devait les considérer comme des syndicats ouvriers dans les conditions actuelles de l Italie. On ajoutait que c était le devoir du PCI de «développer les courants de liberté qui existaient dans le pays» vers la conquête de la démocratie et pour faciliter la fraternisation de tous les Italiens. Le parti déclarait faire sien le programme fasciste de 1919 «qui est un programme de liberté» et de vouloir lutter pour sa réalisation. Cfr. Réconciliation et union du peuple italien pour la conquête du pain, de la paix et de la liberté dans «L Etat Ouvrier» a. X, n. 10, octobre 1936, p. 729. 18. D un témoignage fait à l auteur par le sénateur Pietro Secchia, le 6 avril 1970, à Rome. 19. Cfr. Pp. 74-75. 20. APC, 1358/ 228. 21. APC, 1358/231. 22. APC, 1358/233. 23. Du rapport sur l activité subversive durant l année XIV pour le Grand Conseil du fascisme daté du 16 novembre 1936, ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1936) K. I, b. 35. 24. La lettre, envoyée au Centre externe par un militant de Milan est saisie par un inspecteur de l Ovra, Nudi, qui en transmet une copie au chef de la police avec la lettre du 27 juillet 1936 (dans ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1936) K. I, b. 27). 25. Cfr. Pour son arrestation ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1936), K. I, b. 26. ainsi que «L Unité» N 8 de 1936 qui esquisse une biographie de celui qui vient d être arrêté et Arturo Colombi (Dans les mains de l ennemi, Rome 1938) qui consacre quelques pages émues au comportement de Porro en prison et à son atroce agonie (pp. 134-137). 26. De la déclaration présentée au Tribunal spécial le 16 juillet 1936, ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45, (1936) K. I, b. 26. Fascicule «Côme». 27. Cfr. Pour toutes les informations trouvées ACS, Min. Intérieur Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45, (1936) K. I, bb. 26 et 35 en 1935 et bb. 26, 29, 28, 32, en 1936. 28. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1936) K. I, b. 29 fascicule «Rome». 29. Ibid. b. 30. 30. Cfr. Le rapport du 10 octobre 1936 de l inspecteur D Andrea, ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45, (1936), K. I, b. 28. Fascicule «Modène». 31. Du rapport de Fantini (Giuseppe Rossi) à la séance du Bureau politique du PCI du 7 octobre 1936, APC, 1358/204-5. 32. Du Rapport sur les activités des sections légales de mai à novembre 1936, du 7 octobre 1936, APC, 1358/ 274-81. 33. De la citation faite par Celeste Negarville Pour un mouvement italien de la jeunesse dans son intervention à la session du CC du PC de septembre 1936 dans «L Etat Ouvrier», a. X, n. 10, 1936. Dans Œuvres Rome vol. XXIII, p. 162. 34. APC, 1358/ 165. 35. Dans son discours au congrès de la scission, Terracini avait soutenu que l unité prolétarienne, il fallait également la faire avec les organisations catholiques qui avaient une fonction positive. Cfr. Compte rendu sténographique du XVII Congrès national du PSI, Rome 1921, pp. 142-43. 36. Cfr. En parlant avec Struzo, correspondance de Londres de Romano Cocchi dans «Le Cri du Peuple», 28 mars 1936. 37. La déclaration intitulée Les communistes et les catholiques italiens est publiée dans «L Etat Ouvrier» (a. X, n. 10, octobre 1936) et dans «L Unité» (a. XIII, n. 13. Le texte, avec d autres documents a été reproduit sous le titre Communistes et catholiques par Franco Ferri dans «Renaissance», a. XXIII, n. 8, 19 février 1966. 38. Dans une dépêche circulaire de Ciano aux ambassadeurs et aux légations, ainsi qu à la direction de la police politique du 25 juillet 1937, on signale la pénétration de cet appel considéré comme dangereux à cause de ses efforts de propagande à l intérieur du Royaume. ACS. Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A ; g. e r., 1920-45, (1937), K. I, b. 54. Fascicule «propagande communiste sous un angle apparemment religieux». 39. Le cas est dénoncé au préfet de Rovigo (lettre du 17 septembre 1936) sur la base d une dénonciation du directeur de l Académie des concordi(?) qui n avait pas manqué, tout d abord, de rappeler le jeune «parce qu il demandait à lire des livres à caractère éminemment anarchiste ou bolchevique»). Cfr. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1936), K. I, b. 29, fascicule «Rovigo». 40. Cfr. Ruggero Zangrandi Le long voyage à travers le fascisme, Milan 1962, p. 86. Cfr. Pp. 194-97 pour le cas de nombreux jeunes universitaires de ces années-là. 81

82 41. Dans son discours, Grieco cite à ce propos le poème d un jeune fasciste Le conte des Jeunes Exclus, de Fedia Gambetti comme «symptôme de l ivresse de l anéantissement». Gambetti raconte ensuite dans son intéressant livre de souvenirs avoir alors reçu d un ami le texte d un discours de Grieco et avoir apprécié «la surprenante connaissance de la situation réelle» mais il ignorait qu il s agissait d un document communiste. Cfr. Sur cette anecdote Ruggero Grieco Place aux jeunes, à Paris, aux éditions de Culture Sociale en 1936, maintenant dans Textes choisis par les soins de Enzo Modica avec une préface de Giorgio Amendola, I, Rome 1966, pp. 497-499 et FEDIA GAMBETTI Les années qui brûlent, Milan 1967, pp. 266-68. 42. Ruggero Grieco Place aux jeunes cit., p. 508. 43. Une note anonyme intitulée Le manifeste de la conciliation («Justice et Liberté», 4 septembre 1936, révèle que les communistes ne comprennent pas la nature du fascisme, singent les postions du PCF et commettent l erreur la plus grave en ressuscitant le dicianovisme fasciste «Croire qu il est possible de créer une fermentation révolutionnaire en Italie avec ces petits compromis et cette façon de faire écho aux paroles des fascistes est une erreur fondamentale». 44. Cfr. GIOVANNI LOMBARDI Dicianovisme retardataire dans «Le Nouvel Avanti!», 15 septembre 1936. On y accuse le PCI de faire sienne l idéologue petite-bourgeoise de la réconciliation. «Le populisme nouvellement forgé par le PCI ne nous convient pas, c est un élément de confusion». 45. Dans «Le Nouvel Avanti!» paraissent deux lettres «de l intérieur» dans les numéros des 28 novembre et 5 décembre 1936 signées respectivement «Arto» (Bartoli) et «Reani». En envoyant leurs textes au journal socialiste de Paris, Lucio Luzzatto les accompagne d une présentation politique des auteurs. Le premier est un étudiant qui vient d un milieu fasciste et qui s est rapproché du marxisme. Le second fait partie d un groupe de petits employés et d ouvriers qui se sont détachés, eux aussi, de la «gauche» fasciste et qui travaillent avec les socialistes de l intérieur. Cfr. La lettre de Maro (Luzzatto) d Italie, de novembre 1936 dans STEFANO MERLI La renaissance du socialisme cit., pp. 209-10. 46. Cfr. Le groupe rouge à la direction du PSI (D Italie novembre décembre 1936) dans STEFANO MERLI La renaissance du socialisme cit., pp. 202-5. Sur les contacts des communistes avec le groupe cfr. MARIO VENANZI Le procès Morandi dans Fascisme et antifascisme cit., I, pp. 260-61 dans «Groupe Rouge» p. 203. 47. Le 9 octobre, le Bureau politique du PCI écrit à la direction du PSI invoquant son intervention plus active en Italie sur la plate-forme établie par le Comité central communiste. Le PSI répond en notifiant qu il n accepte pas la formule de «réconciliation» et souligne qu il exige une opposition implacable : «L abîme idéologique, politique et social qui nous sépare du fascisme» («Le Nouvel Avanti!», 24 octobre 1936). Le Bureau politique du PCI répond, le 23 octobre par différentes accusations contre l Internationale socialiste et son antisoviétisme. Deux autres lettres sont échangées entre les organes dirigeants des deux partis le 27 octobre et le 2 novembre. Le PCI insiste sur la nécessité de conquérir «cette couche importante du fascisme qui n est pas enrégimentée de force, qui constitue la véritable ossature politique du régime fasciste, son lien avec les masses». La direction du PSI reprend la discussion dans une lettre du 10 novembre 1936 et soutient que l on peut parler aux masses sans tomber dans les «déformations idéologiques et politiques que vous essayez de mettre en circulation». (Cfr. «Le Cri du Peuple», 28 novembre). Le PCI, à ce moment-là renonce à répondre. Pour Morandi et Colorni, cfr. STEFANO MERLI La renaissance du socialisme cit., pp. 206-15. 48. Du rapport envoyé d Italie à la direction du PSI, le 2 décembre 1936 dans STEFANO MERLI La renaissance du socialisme cit., p. 215

Chapitre 6 Le début des procès de Moscou Sur les grands procès de l époque stalinienne qui commencent en 1936, on sait beaucoup et en même temps très peu de chose, de même que, d une manière générale, sur le cours et sur l ampleur de la répression menée à l encontre des dirigeants communistes, des militants et des masses, voire de populations entières. On sait beaucoup sur la base de Mémoires, riches et rendus plus dignes de foi par les révélations des sources soviétiques ellesmêmes depuis 1956 : des mémoires dus aux survivants, aux transfuges et à ceux qui ont été réhabilités, à des écrivains russes sur lesquels on s est basé, en Occident pour faire des reconstitutions historiques plus ou moins soigneuses (1). On n a pu obtenir aucune contribution de la part de l historiographie soviétique, la seule qui puisse vraiment éclaircir une série de points obscurs, et surtout, donner la mesure d ensemble d un phénomène qui a pris une grande ampleur. Bien que, à la tribune du XXe Congrès, Nikita Kroutchov lui-même, dans son fameux rapport secret, et d autres grands dirigeants du parti et de l Etat Soviétique, au XXIIe Congrès de 1961, aient rompu le silence avec des révélations sensationnelles sur les abus de pouvoir de Staline, sur les aberrations atteintes par des chefs des services de sécurité, par la violation répétée de la «légalité socialiste», et bien qu ils aient fourni plus d une occasion d approfondissements sérieux, par ailleurs indispensables, dans cette dernière décennie, les études souhaitées et les documents sur le sujet n ont pas été publiés. Bien au contraire, le sujet est redevenu intouchable et on a procédé à la réhabilitation des plus grands dirigeants bolcheviques incriminés et condamnés en 1936-38, Zinoviev, Piatakov et Boukharine. Si l historiographie soviétique s est tue, c est parce que l actuel groupe dirigeant soviétique a éloigné Kroutchov du pouvoir et a cru opportun de tendre un voile sur la période et sur les dégénérescences qu elle comportait. Ainsi, l histoire des dissidences à l intérieur du Parti communiste d URSS est restée une «histoire de conspiration dont nous ne pouvons prendre connaissance qu à travers la version qu en donne l adversaire victorieux (2) et, avec les années qui passent, les allusions de plus en plus générales aux «erreurs de Staline» et à ses abus n ont pas trouvé d autre explication historique que celle qui se rapporte aux dommages du soi-disant «culte de la personnalité». Et les sollicitations qui sont venues de l intérieur du mouvement communiste (il suffit de rappeler celle de Togliatti dans sa célèbre interview à «Nouveaux Arguments» en 1956) n ont pas trouvé de réponse positive. C est pourquoi il nous faudra partir de ce qui est connu. Ce sont les versions officielles elles-mêmes et avant tout la publication, en 1936-38 de larges comptes rendus des débats, dans les salles d audience, même s ils ne sont pas intégraux et des dépositions des accusés qui fournissent le point de départ de toute reconstitution historique, parce que c est de là que surgissent les plus grandes questions : fiabilité des accusations, valeur des confessions éclatantes et effets du procès, incidence de ces aspects sur la politique générale stalinienne de l époque, sur l histoire du Komintern, sur la conduite de la guerre d Espagne, sur tout le climat du communisme international. En fait, il faut tout de suite fixer un élément essentiel. A partir de ce moment-là, on va introduite dans la vie des partis communistes (du PC espagnol à ceux qui sont contraints à la clandestinité, dont les groupes dirigeants ressentent le plus les pressions russes pour une série de raisons objectives, à l ensemble du mouvement) quelque chose de beaucoup plus grave que le dogmatisme et de l intolérance qui caractérisent cependant le tournant de 1929-30, quelque chose qui entre en profonde contradiction avec le souffle nouveau de la politique des fronts 83

populaires, avec l exigence de l unité antifasciste, avec la plate-forme démocratique, commune maintenant aux socialistes et aux communistes. Et cette chose, c est l atmosphère d inquisition et de méfiance qui pénètre dans les différentes «sections nationales» (Dès 1936, tout le Comité central hongrois, avec à sa tête Bela Kun qui finira ses jours en prison, verra son autorité supprimée d autorité par l Exécutif de l Internationale (3) ), qui circule à leur direction, provoque de nouveaux déchirements et de nouveaux conflits, sinon immédiatement, un peu pus tard. La composante policière, la peur, le lynchage moral se déplacent du cas des exopposants russes, tous condamnés peu à peu, à ceux qui (tantôt connus, tantôt passés sous silence), sont les dirigeants des partis étrangers et certains des cadres internationaux qui vivent en URSS. En 1937 et 1938, la chasse au trotskisme caché devient une chasse aux sorcières. Avant tout contre les vieux bolcheviks, l un après l autre sur le banc des accusés, tous ceux qui composaient le Politburo au temps de Lénine (à l exception de Staline et de Trotski), les ex- premiers ministres, deux chefs de l Internationale communiste, le chef de l Etat- major général et les commandants de tous les principaux districts militaires, deux chefs de la police, Jagoda qui dirige le procès des «16» et Ezov qui le remplacera au moment le plus dur de la terreur, presque tous les ambassadeurs soviétiques en Europe et en Asie. Dans quelle mesure la répression a-t-elle une incidence, même sur les cadres formés par Staline, dans un parti largement et plusieurs fois épuré au cours des années 1931-34, de ces cadres qui ont dirigé l Etat au cours de la gigantesque œuvre d industrialisation, au cours du premier Plan quinquennal ou de la réalisation de la collectivisation dans les campagnes, c est ce qui est condensée par Kroutchov dans un rapport secret au XXe Congrès, avec les chiffres de 1018 arrestations sur 1966 délégués au XVII Congrès du PCUS de 1934. Des membres du Comité central élus à ce même congrès (71 membres effectifs et 68 candidats), 10 sont éliminés en 1936 et 98 arrêtés et éliminés, eux aussi, dans leur plus grande partie en 1937-38. Une répression particulièrement violente et massive se déchaîne dans l armée (où on a parlé de 35.000 officiers supprimés ou déportés). Sur l étendue de la terreur qui s est abattue sur les communistes étrangers résidant en URSS ou ailleurs, il n existe pas de chiffres fiables (et nous dirons plus loin ce qu il en est des militants italiens). Le fait est que l été 1936 marque le début d une vague de répression, avec justement le procès de Zinoviev et de Kamenev et ce n est qu à la fin de 1938 que la vague semble s éteindre (il y aura d autres répressions au cours de l après-guerre, et peut-être plus sanglantes sur le plan des masses, avec la déportation de populations entières). Parce que la situation économique s améliore et parce que toute survivance d opposition active a été brisée, 1935 et la première moitié de 1936 devraient être une période au cours de laquelle les caractères les plus durs du régime stalinien tendent à s atténuer. Ce n est pas par hasard que l on élabore une nouvelle Constitution qui sera lancée à la fin de 1936, à laquelle collaborent deux hommes qui comparaîtront, par la suite, comme principaux accusés aux procès de 1937-38, Boukharine et Radek. La nouvelle Constitution, bien qu elle confirme dans sa structure un pouvoir basé sur un parti unique, veut étendre les droits démocratiques du peuple (suffrage universel, vote secret) et donner une série de garanties pour les libertés civiles (de presse, de parole, de réunion et même de manifestations publiques). L affirmation sur laquelle se base la Constitution est que l URSS est désormais un pays socialiste, qu il a réalisé le socialisme. La «Constitution stalinienne» de 1936 est, à la lettre, une constitution démocratique en tant que telle, louée en toute bonne foi par les communistes (également italiens, évidemment) (4) mais accueillie également avec une grande faveur dans les différents milieux sociaux-démocrates et libéraux européens. Mais de tels droits restent sur papier et même au cours des mois pendant lesquels la Commission pour l élaboration de la Constitution est au 84

travail (et son engagement se reflète dans la presse), Staline prépare le premier Grand procès. Pour quelle raison Staline l orchestre-t-il? Est-ce que ces raisons peuvent être séparées de celles qui vont provoquer les répressions ultérieures? Probablement pas, même s il se peut que peu à peu surgisse à l intérieur même du parti ainsi que dans l armée, une opposition que le dictateur lui-même sera contraint, par la dynamique de la terreur, d éteindre avec par les mêmes moyens. De toute façon, de nombreux observateurs penchent pour l explication suivante : depuis 1935-36, Staline veut fondamentalement se débarrasser de tout opposant, pour conjurer le plus possible les contrecoups, sur le plan interne, d une guerre mondiale imminente. Un des spécialistes les plus sérieux du parti soviétique, Schlesinger a écrit : la perspective de la guerre, proche désormais, l a peut-être conduit à chercher à éliminer depuis de début les opposants qui auraient pu se servir de défaites militaires comme d une occasion de prendre le pouvoir. D un tel point de vue, seuls les opposants morts étaient en sûreté : il est peu probable que Staline ait jamais eu l intention de limiter le procès à l élimination des zinoviévistes, un groupe totalement sans influence, bien que l on puisse tant bien que mal le considérer comme impliqué dans le seul épisode terroriste qui se soit produit depuis lors (5). D autre part, Staline ne partit certainement pas avec l intention d envoyer à la mort la majorité des membres du Comité central et quasiment tout le commandement suprême de l armée. Si les choses en sont arrivées au point que nous connaissons tous, ce peut être dû aux tentatives d autodéfense (pas nécessairement illégaux en ce qui concerne les membres du Comité central), faits par de hauts fonctionnaires du parti et de l Etat et par les hauts officiers de l armée dès qu il devint clair que Staline avait pour cible beaucoup plus de personnes que celles impliquées dans l assassinat de Kirov (6). C est également l avis de Deutscher qui n acceptait pas l opinion, avancée par les observateurs et les politiciens, selon laquelle les hommes de la vieille garde bolchevique condamnés devaient être les boucs émissaires des insuccès économiques. Deutscher note que les conditions économiques marquent une nette amélioration justement au cours des années de procès. Le véritable but, beaucoup plus profond de Staline étaient de détruire les hommes qui représentaient la possibilité d un autre gouvernement, d un gouvernement différent du sien. Il est naturellement possible de trouver dans les écrits de Staline, une confirmation explicite de son dessein. Mais la meilleure explication de son attitude se trouve dans les phases antérieures de sa carrière, dans l atmosphère des procès et de leurs conséquences (7). Le procès de Zinoviev et de Kamenev arrive après l entrée des troupes allemandes en Rhénanie, les autres procès sont préparés et ont lieu après la passation du pacte antikomintern au cours de la guerre d Espagne au moment où Hitler se prépare à occuper l Autriche. Et il s agit d une période au cours de laquelle les puissances occidentales mènent une telle politique de conciliation envers le nazisme, que la peur de Staline que la France et l Angleterre couvent le projet de diriger la furie hitlérienne contre la Russie est pleinement justifiée.. Est-ce véritablement la raison prédominante? N existe-t-il pas des raisons plus immédiates (sans vouloir carrément considérer Staline comme un despote suspicieux et même fou qui met en route un processus croissant de tyrannie en faisant le vide autour de lui) (8)? Il faut obligatoirement poser le problème dans le cadre d une période, d un moment où l autorité et le pouvoir de Staline sont immenses et où le Parti bolchevique s est profondément modelé dans un sens autoritaire et bureaucratique, où sa tendance à aborder les difficultés et les problèmes politiques par des mesures de répression est désormais bien installée. Sur 85

l ensemble de ces difficultés politiques, nous ne possédons que des conjectures. Mais il est significatif que Palmiro Togliatti (qui à l époque vivait depuis deux ans à Moscou) ait pu insister sur un mécanisme de causalité qui ait son origine précisément dans des «difficultés de type nouveau». Après le XXIIe Congrès du PCUS, au CC du PCI, Togliatti dira, par exemple : Après ce qui a été dit au XXIIe Congrès, il faut prendre comme point de départ et d un tournant vers les déformations successives, le ténébreux crime contre Kirov. Nous sommes en 1934 quand, malgré un certain degré de tension économique persistant, l Union Soviétique peut se vanter devant le monde entier du succès du premier Plan quinquennal et de la collectivisation de l agriculture. Comment a-t-il été possible, précisément à ce moment-là que surgisse la criante contradiction d une action qui partait du sommet du parti pour violer, nier, détruire la légalité socialiste? Il faut admettre que justement à ce moment-là surgirent, sur la basse même des succès, des contradictions objectives et des difficultés de type nouveau que la direction stalinienne ne parvint pas à comprendre et pensait pouvoir résoudre en instaurant un régime de suspicion et de répression injuste (9). Toujours après le XXIIe Congrès, Gomulka a donné une interprétation proche de celle de Togliatti. Dans un discours, à la fin de 1961, le secrétaire du parti polonais insistait sur la corrélation directe entre la répression dans les campagnes au cours de la collectivisation forcée et les arbitraires ultérieurs selon une «dynamique des abus». Comme conséquence de la résistance des koulaks qui prend de vastes proportions et des formes impitoyables dans les campagnes, y compris le sabotage, les détournements et les assassinats, se développe une action de répression de la part les organes du pouvoir d Etat... La mesure de la répression de la part d un Etat de dictature du prolétariat doit être proportionnelle à l action contre-révolutionnaire, elle doit frapper les ennemis, mais pas de manière aveugle. Malheureusement, ces limites furent violées par les organes appelés à lutter, sous le contrôle et l ordre de Staline, contre les ennemis et contre l activité contrerévolutionnaire. Je crois qu ils ont commencé à violer leurs pouvoirs précisément au cours de la période de collectivisation de l agriculture soviétique. C est de cette époque que date le début d un processus d abus croissants et de violation de la légalité socialiste, la mise en place d une atmosphère de peur et la naissance, sur ce terrain, du phénomène du culte de la personnalité (10). Certes, il est un fait que, en même temps que «l ouverture» dont l élaboration de la Constitution constituait un prélude, non seulement l appareil policier (NKVD) se développait et était doté de pouvoirs discrétionnaires très larges, mais les associations comme celle des Vieux Bolcheviks, des anciens persécutés du tsarisme (et également celles des étrangers victimes du fascisme) étaient dissoutes, indiquant ainsi la direction dans laquelle seraient portés des coups de la répression future. Zinoviev et Kamenev sont en prison depuis 1934. Ils ont été condamnés en janvier 1935, l un à 10 ans et l autre à 5 ans (et par la suite à 5 ans de plus), en tant que «responsables idéologiques» de l assassinat de Kirov (l auteur de l attentat, Nicolaïev, a déjà été exécuté). Ils sont maintenant ramenés sur le banc des accusés avec 14 autres accusés qui forment un groupe très hétérogène. Les zinoviévistes sont, avec les deux dirigeants Gregori Evdokimov et, Ivan Bakaev, Isaac Reingold, dirigeant syndical et Richard Pickel, un auteur dramatique. A côté d eux comparaissent d anciens trotskistes comme le vieux bolchevik Smirnov, Sergeï Mrakovski, Vagarcak, Tervagonian (un jeune journaliste), Efim Dreitzer, officier de l Armée rouge, Edward Holzman, ainsi que des personnages assez équivoques comme Valentin Alberg, Konon Berman-Jurin, Fritz David Maisiev et Nathan Lure, ancien 86

agent du NKVD qui sont maintenant dénoncés comme agents de la Gestapo (11). Et tous, sauf Smirnov ont donné de larges confessions à l instructeur, mais seulement quelques jours avant le procès, en juillet 1936. Les interrogatoires ont duré des mois et des mois et nous savons, sur la base de révélations que firent plus tard les militants communistes des autres pays, broyés par la même machine (12) ainsi que par les déclarations de Kroutchov (13) qui dit que les confessions ont été arrachées par des méthodes coercitives dans lesquelles se sont mêlées à la violence physique (outre les coups, on utilise le système qui consiste à ne laisser l accusé ni dormir ni s asseoir pendant des jours et des nuits entières) les pressions psychologiques les plus diverses. La menace de représailles sur les familles s accompagne de la promesse de laisser la vie sauve à ceux qui donnent la plus large confession (14) et même la demande de rendre par cet acte d autodénigrement, un dernier service à la cause de la révolution à laquelle ils ont voué leur vie (15). Le procès commence le 19 août 1936 devant le Tribunal militaire de la Cour suprême d URSS. Les 16 sont accusés de faire partie d un groupe contre-révolutionnaire qui a, entre autre, armé la main de l assassin de Kirov et qui vise aussi à supprimer d autres dirigeants, parmi lesquels Staline lui-même. Leur activité terroriste aurait été menée en contact étroit avec Trotski. Au cours de l instruction, les accusas ont confessé leurs crimes orchestrés à partir de 1932, pour profiter des difficultés économiques. Kamenev aurait déclaré à l instruction que l assassinat de Staline devait servir à provoquer la confusion dans la direction du parti et du gouvernement et à amener les organes dirigeants à transiger avec Trotski, Zinoviev et Kamenev. Ce serait Zinoviev personnellement qui aurait donné à Bakaev, en 1934, l ordre formel d assassiner Kirov. Quelle valeur peuvent avoir de tels chefs d accusation? Il ne semble pas faire de doute, dans l état actuel des choses (il suffit de penser que Kirov, selon Kroutchov a peut-être été fait assassiner par Staline ou par un de ses proches (16)) que les accusations de complot de cette portée aient été fausses. Après le crime Kirov, aucun acte «terroriste» ne peut être cité. D ailleurs, à part la «preuve» des confessions, aucune autre preuve vérifiable par une procédure normale, légale, ne fut jamais produite et certains détails furent inventés à partir de là (17). Peut-on également affirmer que les anciens opposants, en particulier les trotskistes, ne continuaient pas à représenter une instigation au désaccord ou à un rassemblement de mécontents dans le parti et en dehors? Aujourd hui il est vraiment aussi impossible de l exclure que de l admettre (18). De toute façon, quand le procès a lieu, le fait retentissant qui frappe tout le monde est la confession. On fait également assister à l audience des représentants d usines de Moscou qui entendent sortir du banc des accusés, une suite de récits hallucinants sur les intentions criminelles et sur les complots antisoviétiques organisés par le «groupe trotskiste». L accusateur public, Vychinski, les martèle de questions et d accusations et ils n hésitent pas à reconnaître le tout. Voici un extrait de l interrogatoire de Zinoviev : Vychinski : Quand fut organisé le centre terroriste Trotski-Zinoviev? Zinoviev : Au cours de l été 1932. Vychinski : Au cours de quelle période fut-il actif? Zinoviev : pratiquement jusqu en 1936. Vychinski : Comment se manifestait son activité? Zinoviev : Son activité consistait essentiellement en préparation d actes terroristes. Vychinski : Contre qui? Zinoviev : Contre les dirigeants. Vychinski : Cela signifie contre les camarades Staline, Vorochilov, Kaganovitch? Est-ce que votre Centre a organisé l assassinat de Kirov? 87

88 Zinoviev : oui, c est notre centre (19). Kamenev, tout comme Zinoviev, confesse avoir nourri un plan monstrueux de terrorisme pour s emparer du pouvoir et rappeler Trotski. Et pour quelles raisons et dans quel but? C est Kamenev qui donne la version la plus infamante à l audience du 20 août : Pour renverser la direction du parti qui avait conduit le pays à travers les étapes les plus difficiles, à travers l industrialisation et la collectivisation, nous ne pouvions plus compter sur de graves difficultés internes. Il ne nous restait alors que deux voies possibles : ou bien liquider notre lutte contre le parti, honnêtement et radicalement, ou bien continuer cette lutte, mais sans pouvoir compter sur aucun soutien des masses, sans nous appuyer sur une plate-forme politique, sans avoir de drapeau, c est à dire en ayant recours au terrorisme politique. C est cette seconde voie que nous avons choisie. Cette décision nous fut dictée par une rancœur sans limite contre la direction du parti, par la soif de ce pouvoir auquel nous avions goûté un moment et duquel on nous avait éloignés en vertu de l évolution historique (20). L autoflagellation ne connaît pas de limites. Zinoviev en arrive à dire que sa perfidie est allée jusqu à envoyer, après l avoir assassiné, son «Souvenir de Kirov» à publier dans la «Pravda». Il jette aussi une sombre lumière de complicité sur les «droitiers» comme Boukharine et Tomski (qui se donnera la mort) et parle de ses professions de foi au parti prononcées en 1933, comme d une pure trahison. Zinoviev affirme que l intermédiaire avec Trotski était Lure et que l on reconnaissait en lui, non seulement le trotskiste, mais le fasciste. «Nous devions employer tous les moyens quand bien même ce seraient des moyens fascistes». Les autres accusés se comportent d une manière analogue, décrivant, même si c est d une manière tout à fait générale, des entrevues, des rencontres, des préparatifs d attentats terroristes avec bombes et fusils etc... etc...le réquisitoire du procureur Vychinski est de ceux qui se prononcent contre des «chiens enragés, monstres de perfidie et d abjection». La justification «théorique» a déjà été donnée par Staline, que Vychinski cite explicitement du texte de son rapport, en janvier 1933 : Il faut garder à l esprit que l accroissement de la puissance de l Etat soviétique augmentera la résistance des derniers résidus qui étaient en train de s éteindre. Justement parce qu ils sont en train de s éteindre et qu ils sont arrivés à leurs derniers jours, ils passeront d une forme d attaque à une autre, encore plus violente en faisant appel aux couches arriérées de la population et en les mobilisant contre le pouvoir soviétique. Il n y a pas de bassesse ni de calomnies dont ces «ex» ne se soient servis contre le pouvoir des soviets, autour desquelles ils cherchent à mobiliser les éléments les plus arriérés. C est sur cette base que des groupes ou partis contre-révolutionnaires qui ont été battus, les socialistes-révolutionnaires, les mencheviks, les nationalistes bourgeois du centre et de la périphérie peuvent vivre et reprendre une activité contre-révolutionnaire, de l opposition trotskiste à l opposition de droite. Certes, la chose n est pas terrible. Mais il faut tenir compte de tout cela si nous voulons en finir rapidement avec ces éléments, et sans grand sacrifice (21). Il faut garder à l esprit ce prétexte idéologique. Celui-ci, repris plus nettement en 1937 (22) servira de couverture, non seulement à la répétition des procès mais aux arrestations sans discrimination auxquelles s adonnera Staline. Et il sera également utilisé pour empoisonner l atmosphère dans les autres partis communistes, dans lesquels s insinuera l obsession de la «vigilance». En attendant, il faut noter la construction du discours de Vychinski qui sera la base de toute la propagande communiste. Le réquisitoire est uniquement basé sur les

confessions, considérées comme une preuve inattaquable (23). Et l on en distingue nettement les piliers : Il y a d une part l image que les accusés ont donnée d eux-mêmes comme aventuriers privés de tout sens moral, abjects, disposés à lutter non tellement pour faire triompher la ligne politique opposée à la «direction du parti», que dans un but de pouvoir, quasi-démoniaque, contre l Etat soviétique, contre son peuple, contre les conquêtes du socialisme. D autre part il y a l encadrement de la conjuration intérieure dans l offensive internationale du fascisme et du nazifascisme. Les zinoviévistes sont assimilés aux trotskistes et se confondent avec eux. Les trotskistes sont assimilés aux fascistes impérialistes. Trotski est donc un agent international du fascisme, de Hitler et de Mussolini. La différence entre agent «objectif» et agent «direct», actif, conscient, commence à s estomper. Dans le procès, les accusés seront rapidement définis comme des agents et des espions des puissances impérialistes. De toute façon, depuis octobre, on appelle déjà Trotski «l ennemi juré» non seulement de l URSS mais de la liberté de tous les pays et de la paix. Vous, s exclame Vychinski à la fin de sa plaidoirie, tourné vers les accusés, le 21 août, vous êtres une poignée de véritables contre-révolutionnaires, les représentants de l avantgarde contre-révolutionnaire internationale. Vous vous êtes levés contre la liberté et le bonheur des peuples... Nous avons devant nous des criminels dangereux, invétérés, féroces, impitoyables pour notre peuple et notre idéal, pour les chefs du pays soviétique, les chefs des travailleurs du monde entier (24). Après que Vychinski ait demandé la peine de mort par fusillade pour tous les accusés, on leur redonne la parole. Avec leur dernière déclaration on peut compléter le tableau déjà esquissé auparavant. Kamenev confesse qu il a mené une lutte contre le parti depuis dix ans et il ajoute que ce n est pas par hasard que l on peut mettre à ses côtés et à ceux de Zinoviev, de Evdokimov, des émissaires des puissances étrangères. «Nous avons servi le fascisme, nous avons organisé la contre-révolution contre le socialisme. Nous avons préparé la voie aux partisans de l intervention contre l URSS. C est là la voie que nous avons choisie, c est cela l abîme de trahison où nous sommes tombés».c est à Zinoviev que revient, dans le concert des accusations, de mettre au plus haut de l échelle des crimes, Léon Trotski. Je veux dire, une fois encore, dit Zinoviev, que je me proclame entièrement et totalement coupable. Je suis coupable, après Trotski, d être le second organisateur du bloc trotskiste-zinoviéviste qui s était posé comme objectif d assassiner Staline, Vorochilov et d autres dirigeants du parti et du gouvernement... Mon bolchevisme avarié a dégénéré en antibolchevisme et, à travers le trotskisme, je suis arrivé au fascisme. Le trotskisme est une variante du fascisme. Et le zinoviévisme, une variante du trotskisme (25). C est la dernière formule, tragique, forcée, employée par l ancien président de l Internationale communiste, déjà si fertile en théorisations. Les déclarations des accusés sont toutes sur le même ton. Smirnov et Ter Vaganian, maudissant Trotski «l ennemi», Holzman affirme que tous les accusés sont une bande d assassins fascistes et que pour sa part, il ne réclame aucune indulgence. Lure ajoute qu il regrette trop tard ce qu il a faut. Evdokimov, à son tour, trouve que «Nous ne nous distinguons des fascistes que parce que nous sommes pires qu eux». Le verdict, lu par le président du collège militaire du Tribunal suprême, V. V. Ulrich, à 2h30 du matin du 24 août, condamne tous les soi-disant accusés à la peine de mort par fusillade et à la confiscation de leurs biens. Trotski et son fils Sédov «maintenant à l étranger, sont passibles d arrestation immédiate et de comparution devant le même tribunal dès qu ils seront découverts sur le territoire de l URSS». La sentence est exécutée immédiatement. Dans les journaux soviétiques, dans ceux du Komintern, apparaissent, à côte des chroniques 89

du procès, des commentaires écrits par des hommes qui essaient peut-être aussi de conjurer la tempête qui s approche au-dessus de leur tête et qui dans un ou deux ans comparaîtront à leur tour sur le banc des accusés. Il y a Radek, Piatakov, Rakovski, Preobrajenski, Antonov- Ovseenko. Karl Radek, ancien ami et collaborateur de Trotski, traite celui-ci «bandit sanguinaire» et assure qu il n échappera pas au jugement du prolétariat mondial. Rakovski, en sa qualité d ancien membre de l opposition, exhorte tous ses amis, en URSS et à l étranger à s éloigner de Trotski «dont les mains sont salies par le sang de Kirov». Preobrajenski, pour sa part, considère comme le plus grand crime des conspirateurs, maintenant démasqués, d avoir «cherché à frapper Staline, le continuateur de l œuvre de Lénine, l organisateur et l inspirateur de toutes nos victoires, le plus grand home de notre époque» et il souhaite à Trotski «chien enragé du fascisme, le sort misérable qu il mérite» en maudissant «trois fois» son passé honteux (26). Comme nous le savons, Trotski se trouve en Norvège pendant le procès. Voici comment son biographe décrit l exilé au cours de ces journées : Du 9 au 24 août, il écouta les comptes rendus, l oreille collée à l appareil radio comme par le passé. Heure après heure, il en absorbait l horreur tandis que le ministère public, les juges et les accusés jouaient une comédie tellement hallucinante de sadomasochisme que cela dépassait toute imagination humaine. Il apparaissait depuis le début que les têtes des soidisant accusés et avec elles, celle de Trotski et de Leva (son fils) étaient en jeu. Le pire c était la manière dont les accusés étaient traînés dans la boue et obligés d aller vers la mort à travers des dénonciations et des rétractations abjectes et écœurantes (27). Trotski donna une série de déclarations aux journaux dans lesquelles il démentait les accusations formulées contre lui, relevant la manière dont aucune preuve concrète n avait été montrée au procès. Mais, suite à la démarche du gouvernement soviétique, le gouvernement norvégien invita l exilé à s abstenir de «toute interférence avec les événements politiques des autres pays» et le plaça en état d arrestation chez lui. Trygne, le président du Conseil norvégien, craignait peut-être des représailles économiques de la part des Soviétiques. En fin de compte, la réaction internationale apparaît beaucoup plus faible que ce que peut supposer celui qui, aujourd hui relit les actes du procès avec la conviction qu il s agit d un tas de mensonges construit par la torture et l anéantissement psychologique des accusés. L attitude de ceux-ci semble plutôt à de nombreux observateurs de l époque, un vaste «mystère slave» auquel on attribue toute l irrationalité et la violence des accusations et des auto-accusations. Il y a, naturellement, des protestations, en particulier de la part des représentants de la IIe Internationale même si les commentaires et l attitude de la grande presse semblent peu nombreux et réticents. Les journaux italiens, occupés à glorifier les manœuvres militaires en cours, en présence du roi et du duce «qui vivent la vie intense des troupes dans le camp», relèguent l événement dans les pages intérieures et s occupent de donner l image d une Russie plongée en plein chaos. La presse fasciste ne se prononce pas sur la fiabilité des accusations. Il lui semble plus productif, sur le plan propagandiste de montrer que le génie des bolcheviks peut bien produire des traîtres et des espions tout autant que des bourreaux de la vielle garde léniniste. En fait, on minimise les démentis de Trotski. Les journaux socialistes et démocratiques, anglais et français, ne cachent pas leur scepticisme et leur réprobation mais il ne faut pas oublier que la situation internationale est dominée par les événements d Espagne, comme terrain général de lutte entre le fascisme et l antifascisme si bien que, de Blum aux travaillistes anglais, toute la gauche sait combien il est essentiel de ne pas briser le Front populaire, l alliance anti-hitlérienne pour un événement qui semble, somme toute, un nouveau chapitre obscur de la vieille querelle entre staliniens et trotskistes. Même s il est plus averti, l inquiétude est la même pour l antifascisme italien. 90

Cependant, dans le «Nouvel Avanti!» paraît un éditorial qui révèle le malaise suscité par la lecture du procès et par sa conclusion : Quant à nous, disons que nous ne pouvons pas comprendre que l on condamne à être fusillés 16 militants, pour avoir seulement préparé des actes terroristes... Nous ne pouvons pas comprendre que le régime qui se dit désormais consolidé, ait besoin de répondre par des actes de terrorisme judiciaire à un terrorisme présumé, même s il a été avoué, et qui n avait pas eu un commencement d exécution. Nous ne pouvons pas croire que les camarades de Lénine, dans le premier Comité de la révolution d Octobre, soient tous des agents de Hitler (28). Comme on le voit, le commentaire socialiste n arrive pas non plus à nier catégoriquement que des propositions terroristes aient été formulées. Il pose en tout cas la question politique du trotskisme : Nous n avons aucune sympathie pour le trotskisme et encore moins pour les trotskistes, mais cela ne nous empêche pas d affirmer qu un mouvement ne se liquide pas avec 16 ni 32 morts par fusillade. Ceux qui se réclament du marxisme savent que le terrorisme ne sert ni à abattre un régime ni à casser un mouvement. Et si l attentat contre Staline est une folie, les exécutions de Moscou sont une erreur et une faute. Par-dessus tout, les 16 cadavres de Moscou sont jetés au travers de l unité internationale. Peu après que les 16 aient été fusillés, avec Jdanov, secrétaire de l organisation de Léningrad (Kroutchov l est pour celle de Moscou), Staline adresse un télégramme aux autres membres du Politburo qui propose de manière urgente le remplacement de Jdanov au Commissariat des Affaires de l Intérieur par Ezov (devenu subitement un homme de premier plan dans la hiérarchie soviétique), étant donné que le premier s est réveillé «en retard de 4 ans sur les critères utilisés pour démasquer les contre-révolutionnaires». Dans les procès à venir, les accusés seront des criminels ayant avoué, non seulement avoir conspiré pour renverser le gouvernement et la direction du parti, mais être dans un complot avec l étranger, avec le fascisme international, avec les services d espionnage des différents pays. Ce sera le saut qualitatif invoqué. Mais, comme on l a vu avec le procès des 16, on a déjà mis l accent sur la connivence entre le fascisme et le trotskisme. Typique à ce propos, un article de Togliatti sur l enseignement du procès de Moscou qui paraît dans la revue du Komintern et relie étroitement l activité du «centre trotskiste» démasqué en Russie à l action de provocation à la guerre et au coup d Etat en Espagne. Si bien que le procès et les condamnations sont compris comme «un acte de défense de la démocratie, de la paix, du socialisme et de la révolution». La réaction de la IIe Internationale est interprétée comme une tentative de ses dirigeants pour frapper le front populaire français et espagnol. Le jugement de Togliatti sur le trotskisme comme «agent du fascisme dans la classe ouvrière» est très net : La secte contre-révolutionnaire des trotskistes dirige ses activités dans trois directions principales. Avant tout, elle essaie par tous les moyens de rompre les liens les plus étroits qui unissent le prolétariat de l Union Soviétique à la classe et aux masses populaires des pays capitalistes. En second lieu, elle tente par tous les moyens d empêcher la réalisation de l unité de la classe ouvrière dans la lutte contre l ennemi fasciste et pour la défense de la paix, en faisant partout un travail de division, de désagrégation et de dispersion des forces ouvrières... En troisième lieu, elle cherche par tous les moyens à empêcher que se rassemblent autour de la classe ouvrière, les grandes masses populaires, les forces progressistes et antifascistes de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, ce qui est pourtant une des conditions décisives de la lutte victorieuse contre le fascisme (29). 91

Togliatti ajoute aussi que les trotskistes collaborent souvent avec la police fasciste et cite quelques cas dans différents pays (et entre autre, celui d un dirigeant communiste italien, Camillo Montanari, tué à Paris en 1934 par un «provocateur» lié aux groupes trotskistes). La lutte contre le trotskisme doit donc être considérée comme un devoir essentiel de l avantgarde révolutionnaire. Tout le mouvement ouvrier, toutes les organisations de la classe ouvrière doivent se débarrasser et pour toujours, radicalement, des bandits qui s insinuent dans leurs rangs pour glisser des directives et des mots d ordre du fascisme, pour accomplir le mandat de l ennemi de classe. La classe ouvrière ne pourra pas battre ses ennemis si elle garde en son sein les agents que l ennemi lui envoie (30). En Espagne, l attitude des communistes envers les trotskistes ou supposés tels, sera une application de cette consigne que le Komintern donne avec beaucoup de vigueur à toutes ses sections. Et elle sera d autant plus nourrie que la répression se déchaîne en URSS, et, de leur côté, Trotski et ses adeptes accentueront leur opposition, déjà manifeste, aux fronts populaires, en France et en Espagne. Quand Togliatti écrit son article sur les enseignements du procès de Moscou, est-il vraiment convaincu de la culpabilité des accusés? Est-ce-que les dirigeants communistes à Paris et les militants dans le pays en sont convaincus? La question a été posée en 1956, après le XXIe Congrès du PCUS à Togliatti et voici ce qu il a répondu : Les dirigeants communistes n avaient aucun élément qui leur permît de douter de la légalité des jugements, surtout parce qu ils savaient que les anciens groupes d opposition, battus politiquement parmi les masses (les trotskistes et les droitiers) n étaient pas opposés à poursuivre la lutte par des moyens terroristes et c était également le cas en dehors de l Union Soviétique (en 1934, à Paris, un de nos meilleurs militants, Camillo Montanari, de Reggio Emilia a été tué de sang-froid par un trotskiste. Il y a eu d autres cas semblables ailleurs). Le fait que tous les accusés se soient confessés suscita sans doute la surprise et également des discussions entre nous, mais rien de plus. Et d ailleurs, nous ne voyons pas encore clairement si les accusations de violation de la légalité et l application de méthodes d instruction illégales et moralement répugnantes qui sont faites à présent s étendent sur toute la période des procès ou seulement à une période déterminée, plus récente que celle dont j ai parlé. Pour les procès du début, ceux dont nous avons pu nous occuper, parce que les suivants ne furent pas publics pour la plupart, mon opinion est aujourd hui qu il existait un ensemble de deux éléments : les tentatives des opposants de conspirer contre le régime et d accomplir des actes terroristes et l application de méthodes d instruction illégales, moralement condamnables. La première chose n atténue pas la gravité de la seconde, naturellement (31). Donc, vingt ans plus tard, Togliatti était toujours d avis qu il y avait alors des tentatives de conspiration. Et il n eut pas l occasion de revenir plus directement sur le sujet. Mais après la XXIIe Congrès, à la suite de nouvelles déclarations de Kroutchov et des dirigeants soviétiques, le secrétariat du PCI dirigé par lui, rédige un document dans lequel on parle d une dégénérescence de la lutte juste et motivée contre les oppositions trotskistes et où l on insiste sur le fait que «la tendance à considérer que toutes les difficultés sont toujours dues au sabotage ou à l œuvre de l ennemi de classe et des groupes contre-révolutionnaires est particulièrement grave (32)». 92

Nous savons peu de choses sur la réaction du Centre externe italien de Paris en 1936. On trouve plutôt dans les procès-verbaux une allusion à l écho des événements en Italie. Il semble vraisemblable qu aucun doute n ait été soulevé de la part des dirigeants qui s inquiétaient de la propagande adverse qui pouvait semer des doutes dans l esprit des militants qui vivaient en Italie. Tuti (Martini) en parle au BP en ces termes : Position des camarades sur le procès de Moscou. On a besoin de matériel de clarification et d informations pour mieux combattre les positions erronées. Mais dans l ensemble, on approuve les méthodes énergiques et salutaires des dirigeants de l Union Soviétique (33). Par contre Sereni, parlant de l état d esprit des intellectuels, souligne la dangereuse influence que le trotskisme exerce sur eux, encouragée par le régime fasciste qui laisse circuler les écrits de Trotski et de l ancien communiste allemand Arthur Rosenberg qui donne une version de l histoire du bolchevisme comme étant en régression croissante (34). Quant aux travailleurs, la police italienne intercepte une lettre de l intérieur qui montre de la perplexité : De nombreux camarades disaient : mais pourquoi est-ce qu on fusille des éléments comme Zinoviev? etc... Même s ils avaient des conceptions différentes de celles de Staline il est politiquement inopportun de fusiller des hommes de la capacité de Zinoviev et Kamenev et ainsi de suite. D autres, influencés par la campagne fasciste, disaient que Zinoviev et compagnie étaient de vrais révolutionnaires. Mais il faut reconnaître qu il y a eu une prompte réaction de la part des camarades plus préparés qui ont réussi à éclairer et à persuader une grande partie des ouvriers du bien fondé de la mort par fusillade des chefs trotskistes. L argument le plus décisif et le plus persuasif a été que les chefs trotskistes se sont alliés dans la lutte contre l Etat soviétique et ses dirigeants avec les nazis allemands, avec les pires ennemis des travailleurs (35). Aucune réaction parmi les dirigeants communistes emprisonnés en Italie n est signalée au Centre. Il faut garder à l esprit que pour le moment, la plus grande partie d entre eux est encore enfermée dans le pénitencier. En 1937, quand ils se retrouvent dans les îles de déportation, des discussions s enflamment (et on y fera allusion en reparlant de l influence trotskiste sur les jeunes). Cependant, il ne semble pas qu il y ait de déclarations fracassantes après le premier procès. Même si du côté des socialistes on est extrêmement prudent dans les jugements, on a peur que la question du procès ne devienne un motif de divergence et plus encore de rupture dans la lutte commune contre le fascisme. Tandis que de semaine en semaine, l Espagne tend à absorber toutes les énergies et à ranimer les espoirs du mouvement démocratique et ouvrier, on peut facilement supposer comment, même si la perplexité et les doutes planent sur la conscience de chaque militant, on ne manifeste rien dans le camp communiste.. Il ne faut pas oublier que le prestige de l Union Soviétique est maintenant plus fort que jamais, que la confiance placée en elle et en son chef est absolue de la part des communistes qui voient dans les positions anti-unitaires prises par le trotskisme en France et en Espagne, au-delà de la crédibilité de telle ou telle accusation au procès, la meilleure preuve de la nécessité de combattre le trotskisme tout aussi durement que le fascisme. Il faut voir justement la coïncidence entre les directives du Komintern reprises par Togliatti et «l argument décisif» que les communistes du pays les «plus préparés» emploient pour convaincre ceux qui doutent, les incrédules. 93

Notes du chapitre 6 1. Rappelons, parmi toutes les reconstitutions historiques, celle de ROBERT CONQUEST La Grande terreur, Milan 1970, qui fournit également une importante bibliographie sur le sujet à laquelle nous renvoyons le lecteur. Conquest a tendance à accepter certaines sources très douteuses, mais il montre en même temps, malgré les réticences et des points restés obscurs comment, au cours de la période kroutchovienne, il y a eu un vaste mémoire soviétique en particulier de la part des militaires, sur les persécutions et les arbitraires de 1936-39. Comme l observe Leo Vibiani («L'Express», 24 mai 1970) «Il est probable que tant que les gouvernants de l URSS n auront pas fait de nouvelles révélations sur les grandes purges de la période stalinienne, le livre de l Anglais Robert Conquest restera un ouvrage fondamental sur le sujet». 2. RUDOLF SCHLESINGER Le Parti communiste d URSS, Milan 1962, p. 250. 3. Cfr. ENZO SANTARELLI Bela Kun, un révolutionnaire professionnel entre Lénine et Staline dans «Le Mouvement Ouvrier Socialiste», a. XV, n. I, janviermars 1969, p. 15. 4. Cfr. RUGGERO GRIECO La signification mondiale de la Constitution soviétique dans «L Etat Ouvrier», a. X, n. 8, août 1936, pp. 551-60. 5. Le cas Kirov. 6. RUDOLF SCHLESINGER Le parti communiste d URSS cit., p. 261. 7. ISAAC DEUTSCHER Staline, Milan 1969, pp. 537-38. 8. Dans ses déclarations, Kroutchov a souvent insisté sur ces éléments du caractère de Staline. Il suffit d une citation parmi tant d autres. «Maintenant tes yeux sont fuyants». On pouvait être sûr que le camarde dont les yeux avaient été considérés comme fuyants était tombé en suspicion (des Conclusions de N.S. Kroutchov, XXIIe Congrès du PCUS, actes et résolutions, Rome 1962, p. 680. 9. «L Unité», 11 novembre 1961. Sur le cas Kirov, comme l évoque Kroutchov à la tribune de XXIIe Congrès, cfr. Note 16. 10. Du discours de Vladislav Gomulka, publié sous le titre Comment s est répandu le culte de Staline dans «Renaissance», a. XVIII, n. 12, décembre 1961, p. 947. 11. Cfr. La grande terreur cit., pp. 156-73. 12. Parmi les différents témoignages, deux des plus fiables, tous deux donnés, ces dernières années par deux courageux militants communistes, celui de Paolo Robotti (L Epreuve cit.) sur lequel nous reviendrons, et celui du Tchécoslovaque Arthur London (La Confession), Milan 1969), qui parle de l application de la même méthode peut-être de la part du même «personnel spécialisé» des services de sécurité soviétiques en Tchécoslovaquie en 1951 pour préparer le procès Slanski. 13. Kroutchov a dit au XXIIe Congrès du PCUS : «Parmi les délégués ici présents et je ne veux pas citer de noms pour ne pas les affliger il y a des camarades qui ont passé de nombreuses années en prison. Ils ont été «persuadés» avec des méthodes viles, qu ils étaient des espions allemands ou anglais ou de quelqu autre pays. Et certains d entre eux «se confessèrent». Même quand on leur assurait que les accusations d espionnage avaient été retirées, eux-mêmes insistaient sur leur précédente déposition parce qu ils sentaient qu il valait mieux s en tenir à leurs fausses déclarations pour en finir avec les tortures et mourir plus rapidement». (des Conclusions au Congrès dans XXIIe Congrès du PCUS cit., p. 684). 14. Cfr. Pour le cas de Zinoviev et de Kamenev La grande terreur cit., pp. 150-56. 94

95 15. Deutscher a noté à ce propos : «Les accusés commençaient par admettre certains manquements à la discipline et finissaient par confesser des délits apocalyptiques. Entre ces deux extrêmes il y avait toute une gamme de dégradation que les coupables parcouraient lentement, quasiment comme des somnambules, sans se rendre compte où les menaient leurs pas. Chaque fois qu ils se rétractaient, ils avouaient un péché plus grave que celui qu ils avaient confessé auparavant. Naturellement, ils espéraient chaque fois que c était le dernier sacrifice, la dernière preuve d amour pour le parti et le premier pas vers la rédemption. Peutêtre qu à la fin de leur torturant voyage, ils ne se rendaient pas compte que c était seulement l holocauste qui les attendait (Staline cit., pp. 535-36). 16. C est l hypothèse que semble suggérer Kroutchov, mais sans la formuler ouvertement quand il évoque cet obscur épisode dans son discours au XXIIe Congrès. Kroutchov révéla alors que l assassin de Kirov est d abord deux fois relâché par la police bien qu on eût trouvé des armes sur lui et que le garde du corps de Kirov ait été assassiné, que les deux autres fonctionnaires préposés à la protection de Kirov soient fusillés. «cela signifie qu on voulait qu ils soient tués pour effacer les traces» (XXIIe Congres du PCUS cit., pp. 681-82.) 17. Une auberge de Copenhague dans laquelle trois des accusés avaient avoué avoir rencontré Trotski, avait cessé d exister des années avant la date du rendez-vous. Et ainsi pour d autres circonstances tout de suite réfutées par la presse étrangère. 18. Deutscher a rappelé qu en février 1936, Trotski écrivait dans son bulletin : «La IVe Internationale possède déjà aujourd hui sa section la plus forte et la mieux trempée, en URSS». Et même en faisant remarquer qu il s agissait en partie en vantardise, il observait que ces affirmations ont nécessairement augmenté la méfiance déjà aiguisée de Staline (Staline cit., p. 532). 19. Cfr. Le procès contre le centre trotskiste-zinoviéviste récit détaillé, dans «La Correspondance Internationale» a. XVI, n. 40, 9 septembre 1936, p. 1110. 20. Le procès contre le centre trotskiste-zinoviéviste cit., p. 1115. 21. Du rapport à l Assemblée plénière du CC et de la CCC du parti communiste (bolchevik) de l URSS, 7 janvier 1933, publié sous le titre Bilan du premier plan quinquennal dans J. STALINE Questions du léninisme, Moscou, pp. 175-76. 22. Cfr. Pp. 175-76. 23. Sur ce problème, A. N. Selepin est intervenu au XXIIe Congrès du PCUS : «Le droit, dans la définition de Vychinski se réduisait simplement à des mesures coercitives et en arrivait à perdre complètement sa fonction éducative. La «théorie» élaborée par lui selon laquelle la confession de l accusé est une preuve décisive en cas de délit contre l Etat servit, en gros, de justification aux très nombreux arbitraires dans le dossier de l instruction et de la procédure (XXIIe Congrès du PCUS cit., p. 621. 24. «La Correspondance Internationale» numéro cit., p. 1143. 25. «La Correspondance Internationale» numéro cit., p. 1143. 26. Les articles de Radek, Rakovski, Piatakov, Antonov Ovseenko, Preobrajenski paraissent du 21 au 13 août dans «La Pravda» et dans «Les Isvestia» et sont reproduits dans «La Correspondance Internationale» numéro cit., pp. 1101-47. 27. ISAAC DEUTSCHER Le prophète exilé cit., p. 425. 28. VICE Les exécutions de Moscou dans «Le Nouvel Avanti!» 5 septembre 1936. 29. ERCOLI Les enseignements du procès de Moscou dans «L Internationale Communiste» a. XVIII, n. 10-11, octobre-novembre 1936, p. 1273. 30. Ibid, p. 1278.

31. De l interview à «Nouveaux Arguments» publié dans le numéro de mai-juin 1956 de la revue, maintenant dans PALMIRO TOGLIATTI, Problèmes du mouvement ouvrir international, Rome 1962, pp. 111-112.. 32. La résolution du 27 novembre 1961 considère que l erreur la plus grave commise par Staline a été de résoudre les difficultés qui se sont présentées près la réalisation du premier plan quinquennal en appuyant et en théorisant les formes de directives exceptionnelles au lieu d en appeler aux masses travailleuses et d affronter les problèmes avec leur initiative consciente. «Les conséquences de telles erreurs, poursuit le document, sont désormais connues. Ce qui fut particulièrement grave, c est la tendance à considérer que toujours, et dans tous les cas, les difficultés étaient dues au sabotage et à l œuvre de l ennemi de classe et des groupes contre-révolutionnaires qui fut ensuite théorisée par Staline dans la thèse connue et erronée de l exaspération de la lutte des classes à mesure que le socialisme avance. On a pu vérifier également que dans la lutte, pourtant nécessaire contre les actes de sabotage qui venaient effectivement de l ennemi de classe, on a perdu toute capacité de distinguer le bien du mal, le camarade et l honnête citoyen du saboteur et de l ennemi, les difficultés, les contradictions objectives, les erreurs et les défaites des actes d'hostilité délibérée. Il s ensuivit des violations inouïes de la légalité socialiste qui prirent des formes aberrantes et criminelles. On porté ainsi un grave préjudice à tout le mouvement révolutionnaire et à la théorie marxiste-léniniste, surtout en URSS mais aussi à l échelle internationale». (Document du PCI sur le XXIIe Congrès, dans «L Unité», 289 novembre 1961. 33. Du procès verbal de la réunion du Bureau politique du PCI du 23 octobre 1936, dans APC, 1351/225-26. 34. Dans le rapport que fait Brandini (Emilio Sereni) au Bureau politique le 11 décembre 1936 on lit, entre autre : «Le fascisme est parvenu dans une large mesure à faire croire à ces éléments que l URSS était en train de devenir une puissance bourgeoise... Un des intermédiaires principaux de l influence fasciste parmi les intellectuels est le trotskisme. L influence de tels livres sur les intellectuels fascistes de gauche et sur les antifascistes est très grave : ils offrent une «base théorique» à tous les renoncements, à toutes les passivités, à toutes les dégénérescences contre-révolutionnaires» (APC, 1358/260) Le livre de Rosenberg est L Histoire du bolchevisme dont la première édition italienne date de 1935. Cfr. Une réimpression en 1970, à Florence, avec une préface de Ernesto Ragionieri. 35. D une lettre datée du 5 septembre 1936, de Bergame, signée n. 15, envoyée du Centre externe au PCI (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. A. g. e r., 1920-45 (1936), K. I, b. 36, fascicule «Bergame». 96

Chapitre 7 Le bataillon Garibaldi : Guadalajara Début octobre, Luigi Longo retourne en Espagne : l importante mission qu il doit accomplir qui s inscrit dans l initiative précise du Komintern de procéder à la formation de contingents de volontaires de différents pays pour aller se battre en Espagne. Toute l organisation communiste internationale est maintenant très engagée, établissant rapidement un réseau de recrutement dans différents bureaux de Paris qui s occupe de rassembler et de trier les volontaires. Des centaines de cadres internationaux qui résident en URSS sont dirigés vers l Espagne. L Union Soviétique envoie des bateaux chargés d armes, de vivres et de vêtements pour les femmes et les enfants espagnols. Une nouvelle souscription, lancée par les journaux d URSS atteint, en octobre, la somme énorme de 47 millions de troubles (1). Le 15 octobre, Staline envoie à Diaz, le secrétaire du parti espagnol, un télégramme qui est aussi un mot d ordre pour les communistes. «Les classes travailleuses d URSS ne font que leur devoir en donnant toute l aide possible aux masses travailleuses espagnoles. Elles se rendent compte que la libération de l Espagne du joug des réactionnaires fascistes n est pas l affaire privée des Espagnols mais la cause commune de toute l humanité progressiste». En attendant, le délégué soviétique dans le Comité de non-intervention déclare que son gouvernement «se retirera de son côté, libre de tout engagement découlant du pacte, si les violations du pacte de non-intervention ne cessent pas immédiatement». Par dizaines, par centaines, par milliers, les volontaires qui constituent les brigades internationales partent pour l Espagne. Ce sont en majorité des communistes, aussi bien dirigeants que simples militants mais ce ne sont pas uniquement des communistes. Ils viennent de 53 pays : Français, Anglais, Allemands, Autrichiens, Italiens, Grecs, Roumains, Polonais, Scandinaves, Yougoslaves, Tchécoslovaques, Hongrois, Mexicains, Cubains, et beaucoup d autres nationalités comme des Indiens, des Nord-Américains, des Sud-Africains, jusqu à des Abyssins. Les volontaires doivent apporter au peuple espagnol le signe le plus tangible de l engagement internationaliste sous la bannière de l antifascisme et de la lutte pour la liberté. Il faut aussi qu ils ne constituent pas un corps en soi, détaché de l armée populaire, mais qui soit une force armée efficace encadrée par les forces armées régulières, sous la dépendance de l armée espagnole. Dans ce sens, par ses contacts avec Azana, Caballero et les autres dirigeants civils et militaires, Longo jette les basses d un accord avec les autorités espagnoles. La prédominance des communistes est évidente mais ce sont les communistes qui se préoccupent le plus d une représentativité unitaire, tant à la basse qu au niveau du commandement, des diverses forces politiques engagées dans la lutte. On dispose de peu de temps, car, en octobre, la menace sur Madrid s aggrave de jour en jour. Avec Longo, il y a André Marty et Giuseppe Di Vittorio, arrivés de France, eux aussi, et chargés de l accueil des volontaires. Vers le 10 octobre, il y a environ 50.000 hommes encadrés à Figueras. Ils seront transférés à Albacete (une petite ville entre Madrid et Valence) où les rejoindront les nouveaux qui arrivent par les Pyrénées ou par mer, de Marseille pour la plupart, ainsi que les rescapés de la première bataille, ceux de la centurie allemande Thälmann, les Italiens de la Sozzi (2), les Français du bataillon Commune de Paris. Le 5 e régiment se trouve un local transformable en caserne et Vidali est parmi les plus actifs pour aider à faire sortir quasiment de rien, une organisation militaire. Les problèmes sont immenses, organisationnels, logistiques, psychologiques ainsi que politiques. Parmi les volontaires, il y a aussi bien des garçons de vingt ans que des hommes qui ont dépassé la 97

quarantaine, des rescapés de la première guerre mondiale et des vétérans des révolutions de l après-guerre, souvent à peine sortis de prison, persécutés pour leurs opinions politiques dans leur pays d origine. Ceux qui connaissent déjà le métier des armes proviennent d armées différentes, les autres sont dépourvus de toute expérience de ce genre, parfois ils n ont même jamais tenu une arme. On doit choisir des officiers, des commissaires politiques, des mécaniciens, des chauffeurs, des fourriers et ainsi de suite. Commencer l instruction militaire n est pas facile car beaucoup prétendent être venus en Espagne «pas pour faire des exercices de marche mais pour tirer». Il n est pas simple non plus d obtenir la discipline là où on a l habitude de la discussion collective avant de prendre une décision et on veut même faire la nomination des commandants grâce à des élections par le bas (3). Longo, bientôt populaire sous le nom de «commandant Gallo», est l homme qu il faut pour résoudre ces difficultés, grâce à son esprit pratique et à ses qualités humaines. Il parvient même à tempérer le sale caractère de Marty, s opposant avec force au sectarisme et à l étroitesse de certains dirigeants communistes. Un des principes sur lequel on insistera (devant pour cela polémiquer avec ses collaborateurs) est celui d insérer une quote part de combattants espagnols dans les rangs des brigades internationales pour cimenter l union (4). C est cette orientation qui prévaudra au printemps 1937 quand la proportion des combattants espagnols atteindra 35% dans le bataillon Garibaldi et dans les autres bataillons, elle sera encore supérieure. Le pourcentage de communistes aussi sera variable. C est dans les bataillons allemands qu il sera le plus élevé. La discipline est parfois maintenue par des méthodes et des systèmes trop sévères, ainsi que le travail de vigilance contre les espions qui s infiltrent pourtant facilement dans ses formations composites. Sur ce plan, d un point de vue unanime, c est chez les volontaires italiens semble, que l on trouve la meilleure atmosphère, un esprit de fraternité qui favorise le prosélytisme sans la dureté qui caractérise les autres brigades. A partir de la mi-octobre, les recrues internationales commencent leur instruction et sont équipées d armes : pour le moment ils reçoivent des fusils démodés et quelques mitrailleuses (mais par la suite les brigades seront bien équipées, presque entièrement avec du matériel soviétique). Elles se divisent en groupes nationaux ou linguistiques. Il y a trois arrivées de volontaires italiens en octobre. Parmi eux également, il y a une majorité de communistes (presque tous de l émigration, pour le moment), mais il ne manque pas de socialistes, de sans parti, de républicains et de nombreux anarchistes ainsi que des giellistes. Le 20 arrive Antonio Roasio, un ouvrier communiste de Biel, permanent du parti, ancien de l école de Moscou. Il sera le premier commissaire politique du bataillon italien, fort de 600 hommes, qui s intègre provisoirement à la première brigade internationale (5). Le commandant est un autre communiste italien, anciennement émigré en Amérique. Vers la fin octobre, il y a 3-4000 volontaires cantonnés à Albacete dans les formations suivantes : le bataillon francobelge Commune de Paris, le bataillon autro-allemand qui prend le nom de Edgar André, un communiste allemand tué par les nazis, le bataillon polonais du nom du général de la Commune Dombrowski et le bataillon italien qui s appelle, par décision unanime des volontaires : Garibaldi. Les trois premiers bataillons sont regroupés dans la XIe brigade (de l armée espagnole) commandée par le général Lazar Stern (Emil Kléber, originaire de Bucovine qui, devenu bolchevique, est envoyé en Chine par le Komintern et devient un des cadres militaires les plus importants). On nomme au commissariat de la XIe brigade un autre dirigeant communiste de premier plan, Giuseppe Di Vittorio, connu sous le nom de Mario Nicoletti. Le bataillon Garibaldi devient le noyau autour duquel se formera la XIIe brigade (avec l appui de 7 compagnies de différentes nationalités). Il est commandé par Zalke (Lukacs), un écrivain hongrois révolutionnaire entré par la suite dans l Armée rouge. Pour le moment Luigi Longo n est pas commissaire. 98

L organisation et l encadrement des brigades internationales indiquent déjà leurs caractères les plus saillants : elles font partie intégrante de l armée espagnole et en même temps, elles sont pour ainsi dire internationales dans leur structure même. Il y a une forte empreinte communiste dans le commandement. C est une réalité qui s impose et qui change, en soi, les termes de l accord auquel sont parvenus, le 17 octobre, les représentants des partis socialistes, républicain et communiste pour la constitution d une «légion italienne» autonome (6). Le commandant désigné de la légion, le républicain Randolfo Pacciardi qui a déjà fait le voyage en Espagne en septembre pour prendre les contacts nécessaires avec le gouvernement, sera tout de même accueilli comme commandant du bataillon Garibaldi expression concrète de la «légion». Rosaio, il est flanqué du socialiste Amadeo Azzi comme commissaire. Paccciardi arrive à Albacete le 3 novembre et bien qu il soit surpris et contrarié par une situation qui risque de «disperser la légion dans l anonymat de l internationalisme (7)», il accepte le commandement du bataillon (ce sera d ailleurs avec honneur et habileté). Le baptême du feu de la XII e brigade a lieu à Cerro de Los Angeles, sur le front de Madrid, le 13 novembre, dans un combat qui révèle l impréparation militaire du bataillon italien et des autres unités. La colonne organisée par Rosselli qui engagera de durs combats à Almudovar, est restée en Catalogne. Rosselli est préoccupé par la situation politique difficile de la colonne, craint l isolement de ce groupe et cherche des contacts, soit avec le front populaire soit avec la légion transformée en bataillon, mais cela n aura aucun résultat. Mais Rosselli n en accueille pas moins lucidement le signe de la présence antifasciste italienne et le 13 novembre, Depuis Radio Barcelone, il lance le slogan qui peut synthétiser la perspective commune des volontaires italiens en Espagne. Toutes nos pensées à l Espagne prolétarienne, toute notre aide à l Espagne prolétarienne. Aujourd hui en Espagne, demain en Italie! Où plutôt aujourd hui même en Italie parce que l exemple de nos frères espagnols doit être suivi. Jeunesse d Italie, réveilletoi! Antifascistes italiens, réveillez-vous! Hommes libres, debout! (8). A partir de ce moment-là, l histoire du bataillon Garibaldi dont nous reparlerons à travers les mémoires très riches de certains de ses protagonistes (9) se confond avec celle des brigades, la XIe et la XIIe, engagées avec les milices ouvrières de l armée républicaine dans la défense acharnée de Madrid. Du 19 au 27 novembre, le bataillon prend part à la bataille qui s engage le long du Manzanarre et à l offensive pour reconquérir Palacete, avec des rencontres très cruelles (10). A la fin du mois, on se déplace, en partie reconstitué, dans le secteur de Pozuelo de Alarcon et ici les combats sont cruellement durs et les morts, les malades, les blessés sont tellement nombreux que, le 9 décembre, le bataillon ne compte plus que 350 combattants sur 600. Comme blessés, il y a entre autres Roasio et Longo lui-même. Pour renflouer les rangs, 300 volontaires italiens affluent à Albacete le 13 décembre, sous le commandement de Guido Picelli et, à partir du 20, le bataillon est de nouveau en ligne dans le secteur de Boadilla del Monte. Entre-temps, en plus des XIe et XIIe brigades, on en forme une troisième, la XIIIe, commandée par le général polonais Malter (Karol Szmierczewski) tandis que la XIIe se dirige vers Mirabueno qui est libérée par les Garibaldiens à la fin de l année. Le 5 janvier, Picelli (11) trouve la mort à la tête de la compagnie qui avançait vers le mont San Cristobal et Calandrone (Canapino) est blessé. Le 14 janvier, nouvelle attaque du bataillon aux portes de Majadahonda (où Pietro Iacchia, un professeur libéral de 65 ans, le plus vieux Garibaldien, trouve la mort (12). C est en février que s engagent les combats les plus durs, sur Jarama, la ligne du fleuve où, pour la défense de Madrid, il est essentiel de ne pas reculer. Pacciardi est blessé et durant son absence de quelques heures, c est le communiste Ilio Barontini (arrivé en Espagne avec Felice Platone) qui commande le bataillon. Après sa guérison à l hôpital, Roasio est devenu un des commissaires politiques avec Azzi, blessé 99

maintenant, lui aussi. Di Vittorio et Teresa Noce sont dans les tranchées avec les Garibaldiens. Il y a maintenant de nombreux antifascistes italiens présents : Pietro Nenni, Alberto Cianca, Libero Battistelli et Nino Ascilia. Nenni note dans son journal : Les Garibaldiens sont d excellente humeur et partent en chantant Bandiera Rossa qui est devenu l hymne national espagnol... Il s agit d atteindre un pont sur le Jarama, où les troupes fascistes se sont ouvert un passage dangereux au cours de la nuit, par une action surprise. L action est difficile. On opère dans une sorte l énorme amphithéâtre dont les fascistes occupent les gradins... Une canonnade réduit littéralement en pièces, le plus vieux Garibaldien, le camarade Tamagno. A quelques mètres du poste de commandement improvisé, un Garibaldien saigne à blanc et chante L Internationale. Barontini qui a remplacé Roasio comme commissaire, ordonne qu on le porte au poste de secours. Mais stoïquement, le moribond refuse : «Occupez-vous des vivants (13)». Aux côtés de Longo il y a deux jeunes communistes qui auront une fonction très importante dans la propagande, Velio Spano (14) qui fait partie de l Etat-major du commandement espagnol Juan Modesto et Giuliano Pajetta (Giorgio Camen). Giuliano est le frère de Giancarlo. Il est entré dans la FGCI en 1930, à 14 ans, il a été arrêté à Turin, il a fui en France puis en URSS. Il deviendra bientôt le plus jeune commissaire politique des brigades internationales. Il y a aussi en ligne une autre compagnie italienne qui s inscrit dans le bataillon Dimitrov de la XVe brigade internationale à peine constituée, sous le commandement d un autre officier hongrois passé dans l Armée rouge, «Gul». La compagnie italienne perd 50 homes sur 200 (15) La contre-attaque républicaine sur le Jarama commence le 17 février 1937 et elle sera victorieuse. Ainsi, de novembre à février, deux offensives franquistes sur Madrid, sont manquées. Même s il ne serait pas juste d affirmer que ce sont les brigades internationales qui ont sauvé la capitale, leur contribution a été essentielle, tant sur le plan militaire que sur celui de l exemple d organisation et d efficacité, ou encore comme valeur morale (16). Le tribut payé a été très lourd. Si l armée républicaine a perdu environ 20.000 hommes sur le Jarama, (comme les nationalistes), les 4 brigades internationales ont eu de 1600 à 1700 morts, 2000 blessés et des centaines de disparus et de prisonniers. Les jeunes Américains (presque tous des étudiants) du bataillon Lincoln, de la XVe, qui allaient au feu pour la première fois, ont laissé 120 morts et 175 blessés sur 450 combattants. Des 600 hommes du bataillon anglais, il ne reste que 225 hommes. Les pertes garibaldiennes sont plus faibles mais les Garibaldiens ne s en sont pas moins distingués dans l action. Le plus bel éloge du bataillon Garibaldi a justement été écrit à cette occasion par l écrivain alsacien de langue allemande Regler, commissaire politique de brigade (qui amène Hemingway voir se battre les Italiens). Regler écrit : Je trouvai dans les tranchées rapidement creusées le long du fleuve, tout le commandement italien au grand complet de manière impressionnante. Il y avait Nenni pour les socialistes, Di Vittorio pour les communistes et Gallo aussi fit son apparition : c était comme s ils rivalisaient tous pour montrer leur courage à ceux qui sont loin de Rome. Pacciardi veillait sur tout et sur tous sans être secoué par la tension ou par la peur... Aujourd hui encore je m émerveille de voir à quel point ces Italiens ne donnaient jamais une impression d oppression ou d exil : ils étaient vraiment sur le chemin de Rome. Avec les Allemands, légèrement masochistes dans leur discipline, les Polonais, mélancoliques et vigilants, les Français, éternellement râleurs, je ne savais jamais jusqu à quel point ils supporteraient les faiblesses des Espagnols, le dilettantisme du commandement, les défaites et les longues périodes de calme. Ils n étaient jamais entièrement chez eux, peut-être aussi parce 100

que leur commandement, à 100% communiste, s orientait sur Moscou, décidait souvent sans se consulter et était scindé dans son loyalisme. Mais les Garibaldiens, mélange de tous les partis de gauche, conduits par un chef supérieur, un vrai grand seigneur républicain, était un amalgame solide (17). En fait, l unité des volontaires italiens se fait aussi remarquer dans le cadre des brigades internationales et l expérience qui est en train de se faire sera précieuse pour «demain en Italie». Mais dès à présent l union antifasciste se cimente entre les partis dans l immigration qui vivent maintenant leur moment le plus intense, d enthousiasme et d effort pour s accorder. Il n y a pas de meilleur témoignage sur cette période nouvelle que celui de Carlo Rosselli dont l évolution politique est très intéressante. Rosselli envoie à «Justice et Liberté» un article intitulé de manière significative Pour l unité de l antifascisme italien dans lequel on lit : Qu on nous laisse à nous, critiques souvent acerbes des maladies de l exil, exilés nousmêmes, rendre à l émigration antifasciste italienne, l hommage qu elle mérite. Ils sont allés là-bas par milliers, les antifascistes italiens. Sacrifice, non pas de gens désespérés mais de révolutionnaires réalistes qui passeront de la petite chronique à l Histoire. Hommes pour la plupart très jeunes mais qui parfois ont des cheveux gris ou blancs comme Picelli ou comme Iacchia : des hommes qui ont abandonné leur métier, leur famille, des situations parfois excellents pour répondre : présent à la révolution, qui arrive en Occident. L Italie idéale d Amendola, Matteotti, Gobetti a trouvé finalement son bras, son action. Antifascistes! C est un grand exploit! (18). Rosselli insiste sur la formation des légions italiennes mais nous apprenons par une de ses lettres inédites, un peu plus sur son expérience. Un de ses amis anarchistes, Alberto Meschi envoie à Rosselli un article dans lequel il dénonce l hostilité à laquelle sont en but les anarchistes de la part des communistes et déplore qu à partir d un incident douloureux survenu au représentant communiste du Comité militaire de Madrid, Yuge, soie née une méfiance anti-anarchiste, et il conclut en demandant une solution politique fédéraliste pour l Espagne. Et le 14 février 1937, Rosselli lui répond : Mon cher Meschi Bien que sur les conclusions et sur l esprit, je soie d accord avec toi, il ne semble pas opportun de publier ton article qui aurait sûrement pour effet d aggraver les polémiques qui augmentent. D autant plus que, dans le détail, l article se prête à la critique et à la riposte. Je ne connais pas, par exemple, l affaire Yuge dans tous ses détails. Mais je pourrais citer un épisode du front d Aragon (on a tiré d une patrouille anarchiste bornée et trop zélée contre la voiture du chef anarchiste Adalbate Trecu ce qui peut également expliquer le geste de Yuge (19). Après la prise de Malaga, on imposera dans notre camp une plus grande discipline et une plus grande retenue. Et au cas où une discussion devrait avoir lieu, il faudrait, pendant le temps que dure la guerre, qu elle soit sereine et laisse de côté des éléments de détail. D ailleurs, tu auras remarqué que dans le dernier article de fond (20), on a critiqué, même si c est en termes généraux, la thèse de ceux qui pensent absurdement qu il est possible de distinguer les problèmes de la guerre de ceux de la révolution, comme si en Espagne une grande transformation révolutionnaire n était pas encours et que la guerre n était pas, dans son essence, une guerre prolétarienne. Je te salue, ton 101

102 Carlo Rosselli (21) Rosselli révèle ainsi qu il a plus de réserves qu auparavant par rapport aux anarchistes mais qu il ne partage pas non plus l inquiétude légaliste excessive du gouvernement espagnol. Sa position montre tout de même comment un terrain de rencontre a mûri au sein de l antifascisme italien. En attendant, les rangs des combattants sont renforcés par de nouveaux arrivants (un autre groupe de volontaires dirigé par le communiste génois rentré de relégation, Giovanni Battista Canepa, arrive début mars). Maintenant, au prix de nombreuses péripéties ce sont ceux qui viennent d Italie qui sont les plus nombreux : voilà un signe du réveil de la combativité que suscite, surtout parmi les jeunes, la résistance du peuple espagnol et l exemple du nouveau garibaldisme. Le feu couve sous la cendre, écrit par exemple un informateur du PNF de Gênes, l attention des masses est toujours tournée vers les événements d Espagne. On en parle énormément et l on dit que la victoire appartiendra aux milices rouges. Certains ne cachent pas que de la victoire des milices rouges jaillira «quelque chose», également dans diverses autres nations, y compris en Italie (22) Mais il n y a pas que d audacieux clandestins qui arrivent d Italie. Les volontaires de Mussolini arrivent pour combattre dans l autre camp. Dans la seconde quinzaine de décembre un premier bloc de 3000 soldats débarque à Cadix et à Séville. Ils sont incorporés dans des brigades mixtes italo-espagnoles. En l espace de 2 mois, 66 bateaux à vapeur chargés de troupes et de matériel de guerre viennent à l aide de France des ports italiens. Au début du mois de mars, il y a maintenant, sous le commandement du général Roalta 30.000 «légionnaires italiens» (qui iront jusqu à 50.000) dont le caractère de volontaires est plus que discutable. Il s agit souvent de troupes envoyées en Espagne à leur insu (recrutées pour former des «bataillons de travail» dans l empire africain à coloniser), de pauvres journaliers et des chômeurs qui sont attirés par la solde promise par les fascistes, la seule chose qui leur permette de vivre (23). Par contre les officiers sont pour la plupart choisis sur la base de leur conviction politique, de leurs demandes personnelles d engagement dans la zone de guerre (où se mêle aussi la perspective séduisante de faire plus rapidement carrière). Il y a donc 4 divisions, 3 de chemises noires (la «Dieu le veut» du général Edmondo Rossi, la «Flamme noire» du général Amerigo Coppi, la «Plumes noires» du général Nuvolari et la division «Littorio» de l armée royale commandée par le général Bergonzoli, appuyées par 140 chars d assaut, 1280 pièces d artillerie mobile, 70 camions par bataillon, 50 chasseurs et 12 bombardiers (24). Les Allemands ont envoyé leur très moderne Légion Condor (6000 hommes), des avions et des chars d assaut. L armée républicaine est maintenant beaucoup mieux armée, elle aussi. Les aides soviétiques en armes et en munitions ont commencé à être utilisées depuis début novembre et elles ont été décisives pour la défense de Madrid. Pendant un certain temps les chars russes ont carrément dominé le ciel (25). Le gouvernement espagnol avait renouvelé en vain aux démocraties des demandes d armes pour la défense de la République. Le gouvernement soviétique vend régulièrement ces armes (ils fournissent également des centaines, voire des milliers de conseillers militaires, aviateurs, tankistes, instructeurs). Le prix payé (26) n exclut pas la valeur politique ni morale de la contribution fournie. Les paroles les plus significatives sur la question ont sans doute été écrites par un socialiste de droite Julian Zugazagoitia, directeur du journal de Prieto: Le matériel de guerre vient de la Russie, c est le seul matériel que nous recevons. Ce n est pas un cadeau révolutionnaire. C est une transaction commerciale même si l on ne peur exclure la gratitude. Sans cette transaction, la république se serait écroulée depuis longtemps.

C est une vérité indiscutable. On se perd dans les détails, le prix, la lenteur des envois, les exigences politiques etc... Peut-être ces conditions ne seront-elles pas tenues en compte dans ce qui se traite avec les soviétiques? Certes oui, mais je pense qu à ces détails, il faut en ajouter d autres : le risque que court d Union Soviétique, les difficultés que cela implique pour son propre armement et le travail diplomatique qu elle fait pour nous aider. Faisant allusion à son aide aux rebelles, l Allemagne a dit qu on risquait la guerre. C est le cas pour la Russie. Je ne sais pas si cela peut se payer en argent. Mais je sais que jamais l Espagne n aurait couru un tel danger pour aider la Russie qui, en plus d être la patrie du prolétariat, titre au nom duquel on lui demande toutes sortes de sacrifices inimaginables, c est un pays avec des frontières et des intérêts précis dont la défense concerne les Russes. La construction d un avion en Russie ne coûte pas moins mais plus, au contraire, qu aux Etats Unis. Mais l avion soviétique, avec son prix plus élevé, nous est accessible, l avion américain pas (27). La sympathie pour l Union Soviétique est générale dans l Espagne républicaine et elle renforce le Parti communiste espagnol, son développement et son influence dans l armée et le gouvernement. Le PCE passera de 30.000 à 3.000.000 membres. Une nouvelle crise politique est en train de mûrir mais pour le moment, suite à la bataille du Jarama et à la réorganisation des forces armées sur le modèle des brigades internationales, la République se sent suffisamment défendue. Les fascistes italiens ont conquis Malaga en février et ce succès a enhardi Mussolini qui rêve pour son corps expéditionnaire d une guerre-éclair victorieuse et fait pression sur le gouvernement franquiste (suscitant de vives résistances) pour que ses troupes s engagent toutes ensemble dans une attaque qui doit aboutir à la conquête de Madrid. Pour cela il faut prendre Guadalajara, une petite ville de province à 80 km au nord-est de la capitale. La bataille commence le 8 mars et sera l une des plus importantes de la guerre civile. Du côté des rebelles il y a 20.000 hommes de la division Soria (légionnaires marocains et tankistes) et 30.000 Italiens commandés par Roalta. Du côté des républicains, il y a au début 2 divisions qui constituent une couverture trop fragile. Le bataillon Garibaldi, aux ordres de Barontini (Pacciardi est parti en permission en France le 3 mars) arrive le 9 et prête main forte aux unités de Lister, Mera Galan, Nanetti de la XIe brigade. Roatta est sûr de la victoire. Il proclame, dans un ordre du jour, à ses troupes : «Demain à Guadalajara, après-demain à Alcala de Hernandez et dans deux jours à Madrid». Le 9, les troupes avancent et occupent Almadronez. Les combats de font plus durs le 10 mars. C est la première fois que les garibaldiens font prisonniers quelques soldats italiens parmi lesquels un très important. A l aube du 11 mars, les fascistes occupent Trijueque mais les forces républicaines, qui ont reçu des renforts du IVe corps d armée, sont prêtes pour une contre-offensive. Il y a des premiers signes de mécontentement dans les troupes de Roalta avec quelques cas de désertion. Une fois établi un contact avec l ennemi, l action de propagande que mènent les volontaires garibaldiens devient maintenant importante. Longo, Giuliano Pajetta, Teresa Noce, Calandrone rédigent des dizaines et des dizaines de textes très courts qui sont imprimés en un temps record dans les typographies madrilènes et lancés sur les lignes ennemies au moyen de fusées, ou lus avec des mégaphones (l altavoz del fronte). De nombreux tracts sont jetés sur l ennemi par des avions républicains très actifs qui partent d un aéroport voisin. On utilise pour ces textes les déclarations des premiers prisonniers interrogés. En voilà un, par exemple, tiré du témoignage d un prisonnier : Camarades, compagnons d arme, nous sommes 31 soldats du Premier bataillon mitrailleur. Le 10 mars, ils nous ont envoyés à l avant pour «prendre Guadalajara». Ils nous ont envoyés à l avant sans nous dire que nous avions devant nous des Italiens, des frères. La bataille a été dure. Nous avons eu beaucoup de pertes. C est le soir, nous marchons dans le 103

bois. Nous sommes dispersés, quand soudain nous entendons parler italien. Ils nous disent : «bas les armes!» et nous ne tirons pas. Comment tirer sur des frères? Mais nous avons encore peur. Combien de fois les officiers avaient dit, à nous comme à vous : «s ils vous font prisonniers, ils vous tueront». Au lieu de nous fusiller, ils nous ont traités comme des frères. Ils nous ont donné de quoi manger, boire et fumer. Ils nous ont parlé non en ennemis mais en frères, non comme à des prisonniers, mais comme à des camarades. Un voile est tombé. Les histoires sur les «bandits rouges», les «incendiaires», les «assassins» sont toutes des blagues. Nous avions devant nous des travailleurs comme nous, des paysans comme nous. Ils nous ont dit pourquoi ils combattaient et ils ont raison. Ils combattent en volontaires pour aider les paysans et les ouvriers espagnols, pour empêcher qu aille au gouvernement une camorra de généraux, de marquis et de barons qui, non seulement font souffrir les travailleurs d Espagne mais continuent à préparer des guerres qui profiteront aux seuls messieurs, mais jamais à nous (28) Il s agit d une propagande simple et efficace qu accompagne la trouvaille d imprimer un «laissez-passer pour tous les soldats italiens», c est à dire pour les déserteurs à qui on promet 50 pesetas s ils se présentent aux lignes républicaines seuls et 100 s ils se présentent avec leurs armes. Parfois ce sont les prisonniers eux-mêmes qui improvisent des meetings la nuit à l intention de leurs compagnons d armes. Il ne fait aucun doute que toute cette «guerre psychologique» (à la surprise des légionnaires qui ne s attendent sûrement pas à se trouver face à des travailleurs italiens et à plus forte raison à des gens de leur région) ont eu effet sur le moral des troupes fascistes. Mais la résistance des républicains sur le plan militaire n est pas moins efficace. Le 13 mars, la division de Lister déchaîne une attaque qui conduit à la reconquête de Trijueque. Le 14, le bataillon garibaldien et le bataillon franco-belge partent à l assaut de Palacio de Ibarra, un groupe d immeubles populaires qui a pris le nom d une famille de seigneurs féodaux espagnols : à la tête des 4 compagnies, il y a Aureliano Santini et un menuisier de Bergame, Brignoli. Elles sont escortées par des chars soviétiques dont l engagement sera d une utilité exceptionnelle. Autour de Palacio de Ibarra on combat toute la journée jusqu à ce que la place soit prise par les bataillons, avec un énorme butin. Le jour suivant, 4 attaques fascistes, appuyées par des bombardiers, sont repoussées. Le 18 mars, c est la contre-offensive générale des troupes républicaines, bien secondée par l aviation et les chars. En une journée la victoire est manifeste tout le long du front, de la route de l Aragon à celle qui, de Brihuega (conquise et dépassée) la relie à la hauteur de Almandronez. Les troupes de Roalta sont en l aide de contingents espagnols. Le corps des troupes de volontaires compte 2000 morts et 4000 blessés. Il y a beaucoup moins de pertes parmi les républicains. Dans les jours qui suivent, l absence de troupes de réserve empêche les républicains d exploiter à fond leur victoire militaire, mais le succès politique et moral est énorme à différents points de vue. Avant tout, la victoire de Gguadalajara qui a un immense écho international (29) prouve d une manière très nette que l Italie a violé la non-intervention (et Alvarez del Vayo apportera à la Société des Nations une large documentation, fournie en premier lieu par les déclarations faites par les prisonniers italiens interrogés devant la presse internationale à Madrid). L humiliation fasciste est cuisante, non seulement par rapport aux pays démocratiques mais aussi par rapport aux nationalistes espagnols eux-mêmes. Franco est loin de se plaindre de la défaite du corps expéditionnaire italien, parce que Mussolini lui avait fait savoir qu il avait l intention de mettre de duc d Aoste sur le trône d Espagne. En outre, c est la première fois surtout qu il y a eu sur un champ de bataille une rencontre entre les volontaires antifascistes et les fascistes. Et les premiers se sont montrés plus aguerris, plus forts, plus emprunts d esprit combatif que les fascistes. Les prisonniers sont pour la plupart de pauvres journaliers du Sud dont beaucoup sont âgés et qui racontent une vie de famine et qui 104

ne savent ni pourquoi ni contre qui on les a envoyés se battre. Les pertes des troupes italiennes en matériel de guerre ont été très fortes (30). Face au revers de Guadalajara, la réaction fasciste est aussi embarrassée que violente. Quelques jours auparavant, les journaux italiens avaient publié un décret de la «Gazette Officielle» sur la base duquel on donnerait 3 ans de réclusion à celui qui recruterait un volontaire pour l Espagne et 1 à celui qui acceptait de s enrôler : c est la comédie de la nonintervention que l ambassadeur Grandi continue à jouer à Londres. Les correspondants des journaux fascistes sur le front de Guadalajara ont annoncé pour le 9 et le 10 mars l offensive des «légionnaires», faisant entrevoir la perspective d une victoire retentissante. Au début de leur correspondance leur on parle souvent de la contribution des brigades internationales même si elle s exprime en termes de propagande anticommuniste (aujourd hui plus vive que jamais en Italie). Ce passage de Achille Benedetti est exemplatif : Il est impossible de calculer les pertes ennemies parce que le terrain que j ai parcouru est tout jonché de cadavres bolcheviques, parmi lesquels on distingue les profils caractéristiques des intellectuels du Nord, venus des contrées les plus lointaines pour contaminer par leur folle propagande ces pauvres contrées latines (31). Le jour suivant, le même correspondant exalte la «force vraiment agressive» des bien connues XIe et XIIe brigades internationales et parmi les cadavres ennemis, on aperçoit, cette fois «beaucoup de Russes gigantesques». Aucun correspondant n est autorisé à parler du bataillon Garibaldi jusqu à ce que, après la défaite, minimisée, l agence officielle Stefani admette l existence d un bataillon «des exilés antifascistes italiens» pour annoncer qu il a «pratiquement perdu tous ses effectifs (32)». Mussolini qui accomplit un «voyage impérial» en Libye, rentre avant la date prévue dans son pays, officiellement à cause du ghibli qui soufflait fort en Cyrénaïque. Il devait faire face à la bruyante réaction internationale aux déclarations du gouvernement espagnol à propos des divisions italiennes mises en déroute. Dans un discours qu il prononce à Rome le 23 mars pour l anniversaire de la formation des Fasci de combat, le Duce se contente de ridiculiser «la tempête de papier imprimé» qui fait rage «contre cette Italie magnifique qui est la nôtre» prononçant une série de menaces générales contre ceux qui, avec de pareilles campagnes préparent «des complications et des conflits». Entre-temps, il promet à Franco de nouvelles aides et remplace à la fois l ambassadeur italien auprès de Franco, Cantalupo, et peu après le général Roatta. Grandi à son tour, affirme à Genève que «aucun des volontaires qui combattent en Espagne ne quittera ce pays jusqu à ce que la guerre soit finie et la victoire de Franco assurée». Ainsi, une ligne diplomatique se dessine ainsi qu une propagande basée sur l affirmation de l ambiguïté : on ne parle pas de l intervention italienne mais on ne nie pas l existence de volontaires aux côtés de Franco et l on insiste sur l intérêt commun de toutes les nations non-communistes, de la France aux Etats-Unis, d empêcher que «le bolchevisme ne prenne pied en Espagne ou en Méditerranée parce que le bolchevisme constitue toujours la menace la plus importante pour l Europe (33)». Devant les considérations amères et ironiques de la presse internationale sur la valeur de l armée italienne après Guadalajara, Mussolini en arrive même à dire : Un jour le voile sera levé sur ce qui se passe en Espagne. Le monde verra alors, de la manière la plus lumineuse que les légions du fascisme ont écrit, en terre ibérique, une nouvelle page d histoire et de gloire (34). En vérité, Guadalajara a démontré que le fascisme n est pas invincible. En parlant de la fuite des légions de Mussolini, à Radio Madrid, le 27 mars, Pacciardi dit : «Ils ne se sont pas sauvés parce qu ils sont lâches. Ils se sont sauvés parce qu ils avaient des tanks, des 105

canons, des mitraillettes, des fusils, des mousquets, mais pas d idées. On ne combat pas pour le plaisir de combattre (35)». Notes du chapitre 7 106 1. Cfr. Pour ces aspects de la question DAVID T. CATTEI Les communistes et la guerre civile d Espagne, Milan 1962, pp. 88-107. 2. Les hommes de la centurie Sozzi ont combattu durement en septembre et en octobre, à Pelahustan, à Chapiniera et à Madrid, laissant 9 hommes tombés au front : Domenico Nardini, Bruno Baldini, Giulio Pasini, Luigi Barisone, Cannonero, Giovanni Zennaro, Magoga, Bocchi, Cesare Gasparelli. 3. Cfr. La vivante description de l ambiance dans GIOVANNI PESCI Un garibaldien en Espagne, Rome 1955, pp. 32-34. 4. A part du livre de Longo sur les Brigades internationales, nous tirons de nombreuses considérations exposées ci-dessous, d une conversation avec son auteur à Genzano, le 13 novembre 1969. Il y a de nombreux témoignages sur les capacités et l humanité de Longo, éparpillées dans les mémoires sur l Espagne, récoltés également par des historiens très réticents à reconnaître des choses de ce genre (Cfr. Pour les appréciations sur Longo HUGH THOMAS Histoire de la guerre civile espagnole cit., p. 319) Velio Spano (Paolo Tedeschi) rend un hommage chaleureux à Longo qui, le décrivant dans les combats du Jarama, écrit : «C est un homme qui ne se précipite jamais. Méthodique, précis, Gallo fait une chose à la fois et finit par tout faire et par le faire bien. Son activité est une constante leçon d organisation du travail. Cependant, celui qui pense que Gallo manque de rapidité de réflexes se trompe. Quand une décision immédiate s impose, quelle qu elle soit, même importance et avec de grandes responsabilités, Gallo sait la prendre sans hésiter». De la préface de Paolo Tedeschi à l opuscule de LUIGI LONGO Une année de guerre en Espagne, édition de culture sociale, Paris 1937. Cfr. Aussi VINCENT BROME The Interntional brigades, Londres 1965, pp. 263-65. 5. Cfr. ANTONIO ROASIO Soldats de la République, dans Pourquoi nous sommes allés en Espagne, Rome 1966, pp. 66-73 et Baptême du feu pour les Garibaldiens Cerro de Los Angeles dans Les communistes dans l Histoire de l Italie, Milan 1967, p. 515. 6. L acte de constitution se compose de 8 paragraphes qui prévoient, entre autre, la nomination d un «Comité politique» qui a pour fonction de maintenir les relations entre la légion et le gouvernement espagnol, d assurer l entente entre les différents éléments politiques représentés dans la légion, de nommer le commandant, de choisir la colonne quand il le juge opportun, de demander aux volontaires qui en feront partie une «permanence» d au moins 6 mois. Le texte dans RANDOLFO PACCIARDI Le bataillon Garibaldi, Rome 1945, pp. 41-42. 7. RANDOLFO PACCIARDI Le bataillon Garibaldi cit. p. 45. 8. Aujourd hui en Espagne, demain en Italie dans «Justice et Liberté», 26 novembre 1936. 9. Outre les volumes de Longo et de Pacciardi cit., il y en a de particulièrement intéressants comme ceux d autres garibaldiens, tous deux communistes, Giacomo Calandrone de Savona (l Espagne brûle, Rome 1962 et du jeune Giovanni Pesce qui recevra par la suite la médaille d or de la Résistance (Un garibaldien en

107 Espagne cit., avec une préface de D Onofrio. Il faut aussi rappeler le journal de Pietro Nenni (Espagne, Milan 1958) et le livre de Edoardo Fausto Nelli qui combattra avec une colonne anarchiste en Aragon en 1937 Le plus grand est un rouge, Milan 1953). Pour une plus large liste de biographie critique sur les Mémoires italiens, (des deux côtés) cfr. ALDO GAROSCI Les intellectuels et la guerre d Espagne cit., pp. 417-56. 10. Parmi ceux qui sont tombés, il y a Francesco Garavet, Vincenzo Proietti et Pietro Nevicati puis 18 autres garibaldiens parmi lesquels le commissaire politique Carlo Barroni. La compagnie dirigée par Francesco Leone, sérieusement blessé, s empare de la «Maison Verte». Luigi Longo participe également à l assaut. Il y a plus de 1000 blessés. Voici comment l écrivain allemand Gustav Regler décrit l assaut de la «Maison Verte» : «Nous entendons Leone, le vigoureux chef de la compagnie qui entraîne sa section en avant avec un «non de dieu!» et on voit que le tranquille Nevicati déboucle la cartouchière d un camarade blessé et continue à charger son fusil, à tirer et à toucher. L attaque se poursuit, violente. Leone s est élancé à gauche avec sa section. Gallo est près de lui. Puis c est Nevicati qui tombe et Leone qui est blessé à la cuisse. «Un moment de panique, puis un appel de Longo et tous se lancent de nouveau en avant...» (de Les Garibaldiens en Espagne cit., p. 136). Cfr. Le vivant portrait de Regler en contact avec les Garibaldiens que trace ALDO GAROSCI, Les intellectuels et la guerre d Espagne cit., pp. 316-22. 11. Cfr. Sur son personnage et son comportement héroïque LUIGI LONGO Les brigades internationales en Espagne cit., pp. 188-91 et GIACOMO CALDERONE L Espagne brûle cit., pp. 63-67. 12. Selon Calderone (L Espagne brûle cit. p. 71), Pietro Iacchia, ancien fasciste devenu antifasciste, il s est exilé et enseignait la littérature italienne dans une université hollandaise. Arrivé en Espagne parmi les premiers, il passa de la colonne Rosselli à la colonne Garibaldi. 13. PIETRO NENNI, Espagne cit., p. 155. 14. Velio Spano, arrêté et condamné en 1927 par le Tribunal spécial réussit, une fois purgée sa peine de 5 ans, à s expatrier clandestinement. Il atteignit la France puis l Egypte où il mena une action antifasciste pendant la guerre d Ethiopie. Il rentra ensuite illégalement en Italie pour des missions du Partie en 1935-36. En Espagne, il était chargé des services de propagande pour l armée et dirigeait les émissions de Radio Valencia en langue italienne. 15. Sur cet épisode, cfr. VIRGILIO MARCHETTO Comment s est battue la compagnie italienne du bataillon Dimitrov dans Les Garibaldiens en Espagne cit., pp. 222-27. Cfr. Egalement la liste précise de ceux qui sont tombés ou ont été portés disparus dans Liste des volontaires antifascistes italiens tombés pendant la guerre civile en Espagne, par Lorenzo Vanelli et Giacomo Calderone dans «Revue Historique du Socialisme» a. V, n. 16-17, juin-août 1962, pp. 256-58. Il résulte des dates données ici qu il s agit, pour la quasi-totalité, d ouvriers (métallurgistes, mineurs, ouvriers du bâtiment, serveurs) ; Il y a un jeune de 19 ans, Francesco Lorenzini, de Romagne, et le Lombard de 52 ans, David Colleoni. La grande majorité d entre eux provient de l émigration en France. Pour plus d information sur l origine sociale des Garibaldiens en Espagne, sur ceux qui sont tombés, cfr. P. 117. 16. Aldo Garosci écrit à ce propos : «Comme on l a dit, ce ne sont pas les brigades internationales qui ont sauvé Madrid toutes seules.. Le facteur le plus important du sauvetage de la ville fut dû au fait qu une grande ville moderne avec un million

108 d habitants décidés à la défendre, quand elle est galvanisée et menée avec une ferme énergie, ne se rend pas à une armée mercenaire aux effectifs limités, même si elle est techniquement supérieure. Mais les brigades internationales apportèrent à l armée espagnole improvisée qui défendait Madrid, à la limite de son habitat, une force solidement encadrée et animée d un esprit indomptable, qui avait l expérience de la guerre et très disciplinée, un instrument indispensable à cette contre-offensive sans laquelle aucune défense n aurait réussi» (ALDO GAROSCI L intervention fasciste et antifasciste en Espagne, Rome 1967, pp. 308-9. 17. Cit. dans ALDO GAROSCI Les intellectuels et la guerre d Espagne cit., p. 287. 18. CARLO ROSSELLI Pour l unité de l antifascisme italien dans «Justice et Liberté», 27 janvier 1937. 19. «Voici la description que donne Alberto Meschi dans son article intitulé Des nuages sur l Espagne révolutionnaire du «cas Yuge» : «Celui-ci doit, pour des raisons inhérentes à sa charge, quitte Madrid, et se présente dans une luxueuse voiture à un poste de contrôle. Les sentinelles et le chef de poste demandent, comme cela se fait toujours, de voir ses papiers. L interpelé décline avec arrogance son nom et sa charge et refuse de présenter ses papiers, montre une carte de loin et ordonne au chauffeur de partir. La sentinelle tire d abord un coup en l air pour faire arrêter la voiture, mais celle-ci continue. Il tire un deuxième coup contre la voiture et blesse Yuge». C est de là, écrit Meschi, que part une campagne contre les miliciens anarchistes de la CNT qui tenaient ce poste de contrôle. On exige leur arrestation, on parle de gens incontrôlés, indisciplinés, de fascistes, de 5 e colonne etc... 20. Il s agit de l article Notre guerre («Justice et Liberté», 12 février 1937) dans lequel Rosselli écrit, entre autre : «D abord la guerre puis la révolution, voilà le mot d ordre assez candide des autorités (républicaines espagnoles). Comme si la guerre n était pas une guerre civile, sociale, révolutionnaire dans ses origines, ses forces, ses mobiles et n imposait pas par elle-même une transformation de plus en plus radicale de l organisation économique et sociale». 21. Photocopie de la lettre de Carlo Rosselli et de l article dactylographié d Alberto Meschi dans APC. 22. Il s agit d un signalement daté du 9 décembre 1936, cité par ALBERTO AQUARONE La guerre d Espagne cit., p. 30. 23. Cfr. Entre autre, le témoignage du lieutenant Lajolo (qui deviendra par la suite commandant partisan dans la Résistance) dans DAVIDE LAJOLO La girouette, Milan 1963, pp. 36-66. 24. Deux autres divisions, Flèches noires et Flèches Bleues commandées respectivement par le colonel Piazzini et par le colonel Guassardo, sont envoyées sur d autres fronts. Vers le milieu de 1937, le contingent italien atteint 50.000 hommes. Il faut ajouter à cela, l emploi de plus de 5000 aviateurs (qui pilotent environ 700 appareils) et un grand nombre de sous-marins et d avions de ligne. Cfr. les informations et une biographie sur la question dans HUGH THOMAS Histoire de la guerre civile espagnole cit., p. 660-63, ainsi que la liste des cadres des troupes italiennes en février 1937 dans OLAO CONFORTI Guadalajara, la première défaite du fascisme, Milan 1967, pp. 418-19. 25. Cfr. MANUEL TUNION DE LARA Histoire de la république cit., p. 529. 26. Sur l ensemble de l aide militaire soviétique et sur sa valeur en argent, il n existe pas de chiffre précis. Thomas (Histoire de la guerre civile espagnole cit., p. 662) avance le chiffre de 81 millions de livres sterling. Le gouvernement républicain espagnol envoie, en décembre 1936, 7800 caisses d or en Union Soviétique mais

109 il n en résulte pas que cela ait été le gouvernement soviétique qui l exigeait. Cfr. Sur la question, les renseignements fournis et la bibliographie dans DAVID CATTEL Les communistes et la guerre d Espagne cit. pp. 88-105. 27. JULIAN ZUGAZAGOITTA Guerre et vicissitudes des Espagnols, Paris 1968 I, p. 343. 28. LUIGI LONGO, Les brigades internationales cit., pp ; 286-87. 29. Ce qui reste célèbre entre tout, c est la correspondance de Hemingway qui connaissait les combattants italiens depuis la première guerre mondiale. Après la bataille, voyant les fascistes qui sont tombés Hémingway écrit : «La chaleur donne le même aspect à tous les morts mais ces morts italiens, avec leurs visages gris, de cire, restant étendus sous la pluie : très petits et piteux... Le général Franco découvre maintenant que l on ne peut pas beaucoup compter sur les Italiens, non parce qu ils sont vils, mais parce que les Italiens qui défendent le Piave et le Grappa sont une chose et les Italiens envoyés en Espagne alors qu ils croyaient aller en garnison en Ethiopie, en sont une autre». (de ALDO GAROSCI Les intellectuels et la guerre d Espagne cit., pp. 355-56. 30. Le fameux correspondant de «La Pravda» écrira dans son journal : «Qu est-ce qu ils n ont pas abandonné sur le terrain, les interventionnistes et les rebelles qui se sont retirés de Trijuequel! Les routes sont encombrées de tracteurs Fiat pour le transport des canons, d énormes autocars Lancia, d automobiles de Isotta Fraschini et jonchées de musettes, de chargeurs, de cartouches. Les autocars sont pleins de toute sorte de matériel. On est impressionné de voir comment les guerriers italiens à la noix se sont équipés pour leur marche sur Madrid. Durant la nuit, tout ce bazard est transporté dans les abris : dans certains autocars et certains tracteurs, il y a assez d essence pour arriver à Guadalajara. Les chauffeurs, frappés de panique, ont carrément laissé les clés sur les engins. Les soldats en marche ont rempli leurs sacs à dos de bombes et de biscuits... (M. KOLCOV Journal de la guerre d Espagne, Milan 1966, pp. 331-32). 31. ACHILLE BENEDETTI Les brigades internationales renversées après une âpre lutte, dans «Corriere della Sera» 14 mars 1937. 32. Dépêche de Salamanque du 22 mars dans «Corriere della Sera», 23 mars 1937. 33. Dans l interview accordée par Mussolini à un journaliste américain le 24 mars 1937, dans MUSSOLINI Œuvres complètes cit., vol. XXVII, p. 184. 34. Histoire et lieux communs dans «Peuple d Italie»n 4 juin 1937, dans Œuvres complètes vol. XXVII, p. 190. 35. RANDOLFO PACCIARDI Le bataillon Garibaldi cit. p. 191.

Chapitre 8 La mort de Gramsci Il est certain qu Antonio Gramsci a été au courant de la victoire de Guadalajara et peut-être même qu une batterie d artillerie garibaldienne portait son nom. Piero Sraffa qui va le voir à l hôpital fin mars 1937, le met au courant des derniers événements du «monde grand et terrible» (une expression que Gramsci emploie volontiers dans ses lettres), des événements heureux et des sombres. Nous savons que Gramsci écoute avec grand intérêt, évite de prononcer des jugements irréfléchis, même s il a un message politique à remettre aux camarades (comme nous le verrons plus en détail). Dans les écrits qui lui sont consacrés dans la presse communiste, il est toujours considéré comme le chef du parti. Dans tout le mouvement international, son nom est associé à celui de Thälmann et de Rakosi pour indiquer les trois plus grands combattants révolutionnaires prisonniers du fascisme. Dans le parc de la culture Gorki, à Moscou il y a un portrait de Gramsci et de son plus jeune fils, Giuliano (que son père n a jamais pu voir) et le découvre avec surprise alors qu il a 10 ans et veut savoir de sa mère «tout ce qui concerne sa vie et son destin» (1). Sa réputation internationale, la solidarité antifasciste n adoucissent pas beaucoup l isolement de Gramsci qui n a pas été moins profond au cours des dernières années de semiliberté, de surveillance policière étroite (2) qui n a pas changé. Elle s est même plutôt renforcée quand il est passé de la clinique de Formia à celle de Quisisana, à Rome. Le malade se trouve, jusqu à la veille de sa mort en «liberté conditionnelle», surveillé très étroitement. Son état de santé est grave et on s attend d un moment à l autre à une nouvelle aggravation. Si à Formia, en 1934 et dans la première moitié de 1935 il a continué à travailler, parfois très intensément à ses notes et ses carnets. Il en remplit 12 nouveaux, (incomplets) (3), avec des études sur le Risorgimento, sur Machiavel, sur la critique littéraire sur «l américanisme et le fordisme», vers juillet 1935, son énergie a commencé à s épuiser. Gramsci fait des requêtes répétées à la direction générale de la PS ou au chef du gouvernement pour être transféré de Formia (où il ne reçoit ni assistance ni alimentation adéquate) à la clinique Poggio sereno de Fiesole pour maladie nerveuse. Les premières requêtes ont été rejetées (4) sur la base d ordres précis de Mussolini (5) et si l on relève dans ce refus un acharnement particulier qu a toujours montré le dictateur envers cet ennemi qui ne s est pas abaissé à rédiger la demande en grâce tant de fois sollicitée par les inquisiteurs (6), il faut aussi prendre en considération une nouvelle appréhension de la police. En février 1935, elle a reçu une information selon laquelle Gramsci aurait projeté une tentative d évasion (7). L information est fausse mais le soupçon suffit pour intensifier la vigilance et pour inciter la direction générale de la PS à interdire le transfert à Fiesole parce que cette clinique ne donnerait pas les garanties suffisantes pour tenir serré le «liberté surveillée». Un nouveau témoignage de l été 1935, une déclaration du professeur Puricelli (8), nous parle de l état de santé de Gramsci. Ainsi pendant des mois, parmi les plus pénibles pour Gramsci, il est maintenu dans un état de véritable exaspération, aggravant un mal (c est le prisonnier luimême qui le rappelle) qui, depuis 4 ans, a démoli son système nerveux et a fait de son existence «une véritable torture» (9). Aux «quatre dernières années» (la note est de 1934) il faut ajouter les précédentes, depuis 1926. Dans l ensemble, il s agit d un calvaire de 10 années dont ses lettres donnent un témoignage de plus en plus angoissé. Finalement, le 23 août, Gramsci a été transféré, accompagné par un commissaire de la PS et deux agents, à la clinique de Rome. Cela ne s est passé que parce que, après des demandes répétées de sa belle-sœur Tatiana et le certificat médical du professeur Puricelli, il 110

est apparu urgent de soumettre le malade à une intervention chirurgicale pour une hernie. Et, toujours après avoir pris les ordres de S.E. le chef du gouvernement, on choisit, après une attente super longue, la clinique qui «se prête à la surveillance la plus efficace» comme le reconnaît le chef de la police (10). Il faut considérer ces éléments comme primordiaux pour se rendre compte du cadre de la longue agonie du chef des communistes italiens : une répression et une surveillance encore plus intensives, quand son état de santé devient désespéré. Le Gramsci de 1935-37 est un homme à bout de force qui lutte désespérément pour sa survie et pour rompre l isolement dans lequel il est enfermé. Outre les visites assidues de son frère Carlo et celles, périodiques de Sraffa, il est assisté sans cesse par sa belle-sœur Tatiana. Sa femme, Giulia Schucht a été malade pendant de longues années, hospitalisée dans une clinique pour maladies nerveuses. On a caché à Gramsci la gravité de l état de santé de sa compagne, mais les longs silences de celle-ci ont pesé sur son esprit. A la fin de 1935, les relations épistolaires se renouent entre eux et Antonio voudrait que sa femme vienne le voir en Italie : Ma chérie, je t ai toujours attendue et tu as été un élément essentiel de ma vie même quand je n avais aucune nouvelle précise de toi ou quand je recevais de rares lettres, sans vie, et aussi quand je ne t écrivais pas parce que je ne savais pas quoi t écrire, comment t écrire, parce qu il me semblait que tu ne voulais donner aucune prise, n avoir aucun contact. Je crois que le moment est venu de mettre un terme à cet état de choses et cela peut se faire si tu viens me voir, parce que moi, je ne peux pas me déplacer (11). Giulia ne viendra pas, probablement parce qu elle n est pas en mesure d affronter un tel voyage et ce sera une nouvelle cause de souffrance pour le prisonnier (qui adresse, ces derniers temps des lettres fréquentes, très affectueuses à ses deux enfants). Son existence dans la clinique Quisisana est moins torturante qu à Formia, mais ses forces déclinent de mois en mois. Son cœur, écrit Tatiana le 18 avril 1936, est très affaibli et, bien que sous certains aspects son état physique semble meilleur, en réalité c est bien loin d être le cas. Je crois, au contraire, que Nino est devenu un invalide. Il a trop souffert ces dernières années et, actuellement, son organisme trop épuisé ne parvient absolument pas à vaincre d état d épuisement physique dans lequel il est tombé. Et puis, trop d organes de son corps en sont réduits à fonctionner à peine (12). Au cours en 1936, Gramsci commence à formuler le projet d aller en Sardaigne, une fois terminée sa peine de «liberté surveillée», c est à dire en avril 1937. C est pourquoi il écrit dans ce sens à sa famille (sa mère est morte en 1932) pour qu on lui trouve une chambre à Santa Lussurgiu, le village où, enfant, il avait fréquenté les dernières classes moyennes. Que signifie ce rêve de retour à la terre maternelle? Gramsci lui-même le cache à sa femme dans une lettre de juillet 1936 (il n semble pas qu il ait déjà pris de décision dans ce sens) : Je te remercie pour les nouvelles que tu m envoies : tu vas mieux et les enfants aussi. Je ne sais pas si l on peut déduire de tes lettres que tu vas vraiment mieux. Tatiana dit que oui. Moi je ne sais pas quoi ni comment t écrire. Je ne sais même pas ce que je ferai. Il me semble que si je rentre en Sardaigne, c est tout un cycle de ma vie qui va peut-être se terminer définitivement (13). C est le cycle non seulement de la prison mais d une période de militantisme continu dans les mains de l ennemi. Gramsci le considère peut-être comme terminé à cause d un détachement politique survenu vis à vis du mouvement? Nous avons le lui un témoignage ultérieur qui semble exclure une interprétation dans ce sens et met, au contraire, l accent sur une condition de fait, celle de son état de santé qu il serait non seulement erroné mais injuste de ne pas considérer comme décisif. Et en fait, quand il reçoit la réponse anxieuse de Giulia à sa lettre, il revient ainsi sur le sujet : 111

Ma chère Giulia, je ne sais pas ce que tu peux avoir compris par mon expression «terminer un cycle de vie», mais il me semble que tu n as pas compris avec exactitude et que tu as donné à l expression une signification trop tragique que je ne comprends pas bien. Et puis, tu n as pas raison quand tu dis que «ni la maladie ni rien d autre ne peut diviser une vie humaine en plusieurs cycles». Cela, pour le dire de manière pédante, est de l évolutionnisme vulgaire et, sous son apparence d optimisme rationnel, c est une forme de fatalisme quiétiste. Ce que je veux dire quand je pense de ma retraite en Sardaigne, (qui, me semble-t-il serait utile à ma santé) c est que ce serait le début d un nouveau cycle de ma vie et l expression d une analyse bien pondérée, dans les conditions données, de ma position, qui serait un isolement complet, une dégradation intellectuelle pire que maintenant, une annulation ou presque de certaines formes d attente qui, au cours de ces années,m ont tourmenté mais qui ont aussi donné un contenu à ma vie (14). Comme on le voit, il y a chez Gramsci une sorte d hésitation devant une décision qui comporte «l annulation ou presque» d une «attente» qui ne pourrait qu être celle d une libération qui coïnciderait avec la reprise d une activité politique. Mais il y a encore beaucoup de choses à prendre en considération. Il discute aussi de son projet de «retour» en Sardaigne dont il parle également avec son ami Sraffa. La pensée qui prévaut est de se reposer dans un endroit familial, dans les lieux de son enfance et de son adolescence, un endroit où reprendre des forces, où il puisse également être «oublié» par ses persécuteurs (et qui sait, peut-être s éloigner de l Italie avec une plus grande possibilité de succès). N oublions pas que, toutes les lettres de Gramsci, comme celles que l on vient de citer, sont écrites en sachant qu elles seront lues et même en voulant qu elles soient lues par les autorités italiennes. Il est bon qu elles sachent que Gramsci veut se réfugier «dans un isolement complet». Mais existe-t-il une indifférence, un détachement définitif de tout ce qui «a donné un contenu à (sa) ma vie?» En vérité, quand Gramsci parle avec le professeur Sraffa au Quisisana pour la dernière fois, le 25 mars 1937, il le charge de transmettre à Paris un message politique précis (15). En retournant à Cambridge en avril, Sraffa va s arrêter à Paris pour prendre contact avec Grieco. Ce que Gramsci veut faire savoir à ses camarades est contenu dans un passage de la lettre envoyée par Grieco à Ercoli, le 27 avril 1937 (juste le jour de la mort de Gramsci!) : En parlant avec p. j ai appris que cette fois notre ami a formulé de la manière la plus nette l idée de l Assemblée constituante. Il a dit qu en Italie, le front populaire c est l Assemblée constituante. Je voudrais connaître ton opinion parce qu il n est pas exclu que dans les prochaines négociations pour mettre à jour le pacte d action, la question surgisse. Je considère que dans le pacte d action on doit parler de République démocratique (ce qui ne veut pas dire qu ainsi les deux partis diminuent l action des fronts populaires), mais la République démocratique comporte, il me semble, l Assemblée constituante (16). Comme on le voit, non seulement le thème de l Assemblée constituante reprend droit de cité dans le débat interne, mais deviendra l objet d une discussion avec les socialistes dans la perspective du renouvellement du pacte d unité d action. «La vieille idée» de Gramsci devient également le dernier conseil qu il envoie aux camarades. La lettre de Grieco est écrite le jour même de la mort de Gramsci. Evidemment, l expéditeur ne soupçonne pas que, tandis qu il transmet à Togliatti de message de Gramsci, celui-ci est déjà mort. (La nouvelle parviendra à Paris dans la nuit du 27 au 28 avril). Et Grieco ajoute une autre allusion concernant Gramsci : J ai entendu parler d Antonio par une autre voie. Pour le moment il faut faire ainsi sans provoquer de remous. On ferait plus de mal que de bien. Pour les autres ce sera fait. C est commencé. La plupart ne sont pas restés plus d une heure à la maison (17). «L autre voie» est presque certainement Tatiana Schucht. Le problème que Grieco rappelle ici semble être celui de la libération de Gramsci et même son expatriation.. Le temps de la liberté surveillée est expiré (le 21 avril). Ne faut-il pas faire quelque démarche ou une campagne pour obtenir, avec la pleine liberté, l expatriation? Gramsci a déjà manifesté plusieurs fois son net désaccord face à ces campagnes qu il juge contre-productives comme en 112

1928, quand il était en prison à San Vittorio ou en 1932 quand il était à Turi (18). Il préfère «ne pas faire de remous» Mais le problème concerne aussi plusieurs parmi les hauts dirigeants du parti qui, avec la nouvelle amnistie accordée à l occasion de la naissance du fils d Umberto de Savoie ont fini leur peine. On a pensé organiser tout de suite pour eux, au moment de leur libération, la fuite en France et l on tente de réaliser «l opération». Mais les condamnés communistes sont immédiatement (comme de rappelle Grieco) envoyés en relégation et l on parviendra seulement à faire sortir Parodi qui avait été envoyé chez lui pour se soigner (19). Au cours des mois précédants, face aux nouvelles alarmantes concernant l état de santé de Gramsci, Togliatti avait demandé de Moscou, aux camarades du Centre externe du parti d envoyer à Gramsci, de Paris, un médecin qui pût prendre soin du malade. La charge, pas facile, d en trouver un a été confié à Berti. La mort de Gramsci surviendra le 29 avril, comme l écrit Berti, «quand on avait enfin trouvé le médecin qui devait partir... le lendemain (20). Tatiana Schucht a laissé un témoignage détaillé de la mort de Gramsci (21). La crise, une hémorragie cérébrale survint à l improviste le soir du 25 avril. Même dans ces circonstances extrêmes, Gramsci n est pas assisté d une manière adéquate d un point de vue clinique (tandis que les sœurs de la clinique lui envoient un prêtre) raconte Tatiana à Sraffa «J ai dû protester de la manière la plus véhémente pour qu on laisse Antonio tranquille», ce qui laisse vraiment supposer une dernière iniquité de ses geôliers (22). Gramsci s éteint à l aube du 27 avril, à 4h10. Sa belle-sœur est à son chevet. Peu après arrive son frère Carlo. Il n y a que ces deux conjoints qui peuvent voir le corps «entourés par une foule d agents et de fonctionnaires du ministère de l Intérieur», raconte Tatiana. Un télégramme du questeur de Rome du 28 avril rend compte ainsi des funérailles : Je vous communique que ce soir a eu lieu le transport du corps de Gramsci Antonio suivi seulement de sa famille. Le char funèbre a parcouru au trot le chemin de la clinique à Verano où la dépouille a été placée en dépôt, en attente d être brûlée (23). Le cadavre sera brûlé le 5 mai. Les journaux italiens annoncent la nouvelle de la mort de Gramsci en quelques lignes par une dépêche de la Stefani : «Est mort dans la clinique privée de Quisisana, de Rome où était hospitalisé depuis longtemps l ancien député communiste Gramsci (24)». L écho sera énorme dans les journaux démocratiques, en Europe et en Amérique, dans la presse communiste et antifasciste (25). A Paris, dès que la triste nouvelle arrive au Centre externe, Mario Montagnana qui avait travaillé avec Gramsci à «L Ordre Nouveau», écrit à Togliatti : Je t écris à toi maintenant, pas parce que j ai des choses concrètes à te dire mais parce que je ressens, en ce moment, le besoin de t écrire, puisque je ne peux pas te parler, à toi l ami le plus sincère et le plus cher de notre Antonio. Peu, certes, ont eu la chance de vivre aussi longtemps auprès d Antonio comme nous deux et c est pourquoi je pense que, sans doute, peu peuvent comprendre aussi pleinement, aussi profondément que nous la gravité de la perte subie par le parti et par conséquent par notre peuple. Et cela parce qu Antonio révélait sa grandeur, ses énormes qualités politiques, intellectuelles et morales, surtout dans les entretiens, dans la vie commune de tous les instants. Ce qui me touche par-dessus tout, c est d entendre un jeune camarade qui n a même pas connu Antonio me dire que la chose la plus tragique, la plus douloureuse dans la mort d Antonio, c est que son génie a été e grande partie, comment dire? inutilisé et peut-être méconnu (26). Montagnana insiste ensuite sur la nécessité urgente d écrire sur Gramsci, de publier ses écrits «au plus vite» et pas seulement en italien. Et on reviendra sur ce sujet dans les semaines et les mois suivants. Parmi les premières condoléances arrivent celles des dirigeants communistes qui sont en Espagne : Longo, Teresa Noce, Giuliano Pajetta, Antonio Roasio, Ilio Barontini, Vela Spano envoient des télégrammes dans lesquels ils parlent de Gramsci comme du «plus grand Italien du siècle», terme qui reviendra souvent des les publications 113

communistes (27), et ils ajoutent : «Nous appelons les volontaires italiens à porter toujours plus haut, avec le nom de Gramsci, le drapeau de la liberté et de l indépendance du peuple contre le fascisme oppresseur et ennemi de la culture, de la civilisation et du progrès». De nombreux autres télégrammes et messages arrivent d Espagne. De France, Emanuele Modigliani écrit une lettre émue au secrétariat du PCI : Ils ont fini par l assassiner! C est ce que nous dit la nouvelle qu Antonio a fini de mourir. Il allait vers la mort, stoïquement depuis le premier jour où il a été enfermé, malade, dans une cellule, tout en sachant qu on l assassinait! Et voilà pourquoi il faut le dire. Parce que la mort dans une clinique isolée et surveillée ne rend pas moins évidents son martyre et son assassinat. Il faut le dire au nom de tous ceux qui, qu ils acceptent ou non dans leur intégralité les idées et les directives qu il a soutenues dans sa vie et dans sa mort, ont en commun avec lui la haine des oppresseurs et la foi dans la résurrection des opprimés. Il faut le dire afin qu après la résurrection, il reste l exemple de son martyr et l horreur de son assassinat (28). Il y a aussi un message envoyé par Pietro Nenni. Quelques communistes résidant en URSS, Marabini, Farini, Germatetto, Amadesi, Robotti, Nagerville, Farina, Pastore, Rita Montagnana, Maltagliati, Menotti, et tout le Comité central de l Internationale communiste, glorifient dans un long document Gramsci «un des fondateurs du Parti communiste italien», «un des meilleurs représentants de la génération des bolcheviks». «Son exemple, conclut le message de l EKKI, inspirera des millions d hommes dans la lutte pour la cause invincible de la classe ouvrière et du socialisme (29)». Ici nous entrons dans l évaluation, non seulement du sacrifice et de la figure morale de Gramsci, mais de sa personnalité de dirigeant politique et de marxiste. Une évaluation qui, même si l hommage est général, éclatant, est différente pour les différents courants de l antifascisme. Dans son communiqué, le Comité central du PCI exprime et approuve des concepts analogues à ceux qui se trouvent dans le message de l EKKI, rappelant en Gramsci «le fondateur et le chef du parti», glorifiant son expérience à Turin, conforme à la ligne de la IIIe Internationale, évoque le problème posé par Gramsci de l unité du peuple italien, du prolétariat du Nord et des paysans du Sud, sa lutte pour la bolchevisation du PCI «contre le fractionnisme bordighiste, sectaire, anti-léniniste, une désagrégation qui «se transforme ensuite en agence directe du fascisme», son travail mené pour former des cadres (rappelant que «Palmiro Togliatti (Ercoli), le dirigeant de notre parti fut son meilleur élève»). Togliatti écrit un essai très important sur Gramsci «le premier marxiste italien», revendiquant la base léniniste des Conseils d usine qui «reste dans l histoire du mouvement ouvrier italien, la tentative la plus hardie et la plus avancée du prolétariat pour réaliser son hégémonie dans sa lutte pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie et instaurer la dictature du prolétariat (30)». Sur le Gramsci de «L Ordre Nouveau» on diffuse, avec un accent différent, toutes les notes publiées pour l occasion par les socialistes, «Justice et Liberté», les anarchistes, les trotskistes, les bodighistes (31). Le 3 mai, Camillo Berneri, de Radio CNT-FAI de Barcelone prononce une commémoration qui, après avoir rappelé les jugements de Gobetti (très repris et cité pour l occasion) et de Umberto Calossa (32), conclut ainsi : De la Radio de la CNT-FAI de Barcelone, nous saluons l intellectuel émérite, le militant tenace et digne que fut notre adversaire Antonio Gramsci, convaincu qu il a apporté sa pierre à l édification de l ordre nouveau, ordre qui ne sera pas celui de Varsovie ni celui, caricatural et dictatorial qui est actuellement en vigueur en Italie, mis un ordre politico social moderne dans lequel le social et l individuel s harmoniseront d une manière féconde, dans une économie collectiviste et dans une large organisation fédéraliste sur le plan politique (33). Dans le journal des socialistes, c est Angelo Tasca (34) qui écrit, et son article contient des passages de lettres de Gramsci qui n avaient jamais été rendues publiques jusque là et qui contiennent des sujets assez embarrassants pour les communistes. L une d elle contient des 114

annotations critiques et autocritiques sur les erreurs de «L Ordre Nouveau (35)» et l autre un thème beaucoup plus délicat : la fameuse prise de position de Gramsci, en octobre 1926 par rapport à la lutte interne du groupe bolchevik («Vous courez le risque de réduire à rien la fonction dirigeante que le Parti communiste d URSS avait conquise sous l impulsion de Lénine... (36)»). Le PCI ne réagit pas publiquement à cette révélation (qui d ailleurs n a pas d écho sur le moment) mais elle suscite, dans le groupe dirigeant, des commentaires et des inquiétudes (37). Même «Justice et Liberté» a un commentaire ému avec un titre pleine page sur le «lent assassinat de Gramsci». Le journaliste écrit dans une note non signée : Avec cet assassinat, cette fois le fascisme arrive trop tard. La pensée de Gramsci est non seulement fixée sur le papier mais dans les esprits et les consciences de l élite révolutionnaire. Elle aura encore plus d influence demain qu hier. Camarades qui réfléchissez, mélancoliques, sur le destin de Gramsci, vous qui ressentez dans toute sa gravité cette perte, l énormité de l injustice, n ayez aucun doute : un régime qui assassine un Gramsci a la vie marquée (38). Le travail pour la publication des écrits de Gramsci (déjà commencé en 1928, puis suspendu) avancera cette fois encore avec une grande lenteur. En mai, Togliatti écrira à Sraffa pour connaître «les instructions laissées par Antonio pour la publication éventuelle et en tout cas pour l étude et l utilisation de ses écrits». Togliatti entent en premier lieu tous les écrits de prison dont on n a «aucune idée, même approximative». Les cahiers, avec les lettres, les livres et les effets de Gramsci seront expédiés par Tatiana Schucht à sa sœur après un certain temps et ils arriveront à destination une année plus tard : C est Vincenzo Bianco (39), un grand ami personnel de Gramsci et de sa famille, qui s occupera de les retirer, traînant par terre dans une maison. Bianco est rentré d Espagne en octobre 1937 et ce n est qu en juin-juillet 1938 qu en qualité de représentant italien du Komintern, il entre en possession des papiers de Gramsci. Togliatti est parti pour l Espagne en juillet 1937 et il s y fera envoyer par Bianco les premières photocopies des notes de prison. Il y a à ce propos, un témoignage de Ambrogio Donini : Quand, à la fin de 1938, arrivèrent de Moscou les premières photocopies de certains cahiers et de certaines lettres, Togliatti m appelle à Barcelone sous les bombardements des Caproni fascistes, et, à la lumière d une bougie tenue sur la table par Rita Montagnana, si je me rappelle bien, nous commençons un premier travail d interprétation et de lecture dans le but de préparer la publication immédiate de l œuvre. La catastrophe espagnole, l éclatement de la Guerre mondiale, l arrestation de Togliatti et ma nouvelle mission aux Etats Unis qui me retint loin du Centre du parti jusqu à la libération redirent impossible la réalisation de ce projet (40) Avant de partir pour l Espagne en mai 1937, Togliatti, avons-nous dit, a prié son ami Sraffa (dans la lettre dont nous avons parlé) de mettre par écrit tout ce que Gramsci lui avait communiqué à propos de l utilisation de ses écrits édités ou inédits et de ses lettres de prison. Cela devrait être fait d une manière quasi officielle. La prise en charge de l héritage politique et de la littérature d Antonio est une chose trop importante pour être laissée au hasard de nos rencontres (41). Sraffa répond en donnant une description sommaire du matériel des cahiers pour l utilisation desquels Gramsci a pris des dispositions précises (peut-être que s il avait pu s installer en Sardaigne, il aurait emporté ces notes pour les retravailler). Quant aux écrits inédits, on en parle souvent dans les réunions du groupe dirigeant à Paris (42) mais la publication ne se fait pas. Il sortira en 1938 un livre de souvenirs sur Gramsci par certains de ses plus proches collaborateurs et camarades de lutte ou de prison (Togliatti, Grieco, Amoretti, Giuseppe Ceresa, Giovanni Farina, Mario et Rita Montagnana, Nagerville, Parodi, Platone et Spano). Le recueil (43) glorifie le caractère de l homme, du dirigeant, du 115

constructeur du Parti. Grieco met en évidence un écrit de Gramsci qui, en prison, ne se lassait pas «dans les dernières années de sa vie, de rappeler au parti la nécessité que la classe ouvrière, dans sa lutte pour le socialisme se fasse le champion de la lutte pour la reconquête de toutes les libertés démocratiques (44). Benito Mussolini également parlera de Gramsci. Recueillant les mesquineries d un journal anarchiste de New York, selon lequel «En prison, Gramsci était avare, se nourrissait de petites pâtes tandis que les autres crevaient (45)». Mussolini, lecteur enragé de la presse antifasciste, veut saisit l occasion inespérée de répliquer au chœur d estime et de solidarité qui s est élevé à l étranger : La figure de Gramsci, écrit-il, sort liquidée par ces révélations. Les communistes se sont efforcés d en faire une espèce de «saint du communisme», une victime du fascisme, alors qu en réalité Gramsci, après une courte période de réclusion (!) a eu la permission de vivre dans une clinique semi-privée ou complètement privée. Il est mort de maladie et pas par balle comme cela arrive en général aux dirigeants communistes en Russie (46). L esprit de Mussolini se révèle ici celui d un bourreau qui n est pas satisfait de la mort de sa victime. Le 28 avril 1937, Romain Rolland avait écrit : «L histoire vengeresse écrira en lettres de feu le souvenir des nobles victimes et l infamie du bourreau (47)». Et quand Mussolini ironise sur Gramsci, les victimes du fascisme ont encore augmenté. Il y a Carlo et Nello Rosselli, assassinés en France. Quinze jours avant de mourir, Carlo Rosselli parlait de Gramsci dans une commémoration à la salle Huyghens à Paris, le 22 mai, et à cette occasion, il traçait les portraits opposés de Mussolini et de Gramsci : Le premier, extraverti, turbulent, improvisateur, inventeur, aventurier, traître aux idées de sa jeunesse, triomphait sur les places publiques, entouré d une armée de policiers qui le protégeait de la fureur populaire. Le second, intime, réservé, rationnel, sévère, ennemi des sensibilités et des choses faciles, fidèle à la classe ouvrière dans le sort favorable ou non, agonisait dans une cellule, avec toute une armée de policiers qui cherchaient à le soustraire au souvenir et à l amour du peuple. Pour l un, il n y a rien d autre au-delà du succès. Il n y a que la force qui compte. Tous les chemins sont bons pour arriver au faîte du pouvoir, pour dominer. Les idées, les principes, les hommes sont des éléments nécessaires pour affirmer son propre «moi», ce sont des instruments de sa carrière personnelle. Pour l autre, au contraire, seules comptent la cohérence et la fidélité à une idée, à une cause qui vive par elle-même, indépendamment de toute carrière et de tout intérêt personnel (48). Il est difficile de savoir quel écho a eu la mort de Gramsci chez les militants communistes en Italie. Ceux qui se souviennent de lui sont ses camarades des îles de déportation et ceux qui travaillent dans le pays. Le numéro clandestin de «L Unité» qui lui est consacré publie, entre autre, un article de Gallo (49) commissaire politique de division des brigades internationales. Mais plus que par des feuilles clandestines, c est par une émission de «Radio Milan», c est à dire par l émetteur que les communistes ont en Espagne et qu écoutent chaque soir, en Italie, vers 23h de très nombreux auditeurs, malgré la chasse de la police qui s intensifie de mois en mois, qui captent la voix de l Espagne, que l on apprend le sacrifice de Gramsci, chef communiste. Sur la base d une saisie faite à la gare d Imperia, nous apprenons que l émission spéciale en l honneur de Gramsci, avec la participation d orateurs communistes, socialistes et de G et L italiens, a eu lieu de 20 mai 1937. On y décrit la vie du révolutionnaire, on cite le «Grand Procès» de 1928, on rend compte de la solidarité des combattants espagnols pour la liberté, on rappelle les autres prisonniers politiques du fascisme et l on conclut : «Le nom d Antonio Gramsci est écrit en lettres d or sur le drapeau des travailleurs italiens (50). 116

Notes du chapitre 8 1. La nouvelle parvient à la connaissance de Gramsci à travers ce que lui raconte sa belle-sœur Tatiana en correspondance avec ses sœurs résidant en URSS. Cfr. La lettre de Gramsci à sa femme, le 25 novembre 1935, dans ANTONIO GRAMSCI Lettres de prison dernière édition par Sergio Caprioglio et Elsa Fubini, Turin 1965, p. 854. 2. Les signes de la surveillance de Gramsci sont constants. Citons ici ceux qui se rapportent à la dernière période à Formia, comme Gramsci les raconte dans ses notes personnelles (nn 2262) du Casier politique central en dépôt à l ACS. Le 31 janvier 1935, le préfet du Littore recommande de suivre Tatiana Schucht dans ses déplacements entre Formia et Rome. Le 5 février, la direction générale de la PS insiste auprès de celle de la préfecture pour qu elle surveille tous les mouvements du «liberté surveillée Antonio Gramsci, une des personnalités les plus importantes du mouvement communiste et méritant, à ce titre, une surveillance des plus attentives et des plus assidues». Le jour suivant, le préfet du Littore envoie des assurances, informant que des agents, en bourgeois avec une bicyclette, stationnent dans la clinique de l aube au crépuscule et que du crépuscule à l aube la surveillance est confiée à sept carabiniers. Il demande tout de même, pour être tranquille, quatre agents de plus en renfort «mariés et cyclistes». 3. Cfr. Les notes et les précisions que donne VALENTINO GERRATANA Points de référence pour une édition critique des Cahiers de prison dans Pratique révolutionnaire et historicité chez Gramsci. Cahier n. 3 dans «Critique Marxiste», Rome 1967, pp. 240-59. 4. La première requête faite à Mussolini date du 25 avril 1935. La seconde est adressée à l inspecteur général de la PS, Antonio Valenti qui porte la date du 19 juin 1935 est motivée de la manière suivante : «outre l attaque de goutte qui a pu se produire à cause de la négligence des médecins de la clinique puisque depuis plus d un mois, j avais attiré leur attention sur des douleurs musculaires et un gonflement des chevilles, ils ont pris connaissance, par la visite d un autre médecin qui les examina avec une certaine attention, qu il s agissait d un effet de diastase des muscles ombilicaux, euphémisme pour indiquer une hernie ombilicale qui est plus dangereuse qu une hernie inguinale. Cette nouvelle m a exaspéré, parce que depuis des mois et des mois j avais attiré avec obstination l attention des médecins sur le gonflement anormal de l abdomen et j avais soutenu que l altération permanente de ma température était due, au moins en partie, aux fermentations intestinales à cause d une alimentation non adaptée et sujette à caution sur le plan de l hygiène (mouches et fourmis dans la nourriture, traces de doigts sur les plats). A cause de la chaleur et parce qu, malgré toutes mes réclamations, je ne parviens pas à obtenir une alimentation appropriée je dois me soumettre à une semi-diète et parce on continue à faire confiance aux capacités professionnelles la conscience les médecins qui soi-disant vous soignent, je vous renouvelle ma prière d user de toute votre sollicitude pour me libérer de ces conditions de vie, devenues intenables physiquement, et moralement obsédantes. Le texte de la requête à Mussolini, quelques lignes en termes strictement protocolaires, comme celui adressé à l inspecteur, dans COSTANZO CASUCCI La correspondance de Gramsci avec le Casier politique central, dans «Collection des archives d Etat» a. XV, n. 3, septembre-décembre 1965, pp. 437-38. 5. Cfr. Un mémoire de la questure de Florence du 6 mai 1935 sur «l opportunité ou non de transférer Gramsci à la maison de soins de Poggio sereno de Fiesole qui porte l estampille «Pris ordre de SE, le chef du gouvernement», cette annotation du chef de la police Bocchini : «qu il reste à Formia» (COSTANZO CASUCCI La correspondance de Gramsci cit., p. 437. 6. Sur ce point, outre les détails rapportés dans PAOLO SPRIANO Histoire du Parti communiste italien cit., II, p. 366, cfr. Egalement un témoignage de Tatiana Schucht dans une lettre que l on peut dater de mars-avril 1933. Ici, la belle-sœur de Gramsci raconte qu un geôlier présent à son entretien à Turi di Bari avec le prisonnier lui conseille de recommander à Gramsci cette démarche «dont nous avons parlé dans l administration». Entendant ces paroles, Gramsci réagit ainsi : «alors, sans colère, avec une tranquillité qui m a vraiment surprise, Nino s adressant au garde, lui dit : «ah, je comprends, ce n est pas quelque chose de nouveau, c est une chose très ancienne. Il s agit de faire une demande en grâce, n est ce pas? Maintenant c est une forme de suicide et si l on veut choisir ne forme de suicide plutôt qu une autre c est ce qu on fait, mais ce n est pas une chose nouvelle». La lettre, avec une autre de Tatiana Schucht de 1929, a été publiée sous le titre Récite de Tatiana, Antonio Gramsci à la prison de Turi dans «Renaissance», a. XXVII, n. 4, 23 janvier 1970. 7. Un billet envoyé par la questure de Rome à celle du Littore date du 12 février 1935, rapporte : «il a été rapporté à cet officier de la PS de Porta Pia que Schucht Tatiana de Apollo, pendant son séjour à Formia, a pris contact avec son beau-frère, l ex-député Gramsci, pour tenter une évasion 117

118 qui semble projetée et financée par des résidents de New York. Selon ce rapport, Schucht penserait s expatrier en Suisse où se trouve le siège du Secours Rouge qui s en serait occupé récemment en expédiant à Gramsci des paquets, des expéditions contenant des fruits» (du fascicule de Gramsci du CPS, cit.) 8. Le 12 juillet 1935, le professeur Vittorio Puricelli déclare : «Aujourd hui, j ai visité, à votre demande, à la clinique Cusumano, le professeur Antonio Gramsci. Sur le plan médical, le professeur Gramsci présente des lésions de tuberculose pulmonaire à évolution chronique et un état d épuisement dont la cause principale est constituée par l insomnie. Il présente en outre, accessoirement, des crises d hypertension et de dépression cardiaque. Il a eu récemment un accès arthritique de type goutte, accompagné de fortes poussées de fièvre et probablement pour la même raison, une attaque néphrétique. Pour le côté chirurgical, il présente une hernie ombilicale qui tend à augmenter et de la pyhorrée alvéolaire qui a déjà provoqué la perte de nombreuses dents. Pour toutes ces raisons, je crois que le professeur Gramsci doit continuer à être hospitalisé dans un lieu de cure et que le climat le mieux adapté à l ensemble de ses infirmités est celui de la campagne ou de la colline» (COSTANZO CASUCCI La correspondance de Gramsci cit., p. 446. 9. Du texte d un brouillon de requête à Mussolini dans le Cahier N IV (occ. 19-19a) et reproduit en note à une lettre de Formia du 22 juillet 1935 à sa belle-sœur Tatiana (Cfr. Lettres de prison cit., p. 841). 10. C est ce qui ressort d une note de Bocchini datée du 16 août 1935 (COSTANZO CASUCCI La correspondance de Gramsci cit. p. 440. 11. De la lettre datée du 14 décembre 1935 (Lettres de prison cit., p. 847). 12. Cfr. GIUSEPPE FIORI Vie d Antonio Gramsci, Bari 1966, p. 335. 13. De la lettre non datée mais datable de juillet 1936, dans Lettres de prison cit., p. 856. 14. D une lettre sans date mais datable de l été 1936, dans Lettres de prison cit., p. 863. 15. Dans une lettre à l auteur du présent ouvrage, Sraffa écrit le 18 décembre 1969 de Cambridge : «Je me rappelle avec exactitude la dernière fois que je rendis visite à Gramsci à Quisisana à Rome. Il me demanda de transmettre sa recommandation politique, que l on adopte le mot d ordre d Assemblée constituante et je le transmis à Paris, je ne me rappelle plus si c est à Grieco ou à Donini, plus probablement au premier». Dans une entrevue à Rome en janvier 1970 nous avons trouvé d autres réflexions et considérations que celles que le lecteur trouve dans ses pages. On trouve dans un télégramme de la questure de Rome à la même date, à la direction de la PS, que Sraffa a rendu visite à Gramsci pour la dernière fois le 25 mars 1937. Cfr. ACS, CPC cit. 16. De la lettre datée du 27 avril 1937 (comme on le trouve dans le contexte) manuscrite de Gramsci à Togliatti. Photocopie dans ACS, 1440/4. «P» sous-entend le professeur Sraffa, ce qui est confirmé par lui-même dans une lettre à l auteur. Le «P» d avril 1937 c est sûrement moi (ou bien pour «Piero» ou bien pour «professeur». 17. Ibid. 18. Cfr. Histoire du Parti communiste italien cit. Vol II, p. 155. 19. L année précédente on avait réussi à expatrier de nombreux condamnés qui avaient terminé de purger leur peine. Mais dans certains cas, la police avait, déjà en 1936, devancé ces plans. Secchià, par exemple avait été averti opportunément, avant la fin de sa peine par Valiani, expatrié, que tout était prêt ( en particulier les faux papiers), pour sortir du pays au moment de sa libération. Mais Pietro Secchià, sorti en avril 1936, ne parvint à rester que 24h chez lui, à Occhieppo (Biel). Là, on l arrêta de nouveau pour lui donner, par mesure administrative, 5 ans de relégation. 20. D une lettre de Giuseppe Berti (signée Caprino), datée du 29 avril 1937, envoyée à Togliatti. Photocopie dans APC, 1440 (I). 21. La lettre de Tatiana Schucht à Piero Sraffa le 12 mai 1937 en appendice à ANTONIO GRAMSCI Lettres de prison cit., pp. 915-19. 22. Dans son essai rédigé pour la mort de Gramsci, Togliatti écrit entre autre : «Dans les derniers mois, tandis que son état de santé devenait de plus en plus grave, il ne fut soumis à aucune visite, à aucun soin, à aucun traitement dont il avait besoin» et l on se demande donc : «Sa mort reste entourée d une ombre qui la rend inexplicable, à la longue chaîne des tortures a-t-on ajouté un innommable méfait? (Cfr. PALMIRO TOGLIATTI Antonio Gramsci, chef de la classe ouvrière italienne dans «L Etat Ouvrier», a. XI, n. 5-6, mai-juin 1935, p. 275. Il semble que Tatiana aussi ait eu des soupçons. Mais de cela, il n y a aucun signe écrit à notre connaissance et le professeur Sraffa ne se rappelle pas que la belle-sœur de Gramsci qui revient en Italie au cours des années suivantes, lui en ait parlé. 23. ACS, CPC, cit. 24. Cfr. Pour le tout «Corriere della Sera», 29 avril 1937.

119 25. Cfr. Entre autre Notre camarade Gramsci est mort dans «L Humanité» du 28 avril, MARCEL CACHIN Soyons dignes de Gramsci, Ibid. 30 avril OBAR Antonio Gramsci dans «Prolétaire», organe du PC yougoslave, juin 1937, Skoncalsja tovarisc Gramsci (le camarade Gramsci a disparu), dans «La Pravda», 29 avril, Antonio Gramsci dans «L Italien de Tunis» (organe de la Ligue italienne des droits de l Homme) 9 mai 1937. Pour la presse antifasciste italienne, voir plus loin. 26. Photocopie de la lettre, datée du 29 avril 1937 dans APC, 1440 (I)/5. 27. Mais l expression «le plus grand Italien du siècle» n est pas utilisée pour la première fois à l occasion de la mort de Gramsci. Nous lisons, par exemple, dans un opuscule de 1935 de la section italienne du Secours Rouge : Luttons pour la libération immédiate d Antonio Gramsci, le plus grand Italien du siècle...» L opuscule, saisi avec de l autre matériel par la police, dans ACS Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1935) b? 27, fascicule «agitation antifasciste contre l intervention italienne en Abyssinie». 28. Photocopie de la lettre de E. Modigliani datée du 28 avril 1937 dans ACS, 1437/ 40-41. 29. La mort d Antonio Gramsci dans «L Etat Ouvrier» a. X, n. 5-6, mai-juin 1937, pp. 265-67. 30. PALMIRO TOGLIATTI Antonio Gramsci, cit. L essai parvient avec une note de la rédaction dans laquelle on annonce: «Nous donnons la première partie de l étude du camarade Togliatti sur A. Gramsci. La seconde partie sera publiée dans le prochain numéro» Mis la seconde partie de l essai ne sera publiée que dans le volume d écrits sur Gramsci, par différents auteurs, qui sortira en 1938 (Cfr. P. 157). 31. Pour les trotskistes, c est Pietro Tresso qui écrit. Il avait été un des cadres ouvriers qui avait le plus travaillé avec Gramsci. L article de Tresso Un grand militant est mort : Gramsci 14 mai 1937, est republié dans ALFREDO AZZARON Blasco, la vie de Pietro Tresso, Paris 1965, pp. 161-65, esquisse une brève biographie politique de Gramsci, insiste sur une présumée «complète rupture morale et politique de G avec le parti stalinien» et se termine sur un ton encore plus polémique : Gramsci est mort d un coup au cœur. On ne saura peut-être jamais ce qui a le plus contribué à la tuer, les 11 années de souffrance dans les prisons de Mussolini ou les coups de pistolet que Staline a fait tirer dans la nuque de Zinoviev, Kamenev, Smirnov, Piatakov et de leurs camarades dans les caves de la Guépéou». Dans l article anonyme que lui consacre le journal bordighiste, imprimé à Bruxelles (et dirigé par Ottorino Perron) on trouve au contraire toutes les accusations de Bordiga contre Gramsci : sa formation idéaliste (et son ancien interventionnisme), sa déviation politique salveminienne, jusqu à une conception fédéraliste qui lui serait venue de ses origines sardes. On nie le fait que Gramsci ait été le chef du prolétariat italien, mais que ce fut, au contraire Bordiga. L article, après avoir traité Togliatti, Grieco etc.. de «nouveaux traîtres», conclut : quelques graves qu aient pu être ses erreurs par le passé, Gramsci les a rachetées abondamment par son long martyr de 11 années». Cfr. Le martyr prolétarien : Antonio Gramsci, dans «Prométhée», 30 mai 1937, republié dans «Revue Historique du Socialisme» a. 9, n. 29, septembre-décembre 1966, pp. 146-48. 32. Cfr. FABRIZIO (UMBERTO CALOSSO) Antonio Gramsci et «L Ordre Nouveau» Cahiers de «Justice et Liberté», série 2, n, 8, août 1933, pp. 71-79. 33. Le discours en appendice à PIER CARLO MASINI «Antonio Gramsci et «L Ordre Nouveau» vu par un libertaire, Vercelli, 1956. 34. ANGELO TASCA Une perte irréparable, Antonio Gramsci dans «Le Nouvel Avanti!», 8 mai 1937. 35. Il s agit de certains passages d une lettre envoyée par Gramsci de Vienne, le 28 janvier 1924 à Alfonso Leonetti. La lettre, avec toute la correspondance de Gramsci avec ses camarades en 1923-24, dans PALMIRO TOGLIATTI La formation du groupe dirigeant du PCI, Rome 1962, pp. 182-84. 36. La lettre sera publiée intégralement par Tasca dans «Problèmes de la Révolution Italienne» série 2a, n. 4, avril 1938 (Cfr. Maintenant 2000 pages de Gramsci, par les soins de G Ferrata et M Gallo, Milan 1962, pp. 281-26). 37. Dans la première réunion du Bureau politique après la mort de Gramsci, Gennari rappelle brièvement le disparu et dit : «Jusqu à maintenant nous conservions l espoir de l arracher à ses bourreaux et de l avoir à nouveau parmi nous comme chef aux côtés d Ercoli... Aujourd hui qu il a disparu, nous devons nous rendre dignes de lui... Berti parle de la lettre de Gramsci de 1926 en ces termes : «Il y a une erreur dans la lettre de Gramsci, mais il a été le meilleur d entre nous. Gramsci est allé à l école des ouvriers de Turin mais son mérite fondamental est d avoir été à l école de l Internationalisme de Lénine et de Staline. C est pour cela que Gramsci est le premier, le plus grand des chefs du mouvement ouvrier italien d après-guerre...» (APC, 1432 (I)/66-67 pour Gennari et 1434/5 pour Berti). Quand Tasca publiera intégralement la lettre, Di Vittorio et

120 Berti proposeront de faire une critique publique de la lettre de Gramsci et le secrétariat attendra d entendre l opinion d Ercoli. Il en résulte que le document officiel n a jamais été formulé» ni rendu public (APC, 1494 (A. 3)/53-45). 38. Lent assassinat dans «Justice et Liberté», 30 avril 1937. Cfr. Aussi ANGELO TASCA Retour à Gramsci et à Gobetti, dans «Justice et Liberté», 17 mai 1937. 39. D un témoignage fait à l auteur par Vincenzo Bianco, le 3 mars 1970. 40. D une lettre envoyée à l auteur par le sénateur Ambrogio Donini, de Bari, le 16 décembre 1969. 41. La lettre d Ercoli du 20 mai 1937, de Moscou, photocopie dans «Renaissance», a. XXIV, n. 15, 14 avril 1937. Dans une lettre du 19 mai 1937, Ambrogio Donini écrit à Sraffa de conseiller à Tania Schucht de quitter l Italie, de faire parvenir en mains sûres les manuscrits de Gramsci, c est à dire à Moscou où il y a sa femme et Togliatti. Cfr. «Renaissance» numéro cit. 42. Dans une réunion du secrétariat du 11 janvier 1938, Montagnana dit qu il faut résoudre à tout prix le problème de la publication des ouvrages de Gramsci. Montagnana conseille d en faire trois volumes, un sur les Conseils d Usine, un sur le fascisme et un sur le PCI. Pour s en occuper, il propose Bert, Montagnana, Platone, Amoretti ou Nagerville et ajoute qu à Moscou «on nous a beaucoup critiqué parce qu on n a pas fait grand chose». Du procès verbal dans APC, 1494(I)/101. 43. Gramsci Editions de culture sociale, Paris 1938. 44. RUGGERO GRIECO Gramsci dans «L Etat Ouvrier», a. XII, n. 7, nouvelle série, 15 avril 1938, pp. 105-7 45. IL s agit d un article de Eio Taddei dans «Le Rassemblement des Réfractaires» de New York. 46. Le pot-aux-roses dans «Le Peuple d Italie», 31 décembre 1937, maintenant dans MUSSOLINI Œuvres complètes cit. vol XXIX pp. 44-46. 47. L hommage de Romain Rolland à la mémoire de Gramsci dans «L Etat Ouvrier» a. XI, n. 5-6, mai-juin 1937, p. 267. 48. Fidélité à un idéal passages de la commémoration de Gramsci par Carlo Rosselli, «La Voix des Italiens», 27 avril 1938. 49. GALLO (LONGO) Les enseignements de Gramsci animent en Espagne les combattants pour la liberté. 50. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. A. g. e r., 1920-45, (1937à K. I, b. 57. Fascicule Radio Milan.

Chapitre 9 La lutte contre le trotskisme et la répression Le 23 janvier 1937, dans la salle Octobre de la Maison des syndicats de Moscou, commence le second des grands procès staliniens, celui contre le soi-disant «Centre parallèle trotskiste», devant le même collège militaire de la Cour suprême d URSS. Il y a 17 accusés. Parmi eux, on remarque Grigori Piatakov, bolchevik depuis 1910, héros de la guerre civile, un des six hommes nommés par Lénine dans son testament. Piatakov a été dans l opposition trotskiste jusqu en 1928, exilé puis réhabilité (il prit la parole au XVIIe Congrès du PCUS en 1934), depuis quelques années, il collaborait loyalement avec la direction stalinienne sous la dépendance directe d Ordjonikidzé, le commissaire à l industrie lourde. Ordjonikidzé lutte pour disculper Piatakov des accusations et c est pourquoi (comme le rappelle Kroutchov au XXIIe Congrès (1)) il est contraint au suicide, en février 1937 suivant ainsi Tomski qui s est suicidé en septembre 1936, tout de suite après le premier procès. Il y a maintenant Sur le banc des accusés il y a maintenant avec Piatakov, d autres anciens trotskistes : Grigori Sokolnikov, ancien ambassadeur à Londres, membre candidat au Politburo, Leonid Serebriakov, ancien secrétaire du Comité central et Karl Radek, une des figures les plus connues et les plus populaires du Komintern, provenant des rangs des révolutionnaires polonais et, au cours de l après-guerre, étroitement lié à l histoire du Parti communiste allemand. Rakek avait, lui aussi, depuis longtemps abandonné Trotski et il était devenu un des meilleurs propagandistes staliniens jusqu à son arrestation en septembre 1936. Ill avait collaboré à l élaboration de la nouvelle Constitution. Les quatre justiciables les plus importants, avec 13 autres (parmi lesquels Mouralov, ancien inspecteur général de l armée sous le commandement de Trotski en 1919-21) sont accusés de trahison, d espionnage et d actes de diversion, de sabotage, de «préparation terroriste». Ils ont avoué et renoncent presque tous à un avocat de la défense. Le procès est public et se déroule en présence de nombreux journalistes étrangers, de délégations d ouvriers et d écrivains comme Alexi Tolstoï et Leon Feuchtwager. L acte d accusation marque ce saut qualitatif réclamé par Staline et Jdanov, et appliqué par le nouveau chef de la Police Ezov, depuis le premier procès. A travers le groupe de Piatakov caractérisé comme groupe d anciens trotskistes, les accusations visent toujours comme cible principale Trotski et son fils Sédov, mais cette fois, on affirme que, depuis 1933, le Centre de Piatakov (parallèle à celui de Zinoviev) aurait pris des contacts, à l instigation de Trotski, avec des représentants du gouvernement allemand et japonais et établi avec eux un pacte d entraide : les conjurés s engagent à renverser le gouvernement soviétique en attentant à la vie des principaux dirigeants et consentent à accorder à ces puissances étrangères qui les auraient aidées à se maintenir au pouvoir, des concessions territoriales et des avantages politiques et économiques. Selon les dépositions faites au cours de l instruction, leur programme était de restaurer le capitalisme en URSS de la campagne à la ville. Et ce serait justement Trotski, au cours d une entrevue avec Piatakov arrivé de Berlin à Oslo en décembre 1935, qui aurait soutenu qu il était nécessaire de revenir au capitalisme! Trotski aurait pris contact personnellement avec les chefs nazis, en particulier avec Rudolf Hess, à qui il aurait promis qu en cas de victoire de la conspiration, les industries allemandes auraient le droit d exploiter les mines de fer, de manganèse et les gisements pétrolifères etc... Trotski aurait été jusqu à écrire, en 1935, une lettre à Radek dans laquelle il disait : «Il faudra inévitablement céder la province maritime et la région de l Amour au Japon et l Ukraine à l Allemagne». Ensuite, Sokolnikov 121

aurait eu des contacts personnels avec des diplomates allemands à Moscou.. Les prévenus les moins importants sont accusés d avoir organisé, sous la direction du Centre, un service d espionnage en faveur du Japon et de l Allemagne et de nombreux actes de sabotage dans l industrie et les transports, les mines, les industries chimiques et les dépôts militaires. Trotski aurait enfin recommandé à Piatakov de n épargner aucun effort pour faire tomber Staline, pour le tuer. Nous devons donc faire face à une accusation qui, bien que n apportant aucune preuve substantielle à part les confessions (extorquées par les méthodes dont nous avons déjà parlé) se présente de manière bien plus nette. On veut faire comparaître sur le banc des accusés les véritables agents des puissances fascistes et impérialistes, Japonais ou Allemands qui sont liées par le pacte anti-komintern. Pendant que l on se bat en Espagne tandis que l agressivité fasciste devient de jour en jour plus menaçante, voilà donc cette poignée d hommes abjects qui se révèlent les ennemis de la démocratie et de l antifascisme en plus d être des traîtres au socialisme et à leur patrie. Les interrogatoires des accusés sont une répétition du déroulement du premier procès contre Zinoviev et Kamenev. Les confessions seront même plus détaillées et plus emblématiques, dévoilant un «véritable abîme de dégradation» comme le dira le procureur Vychinski. Le premier accusé à être interrogé est Piatakov. Il raconte à la Cour qu après avoir pris contact avec le fils de Trotski en 1932 à Berlin il s est ensuite entendu avec Kamenev pour former un «Centre de réserve», parallèle à celui de Zinoviev, afin de renverser le pouvoir soviétique par le terrorisme. Mais Piatakov ajoute un élément plus grave de complicité avec les «droitiers», c est à dire qu il a eu, depuis l automne 1932, des entretiens avec Boukharine, Tomski et Rykov pour unir dans un concert criminel, tous les opposants à Staline. Et, en 1934-36 les contacts avec les «droitiers» se seraient intensifiés sur une plateforme d action terroriste. A propos de son entretien de décembre 1935 avec Trotski, Piatakov donne une image on ne peut plus sinistre du grand ennemi de Staline. Il le décrit impatient de voir se concrétiser les attentats et les sabotages et assoiffé du sang des dirigeants de l Etat soviétique. Trotski serait non seulement convaincu que la guerre est imminente (pour 1937) mais que le fascisme sera vainqueur. Pour abattre Staline, il faut donc se mettre d accord avec les nazis et les impérialistes et consentir au démembrement de l Union soviétique. «Trotski, dit Piatakov, se montra extrêmement satisfait du contact avec Boukharine et Tomski. Il déclare que ce n était pas seulement une mesure tactique mais une alliance d engagement sur le terrain des principes (2). (Il y a, comme on le voit, toutes les bases pour l incrimination des «droitiers» qui, en septembre 1936, avaient déjà été disculpés par une commission d enquête du parti). Dans sa déposition devant la Cour, Radek est encore plus explicite sur tous les chefs d accusation. Après avoir confessé qu il n avait jamais renoncé à ses convictions trotskistes, l accusé affirme avoir été au courant de la proposition de tuer Kirov depuis avril 1933 et d être en relation avec Boukharine depuis 1934 (quand ils travaillaient tous les deux aux «Isvestia») afin de planifier la «lutte terroriste». Plus qu éloquent, Radek est volubile dans la description de ses relations épistolaires avec Trotski qui poussait à la défaite de l URSS. Voilà un échange de répliques avec Vychinski : VYCHINSKI : vous aviez intérêt à précipiter l éclatement de la guerre afin que l URSS en sorte vaincue? Que dit la lettre de Trotski? RADEK : Que la défaite était inévitable et créerait les circonstances de notre accès au pouvoir. La conclusion est : la défaite est dans notre intérêt. VYCHINSKI : Et vous étiez pour la défaite ou pour la victoire de l URSS? RADEK : Toutes mes actions au cours de ces dernières années prouvent que j ai travaillé à sa défaite (3). 122

Radek ne montre pas les trois lettres incriminées de Trotski. Il les a brûlées, dit-il au Tribunal. Il y aurait dans les lettres, non seulement la proclamation ouverte de l intérêt des conjurés à provoquer la guerre et de s assujettir au fascisme mais carrément la proposition de faire renaître le capitalisme privé dans la plupart des industries et d abolir toute forme de démocratie. Ce tableau détaillé et grotesque de Trotski nazi sera, par la suite celui que la propagande nazie continuera à dépeindre sous les couleurs les plus sombres. En attendant, le réquisitoire de Vychinski, encore plus violent dans le ton que les précédents, est déjà centré sur le rapport d interdépendance entre l obstination terroriste des trotskistes et la «phase finale de l édification du socialisme en URSS» sur laquelle Staline s étendra largement dans son fameux discours du 3 mars. Le trotskisme est désormais défini comme un agent direct du fascisme international. Le dernier jour du procès, les accusés font leurs ultimes déclarations et se proclament à nouveau coupables. Piatakov dit qu il «renie son passé honteux», Radek se comporte de manière analogue, non sans mettre en garde les trotskistes espagnols et français : qu ils soient convaincus que le trotskisme est l ennemi du mouvement ouvrier. Sokolnikov et Serebriakov demandent l indulgence du Tribunal ainsi que Mouralov et les autres. Le verdict est sans appel et c est la condamnation à mort (immédiatement exécutée) pour Piatakov, Serebriakov, Mouralov et dix autres accusés. Radek et Sokolnikov sont condamnés à 10 ans de prison (4), Stroïlov à 8 ans comme n ayant pas participé directement à l organisation et à l exécution des divers délits. Quant à l écho du procès, de nombreux traits déjà exposés pour le procès précédent, se répètent. Trotski qui est arrivé au Mexique depuis quelques semaines déclare que les accusations ont été entièrement inventées et se déclare prêt à comparaître devant une commission d enquête et défie Staline de demander son extradition. Le ministre des Affaires étrangères norvégien atteste entre-temps qu ancun avion provenant de Berlin n est arrivé à Oslo en décembre 1935 et que donc, Piatakov n a pas pu avoir de prétendu entretien avec Trotski (5). Cela réussira enfin à faire nommer, en Amérique, une commission présidée par Dewey, pour mener une espèce de contre-procès au terme duquel, en septembre 1937, Trotski sera déclaré non coupable et les procès de Moscou passeront pour une fraude. Mais la socialedémocratie européenne elle-même aura une réaction circonspecte et diplomate. Nous sommes au moment de l engagement le plus important dans la guerre d Espagne et l aide soviétique à la république espagnole est plus que jamais décisive. S ajoute à cela que la position antiunitaire du POUM, plus vive qu avant lui aliène la sympathie d une grande partie des démocrates et des socialistes, tant espagnols qu étrangers. Mais si cette formation n est pas trotskiste (au contraire, Trotski lui-même la critique ouvertement à cause d un doctrinarisme de plus en plus accentué (6)), mais le POUM passait pour tel et, en tout cas, son maximalisme uni à celui des anarchistes extrémistes, constitue un sérieux obstacle à la lutte contre le fascisme. La réaction des socialistes italiens est typique. «Le Nouvel Avanti!» publie une lettre de Faravelli dans laquelle sont posés quelques interrogations parmi les plus brûlantes : «qui, parmi les chefs soviétiques encore en vogue pourra désormais échapper à l accusation de trotskisme?» «Si la coterie de Trotski est la bande de criminels et d individus pervers que les communistes prétendent nous faire croire, ne voient-ils pas la terrible lumière qu ils jettent sur la révolution elle-même (7)?» mais il fait précéder ces questions d une note dans laquelle il précise qu il considère les procès comme une erreur politique encore plus que judiciaire et que, de toute façon, les socialistes italiens ne sont pas contre mais, au contraire, pour la Russie des Soviets. Et, puisque dans son article, Faravelli défend l ardeur révolutionnaire du POUM accusé injustement d être un instrument de la France et de Hitler, la rédaction conseille à son correspondant d être moins indulgent envers le POUM dont «il n y a pas seulement la politique à désapprouver». 123

Du reste, l organisation des procès comme ceux de Moscou provoque largement le trouble mais également des hésitations et des suspicions envers les accusés. On le voit dans la réflexion intime de l un des opposants les plus tenaces comme Angelo Tasca qui confie à son journal la note suivante : Quand on examine les procès de Moscou, celui, par exemple contre le «Centre parallèle» on n arrive pas à conclure en toute certitude que les accusés sont innocents mais on ne peut nourrir aucun doute sur la culpabilité des juges et des organisateurs du procès (8). A son tour, un homme comme Humbert-Droz n a pas hésité, encore récemment, à admettre qu il était convaincu de la culpabilité des accusés : J ai assisté au second procès, celui de janvier 1937. J ai entendu Radek, Rakovski (9), des hommes de l Internationale, s accuser de délits incroyables. Je les ai crus : «pour lutter contre Staline, j ai choisi le terrorisme, l alliance avec l ennemi». J ai même écrit un opuscule De la fausse théorie au délit dans lequel je dénonçais Trotski comme étant le responsable de tout (10). Ce que nous savons des réactions de Gramsci ne s éloigne pas beaucoup du tableau d ensemble, de stupeur et de réserve, sinon de l acceptation de la culpabilité des accusés. En mars 1937, quand Sraffa est allé le trouver et lui a parlé des procès de Moscou, Gramsci a refusé de se prononcer à ce propos (11). Il faut toujours se référer au moment historique dans lequel tombaient les procès. Le jour après la fin du procès contre le «Centre parallèle», Hitler prononce un discours menaçant, auquel on a donné une importance exceptionnelle dans la presse fasciste italienne. Il annonce qu il va retirer la signature de l Allemagne du Traité de Versailles et il proclame : Le bolchevisme est une doctrine de la révolution mondiale, c est à dire de la destruction mondiale... Même si les autres se modèrent face à ce danger, l Allemagne tient, pour son compte, à déclarer 1) Que le péril bolchevique fait surgir une menace mondiale intolérable ; 2) que nous chercherons à l éloigner par tous les moyens du peuple allemand (12). C est dans un tel cadre, avec la perspective d une attaque de l URSS par l Allemagne nazie qui maintenant se rapproche, et au moment où les troupes fascistes italiennes convergent vers Malaga, qu il faut replacer les réactions de l antifascisme. Même les hommes de J et L commentent, avec beaucoup de distingo le procès contre le «Centre parallèle» : Même si nous n étions pas comme nous le sommes, des défenseurs de l URSS, nous n aurions aucune sympathie pour Trotski ni pour le trotskisme. Trotski est, pour le sérieux politique, au-dessous de Staline et sa culture grandiloquente ressemble beaucoup à de la richesse exhibée par certains requins extrêmement intelligents que la guerre a rendus célèbres en Europe. Ensuite, le trotskisme est d autant plus désordonné et démagogique qu il a produit la lutte politique de l après-guerre. Mais laisser fusiller des révolutionnaires innocents serait une forme de complicité indigne des antifascistes qui combattent aussi pour la cause de la justice (13). Quant aux communistes italiens, leur discours peut de faire maintenant d une manière plus articulée. La réaction officielle reflète la nouvelle atmosphère et Giuseppe Berti qui se trouve encore à Moscou pour quelques mois (il dirige le secteur italien de l école léniniste auprès du Komintern), l exprime complètement, avec la violence qui convient. Non seulement Berti définit Piatakov et Radek comme des exemples de traîtres en face desquels les noms exécrés des traîtres plus universellement connus du socialisme comme Millerand et Mussolini pâlissent, mais il y associe dans la condamnation des contre-révolutionnaires déjà jugés Boukharine, Tomski et Rykov. La glorification que l on fait là de Staline indique également quel est le nouveau ton qu il faut donner (et que le groupe dirigeant du PCI se trouvera bientôt accusé de ne pas l appliquer correctement) au culte de la personnalité. «L œuvre de Lénine et de Staline tout comme celle de Marx et d Engels, est une œuvre d une seule pièce (14)». La 124

presse communiste de l émigration donne au second procès de Moscou une importance beaucoup plus grande que celle qu elle a donnée au premier. Il y a une série d articles dans lesquels, à côté de l exécration pour les accusés, on établit un parallèle entre eux, les trotskistes et le POUM et les «groupuscules trotskistes et bordighistes italiens» sont considérés comme des agents de la police fasciste (15). On polémique, et durement, contre les sorties pourtant timides des socialistes (16). Et de «Justice et Liberté». L édition clandestine de «L Unité» consacre un numéro entier à la question (17). On développe une véritable campagne destinée à vaincre les réticences et les doutes de l intérieur. On peut en citer quelques signes intéressants à travers le rapport d un courrier turinois au Centre qui rend compte des réactions de la base, bien loin d être homogène : L. et ses collaborateurs, écrit ce correspondant tout en précisant qu ils ne sont pas du même avis, considèrent que cela a été une grave erreur politique de faire un procès aux trotskistes d URSS durant la période de la révolution espagnole, parce que selon lui, cela aurait une répercussion négative beaucoup plus large parmi les masses, non seulement en ce qui concerna la Russie mais surtout en ce qui concerne l Espagne (18). Le rapport énumère ensuite d autres éléments critiques qu il a entendu circuler parmi les camarades près de Turin : «Si l on fait ainsi en Russie, c est parce que la situation est critique. Nous considérons les accusations portées contre les accusés comme montées de toute pièce pour liquider l opposition». Les camarades n approuvent pas la peine capitale, ils sont d accord de condamner celui qui faillit, mais pas de le fusiller. L. ajoute : Je crois qu en réalité la peine capitale est une manœuvre mais qu en réalité, on ne fusillera personne». D autre part, comment peut-on penser, à part les anciens trotskistes, que des éléments comme Radek etc.. aient commis toutes les fautes dont on les accuse? Enfin il me dit : Voyez camarades, que ces procès ont une répercussion profonde et négative sur les masses et dans le cas où cela se répéterait, ce serait à notre détriment. Nous savons de la même source qu à Turin a eu lieu une réunion dans laquelle se sont heurtés deux ordres du jour sur la question du jugement qu il faut faire sur les procès. Sur cinq participants, quatre restent d avis qu il est impossible que des hommes comme Radek, Zinoviev et Boukharine (qui a toujours été considéré par Lénine comme le plus grand théoricien du Parti bolchevik) soient devenus des traîtres. La majorité est également opposée à ce que l on considère les bordighistes («qui ne sont qu une poignée») comme des agents du fascisme, «à moins que vous considériez comme fascistes tous ceux qui désapprouvent votre politique, mis alors les anarchistes, sont-ils également des agents du fascisme?». Il se peut que le milieu ouvrier à Turin soit très particulier (bien qu une information de même type vienne de Milan) (19) et il se peut aussi que ce soit le même rapporteur qui présente des avis qu il montre comme étant l expression des autres alors que ce sont les siennes. (Il faut toujours user de la plus grande prudence pour ce qui concerne cette période pour les affirmations écrites concernant des sujets aussi contestés). Mais parmi les communistes en relégation à Ponza, les discussions ont été animées. Nous en avons une curieuse trace dans une page du journal de Celeste Negarville, dans laquelle il parle de Altiero Spinelli et d Umberto Terracini. La page est de 1942, mais comme le lecteur le verra, on s y réfère à des faits concernant la période de 1935-37, comme ils furent racontés par Giorgio Amendola qui reste en relégation à Ponza jusqu à la fin d août 1937 : Ces derniers jours j ai beaucoup réfléchi sur ce que m a raconté Giorgio à Ponza. Il est certain que tous les amis de l île sont, l un plus, l autre moins, profondément inquiets à propos de la politique du Komintern. (Je me réfère à la période où Giorgio était avec eux : 1925-37). Les événements actuels ont presque certainement augmenté leurs inquiétudes, mais je ne possède pas d informations. Il me semble que presque toutes leurs inquiétudes peuvent se réduire au problème de Joseph (20) qui est en vérité le problème des problèmes. La position d Altiero est très dangereuse : «condition pour la révolution en Europe : abattre la dictature stalinienne». Et le fascisme? Je ne suis pas sûr que ce serait la liberté et la démocratie qui en profiterait, mais le fascisme. Aujourd hui la chose est plus évidente que jamais. Umberto, en protégeant la permanence d Altiero 125

dans le parti suit certainement une ligne. Il craint l étiolement intellectuel du parti d une part (et son admiration pour la valeur d Altiero le pousse à soutenir celui-ci pour qu il reste dans le parti). Mais d un autre côté, il me semble indéniable que beaucoup des idées soutenues par Altiero sont partagées par Umberto qui sait cependant arrondir les angles (21). La page de Negarville représente donc, des années plus tard, ces raisons de «nécessité» qui sont fournies par les contradictions historiques plus importantes mais il faut également se rappeler cet intense débat qui eut lieu parmi les relégués communistes. En mars 1937 arrivent à Ponza de nombreux dirigeants qui ont subi des peines plus graves en 1927-30 : il y a Terracini, Scoccimarro, Li Causi, Santhià et d autres (nous aurons l occasion de revenir sur les listes de relégués et d emprisonnés). La vie de la collectivité comporte certaines règles fixes. Il y a une direction qui maintient la discipline du groupe et qui est responsable de la transmission à tous les communistes déportés des informations et des directives du Centre qui parviennent habituellement par l intermédiaire des familles qui peuvent se déplacer à l occasion, comme la femme et la belle-sœur d Amendola, qui est française et qui peut aller à Paris). Le centralisme est rigide. Le rapport politique est tenu par une série infinie de réunions à trois dans les rues et les sentiers de l île pour former une chaîne de circulation assez compliquée mais inévitable, étant donnée la surveillance dont les relégués font l objet. Pietro Secchia a raconté qu ils discutaient entre eux des procès. Il tenait, à l époque, un carnet d études où il rassemblait ses critiques sur le cours historique du PC(b), principal texte d endoctrinement (22), ainsi que sur différents autres sujets. Secchia écrit en 1970 : Les ténébreux procès, les grandes purges, les exaltations sans mesure eurent lieu quand nous nous trouvions déjà en prison ou en relégation. Nous fûmes touchés, amers, et nous en discutions avec beaucoup de vivacité. Certains d entre nous avaient connu personnellement Boukharine, Kamenev, Trotski, Zinoviev et les autres. Certaines choses semblaient invraisemblables, absurdes, incroyables. Ce qui prévalait toujours pour nous, c était la confiance dans le parti, dans l Internationale communiste et dans l Union Soviétique. Ce n est pas que nous n ayons pas eu de doutes, les choses étant rien moins que claires mais il était difficile de trouver des explications satisfaisantes. Aux quelques camarades qui, alors en relégation, se détachèrent du parti à la suite de ces événements, nous n avons pas demandé, nous ne demandions pas une confiance aveugle. Nous ne pouvions pas leur demander de renoncer à leurs doutes qui étaient aussi les nôtres, mais nous demandions de la discipline, nous leur donnions le conseil d attendre avant de prendre la décision d une rupture. «Nous ici, en relégation, nous sommes prisonniers du fascisme, nous devons rester unis, ne pas nous mettre contre le parti, attendez de retrouver la liberté et puis nous en arriverons peut-être à connaître ce que nous ignorons ici et qui n est pas clair» (23). Nous apprenons par Altiero Spinelli, un de ceux qui s est détaché du parti en 1937, qu en effet, c était bien là l orientation mais qu un certain climat d intolérance commença bientôt à prendre le dessus. Et nous en saurons davantage quand nous examinerons le cas de Terracini dont le désaccord commence à se manifester en 1938. Pour Altiero dont parle Negarville, le détachement du parti n a pas pour origine les procès de Moscou, il a déjà mûri auparavant, mais il en a été renforcé et accéléré. En mars 1937, quand Spinelli arrive de Civitavecchia à Ponza, on sait déjà qu en prison il a eu de fortes dissensions avec le parti mais «Secchia, nous raconte-t-il, qui était alors le chef incontesté du collectif qui avait, avec fermeté, minimisé la portée de ce désaccord, soulignant que j étais et que je restais un camarade à respecter». Spinelli reçoit à lire le matériel clandestin qui, pour des raisons de clandestinité n était accessible qu à un petit groupe de dirigeants et il se met d accord avec Secchia pour ne pas apporter au collectif ses réserves et ses critiques. (Secchia n en avait-il pas lui aussi à propos de la politique des fronts populaires?) Mais rapidement, parce que les dissensions transparaissent et que des directives plus rigides arrivent du Centre, la rupture devient inévitable. 126

Si je me rappelle bien, poursuit Spinelli, de manière inattendue, en été 1937 tous les petits groupes de trois camarades sur lesquels s articulait le collectif se trouvèrent face à la demande formulée par leur chef de groupe de discuter des procès de Moscou, de reconnaître que les accusés étaient des espions de l impérialisme, et que leur condamnation était donc juste (24). Selon Spinelli, c est à Amendola que revient de fournir l interprétation officielle des procès. Parce que Spinelli répond qu il n accepte pas une telle version et que les procès lui semblent plutôt l expression d une grave crise politique, Maria Baroncini qui complète le trio, l invite à être raisonnable. Placé devant une sorte d ultimatum, le dissident consigne dans un carnet, ses critiques qui se révèlent radicales et vont bien au-delà d un épisode ou d un phénomène (25). La réponse parvient sous forme d un autre carnet où l on réfute l une après l autre les thèses exprimées par Spinelli et on lui communique son expulsion du PCI pour «déviation idéologique et prétention petite-bourgeoise». La conclusion finale qui avait conduit à mon expulsion, dit Spinelli, s était faite entre 5 ou 6 personnes à l insu du gros des camarades qui continuaient à être joyeusement amicaux avec moi. Mais le jour-même où l expulsion est décidée et communiquée à tous à travers le réseau de l organisation, il se passa une chose stupéfiante. Du coup, presque personne ne m adressa plus de salut mais ils réussirent aussi à se comporter, quand leur regard tombait sur moi, comme s ils ne me voyaient même pas, comme si je flottais dans l air (26). C est l habitude du parti, en prison, en relégation, comme dans l émigration. Avec Spinelli, on expulse «deux ou trois camarades qui avaient été avec lui dans la jeunesse romaine» et qui restaient encore solidaires maintenant, ainsi que Carlo Alpi. La majorité accepte la version officielle des procès. Et il n y a pas seulement chez elle le raisonnement politico-moral rappelé par Secchia. Il y a, rappelle Amendola (27) la conviction que l URSS est en train de vivre un moment de terreur jacobine, inévitable dans une situation internationale aussi tendue. Enfin, pour donner de la crédibilité aux accusations de complot, l aversion pour les trotskistes et les bordighistes qui, en relégation et en prison vivent en parias et tiennent table absolument séparée de celle des communistes orthodoxes, a peu de poids et la police attise l hostilité entre les deux groupes. Un opuscule de Vorochilov (de 1929, rédigé à l occasion du cinquantième anniversaire de Staline) circule parmi les relégués, qui rappelle de quelle manière exemplaire celui-ci est parvenu à exterminer les ennemis sur le front de Caricyn durant la guerre civile, en 1918 (28). C est cela, l image de Staline que l on cultive : celle de l homme inflexible qui fait place nette quand il s agit de défendre l Etat Soviétique contre une attaque possible et imminente, une image qui, avec la guerre frappera et fascinera de larges couches de militants et de combattants pour la liberté et pour le socialisme et qui restera de manière tenace dans l esprit des vieux militants. Le thème de la lutte contre le trotskisme, exigé d urgence par le second procès de Moscou comme un des aspects de la lutte contre le fascisme et le nazisme impérialiste, se mélange pour les dirigeants communistes avec les problèmes de l action. Les 4 et 5 mars, au cours de réunions tenues par le Secrétariat élargi du parti à Paris (présents : Grieco, Montagnana, Bibolotti, Dozza, Ciufoli et comme invités : Novella, D Onofrio, Massini et Massola qui s occupe du procès verbal), on discute un rapport de Bibolotti qui vient de Moscou et qui contient des critiques substantielles de l EKKI et d Ercoli. Nous trouvons ici la première manifestation d une intrication pas facile à démêler entre les directives positives, un engagement plus grand dans la lutte contre le fascisme et l insinuation de soupçons, les symptômes d une fermeture non seulement idéologique mais organisationnelle et policière reflétant la vague de répression qui est en train de s abattre sur l URSS et sur tout le mouvement communiste. Comme nous l avons vu, après le dernier Comité central, les notes de Togliatti et de Manuilski n avaient pas manqué, surtout en ce qui concerne l ambiguïté de formules et des 127

mots d ordre comme celui de la réconciliation du peuple italien, l appel au programme fasciste de 1919, la faiblesse d une intervention active en Italie, la sous-évaluation de la priorité du problème de la défense de la république espagnole. La ligne a déjà été rectifiée au cours de l hiver, en particulier dans un article de Grieco qui a, pour la première fois, tracé en termes historiques la «perspective démocratique» (29), celle d une démocratie nouvelle qui doit détruire les bases de la réaction, briser le pouvoir des monopoles et procéder à une grande réforme agraire. Mais maintenant, les critiques de Moscou, acceptées par les dirigeants mais avec de larges réserves de Montagnana (30) concernent l ensemble de l action du Centre et conduisent aux révisions suivantes : 1) On décide de retirer le mot d ordre de réconciliation ; 2) On reconnaît comme erreur de ne pas avoir mis au premier plan la lutte contre l intervention fasciste en Espagne et contre la politique extérieure antinationale ; 3) On affirme que la lutte pour la démocratie doit devenir un des axes fondamentaux de l action du parti ; 4) On admet qu il y a de graves faiblesses dans la lutte contre le trotskisme (31). L autocritique est provoquée en premier lieu par une série de remarques de Togliatti, remises à Bibolotti sous forme de notes mais qui sont précises et argumentées. Ce sont probablement elles aussi qui ont orienté les publications de la presse communiste dans ses commentaires sur les procès de Moscou, contre le «Centre parallèle». Mais cet aspect est, maintenant plus encore que par le passé, relié à d autres critiques qui concernent l orientation de tout le groupe dirigeant de l émigration, un groupe qui paraît encore assez uni sous la direction de Grieco mais avec certains accents de «droite» de Montagnana et d autres. Les critiques d Ercoli contiennent ce premier point : Laisser tomber le mot d ordre de «réconciliation» qui ne convient pas à la situation italienne, «Unité», «Union», «Unification», «Front unique» etc... sont plus que suffisants ; «réconciliation», dans un pays où règne le fascisme peut être compris comme une réconciliation avec le régime, avec le parti dominant et avec ses institutions, c est à dire faire croire que le but du PCI est de réformer le fascisme et non de l abattre, ce qui est politiquement faux. Garder toujours à l esprit qu on ne se libère pas du fascisme sans mouvement révolutionnaire. Le travail dans les organisations fascistes, la conquête des masses fascistes sur la base d un programme et d un langage qui leur soit accessible, ne sont pas en contradiction avec les objectifs révolutionnaires du parti, elles sont le moyen de pour le réaliser (32). Le rappel de Togliatti s arrête ensuite sur la nouvelle situation déterminée par la politique extérieure de Mussolini qui doit faire ses preuves en Espagne, mais pas seulement en Espagne, c est à dire sur l alliance italo-germanique de type agressif et impérialiste. Le 1 er novembre 1936, Mussolini a dit que la ligne Berlin-Rome n est pas une cloison, c est plutôt un axe autour duquel peuvent participer tous les états européens «animés d une volonté de paix et de collaboration (33)». Mais en réalité, l axe Rome-Berlin comme le pacte anti- Komintern entre l Allemagne et le Japon auquel l Italie souscrira le 6 novembre 1937, sont avant tout des alliances anticommunistes et anti-soviétiques. Dans son discours, Mussolini a dit également : «Il ne faut pas s étonner si nous levons aujourd hui le drapeau de l antibolchevisme. C est celui-là notre ancien drapeau! Mais nous sommes nés sous ce signe! Mais nous combattons contre cet ennemi et nous l avons vaincu par nos sacrifices et notre sang!» (34). Sous le signe de l anticommunisme, l Italie et l Allemagne ont reconnu officiellement le gouvernement fasciste de Burgos en novembre 1936. Et c est contre Moscou que le fascisme va diriger maintenant toute la politique extérieure des Etats européens, en mettant largement un bémol à sa politique anti-britannique, (c est l époque du gentleman agreement). Mais l initiative ne vient pas du tout de Mussolini, elle vient de Hitler, à qui le Duce et son jeune ministre des Affaires étrangères Ciano montrent un assentiment croissant. Togliatti saisit ce fait en tout premier et signale aux camarades la pénétration en Italie, d éléments de propagande nazie (antisémitisme etc..). «La lutte contre Hitler, écrit Ercoli, considéré comme un danger pour le peuple italien, devient indispensable, non seulement si l on veut être actuels 128

et ouvrir une discussion dans les rangs de la jeunesse mais, et ceci est l essentiel, si l on veut se présenter à la jeunesse et à tout le peuple italien comme étant ceux qui se préoccupent du sort du pays et qui font une politique nationale» Togliatti recommande aussi d étudier comment se présente le problème de la Constituante et de «préparer cette question pour les prochaines discussions entre nous». (Comme nous le savons, Grieco à son tour soulèvera à nouveau le problème quand, deux mois plus tard, il rapportera à Togliatti ce qu en pense Gramsci). Enfin arrive une sévère critique de Togliatti à propos du manque de lutte contre le trotskisme : Malheureusement elle manque presque complètement. On en a peu parlé au CC, pas du tout dans «L Etat Ouvrier», pas non plus dans «L Unité» et on n en parle pas dans «Le Cri du Peuple», on n en parle pas non plus dans les appels ni quand on s adresse aux intellectuels etc.. Grave lacune politique. Il faut considérer que l influence du trotskisme en Italie est très grande également à l extérieur de petits groupes qui en font profession. Elle est grande parmi les intellectuels, parmi la jeunesse, parmi les socialistes et aussi chez certains de nos anciens cadres. Le fascisme popularise Trotski, le Vatican cite Trotski contre nous. Il faut une grande offensive contre Bordiga et les siens etc... Même chose dans l émigration. Est-ce que les camarades de l émigration et surtout de la rédaction de «Cri du Peuple» sont convaincus que le trotskisme est l allié du fascisme etc... etc... (35)? Nous aurons l occasion de reprendre le discours sur la popularité de Trotski parmi les jeunes et les intellectuels en Italie en examinant l afflux vers le communisme de nouveaux groupes de jeunes, presque toujours de jeunes intellectuels. Les nouvelles qui arrivent au Centre de Turin, comme celles que nous connaissons, outre les allusions déjà faites par Sereni dans le même sens quelques mois plus tôt, ne peuvent que provoquer de l inquiétude dans ce sens. Dans le document qui conclut ces réunions du 3 et 4 mars dont on a parlé, on peut lire à ce propos : Les grandes faiblesses du Comité central dans sa lutte contre le trotskisme, imposent une action d envergure en Italie, spécialement contre ses formes italiennes, particulières, bordighistes, de cet instrument du fascisme, et contre les idéologies trotskistes diffusées par le fascisme lui-même qui parviennent jusqu aux confins du parti et même dans ses rangs. C est une paraphrase des avertissements de Ercoli, mais un épisode curieux révèle que le problème commence à prendre un aspect inquiétant et provoque de la nervosité et de la suspicion. Dans un des articles que «L Etat Ouvrier» consacre au procès contre le Centre parallèle, on lit ceci : En Espagne, la directive de Trotski est : transformer le front militaire de lutte entre le fascisme et l antifascisme en un front de lutte entre le prolétariat et le capitalisme, et cela dans le but de briser le bloc démocratique correspondant à la phase actuelle de la révolution et de faciliter la victoire du fascisme (36). Maintenant, ce passage doit provoquer des accusations du groupe dirigeant lui-même contre l auteur (inconnu). Du Centre, un des responsables, peut-être Grieco lui-même ressent le besoin de demander l avis de Togliatti sur la question. Et la réponse qu envoie Togliatti, bien qu ironique est aussi un symptôme de la nervosité qui commence à s emparer des dirigeants dans une ambiance où se répercute l atmosphère créée par les procès. Togliatti écrit le 20 mars : Cher ami, En réponse avec un peu de retard à ta dernière lettre. J ai lu et relu le passage de «S.O.» à la page 97. J ai appelé en consultation Jac (37) et Lov (38) mais nous n avons pas réussi à trouver dans le passage en question, une erreur aussi grave que tu le crois ou qu on t a signalée. Il est vrai que le front de la lutte entre le fascisme et l antifascisme n est pas seulement un front militaire. Mais il est vrai que la «transformation du front fascisme- 129

antifascisme en front prolétariat-capitalisme n est qu un masque derrière lequel les trotskistes mènent en Espagne une action concrète de sabotage, de provocation etc.. etc... On aurait dû parler davantage de ces actions. Mais réduire la lutte qui se passe en Espagne à une lutte entre prolétariat et capitalisme est, effectivement le point de départ de la politique de trahison et de provocation des trotskistes. Pourquoi ne pas le dire? Le ton de ta lettre est tel qu il fait germer en moi le doute que la confusion qui n existe pas dans la phrase citée, existe, par contre, dans la tête de ceux qui la critiquent. Il eût été bon que tu m indiques le contenu de la critique. Je suis obligé de l imaginer. J imagine que la phrase incriminée ne plaît par parce que l on pense qu en réalité il est juste de dire que la lutte en Espagne est une lutte entre le prolétariat et le capitalisme ou bien parce que l on pense qu une telle affirmation ne semble pas tout à fait fausse. S il en est ainsi, si mon hypothèse correspond à la réalité, il faut dire aux critiques qu ils ne comprennent pas encore la situation espagnole et sont sous l influence d un gauchisme d empreinte trotskiste. Pour terminer sur ce point : ne pas accepter les yeux fermés toutes les critiques sur ce que tu fais (39) Il va falloir se familiariser avec ce genre de remarques et d allusions. La chasse à l erreur (et pour les articles de Grieco et pour les articles de Dozza sur la vigilance révolutionnaire et pour les questions d organisation), deviendra insistante. Tout vient d un type de rapport qui s instaure à Moscou entre «déviation idéologique», «manque de vigilance» et chefs d accusation qui vont descendre vers un terrain bien différent. Févriermars 1937 constitue le moment exact, dans la dynamique du stalinisme, où l évaluation politique de «l erreur» devient une enquête inquisitrice autour de la «trahison». On tient une session plénière du CC du PC(b) avec un rapport d Ezov dans lequel sont mis en accusation Boukharine et Rykov (encore membre candidat au CC) qui sont arrêtés, semble-t-il dans le cours même des travaux, le 27 février (40). Boukharine y aurait tenu un discours élaboré sur «l unique véritable complot», celui ourdi par Staline et par Ezov pour conquérir un pouvoir personnel illimité. D autres voix s élèvent certainement contre les purges, tant de la part des représentants du parti que des dirigeants militaires. Le 3 mars, la réponse de Staline est un réquisitoire contre «les déficiences du travail du parti» par rapport aux «sabotages, diversions et espionnage» qui se répandent. Staline déplore «que les camarades n aient pas observé que le trotskisme a cessé d être une tendance politique de la classe ouvrière et que les trotskistes sont une bande frénétique et sans principes, d obstructeurs, de déviationnistes, d espions et d assassins». Mais il y a quelque chose de beaucoup plus insidieux (comme base d incrimination, comme laissez-passer à la répression sans discrimination de la NKVD) et en même temps beaucoup plus subtil, sur quoi Staline pointe maintenant un doigt accusateur : à savoir que c est le propre du trotskisme, c est inscrit dans sa nature d agir en cachant sa plateforme politique en s insinuant parmi les bons communistes, en se camouflant, en prenant le visage de l orthodoxie : Les saboteurs trotskistes d aujourd hui, dit Staline, sont en grande partie des gens du parti, des gens qui ont la carte du parti dans leur poche, donc des gens qui ne sont pas, formellement, des étrangers. Si les anciens saboteurs allaient contre nos hommes, les nouveaux saboteurs, au contraire, glissent devant eux, les adulent, ont recours devant eux, à la flagornerie pour gagner leur confiance (41). On en déduit alors, que tout un chacun peut être taxé de trotskisme, c est à dire d espion et de saboteur. Au plus un militant se montre zélé, fidèle, au plus il a acquis de mérite, au plus il est suspect. La suggestion de la méthode deviendra, dans les mains des services de sécurité, une source infinie d arbitraire, d incitation à la terreur. Staline dit : «De nouvelles méthodes sont nécessaires. Il est nécessaire d extirper et de détruire» Et la NKVD se met au travail. Il y a, si c est possible, un autre corollaire plus grave de cette théorisation. Il a déjà été utilisé dans les réquisitoires de Vychinski. Mais ce n est que maintenant qu il reçoit sa reconnaissance solennelle, sa formulation théorique dans cette directive que donne Staline au cours de la même intervention : 130

Il est nécessaire de démolir et de jeter à la mer la théorie putride selon laquelle, à chaque pas en avant que nous faisons, la lutte des classes devrait s affaiblir un peu plus, la théorie selon laquelle, au fur et à mesure que nous obtenons des succès, l ennemi de classe devient de plus en plus docile. Ce n est pas seulement une théorie putride, c est aussi une théorie dangereuse, parce qu elle endort les hommes, elle les fait tomber dans un piège tandis qu elle donne la possibilité à l ennemi de classe de réorganiser ses forces pour lutter contre le pouvoir soviétique. Au contraire, plus nous irons de l avant, plus nous remporterons de victoires, plus ils auront recours à une forme de lutte plus aiguë, plus ils chercheront à frapper l Etat soviétique, plus ils auront recours à des moyens de lutte désespérée, aux moyens ultimes de celui qui est condamné à mourir. On sanctionne ainsi la figure de «l ennemi du peuple» qui servira, comme le dira Kroutchov au XXe Congrès, de prétexte aux pires abus. Entre-temps l argument utilisé ici par Staline devient, en 1937-38, un acte de foi pour les communistes, pour donner une explication qui ait un aspect marxiste, aux époustouflants actes d accusation contre les inculpés des grands procès et pour justifier la répression. Et c est en attaquant de tels arguments que l on a commencé, avec la condamnation du «culte de la personnalité», à revoir le jugement sur cette période. Après le XXe et le XXIIe Congrès, l attention des communistes italiens s est particulièrement arrêtée sur ce point. Pietro Ingrao, par exemple, écrira un commentaire qui, dans l état actuel de la documentation donne les meilleurs éléments pour un point de vue critique : Dans cette dramatique accusation du parti, se demande Ingrao, qu est ce qui correspondait à la réalité et qu est ce qui était une exagération pour expliquer la répression? Qu est ce qui était effectivement du sabotage et qu est ce qui était, au contraire, la conséquence des contradictions non dépassées dans la vie économique et dans la vie de l Etat. Aujourd hui il nous manque, et peut-être pas seulement à nous, des fait pour en faire l évaluation. De toute façon, Staline a ressenti l opposition qui se faisait entre les faits qu il dénonçait et le cadre d une édification accomplie du socialisme, dans la liquidation totale des classes exploiteuses que l on présentait au cours de ces années-là. On formule la théorie de l aggravation de la lutte des classes à l intérieur même de l URSS au fur et à mesure que l Etat socialiste va de l avant et obtient des victoires. La perspective qui était proposée était donc celle d un renforcement de l appareil d Etat, d une plus grande coercition au fur et à mesure que le socialisme avançait. Dans ce sens, cette théorie légitimait la répression et lui donnait une impulsion ultérieure. Tout aussi grave est la vision des devoirs du parti qui se dessinait dans le discours de mars 1937. La lutte contre l ennemi de classe était orientée vers l intérieur du parti et surtout identifiée à la lutte contre le sabotage. Tous les objectifs qui n étaient pas atteints ou les déficiences et les difficultés qui se présentaient risquaient d être combattues comme étant causées par l ennemi de classe ou par la collusion avec l ennemi de classe et donnait lieu à la répression. Et, en effet, des procès intentés contre les hommes qui avaient été à la tête de l opposition, on en arrivait à des répressions massives contre les militants qui n étaient pas du tout opposants et qui avaient, au contraire, apporté une contribution valable à la victoire de la ligne de construction du socialisme (42). Avec ce Plénum du Comité central, mars 1937 marque précisément le passage à la répression sur une vaste échelle (avec l autorisation d employer contre les présumés saboteurs les «pressions physiques», c est à dire l emploi de la torture, justifié, cela aussi, par l aggravation de la lutte des classes (43) ) et l on commence à frapper des cadres du parti bolchevique et des «partis frères») qui n ont jamais rien eu à voir avec les oppositions. Selon le rapport secret de Kroutchov, «entre 1936 et 1937, le nombre des arrestations fut multiplié par dix» et Ezov remet à Staline 383 listes contenant les noms de plusieurs milliers de membres du parti, des soviets, des organes économiques, destinés à la mort ou à la répression ou qui seront au moins écartés de leur poste : C est ainsi que des milliers de communistes tombèrent dans les «grandes purges». C est au cours de cette période qu environ 100 membres du Comité central seront éliminés (parmi lesquels S. Kosior, P Postitchev, V. Cubar, Eiche, Rudzutak qui osèrent, au Plénum de février s opposer à l orientation prise (44). Il n y a que pour les cas les plus importants que les accusés ont droit à un procès avec l inévitable condamnation par le collège militaire. Pour les militants, les cadres politiques, 131

culturels et militaires, pour des millions de travailleurs (3-4 millions?) pour des populations entières, la NKVD prend directement des mesures en les envoyant dans des camps de travail forcé pour 5, 10, 20 ans. Le nombre des expulsions du parti atteint rapidement 300.000. Peu après le Plénum ce sont les chefs militaires les plus importants parmi lesquels Tukatchevski, commandant en chef de l armée, le commandant d armée Jakir qui dirigeait le district militaire de Kiev, le Commandant d armée Uborevitch qui commandait le district militaire de Biélorussie, le chef de l Académie militaire Kork, le commandant de corps d armée Putna et de nombreux autres qui tombent sous les coups de la répression. Les officiers supérieurs de l Armée rouge sont décimés avec de très graves conséquences pour la défense même de l Union Soviétique qui se feront lourdement sentir dans la conduite de la guerre de 1941 et qui, déjà en 1937 servent de prétexte à l état-major français, qui s oppose vivement à la politique de Blum, pour affirmer qu un allié comme l Union Soviétique chez qui se manifeste un tel chaos militaire n est pas un allié utile face à l agression nazie que l on redoute. On annonce le procès contre Tukatchevski et les autres commandants en juin 1937 et, à partir de ce moment-là la terreur se déchaîne. Pour les commandants militaires réhabilités par la suite on n a jamais prouvé qu ils ourdissaient des coups d état dont on les avait accusés, il a été prouvé, par contre, qu ils n avaient jamais eu de contact avec la Gestapo. Qu il se soit agi, à leur égard d un coup monté à Staline pour faire croire à de fausses preuves qui étaient faites par les Allemands (par l intermédiaire du président tchèque Benès) ou que Staline ait voulu croire à ces preuves pour se débarrasser d eux, en tout cas il y aurait eu des innocents assassinés (45). Tout aussi sinistre et complètement passé sous silence : la liquidation de la majeure partie des dirigeants du Parti communiste polonais qui a lieu en 1937 (46) et qui culmine dans la dissolution de ce parti par le Komintern, en 1938. «Ce fut, écrira Togliatti en 1961, une décision erronée et catastrophique (47)». Le Komintern liquide également Bela Kun qui est arrêté en mai, résiste aux tortures et s éteindra dans un camp en 1939 (48). Il y a également le secrétaire du parti yougoslave qui est arrêté en juillet. Tito est sauvé avec peine parce qu il est protégé par Dimitrov mais sa femme meurt dans un camp en 1938. La politique de Staline, écrit Tito, fit perdre à notre parti une bonne partie de ses cadres, que ce soit par la démoralisation politique ou par l anéantissement physique au cours des grandes épurations staliniennes dans lesquelles moururent plus de 100 communistes que notre parti et la lutte révolutionnaire internationale avaient formés pendant tant d années... Parmi ces victimes, il faut compter des dizaines de dirigeants du parti dont nous ne mentionnerons que Filip Filipovitch, Stefan Cvije, Vladimir Ciopi, Radé Vujuvic, A. Horvatin qui trouvèrent la mort avec une centaine de dirigeants communistes de notre pays dans les prisons et les camps de concentration de Staline (49). La répression, tant au niveau des dirigeants que des cadres et des travailleurs émigrés se déchaîne particulièrement sur le parti polonais, accusé d être un bloc constitué d agents de Pidulski. Tombent : Lenski, secrétaire général du parti, Warski, Walewski, Krajevski, Edward Porchniak, Kostrzeva, torturés et morts entre 1937 et 1939, et des milliers de militants qui s étaient réfugiés en URSS. Même le parti allemand subit de terribles pertes. On voit disparaître dans les purges des dirigeants de la stature de Eberlein (un des fondateurs de l Internationale en 1919), de Remmele, président du parti, de Neumann (arrêté le 26 avril 1937), de Fritz Schulte, membre du Bureau politique et de dizaines d autres. La répression n épargne pas le parti finlandais, le parti roumain, le parti bulgare. Quant au parti italien, il est un des rares partis réduits à la clandestinité qui ne soit pas touché dans son groupe dirigeant. Mais de nombreux militants et travailleurs italiens résidant en URSS tombent, surtout en 1938 et nous verrons ce que l on sait de ce drame obscur. Mais aucun dirigeant important n est victime des purges. En vérité, cela dépend très probablement de raisons objectives : aucun dirigeant ne se trouve à Moscou, le groupe dirigeant est encore uni (et il est à Paris...). Beaucoup sont en train de se battre en Espagne ou bien ils sont prisonniers du fascisme en Italie. Quant à Togliatti, il existe un témoignage de poids, donné par le communiste autrichien 132

Ernst Fischer qui parle avec Ercoli peu avant que celui-ci ne parte pour l Espagne. Togliatti demande à Fischer ce qu il pense de Moskvin, le chef de la NKVD qui contrôle l appareil de l Internationale pour le compte d Ezov et de Staline. Fischer répond : «ou c est un imbécile ou c est un criminel». A quoi Togliatti réplique : «Ce n est pas un imbécile». Fischer, à son tour interpelle Togliatti pour avoir quelque explication sur le climat de terreur qui est en train d envahir également le Komintern, sur les arrestations, les délations et la terrible insécurité qui entrave le travail de chacun. Tout, dit Togliatti, est devenu un enchevêtrement inextricable dans lequel personne ne se trouve à l aise. Il y a certainement des ennemis de Staline, des trotskistes, des agents de puissances étrangères mais on ne peut pas expliquer les événements seulement avec cela : il y a encore, d autre part, de vieilles rivalités, des ambitions irrationnelles, la manie de la persécution, réelle ou imaginaire «Parles-en avec Staline» Tous disaient que Staline appréciait Togliatti. «Staline est très méfiant, répondit Togliatti après une brève pause. Je changeai de ton et de sujet. J avais demandé à Moskvin pourquoi celui-ci n était pas mon ami mais il a commencé l entretien en me mettant en garde de ne pas considérer le communisme comme l épouvantable caricature devant laquelle nous nous trouvions. C est une tragique période de transition conditionnée par une série de circonstances concomitantes, une occultation transitoire de tout ce vers quoi nous tendons. Je ne devais pas en tirer des conclusions fausses mais apprendre pour l avenir. «Quand nous rentrerons dans nos pays, nous devrons être clairs à partir des principes, la lutte pour le socialisme est une lutte pour une plus grande démocratie. Si nous ne sommes pas les démocrates les plus conséquents, l Histoire passera au-dessus de nous (50). Que Togliatti pense ainsi et qu il le dise à un camarade étranger est très significatif. La veuve de Neumann (51) a rappelé que Togliatti parvient, en 1936, à obtenir un passeport pour Willi Münzenberg qui se trouvait en grand danger d être arrêté, à l envoyer en France pour organiser l envoi d armes et de volontaires pour l Espagne, pour le compte du Komintern. Vis-à-vis du secrétaire de l Internationale comme Dimitrov, Togliatti agit avec une extrême prudence. Il contribue certes, avec énergie à la lutte contre le trotskisme, comme nous l avons vu, sans manquer d encourager le parti italien en cas de besoin. Si, pour cela, sa coresponsabilité politique est indéniable, sa participation, sous quelque forme que ce soit, à la répression ne paraît soutenable sur la basse d aucun indice. Même celui qui a voulu consacrer tout un livre sur «Togliatti 1937» (52) n a pas pu aller au-delà de ces conclusions. Togliatti, quant à lui, n a pas laissé, à ce qu il semble, de souvenir direct de cette période qui soit susceptible faire planer une ombre ou une quelconque perplexité. Mais il n est pas arbitraire de supposer qu il ait accueilli avec un grand soulagement, son envoi à l étranger en juin 1937, quand s est déchaîné sur une vaste échelle cet assombrissement transitoire de «tout ce vers quoi nous tendons», dont il a parlé avec Fischer. Il faut dire qu au sein de l EKKI, on ne rencontre plus aucun signe d élaboration collective. Le Komintern est devenu principalement une section de travail de l appareil stalinien dans lequel règne la même atmosphère qui a envahi les autres secteurs. Staline, en a fait, disait Tito, l instrument pour un type de «communisme vil» (53). Ce sera justement Togliatti qui signalera explicitement cette transformation : Après 1935, il n y a plus aucune de ces réunions élargies du Comité exécutif avec les délégations de tous les pays qui étaient convoquées en d autres temps, presque chaque année et même deux fois par an et qui devaient avoir une fonction largement positive pour l élaboration d une politique de tout le mouvement, pour étudier les situations locales, pour l éducation et pour le choix des cadres dirigeants (54). Selon le témoignage de Togliatti, même son transfert en Espagne en juillet 1937 n est pas discuté avec lui à Moscou : on le lui communique, au moment où il se trouve à Annemasse, à l occasion d une rencontre de représentants de la IIe et de la IIIe Internationale (55). 133

Notes du chapitre 9 1. Kroutchov a dit à ce propos : j ai participé aux funérailles de Ordjonikidzé. J ai cru ce que l on disait alors, qu il était mort subitement : on savait qu il était malade du cœur. Ce fit longtemps plus tard, après la guerre, que j appris accidentellement qu il s était suicidé. Ordjonikidzé vit qu il ne pouvait plus travailler avec Staline bien qu il ait été auparavant parmi ses amis les plus intimes. E. Ordjonikidzé avait une haute fonction dans le parti. Il avait été connu et apprécié par Lénine. Mais il se créa une situation dans laquelle Ordjonikidzé ne pouvait plus travailler normalement sans entrer en conflit avec Staline et, pour ne pas partager la responsabilité de ses abus de pouvoir, il décida de se suicider (des Conclusions de N.S. Kroutchov, XXIIe Congrès du PCUS cit., p. 685. 2. Cfr. Pour ces affirmations et en général pour le résumé que nous faisons des débats, les comptes rendus officiels publiés dans «La Correspondance Internationale», a. XVII, n. 5, 30 janvier 1937, pp. 105-17. 3. «La Correspondance Internationale» numéro cit., p. 112. 4. On a supposé que la sentence plus douce pour Radek à été due au zèle qu il a montré au cours du procès et pour Sokolnikov, au fait que durant sa période d ambassade à Londres, il est devenu l ami de nombreux travaillistes qui auraient intercédé en sa faveur. Mais ils mourront tous les deux dans un camp de travail, semble-t-il en 1939. Radek mourut en criminel de droit commun. 5. Cfr. Pour les détails ROBERT CONQUEST La Grande terreur cit., p. 244. 6. La critique de Trotski contre le POUM est la conséquence de sa position selon laquelle on ne se défend contre le fascisme que par la révolution prolétarienne. C était presque aussi la position de Andrès Nin et des autres dirigeants, mais Trotski les accuse de la soutenir seulement en paroles, d avoir commis l erreur d entrer dans le gouvernement, de ne pas avoir organisé des cellules dans la CNT, d avoir formé des milices à eux quand, au contraire, il fallait pénétrer dans l armée républicaine et d avoir isolé l avant-garde de classe. «Politiquement écrira Trotski en décembre 1937, le POUM est resté incomparablement plus près du Front populaire que du bolchevisme» (L. TROTSKI Leçons d Espagne, dans Ecrits, III, Paris 1959, pp. 543-44). 7. LOMBARDI (GIUSEPPE FARAVELLI, Notes sur les procès de Moscou, dans «Le Nouvel Avanti!», 13 février 1937. 8. Cfr. Annales 1968 de l Institut Gian Giacomo Feltrinelli (Problèmes du mouvement ouvrier, Ecrits critiques et historiques inédits, par les soins de Giuseppe Berti, p. 659. 9. Rakovski aura son procès en même temps de Boukharine et Rykov en 1938 (note de l auteur). 10. DOMINIQUE DESANTI Entretien avec Jules Humbert-Droz, dans «Le Monde», 7 février 1970. 11. Je transcris ici un passage consacré à ce point dans l entretien que j ai eu avec Piero Sraffa en 1967 et qui fut publié dans le numéro du 4 avril de «Renaissance», déjà cité. «Le problème des procès de Moscou, des retentissants procès staliniens contre les leaders de l opposition fut l objet d une conversation. On aborda la question de la valeur qu il fallait donner aux confessions et autoaccusations de trahison quand on ne montrait pas de preuve concrète du «crime». Mais Gramsci ne chercha pas à répondre à des questions qu il ne pouvait pas voir dans leur ensemble à cause du peu d information qu il possédait. 12. «Corriere della Sera», 31 janvier 1937. 13. FEN Le nouveau procès de Moscou, dans «Justice et Liberté», 29 janvier 1937. 14. Giuseppe Berti Un bloc de bandits dans «L Etat Ouvrier», a. XI, n. 2, février 1937, pp. 112-25. 15. Cfr. Dans le numéro du 30 janvier, un article de Moscou de Lovera (Luigi Amadesi) un de Grieco, un de Robotti et un anonyme La leçon d un procès, dans le numéro cit. de «L Etat Ouvrier». 16. Dans le numéro du 20 février de «Le Cri du Peuple», Furnini (Giuseppe Dozza) attaque Faravelli avec beaucoup d énergie. 17. Cfr. Dans «L Unité», a. XIV, n. 3, 1937 l article intitulé La lutte pour l anéantissement du trotskisme fait partie intégrante de la lutte antifasciste de la classe ouvrière et des masses populaires. 18. Il s agit de trois lettres envoyées de Turin les 18, 20 et 23 février aux adresses parisiennes du parti et signée Giovanni. Les passages cités ici sont écrits à l encre sympathique. La police soumet la lettre à la chaleur, la questure de Turin les fait ensuite suivre non sans avoir transmis (rapport du 18 mars) à la direction générale de la PS, le texte des phrases à l encre sympathique (Cfr. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) K. I, b. 50, fascicule «Turin». 19. Voici ce que Giuseppe Faravelli écrit à Tasca, de Lugano, le 18 janvier 1937 : «il faut avertir la Centrale (du PCI) que, malheureusement, ces derniers jours, on a arrêté à Milan 5 ou 6 communistes dont on ne sait pas encore le nom. Mais il fait, à la demande expresse des intéressés, 134

135 tenir compte de la pénible impression suscitée à Milan parmi les ouvriers communistes de la base par un tract anti-trotskiste mis en circulation. Cet anti-trotskisme est jugé contraire aux sentiments et aux préoccupations unitaires qui règnent là-bas, et il faut aussi noter que les trotskistes, à l intérieur, sont une poignée pour qui la conduite de la centrale est considérée comme donquichottesque. Les nôtres s associent à la protestation. (Stefano Merli La renaissance du socialisme cit., p. 216. 20. Staline. 21. Du journal de Céleste Negarville, page datée du 17 août 1942. 22. Sur une page de ce carnet que nous avons pu voir, il affirme que la simplicité et la clarté de l exposition du cours des choses ont également leur limite parce qu elles donnent une vision trop schématique des événements et de leurs causes politiques et sociales. 23. PIETRO SECCHIA L action suivie par le parti communiste en Italie pendant la période fasciste 1926-1932, «Annales Feltrinelli» 1969, Milan p. XXIV. 24. D une lettre envoyée à l auteur du présent volume par Altiero Spinelli le 16 mars 1970. Une bonne partie de la lettre a été publiée ensuite par Spinelli sous le titre Contribution à l histoire du PCI, dans «Le Moulin», a. XIX, n. 209, mai-juin 1970, pp. 420-26. 25. «Je soutenais que la doctrine économique ne correspondait pas à la réalité économique. Je refusais la primauté de l infrastructure économique sur la superstructure politique et culturelle, je relevais que la dictature du prolétariat s était transformée en dictature du parti puis du Comité central, puis de Staline en personne, que les soviets n existaient plus dans la réalité, je défendais Trotski contre Staline, je relevais l aveuglement du parti communiste allemand face à la montée de Hitler, je considérais comme complètement stériles les dernières tribulations tactiques parce que toutes faites par la méthode jésuitique, de réserve mentale et ainsi de suite» (de la lettre de Spinelli cit.). 26. Ibid. 27. D un témoignage fait à l auteur le 23 février 1970. 28. K. VOROCHILOV Staline et l Armée Rouge, Maison d édition «L Unité», s. d. 29. RUGGERO GRIECO La lutte pour la conquête de la démocratie dans «L Etat Ouvrier», a. X, n. II, novembre 1936, pp. 741-48. Grieco lui-même rappellera dans un rapport d août 1938 que cet article fut jugé bien formulé par Ercoli (APC, 1494 A, 53/31). 30. Montagnana, avec un respect formel des critiques «qui viennent aussi du chef du parti» considère comme valable sur le plan propagandiste le fait de se réclamer du programme fasciste de 1919, affirme que dans la session du CC de septembre 1936, on avait découvert des «cadres anticapitalistes» dans les rangs fascistes, et ajoute qu abattre le fascisme est l objectif stratégique et que la réforme peut être considérée comme tactique et reste valable (APC, 1432 (3)/ 47-53). 31. APC, 1432(3).46. 32. Cfr. Critiques des travaux du CC malgré ses côtés positifs, Notes d Ercoli, non signées datées du 14 février 1937, dactylographiées par le secrétariat du PCI pour Gallo en Espagne, photocopie dans APC, 1440(2)/20. 33. Discours de Milan, dans MUSSOLINI Œuvres complètes cit. Vol. XXVIII, pp 69-70. 34. Cfr. Sur ce point MARIO TOSCANO L axe Rome-Berlin, le pacte anti-komintern, la guerre civile en Espagne. L Anschluss, Münich dans La politique extérieure italienne de 1914 à 1943, cit., pp. 188-256 et en particulier p. 190. 35. De Critique des travaux du CC cit. 36. Le procès contre le Centre parallèle et sa signification internationale signé dans un numéro de «L Etat Ouvrier» de février, cit., p. 97. 37. Jacopo (Giuseppe Berti). 38. Lovera (Luigi Amadesi) 39. De la lettre manuscrite sans signature mais de l écriture de Togliatti datée du 20 mars 1937 adressée à «cher ami» (probablement Grieco) photocopie dans APC, 1440 (2)/26. 40. Cfr. la documentation fournie par ROBERT CONQUEST La grande terreur cit., pp. 277-79. 41. J. STALINE A propos des déficiences du travail du parti et des mesures pour liquider les trotskistes et les autres hypocrites publié sous le titre Pour la conquête du bolchevisme préfacé par Giuseppe Berti, éditions de la culture sociale, Paris 1937. Le discours, qui ne fut pas inclus plus tard dans le recueil des écrits de Staline est maintenant republié dans Staline une anthologie, par les soins de Giuseppe Boffa, Milan 1970, pp. 297-321. 42. PIETRO INGRAO, L origine des erreurs dans «Renaissance», a. XVIII, n. 12, décembre 1961. 43. Dans le rapport secret de Kroutchov au XXe Congrès, on rappelle que quand, en 1939, la vague des arrestations en masse commença à se clamer et que les dirigeants des organisations territoriales du parti commencèrent à accuser les membres de la NKVD d user de pressions physiques sur les détenus, Staline adressa (le 20 janvier 1939), un message aux secrétaires fédéraux et aux

136 commissaires pour les affaires intérieures des différentes républiques de l Union. On y lisait : «le Comité central du PCUS (b) explique que l application des méthodes pratiquées par la NKVD est permise depuis 1937 selon l autorisation du Comité central des partis communistes (bolcheviques) de toute la république... Il est connu que tous les services bourgeois de contre-espionnage utilisent des méthodes de violence physique contre les représentants du prolétariat de la manière la plus scandaleuse. Le problème se pose de savoir pour quelle raison les services socialistes de contreespionnage devraient se montrer plus humains contre les agents frénétiques de la bourgeoisie, contre les ennemis mortels de la classe ouvrière ou des travailleurs des kolkhozes...». 44. Selepin le rappelle au XXIIe Congrès : «en novembre 1937, Staline, Molotov et Kaganovitch sanctionnent le renvoi en justice devant un collège militaire un nombreux groupe de camarades... La plupart d entre eux sont fusillés. Parmi ceux qui ont été injustement fusillés et qui ont reçu une réhabilitation posthume, il y a des personnalités illustres de notre parti, de notre Etat, comme les camarades Postitchev, Kosior, Eiche, Rudzutak, Ciubar, le commissaire du peuple à la Justice Krylenko, le secrétaire du Comité exécutif central d URSS Untchilicht, le commissaire du peuple à l Instruction Bubnov et d autres (XXIIe Congrès du PCUS cit., pp. 613-14. 45. Cfr. A part CONQUEST La grande terreur cit., pp. 285-304, L. SHAPIRO Histoire du parti communiste soviétique Milan 1963, pp. 522-24. Cfr. Egalement VLADISLAV GOMULKA Comment s est répandu le culte de Staline cit., et de nombreux mémoires soviétiques cités par Conquest. 46. On manque toujours de renseignements précis sur les dates d arrestations et de déportations des dirigeants du Parti communiste polonais mais cela semble se situer au printemps 1937. 47. PALMIRO TOGLIATTI Diversité et unité dans le mouvement communiste international dans «Renaissance», a. XVII, n. 12, décembre 1961. 48. A partir du moment de son arrestation, une épaisse couche de mystère a entouré le destin de Bela Kun. On ne sait rien de précis sur les deux dernières années de sa vie, ni sur la cause de sa mort. Ce n est qu en 1955 que sa femme, arrêtée au début de 1938 et internée et reléguée jusqu en 1946, a reçu la nouvelle officielle de la mort de Bela Kun, décédé le 30 novembre 1939, juste après le début de la seconde guerre mondiale (ENZO SANTARELLI) Bela Kun cit., p. 17. 49. JOSIP BROZ TITO Quarante ans de lutte dans Questions actuelles du socialisme, Belgrade avriljuin 1959, pp. 13-14. 50. ERNST FISCHER Souvenirs et réflexions cit. pp. 322-23. 51. MARGARETE BUBER NEUMANN De Postdam à Moscou, Milan 1957, p. 468. 52. RENATO MIELI, Togliatti 1937, Milan 1964. 53. JOSIP BROZ TITO Quarante ans de lutte cit., p. 13. 54. PALMIRO TOGLIATTI, Diversité et unité dans le mouvement communiste international cit. 55. Cfr. P. 214.

Chapitre 10 La semence communiste en Italie Au cours de la période essentiellement marquée par la guerre d Espagne et surtout en 1937-38, on peut montrer grâce à une volumineuse documentation, un phénomène très intéressant et tout nouveau qui se résume dans un paradoxe apparent : tandis que les liaisons du Centre externe du parti communiste avec ses organisations en Italie sont très lentes, on voit naître et se développer parmi les jeunes, mais pas seulement parmi eux, un «nouvel antifascisme» (1) fait d une adhésion prépondérante au communisme, à ses idéaux et à ses combats. Même si l on en a déjà parlé dans les mémoires, en particulier ceux des intellectuels qui, à l époque sont des étudiants ou de jeunes scientifiques (2), c est un phénomène qui montre une ampleur et une extension, une implication sociale qui permet de proposer un nouveau regard d ensemble sur le déroulement du régime fasciste et de ses rapports avec la société italienne au cours de ces années et qui rappelle, en outre, la prédominance des événements internationaux, des grands événements qui sont à l origine de la seconde guerre mondiale. Le chercheur se retrouve avant tout devant un symptôme éloquent : la chasse au communiste, à la rébellion est maintenant de nouveau très active et sur une échelle qui rappelle celle de 1927, l année de l entrée en masse du PCI dans la clandestinité. Les arrestations, les assignations à résidence, les avertissements, le travail du Tribunal Spécial se sont intensifiés (3). Mais cela ne constitue qu un aspect de la situation, pour ainsi dire quantitatif. La nouvelle qualitative vient du fait qu il s agit, dans une large mesure d un mouvement et d un regroupement spontané de «néocommunistes», ou du moins d opposants qui, communistes ou pas, se proclament tels ou encore de jeunes sans couleur politique, qui se retrouvent, prennent l initiative de faire des tracts, des petites manifestations de protestation, qui étudient, discutent et finissent tôt ou tard (souvent très tôt) en prison. Cela confirme que le PCI, même si ses mots d ordre déterminants peuvent avoir une formulation malheureuse et même équivoque, a compris ce qui en train de renaître au sein de la société italienne et de la nouvelle génération, et a bien fait, non seulement de donner une autre dimension à sa propagande mais de concentrer ses efforts pour pénétrer dans les organismes fascistes de masse. Le cas de jeunes qui sont inscrits à la GUF et à la GIL, dans les syndicats du régime etc... et que l on découvre comme «rebelles» actifs, est fréquent et c est ce qui constitue la nouveauté essentielle. Mais il ne faut pas exagérer non plus outre mesure la pauvreté des liaisons entre le Centre externe et le pays. Il en est ainsi, (ce seront les communistes qui les premiers, et surtout en 1938, dénonceront ce phénomène particulièrement grave) mais il y a des contacts permanents, encore que souvent rompus, la plupart à caractère informatif, basés sur un réseau d une centaine de camarades «légaux» et sur l envoi d une vingtaine de courriers qui font un travail «d instructeurs» dans les organisations locales. On ne parvient à provoquer aucune action de masse (cela fait maintenant des années qu une telle carence est générale), mais la presse expédiée par le Centre circule plus qu au cours des années précédantes. Et souvent un article, une page entière de journal sont reproduits, dactylographiés avec des moyens de fortune par des groupes qui apparaissent dans différentes provinces (4). D ailleurs les communistes restent le seul groupe antifasciste qui ait son réseau national. L activité de «Justice et Liberté» à l intérieur est rare maintenant, et celle des socialistes, entre autre à cause des coups qu elle subit, est aussi très faible. Les positions politiques du PCI et du mouvement communiste en général, sont plus largement connues et le 137

sont en premier lieu parce qu il existe maintenant un réel terrain de rencontre, non seulement avec des idées mais avec des armes, en Espagne. Et le fait même que le fascisme pose cette rencontre comme un dilemme entre Rome et Moscou facilite la popularisation des communistes chez les jeunes, déçus par le régime. En Italie, les événements espagnols sont au centre de l intérêt politique, même parmi les grandes masses. A partir de juin-juillet 1937, la presse du régime admet de plus en plus clairement que l Italie s est engagée, en Espagne, avec un contingent à elle. Il s agit de 50-60.000 combattants et ce nombre est suffisant parce qu il n y a pas un village où une famille qui ne se sente pas directement concerné par le sort de ces «volontaires» fascistes et où ne surgissent pas des discussions et des commentaires. Et ici se situe le problème des émissions radiophoniques par les émetteurs de la République espagnole d où chaque soir, après dix ans de silence, les antifascistes parviennent à parler au peuple italien. Nous avons déjà parlé de l écho que ce fait nouveau suscite au cours des premiers mois. En 1937 et en 1938, l organisation de propagande générale s intensifie. Il y a la radio d Etat de la République qui a de nombreuses émissions en langue étrangère de Madrid ou de Valence, (Ezio Zanelli est devenu le responsable du côté communiste pour la propagande radiophonique étrangère au sein du CC du PC espagnol). Il y a la Radio de la Generalitat à Barcelone. Parmi les communistes italiens qui se consacrent surtout à ce travail, il y a Carlo Farini, Giovanni Fornari (Felicetti), Cesare Colombo (à partir de 1938), Raffaele Pieragostini (qui sera fusillé par les Allemands en avril 1945) et Elisa Belviso. Et enfin, il y a une émission «Radio Milan» qui transmet depuis Aranjuez, près de Madrid, chaque soir vers 23h45 et qui est exclusivement faite par des communistes italiens et qui se révèle une des plus écoutées d Italie. A ces émissions travaillent entre autre Velio Spano, Giuseppe Reggiani (qui tombera à Madrid en avril 1939), Nicola Potenza, et de nombreux combattants et dirigeants qui prennent la parole. A en juger par la masse énorme de travail qu elle donne à la police italienne, on dirait que l écoute est extrêmement répandue et qu elle a une portée d une importance psychologique et politique beaucoup plus grande que ce que l on a pu savoir. Peut-être que le premier fait est fourni par la réalité la plus immédiate et la plus simple : la découverte que chacun peut faire de la présence de l antifascisme et des communistes au premier rang. Ainsi donc, ils existent, ils parlent de l Italie et du reste du monde, et ils se battent : voilà ce que découvrent pour la première fois des centaines et des centaines d Italiens, prolétaires, bourgeois, jeunes et vieux. Personne, certes, ne peut donner de chiffre global ni savoir dans quelle mesure la voix qui parvient de l Espagne libre peut avoir d influence sur les consciences (et souvent les troubler). Il faut également tenir compte que la radio est encore un luxe pour les masses pauvres et déshéritées. Mais justement, les déclarations de la police et la reprise des actions squadristes sur une vaste échelle pour réprimer ou intimider ceux qui osent brancher leur appareil sur la fréquence Radio-Madrid donnent un tableau très vivant. Nous apprenons que l écoute n est souvent pas individuelle ou familiale mais qu elle est organisée dans des arrière-boutiques de locaux publics, dans une salle de café (5), vers minuit, une fois les rideaux baissés et même dans des cercles du dopolavoro et de l œuvre nationale des combattants. Ce qui montre d ailleurs une certaine dose d imprudence (6) (et dans ces circonstances, la surprise, les rafles d agents de la PS ou de militants fascistes, la délation d un faux antifasciste, obtiennent d excellents résultats) mais démontre néanmoins un besoin de témoignage en commun ainsi qu une inextinguible soif d informations. Quand résonnent les notes de l hymne Garibaldi et de l Internationale, les auditeurs se mettent debout et saluent, le poing fermé (7). Il n y a donc pas seulement la curiosité d entendre un autre son de cloche, de savoir quand la presse fasciste se tait ou déforme ni seulement l anxiété de nombreux proches d avoir des nouvelles d un fils ou d un mari expédié en Espagne (après la bataille de Guadalajara pendant des semaines, on transmettra de nombreux messages, des témoignages 138

directs de prisonniers italiens). C est également un geste précis, un témoignage de résistance antifasciste, le seul qui semble possible, même si c est risqué et que ça le devient de plus en plus au fil des mois, au fur et à mesure que le phénomène devient plus inquiétant pour le régime. En mars 1937 (après Guadalajara) voici ce que télégraphie Bocchini aux préfets du royaume : Il faut signaler à quel point de nombreux auditeurs de la radio cherchent à écouter la propagande inique et fallacieuse diffusée par Radio-Barcelone ou d autres stations espagnoles ainsi que par Moscou. Dans ce but, ils essaient de se réunir autour des appareils radio et reçoivent des invitations dans des maisons et des lieux publics. On observe particulièrement ce phénomène chez les ouvriers, les paysans et la petite bourgeoisie. Il est absolument nécessaire d intervenir rapidement et énergiquement par des actions préventives et répressives en procédant à des arrestations, à des mesures de police pour faire fermer les établissements publics où ont lieu les auditions et enlever les appareils radio dans les cas flagrants. E.E.L.L. voudrait, au besoin, installer des services et recourir à un service fidiciaire. Il serait nécessaire d intervenir à ce propos de toute urgence (8). Depuis décembre 1936, un des inspecteurs les plus zélés de l Ovra, D Andrea, qui travaille en Emilie, signale qu à Bologne, Modène, Reggio Emilia, des conversations radiophoniques sont non seulement très écoutées mais que quelques communistes jusqu à maintenant inactifs, exaltés par les nouvelles reçues à la radio autour des prétendus succès militaires des troupes marxistes en Espagne, seraient en train de communiquer à d autres leur intérêt et leur enthousiasme (9)». La prévention et la répression souhaitées par Bocchini prennent un développement important. Il y a même un cas où l on donne 5 ans de relégation à un fabriquant de bretelles, fiché comme communiste, parce que l on découvre qu il a acheté une radio à crédit! Et pourquoi l aurait-il achetée sinon pour écouter la voix des camarades de Barcelone ou de Madrid (10)? On intercepte souvent des lettres envoyées d Italie à l adresse de Radio- Barcelone dans lesquelles on exprime des éloges ou l on demande des renseignements sur les heures d émission (11). D après les comptes rendus de la police italienne, nous pouvons déduire que les émissions sont efficaces parce que l on parle de sujets qui concernent à la fois directement la guerre d Espagne (nouvelles des combats, positions internationales, déclarations de De Vayo à la S. d. N., sur l afflux des troupes fascistes) et des sujets qui concernent la vie des masses populaires italiennes. On parle ici des augmentations des prix qui sont en effet importantes en 1937 et annulent les effets de l augmentation générale des salaires et des appointements des employés. On parle des conditions de vie des paysans et des ouvriers, des profits des grandes entreprises (12). On remonte ensuite vers une propagande politico-idéologique qui tend à exalter l Union Soviétique et son régime, mais on nie aussi que le problème, soit, comme le soutient de manière de plus en plus vive la presse fasciste, celui d un choix entre Rome et Moscou. «Non, l alternative n est pas entre Rome et Moscou mais entre Berlin et la démocratie (13)». Et l on insiste sur la soumission croissante de l Italie à l Allemagne nazie. Les formules de «réconciliation» sont fréquentes dans les premiers mois et l on insiste encore sur la nécessité d unir tout le peuple pour la défense de l indépendance nationale et pour la conquête de la démocratie politique, avec la main tendue aux catholiques. L efficacité de cette action se résume d une manière qui peut servir d une manière remarquable à une évaluation d ensemble dans un rapport que le préfet de Bologne présente, fin novembre 1937. Le mouvement communiste, passablement apaisé, a tiré de la situation politique de la France et des événements d Espagne des encouragements et des illusions qui ne peuvent pas rester sans écho également en Italie, écho pâle et chétif, en vérité, combattu et réprimé mais qui a pu, pour un moment, réveiller certaines velléités chez les anciens et les nouveaux prosélytes de cette folle idéologie. 139

Avec la lutte qui se rallume en Espagne où le parti communiste joue une partie désespérée, peut-être la dernière, on a ressenti une reprise du mouvement : propagande sournoise, bien que prudente et circonspecte, presse subversive diffusée clandestinement, affirmations de solidarité avec le Secours Rouge et une inquiétude inhabituelle dans le mouvement ouvrier fécondée par le malaise économique et encouragée par la propagande étrangère sournoise et empoisonnée... Les mesures de police, bien qu opportunes et appropriées ne sont pas en mesure d assainir l ambiance. De loin en loin apparaît quelque cellule organisée secrètement et qui fait des petits et pour laquelle la sanction du Tribunal Spécial qui frappe de manière inflexible toute velléité de subversion, est indispensable (14). Même si c est dans une perspective et un langage purement policiers, la déclaration met le doigt sur un élément essentiel : la reprise communiste dans le pays se sert de facteurs objectifs dont le premier est le grand fait nouveau : le front populaire en France et la résistance de la république espagnole et, facteur tout aussi important, le malaise qui s insinue parmi les masses travailleuses à cause du renchérissement du coût de la vie qui est en contradiction avec les promesses du régime après la fin victorieuse de la guerre d Afrique et l énorme effort à la fois de propagande et d organisation poursuivis pour enrégimenter toute la vie sociale italienne. Quelle est, en fait, celle Italie impériale, autarcique, sportivo-militaire qui se pénètre de la rhétorique grotesque du nouveau secrétaire du parti Strace (et des histoires qui le concernent) qui répand l image du chef omniscient, Benito Mussolini (15) qui, des colonnes de la plus modeste feuille de province à celle des grands journaux, publient des nouvelles et des commentaires selon les impératifs des mêmes «velins» ministériels qui théorisent la dimension de la «culture fasciste» par l intermédiaire de l Institut dirigé par Gentile prévu à cet effet ou par l Académie d Italie dont la présidence est offerte à D Annunzio. La façade propagandiste, à l unanimité, cache et alimente à la fois ces aspects inévitablement humoristiques sur lesquels une critique de mœurs s en est donné à cœur joie depuis la chute du fascisme (bien qu on n ait pas encore mesuré l abîme d ignorance, de superficialité, de vantardise et de mensonges éhontés dans lesquels étaient tombées la culture et l information). Mais il est plus difficile d estimer les réelles contradictions que le régime provoque alors sur le plan social et économique dans l état d esprit du peuple, dans une stratification sociale qui comprend une nouvelle classe parasitaire et qui s exprime dans les différentes organisations de masse du régime, dans la bureaucratie d Etat et dans les différents organismes (donnant lieu à une corruption croissante et à l habitude des pots-de-vin), qui prolifèrent de manière constante. Qu est ce qui est en train de changer? Quelle est la part, dans les masses et chez les individus, de l approbation, de l indifférence, du malaise? Quelle est la répercussion du bombardement propagandiste qui veut démontrer que l on continue à monter, que les plus hautes destinées restent à atteindre, même si elles ne sont pas loin, que le Duce a toujours raison et que la victoire est de son côté? Il y a plus de 10 millions de membres dans les différentes organisations fascistes (16) sans compter ceux qui ont leur carte syndicale. L accroissement le plus important a lieu dans le secteur de la jeunesse et dans le secteur féminin, là où, avec l intensification des organisations sportives et paramilitaires, avec le «secours» pour les mères, les femmes enceintes, les familles nombreuses, le fasciste veut élargir la base de son système de pouvoir. On cherche à promouvoir une mobilisation psychologique autour de l image que l on a choisi de donner maintenant, celle d un peuple entier prêt à de nouvelles épreuves plus dures et consacrées à une mission agressive et en même temps civilisatrice du nouvel ordre qu il faut réaliser à l intérieur et au-delà des frontières de la partie. On instaure un Ministère de la Culture populaire (création de Galeazzo Ciano et confié à Dino Alfieri) et la presse fasciste s engage dans une propagande xénophobe et nationaliste et surtout impérialiste. Le fascisme veut se présenter comme une grande force montante du monde contemporain, opposée comme elle ne l a jamais été à la fois au bolchevisme (17) et à la démocratie dont le premier est 140

considéré comme l extrême conséquence de la seconde, et qui provient du vieux moule idéologique de la Révolution française. On a très justement remarqué que c est à ce momentlà que le fascisme prend l aspect d une contre-révolution militante (18) et plus seulement objectivement (parce que telle était sa fonction depuis la prise du pouvoir, tout d abord avec le squadrisme agraire) mais aussi dans ses motifs «idéologiques». Le fascisme, justement à l occasion de son engagement massif en Espagne, tend à rendre ses motifs «idéologiques» identiques à ceux du cléricalisme, il se proclame restaurateur de l alliance entre le Trône et l Autel, défenseur de la religion, de la patrie, de la propriété. Les connotations sociales du premier quinquennat des années trente, la velléité de corporatisme comme instrument anticapitaliste sont brutalement brisées et tournées en dérision par Mussolini. Autour de l anticommunisme, on voit se sceller l alliance avec le Vatican qui se prononce de façon très nette et sans réticence en faveur de Franco, en 1937. Et l on crée un nouveau regroupement anticommuniste. Rien, en vérité, n est linéaire dans la conduite du fascisme : calculs et ambitions, poussée économique et solidarité idéologique se mélangent dans sa politique extérieure, depuis celle envers l Espagne (sur laquelle on caresse des rêves d hégémonie mais sans réussir à faire de bonnes affaires), jusqu à sa la politique méditerranéenne (qui vient de parvenir à un accord en janvier avec la Grande Bretagne sur l opportunité de maintenir un statu quo), jusqu à un rapprochement progressif avec Hitler à qui l on sacrifie carrément l indépendance autrichienne. Mais le point décisif du tournant de 1937 est précisément là : le lien s établit avec Hitler. Mussolini est-il déjà dès maintenant aussi décidé qu Hitler à aller vers la guerre, une guerre de conquête et d agression à l Est ou à l Ouest? Probablement pas puisque les années suivantes seront marquées par un revirement, des ruses, une soudaine conscience de sa faiblesse, des rancœurs contre son puissant allié dans sa conduite personnelle ou par la désertion opérationnelle, de la politique extérieure qui est entre les mains de son beau-fils, un dilettante cynique, Galeazzo Ciano qui garde un lien très étroit avec le grand capital italien). Mais l engagement de l impérialisme italien se renforce de mois en mois et il se présente comme au saut qualitatif qui rendra la chute encore plus ruineuse. Si le fascisme portait déjà en lui l expression la plus agressive, la plus chauvine, la plus réactionnaire du grand capital, maintenant sa dimension internationale devient prédominante. Politiquement et idéologiquement, il se présente comme une force armée qui veut imposer dans tous les territoires où c est possible, une solution fasciste, de l Espagne aux Balkans, de l Afrique septentrionale à l Afrique orientale. Economiquement, on soumet la société italienne à un cours forcé en vue d un gigantesque effort de guerre. En d autres mots, l impérialisme fasciste, avec des connotations essentiellement communes entre le fascisme italien, allemand et japonais, se présente non pas tant comme une exportation du capital financier, que comme une organisation économico-politique pour la conquête de nouveaux marchés, de matières premières, de terres à exploiter : on s en remet au sort des armes, à l agression planifiée : l agression par l Allemagne ne signifie pas une expansion colonialiste mais la soumission de l Europe entière, de l Atlantique à l Oural. De l automne 1936 à l automne 1937, des premiers accords entre Ciano et Von Neurath au voyage de Mussolini en Allemagne, il ne se passe qu un an, mais c est au cours de cette période qu a lieu le tournant décisif, en concomitance avec l évolution même du nazisme allemand, où Hitler renforce son pouvoir personnel, se libère d un personnel dirigeant non performant pour un qui soit acquis à ses intentions ( Blomberg, Fritsch, Von Neurath, ministre des Affaires étrangères, le banquier Schacht (19)) et choisit d attaquer à la fois à l Est et à l Ouest. Pour accrocher l Italie à son plan, Hitler considère (et il dira à ses collaborateurs) qu il vaut mieux que la victoire sur Franco en Espagne ne soit pas trop rapide. Quelle est la meilleure garantie de l alliance italienne que l engagement croissant de Mussolini en Espagne? Hitler utilise également l anticommunisme comme instrument pour 141

tenir en respect les puissances occidentales et tous les Etats européens d Europe centrale qui font une politique antisoviétique. Il faudra cultiver leurs illusions que le nazi fascisme sert justement à affronter et puis à battre l Etat socialiste. A l entente qui existe aujourd hui entre les démocraties, il faudra opposer une guidance et une hégémonie de nos deux pays, dit Hitler à Ciano le 24 octobre 1936. Mais il ne faut pas se contenter de prendre une attitude passive. Il faut pendre une attitude active. Il faut passer à l attaque. Et le terrain tactique sur lequel il convient de porter la manœuvre est celui de l antibolchevisme. En fait, de nombreux pays que l on ne peut soupçonner d une amitié italo-germanique à cause du thème pangermaniste et de l impérialisme italien, qui se seraient ligués contre nous, seront amenés à faire partie de notre constellation s ils voient dans l union italogermanique la barrière contre la menace bolchevique, à l intérieur comme à l extérieur (20) ; C est également dans ce cadre qu il faut considérer pacte anti-komintern. Il a été signé le 25 novembre 1936 par l Allemagne et le Japon (avec un protocole secret que l Italie ignorera, même quand elle le signera plus tard). La propagande commune est celle des peuples pauvres et jeunes opposés aux pays riches et vieux, corrodés par le tabès démocratique. Le but de sa politique est la coordination d une pression sur l ensemble de l échiquier mondial, même si chaque impérialisme veille à la réalisation de ses propres objectifs : la «Grande Asie» pour le Japon, la Méditerranée pour l Italie, l Europe comme «espace vital» pour l Allemagne. En attendant, on recrute en Europe sous le drapeau de l antisoviétisme la Pologne, la Yougoslavie, la Hongrie, l Albanie et naturellement l Espagne franquiste et le Portugal. En septembre 1937, quand Mussolini est accueilli triomphalement en Allemagne par Hitler, celui-ci a déjà décidé que ses premières bouchées seront l Autriche et la Tchécoslovaquie, et le «Duce» est convaincu que l Allemagne est de loin le pays le plus fort, le vainqueur certain en cas de conflit. C est dans cette perspective qu il parcourra les étapes d une alliance militaire de plus en plus étroite, le sacrifice de l indépendance autrichienne et adaptera même sa politique interne. Pour Mussolini, souscrire à un pacte anti-komintern signifie s insérer dans cette marche vers le partage du monde des jeunes impérialismes et y prendre une position clé. Ciano a parlé de telles propositions avec une exaltation toute rhétorique : Ce matin, écrit-il dans son journal le 6 novembre 1937, nous avons signé le Pacte. On sentait vraiment une atmosphère différente de celle des cérémonies diplomatiques habituelles. Trois peuples s engagent dans la même voie qui les mènera peut-être au combat. Combat nécessaire si l on veut briser cette croûte qui étouffe l énergie et les aspirations des peuples jeunes. Après la signature, nous nous sommes rendus chez le Duce. Je l ai rarement vu aussi heureux. La situation n est plus celle de 1935. L Italie a rompu son isolement : elle est au centre de la plus forte combinaison politico-militaire qui ait jamais existé (21). L Italie est destinée à faire les frais, à se mettre à la remorque dans une alliance militaire dans laquelle «la légèreté et la superficialité de Mussolini et de Ciano dépassent toutes les prévisions les plus pessimistes et la mauvaise foi des nazis put montrer toute sa consistance (22)» mais cela ne signifie pas que l Italie soit moins gloutonne. Sur le plan économique le processus est tout aussi symptomatique. La situation financière du pays (dans le contexte de la nouvelle dépression internationale, particulièrement sensible en 1937), a souffert du contrecoup des dépenses de guerre et des sanctions : le déficit de la balance de l Etat est augmenté de plus de deux milliards de l exercice 1934-35 à 16 milliards en 1936-37. L autarcie se caractérise comme une restructuration du capitalisme avec une mise en valeur de l industrie d Etat (en 1936 on crée la Finmare, en 1937 la Finsider tandis que l IRI, entreprise dans laquelle travaillent 230.000 personnes, ouvriers et employés, étend son contrôle à l industrie sidérurgique, à celles du caoutchouc synthétique, de la cellulose et intervient dans l aéronautique et la mécanique). Mais le développement de l industrie d Etat intervient dans une interaction de plus en plus poussée du développement 142

des monopoles privés qui prennent des participations très avantageuses (la Montecatini, la Edison, la Fiat souscrivent pour 775 millions sur 900 de nouvelles émissions payées par l IRI, la Pirelli et la Montecatini s associent dans de nouvelles entreprises d Etat dans les secteurs de l essence synthétique et du caoutchouc). A l ombre de la protection et des privilèges accordés par l Etat, ils font d excellentes affaires. Le développement industriel de certaines catégories de produits, observe De Maria, a été à la base de la formation de grosses fortunes... Sur le plan comptable, les coûts de la production peuvent paraître moins élevés grâce aux subventions gouvernementales, aux concessions privées pour l installation et la production, aux facilités et exemptions fiscales, aux conditions de faveur pour l acquisition de matières premières, capitaux, énergie électrique et tout le capital imaginaire investi à fond dans la production nationale (23) L industrie légère stagne mais l industrie lourde est en grande expansion et permet de fortes augmentations de capital. La Edison augmente le sien de 1 milliard 300 millions à 1 milliard 800 millions. Dans une étude qui sera écrite par un militant et chercheur communiste, Pietro Grifone (24), en relégation à Ponza et à Ventotene entre 1937 et 1943, on trouve l essentiel du processus économique de l autarcie : «une économie intégralement orientée vers la guerre», vers laquelle on s oriente avec résolument à partir du printemps et de l été 1937. Les Corporations qui n ont eu aucun caractère social que leur présentait la «gauche» fasciste, se mobilisent pour préparer des plans autarciques. L augmentation des dépenses publiques génère l inflation et active considérablement le processus d accumulation capitaliste. Un tel processus d accumulation, écrit Grifone, a comme principal centre de formation l exercice des grandes entreprises industrielles monopolistes organisées, dans une moindre mesure l exercice des activités agricoles et en dernier, dans une bien moindre mesure, l exercice du commerce et du crédit (25). Le système de crédit est mis au service des grands complexes industriels, de l IRI en premier lieu, qui contrôle la balance commerciale italienne et la Banque de Rome dans un complexe financier dans lequel la Montecatini, la Pirelli, la Fiat et la Edison ont toujours une place importante. Les conditions de vie des masses populaires ne s améliorent pas au cours de ces années. Si le chômage diminue un peu à cause des travaux publics, de l accroissement de la grande industrie, de l appel aux armes et de la poussée de l immigration vers l «Afrique italienne», les salaires réels tendent à descendre, lentement mais de manière constante. On apprend par des statistiques de la Confindustria qu entre juin 1934 et octobre 1938, le salaire horaire est passé de l indice 100 à 114 tandis que le prix de la vie est monté de 100 à 133. En 1937, on gagne moins qu en 1936 et en 1936, on gagne moins qu en 1935 (26). L Italie est le pays qui consomme, en 1938, 11 kg de viande par tête contre 63 kg en Angleterre, 51 en Allemagne, 40 en Belgique, 39 en France. Il faut ajouter à cela qu en 1929 la consommation de viande en Italie était supérieure à ce qu elle sera dix ans plus tard. Et la différence par rapport aux autres grands pays européens est encore plus importante pour la consommation de sucre et de lait. En 1937, deux informations du PNF, de Turin et de Gênes rapportent, l une que «la grande majorité de la main d œuvre métallurgiste de la Fiat, était restée ce qu elle était, socialiste et communiste par conviction» et l autre que «la situation économique des travailleurs est préoccupante, d autant plus qu ils sont exaspérés par l augmentation du coût de la vie et moralement déprimés de se voir abandonnés par les organes syndicaux du Parti (fasciste, naturellement) (27)». Le monde paysan est peut-être celui qui reflète le mieux la discordance entre les paroles et la réalité qui caractérise le régime fasciste. Parmi les 6 millions d Italiens qui travaillent la terre, les journaliers et les salariés vivent dans la misère. La perspective d aller 143

travailler en Afrique ou dans les régions asséchées concerne quelques dizaines de milliers de familles et rien de plus (28). Tandis que croît démesurément l exaltation de l Italie rurale et des œuvres du régime (En 1937 on inaugure Aprilia) Mussolini promet de grands travaux en Sicile, qui restent sur le papier (29). Les petits propriétaires mènent une vie misérable dans les Alpes et les Apennins et les habitants vivent dans de très mauvaises conditions d hygiène. C est dans cette Italie-là que se situe l action communiste, ayant plus un caractère de semis que de récolte, dispersé dans mille sillons, mais tous indicatifs d un processus profond, et en ce qui concerne les élites de la nouvelle génération et en ce qui concerne le déplacement d opinion des masses. Il n est pas facile de dater avec précision le moment où un nouveau processus commence : dans un premier temps, c est surtout un groupe de jeunes qui joueront par la suite un rôle important dans l histoire de l antifascisme et du Parti communiste, qui ne sont pas organisés, mais plutôt «familiers» c est à dire qu ils représentent une phase de maturation culturelle, de contacts personnels de lecteurs qui pour certains commence en 1935, pour d autres en 1938, une phase au cours de laquelle beaucoup d entre eux sont étudiants, ne se disent ni ne se sentent communistes ou bien se proclament tels sans avoir aucun contact avec le parti ou avec des groupes d ouvriers. Par contre, il y en a d autres au même moment qui se dirigent vers une dynamique conspiratrice, prennent des initiatives originales de «front populaire», sur une très petite échelle mais très indicative à cause de leur caractère totalement spontané. D autres encore trouvent déjà une liaison avec le Centre externe du PCI (et aussi avec le PSI, parfois avec les deux). Il n est souvent pas possible de discerner, à l échelle locale, la part prise par les étudiants et celle prise par les ouvriers ou d autres, même si ce sont pour la plupart, des ouvriers et des employés, des chômeurs et des paysans qui créent des cellules et font des manifestations improvisées. Le cas des «Romains», c est à dire de nombreux étudiants, calabrais ou sardes, siciliens ou romains, qui fréquentent l athénée de la capitale et arrivent par ce raccourcis à l antifascisme, est plutôt représentatif du premier «cas» représenté. Certains ont été influencés depuis le lycée par des professeurs antifascistes comme Pilo Albertelli qui sera fusillé aux Ardeatines en 1944 ou comme Gioacchino Gesmundi (qui subira le même sort tragique). Ils ont eu une formation ou prédominaient les intérêts littéraires plutôt que philosophiques ou historiques même si comme cela arrive souvent chez les jeunes, les lectures en tout genre se croisent et un Croce ou un Gide ou un Proust se mélangent carrément avec des textes de Trotski ou de Rosenberg qui suscitent tant d inquiétudes chez les dirigeants communistes mais qui ont pourtant une fonction positive puisqu ils rapprochent du communisme, de son monde, de son époque et de sa problématique que l on ignorait totalement. Les fascistes ont une fonction tout aussi positive depuis les premières années. Avec ceux de Naples et de Palerme, depuis 1937-38, on ressent une radicalisation des participants les plus préparés. Certains étudiants romains comme Roberto Ducci, Achille Corona et Pietro Ingrao s étaient déjà signalés aux groupes fascistes de Florence depuis 1934 et au cours des années suivantes Corona et Ingrao s orienteront vers l opposition au régime. Les littorali (fascistes) écrit Ingrao, servaient à donner au fascisme un exutoire à une pression qui venait de la jeunesse estudiantine et aussi à corrompre, mais ils établirent des contacts, permirent à des groupes de jeunes de se connaître et ils se mirent à discuter entre eux de choses générales, ils alimentèrent le débat qui se poursuivait en dehors des auditoires officiels et qui partirent du corporatisme et de questions littéraires pour arriver à De Sanctis, à Croce, au marxisme (30) La réalité de la guerre d Afrique, de la guerre d Espagne, du rapprochement avec le nazisme, de la propagande raciste, de l Anschlus, ont encore plus servi de stimulant à un intérêt politique qui devient tout de suite polémique. Mario Alicata a raconté, par exemple, 144

que durant la période où il était étudiant à Rome (venant de Calabre), encore avant d entrer à l université, il eut, en 1935-36, ses premiers contacts politiques avec des camarades de lycée (Ruggero Zangrandi, Bruno Zevi et Carlo Cassola, entre autre) : Et je commençai à étudier avec eux, et nous fîmes nos premières actions politiques parmi lesquelles une espèce de congrès clandestin d étudiants qui devait «faire le point de la situation». Mais il régnait alors une grande confusion chez certains d entre nous et même des équivoques capitales sur la nature du fascisme qui rendirent bientôt Bruno Zevi et moi très critiques et méfiants, en partie (nous le comprîmes plus tard) à tort, vis à vis de Zangrandi et de certains de ses amis. Ainsi la possibilité ne manque pas de bien utiliser certains contacts très intéressants qu avait Zangrandi, avec un groupe d étudiants de Padoue tournait autour d Eugenio Curiel et au «Bo». Entre-temps, le lycée était terminé et de nouvelles exigences avaient mûri en nous (prendre contact avec d autres jeunes, discuter avec eux et pas seulement de littérature mais aussi des problèmes politiques de notre époque) qui poussèrent Zévi et moi à participer aux groupes fascistes (de Naples en 1937, de Palerme en 1938). Pour moi, il s agit de deux épisodes décisifs. Ce fut à travers ces groupes que je fis la connaissance de jeunes qui y participaient dans le même esprit que Zevi et moi (Trombadori, Guttuso, Sotgin etc...) et de jeunes qui avaient décidé consciemment de se servir de ce genre de groupes comme d un instrument antifasciste. Il y avait parmi eux Antonio Amendola, avec qui je me liai tout de suite d une profonde amitié et dont l amitié représentait pour moi le «point qualitatif». Le connaître signifiait un véritable antifascisme, le communisme. Cela signifiait avoir finalement à disposition une véritable bibliothèque politique, sur les textes desquels je me jetai avec ardeur (31). Avec le témoignage de Mario Alicata on peut déjà se faire une idée de la trame qui caractérise l entrée de ces jeunes, dont nous rencontrerons encore souvent les noms, dans la lutte politique, ainsi que l ampleur de la chose : depuis le groupe de Zangrandi qui est véritablement né à l intérieur du fascisme (certains de ses participants voulaient aller en Espagne comme volontaires de Mussolini!) mais qui commence, en 1937, avec les fascistes, une activité de fronde et d organisation qui va se développer dans les années suivantes (32), à Eugenio Curiel qui prend, en 1937, contact avec le Centre externe du PCI, à Antonio Amendola, le second fils de Giovanni Amendola qui était déjà communiste (33).Celui-ci aussi avait pris part au fascisme en 1935 (il avait été licteur pour la critique littéraire) suscitant des remontrances de la part de son frère Giorgio qui était en relégation) Mais l avis des dirigeants du PCI dans l émigration est nettement favorable à l opportunité de participer au mouvement fasciste et cela correspond entièrement, comme nous l avons vu, aux orientations dominantes. A partir de 1935, écrit Velio Spano, quand nous venions en Italie pour assurer le contact entre les organisations locales et le Centre externe du parti, nous donnions aux jeunes communistes qui étaient membres des organisations de la GIL ou des GUF, la consigne précise de continuer à travailler dans les jeunesses fascistes, d y prendre des responsabilités et d y mener telle ou telle action (34). Spano cite les lirttorali de 1937 auxquels, avec les étudiants cités par Alicata, ont participé également Raffaele De Grada et Franco Lattes (Fortini) et qui eurent une «scandaleuse» discussion sur l art, d inspiration antifasciste très nette (35). Au cours de ses voyages en Italie, Spano prend également contact avec Delio et Emma Cantimori. Tous les futurs intellectuels communistes qui connurent la prison en l espace de quelques années ou un peu plus, ne passèrent pas chez les fascistes. A Rome, depuis 1936, il y a un groupe formé par Lucio Lombardo Radice (fils du grand pédagogue Giuseppe), Aldo Natoli, étudiant en médecine et frère de Ugo et de Glauco (étudiant en littérature française), Aldo Sanna et Bruno Sanguinetti. Sous l impulsion de ce dernier, le seul à être devenu effectivement communiste après son séjour en France, on commence un travail d organisation. Beaucoup d entre eux ont des contacts avec le milieu culturel de l encyclopédie Treccani (où travaillent Wolf Giusti et Gastone Rossi Daria). Au cours de l été 1937, Giorgio Amendola rentre de relégation. Ses frères, Antonio et Pietro (le plus jeune étudie au lycée Visconti) le mettent en contact avec un autre étudiant, Paolo Bufalini qui a organisé à l école, avec Pietro une souscription en faveur de la république espagnole. Giorgio 145

Amendola reçoit l ordre de rejoindre le Centre externe à Paris (tout comme Eugenio Reale, lui aussi rentré de relégation et ils l aident à faire fuir Bufalini et un autre jeune antifasciste romain, Paolo Altari, un ami de Alicata et Zevi. A ce moment, la doctrine de Croce, à laquelle adhèrent beaucoup de ces jeunes, entre en crise sur la question de l anticommunisme. Croce réimprime son Labriola en 1937 et y ajoute le fameux essai Comment naquit et mourut la théorie marxiste en Italie (36). En attendant, dans «La Critique», il a attaqué le marxisme en tant que mouvement «athéorique» dans ses bloc-notes (37). L impression que provoquent dans le groupe Sanguineti la prise de telles positions (qui coïncident avec la réimpression par Gentile de son essai sur Marx) est négative. Ugo Natoli apporte à Naples une lettre écrite par Aldo Natoli, Pietro Amendola, Lucio Lombardo Radice et Sanguineti lui-même dans laquelle il se désole que dans un moment où l unité antifasciste serait nécessaire, Croce alimente cet anticommunisme qui devient le principal motif propagandiste et idéologique du régime. Les jeunes mettent en évidence l exigence de donner un contenu à la liberté et invitent à la compréhension et à la collaboration entre communistes et libéraux (tous parmi eux ne se sentent pas communistes). La réponse de Croce, écrit Lucio Lombardo Radice fut double : un second bloc-notes dans «La Critique» sous le titre Communisme et liberté, et une lettre qui a été cachée avec tant de précautions qu elle s est perdue. (Il ne faut surtout pas oublier l affabilité et la simplicité de Benedetto Croce envers les jeunes antifascistes qui s adressent à lui et souvent discutent avec lui). Dans les deux réponses, il répétait, avec un langage différent, la nécessité d une nette séparation entre le communisme et le libéralisme, que ce soit sur le plan idéologique ou politique (38). Le cas d Eugenio Curiel présente des analogies marquantes avec le groupe romain, mais aussi des différences importantes, au moins de temps, de degré, d engagement. Très jeune scientifique devenu chercheur à l université de Padoue (il travaillait avec le physicien Bruno Rossi à une étude sur la désintégration nucléaire au moyen de radiations pénétrantes), En 1935, Curiel mûrit la décision de devenir communiste. Sa formation intellectuelle est solide sur le plan philosophique et en même temps, soutenue depuis le début par la conviction que la pratique est le seul stimulant réel pour développer ultérieurement une recherche théorique et une inspiration idéologique (39). Influencé politiquement par Otto Braun, un intellectuel de Trieste déjà communiste qui vit avec lui à Padoue, Curiel forme avec deux autres jeunes étudiants, Renato Mieli et Guido Goldschmied, une cellule de parti et parvient à prendre un premier contact avec le Centre externe avec l appui d un ami étudiant qui vit à Paris. Ayant obtenu ses coordonnées, Curiel s y rend et rencontre Emilio Sereni en avril 1937 (40). Le résultat de cette entrevue est une directive précise que reçoit Curiel pour le travail à mener dans les organisations de masse fascistes, les milieux syndicaux et estudiantins, ainsi qu écrire un article qui paraît immédiatement dans «L Etat Ouvrier». L article reflète l optique du jeune néophyte et l encadrement qu il reçoit et qu il tente de traduire (avec une certaine naïveté) sur la base de l expérience qu il a du milieu de travail et du milieu universitaire de Padoue. Curiel valorise le syndicat, observant qu il faut mener une double pression : sur l ouvrier pour qu il dépasse sa méfiance naturelle envers le syndicat (fasciste, naturellement) et sur «l élément bourgeois appelé à des fonctions syndicales», qui a besoin de passer «d une vague tendance fasciste de gauche» à une conscience de la logique de la lutte des classes. La base pour cet endoctrinement devrait être les GUF et la presse universitaire. En outre, Curiel se dit convaincu que pour activer les ouvriers, «on ne peut pas agir au nom d un front unique qui est une formation purement politique» mais qu il faut des débats sur des sujets syndicaux, toujours sous l étroite direction du PCI par l intermédiaire d un groupe clandestin (41)». 146

L article est suivi d une note de Gennari (42) qui résonne comme une correction et une mise au point, surtout idéologique. Les critiques faites au Comité central en septembre 1936 ont été reconnues formellement et la note rédactionnelle en tient largement compte. On considère l article de la nouvelle recrue comme pénétré d un certain économisme. «Toute lutte économique devient politique», objecte le vieux militant communiste, il ne faut pas confondre l unité de classe avec l union des masses populaires. Il est juste de travailler dans les syndicats fascistes mais pas sans que les communistes aient conscience de la «rupture nette, précise, incontournable avec l idéologie du fascisme de gauche». La politique d aide des forces progressistes dans le pays, poursuit Gennari, n est pas une ruse mais le résultat d une conviction que «pour modifier les actuels rapports de force la contribution de tous les courants progressistes est indispensable». Au Centre il y en a aussi qui sont sceptiques sur la création d un «groupe secret», sur l anticipation des formes organisationnelles sur le papier. Les précisions du Centre externe ne découragent pas Curiel qui, de retour à Padoue, se jette avec enthousiasme dans son nouveau travail et il réussit, entre temps, à «s emparer» du journal universitaire local le «Bo», dans lequel il écrit une série d articles polémiques et programmatiques de manière transparente. Curiel tape toujours sur le même clou, d un côté la nécessité pour l étudiant universitaire de s occuper de problèmes syndicaux («si on ne veut pas mourir dans la bureaucratie et le fonctionnarisme»), de se «rapprocher de la classe ouvrière» (43), de l autre un discours direct aux travailleurs eux-mêmes, les invitant à défendre leurs droits, à dénoncer la non-exécution des contrats etc... Curiel parvient à organiser une réunion avec des ouvriers typographes et il en réfère dès juin 1937 au Centre externe du parti. Son rapport est l un des rares témoignages vivants sur l état d esprit, la mentalité, les problèmes des travailleurs italiens à ce moment-là : abattement, scepticisme, confusion mais aussi intérêt pour le nouveau discours qu ils entendent. Un vieil ouvrier dit : Peut-être que si la société était communiste les choses changeraient. Mais on dit qu aujourd hui, en Russie, c est encore pire que chez nous autres. D ailleurs seul Dieu connaît la vérité. C est sûr que quand la société est comme ça, nos conditions de vie ne peuvent que s améliorer jusqu à un certain point, mais ensuite, il y a la limite qu on n arrive pas à dépasser, et, même dans les meilleures conditions, on ne parvient pas à trouver ce peu de paix et de sécurité pour préparer un avenir meilleur, au moins pour nos enfants. Celui qui naît ouvrier meurt ouvrier (44). Un ouvrier de 25 ans fait une critique de protestation beaucoup plus forte : «Les jeunes bourgeois, dit-il, étudient et se divertissent, tandis que nous, on se fatigue». L espoir d améliorer les conditions de vie se mêle à des illusions, à des rancœurs que Curiel essaie de faire converger vers la lutte pour rendre claire l idée que les avantages que trouvent les ouvriers ils les trouent dans la solidarité. Le jeune scientifique retournera à Paris à la fin de 1937 et à ce moment-là s ouvrira un nouveau chapitre dans ses relations avec le groupe dirigeant communiste. Mais le cas de Curiel est encore exceptionnel, même s il n est pas le seul. Pour la grande majorité des intellectuels qui évoluent dans l anticonformisme, il faut toujours tenir compte des limites de leur engagement politique («On flirtait avec l antifascisme» a dit Franco Fortini (45)), de leur éloignement de la classe ouvrière. Pour le moment, ce qui a une influence, ce sont les mouvements artistiques européens et américains qui participent, sur le plan idéologique, à la lutte de la république espagnole, en tant que lutte pour la liberté et la culture. Ce Vittorini, dont nous nous avons rappelé la belle page à Radio Barcelone et qui vivait à Florence a parlé des discussions qu il a eues avec Montale, Alberto Carocci, Arturo Loria et il a ajouté, à propos de l Espagne : Le champ des interlocuteurs s élargissait, de Bilenchi à Pratolini, de Luzi à Gian Franco Corsini, à Libero Bigiaretti et aux autres également parce que autour de ce fait politique, il y avait la participation des forces culturelles européennes et américaines, des gens comme Hemingway, Picasso, et les autres, peu connus 147

en Italie et qui, justement pour cela, prenaient la valeur d une nouveauté culturelle. Le fait, par exemple, que Lorca ait été fusillé conduisait à la découverte du monde culturel espagnol que l on croyait arrêté à De Unamuna et qui allait de Machado à Jimenez. Les raisons d être antifasciste s enrichissaient et l on voyait mieux la nécessité de lutter contre le fascisme, pas seulement au nom de la classe ouvrière, mais au nom du cubisme, au nom du renouvellement du roman apporté par Hemingway, au nom de la poésie et de la musique (46). Ce sont des choses que Sciascia aussi a racontées («Nous devons à la guerre civile espagnole la révélation d un monde, disons d un monde humain... La première révélation vint du fait que Garcia Lorca avait été fusillé par les franquistes, que Dos Passos, Hemingway et Chaplin étaient du côté de la république (47)») et qui font partie de tout le patrimoine de l avant-garde culturelle et politique. Voyons, par exemple, le témoignage de Antonello Trombadori : Une solidarité nouvelle commença entre nous, étudiants, jeunes écrivains, artistes, fondée sur l amour du futur et sur le mépris absolu du passé. Venant de je ne sais où arrivèrent au bureau de Renato Guttoso (48) les strophes passionnantes des chants que nous n avions pas pu chanter, des vers de poètes espagnols que nous n avions pas pu réciter. La peinture s enflamma de couleurs nouvelles et le rouge des drapeaux triompha à côté de la pâleur des martyrs tués... Antonio Giolitti (48) revint de Paris et raconta le cri de désespoir des ouvriers à la ceinture rouge : «des ouvriers pour l Espagne». Moi je revenais de Prague et racontai que j avais vu sur les murs gris de la Skoda à Smikov, une inscription en noir : «Le fascisme, c est la guerre! Aidez l Espagne rouge!». Pour la première fois nous regardâmes l Italie d une façon nouvelle, isolée du reste du monde, tristement barricadée dans ses poisons hermétiques et stériles, tristement frappée par les ouragans de rhétorique, ancrée dans la bassesse bourgeoise, tristement bénie par les encensoirs du pape... (49). Le besoin de sortir de sa province, de déprovincialiser la culture italienne est maintenant une autre manifestation essentielle de ce nouvel antifascisme. Et voilà la traduction du nouveau roman américain, français ou anglais et l exigence historique (en premier lieu l étude de Cattaneo et de De Sanctis) qui est à la base du renouvellement de l engagement de l éditeur Einaudi, avec Cesare Pavese et Leon Ginzburg (50) (revenu de prison en 1936). Ce sont des confluences, des semences, ce sont des intérêts qui se fondront dans le courant de la Résistance. Pour le moment, en 1937-38, les contacts intellectuels et organisationnels avec les communistes sont rares. Ou plutôt, ils sont rares pour les personnalités qui, par la suite, se révéleront très importants d un point de vue culturel et politique. Mais cela, c est déjà le temps où le «travail légal» aura finalement son temps, riche et neuf, bien que bref. Nous avons d innombrables signes de son expression dans le contexte ouvrier. Ce qui en fait foi avant tout, c est ne déclaration précise de la préfecture de Florence après l arrestation de Mario Gronchi, Pucci Faliero et d autres jeunes, en contact avec des «courriers» communistes, qui résume remarquablement les objectifs de la pénétration communiste qui a surtout pénétré les villes (51), et à Florence, la répression sera lourde. A Bologne il y a deux épisodes révélateurs : en mars, un groupe de jeunes constitue un «Comité provisoire de front populaire» et en décembre, la police découvre que pendant l été, quelques étudiants universitaires, en contact avec des ouvriers et des employés reproduisent des circulaires communistes et discutent entre deux «de philosophie et de politique» ainsi que du fameux programme fasciste de 1919 (52). A Trieste on fait carrément un petit journal clandestin intitulé «Front Populaire, organe du PC d Italie» imprimé par un marin en chômage et rédigé par un étudiant (53). On découvre également à Cagliari une organisation communiste spontanée de 32 personnes qui tenait ses réunions sur la plage de Poetto (54). Les arrestations, les condamnations, les inquiétudes de la police, souvent en rapport avec les suggestions propagandistes de la radio espagnole, nous montrent un peu dans toutes les régions qu il existe un cadre très vivace et organisé. En même temps que continuent les «chutes» traditionnelles (un «courrier» est arrêté, une organisation «illégale» découverte) 148

on a la preuve que beaucoup de jeunes ont pris l initiative d une activité politique unitaire. En janvier 1937, à Cerignola, on arrête Antonio Di Donato avec 17 autres jeunes qui travaillent dans les syndicats (55). Donato qui a déjà été en relégation pendant 5 ans s est remis en contact avec le Parti par l intermédiaire du courrier Romolo Di Giovannantonio qui est arrêté à Gènes en mars. A Trieste, les arrestations commencent au printemps : un groupe de communistes en contact avec Riccardo Ravagnan, expatrié et avec Fidia Sassano (56) qui est à La Spezia. A Gênes on frappe durement en février. On arrête le dirigeant communiste Luigi Grassi (traceur-mécanicien de Turin, avec sa femme, Maddalena Secco. En même temps que les courriers, tombent de nombreux jeunes qui mènent une action légale. On saisit une directive de Grassi, une lettre qu il a envoyée à un camarade réticent à faire un tel travail : Tu dois convenir avec nous que le seul moyen de sortir de cette situation de faim et d esclavage est la réconciliation du peuple italien, des communistes aux fascistes de la première heure, de l union, dans un bloc de béton pour le pain, la paix et la liberté et l aide au peuple espagnol qui lutte contre le fascisme international. Tu dois concentrer ton énergie dans le travail au sein des syndicats fascistes, dans le Dopolavoro, dans les cercles catholiques et t efforcer de faire une politique qui unisse tout le peuple. Tu dois arracher de toi cet état d esprit de répugnance et tu dois te rapprocher partout de nos frères en chemise noire (57). La lettre est certainement écrite avant la rectification faite par le Centre. En Ligurie, la pénétration communiste dans les rangs fascistes est effective. A Savona, le groupe dirigé par l électricien Pietro Trevisan et le manœuvre Antonio Baccino attire une vingtaine de jeunes dans une action propagandiste qui parvient même à s introduire dans le commando fasciste où le jeune Garabello, planton huissier promet de procurer les armes du dépôt du Commando (58). En avril, à Bologne, on arrête 19 jeunes «confisquant différents livres qui parlent de la révolution russe et de littérature soviétique (59)». On découvre qu il y a même un discours dactylographié de Manuilski au VIIe Congrès qui circule. En juin, c est le tour de Luigi Gaiani et de Azzolino Sabbatini, le premier, commis et le second, maçon. A La Spezia, la police effectue un véritable ratissage de suspects entre février et avril. Il y a 24 jeunes et 40 anciens qui sont arrêtés, parmi lesquels Ferruccio Ghisalberti et Aprino Ongaro, en contact avec le Centre ainsi qu Anelito Barontini, un tourneur qui travaille à Sarzana. On arrête également à Turin trois groupes d ouvriers «auprès desquels, dit le préfet de la ville, le fait d armes de Guadalajara provoque de fâcheuses espérances chez les renégats (60), et à Prato, à Florence et à Sienne également (il y a quelques dizaines d ouvriers et de paysans parmi lesquels circule «L Unité» qui tombe dans les mains de l Ovra (61). A Milan se développe toute une organisation qui est en contact avec le Centre interne socialiste et qui provient du «Groupe Rouge». L organisation est véritablement la plus représentative de cette période unitaire parce qu elle s exprime dans un Front unique antifasciste, auquel ont adhéré les jeunes, la plupart des professions libérales, les artistes et les étudiants, tant socialistes que communistes ou républicains. Ils diffusent du matériel clandestin dans les usines de Milan ou de Sesto et tentent d élargir leur action à d autres zones. Le «Front» milanais imprime des tracts sur la signification de la bataille de Madrid, signés PCI, PSI, PRI. En mars-avril 1937, la police réussit finalement un coup de filet dans lequel tombent presque tous les dirigeants, Rodolfo Morandi, Lucio Luzzatto, Aligi Sassu, socialistes, Mario Venanzi et Vittorio Ravazzoli, communistes, et le républicain Alfredo Testa en plus de A. Malagugini, un jeune avocat, de l ancien maire socialiste de Pavie, F. Antolini Todeschini, L. Bravi, M. Accorsi, F. Fiorati, A. Gibellino. Pour le moment, Raffaele De Grado, un jeune critique d art qui a été l un des plus actifs, ayant échappé à l arrestation, continuera le travail, tandis qu Eugenio Colorni reprend contact avec le Centre externe socialiste au cours de l été 1937, au cours d un voyage à Paris (62). Le «Front» de Milan a des contacts intenses avec le milieu artistique et littéraire de la ville. En juin, à Bologne, tombe un ouvrier de cimenterie florentin, Giuseppe Rossi, un des plus importants courriers du PCI, arrivé de France en février. «Bien qu il nie de manière 149

inflexible (63)», la police découvre qu il est un dirigeant qualifié et trouve un matériel abondant dans sa cachette. Il y a entre autre une lettre signée par Enrico Gnudi, Giuseppe Dozza et Arturo Vignocchi pour l organisation communiste de Bologne qui reflète exactement l engagement et les positions données maintenant par le Centre. Dans la lettre, à côté des éloges aux camarades de Bologne, on insiste avec chaleur sur la nécessité de ne pas s isoler, de comprendre la perspective de la dimension démocratique pour une démocratie nouvelle, de travailler à l unité de toutes les forces progressistes (64). 45 militants de Modène sont arrêtés et 16 envoyés en relégation (65). En juillet, un coup de filet à Reggio Emilia fait constater avec stupeur que là fonctionne un véritable fédéral communiste et que l implantation du PCI parmi les 4000 ouvriers des constructions mécaniques est profonde. On arrête, avec une vingtaine de travailleurs Antonio Raise, Giorgio Bodogni et l avocat Giannino Degani qui est accusé de communisme (66). En août, à Turin aussi il y a une reprise de la vie propagandiste aux usines Fiat. A Turin, depuis quelques mois, dit un rapport de la questure, on notait parmi les masses ouvrières, une reprise de l action subversive sans doute due aux envoyés du Parti communiste, dont l un, le soi-disant Giovanni, n avait pas pu être identifié. Dans les usines et les entreprises apparaissent des écrits antifascistes qui exaltent la Russie des soviets et on fait circuler parmi les ouvriers des tracts et des feuilles de propagande. Dans la nuit du 17 octobre 1937, on avait trouvé, dans les environs de Ferriere, des copies de «L Unité» et une soixantaine d opuscules communistes (67). Après les premières arrestations, la police parvient à attraper le courrier Attilio Gombia qui «travaille» parmi les ouvriers de la Ferrière et de la Rosetti. Et avec lui tombent à nouveau de vieux cadres turinois du parti, Francesco Roccatti, Carlo Chiappo, Aurora Benna, le père de Dante Conte, Cesare qui a 68 ans et le commerçant Pietro Piretto. Le professeur Carlo Iulg, de Trento, est arrêté avec sa femme Valeria Vachenuschen, à Brescia. Au cours de l été on arrête à Florence 68 communistes. Dans les Castelli romains, un groupe considéré comme formé par Enrico Mimio, condamné par le Tribunal Spécial, subit un véritable coup de faux. Ce sont des paysans, des artisans, des ouvriers du bâtiment d abord, 36 puis 54 qui sont arrêtés et beaucoup iront devant le Tribunal Spécial. A Taranto, en octobre, la police croit carrément découvrir parmi les ouvriers du chantier naval, une action de sabotage industriel. On arrête 27 personnes. Il y a 22 communistes arrêtés à Brindisi et 34 en décembre à Trieste. Ici on saisit des tracts avec l effigie du christ avec l inscription : «Christ, homme, maître du Front populaire» (68). Comme on le voit, toute l activité clandestine, qu elle soit légale ou pas, est continuellement frappée. Le travail de la police est facilité par la foule d espions qu elle possède, du fait que souvent les jeunes ne connaissent pas les règles les plus élémentaires de la clandestinité, mais surtout par les innombrables recensements que fait l Ovra parmi les personnes suspectes et qui, surveillés en permanence, comme les anciens condamnés, surveillés tout spécialement et qui servent souvent à retisser les fils de l organisation mais aussi à mettre sur les bonnes traces, les investigateurs. Le Tribunal Spécial recommence intensément à prescrire des condamnations rapides et lourdes, tout spécialement pour les courriers. Citons les plus importants en 1937-38, presque toutes destinées à frapper les protagonistes des actions dont nous avons parlé. 14 ans pour le charcutier de Sesto Fiorentino Torquato Pillori, autant pour Lionello Gavalotti, mécanicien de Turin, 8 ans pour le tapissier Gaetano Invernizzi et sa compagne Frances Ciceri, 12 ans au traminot de Trieste Giovanni Toncich, tandis que l enseignant Nicola De Simone, de Naples qui collaborait avec Turin pour diffuser de petits journaux du front populaire prend 20 ans et ses autres camarades qui diffusaient dans le rayon de San Giaccomo «vieux nid de subversion de la ville» (dit la sentence), le menuisier Alfredo Stilli et le coiffeur Giuseppe Bidicini, 15 et 12 ans. 150

Ce sont ceux de Bologne qui sont le plus durement frappés : 18 ans à l ouvrier d une cimenterie Giorgio Scarabelli et à son camarade de travail Giovanni Bottonelli, 20 ans pour l ébéniste Bruno Tubertini, 16 et 15 ans pour deux garçons de café, Alcibiade Palmieri et Egiste Felisati. Un autre Bolognais, le cantonnier Emanuele Guizzardi s en prend pour 15 ans. Pendant l instruction, il a écrit sur le mur de sa cellule «Mort au Duce, Vive l Espagne rouge! Ouvriers, rappelez-vous Picelli!». Avec lui on condamne l orthopédiste Bruno Montemurici à 17 ans, le forgeron Corredo Balugani à 14 ans, le mécanicien Fioravanti Zanarini à 20 ans, le manœuvre Giuseppe Armaroli à 16, Le cordonnier Claudio Melloni à 18, le typographe Albertino Masetti à 15, le maçon Mario Roneri à 18. Il y a 25 ans pour le courrier Attilio Gombia, ouvrier à Guastalla. Parmi le groupe milanais du «Front», Rodolfo Morandi, Aligi Sassu, Mario Venanzi et Vittorio Ravazzoli sont condamnés à 10 ans et encore deux Bolognais, Gaiani et Sabattini à 18 et 20 ans. Osvaldo Negarville qui, après avoir accouru en Espagne parmi les premiers, est rentré en Italie pour une mission du parti, a été arrêté à Pise en mai et se voit frappé d une condamnation de 18 ans. Negarville était le contact avec les communistes d Empoli qui reçoivent, eux aussi, 10 ans de prison : le typographe Elio Bagnoli 10 ans, le vitrier Licurgo Benassai 14, le fermier Faustino Mugnaini 14, le graveur Cino Ciano 12, le vitrier Dino Setti, 8. Romolo Giovannatonio, membre du CC du parti, boulanger à Cerignolo et ami de Di Vittorio, reçoit 18 ans et Antonio Di Donato 17. Parmi ceux de Cerignolo, 14 ans également pour les paysans Fedele Celino et Antonio Damiano et 16 pour Di Modugno. De l organisation de Gensano, le paysan Orlando Bernardini est condamné à 10 ans ainsi que le matelassier Severino Massa, le menuisier Fluvio Mandella à 8 ans. Le menuisier florentin Alessandro Pieri est condamné à 12 ans, Carlo Iulg à 14 ans et sa femme à 10. Pour le groupe de Gênes les condamnations sont aussi plus lourdes. Luigi Grassi en prend pour 8 ans, Pierino Badino 12, Giuseppe Lantero et la femme de Grassi, Maddalena Secco, 10 ans chacun. 14 ans pour Giuseppe Rossi et 12 pour Pilade Conti «sculpteur florentin». Le jeune de Cagliari Giorgio Punico est condamné à 7 ans, Pomilio Fastigi à 12 ans. Il y a également un groupe de communistes de Pesaro arrêtés en 1936 qui reçoit de lourdes condamnations : Liviero Mattioli 16 ans, Giovani Serafini 10 ans. Le tresseur de paniers de La Spezia Asprino Ongaro 12 ans, tandis que Trevisan de Savona, Garabello et Boccino respectivement 11, 12 et 8 ans et un des ouvriers de Taranto, accusé de sabotage Umberto Candelli à 10 ans et 9 mois. Le menuisier florentin Mario Gronchi à 12 ans et deux dirigeants de l organisation de Reggio Emilia, l électricien Amadeo Fantenesi et le journaliste Manlio Bonaccioli à 16 et 14 ans. Une bonne partie des sentences dont nous avons parlé est prononcée en 1938 pour des coupables de 1937. La reprise d activité de cette année-là est condensée dans ces chiffres : 346 condamnations de 1938 en plus des 205 de l année précédente cela fait 1642 ans de prison après 997. On ne connaît pas le nombre des nouveaux relégués qui doivent être vraisemblablement de quelques centaines. Notes du chapitre 10 1. L expression a été utilisée par Lucio Lombardo dans le contexte d un discours sur l expérience d une nouvelle génération, où il formulait aussi l observation suivante : les années entre la guerre d Ethiopie et la seconde Guerre mondiale, ne furent pas encore, à notre avis, des années de récolte pour le Parti communiste italien en Italie. Sans du tout prétendre faire l histoire du Parti communiste italien au cours de ces années, je peux dire que ce qui a été l expérience de beaucoup, plus qu une expérience personnelle, du moins dans les milieux de la culture de la petite et de la 151

moyenne bourgeoisie, l influence des événements internationaux a été plus grande, dans le déblocage de la barrière anticommuniste et dans la détermination de nouvelles orientations politiques, que celle exercée par le travail tenace et bien dirigé des communistes italiens...» LUCIO LOMBARDO RADICE Fascisme et anticommunisme, Turin 1947, p. 65). 2. Cfr. GIORGIO CAPUTO Ecole et antifascisme à Rome dans les années 1936-38. Contribution à l étude de l évolution politique de la jeunesse sous le fascisme, dans «Palatin», a. XII, (4 e série) n. 4, 1968 qui donne une bibliographie sur le sujet, dont nous nous réclamerons au fur et à mesure. 3. A ce propos, Guido Letto qui dirigeait alors la division des affaires générales et privées à la direction de la Sécurité publique a écrit : «Avec la guerre d Espagne, le travail du Tribunal Spécial qui languissait augmenta et le nombre de relégations politiques et de réprimandes s accrut. La quasi-totalité des victimes était à compter parmi les communistes parce que tous les autres partis et regroupements politiques étaient quasi inexistants dans le pays (LETTO, Ovra cit., pp. 165-66). 4. Dans le rapport de Ruggero Grieco au CC du PCI, le 20 novembre 1937, on trouve : 1936 1937 Luttes de la base 235 256 Rapports des «légaux» 184 238 Lettres des instructeurs 231 187 Rapports des instructeurs 21 18 Lettres du Centre à la base 26 29 Ces faits peuvent être intégrés dans ceux que fournissent Bibolotti et Novella pour les jeunes. Bibolotti affirme que «entre janvier et novembre 1937, 200 lettres politiques ont été envoyées en Italie et une centaine de «lettres techniques», 6500 exemplaires ont été envoyées de «L Unité» et environ 1500 de «L Etat Ouvrier», en plus de quelques centaines de tracts, gommini (sic : capsules de caoutchouc), opuscules, etc... On a envoyé en Italie 25 instructeurs pour 20 jours dans le pays en moyenne. Parmi eux 5 sont tombés aux mains de la police. Novella ajoute que la FGCI possède dans le pays des «cadres de premier plan» : 18 ouvriers, 5 artisans, 14 intellectuels. Parmi ces cadres, huit écrivent régulièrement au Centre. Massini ajoute enfin que 118 «légaux» travaillent en Italie, dans 57 provinces (APC, 1431/56-74). 5. Un cas parmi tant d autres : Le 4 août 1937, à Gorzia, on surprend des auditeurs clandestins, dit la déclaration «qui s abandonnent dans un café à des scènes d enthousiasme chaque fois que la radio donne des nouvelles de prétendues victoires des rouges sur les nationalistes» ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) K. I, b. 49 fascicule «Gorzia». 6. Le Centre externe donna à ce propos des conseils à suivre. Par exemple, dans une lettre envoyée à Savona on recommande 1) D éviter toute réunion nombreuse devant le même appareil. 2) De ne pas aller à des auditions de groupe. 3) De répandre les nouvelles de bouche à oreille sans faire savoir qu on les a apprises en direct. 4) De faire des sacrifices pour se procurer une radio personnelle. 5) D éviter de faire se compromettre et de faire arrêter des jeunes et des très jeunes. La lettre est saisie par la police (Cfr. La note suivante). 7. L épisode le plus significatif est raconté à Savona où vingt personnes sont arrêtées, presque tous des ouvriers. «En entendant l hymne de Garibaldi chanté à la radio par le baryton Titto Ruffo connu comme le beau-frère de Matteotti, les participants se mirent debout et saluèrent, le poing fermé, à la manière des communistes». A la déclaration du questeur de Savona transmise au chef de la police, Bocchini ajoute une note : «J ai pris les ordres du chef du gouvernement dans lesquels on indique : 1) De les déclarer au Tribunal Spécial ; 2) De faire le procès après quelques mois de prison ; 3) D expulser du Parti fasciste un jeune qui est accusé. (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) K. I, b. 52) fascicule «Savona». 8. Télégramme ministériel n. II 400, signé Bocchini, daté du 23 mars 1937. (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, 1920-45 (1937) K. I, b. 57) fascicule «Radio Milan». 9. D une lettre de l inspecteur Giuseppe D Andrea, chef de la police de Bologne, le 17 décembre 1936 (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r. 1920-45 (1937) K. I, b. 29 fascicule «Reggio Emilia». 10. Il s agit du fabriquant de bretelles napolitain Luigi Tarallo. La police découvre qu il a acheté un poste de radio en 24 mensualités. Puisque le suspect est dans les conditions économiques difficiles, on en déduit qu il a fait cette acquisition «sûrement pas pour posséder un moyen de divertissement mais pour avoir la possibilité d entendre les communications radio antifascistes de l étranger». Du rapport du préfet de Naples daté du 3 février 1938. (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r.1920-45 (1938) K. I, b. 28 fascicule Naples. 152

153 11. Une lettre expédiée de Piacenza de la part de quelqu un qui se dit père de jeunes fascistes, exprime sa solidarité avec les combattants antifascistes. On y lit : «Si seulement les frontières étaient ouvertes, le peuple italien pourrait montrer aux républicains espagnols avec quelle solidarité et quel élan ils savent faire sienne leur cause et pas en surface, mais cela est interdit. Mais nous sommes fiers de savoir qu un bataillon italien qui porte le nom jamais oublié de Garibaldi se bat avec héroïsme». La lettre est jointe à un rapport du préfet de Piacenza daté du 26 février 1937 ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, 1920-45 (1938) b. 50) Une lettre de Trieste demande que l on transmette à 0h40 au lieu de 11h45 parce que la voix serait moins troublée. L expéditeur a eu l habileté de transmettre sa demande par l intermédiaire du parfumeur Caron de Paris prié d envoyer sa lettre à Radio Barcelone. Mais la police saisit la lettre (Ibid. 1937, b. 54). 12. Cfr. P. II. 13. D une émission du 12 mars 1937, interceptée par les services de police (ACS, Min. Intérieur Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) K. i. 54 fascicule «Radio Milan». 14. C est la prémisse à la dénonciation au Tribunal Spécial présentée par le préfet de Bologne le 14 novembre 1937, de certains communistes (parmi lesquels Giovanni Bottonelli, Ricardi Rizzi et Giorgio Scarabelli) (ACS. Min. Intérieur, Dir. gén. PS, 1920-45 (1937) K. I, b. 45 fascicule «Bologne». 15. La palme de la glorification de Mussolini semble revenir à Asvero Gravelli qui fonde la revue «Antieurope». Dans un livre qui sort en 1938, Gravelli écrit entre autre : «La guerre (Ethiopie et Espagne) de Mussolini est la colère de Dieu contre la mauvaise volonté et les déviations des hommes». «Mussolini est le plus grand souverain de toutes les créatures souveraines de deux époques :le Moyen-Âge et les temps modernes» ; «Dieu et l Histoire sont deux termes qui, aujourd hui s identifient à Mussolini» ; «Mussolini complète Napoléon» ; «La foule aime Mussolini parce qu elle aime le sens du divin» ; «Si vous interrogez l air, non seulement de l Italie mais du monde, il vous répond Mussolini» ( ASVERO GRAVELLI, Un et plusieurs : interprétation spirituelle de Mussolini, Rome 1938, pp. 29, 31, 43, 47). 16. Le 28 octobre 1937, Storace, secrétaire du PNF communique les chiffres officiels suivants : fasci de combattants 2.152.240 ; groupes universitaires fascistes 82.004 ; fasci de combat junior : 163.363 ; fasci féminins 737. 422, groupes de jeunes fascistes 236.085 : ménagères rurales 895.514 ; Jeunesses italiennes du Littore 6. 122. 535».Cfr. ENZO SANTARELLI Histoire du régime et du mouvement fasciste cit. II, p. 299. 17. La lutte contre le communisme est présentée maintenant comme une question de vie ou de mort. Fascisme et bolchevisme : la vie de l un est la mort de l autre suggère la feuille des dispositions n 68 4, faite par Storace et que reprend Giovanni Gentile en 1936. Le philosophe du régime synthétise aussi la position commune aux fascistes et aux catholiques : «Qui dit bolchevisme dit négation de la famille et c est pourquoi, malgré une étiquette frauduleuse, c est l individualisme, la négation de la religion qui abat avec furie dévastatrice les églises et dépouille ces asiles de l esprit que sont les musées et les galeries d art» (GIOVANNI GENTILE L Institut national de la culture fasciste dans «Civilisation Fasciste», décembre 1936 18. ENZO SANTARELLI Histoire du mouvement et du régime fasciste cit., II, pp. 284-312. 19. Cfr. WILLIAM SHIRER Histoire du IIIe Reich, Turin 1962, pp. 340-53. 20. Cfr. Les documents publiés par RODOLFO MOSCA dans L Europe vers la catastrophe, Milan 1964, vol. I, pp. 90-100. 21. GALEAZZO CIANO Journal 1937-38, Bologne 1948, pp. 45-46. 22. MARIO TOSCANO L alliance avec l Allemagne nazie (1936-40) dans Trente ans de politique italienne, Rome 1962, pp. 319-20. 23. D un rapport au Premier Congrès universitaire de politique économique, Milan 1939. 24. L étude de Pietro Grifone se basait essentiellement sur des documents d origine italienne et même fasciste. L auteur évitait des jugements explicites de caractère politique Mais lui-même écrira, au moment de la publication, après la libération : «Les yeux soupçonneux de la police italienne qui ne permettaient en aucun cas des digressions à caractère politique, même de manière larvée, ont donné inopinément la meilleure condition objective pour un ouvrage d interprétation scientifique, froide, contenue et sereine». Et c est dans ce travail que tous les scientifiques de l époque fasciste ont largement puisé. Cfr. Pour la citation PIETRO GRIFONE Le capital financier en Italie, Turin 1945, p. 166. 25. PIETRO GRIFONE, Le capital financier en Italie, cit., p. 186. 26. Le phénomène, vu à l échelle d une décennie, de 1928 à 1938, enregistre une lente érosion de la valeur réelle des salaires, mais le fléchissement est particulièrement sensible en 1936-38. Cfr. A ce propos MATTEO MATTEOTTI La classe ouvrière sous la domination fasciste, Rome-Milan 1944, p. 112 et ENZO SANTARELLI Histoire du mouvement et du régime fasciste cit., p. 293.

154 27. Il s agit de deux rapports d avril 1937, ACS, Parti national fasciste cit., dans GIORGIO BOCCA Histoire de l Italie dans la guerre fasciste, Bari 1969, p. 37. 28. De 1937 à 1939, environ 60.000 Italiens se transférèrent en Libye et les mesures répondent à la fois à la nécessité de diminuer la pression des journaliers sans travail en Emilie et dans le Veneto et à des exigences militaires. Cfr. ENZO SANTARELLI Histoire du mouvement et du régime fasciste cit. II, p. 224. 29. Mussolini visite la Sicile en juillet 1937 et à Palerme, il déclare la guerre aux latifundia. «Les latifundia siciliennes bien qu elles aient été dépouillées aujourd hui de leurs résidus féodaux, seront liquidées le jour où chaque village rural aura de l eau et la route... La culture intensive fleurira et votre terre pourra nourrir deux fois plus de population qu aujourd hui parce que la Sicile doit devenir un des centres les plus fertiles de la terre». 30. Témoignage donné par Pietro Ingrao dans GIORGIO CAPUTO Ecole et antifascisme cit. p. 402. 31. MARIO ALICATA dans La génération des années difficiles, Bari 1962, pp. 61-62. 32. RUGGERO ZANGRANDI Le long voyage à travers le fascisme cit., p. 120. 33. Sur l action de Antonio Amendola à partir de 1936, cfr. GIORGIO CAPUTO L opposition antifasciste des étudiants romains à la veille de la seconde guerre mondiale, dans «Monde Ouvrier», a. XXIII, n. 3, mars 1970, pp. 35-37. 34. VELIO SPANO Nos jeunes, dans «L Unité», 1 er août 1944. 35. RUGGERO ZANGRANDI Le long voyage à travers le fascisme cit., p. 131 36. ANTONIO LABRIOLA La conception matérialiste de l histoire avec une ajoute de B. Croce sur la critique du marxisme en Italie de 1895 à 1900, Bari 1937. 37. BENEDETTO CROCE Sur le caractère athéorique du marxisme dans «La Critique», a. XXXV, n. 2, 20 mars 1937, pp. 158 et suiv. 38. LUCIO LOMBARDO RADICE Fascisme et anticommunisme cit., p. 84. 39. Sur Eugenio Curiel cfr. RENATO MIELI Eugenio Curiel dans Trente ans de vie et de luttes du PCI «Cahiers de Renaissance» 1951 ; EUGENIO CURIEL Classes et générations dans le second Risorgimento» par les soins de ENZO MODICA Curiel et la perspective du parti nouveau dans «Critique Marxiste» a. VII, n. 6, novembre décembre 1969, pp. 159-72. Qui cite aussi de nombreux essais sur Curiel et EUGENIO GARIN Le marxiste Curiel dans «Renaissance», a. XXII, n. 12, 20 mars 1965. 40. Cfr. ENZO MODICA Curiel et la perspective du parti nouveau, cit., p. 160, note 4. 41. GIORGIO INTELVI (EUGENIO CURIEL) Notre travail économico-syndical et la lutte pour la démocratie dans «L Etat Ouvrier», a. XI, n. 3-4, mars avril 1937, pp. 249-51. 42. (E. C.) Notre travail économico-syndical de masse cit., pp. 251-58. 43. EUGENIO CURIEL Que signifie place aux jeunes dans «Bo», a. III, n. 13, 17 août 1937, maintenant dans «Classes et générations du second «Risorgimento» cit. p. 13. 44. Rapport de Curiel au parti (juin 1937), tiré de APC dans «Critique Marxiste», a. VII, n. 6, novembre décembre 1937, p. 175. 45. La génération des années difficiles cit., p. 145. 46. D un témoignage donné par DOMENICO ZUCARO Conspiration ouvrière cit., pp. 204-5. 47. LEONARDO SCIASCIA Le sixième jour, dans «Officina» a. II, n. 7, novembre 1956, p. 292. Cfr. Aussi, les observations que fait à ce propos Dario Puccini, alors étudiant au lycée romain Tasso (qui deviendra un centre antifasciste de très jeunes dont beaucoup étaient communistes) DARIO PUCCINI Romancero de la Résistance espagnole I, Rome 1965, pp. 66-68. 48. Guttuso peignit à Rome en 1937 Fusillade à la campagne à la mémoire de F. Garcia Lorca. 49. ANTONELLO TROMBADORI L Espagne au cœur! dans «Le Contemporain», a. III, n. 29, 21 juillet 1956. 50. On crée, sous l impulsion de Ginzburg deux collections, la «Bibliothèque de culture historique» et «Traduction d auteurs étrangers» CFR. LEON GINZBURG Ecrits, Turin 1964, p. XXXVI. 51. On se servait, écrit le préfet de Florence le 16 novembre 1937, de jeunes qui, savamment instruits, étaient dans les mains des principaux responsables, des éléments très précieux et insoupçonnables. Ces éléments devaient après une attente et avec une apparence innocente enquêter et faire des rapports sur les conditions salariales des ouvriers, sur leur degré de mécontentement, spécialement en ce qui concerne les conditions économiques et les éventuelles revendications à mettre en acte à travers des organisations syndicales, en matière de congés et de paiements, l absence d assistance, les augmentations de salaire et en général sur tous les bienfaits qui pouvaient être faits aux ouvriers à partir de ces revendications. Ils devaient en outre, avec la plus grande prudence, sonder et évaluer les sentiments politiques de leurs camarades de travail, en se référant au pourcentage qui était inscrit au PNF et sur la fiabilité de ceux qui n étaient pas inscrits. Le résultat positif de leur travail d observation devait faire l objet de rapports détaillés. Ecrits et remis à ceux qui étaient

155 chargés de rédiger, ils devaient arriver ensuite au Centre du parti communiste de Paris... Avec ce système s est créé dans plusieurs usines de la ville, un réseau d informateurs et de propagandistes qui, s il n avait pas été découvert pouvait s étendre d une manière préoccupante (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., (1920-45 (1937) K. I, b. 45, fascicule «Florence». 52. De la déclaration du préfet de Bologne du 24 décembre 1937. Sont arrêtés les étudiants Andrea Bentini (médecin), Luciano Senegallesi (vétérinaire, Lanfranco Bugatti (ingénieur) qui avaient des contacts avec d autres étudiants comme Riccardo Rizzi, avec l ouvrier Giovanni Bottinelli et l ébéniste Bruno Tubertini. Le groupe reçoit aussi «L Etat Ouvrier». il y a aussi avec eux le vieux communiste Renato Scarabelli et le peintre Luigi Cervellati (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) K. I, b. 45 fascicule Bologne. 53. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1938) b. 30. Fascicule Trieste. Le chômeur arrêté est Bruno Cecchini, l étudiant qui se réfugie en Yougoslavie est Mario Kozman. 54. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) b. 46. 55. Rapport du préfet de Foggia 10 février 1937. Parmi les 17 arrêtés, il y a beaucoup d amis de Di Vittorio (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A ; g. e r., 1920-45 (1937) K. I, b. 48, fascicule «Foggia». 56. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) b. 54. 57. On arrête entre autre Pierino Badino, chaudronnier, Amadeo Parodi, Ruggero Berretti, Giuseppe Lantero, Nicola Scola et Martino Gualco. Du rapport du préfet le 6 mars 1937 (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) b. 48. 58. ACS, Min. Intérieur Dir. Gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) K. I, b. 48. 59. On recherche les fugitifs Arturo Vignocchi, Adeline Arbizzano et Bruno Tosarelli. On arrête Olga Bertizzi, Pietro Guidolti et Arrigo Scagliarini (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, 1920-45(1937) K. I, b.45. 60. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) K. I, b. 53. A Turin, on arrête entre autre Nicola Battista, relégué, Camillo Boccolatte et Emilio Sisgimondi. 61. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) K. I, b.b. 47 et 52. A Sienne, on arrête dix saisonniers, à Florence, tombent Dino Bellandi, Leonetto Meoni, Bruno Brunini et 15 autres, tous ouvriers. 62. Cfr. DOMENICO ZUCARO Conspiration ouvrière cit., pp. 145-81 et «Le Nouvel Avanti!» 16 et 23 octobre 1937. 63. D une lettre de l inspecteur Giuseppe D Andrea du 9 juin 1937 ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (193) K. i, b. 47, fascicule «Côme». 64. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937), K. I, b. 31 fasc. «Emissaire communiste Giuseppe Rossi». 65. ACS, Min. Intérieur, Dir. Gén. PS, 1920-45 (1937), K. I, b. 50, fascicule «Modène». 66. De l enregistrement de D Andrea du 27 juillet 1937, ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) K. I, b. 51. Fascicule «Reggio Emilia». 67. ACS, Min. Intérieur, Dr. Gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) K. I, b. 53. 68. Cfr. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1937) K. I, b.b; 46, 51, 53, 54.

Chapitre 11 La crise des fronts populaires et l unité d action La bataille de Guadalajara a été le point culminent de la participation des Garibaldiens italiens à la guerre d Espagne. Mais à partir de cette date, mars 1937, pendant un an et demi, les volontaires garibaldiens continuent à se battre. Dès de mois d avril, le bataillon se transforme en brigade. Le général Lukacs prépare l élargissement de la XIIe brigade internationale en division (ce sera la 54 e ) composée de deux brigades dont l une, justement tirée de l ancien bataillon italien, renforcé et renouvelé (mais aussi moins homogène). Le pourcentage d Espagnols dans la brigade Garibaldi tendra à augmenter assez fort. Englobant 100 Italiens qui d Albacete rejoignent les artilleurs de la batterie Gramsci, commandée par le capitaine Ugo Coccia, et avec le commissaire politique Vittorio Bardini (maçon de Sienne, un militant qui a déjà connu la prison et la relégation), ainsi que d autres volontaires qui ont lutté dans la formation libertaire d Aragon, la brigade Garibaldi, toujours commandée par Pacciardi, se répartit en trois bataillons : le premier sous les ordres de Libero Battistelli avec comme commissaire l Espagnol Alcantare Oliva, le second confié au capitaine Albino Marvin et au commissaire socialiste Fortunato Cagnoni, le troisième avec le commandante Carlo Penchienati et le commissaire Anilo Giorgi, tous les deux ayant été à la tête de la compagnie italienne du bataillon Dimitrov. Ilio Barontini est le commissaire de la brigade et Felice Platone, un autre vieux militant, un des hommes les plus proches de Gramsci, du groupe ordinoviste, est chef d état-major. Avec la brigade polonaise Dombrowski, la nouvelle division de «l internationale» compte environ 3000 hommes en effectif dont quelques centaines sont de très jeunes recrues aragonaises. S y ajoute un bataillon espagnol dit «de la mort», commandé par Fausto Nitti, celui qui s est échappé de Lipari avec Carlo Rosselli, qui a organisé 600 hommes, en grande partie anarchistes et qui est parvenu en un mois, à faire d un ramassis mal armé, un bataillon efficace (1). Mai 1937 est un des mois les plus difficiles et les plus délicats pour le sort de la république espagnole aussi bien sur le plan politique que sur le plan militaire. Après des semaines de tension, quand les autorités militaires prennent une mesure jugée injuste par les extrémistes (le contrôle de la centrale téléphonique, jalousement gardé par les anarchistes), le 3 mai, la révolte éclate, organisée par le POUM et par des noyaux anarchistes, petits mais très combatifs. Après quelques jours la révolte avorte (il y a des centaines de morts) mais elle a marqué un moment de crise et de transition dans l Espagne républicaine. La centralisation et la militarisation sont des exigences profondément ressenties par le gouvernement, tandis que les difficultés de la situation n ont fait qu accroître la tendance à la rébellion et les tendances autonomistes, fortes dans le POUM catalan. La mentalité typique des anarchistes de la base (désavouer à la fois la CNT et la FAI) a explosé en rébellion. Les socialistes, plus encore que les communistes considèrent l épisode comme une marque d inconscience. Parmi les Italiens, Nenni définit la révolte comme «la plus criminelle des insurrections», comme une «tentative de poignarder dans le dos la révolution et la guerre (2)». Dans son journal, Nenni ajoute : A côté des qualités des anarchistes dans les combats révolutionnaires de rue (la barricade romantique), il y a leur incapacité fondamentale d accepter la discipline collective et militaire sans laquelle aucune victoire n est possible. Ils sont littéralement paralysés dans une action révolutionnaire constructive à cause de leurs préjugés : préjugé anti-autorité qui les empêche de comprendre que la révolution est ce qui existe de plus autoritaire... Préjugé anti-etat qui les conduit à prendre position contre l Etat en temps que tel, au-delà du contenu de classe...une bonne partie des anarchistes n arrive jamais à dépasser la funeste conviction d une sorte de dédoublement et d un antagonisme entre la guerre et la révolution. Il est hors de doute que l existence d un fort mouvement anarchiste a rendu plus difficile la tâche du front populaire espagnol. Il y a eu des moments où 156

l attitude des anarchistes frisait la provocation pour y tomber en plein dans les mouvements de Barcelone en mai 1937 (3). Rosselli juge l épisode d une manière plus nuancée mais il ne cache pas son opinion selon laquelle les anarchistes se sont engagés dans un cercle vicieux : La fraction extrémiste des anarchistes se préoccupe plus des modalités de la guerre que de la guerre elle-même. Il est exact que toute militarisation comporte des risques pour un libre développement de la future révolution, mais à part le fait que la militarisation, avec la prolongation et l aggravation de la guerre est une nécessité incontournable si l on veut obtenir la victoire, comment ne pas voir que désormais les risques découlent de l infinie prolongation de la guerre qui contient en puissance les germes de la dictature? En d autres mots, l idée de faire la guerre selon les canons anarchistes prévaut sur celle de la gagner rapidement. Maintenant, ceci est un contresens. La guerre est le phénomène le plus anti-anarchiste que l on puisse imaginer. Mais la guerre sur la base de principes de l anarchie équivaut à ne pas la faire ou à l éterniser (4). Dans la répression qui fait suite à la révolte, l anarchiste italien Camillo Berneri (5) est tué avec son camarade Barbieri : une fin tragique, particulièrement douloureuse pour l antifascisme italien et c est aussi une indication sur les méthodes que la police secrète stalinienne introduira par la suite largement en Espagne. (Andrés Nin, le dirigeant bien connu du POUM, sera enlevé et disparaîtra). La chasse aux trotskistes sera un chapitre sombre de la guerre civile espagnole qui contribuera beaucoup à empoisonner l atmosphère dans le camp républicain (6). Rosselli dira dans un de ses derniers écrits : «Certes, l URSS intervient en Espagne au-delà du juste et du nécessaire. Mais sans l URSS existerait-il encore une Espagne républicaine (7)?». C est un des aspects du drame espagnol. La crise politique qui s ouvre en mai avec la démission de Largo Caballero réticent à réprimer les rebelles, sera surpassée par la démonstration unitaire que des socialistes et des communistes. Le nouveau gouvernement formé par le docteur Negrin comprend trois socialistes, deux communistes, deux républicains, un nationaliste catalan et un Basque : on restaure le front populaire même si le problème des anarchistes reste ouvert (les poumistes seront dissous). On dirait donc qu à présent, après le départ de Caballero, la tendance unitaire du gouvernement espagnol est plus forte qu auparavant. Prieto dit à Nenni qu il faudrait carrément fusionner les deux partis, socialiste et communiste : «L Union Soviétique nous aide, mais avec prudence. Peut-être que notre unité l inciterait à faire davantage (8)». Mais quelques mois plus tard, Prieto, comme les autres, refusera la perspective d unification pour laquelle se battent, poussés par Moscou, tous les partis communistes occidentaux, du parti espagnol au parti français et au parti italien. C est un enchevêtrement très complexe dans lequel s installe, malgré les sursauts unitaires, un processus de crise qui reflète la détérioration de la situation internationale, l isolement de la république espagnole, les faiblesses et les limites du front populaire français... Le Comité de non-intervention continue sa farce. Les Anglais, en substance, appuient un bloc à sens unique. Le gouvernement Blum qui a sacrifié Madrid à Londres s affaiblit de mois en mois sur le plan intérieur et sur le plan économique. Les masses populaires françaises, placées devant une inflation qui fait perdre une bonne partie des conquêtes salariales de 1936, commencent une nouvelle vague de grèves. En février, Blum a annoncé une pause dans le programme social du Front, mais la «pause» est un recul, face à une droite économique et politique qui montre une grande énergie dans toutes les directions, en politique extérieure avec une campagne constante philo franquiste et anticommuniste, en politique intérieure avec une reprise des organisations fascistes, des attentats terroristes à répétition et surtout en créant une situation financière insoutenable pour bloquer et même rétrograder sur le chemin des réformes sociales (on doit dévaluer le franc une seconde fois). Blum persiste dans ses renoncements. Il se plaint que les communistes français jouent sur deux fronts, qu ils soient solidaires avec le gouvernement tout en recueillant l agitation qui monte dans la classe ouvrière à cause de la politique extérieure et de la politique 157

économique, affaiblissant ainsi le front. Peut-être que si les communistes étaient entrés tout de suite dans le gouvernement en juin 1936, ils auraient donné plus de courage et de poids à Blum (s ils ne le firent pas, ce fut justement pour faciliter l unité avec les radicaux et ne pas trop effrayer cette petite bourgeoisie française, épouvantée par le péril communiste). Mais les communistes ne peuvent pas perdre leur influence sur la classe ouvrière, ils doivent refléter son mécontentement, ses désillusions par rapport au gouvernement, sa protestation. Il y a une autre contradiction : le fait que le développement unitaire socialiste communiste ne se fait pas autour d une mobilisation effective de la poussée ouvrière vers des objectifs plus avancés et que l on n a pas créé d organisations unitaires de base du Front. Un gouvernement de gauche qui recule sur le terrain social et économique, qui n est pas capable d inaugurer une politique extérieure différente, est voué à l échec. Il n y a pas de doute que les principales responsabilités retombent sur la sociale démocratie et il ne faut pas oublier non plus que le front populaire est né sur la base d une alliance fragile avec ces radicaux sur qui la bourgeoisie française a encore une hégémonie essentielle. Mais il n est pas moins certain que les préoccupations communistes de prudence, face au tableau international, constituent un frein puissant. Thorez, comme Staline, pense qu en définitive un gouvernement de front populaire est toujours mieux, même s il est anémique et capitulard, qu un gouvernement de droite en un moment où les tentations, si non le but, des cercles conservateurs anglais et français de diriger la fureur de Hitler contre l URSS, dans une sorte de coalition anticommuniste renouvelée, sont plus importantes qu avant. Il ne faut pas oublier non plus un élément auquel nous avons déjà fait allusion et qui prend son importance justement dans la seconde moitié de 1937, après la condamnation retentissante des généraux soviétiques «traîtres». L état-major français proclame qu un allié comme la Russie est un allié sur lequel on ne peut pas compter sur le plan militaire puisque le procès contre Tukatchevski et les autres reflète certainement une crise interne, que le prétexte soit vrai ou faux, et que l armée soviétique risque de rester sans direction à la veille de la guerre. L année dernière, écrit en 1939 le chargé d affaires allemand à Paris, sont apparus de graves doutes en ce qui concerne la solidité du régime soviétique, la force de l armée russe et la bonne foi du gouvernement soviétique. La condamnation à mort de généraux que l état-major français considérait comme de très bons officiers, et les nombreux procès contre d anciens bolcheviks ont démontré à l opinion publique française la fragilité d un régime dans lequel, selon ce qui est affirmé officiellement, d éminentes personnalités se sont consacrées pendant des années au sabotage et à la trahison. Dans ces circonstances, nous nous sommes souvent demandé si, en tenant compte de la situation politique et militaire actuelle, l Union Soviétique est un allié utile et digne de foi (9). Peut-être ces considérations pourraient-elles être un prétexte pour un état-major qui ne reflète certainement pas la volonté de la France, considérée comme la plus grande puissance militaire européenne, de se battre contre Hitler, ni en 1936 (au temps de la militarisation de la Rhénanie) ni en 1937-38 à cause de l intervention en Espagne des Allemands et des Italiens, ni en 1939-40, avec la «drôle de guerre». De toute façon, c est par de telles contingences qu est alimenté le chantage au gouvernement français et ce n est pas par hasard que la France ne signera jamais la convention militaire qui devait devenir le point le plus important du traité franco-soviétique de 1935. Il y a également la lutte contre le trotskisme qui introduit en France et surtout en Espagne un élément de perturbation et de division, surtout perce qu elle s accompagne d une répression policière qui aggrave les inquiétudes de Negrin et de Prieto à cause de la prépondérance communistes dans les forces armées fournit des arguments à la polémique anticommuniste de Caballero (10). Dans le parti espagnol, on trouve de la résistance à l unification malgré l opposition à la fois de la gauche de Caballero et de la droite de Prieto à l automne, quand l isolement de la République sembler s aggraver et quand l URSS, à cause 158

des difficultés pour faire parvenir des armes en Espagne et à cause de l agression japonaise en Chine, diminuera son aide à la République. La crise française éclate au mois de juin. Blum, face aux difficultés économiques, demande les pleins pouvoirs financiers. La Chambre les lui accorde, le Sénat les lui refuse. Constitutionnellement, Blum pouvait passer outre ce vote de méfiance, mais il préfère céder et se retire. En vue d un nouveau gouvernement de Front populaire, les communistes affirment être disponibles pour une participation directe mais leur offre rencontre l opposition de nombreux éléments radicaux et sociaux-démocrates jusqu à ce que soit formé un gouvernement présidé par Chautemps (avec Blum comme vice-président) qui est déjà un gouvernement en recul par rapport au front, à la fois sur le terrain social et plus tard sur le plan de la politique extérieure. Pour éviter le pire, les communistes l appuient également.. En attendant, la peur de la guerre, une peur qui tend à paralyser toute réponse ferme au fascisme, à retarder tout rendement de compte, conduit le nouveau gouvernement à rejoindre la malheureuse politique de capitulation de Chamberlain face à Hitler qui s insinue largement dans une France déjà obsédée par la crise économique et l alarmisme de la grande presse. Les communistes essaient par tous les moyens de relancer une entente au sommet avec les socialistes. C est le moment où l on essaie, en France comme en Espagne, de mettre en oeuvre une unification PCF-SFIO et où l on crée des commissions pour traiter ce problème. Certes, on ne peut pas ignorer que l exigence unitaire est loin d être battue, que les cartes dans les mains des communistes ne sont pas toutes perdues entre autre parce que les événements indiquent un danger de la droite de plus en plus grave. La chronique est riche en éléments dramatiques qui montrent que les signes d agressivité fasciste sont nombreux. En France la reprise du terrorisme est liée au fascisme international. L assassinat de Carlo Rosselli qui est arrivé en France pour se faire soigner et de son frère Nello qui l a rejoint, venant d Italie, à Bagnoles sur l Orne (Normandie) par la «Cagoule», des mercenaires à la solde de Mussolini, fait beaucoup de bruit (11). Tout le monde ressent qu il s agit d un coup dur pour l antifascisme italien. L annonce de l assassinat, le 10 juin1937, 13 ans tout juste après celui de Matteotti, arrive en Espagne avec un peu de retard. Au Commando de la 45 e division se trouvent Pacciardi, Nenni et Lussu. Nous nous perdons en conjectures, en hypothèses, écrit Nenni dans son journal, nous sentons tous que l antifascisme subit une perte irréparable. Puis il se fait parmi une un silence atroce. Pacciardi et Lussu se cachent dans une automobile, moi dans une ambulance. On ne peut pas en croire nos oreilles... Rosselli., fer froid de Matteotti (12). Les communistes aussi rendent un chaleureux hommage à Rosselli, et soulignent la nécessité d augmenter la vigilance contre les espions et les provocateurs (13). Au mois de juin, tout le cadre politique et militaire de la guerre civile espagnole s anime de nouveau. La guerre fait fureur dans le Nord, les fascistes italiens lancent 50.000 hommes à la conquête de Bilbao, le commandement central républicain n est pas en mesure d apporter une aide consistance dans le Nord, isolé. On expédie là-bas quelques uns des meilleurs officiers parmi lesquels Nino Nanetti, qui, après avoir pris le commandement d une division, est blessé par une bombe aérienne et meurt à l hôpital de Santander. La division 45a est engagée sur le front de Huesca. Son commandant Lukacs tombe au combat et,peu après c est le major Libero Battistelli, républicain, à la tête du premier bataillon. Les pertes des garibaldiens sont plutôt sérieuses (chaque compagnie déplore une trentaine de morts et de blessés (14) et le combat n est pas une victoire). Entre-temps, les troupes de Franco occupent Bilbao. Quand elles s apprêtent à attaquer Santander, une escadre navale allemande bombarde la ville ouverte d Almeria : une provocation de guerre qui montre jusqu où va l arrogance de Hitler. Les organisations ouvrières adressent alors un vibrant appel à l Internationale 159

socialiste et à l Internationale communiste pour qu elles prennent ensemble de nouvelles mesures pour venir en aide à la république. Le moment est crucial. Comme on le voit, la guerre parvient encore à faire de l Espagne républicaine un stimulant à l unité. Ce sont aussi bien les socialistes que les communistes espagnols qui adressent cet appel et Dimitrov l accueille comme une occasion précieuse de reprendre le dialogue avec l Internationale socialiste, à l engager dans une action commune. La IIe Internationale répond à l invitation en acceptant une rencontre qui est fixée à la frontière franco-suisse, à Annemasse pour le 21 juin. Thorez et Marcel Cachin, Pedro Checa, le seecrétaire du parti espagnol, l Allemand Franz Dahlem et Longo, non pas en qualité de commissaire de division des brigades internationales mais en tant que membre du CC du PCI y assistent. Pour l Internationale socialiste il y a De Brouckère et le secrétaire Fritz Adler, mais ils signalent tout de suite qu ils n ont pas de mandat pour prendre des initiatives concrètes. Il y a, des travaillistes anglais jusqu aux Scandinaves, dans tous les partis sociaux-démocrates, de puissants freins à une véritable unité d action sur le plan international qui ont une forte influence sur les gouvernements occidentaux. Dimitrov ne néglige aucun effort pour l occasion. Le fascisme c est la guerre, répète-til toujours avec raison, c est la guerre qui aujourd hui s exporte en Espagne et demain dans toute l Europe (15). Mais la rencontre d Annemasse est stérile. De Brouckère et Adler donnent leur démission pour ce désaveu puis reviennent en arrière. Les tentatives pour unifier le communisme français, espagnol et italien avec leur sociale démocratie n ont pas un meilleur sort. Blum dira à Tasca que les conversations se sont enlisées sur la question du jugement et de l attitude vis-à-vis de l Union Soviétique (16) et ce problème est certainement l un des plus sérieux (le VIIe Congrès l avait posé de manière à permettre une réelle autonomie des nouveaux partis qui se seraient exprimés pour la fusion espérée) bien qu il ne soit pas le seul. La tendance sociale démocrate vers «l unité nationale» avec les forces démocratiques, vers un compromis qui signifie compromis avec le fascisme, est déjà un des traits qui anticipe dès maintenant la période de Münich et tout comme en France et en Angleterre, il apparaît de manière insistante en Espagne. C est dans un tel contexte que se place la mission confiée par Dimitrov à Togliatti qui comporte deux temps. Togliatti est envoyé suivre le congrès d Annemasse et ensuite envoyé en Espagne où il sera, en tant que conseiller du Parti communiste espagnol, mais aussi comme principal représentant de l Internationale communiste pour réaliser dans le secteur le plus «chaud», la politique unitaire poursuivie avec ténacité par Dimitrov et en définitive par Staline. Togliatti écrit : J étais parti de Moscou pour attendre, au travail du Centre du parti italien le moment de suivre la rencontre à Annemasse des représentants de la IIe et de la IIIe Internationale. A Paris me parvint la communication pure et simple de Dimitrov me signifiant de me rendre en Espagne et de me mettre à la disposition de la direction du parti espagnol (17). Le problème de l arrivée de Togliatti en Espagne a été compliqué par la «révélation» de Jesùs Hernandez, le ministre communiste espagnol de l Instruction, dans le livre qu il écrira au Mexique quand il aura abandonné le communisme. Selon Hernandez, Togliatti aurait déjà été en Espagne à l automne 1936 (18). Mais tout prouve, au contraire, qu il s y rendit seulement en juillet 1937. Selon l opinion de Vidali (Carlos), Togliatti aurait été envoyé en Espagne pour corriger les erreurs de Codovilla et des autres envoyés du Komintern (19) accusés de sectarisme par les communistes espagnols, une critique que Staline lui-même aurait faite au cours d une réunion en mai 1937. L hypothèse est en gros confirmée par Togliatti quand il écrit que : Quelque temps avant de quitter Moscou j avais assisté à une conversation autour de la situation en Espagne à laquelle Staline était présent. Au cours de cette conversation Staline exprima l opinion qu il n était 160

pas mal, selon lui, qu il y ait et continue à être à la tête du gouvernement un homme comme Largo Caballero, connu des masses travailleuses et estimé d elles (20). Au moment où, en Russie Staline s adonne à la plus large et intense répression, sa politique à l égard de l Espagne ne change pas, au contraire. Il tend toujours davantage à favoriser une union nationale et démocratique qui puisse favoriser une aide à la République de la part le l hésitant gouvernement français et fasse pression sur le gouvernement anglais pour vaincre sa nette hostilité (l élément sera décisif pour provoquer l isolement et la chute de la République). Il est tout aussi certain que cette politique s est détériorée par la suite à cause des méthodes et de l atmosphère dans les partis communistes en Espagne. Un observateur qui a toujours défendu la politique communiste en Espagne comme Tunon de Lara, revenant sur la détérioration causée par la suppression d Andrés Nin et des autres, écrit à ce propos : D une part les communistes réalisaient la politique de front populaire et de transformation dans le cadre de la légalité républicaine et l Union Soviétique aidait l Espagne, s opposait à la non intervention et faisait une politique extérieure tendant à réaliser l union des pays démocratiques contre le fascisme. De l autre le stalinisme entrait dans la première phase virulente, rompant cette même légalité socialiste et favorisant, de fait, par la persécution des communistes, le fascisme international. Et dans le cadre de l Espagne, on offrait des armes polémiques à ceux qui entendaient à ce moment-là lutter contre le gouvernement Negrin et contribuaient par leur démagogie à ouvrir une brèche dans le front populaire de la lutte du peuple espagnol et de son gouvernement (21). La répression stalinienne en vint même à frapper les représentants soviétiques en Espagne. C est le cas de Antonov-Oseenko (le consul soviétique à Barcelone, l homme qui avait mené l assaut contre le Palais d Hiver en novembre 1917) et du correspondant de la «Pravda», Kolkov qui seront tous deux obligés de rentrer en URSS et disparaîtront dans les grandes purges. De nombreuses contradictions de la situation se reflètent dans les rapports entre socialistes et communistes italiens mais également dans la brigade Garibaldi. Les socialistes italiens, en particulier Nenni et Saragat qui représentent la majorité du parti sont certainement plus unitaires que les socialistes français. L expérience de la lutte contre le fascisme, l épreuve de la lutte fraternelle expérimentée depuis un an dans le volontariat garibaldien, le manque même de responsabilité gouvernementale font qu ils représentent, également dans les rangs de l Internationale socialiste, le courant le plus favorable à une entente avec les communistes. Mais eux aussi résistent aux offres du PCI, maintenant plus pressantes (22), de travailler afin de parvenir rapidement à une unification à laquelle sont encore adversaires Tasca et Modigliani. Le débat qu engage le PSI à l occasion de son congrès national, fin juin à Paris, donne également la température de la complexité de la situation générale. En tant que secrétaire, Nenni se présente avec la plateforme suivante : unité d action avec le PCI en vue de la création, en Italie, d un front populaire de lutte antifasciste (non sans rappel polémique à l égard de la formule de réconciliation) ; efforts pour former un parti socialiste unifié, que ce soit avec les maximalistes (le petit groupe ouvrier qui s est trouvé sur les positions du POUM à propos de la guerre d Espagne) ou avec «Justice et Liberté» qui, sous la direction de Lussu accentue son caractère socialiste. Dans le rapport de Nenni (23), l inspiration ou même l anxiété unitaire est dictée par la gravité de l attaque fasciste internationale et la politique réelle du groupe dirigeant communiste qui montre qu il accepte une position commune de lutte pour la démocratie, agissant par conséquent, à la fois en Espagne et dans l action de propagande qu il dirige vers l Italie. On ne peut pas affirmer que Tasca soit dès à présent antiunitaire. Ni en ce qui concerne ses rapports avec le PCI ni sur le plan international. Mais Tasca esquisse une apologie de la politique du PCF, une apologie de droite : 161

Les communistes poursuivent avec ténacité la formation d une majorité parlementaire, gouvernementale qui englobe les forces du Centre et de la Droite favorable au pacte franco-soviétique et une politique extérieure plus énergique, surtout dirigée contre l Allemagne. Leur formule actuelle va de Cachin à Raynaud mais ils sont tout à fait disposés à l élargir le plus possible vers la droite pour donner à la politique qu ils désirent, le plus large consensus, la plus grande stabilité possible. Je dirai tout de suite que la tactique communiste, bien qu elle soit affaiblie et faussée par la politique extérieure de l Etat russe, répond, dans l ensemble, à la nécessité de la situation français et internationale (24). Mais si Tasca considère que la plus grande nécessité de l heure est que le bloc Londres Paris Moscou s oppose au bloc Berlin Rome, il en fait ensuite un argument pour mettre en valeur la fonction des partis socialistes comme axe, comme élément dirigeant qui, en France, va des radicaux aux communistes et en Italie doit regrouper toutes les forces qui se battent pour la liberté. Une fonction qui est également idéologique, une différenciation par rapport aux communistes et surtout à l Union Soviétique et son régime. Nous ne pouvons pas mener la lutte pour la liberté en Italie contre un régime fasciste si nous ne nous différencions pas ouvertement du régime bolchevique. Nous devons dire clairement que nous ne désirons pas, que nous ne voulons pas préparer pour l Italie un régime politique comme celui qui est appelé, dans la récente constitution soviétique «le plus démocratique du monde», et dans lequel il y a toutes les hypocrisies et aucune des garantis bourgeoises, dans lequel on ne trouve plus trace, non seulement de la démocratie, mais du soviétisme lui-même (25). Les principes, dit Tasca, ne doivent pas être rabaissés au niveau d instruments et il accuse Nenni d une certaine indifférence idéologique («le mariage de Nenni avec l idéologie est un mariage d estime. Son mariage avec l action est un mariage d amour»). En substance, unité d action, mais «en sachant où on va», en sauvegardant les principes de la tactique du socialisme démocratique. Mais avec cette méfiance, avec ces distinguos, comment développer l unité d action, comment développer un mouvement de masse qui en Italie n existe pas. Comment fera-t-on face à ce danger de guerre que Tasca lui-même considère comme très grave? Ce sont des questions que pose avec passion Saragat dans sa polémique avec Tasca : Si nous suivons Tasca, nous devons condamner l unité d action alors qu il s agit au contraire de pousser à fond le dynamisme prolétarien, c'est-à-dire développer l unité d action Est-ce une comédie que des communistes aillent se faire tuer en Espagne pour la démocratie? Ou la comédie n est-elle pas au contraire, chez celui qui dit : «Vous n avez pas le droit, vous, de vous faire tuer pour la démocratie parce que vous n y croyez pas»? Nous voyons la lutte antifasciste en fonction de l unité du prolétariat. Certes les communistes ont de grandes responsabilités dans l état d esprit de méfiance crée autour de l unité d action. Pour nous, pour notre part, il nous faut accéder à l unité d action ni par résignation ni par désespoir, mais par la volonté consciente de galvaniser autour d un centre actif toutes les forces vives qui se battent depuis des années en ordre dispersé (26). Le Congrès approuve la ligne Nenni Saragat qui comporte le renouvellement du pacte de 1934. Les communistes vont à la discussion avec les socialistes, assez contents du résultat du congrès et décidés aussi à ne pas inclure JL (comme le demande Lussu) dans le renouvellement du pacte, mais d attirer un tel mouvement sur le «terrain de l union d un bloc antifasciste (27)». C est ici que revient, dans une discussion collective des dirigeants, le thème gramscien de la Constituante. L attitude générale est maintenant plus favorable même si l on considère le problème comme n étant plus d une stricte actualité. Montagnana est pour mettre un tel mot d ordre en relation directe avec le front populaire italien. Di Vittorio qui est rentré définitivement d Espagne pense que «le mot d ordre de la Constituante reste susceptible d unifier le peuple italien plus que celui le «république démocratique». Il ne ferme pas la porte, observe Di Vittorio, à des éléments catholiques ou monarchistes. Le mot d ordre de la Constituante est plus large, il permet un regroupement plus large». Grieco pense que le mot d ordre de la République démocratique posé avec les socialistes ne ferme pas la voie pour pouvoir agiter un autre mot d ordre (la Constituante), pour le front populaire. Les 162

deux mots d ordre ne sont pas égaux mais on peut les situer sur la même ligne de développement (28). Il reste néanmoins le fait que, pour le moment, la question de la Constituante n est ni soulevée ni reprise dans aucun document officiel. Tandis que l on prépare le renouvellement du pacte d unité d action avec les socialistes, le groupe dirigeant communiste à Paris cherche à donner une base politique plus solide et «plus large» à l émigration des travailleurs italiens, donnant naissance à une organisation de masse avec un quotidien. On est au travail depuis le début de l année (29). Les Comités de front unique des émigrés italiens existent depuis longtemps. Avec le front populaire, sa politique, ses organisations, les communistes italiens s emploient à faire des comités une véritable Union populaire des travailleurs italiens actifs en France, sur une plateforme associative, d assistance, récréative, de manière à en faire un instrument efficace de défense des émigrés qui adhère à leurs intérêts et à leurs aspirations. Il s agit en premier lieu de ces 130 000 ouvriers italiens inscrits à la CGT au cours de la dernière période et de leurs familles. L Union populaire lance le mot d ordre «Pain Paix et Liberté». Le PCI destine à la réalisation et à la direction de celle-ci, Romano Cocchi qui reçoit la fervente collaboration de Luigi Camplonghi et de la Ligue italienne des droits de l homme). Le soulignement de l «italianité» reflète les attitudes propagandistes les plus récentes des communistes mais également leur intention d arracher à l influence fasciste (et à la propagande des consuls italiens en France) la majorité des é:migrants «apolitiques» qui ressentent plus vivement les liens avec la mère patrie. Le congrès constitutif de l Union a lieu à Lyon les 28 et 29 mars 1937 (30). Les socialistes n ont pas voulu y adhérer, à la différence des républicains (et de certains JL comme Trentin), à la fois à cause de la méfiance pour la «réconciliation» à laquelle ils s opposent et par crainte d une hégémonie instrumentale des communistes. Au Congrès du PSI l adhésion est rediscutée et l on parvient à approuver un type de motion qui subordonne la participation socialiste à des «garanties politiques et organisationnelles», ce qui veut dire que son développement doit être lié à la politique d unité et de front populaire sans hésitations et modération du caractère antifasciste et classiciste de l Union. On escompte bien le consensus et l insertion socialiste. Le monde des émigrés a besoin de ces instruments et sa politisation croissante est par elle-même la meilleure garantie contre une possible contamination de type nationaliste ou «conciliateur». D ailleurs le phénomène n est pas seulement français. En Tunisie, par exemple, où il y a une forte colonie de travailleurs italiens, s est formée depuis 1932-34, un noyau de résistance au fascisme organisé par la LIDH (Ligue italienne des droits de l homme) dont le président est Giulio Barresi de «Justice et Liberté». Un groupe d intellectuels et d étudiants communistes italiens (Ruggero et Loris Gallico, Marco Vais, Maurizio Valenzi, Michele Rossi et Silvano Bensasson) créent comme organe de la Ligue un quotidien, «L Italien de Tunisie» qui aura par la suite un développement et une fonction importants. La tension avec les fascistes locaux et les autorités consulaires est très forte et, en septembre 1937, l ouvrier communiste Giuseppe Miceli est assassiné au cours d une expédition punitive d une cinquantaine de cadets de l école navale Amerigo Vespucci, suscitant un certain écho international (31). Les dirigeants communistes du Centre externe ont pris contact avec le groupe de camarades tunisiens et le lien deviendra bientôt étroit. La nouvelle Charte d unité d action entre le PSI et le PCI est signée le 26 juillet 1937. Si l on compare le texte avec celui du premier pacte de 1934, on se rend compte à quel point la politique unitaire a progressé en 3 ans et pas tant à cause de l expérience de l action en commun (encore qu elle existe, surtout en Espagne) que du jugement sur la situation internationale et une perspective historique qui se sont rapprochés au point de tendre à se confondre. Si en 1934, depuis le préambule les deux partis commençaient à constater qu il subsistait entre eux «des divergences fondamentales de doctrine, de méthode, de tactique», 163

que ce soit sur le plan des principes ou sur le jugement sur la situation, ces réserves ont maintenant disparu. Les points sur lesquels on se met d accord sont fondamentaux. Un lien solide entre le PCI et le PSI est considéré comme «une des conditions principales de l unité de toutes les forces antifascistes et de la création, en Italie, d un mouvement de front populaire. «La lutte pour la conquête de la démocratie et de la liberté, pour l instauration d une «république démocratique» défendue par la classe ouvrière qui détruise par la racine les bases économiques de la réaction et du fascisme» devient le seul terrain politique sur lequel il faut travailler, même à longue haleine. Ce sont là les deux repères et on peut réellement les qualifier d historiques car ils seront à la base de la Résistance et de l action ultérieure au moins pour une décennie, des deux partis en Italie. Mais tout aussi intéressante est la concordance sur les thèmes plus immédiats. Tant le PSI que le PCI pensent que la voie royale pour influencer la situation italienne est celle de la lutte de masse «en utilisant à cette fin, également toutes les possibilités légales du régime fasciste». Comme on le voit, les communistes ont définitivement renoncé à des formulations comme celles de 1935-36 mais ils ont convaincu les socialistes de considérer comme essentielle l agitation pour les revendications économiques et politiques «élémentaires» des masses populaires. En politique extérieure, la défense de l URSS contre une agression fasciste, l appui à la création d un «système de sécurité collectif» sont considérés comme essentiels tant par les socialistes que par les communistes. On peut éviter la guerre, (c est une autre thèse communiste partagée) mais si elle devait éclater, «le prolétariat en ferait la tombe du fascisme en sabotant la guerre là où règne la réaction, en soulevant contre le fascisme interne et international, le drapeau de la liberté et de la solidarité des peuples». Tout aussi sincère (la preuve en étant l action des deux groupes dirigeants) est l engagement à travailler à la réalisation de l unité d action des deux Internationales respectives. La perspective d une unité organique entre le PSI et le PCI est profilée, à son tour, de la manière suivante : «Les deux partis voient dans l unité d action un premier pas vers ce parti unique de la classe ouvrière qui constituera l arme la plus puissante du prolétariat dans sa lutte contre le fascisme et le capitalisme (32)». C est la thèse de Nenni mais les résistances à l unification se manifestent au point de la faire capoter. Par contre les répugnances du PSI vis-à-vis de l Union populaire sont vaincues et les socialistes promettent de coopérer à la nouvelle organisation de masse. Après la stipulation de la nouvelle Charte d unité d action, le CC du PCI élabore un document à lui qui constitue le texte le plus clair offert par le parti sur une ligne désormais consolidée et sans contradiction interne entre l instance unitaire antifasciste et la mobilisation des différentes forces et énergies d opposition dans la Pays fasciste. Le Parti, dit le document, déclare que le devoir du prolétariat italien dans la période actuelle est de prendre la direction de la lutte populaire pour la conquête de la démocratie, pour l avènement, en Italie, d une république démocratique. Le parti communiste doit se faire l initiateur d une alliance de tous les partis, des organisations, des mouvements antifascistes républicains (socialistes, républicains, giellistes etc ) disposés à lutter pour la paix, pour la démocratie, pour la république. Il doit travailleur à l unification de ce bloc avec toutes les forces antifascistes non républicaines (libéraux, démocrates, «populistes» etc..) et avec les mouvements antifascistes spontanés qui naissent et qui naîtront dans le peuple et qui luttent pour la paix et la démocratie. Il doit travailler à coordonner l action du plus large front antifasciste avec les mouvements d une opposition fasciste à la politique de guerre du gouvernement qui surgissent et surgiront au sein du fascisme (33). C est sans doute la formulation la plus rigoureuse donnée par le groupe dirigeant communiste au cours de ces années-là. Dans un but politique qui se reflètera grandement au cours des années 1942-45 dans la lutte concrète. Pour le moment, que peut-on, faire? Le journal «La Voix des Italiens» est né le 11 juillet et reflète cette ligne avec une intonation 164

très populaire, accueillant non seulement la voix de l émigration antifasciste et de la Ligue des droits de l homme, mais celle de personnalités du front populaire français. Il y a 2 directeurs, Egidio Gennari et Luigi Campolonghi. Comme rédacteurs en chefs se succèdent Leo Valiani, Giuseppe Berti, Ambrogio Dinini, Emilio Sereni, Felice Platone. A la rédaction travaillent Francesco Leone, Eugenio Reale, Riccardo Ravagnan, Amadeo Ugolini et d autres. Di Vittorio puis Montagnana remplaceront Gennari à la direction. Le quotidien connaît un succès auprès du public et une présence politique, même s il n aura jamais un parcours paisible. Au cours de l été 1937 l appareil central du parti se réorganise. Il aura rapidement une tempête de suspicion et d «épurations». Pour le moment, à côté de Ruggero Grieco, il y a au secrétariat Giuseppe Amoretti et Mario Montagnana. Au Bureau d organisation il y a Teresa Noce (qui est allée et retourne pour de longues périodes en Espagne pour rédiger le journal des Brigades internationales), Giovanni Nicola, Rigoletto Martini, Umberto Massola, Luigi Visentin, Egle Gualdi et Giuseppe Tombetti. Au «Bureau technique», il y a Aladino Bibolotti. A la Commission Intellectuels Emilio Sereni qui s occupera de «L Etat Ouvrier» et encore Montagnana. Di Vittorio s occupe des rapports avec l Internationale et Novella avec le KIM. Le grand problème est toujours celui de l Espagne. C est le problème international le plus brûlant et qui implique tout le monde. A Madrid s est tenu le IIe Congrès international des écrivains pour la défense de la culture. A côté des Espagnols, il y a André Malraux, Julien Benda, J-R Bloch, Nicolas Guitton, Anna Seghers, Martin Anderson Nexö, Stephen Spender, Hemingway, Kolkov. Ce sera la dernière manifestation unitaire avant la tempête qui va bouleverser le monde. La République tente avec force une contre offensive dans le secteur du Centre, libérant Brunete, Villanueva de la Canada et Quijorna. Les Garibaldiens se sont trouvés au centre de la bataille, en première ligne pendant plus d un mois. Giuliano Pajetta a été blessé par une bombe aérienne et sur le Guadarrama, les combats ont été de plus en plus intenses. Longo, devenu inspecteur général des brigades internationales, se trouve dans ce secteur avec la brigade italienne à côté de Pacciardi, Barontini, Braccialarghe, Bleisio. Le commissaire politique Leo Franci di Colle val d Elsa est fait prisonnier par les fascistes et tué. Les pertes sont graves, environ 300 hommes, morts ou blessés (34). Le mitrailleur Pietro Borghi, de Toscane, abat deux avions ennemis. Le front se stabilise fin juillet et on enregistre alors une grave crise dans le commandement de la brigade. Pacciardi s en va, laissant le commandement intérimaire à Carlo Penchienati. Officiellement, Pacciardi se rend en Amérique pour une tournée de propagande pour récolter des volontaires et pour participer à la campagne contre «l embargo» (35). En réalité Pacciardi qui a eu des différends avec le commandant de division, tolère mal ce processus qui s accélère d assimilation et d encadrement des volontaires internationaux dans l armée républicaine ainsi que la prédominance communiste. On ne peut par parler pour le moment d une véritable crise politique du volontariat italien. Il s agit plutôt d une série de problèmes généraux qui tendent à peser de plus en plus lourd au fur et à mesure que se consomme le drame de la République espagnole et que la limite du Front populaire en France se fait plus étroite. Le sort de la guerre n est certes pas favorable du côté républicain (Santander tombe en octobre 1937, le front nord n existe plus) bien que l organisation d une armée disciplinée et un accroissement de l autorité du gouvernement central de la République soit encore en mesure de résister valablement. C est tout le cadre général qui est défavorable. A l agressivité italo allemande et aux nouvelles attaques massives des Japonais en Chine (qui oblige l URSS à renforcer ses frontières orientales), correspond une faiblesse croissante du camp antifasciste. Les conservateurs anglais persistent dans une politique qui joint la comédie de la non intervention à la recherche d une coexistence pacifique avec l Axe, plus qu ambiguë. Malgré les appels de plus en plus chaleureux du PCF (36), les tentatives des communistes français pour parvenir à l unification avec les socialistes 165

n aboutissent. Ces changements ont une répercussion rapide à la fois dans la brigade Garibaldi et dans l antifascisme lui-même, en Italie comme à l étranger. On trouve deux symptômes éloquents dans deux documents, l un de Togliatti, l autre de Grieco : En Espagne, Togliatti ne s occupe qu exceptionnellement de la brigade Garibaldi. Il poursuit un travail de conseiller politique auprès du PC espagnol avec une grande discrétion. On sait malheureusement peu de chose sur ce travail de Togliatti. Selon un témoignage de D Onofrio : Politiquement, Togliatti était très lié à la politique du Parti communiste espagnol, à Pepe Diaz, à Checa, à Dolorès Ibarruri, aux majoritaires et il était l inspirateur politique par excellence. Il écrivait des articles dans le journal du parti, il inspirait des discours et des prises de positions Il participait aux réunions de la commission politico-militaire du parti et il était en contact avec les spécialistes soviétiques dans le domaine militaire et politique en Espagne. La politique du Parti espagnol lui doit beaucoup. Il n est jamais apparu publiquement. Son pseudonyme était Alfredo (37). La politique que Togliatti applique en Espagne et la ligne générale de l Internationale communiste avec un ferme appui au gouvernement Negrin, pour une action dans les campagnes qui réalise la réforme agraire (et on obtient des résultats de la part du ministère espagnol de l Agriculture présidé par le communiste Uribe) (38) et on mobilise avec rigueur les ressources industrielles et militaires du pays. Togliatti met aussi de l ordre dans les rangs internationaux des communistes qui travaillent en Espagne. Pour ce travail, il a recours justement à D Onofrio qui devient, à la fin de 1937, le responsable en Espagne de la Commission des étrangers auprès du CC du PCE (y collaborent aussi le Tchécoslovaque Arthur London dont le nom de guerre est Gérard). Voici comment D Onofrio définit ce travail : Il s agissait de travailler en direction d une unification des communistes de tous les pays présents en Espagne, autour du PC espagnol et de faire face, dans les brigades internationales, par la création d une véritable organisation de parti, aux difficultés politiques et militaires qui se présentaient au fur et à mesure. A la fin de 1937 et au début de 1938, les volontaires des différents pays dans l Espagne républicaine étaient quelque milliers et représentaient différentes nationalités (il y en avait 52!). Jusqu à présent chaque parti communiste s était occupé de ses propres volontaires, créant, en Espagne un centre national d organisation et d assistance. Chacun d entre eux faisait sa propre politique de cadres, avait ses propres bureaux et ses propres responsables sur le côté et pas toujours en accord avec le PC espagnol. Il en résultait une politique et une organisation non rationnelles La tâche de la Commission pour les étrangers fut d organiser les communistes étrangers autour du PC espagnol, de faire faire à tous les communistes une seule chose, celle voulue par le PCE. L action fut dure et se déroula sur plusieurs plans, administratif, militaire et politique, surtout politique (39). Le document de Togliatti auquel on a fait allusion est une lettre envoyée au Centre externe du PCI, le 16 octobre et se réfère à un incident qui s est produit dans les rapports entre la brigade Garibaldi et le commandant de division à la suite duquel Barontini a été destitué par le commissaire de brigade (40). Togliatti est d accord avec cette mesure mais l intérêt de sa lettre se trouve ailleurs : il se situe dans le tableau qu elle donne des difficultés politiques, organisationnelles, psychologiques déterminées par la mauvaise situation de la brigade. Avant tout il y a un fait important. Dans la brigade, les Italiens constituent seulement 20% des effectifs. Avec Pacciardi sont partis tous les cadres militaires et ensuite Penchienati. Le commandement intérimaire a été assuré par le Lombard Agostino Casati (Nino Raimondi). La situation est mauvaise, écrit Togliatti, particulièrement en ce qui concerne la composition nationale de la brigade. Parmi les éléments qui se battent en première ligne, les Italiens ne sont plus que 9%. On arrive à 20% si l on compte le commandement, les services etc Une situation qui ne peut plus durer, étant donnée la décision gouvernementale selon laquelle il doit y avoir, dans les brigades internationales 40 50% de volontaires étrangers. Il faut à tout prix renforcer le recrutement et envoyer ici, dans un délai très bref, d importants groupes d Italiens. Recruter en France, en Suisse etc Prendre des mesures spéciales pour le recrutement en Italie. Même chose pour le recrutement aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. Si l on n a pas rapidement des résultats importants, la situation de la brigade va s empirer jour après jour sur tous les plans 166

Une dernière recommandation : Tout le travail en direction de la brigade et en Espagne en général, il faut le faire en contact étroit avec le PCE. N envoyer personne sans lui poser comme condition, avant de commencer son travail, de prendre contact avec le CC d ici. Liquider toute forme de particularisme (41). Comment est-il possible que la participation italienne se soit réduite à ce pourcentage? Les chiffres donnés par Togliatti sont confirmés par une autre source communiste. Massini qui revient d un voyage auprès de la brigade en novembre, estime la participation italienne à 20% (42). La vérité est que le nombre de Garibaldiens hors combat (morts et blesses) est tel qu en l espace de 6 mois leurs rangs se sont amenuisés d une manière effroyable et les nouveaux arrivants sont loin de compenser les pertes. Massini dit que l objectif immédiat est de recruter 400 hommes puis 100 à 150 par mois. Les chiffres que nous possédons montrent que l objectif ne sera pas atteint. En novembre, 58 nouveaux volontaires arrivent à la brigade, 68 en décembre, 77 en janvier 1938, 34 seulement en février, 27 en mars, 34 en avril, 47 en mai, 35 en juin. Et puis l afflux est presque tari. Le pourcentage des Italiens de la brigade augmente très peu en 1938 (43). Le phénomène se rapporte au caractère différent pris par la guerre, de plus en plus nationale de défense et de résistance et qui, à cause de la division des forces démocratiques, perd cet élan initial internationaliste et «partisan», (Togliatti notait dans la lettre citée, que la brigade était encore trop une formation de partisans) qui avait certes des défauts, mais qui reflétait un enthousiasme qui ne pouvait pas durer des années. Il est significatif qu en novembre 1937, Nenni s avoue d accord avec Pacciardi sur l épuisement d une certaine physionomie «italienne» du volontariat garibaldien (44). Il faut également considérer l élément «humain» en pensant au cadre social de ce garibaldisme. Ce sont quelques milliers de prolétaires qui ont abandonné leur travail et leur famille, la plupart dans l émigration, avec la perspective de quelques mois de combats. La guerre se prolonge pendant deux ans et plus et les pertes sont énormes. Pour beaucoup il est urgent de rentrer. Le climat lui-même a changé à cause de rivalités personnelles et politiques et ont contribué à accroître la crise. En automne la brigade est commandée par le major français Bernard. Richard qui est commissaire en remplacement de Barontini. Mais il faut donner quelques faits précis (45) sur la composition, la provenance et le tribut du sang des volontaires italiens. Ils atteignent 3354 hommes dont 3108 encadrés dans différentes unités combattantes. On ne connaît la date d arrivée que pour 2057 d entre eux. Sur les 2057, 1051 sont arrivés en 1936, 726 autres en 1937 dont 310 au second semestre. En 1938 il y a seulement 284 nouveaux venus. Sur leur lieu de provenance (pour 2626 sur 3354) on sait qu environ 1996 sont venus de France, 223 d Italie, 104 des Etats-Unis, 58 d URSS, 98 de Belgique, 60 de Suisse, 37 d Argentine, 25 du Luxembourg, 19 de Yougoslavie, 4 de Tchécoslovaquie, 2 d Autriche. Pour 728 d entre eux la provenance n est pas connue au moment de leur enrôlement. Mais dans ce nombre, les émigrés de France sont probablement les plus nombreux. Les origines sociales sont très intéressantes : Il y a 1471 ouvriers dont la catégorie des métallurgistes (376) et des maçons (346) fournit le plus grand pourcentage. Il y a de nombreux artisans, coiffeurs, serveurs, boulangers, chauffeurs, tailleurs, tapissiers, cordonniers, graveurs photographes, horlogers pour un total de 254 hommes. Il n y a que 34 paysans dont 27 sont ouvriers agricoles. Les employés, les professions libérales sont 69, 8 professeurs, 25 étudiants, 21 ingénieurs, 19 avocats et 38 commerçants. Pour 1412 combattants, le métier n est pas déterminé. Comme on l a dit, l âge des garibaldiens est des plus divers. Il y a 102 combattants de 1876 (l un d eux a 60 ans) et de 1891 (il y en a 19 de 45 ans). La grande majorité (1645 parmi les 2603 «déterminés») se situent entre 45 et 30 ans. Quelques uns sont très jeunes mais 855 ont entre 20 et 30 ans. Si l on ne considère que les communistes, nous découvrons que la région qui a fourni le plus grand nombre de Garibaldiens est de loin de Veneto. Il y en a 309 qui viennent de la Venise Eugonea et 225 de Vénétie Julienne. 225 viennent de Lombardie, 167

209 d Emilie Romagne, 167 du Piémont, 77 de Ligurie, 28 de Calabre, 19 des Pouilles, et autant de Campanie, 145 de Toscane, 42 du Latium, 32 d Ombrie, 26 des Marches, 12 des Abruzzes, 43 de Sicile et 31 de Sardaigne. Comme pour les autres chiffres, il reste 1808 dont l origine n est pas précisée. Sur le plan politique, le volontariat italien recensé est de 934 communistes adultes et 27 jeunes communistes, 70 qualifiés de sympathisants communistes et 788 qui se sont inscrits en 1938 au Parti communiste espagnol, soit qu ils venaient du Parti communiste italien, (comme de nombreux cadres qui travaillent dans les organisations politiques, civiles ou militaires) soit qu ils fussent «sans parti» auparavant. Il y a 137 socialistes, 118 anarchistes, 28 républicains, 27 «Justice et Liberté», 34 trotskistes, 28 poumistes. Ici aussi, pour une bonne partie des Garibaldiens nous n avons pas d identification politique. Il y a environ un millier d «apolitiques». La liste des pertes (qui concerne tout le cours de la guerre) est tout aussi éloquente. Sur la base d une documentation incomplète, on compte 600 morts ou disparus, 2000 blessés, 100 prisonniers (Dans ce cadre, il y a parmi les tombés communistes (morts, fusillés par les fascistes ou disparus) 361 hommes, 861 blessés et 23 prisonniers). Cela signifie que sur 3107 combattants dont on a pu contrôler le sort, il y en a 408 qui ont terminé la guerre «indemnes», une minorité. (Il y a aussi 67 déserteurs). Mais les pertes de Garibaldiens d Espagne ne se limitèrent pas aux champs de bataille. Parmi les 891 qui seront réfugiés dans les camps de concentration français en 1939, quelques centaines finirent déportés en Allemagne ou sont morts de maladies. Certains tomberont dans le maquis ou dans la Résistance italienne après avoir fait de la prison ou de la relégation. Nous avons suivi la lutte armée des Garibaldiens dans ses épisodes les plus marquants jusqu à l été 1937. En octobre, on trouve la brigade sur le front de l Aragon, le long de la route de Saragosse, dans les divisions commandées pare le général Kléber et de nouveau engagés dans des combats sanglants. En novembre, dans le nouvel aménagement donné par Prieto aux brigades internationales de plus en plus fondues dans l armée espagnole, (non sans provoquer de la mauvaise humeur), la brigade Garibaldi qui a changé maintenant pour la cinquième fois de commandant (le dernier étant Arturo Zanoni), a un effectif de 2434 hommes dont, comme on l a dit, 80% sont espagnols. Nous sommes à un tournant de la guerre, entre la fin de 1937 et le début de 1938 et de très durs combats autour de Teruel sont imminents. Et nous sommes dans une situation où les tensions internationales s aggravent.. On peut même dire que la signature par l Italie du pacte anti Komintern, avec la substitution opérée par Hitler à l intérieur de son gouvernement, avec sa décision explicite prise en novembre d attaquer bientôt l Autriche et la Tchécoslovaquie, nous sommes entrés dans la veille de la deuxième guerre mondiale. Les communistes perçoivent nettement cette nouvelle mesure, à Moscou comme à Madrid ou à Paris. Cela de voit très bien dans le rapport que Ruggero Grieco fait au CC du PCI, le 20 novembre, un rapport très important sous divers aspects. Grieco commence ainsi : «Camarades, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de la guerre mondiale». La guerre est-elle inévitable? Grieco, comme n arrête pas de le répéter tout le mouvement communiste, soutient que non, qu il faut prendre acte du fait que «autour de nous se répand un certain pessimisme face à certains succès diplomatiques et politiques du fascisme». Le problème grave est que, en Italie, bien que la peur de la guerre soit répandue, on n enregistre pas d actions de masse qui indiquent une quelconque volonté de lutte, que l idée du Front populaire ne rencontre encore aucune expression nationale : Sur le terrain de la réalisation pratique du front populaire, nous n avons que de faibles signes de lutte contre la guerre et donc la lutte contre la guerre ne sort pas de la propagande renforcée par la radio. On ne s efforce pas d unir les masses par une action qui ait pour but de faire cesser la guerre en cours, c'est-à-dire l intervention du gouvernement italien contre l Espagne (46). 168

Tout le ton du rapport de Grieco est fortement critique également parce que les accusations du Kremlin contre le PCI deviennent lourdes et le deviendront encore bien davantage. Quel bilan peut-on donner de la lutte contre la guerre en Italie? Pourquoi ne va-ton pas au-delà d une certaine propagande, pourquoi l action interne est-elle si faible et neutralisée par la police? A Paris, Berti a déjà porté un jugement extrêmement négatif sur Manuilski, chez qui s insinue le soupçon qu il s agit non pas de faiblesse organisationnelle mais d infiltration, de provocation de l ennemi, même dans les organes dirigeants du parti. Ce jugement reflète surtout la déception d un manque d influence du PCI en Italie. Peut-il suffire au Komintern que l on crée de manière souterraine un «nouvel antifascisme», que la parole communiste circule et soit entendue? Manuilski, mais pas seulement lui, malgré la situation, réclame plutôt une récolte qu un semis. En outre, cette capitulation immédiate ne cache-t-elle pas une position politique erronée ou insuffisante qui n est pas à la mesure du grand moment, spécialement envers l Italie fasciste, de son rôle, de sa nature impérialiste? Comme nous le verrons, plusieurs motifs différents vont se mélanger, aussi bien dans la recherche de l erreur que dans celle de la faute. Grieco lui-même introduit des récriminations et des inquiétudes qui anticipent, à tous les niveaux, un processus d accusations et d autoaccusations qui vont provoquer une véritable crise dans le groupe dirigeant, un trouble chez les cadres du parti. La ligne politique n a pas changé : Il faut reconnaître et ramasser de façon unitaire tous les ferments d opposition qui surgissent dans le pays, de ceux qui s inspirent d un antifascisme traditionnel à ceux qui sont «autonomes». Il s agit de mettre en mouvement des catégories et des couches sociales populaires autour de revendications élémentaires etc Mais à l actif on voit bien peu de choses. Tout au plus, Grieco dénonce maintenant l existence dans le PSI d une forte opposition de «centre droit» au pacte d unité d action et à sa politique. Des discussions pas très productives sont engagées à l étranger avec JL, républicains et socialistes afin de parvenir à une «alliance antifasciste». Il y a également de fait que de l intérieur, le nouveau Centre socialiste, dirigé par Colorni, surtout en contact avec Faravelli et Tasca, pose comme condition pour une unité organique éventuelle, que la direction se trouve en Italie et que les socialistes ne soient pas tenus de respecter «la discipline anti trotskiste» (48), conditions pas très productives en ce moment. Mais les résistances ne viennent pas seulement des autres partis. «Il y a parmi les cadres communistes, dit Grieco, également en Italie, une insensibilité pour la politique de front populaire, il y a l attente et quasi l espoir qu arrive une guerre et avec elle la défaite du fascisme». «De la catastrophe surgira quelque chose et ce sera la liberté», dit-on. A Turin nous avons entendu critiquer la politique du parti comme réformiste par certains vieux camarades qui ne nous ont pas dit, eux, les révolutionnaires, comment ils pensent lutter contre le fascisme. N y a-t-il pas dans cette position un regain évident de bordiguisme ou de trotskisme? (49). Il y a dans le parti, poursuit le rapport, des gens qui critiquent les procès en URSS. Il y a des trotskistes parmi les ex emprisonnés et parmi les jeunes. Le danger trotskiste dans le parti est sérieux, il faut le combattre avec acharnement en tant que fascisme trotskisme et renforcer la vigilance révolutionnaire. Les faits que je vous ai cités dénotent la présence d agents inconscients de l ennemi dans nos rangs. Mais nous avons des agents spécifiques que nous devons démasquer et dénoncer, dans un travail assidu, constant de chaque jour. Nous sentons qu il existe autour de nous et dans nos rangs des organisations dites communistes qui ont été fabriquées par l OVRA. Les trotskistes bordighistes maximalistes à l étranger ne sont pas main dans la main comme le croient beaucoup d entre nous. Nous sommes attaqués par de multiples armes insidieuses (50). Avec l augmentation des difficultés s insinue également dans la direction du PCI la tendance à faire porter la faute aux provocateurs. Cette tendance est plus qu encouragée par le 169

Kremlin, elle est directement sollicitée. Au cours de cette même session du CC, Grieco annonce en fait que : Pour obtempérer aux décisions du Présidium de l Internationale, le Secrétariat du parti a décidé de procéder à une révision de tout le cadre du parti, des cadres membres du CC aux cadres dans le pays. Une commission a été créée dans ce but qui commencera bientôt son travail et continuera dans les mois qui viennent. La commission rendra compte de son travail au Comité Central (51). La dénonciation stalinienne se met en mouvement. On en arrivera à la dissolution du Comité Central, au remplacement de Grieco dans la responsabilité du secrétariat politique et à d autres mesures d épuration pour les cadres du Centre et de la périphérie. 170 Notes du chapitre 11 1. Cfr. FRANCESCO FAUSTO NITTI, Le plus grand est rouge cit., pp. 11-61. 2. PIETRO NENNI, Serrons-nous autour de l Espagne, son armée, son gouvernement, dans «La Voix des Italiens», a. I, Paris, 5 août 1937. 3. ID. Espagne cit., pp. 52-53. 4. (CARLO ROSSELLI), Guerre et politique en Espagne, dans «Justice et Liberté», 7 mai 1937. 5. Il semble que Camillo Berneri soit sorti d éléments de l UGT le 6 mai. Angelo Tasca écrit sur lui un souvenir ému (Camillo Berneri, dans «Le Nouvel Avanti!», 2 mai 1937. Cfr. Egalement le témoignage de Giovanna Berneri, veuve de Camillo dans Leçons sur l antifascisme, Bari 1962, pp. 190-93. 6. Andrés Nin est arrêté avec d autres dirigeants du POUM le 16 juin 1937 puis appréhendé et mis au secret dans une autre prison, torturé et tué après qu on ait simulé un faux enlèvement. Sa disparition provoque non seulement des protestations et de l indignation mais également une crise à l intérieur du gouvernement Negrin. «D un point de vue moral, écrit Jackson, toujours aussi équilibré dans ses jugements, le cas Nin fut un coup terrible assené au prestige du gouvernement Negrin (GABRIEL JACKON, La République espagnole et la guerre civile, Milan 1965, p. 447. 7. (CARLO ROSSELLI) Crise en Espagne, dans «Justice et Liberté», 21 mai 1937. 8. PIETRO NENNI, Espagne cit., p. 56. 9. Document sur la police allemande 1918-45. série O.D.I., Washington 1949, p. 1071. 10. Cfr. Un article significatif de VINCENTE ARROYO, Vers le parti unique du prolétariat d Espagne dans «La Correspondance Internationale» a. XVII, n. 29, 10 juillet 1937. 11. GAETANO SALVEMINI, L assassinat de Rosselli dans Non au fascisme, Turin 1957, pp. 257)304. 12. PIETRO NENNI, Espagne cit. p. 121. 13. «Le double assassinat des frères Rosselli est un avertissement pour tout l antifascisme Carlo Rosselli fut un des guides de l antifascisme parmi les couches de la bourgeoisie démocratique, la petite bourgeoisie, les intellectuels. Il n est pas fréquent, il faut le reconnaître, de rencontrer dans les couches représentées par Carlo Rosselli, des exemples de ce courage civique et de cette dévotion à la cause de la liberté que personnifiait Carlo Rosselli (La lutte pour la liberté et pour la paix est digne de tous les sacrifices, dans «L Etat Ouvrier» a. XI, n. 5-6, mai juin 1937, p. 305). 14. Dans les combats autour de Huesca meurent entre autre, le Livournais Aladino Franzini, Norgiolini, Salvatore Vizzini, un jeune Sicilien de 20 ans et vingt autres parmi lesquels le lieutenant Egidio Sellan, Giuseppe Clocchiatti, Natale Provvedi, Umberto Baldassari et Vitale Giambone, un ouvrier turinois dont le frère tombera dans la Résistance en Italie. Le capitaine Albino Marvin est gravement blessé. 15. GORGE DIMITROV, Les leçons d Almeria, dans «La Correspondance Internationale», a. XVII, n. 25, 12 juin 1937, pp. 593-94. 16. «Annales Feltrinelli», 1968 cit. p. 665. 17. PALMIRO TOGLIATTI, Staline et Largo Caballero, dans «Renaissance» a. XIX, n. I, (nouvelle série hebdomadaire), 5mai 1962. 18. Selon Jésus Hernandez (La grande trahison, Paris 1953) Togliatti aurait été présent à la réunion du BP du PC espagnol avec Stepanov et Codovilla en octobre 1936 (p. 40) et puis de nouveau au printemps 1937 (pp. 54, 58, 68, 82, 83, 90-93). C aurait même été à Togliatti qui conseilla, en mai 1937, de faire tomber le gouvernement Caballero. L image que donne Hernandez de Togliatti est très maniériste : «froid, impénétrable, cynique, professionnel». Les informations données par

171 Hernandez ont été acceptées par Thomas qui s y réfère continuellement. Mais il s agit, sans l ombre d un doute, d inventions. Le fait que Togliatti se trouve à Moscou pendant toute l année 1936 et en juin 1937 est prouvé par l épaisse correspondance qu il échange avec le Centre extérieur du parti à Paris ainsi que la lettre à Sraffa (dans laquelle il demande entre autre à celui-ci s il ne peut pas faire le voyage à Moscou pour le rencontrer, ainsi que les témoignages qui ont été donnés par Berti, Longo, Vidali expressément interpellés par l auteur du présent ouvrage et qui confirment ce que Togliatti affirmait ci-dessus en réponse aux falsifications acceptées par Hugh Thomas à l occasion de la sortie, en langue espagnole à Paris, de son livre (La guerre civile espagnole), Ruedo Iberico 1961). C est pourquoi les informations que fournit Hernandez sur la participation de Togliatti à la politique du PC espagnol de juillet 1937 à mars 1939, ne nous paraissent pas très fiables. Il est significatif que Jackson, contrairement à Thomas prévient que : «Il a préféré, pour certains motifs, ne pas se baser sur Hernandez pour ce qui concerne des faits spécifiques», dans sa reconstitution historique. Selon Jackson, tant Prieto que Manuel Irujo, interpellé sur le bien fondé du témoignage de Hernandez «étaient d avis qu il cherchait à dire la vérité» (Cfr. JACKSON, La république espagnole et la guerre civile cit., p. 415). 19. Le Komintern a quelques représentants en Espagne. C est le Bulgare naturalisé soviétique, Stepanov qui, jusqu à l arrivée de Togliatti est le représentant le plus autorisé. A Barcelone, c est le Hongrois Gerö, chargé de «soigner» le Pari socialiste unifié dont il était devenu le dirigeant effectif. A Madrid, puis à Valence, il y a Codovilla (Medina), dirigeant d origine italienne, émigré ensuite en Argentine, devenu secrétaire de ce parti communiste. Avec Codovilla, il y a également un certain Codevilla du NKVD (d une information de Luigi Longo dans l interview déjà cité et de notes préparées pour l auteur du présent volume par Edoardo D Onofrio, le 15 mai 1970 que nous aurons encore l occasion de rappeler). 20. PALMIRO TOGLIATTI, Staline et Largo Caballero cit., p. 590. 21. TUNON DE LARA, Histoire de la République cit., p. 590. 22. Le CC du PCI a envoyé une Lettre au Congrès du PSI («L Etat Ouvrier», a. XI, n. 5-6, mai juin 1937) dans laquelle il a proposé la formation d une «commission d unité» avec des représentants des deux partis chargés d étudier les problèmes d unification, afin d accélérer «l unité politique de la classe ouvrière». Dans un discours à Marseille, Grieco dit que «Nous ne devons pas renvoyer le problème d unité organique au lendemain des grandes actions armées de masse de notre pays» (RUGGERO GRIECO, Les devoirs de l antifascisme italien à l heure présente dans «L Etat Ouvrier», numéro cit., p. 326). 23. Le compte rendu du rapport dans «Le Nouvel Avanti!», 10 juillet 1937. 24. Du discours prononcé le 27 juin 1937 au IIIe Congrès du PSI dans «Annales Feltrinelli 1968» cit., p. 606. 25. «Annales Feltrinelli 1968» cit., p. 609. Tasca répète ensuite qu en Russie il n y a pas de démocratie. Qu est ce que c est alors? «Le socialisme, certainement pas». «Il reste en Russie une porte ouverte sur le socialisme, porte que nous devons désirer, que nous voulons voir toujours rester ouverte». Tasca se dit d accord avec la politique extérieure soviétique actuelle. «La Russie se trouve de notre côté de la barrière. Mais nous nous refusons, comme le font les communistes à rependre de l URSS» toute notre politique extérieure à la défense. La défense de la France et de l Angleterre nous intéresse, nous tient à cœur tout autant que la défense de l URSS» (Ibid, pp. 615-16. 26. «Le Nouvel Avanti!», 10 juillet 1937. 27. C est la proposition de Grieco approuvée à la réunion du Bureau politique, le 10 juillet 1937. La mauvaise humeur et la méfiance des communistes par rapport à JL, à cause de leur supposé esprit trotskiste et surtout parce que de regroupement est dirigé maintenant par Lussu qui ne se contente pas de «travailler parmi les démocrates et de la petite bourgeoisie» se reflète dans un écrit de Montagnana. Cfr. MARIO MONTAGNANA, Franches paroles de Justice et Liberté, dans «L Etat Ouvrier», a. XI, n. 7-8, juillet août 1937, pp. 379-85. 28. Le procès verbal de la discussion avec les différentes interventions citées ci-dessus, 25 juillet 1937, dans APC, 1432/98 et suiv. 29. On en a le premier signe avec une lettre que Mario Montagnana envoie à Togliatti le 21 janvier. Montagnana pense à un journal qui soit véritablement unitaire. «Nous n excluons personne à l exception des bordighistes, des trotskistes et des maximalistes». On pense à un quotidien avec un tirage de 30 000 exemplaires. Il faut trouver les fonds auprès de «l émigration de 600 000 Italiens». Montagnana propose comme directeur Di Vittorio mais il est en ce moment toujours en Espagne avec les brigades internationales. Togliatti répond favorablement à la proposition (lettre du 14 février 1937) indiquant comme directeur ou bien Maggi (Gennari) ou bien un non communiste. La correspondance dans APC, 1440/35.

172 30. Au congrès de Lyon participent 547 délégués nommés par plus de 70 000 Italiens pour la plupart ouvriers d industrie. Parmi eux, les communistes sont majoritaires mais il ne manque pas de catholiques, de JL, d anarchistes et de Républicains. Ont adhéré Longo, Pacciardi, Grieco, Gennari, Di Vittorio. Le rapport fait par Romano Cocchi prône le développement associatif, pour les 17 000 travailleurs italiens en Frances qui étaient inscrits aux Comités du front unique. La défense des émigrés est la première tâche de l Union. Le statut énumère aussi une série d activités culturelles, syndicales, récréatives, sportives auxquels se consacrent les sections locales. Différentes motions sont votées, de solidarité avec les combattants en Espagne, pour les volontaires italiens antifascistes, en faveur de l amnistie des prisonniers et des relégués politiques etc Cfr. L opuscule Union populaire italienne, Paris 1937, qui contient une ample information sur les travaux du Congrès de Lyon. 31. Cfr. MAURIZIO VALENZI, L assassinat de Giuseppe Miceli, dans «Renaissance» a. XXII, n. 16, 16 avril 1966. 32. Le texte de La nouvelle charte d unité d action entre le PSI et le PCI dans «L Etat Ouvrier», a. XI, n. 7-8 juillet août 1937, pp. 400-2. 33. Contre l Axe Rome Berlin (résolution du CC du PCI dans «L Etat Ouvrier» a. XI, 9 septembre 1937, pp. 500-1. 34. Le chiffre est donné par Nenni dans une interview au «Nouvel Avanti!» le18 septembre 1937. 35. RANDOLFO PÄCCIARDI, Le bataillon Garibaldi cit., p. 242. 36. Cfr. JACQUES DUCLOS, Mémoires, Paris 1969, II, pp. 302-18. 37. Des notes cit., lettre du 15 mai 1970. 38. Selon Tunon de Lara (Histoire de la République cit., p. 612- En été 1937 on avait distribué 3856 020 hectares de terre aux paysans et l Institut de Réforme agraire avait fait des crédits pour 74 millions de pesetas. Selon l Institut, en mai 1938, il y avait 2 434 022 hectares expropriés pour abandon ou responsabilité de guerre, 2 008 000 hectares pour utilité sociale et 1 255 000 occupés provisoirement. En 1937, la récolte de blé dans la zone républicaine fut supérieure de 9% à celle de l année précédente. 39. Des notes cit., du 15 mai 1970. 40. Le 24 septembre, les forces garibaldiennes sont concentrées à proximité du pont Castelnou pour être passées en revue par la commission divisionnaire et par le commandant du XIIe corps d armé. IL pleut à verse et les supérieurs attendus n arrivent pas. A un moment donné, comme les protestations des combattants augmentent, Barontini donne l ordre de rentrer au village. Quand Casado arrive, accompagné de Kléber et de Vidal, le commissaire de division, il ne trouve personne. Appelé le soir au commandement de la division, Barontini est invité à quitter la brigade par Kléber, le nouveau commandant de la division. L épisode produit une bouffée de mauvaise humeur. Cfr. GIACOMIO CALANDRONE, L Espagne brûle cit., n. p. 201. Togliatti considère que la mesure a été juste. Vidali qui s emploie à aplanir l incident sera toujours d avis, comme il a eu l occasion de le raconter à l auteur du présent volume, que Baroncini avait toutes les raisons de se comporter comme il l a fait. 41. De la lettre, manuscrite envoyée au Secrétariat du PCI le 16 octobre 1937. Photocopie dans APC, 1440/33-34. 42. De l intervention de Silverio (Cesare Massini) à la réunion du BP du PCI du 20 novembre 1937, APC, 1437/58. 43. De Volontaires italiens dans l Espagne républicaine (1936-38), une étude statistique élaborée à Moscou par Edoardo D Onofrio en 1940 sur le base de toute la documentation fournie par les brigades internationales et par le CC du PC espagnol et déposé à l Institut Gramsci à Rome. 44. Du procès verbal de la réunion du secrétariat du PCI du 12 novembre 1937 il ressort que Nenni a soutenu dans une conversation la thèse de Pacciardi, reprochant aux communistes des erreurs visà-vis du commandant et soulignant le changement défavorable de la situation objective. Nenni est tout de même pour «maintenir le nom de la brigade» APC, 1434 «(3)/44). 45. De Volontaires italiens dans l Espagne républicaine cit. 46. La réalisation du Front populaire en Italie et les déficiences et lacunes dans le travail du parti. Rapport Garlandi au CC, 20 novembre 1937, APC, 14312/40. 47. D un témoignage rendu par Berti à l auteur du présent volume, le 1 er février 1970. Berti alla à Paris en 1937 pour organiser «La Voix des Italiens» puis retourna quelques mois à Moscou. 48. Cfr. STEFANO MERA, La renaissance du socialisme cit., p. 247 49. Du rapport cit., APC, 1431/43. 50. Ibid. 1431/45. 51. Du rapport cit., APC, 1431/48/

Chapitre 12 La «vigilance révolutionnaire» Il est impressionnant de constater l importance et la quantité d énergie déployée et donc détournée de bien d autres urgences, que prend la lutte contre le trotskisme dans la presse communiste internationale en 1938, l année dramatique de l Anschluss, de la lente agonie de la république espagnole et surtout de Münich. Et ce n est pas uniquement une critique propagandiste, c est un engagement politique plein de préoccupation. Tout le cadre politique du parti commence à être soumis à une enquête. C est une enquête «importée», obligatoire par certains aspects, de façade aussi, mais elle n en provoque pas moins la pagaille. Les critiques avancées par Moscou sur le manque de vigilance révolutionnaire et sur le bas «niveau idéologique» du groupe dirigeant italien deviennent pesantes. Deux noms parmi les dirigeants les plus importants du parti, celui de Ruggero Grieco et celui de Giuseppe Dozza sont prononcés. On saisit des articles écrits par eux dans les revues officielles. Ce sont des articles dans lesquels abondent les slogans habituels, l exaltation de Staline, l exécration pour Trotski et ses acolytes, russes, espagnols, italiens. Mais ils ne sont pas considérés comme suffisants. Dozza a justement examiné le thème de la «vigilance révolutionnaire (1). Et dans le contexte d un appel à être sévère contre la provocation qui s insinue partout, on n a pas manqué de répéter qu une des plus graves erreurs découle du fait qu il y a encore aujourd hui des camarades qui voient dans le trotskisme, dans le bordiguisme (déjà étroitement liés depuis longtemps aux résidus de la contre-révolution, de l opportunisme de droite) comme des courants, bien qu anti léniniste, du mouvement ouvrier alors qu ils sont la patrouille d avantgarde du fascisme. Mais Dozza a écrit, entre autre, que : Le premier critère pour se défendre contre les provocations est un critère politique. En Italie, un provocateur n appliquera jamais une juste politique de masse. Il travaille pour maintenir le mouvement circonscrit à un petit groupe inactif, même s il dit le contraire en paroles. La thèse est appuyée par un autre article qui fait le parallèle entre un provocateur fasciste, un certain Zanetta (2) qui fut démasqué grâce à la juste politique faite en 1935 par le PCI et le cas bien plus connu de Malinovski, un agent de la police tsariste qui pénétra dans les rangs des bolcheviks en 1912 (découvert et fusillé après la révolution) dont Lénine rappela le cas pour montrer que, malgré les dommages inévitables provoqués par cet espion, celui-ci finit par servir le parti, ayant dû appliquer, pour ne pas se compromettre, pendant les années de clandestinité, cette «combinaison bien organisée entre activité légale et illégale (3)», qui est typique des bolcheviks. Celeste Negarville, rentré de Moscou, dit au secrétariat que là-bas, «à la maison», la position de Dozza a été fortement critiquée. Giuseppe Berti qui se trouve encore au Komintern, de retour après son séjour de quelques mois à Paris, a envoyé un article pour désavouer l écrit de Dozza. Le secrétariat du PCI décide de le publier intégralement, étant donnée son «origine», en y mettant sa signature collective (4). Berti se réclame avant tout de la fameuse intervention de Staline de mars 1937 pour réfuter le schéma donné par Dozza pour reconnaître un provocateur : Les choses ne se développent pas de manière aussi simple, comme le démontre l expérience internationale, ni en Italie ni dans les autres pays fascistes, ni dans le travail légal à l intérieur ni dans le travail légal dans l émigration, ni en ce qui concerne l appareil de direction (5). 173

Le point de «principe», le point de distinction politique (qui est considéré comme important au point de d induire un désaveu ouvert de l article publié dans la même revue et de faire paraître cette critique comme l expression du secrétariat du parti) ne pouvait être plus clair. On reproche en fait à Dozza exactement ce qu en 1937 Staline reprochait aux camarades soviétiques : de ne pas comprendre que l ennemi peut être partout et que, au contraire, plus il apparaît comme «un bon camarade», mieux il applique la politique du parti, plus il peut être suspecté de trahison. Il faut suivre attentivement le raisonnement de l article, parce qu il illustre mieux les événements qui auront lieu au cours des deux années suivantes dans la nouvelle atmosphère que l on respire. Nous y lisons : écrire sur la vigilance révolutionnaire sans faire la moindre allusion au rapport de Staline qui traite de la manière dont se pose le problème, signifie, dans les principes, faire fausse route. Concrètement, pourquoi les directives de Dozza doivent-elles être repoussées? Parce que (et ici vient la paraphrase de l enseignement, de l intervention de Staline au Comité central le 3 mars 1937 et le rapport sur les «bandits trotskistes» dans un parti qui applique largement une juste politique de masse, un provocateur, s il veut faire son chemin et parvenir à un poste dirigeant, est bien obligé, lui aussi, d appliquer une politique juste. S il ne le fait pas, il reste en arrière et très rapidement il se brûle Aujourd hui, ceux qui proclament en mots la justesse de la politique du parti et qui, dans les faits, sont obligés de la réaliser, obtiennent même des succès dans la réalisation de cette politique. Ceux qui d une main réalisent cette politique et de l autre, quelquefois mais pas toujours, la sabotent, sont les ennemis les plus dangereux du parti et de la classe ouvrière, du peuple travailleur, de la cause du socialisme. Cette qualité, cette duplicité qui est la leur, ne les rend pas moins dangereux mais plus particulièrement malfaisants parce qu ils parviennent à se couvrir pendant des années et le parti réussit difficilement à les démasquer parce qu ils n assènent pas au parti les coups qu ils pourraient (ou voudraient) mais seulement ce qui est possible de lui infliger, sans se démasquer, car ils se gardant pour les moments décisifs dans des postes de confiance et de direction (6) Avec une position pareille, quel dirigeant peut échapper au soupçon d être un traître? L article signé «Le Secrétariat du parti» est une véhémente polémique. On appelle «théorie étrange et dangereuse», «théorie putride (citant Staline encore une fois) la théorie selon laquelle est un saboteur seulement celui qui sabote toujours le travail du parti. On souligne que Malinovski (malgré ce qu affirmait Lénine) a causé de terribles dommages au parti. On ajoute que dans le cas de Zanetta, on a manqué de vigilance et on conclut en mettant les camarades en garde contre «les omissions et les inexactitudes» du malheureux écrit de Dozza. L autre écrit, celui de Ruggero Grieco, qui était bourré d éloges sur Staline (7) est incriminé parce que, parlant du parti bolchevique, l auteur n a pas utilisé la formule «parti de Lénine et de Staline» mais seulement «parti de Lénine». Pourquoi, en somme, la fonction de Staline n apparaîtrait-elle pas en relief de façon opportune, pourquoi son nom ne serait-il pas associé à celui de Lénine comme il le faudrait? (Et «L Etat Ouvrier» publiera pour rectification, un article de Ernst Fischer (Ce communiste autrichien qui exprimait à Togliatti des doutes dont il a laissé témoignage juste au même moment) dans lequel la règle de l association est pleinement et abondamment respectée (8). Et nous n en sommes encore qu aux premiers temps où le groupe dirigeant s autocritique pour son insensibilité idéologique et s emploie à lire collectivement la «Pravda». Dans une réunion de l appareil dirigeant à Paris, on reprend le thème de la vigilance révolutionnaire quelques semaines plus tard, avec une vigueur nouvelle et même avec exaspération. C est Grieco lui-même qui affirme qu il est temps de lancer un cri d alarme, de «pousser jusqu au bout la lutte contre le bordiguisme et le trotskisme», qu il faut «flairer l ennemi». Et on parle d une nécessaire épuration. Des paroles virulentes dans ce sens sont prononcées par tous les intervenants, Alberganti, Spano, Bagnolati, Albo (Bianco). Un homme comme Celeste Nagerville affirme que la trahison a déjà miné le parti 174

polonais, allemand, yougoslave et rappelle que les jugements de Staline sur le trotskisme est valable pour tous les partis et insiste sur les dangers de l espionnage, de la provocation, du sabotage (9). Sur la base de son expérience italienne, Amendola également met en garde contre la tendance à la conciliation (10). Cela signifie-t-il que tous ces avertissements, toutes ces autocritiques sont absurdes? Que la provocation est un danger imaginaire? Les espions fascistes existent dans l appareil. Par exemple, à cette réunion, prend la parole, entre autre Albo (Eugenio Bianco) (11) qui est un agent de l OVRA et les agents fascistes et les informateurs ne manquent sûrement pas dans les rangs du parti en Italie. Autrement dit, le problème, posé avec cette obsession idéologique d inquisiteur ne se résout pas facilement mais se complique au contraire. On le verra surtout avec les événements de 1938 et le processus de crise de la direction qui se développe rapidement. Le premier fait de caractère international qui survient est le nouveau procès de Moscou qui renverse en mars 1938, le soi-disant «bloc des droites et des trotskistes» et voit monter sur le banc des accusés Boukharine, Rykov, l ancien chef de la police Yagoda, Rakovski, Rozengol, Krestinski et une quinzaine d autres, tous accusés d avoir, sur l indication des services d espionnage d Etats étrangers hostiles à l URSS, organisé un groupe de conspirateurs qui avait pour but des activités d espionnage en faveur de puissances étrangères, des actes de sabotage, de diversion et de terrorisme pour miner la puissance militaire de l URSS, démembrer le territoire soviétique en en détachant l Ukraine, la Biélorussie, les républiques d Asie Centrale, la Géorgie, l Arménie, l Azerbaïdjan, les régions maritimes d Extrême Orient au profit d Etats étrangers, enfin ils sont accusés de vouloir restaurer le capitalisme en Russie (12). Le procès se présente comme une amplification des précédents. On ne voit pas de différenciation politique du fait que les principaux accusés proviennent de l ancienne opposition de droite. On affirme simplement que les déviations de droite et les déviations de gauche coïncident sur une ligne qui est de pure trahison. Et on a le tableau atroce, granguignolesque d un ensemble d associations criminelles souligné par la présence, à côte d hommes comme l ex-chef de l Internationale (ce Boukharine que Lénine considérait comme «l enfant chéri du parti», l ancien président du Conseil des commissaires de peuple, Rykov, ou le révolutionnaire légendaire des Balkans, Rakovski, ancien ambassadeur à Paris, non seulement une série d anciens ministres, certains toujours en charge à l automne précédent comme Ivanov, Cernov ou Grinko, chef des coopératives, Sarangovitch, premier secrétaire de Biélorussie (qui faisait partie du Politburo de Lénine et qui s était séparé de Trotski en 1928, mais également accusés de crime abominables (la suppression de Gorki, de son fils Kuibyshev et d autres), de trois médecins connus comme Pletnev, Levin et Kasakov, ainsi que de dirigeants communistes uzbeks, Ikramov et Chodzaev, accusés de nationalisme bourgeois. Comme dans les procès précédents, c est Trotski et son fils Sedov (mort quelques jours plus tôt dans de mystérieuses circonstances (13)) qui sont les principaux accusés. Par rapport aux deux premiers procès, la figure de «monstres», «ennemis du peuple» est pour ainsi dire amplifiée. Boukharine est accusé, entre autre, d avoir voulu tuer Lénine en 1918, Rakovski d être un espion de l Intelligence service et puis des Japonais depuis les années 20, Yagoda d avoir dirigé les médecins dans la liquidation criminelle de personnalités politiques et culturelles et d avoir ourdi une série d attentats contre les chefs du parti (y compris Molotov). Pour certains anciens ministres, outre le sabotage à grande échelle de la production industrielle et agraire, il y a l accusation d être des hommes de la Gestapo (pour Grinko et Cernov) ou carrément de provenir le la police tsariste, l Okrana (pour Ivanov). Le commentaire le plus efficace, devant l abondance fracassante des accusations, c est indubitablement Trotski qui le fera de Mexico : 175

Dans cette action, il semble que les premiers ministres, généraux, maréchaux et ambassadeurs aient pris invariablement leurs ordres d une seule personne : non pas de leur leader officiel mais d un exilé. Il suffisait d un signe de Trotski pour transformes des vétérans de la révolution en agents de Hitler et du Mikado. Derrières les «instructions» de Trotski, transmises par l intermédiaire les principaux correspondants de la Tass, les dirigeants de l industrie et de l agriculture ou des transports, étaient en train de détruire les ressources productives de la nation et d abattre sa civilisation. Par ordre de «l ennemi du peuple» qui complotait à partir de la Norvège ou du Mexique, les cheminots sabotaient les convoie militaires d Extrême Orient et des médecins d une indiscutable honnêteté empoisonnaient leurs patients au Kremlin. Voilà le tableau stupéfiant que nous dépeint Vychinski. Mais ici surgit une difficulté. Dans un régime totalitaire, c est l appareil qui exerce la dictature. Si mes acolytes occupaient toutes les positions clés de l appareil, comment est-il possible que Staline soit au Kremlin et moi en exil (14)? Dans le procès de mars 1938, la chose la plus intéressante pour notre propos, c est l impression négative, l incrédulité mêlée d horreur et beaucoup plus répandue que dans les cas précédents, spécialement dans les milieux socialistes internationaux, français, italien. Il se peut que, comme le dit Conquest (15) que la machine des accusations des preuves aient été préparées avec moins d habileté. Même la confession de certains des principaux accusés est moins longue et ouverte que celles de Zinoviev et Kamenev, ou de Radek. Boukharine garde une dignité tragique quand il repoussant son rôle personnel dans toute activité criminelle spécifique mais en admettant une grande responsabilité criminelle générale. Il y a le dramatique incident de Krestinski qui nie, dans sa première déposition devant les juges, toute accusation et le jour suivant et qui, interrogé à nouveau par Vychinski, lui répond ainsi : KRESTINSKY : Hier, sous l influence d un sentiment vif mais momentané de fausse honte, réveillé en moi par l atmosphère du banc des accusés et par la pénible impression causée par la lecture publique de l acte d accusation, aggravé par mon état de santé, je ne pus dire la vérité, je ne pus pas dire que j étais coupable. Au lieu de dire «oui», je suis coupable, j ai répondu quasi mécaniquement. VICHINSKI : Mécaniquement? KRESTINSKI : Face à l opinion publique mondiale, je n avais pas la force d admettre que j avais mené pendant tous ce temps une lutte trotskiste. Je demande à la Cour de prendre note de cette affirmation : j admets être pleinement coupable de toutes les principales accusations avancées contre ma personne (16). Des accusations aussi nombreuses, non à caractère politico idéologique mais concernant des conspirations qui impliques des organes et des personnalités de l étranger (comme le dirigeant menchevik Dan, un des chefs de la IIe Internationale, se prêtent à des démentis convaincants (Alfred Rosmer qui airait, selon le chef d accusation rencontré Krestinski à Berlin en 1928, demandera en vain, à la France d être entendu au tribunal. Idem pour Dan qui aurait rencontré Cernov). On sent, en même temps, en 1938, que la crise des Fronts populaires, de l unité d action entre sociables et communistes, tandis qu elle provoque une réaction très violente chez les socialistes (et l aspect instrumental ne manque pas), ne peut pas ne pas exacerber le malaise chez certains courants (comme celui de la majorité du PSI) qui continuent à croire en la nécessité incontestable d une alliance ainsi qu en la fonction essentielle représentée par l URSS pour le groupement antifasciste international. Les commentaires de «Avanti!» sur «l invraisemblable procès de Moscou» reflètent exactement ce malaise (17). La position du PSI s exprime dans cette double affirmation. D en côté nous ne pouvons pas nous taire : «Le différend que l actuel procès de Moscou fait éclater entre les communistes et nous est très important. Il ne pose pas seulement un problème de conscience. Il pose un gros problème politique. Ce sang confirme la critique politique que nous faisons depuis 20 ans de la conception que les communistes ont de la dictature, de la liberté et de la démocratie» De l autre : nous croyons à la nécessité de l unité d action. «Nous demandons à tous les camarades de voir au-delà de ce qui peut nous diviser sur un problème déterminé, ce qui nous unit dans la lutte contre un ennemi commun, contre Mussolini.. On ne gagne pas la bataille pour la paix sans l unité de tous les antifascistes On ne peut pas faire face à l offensive hitlérienne en Europe Centrale et à l offensive japonaise 176

en Chine si le bloc des forces antifascistes n est pas consolidé. On ne gagne pas la guerre d Espagne si les liens de la discipline unitaire se relâchent (18)». Les jours du procès contre Boukharine coïncident avec l Anschluss. Le 12 mars, l armée allemande se déploie en Autriche et le jour même, un document signé par le PCI, le PSI et Justice et Liberté dénonce la responsabilité de Mussolini qui «en laissant Hitler cantonner ses troupes sur le Brenner a recréé une situation de vassalité dont l Italie s était libérée à travers un siècle de luttes et un énorme tribut de sang (19). L Italie, asservie à la politique d agression allemande : voilà le slogan que lance et fait circuler l antifascisme dans le pays, avec un important retentissement C est le thème de l indépendance nationale foulée aux pieds et qu il faut reconquérir avec la liberté que mettent principalement en avant les communistes en pour cela, ils s adressant également, avec un nouvel appel, aux masses catholiques, à un moment où le Vatican lui-même et la hiérarchie de l Eglise montrent leur crainte de voir se développer le nazisme et le racisme dont il est porteur. L appel communiste qu on essaie de répandre également en Italie, a un ton nouveau par rapport aux positions précédentes : on rappelle que la défaite commune de l immédiat après-guerre fut causée par cette lutte fratricide «entre les paysans rouges et les blancs», que le fascisme «a jeté dans l illégalité votre grand parti né au lendemain de la guerre sous le noble mot d ordre de Libertas» et fait maintenant de l Italie un simple vassal du pangermanisme hitlérien, paganisant et immoral, condamné de la manière la plus claire par le Pape Pie XI (20)». Contre le fascisme destructeur de la liberté, vecteur de guerre et de misère, il faut, conclut l appel, être unis. Mais le PCI fait de «matérialistes convaincus» n a rien contre la religion. Le terrain de l unité est celui de la lutte pour la démocratie, pour la réalisation de la paix. La nouveauté du ton communiste est perçue par le Vatican. Et il y a un symptôme indubitable, un épisode inconnu jusqu ici. En août 1939 a lieu une rencontre «acceptée si non réellement sollicitée» par un éminent prélat, très proche de Pie XI, avec les représentants du PCI, en Suisse, dans un monastère du district de Zug. Il s agit de Monseigneur Mariano Rampolla, neveu du cardinal connu du même nom, professeur à l Athénée pontificale de Latran qui reçoit Emilio Sereni et Ambrogio Donini et se montre intéressé par les positions communistes qui pourraient suggérer de nouvelles perspectives à la lutte unitaire contre le fascisme (21). Les événements qui ont suivi, de la mort de Pie XI à l aggravation de la tension internationale ne permettront pas la poursuite immédiate du dialogue. Mais la rencontre est tout de même intéressante. Au printemps 1938, le Centre externe du PCI envoie une série de directives à ses organisations dans lesquelles il suggère de prendre concat avec tous les milieux susceptibles de s opposer au fascisme, d essayer de créer un mouvement d opinion fondé sur la base de l appel à l esprit national. On y suggère les slogans suivants : «Bâton allemand, tu ne domptera pas l Italie», «Hitler à Vienne constitue une menace pour Trento et Trieste qui nous coûte 600 000 morts» etc Les recommandations du secrétariat contiennent en outre un avertissement qui sera considéré quelques mois plus tard comme une grave erreur : «Combattre énergiquement tous ceux qui par des paroles extrémistes s opposent à l utilisation des sentiments patriotiques à des fins de lutte contre l Axe Rome Berlin. Une telle utilisation permet aujourd hui de mobiliser de larges couches de population contre Mussolini et favorise le développement de la lutte politique ouverte dans le pays. S opposer à cette utilisation signifie se faire complice du fascisme, trahir les intérêts du peuple (22)». Les socialistes et Justice et Liberté sont sur la même ligne. Mais parallèlement à cette confluence, la polémique se poursuit sur les procès de Moscou. Le PCI répond aux objections des socialistes dans un numéro de «L Etat Ouvrier» qui paraît après la fin du 3 e procès de Moscou (et qui a vu la condamnation à mort de 18 inculpés sur 21, parmi lesquels Boukharine et tous les principaux dirigeants. Ruggero Grieco et Giuseppe Berti s engagent dans la 177

polémique. L argument de Grieco (23) est celui des représailles, tout à fait injustifiées vis-à-vis de la sociale démocratie qui n a rien fait de concret dans la lutte antifasciste et pour barrer la route à la guerre. Au contraire, avoir liquidé cette autre bande d espions et d agents fascistes en Russie, affirme Grieco, est une victoire de l antifascisme, de la démocratie, de la paix. Pour Berti, le discours est le même : L Union Soviétique ne s effondrera pas, la révolution prolétarienne ne sera pas renversée, elle aura raison de l encerclement capitaliste. La cause du socialisme et de la démocratie vaincra et elle vaincra également parce que l Union Soviétique ne permet pas à l ennemi de trouver un repaire sur son territoire et le Parti communiste détruit les agents que le fascisme réussit à introduire ou à recruter dans ses rangs. Le «Nouvel Avanti!» réclame l élimination des causes. Nous aussi nous sommes pour l élimination des causes, nous aussi nous voudrions que cette déplaisante réalité, la présence du fascisme et du capitalisme qui encerclent l URSS n existent plus. Mais cette déplaisante réalité existe et la seule manière de la briser, de la détruire pour la transformer en lointain souvenir d un ténébreux passé est d unir les forces du prolétariat, les forces des masses populaires dans tous les pays contre le fascisme et contre ses agents trotskistes et boukhariniens (24). Le «ténébreux passé» est malheureusement un présent et les communistes italiens le ressentent avec angoisse. Précisément à la fin de 1937, la répression stalinienne n est faite massive également à l égard de l émigration politique italienne constituée de fonctionnaires, autant que d ouvriers et de syndicalistes qui travaillent en URSS, communistes, socialistes, anarchistes, sans parti, travailleurs persécutés par le fascisme qui ont trouvé un refuge, une occupation et souvent une famille en Union Soviétique. Combien sont-ils? Jusqu en 1936, ils auraient été un peu plus de 250. Après le nombre diminue à cause du fait que beaucoup s enrôlent dans les Brigades Internationales en Espagne et que d autres sont transférés ailleurs par les dirigeants du PCI. Les listes précises des victimes italiennes de la répression n ont pas encore été portées à la connaissance. En 1940, la police fasciste donne une liste d environ 70 «compatriotes arrêtés en Russie (25)». En 1942, un calcul non officiel de source soviétique donne le chiffre de 104 personnes, tombées ou dispersées qui auraient été, semble-t-il toutes «réhabilitées» après les révisions menées par les victimes du stalinisme. La grande majorité a succombé ou disparu en déportation (beaucoup se sont trouvées dans le cercle polaire), brisée par la maladie, les punitions, les difficultés. Il y a peu de survivants. Il y a souvent eu la chaîne tragique des soupçons, des délations, des rancoeurs, des divisions intestines qui ont entraîné avec elle, après les premiers touchés, trotskistes, bordiguistes, anarchistes, également les plus orthodoxes, les plus zélés dans la chasse aux «ennemis du peuple» qui se nichent parmi les fonctionnaires des appareils internationaux ou parmi les ouvriers qui travaillent à Moscou ou à Gorky ou à Charkov dans une usine métallurgique. Il n y a en fait aucun doute, même si bien des pages restent obscures (qui sait pour combien de temps encore) que l action persécutrice du NKVD était alimentée par des dénonciations et des différends personnels qui venaient du passé. De valeureux dirigeants comme Francesco Misiano (26) (qui avait été le symbole de la subversion italienne dans l immédiat après-guerre, parmi les fondateurs du PCI, depuis de longues années dirigeant du Secours Rouge international, et qui s est éteint de maladie dans un hôpital de Moscou) ou comme Ottavio Pastore (ancien directeur de «L Unité» qui travaille dans des organisations internationales et qui se transfère en France) ont beaucoup soufferts de cette atmosphère. Nous avons déjà dit que, par une suite de circonstances, aucun dirigeant italien de premier plan n est incriminé. Néanmoins on voit tomber quelques excellents cadres du parti. Une victime de la répression est, par exemple, Giuseppe Rimola, un ouvrier mécanicien de Novara, anciennement condamné à 3 ans de prison par le Tribunal spécial fasciste et qui travaille comme représentant de la FGCI dans le KIM. Rimola (Micca), qui a épousé la fille d Arturo Labriola, Ornella, est arrêté à l hôtel Lux au début de 1938, et meurt en prison (où il entre déjà gravement malade) à Moscou. Un autre est un valeureux ouvrier originaire de 178

Ferrare, transféré par la suite à la Fiat de Turin, Lino Manservigi (27), qui travaille dans une usine à Moscou. Il est arrêté par la police en décembre 1937 et mourra en déportation (comme son fils, de nationalité soviétique qui s éteint, lui aussi dans un camp de Sibérie). Des cas tout aussi tragiques sont ceux de Edmondo Peluso, ancien journaliste du parti qui, arrêté en 1936 (Peluso travaille à l Institut Marx Engels) disparaîtra sans laisse de trace), le cas de Natale Premoli, un mécanicien milanais, condamné par contumace par le Tribunal spécial (sa femme, Anita Pusterla, fut la seule femme communiste condamnée au cours du grand procès de Gramsci, Scoccimarro et Terracini en 1928). Premoli qui est employé dans l usine de roulements à bille Kaganovitch de Moscou, est arrêté et, condamné aux travaux forcés. Il meurt du typhus. Vincenzo Baccalà, de Lanciano, qui a été secrétaire de la fédération romaine du PCI, arrêté en 1936 à Moscou, s éteint au début de 1937. On pourrait allonger la liste, bien que souvent les détails de chaque événement soient obscurs. Voici un autre cas. Ugo Citterio, un ouvrier milanais, aura un destin plus cruel encore : Après avoir combattu en Espagne dans les Brigades Internationales, il retourne là où il s était établi, s étant marié avec une Russe, et il est arrêté, envoyé en Sibérie où il meurt. Aldo Gorelli, un technicien de Novara qui a travaillé à Moscou dans une entreprise cénématographique est arrêté et déporté dans les mines d or de Kolyma où il trouve la mort. Giuseppe Guerra, menuisier de Schio, d abord émigré en France puis en URSS, est arrêté lui aussi, et déporté, laissant une femme et deux enfants en URSS. Il en va de même pour Luigi Fattori de Udine, l ouvrier Vattovaz de Capodistria, Rodolfo Bernetich, de Marasego, Luciano Visentin, le cheminot toscan Adolfo Colli, le syndicaliste Bruno Rossi de Mantoue, Germano Romanutti, un maçon d Udine, le géodésiste Renato Cerquetti, Nicolo Martini de Pordenone, Ezio Marchioni, un vieux menuisier socialiste, l Emilien Oreste Gazzotti, le Dalmate Giuseppe Pirz arrêté avec ses quatre fils et sa fille à Odessa. A côté de cette liste partielle, il faut considérer le cas d autres travailleurs, sans parti ou anarchistes, ou «bordiguiste» tombés parmi les premiers avec les répressions. Il en est ainsi de Luigi Caligaris, dénoncé comme trotskiste, qui est de Trieste, expulsé du PCI à Moscou, déjà arrêté après l assassinat de Kirov et dont on n a plus de nouvelles à partir de là. Il en est de même pour Arnaldo Silvo, un Romain, ancien lieutenant d infanterie de la première guerre mondiale qui est devenu officier supérieur dans l Armée rouge. Il est arrêté sur l accusation de haute trahison. L anarchiste Otello Gaggi, toscan, est condamné à 3 ans de travaux forcés et meurt en Sibérie. Emilio Guarnaschelli, de Turin, sans parti, arrivé en URSS en 1933, travaille comme mécanicien jusqu à son arrestation comme «espion fasciste» et transféré dans les prisons de Arcangelo où il meurt sans doute de maladie en 1939 (28). Dans l ensemble, l émigration italienne en URSS a été durement frappée comme toutes les autres. Il suffira de se référer à l image qu un «étranger donne de cette période (la propagande le dépeint en général comme saboteur potentiel, espion se fondant sur les comptes rendus des grands procès et des confessions romanesques des inculpés) parce qu il nous rend compte de l extrême danger que couraient à cette époque les ouvriers d autres pays en URSS. Et même, à cause de la mentalité qui s est créée parmi les jeunes inquisiteurs du NKVD (une mentalité qui n a plus rien à voir avec la Tcheka de Lénine), avoir été subversif dans son pays n est pas une cause de mérite mais de suspicion. Paolo Robotti en témoigne avec éloquence dans ses mémoires, bien qu il soit plus enclin à l exaltation qu à la critique de la période stalinienne. Robotti raconte qu un officier très jeune l interroge sur ses crimes présumés. Son ignorance des choses internationales était véritablement surprenante. Il insistait particulièrement sur l accusation de terrorisme et il trouvait la «preuve» dans le fait que j avais organisé des actes de représailles contre des fascistes -C est vrai ou pas? Hurlait-il. -Oui c est vrai et je m en vante! -Alors, tu vois que tu es un terroriste! (29) 179

Robotti est le dirigeant du Club des émigrés, ouvrier spécialisé dans une usine liée à la production de guerre, beau frère de Togliatti (ayant épousé une soeur de Anita Montagnana). Il est cependant arrêté par surprise le 9 mars 1938 mais il est libéré le 4 septembre 1939. Après être allé à la Taganga et à la Lubjanka, et soumis à de lourds interrogatoires, allant des coups à la «méthode persuasive» qui constituait à l obliger à rester debout jusqu à 48 heures consécutives, «à la limite de l hallucination». D après les écrits laissés par Robotti, les inquisiteurs voulaient qu il avoue «son action contre révolutionnaire» que les dirigeants de son parti lui avaient assignées. Est-il un otage ou un pion pour incriminer d autres communistes italiens «les dirigeants jusqu au plus haut niveau»? C est ce que l on peut aisément supposer d après son livre (30) très surveillé. Il ne doit la vie qu au fait d avoir résisté à la torture en maintenant constamment la négation obstinée malgré son mauvais état de santé aggravé par les traitement reçus, jusqu à ce que la vague de terrer s éloigne après le XVIIIe Congrès de PCUS en 1939. Notes du chapitre 12 180 1. Il s agit de deux articles non signés sous le titre Vigilance révolutionnaire dans «L Etat Ouvrier», a. XI, nn. 11 et 14, 1 er novembre et 15 décembre 1937, pp. 606-10 et pp. 682-86. On apprend que les deux articles sont de Dozza par une discussion qui a lieu au Secrétariat du PCI, le 7 janvier 1938 (APC, 1494, A/1-2.) 2. Le cas Zanetta est le suivant : Il s agit d un soi-disant marin, déserteur du croiseur Trento qui arrive à Paris en 1935 et se met en contact avec les dirigeants de la FGCI pour prendre la parole au Congrès de Bruxelles contre la guerre en Abyssinie. Mais une fois qu on s est mis d accord, Zanetta disparaît pour reparaître quelque temps plus tard auprès de Carlo Rosselli. L étrange marin raconte à ce dernier qu un agent fasciste lui a proposé de l assassiner, lui, Rosselli. Lui, au contraire, se met à la disposition de Justice et Liberté pour travailler dans l antifascisme. C est Di Vittorio, averti par Rosselli qui démonta le château de cartes du provocateur au cours d un véritable interrogatoire mené avec Rosselli. A cette occasion, Zanetta avait également ajouté que l idée de parler au congrès de Bruxelles avait été ensuite rejetée par ceux qui l envoyaient de Rome (par l intermédiaire du Consul italien à Paris) pour une raison que Dozza résume ainsi : «Le mal politique que nous ferait la participation d un marin déserteur de notre flotte, expliquait le ministre de l Intérieur fasciste, à un congrès qui aurait une répercussion internationale ne compenserait pas la possibilité d une provocation. L épisode servira justement l auteur de l article pour accréditer sa thèse sur la «juste politique de masse» et pour se rallier à l expérience du cas Malinovski. 3. Voici comment Lénine décrit le cas Malinovski : «Malinovski a dénoncé des dizaines et des dizaines de camarades parmi les meilleurs et les plus fidèles, leur faisant perdre la vie,, hâtant la mort de nombreux camarades en prison. Si celui-ci n a pas provoqué de dommages encore plus graves, c est parce que chez nous, la combinaison du travail et du travail illégal était bien organisée. Pour s attirer notre confiance, en tant que membre du Comité central du parti, député à la Douma, Malinovski a dû nous aider à publier des quotidiens légaux, même sous le tsarisme et servait la lutte contre l opportunisme des mencheviks et propageait les principes du bolchevisme sous une forme opportunément voilés. Tandis que d une main il envoyait en prison et à la mort des dizaines et des dizaines de bolcheviks parmi les meilleurs, de l autre, au moyen de la presse légale, il faisait des dizaines et des dizaines de nouveaux bolcheviks» (de L Extrémiste, avril 1920), dans LENINE, Œuvres XXXI, p. 36. 4. Il résulte du procès verbal ce qui suit : après les critiques rapportées par Negarville, on apprend que Jacopo Berti a proposé un «article de réponse». Comme Negarville conseille d atténuer çà et là la dureté de la réponse, Grieco dit : «L article de Jacopo doit être publié». Mais il n est pas d accord pour en supprimer des passages. Pour son origine, il doit être publié intégralement, une suppression quelconque pouvait être interprétée comme une résistance (APC, 1494, A/1-4, réunion du 2 janvier 1938) En conclusion de la réunion du secrétariat, un document est approuvé dans lequel on répète que l on reconnaît les erreurs contenues dans l article de Dozza et celles définies comme «graves» de l article de Grieco, qui fait son autocritique pour le manque de vigilance révolutionnaire démontrée et décide a) de publier dans «L Etat Ouvrier» l article critique rédigé

181 par le camarade Jacopo, avec la signature du secrétariat pour signifier le complet accord avec le contenu de l article. B) de réorganiser le travail de la direction du parti de manière à corriger les déviations dont souffrent tous les camarades dirigeants et de leur donner la possibilité d étudier les problèmes généraux, nationaux et internationaux et d élever le niveau idéologique. C) d organiser la lecture collective et individuelle de la «Pravda» dans toutes les sessions de travail du CC». (APC, 1494, a/6) 5. Sur la vigilance révolutionnaire dans «L Etat Ouvrier», a. XII, n. I, 15 janvier 1938, p. 2. L article est signe exceptionnellement «le secrétariat du PCI». 6. Ibid., pp. 2-3. 7. Grieco écrivait entre autre : «Lénine et Staline se sont formés comme chefs à l école du marxisme militant, dans l étude de la théorie et dans la lutte de dizaines d années contre toutes les mystifications, dans la lutte quotidienne parmi les masses» Et après avoir énuméré les qualités des chefs prolétariens (esprit de parti, modestie, confiance dans les masses, lien entre théorie et pratique), l article continue : «Chez Lénine et Staline, ces qualités se retrouvent exprimées à un niveau qui correspond à leur stature gigantesque. Ce sont les points communs entre les deux colosses, théoriciens et hommes d action». Il ne manque pas, enfin, d affirmer que le drapeau de Lénine est passé dans les mains de Staline qui a enrichi le marxisme léninisme avec la grande expérience de l édification du socialisme». Cfr. RUGGERO GRIECO, Les deux chefs, dans «L Etat Ouvrier», a. XI, n. II, 1 er novembre 1937, pp. 557-58. 8. Parlant de Lénine, Fischer définit Staline comme son disciple, son pair». et affirme que le seul qui n abandonna jamais Lénine fut justement Staline, que le parti fut construit par eux deux. «Nous savons que chez des hommes comme Lénine et Staline s incarne la volonté la plus profonde des masses, la plus robuste force du peuple, l épée et la flamme de l idée». Cfr. ERNST FISCHER, Lénine, flamme du prolétariat, dans «L Etat Ouvrier», a. XII, n. 2, 1 er février 1938, p. 325. 9. Du procès verbal d une réunion qui a lieu du 29 janvier au 4 février 1938, (APC, 1494, A, 53/7-8. 10. «Les résidus bordiguistes, affirme Amendola, sont très forts dans le parti. Dans certaines organisations vivent encore ensemble, comme membres du parti des camarades qui se réclament de Bordiga ou de Tasca. Cette vie en commun crée naturellement une atmosphère de conciliation qui n oppose pratiquement aucun obstacle à la présence de l ennemi dans nos rangs, à son agilité tactique et parfois à son renforcement L effort pour s améliorer qui commence au Centre doit être porté à la base. A Ponza, par exemple, nous avons vu (des extraits du discours de Staline) des changements de caractère du trotskisme mais nous n avons pas ressenti la nécessité de changer les méthodes de vigilance révolutionnaire. Dans le même temps, nous pouvions observer comment les trotskistes en relégation tiraient l enseignement pour une forme nouvelle de leur action contre le parti, justement de la lecture de comptes rendus des procès contre les traîtres en URSS». (APC, 1494, A, 53/7-8). 11. Bianco affirme à la réunion de l appareil citée, que le problème de la vigilance est très grave. Le procès verbal ajoute qu il «cite certains exemples de manque de vigilance révolutionnaire dans l Union populaire» (APC, 1494, A/1-11). Albo est l administrateur de la «Voix des Italiens». 12. De l acte d accusation lu à la première audience du procès, le 2 mars 1938. Le texte dans «Correspondance Internationale», a. XVII, n. 12, 9 mars 1938, p. 238. 13. Le fils de Trotski, Léon Sedov, meurt à Paris à 32 ans, dans une clinique, le 16 février 1938 à la suite de complications post-opératoires. Il n existe aucune preuve qu il ait été victime d un empoisonnement mais certains indices, d après Deutscher, avalisent cette hypothèse. Cfr. Le prophète exilé cit., pp. 493-510. 14. Ibid., pp. 520-21. 15. La grande terreur cit., p. 514. 16. Ibid., p. 528. 17. Pourquoi ces hommes, ces révolutionnaires, se demande le journal socialiste, seraient-ils tombés aussi bas? Pourquoi la peste de la conspiration contamine-t-elle l appareil politique de l Union Soviétique? Parce que, répondons-nous, il manque aux luttes, une fraction, une échappatoire, de la discussion politique, de la lutte ouverte sous le contrôle du peuple. (Le film du procès de Moscou dans «Le Nouvel Avanti!», 12 mars 1938. 18. Les procès nous divisent, la lutte antifasciste nous unit, dans «Le Nouvel Avanti!», 12 mars 1938. 19. Une déclaration de l antifascisme italien, dans «L Etat Ouvrier», a. XII, n. 5-6, 1 er avril 1938, p. 83. 20. Lettre ouverte aux catholiques italiens, signé «le Comité central du Parti communiste d Italie», dans «L Etat Ouvrier», a. XII, n. 10, 1 er juin 1938.

182 21. De la voix «Démocratie Chrétienne» rédigé par Ambrogio Donini pour le IIe volume de l Encyclopédie de l antifascisme et de la Résistance en cours de publication. Dinini rappelle aussi que Monseigneur Rampolla gardait dans son bureau la collection de «L Etat Ouvrier» et qu il garde de lui «un souvenir ému entre autre de Giorgio La Pira qui était au courant du dialogue de 1938 et avec qui Primo Mozzolari, Giuseppe Dossetti, Gerardo Bruni et quelques jeunes Romains et Turinois eurent des rapports qui donnèrent naissance au groupe des «catholiques communistes». 22. D une lettre circulaire du secrétariat du PCI datée de mars 1938, APC, 1498/7. 23. RUGGERO GRIECO, Une victoire de la démocratie, dans «L Etat Ouvrier», a. XII, n. 5-6, 1 er avril 1938, pp. 84-87. 24. GIUSEPPE BERTI, Le Nouvel Avanti! à la recherche des causes, dans «L Etat Ouvrier», a. XII, n. 5-6, 1 er avril 1938, p. 91. 25. Il s agit d une liste transmise aux Archives par la direction de la division de la police sur indication du ministre des Affaires Etrangères italien, le 4 février 1940 pour que soient, en cas de besoin, mis à jour des faits qui concernent des «subversifs» presque tous répertoriés dans le Casier politique central (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A, g. e r., 1920-45 (1940). K, I, b. 49. fasc. «arrestation de compatriotes en Russie». 26. Sur Misiano, cfr. Le souvenir qu en retrace in mortem, Giuseppe Berti. Dans «Le Cri du Peuple» du 27 avril 1937. 27. Lino Manservigi a participé à toutes les grandes luttes du prolétariat de Turin au cours de la première guerre mondiale et durant l occupation des usines en septembre 1920. Il émigra justement pour échapper à l arrestation étant, incriminé pour défense armée des usines occupées. A Moscou, il travaille dans un atelier automobile AMO. Cfr. PAOLO ROBOTTI, L Epreuve cit., pp. 146-49 28. Outre les sources citées, ces informations sont tirées de témoignages personnels donnés à l auteur du présent volume. On s est également servi des résultats qui nous ont paru fiables de l enquête menée par Franco Serra et publiés dans «Semaine Incom» des 12, 19, 26 novembre 1961 et des notes données par RENATO MIELI, Op. cit., pp. 90-97. et dans GUELFO ZACCARIA, 200 communistes italiens parmi les victimes du stalinisme, Milan 1964. Par manque d informations complètes de source officielle, il est tout de même très difficile d éviter les inexactitudes et de donner un tableau adéquat du phénomène. 29. PAOLO ROBOTTI, L Epreuve cit., p. 202. 30. Ibid.,p. 199.

Chapitre 13 La dissolution du Comité central du PCI La véritable crise (1) de la direction politique du PCI qui mûrissait depuis 1937, éclate au cours de l été 1938. En mars a lieu une session du Comité central qui reflète déjà les différends et surtout un pessimisme que l on ne ressentait pas au cours des sessions précédentes. Il n y a que 21 participants parmi lesquels Vignocchi qui vient d Italie, à peine sorti de prison en 1936 (2). Les absents sont nombreux parce qu ils se trouvent pour le moment en Espagne ou en URSS (Togliatti, Longo, Gennari, Amoretti). C est Grieco qui fait le rapport centré sur la situation nationale et internationale et sur l action des communistes. Le rapporteur soutient que l Anschluss marque la soumission de Mussolini à Hitler et que, dans le pays, les réactions négatives sont nombreuses parmi les ouvriers, les intellectuels, les jeunes (et c est vrai, comme nous aurons l occasion de le voir). «Dans cette situation, notre devoir est d exalter le sentiment national gravement offensé par la politique de Mussolini. La classe ouvrière doit être à l avant-garde dans la défense des intérêts vraiment nationaux» Il s agit de travailler dans le milieu antifasciste, parmi les catholiques, dans les oppositions fascistes en trouvant un point commun de rencontre. Le monde catholique dont la presse est en train de mener une polémique contre la politique hitlérienne, est particulièrement important. Est-ce que le parti a, en Italie, des hommes, des forces, des cadres pour promouvoir cette politique de dialogue et d agitation? La réponse de Grieco est NON. «Nous n avons pas encore vraiment de parti dans le pays». Mauvais travail, aucune division entre travail légal et illégal, orientation souvent sectaire de vieux camarades, des contacts trop rares avec le Centre. Et ici intervient le thème de la vigilance : Grieco dénonce (mais le procès-verbal est laconique sur ce point) des symptômes préoccupants de laxisme. «Le fascisme prépare des coups encore plus durs. Il y a la guerre. Chacun de nous doit faire son devoir et devenir tchékiste, comme disait Lénine. Chacun de nous doit aider le parti à se défendre. Dénoncer les bordighistes, trotskistes comme agents de l ennemi (3)». La discussion reprend de nombreux thèmes du rapport en accentuant le mécontentement, l autocritique, les récriminations concernant en particulier le travail d organisation de Dozza qui reconnaît la justesse de ces remarques.(4), un travail qui a pourtant donné certains résultats excellents quant aux nouveaux contacts pris dans le pays. A part Berti, personne de semble contester la ligne de mise en valeur de l élément national. Negarville insiste sur l opposition qui est en train de naître parmi ceux qui considèrent Hitler comme un traître à l Axe Rome-Berlin. Parodi conseille de ne pas parler de république «parce que parmi les mécontents, il y a aussi des monarchistes». Bibolotti dit que le fascisme est «l anti-nation». Sereni observe : «Aujourd hui, nous pouvons faire un pas en avant dans le sens de l opposition à l Axe Rome-Berlin, et dans le sens d une union du peuple italien». Montagnana est du même avis mais consacre une bonne partie de son intervention aux problèmes suscités par les procès de Moscou : Il faut faire un effort pour expliquer aux camarades et aux ouvriers italiens le caractère et la signification des procès. Il ne faut pas se donner l illusion que tout est clair, surtout en Italie. C est la première révolution qui poursuit son chemin sans interruption depuis 20 ans. La terreur jacobine a duré peu de temps parce que... il y a eu Thermidor. Si Tallien n avait pas coupé la tête à Robespierre, Robespierre aurait coupé celle de Tallien. En URSS, les thermidoriens n ont pas gagné. Ils paient pour leurs délits. Une révolution est l événement le plus grand dans l histoire des peuples. On transforme un pays jusque dans ses couches les plus 183

profondes, on frappe des intérêts, des traditions, des préjugés pour donner naissance à un ordre nouveau. Elle doit être menée par des homes à la main de fer, au cœur d acier, liés dans leur chair et dans leur sang avec la classe qui lutte pour sa libération. La révolution soviétique surmonte toutes les difficultés, poursuit son chemin avec sûreté parce qu elle a avancé et avance sous la direction de Lénine et de Staline (5). C est le discours classique que font les communistes en ce moment, même si la motivation historique de Montagnana n apparaît dans aucune justification officielle. Le véritable débat politique s enflamme avec l intervention de Berti qui présente les critiques les plus nettes et une position qui diverge considérablement avec celle du rapporteur. D un côté, Berti souligne le sentiment de fatigue, de pessimisme de nombreux intervenants et souligne la grave séparation des dirigeants avec la vie du pays (comme l a dit également avec chaleur Vignocchi). «Il ne doit plus jamais y avoir de Comité central comme celui-ci». Et d un autre côté, il n est absolument pas convaincu de l efficacité de l appel au sentiment national. Le tableau que donne Berti du problème et des affaires internationales est plus sombre (et plus réaliste) que celui du rapport, et tient pour certain, par exemple, l éclatement de la deuxième guerre mondiale : Nous vivons dans une situation de guerre, à la fois à cause de celle qui est en cours et celle qui éclatera d ici peu. Il faut se rappeler les enseignements de Lénine sur l existence de l URSS à côté d Etats impérialistes qui n est concevable que pour une courte période. En fin de compte ce sera l un ou l autre qui l emportera. Désormais tous les nœuds sont sous le peigne. N importe quel événement peut déclencher un affrontement terrible d où l un ou l autre sortira vainqueur. Qui gagnera? L histoire nous dit qu en fin de compte, ce sera nous... Nous allons vers de grandes tempêtes et notre bateau prend l eau. Je partage l appréciation des camarades sur les événements d Autriche mais il ne faut pas se faire d illusions sur les masses fascistes. J ai des doutes sur certains thèmes de propagande. Nous devons insister sur le fait que, dans une guerre, le fascisme sera battu par ses adversaires les plus forts. Il faut montrer cela sur la base d éléments concrets de caractère économique, financier, militaire. Il faut dire que le fascisme peut avoir un succès initial, mais qu il ne pourra pas mener à terme une guerre victorieuse. Il faut dire que le fascisme mènera l Italie à la catastrophe parce qu elle sera vaincue dans la guerre (6). En gros, Berti déplace l axe du rapport de Grieco et non seulement il met l accent sur le jugement pessimiste sur la capacité actuelle du parti de peser sur la situation, mais nie également qu en Italie la situation soit ouverte à des distinctions, les discordances réclamant une guerre totale contre le fascisme italien et contre le fascisme allemand (un thème qui revient dans les hypothèses soviétiques depuis la naissance de l URSS). Dans ses conclusions Grieco admet «qu il y a des symptômes de crise d autorité au Centre». Il répète cependant la ligne du rapport. En avril, Moscou demande qu une délégation du PCI participe à une discussion auprès du Komintern. Grieco et Dozza partent (à la demande explicite de ce dernier) et Ciufoli, Negarville, Gennari, Amadesi et Amoretti les accompagnent (7). Ceux-ci, dont certains travaillent déjà à Moscou, ne participent pas à toutes les réunions qui ont lieu entre la délégation italienne et Manuilski. Nous pouvons retrouver le sens des discussions dans les «dures critiques» que Manuilski adresse au PCI, dans les procès verbaux qui sont extrêmement concis, et dans les réunions ultérieures du PCI qui se tiennent en août, à Paris et d une autre qui se tiendra avec Togliatti, en septembre, ainsi que grâce à quelques autres documents. Il en ressort un ensemble d accusations (et d auto-accusations) qui contiennent à la fois des soupçons de nature conspiratrice (en d autres termes, on insinue à Moscou que dans le PCI la provocation et le sabotage ont pénétré dans le travail clandestin «à tous les niveaux») et des remarques politiques sur deux points importants : la ligne adoptée pour susciter un Front populaire en Italie et l attitude prise envers le fascisme italien et l impérialisme de Mussolini. Cette fois, dira Ciufoli à son retour, les critiques ont été d une gravité sans précédant. Pour la première fois on a dit des choses graves contre la direction du Parti (8). 184

En attendant, en ce qui concerne les dirigeants du parti italien, on se trouve face à une étrange situation. A Moscou, on, décide pratiquement de dissoudre le Comité central et de maintenir un soi-disant «centre idéologique» ou «de réorganisation», extrêmement restreint qui, ayant entendu le Komintern, s occupera lui-même de former un nouveau Comité central, très réduit, de 8 personnes pour préparer, dans une perspective assez proche, une conférence du parti (qui n aura lieu qu en août 1939). En avril, Giuseppe Berti devient le responsable de la section cadres et de l organisation. Au cours des derniers mois, pendant toute la période passée à Moscou, il a été mis au courant des critiques de plus en plus dures adressées au Centre dirigé par Grieco. Manuilski n a pas caché à Berti sa méfiance générale envers le PCI et Dimitrov lui-même aurait recommandé d accentuer la lutte contre le trotskisme (9). La tentative de mettre de l ordre dans la mauvaise situation interne et de corriger les déviations politiques qui avaient été énumérées à l EKKI, est confiée à Berti à son retour à Paris. Le groupe dirigeant est complètement disqualifié aux yeux de l implacable et traditionnel (10) accusateur des communistes italiens qu est Manuilski et de manière générale, aux yeux de l Internationale. Berti se met au travail (et nous verrons le résultat de ses enquêtes). Depuis des mois, il n y a plus signe de contact entre le Centre et la base en Italie (ralentis par l état d urgence dans lequel se trouve tout l appareil) (11). Grieco reste à Moscou jusque fin juillet et Dozza jusqu en septembre. Il y aura, de la part de certains dirigeants, une contestation sur la manière dont Grieco et Dozza ont présenté à Moscou, la situation du parti. Ils sont fortement critiqués dans un document d août 1938 pour certaines omissions graves. C est par ce document que nous apprenons 1) Dozza a été officiellement démis de son travail d organisation et des cadres 2) que, ayant entendu l avis de Togliatti, on décide de construire provisoirement, jusqu à ce qu une consultation du parti soit possible, et pour préparer cette consultation, un centre de réorganisation composé de Grieco, Di Vittorio, Rosaio et de demander à la conférence, avec la participation directe d Ercoli (Togliatti) de choisir les membres des organes dirigeants et leurs attributions (12). Le texte montre la gravité de la crise et les dimensions exceptionnelles de la situation qui s est créée. On discerne facilement de nombreux détails, comme le nom de tous les dirigeants qui doivent former le «centre restreint», que dans certains cas, on appelle également Comité central. En pratique le Secrétariat continue à fonctionner, souvent «élargi», dans lequel d une fois à l autre sont présents, avec les dirigeants cités, Montagnana, Ciufoli, Bibolotti, Massini, Novella et Negarville. Le rétrécissement drastique de l articulation du débat politique au Centre du parti n est pas sujet au côté aléatoire et visqueux de la situation mais vient directement de décisions prises soudainement. Cela contraste avec l existence d un centre dirigeant plus nombreux et qualifié qui a afflué de l extérieur au cours de ces dernières années (faisant souvent la navette entre Paris et le front espagnol) et qui a créé des sections du Comité central, bien qu ils ne montrent pas d oppositions sur la ligne, consistaient en séances de réflexion et d information sur l Italie, sur des questions ouvertes sur les nouvelles mesures à adopter pour la mise au point de fronts populaires. La fermeture, la suspicion, l enquête sont sans doute le reflet de l atmosphère qui domine au cours de cette période dans l Internationale et sur laquelle nous nous sommes largement étendus. Dans les procès verbaux on voit que la tension explose, par exemple dans une réunion du Secrétariat, le 10 août, à propos du «cas Montagnana». Celui-ci demande une explication sur le fait qu il ne fait pas partie du «nouveau CC». Grieco s en tient à déplorer son «amnésie», son oubli. Mais Montagnana n a pas du tout l air convaincu et il n est pas le seul (13). On trouve dans la réponse de Grieco d autres détails sur la composition du groupe dirigeant décidée par Moscou : 185

GARLANDI a déclaré à Roncoli que sa position n était en rien brouillée par celle d un de ses pareils. L opinion des camarades de l Internationale est juste. Dans la petite commission, deux courants s étaient manifestés sur l inclusion ou non de certains membres dans le nouveau CC. Il rappelle qu avec les membres de l actuel Centre idéologique, on avait fini par garder 4 autres, c est à dire G., N, Er., M. Mais quand Battista est venu, il a assuré que le nom de Roncoli n était pas inclus. Toutefois un doute a subsisté (14). Le «pareil» ne peut être que Paolo Robotti, le beau-frère de Montagnana. Mais quels noms se cachent derrière ces initiales? C est difficile à dire. G. pourrait être Gallo, N. Neri, c est à dire Amoretti, dont le Centre externe a demandé qu il soit transféré de Moscou à Paris, M. Martini que l on décide alors d envoyer à Moscou comme représentant italien au Komintern. Et Er. C est Ermete, c est à dire Novella dont la présence au Secrétariat sera plus fréquente au cours des mois suivants en tant que responsable de la FGCI (15). Mais tous les déplacements des cadres seront sujets à de nouvelles vérifications. La nouveauté, c est qu au cours de l été Berti prend le rôle de responsable du Secrétariat mais en tenant compte de la préséance de Togliatti qui est pour l instant en Espagne (dans un moment très délicat pour l existence de la République).On voit dans les interventions de Montagnana, qui attaque Grieco qu il demande également qu un rapport du voyage de la fameuse délégation ne soit pas fait par lui. «Le rapport devrait être fait par celui qui a la responsabilité politique future du parti». Nous avons appris par les témoignages personnels recueillis chez tous les protagonistes vivants qu il s agit de Berti, même si à l époque, son nom comme secrétaire du parti n apparaît dans aucun document officiel. C est un fait que l on a gardé une grande discrétion, même vis-à-vis des membres de l appareil (16). Au cours de la houleuse réunion du 10 août, dont on a du mal à reconstituer les morceaux du puzzle, Berti résout l objection de Montagnana en la rejetant (qui, sinon Grieco peut faire un rapport politique sur la discussion qu il a eue lui-même, au plus haut niveau de l Internationale?). Mais il accepte la proposition d informer le Komintern ainsi que Togliatti sur le «cas Montagnana». On ne verbalise pas le rapport de Grieco mais nous possédons de nombreux éléments sur son contenu politique grâce à des interventions ultérieures sur le rapport. La première remarque concerne le sujet brûlant du moment, la situation créée par l occupation de l Autriche par l Allemagne qui s est produite sans que Mussolini s y oppose le moins du monde. Le PCI a pris la position que nous connaissons. A l ordre du jour de la session du Comité central de mars on a justement posé cet objectif : «la défense de l unité territoriale et de l indépendance nationale de l Italie». Mais cette position a été jugée profondément erronée par Manuilski. Voici comment, à la réunion du Secrétariat du 12 mars, Grieco parle de la critique de l Internationale : L Italie fasciste a agressé l Abyssinie et l Espagne, elle appuie l agression de l Allemagne, menace d agresser la France et d autres pays. L Italie est un pays impérialiste, fasciste, agresseur, un pays de dictature féroce à l intérieur et de provocation belliqueuse sur le plan international. Les guerres qu elle mène sont des guerres impérialistes de rapine et d assujettissement d autres peuples. La position marxiste-léniniste, la position du prolétariat face aux guerres impérialistes est celle du défaitisme révolutionnaire. Notre mot d ordre, au contraire est sur la ligne de l abandon du défaitisme révolutionnaire et, comme on l a dit, elle apporte de l eau au moulin des fascistes. Nous avons fait nôtre un mot d ordre qui est juste pour le prolétariat espagnol ou pour les peuples de la Chine et de l Abyssinie, pour le prolétariat tchécoslovaque qui combattent contre les agresseurs ou des menaces d agression fasciste, mais qui est faux dans le cas de l Italie. Notre devoir est de combattre, en Italie, pour la défaite du gouvernement fasciste de Mussolini, pour le reversement du gouvernement (17). L appel du Komintern reconnaît certainement la tentation (qui circule dans plusieurs interventions à la session du Comité central de mars) d une connivence avec l état d esprit du pays par rapport à l Allemagne qui se prête à des équivoques opportunistes. Mais il est tout aussi vrai qu en insistant justement sur l inféodation de Mussolini à l Allemagne, la 186

polémique antifasciste peut avoir prise (comme pour la grave question de la politique raciale dont l imitation sur le modèle allemand sera bientôt retentissante) sur beaucoup de jeunes. De là part d ailleurs un discours plus intéressant et controversé sur l ensemble de l application que le PCI a donné de la perspective du VIIe Congrès, la perspective de la lutte pour la paix, les libertés démocratiques, les fronts populaires. Grieco rappelle comment, en 1936, on avait fait des concessions aux thèmes de la réforme, de la «démocratisation» du fascisme et que le mot d ordre de réconciliation n était pas léniniste et a jeté la confusion. Mais dès 1937, également grâce à l intervention de Togliatti, on avait corrigé les excès et les ambiguïtés. La conscience de la fonction de la classe ouvrière dans la lutte contre le fascisme n a-t-elle pas été obscurcie par la recherche frénétique d un large front politique et social à lui opposer? C est là la deuxième critique de Manuilski. Grieco semble l accepter et dit que l étude des courants (antifasciste, catholique, fasciste) d opposition a fait oublier que l essentiel restait la lutte ouvrière, que l on a péché par opportunisme en définissant les syndicats fascistes comme «les syndicats ouvriers de l époque actuelle». Mais comment fallait-il faire? L autocritique n introduit pas une réelle discussion sur le problème, elle introduit plutôt une méthode qui est typique de l époque : tout adapter à un certain paradigme doctrinaire de fidélité au «marxisme-léninisme». Chaque dirigeant avouera ne pas avoir assez lu ni étudié, d avoir été un «praticien» et un mauvais «praticien». On risque ainsi d ignorer et de sacrifier le plus grand mérite du travail communiste des années 1935-38, le travail de semeur, l effort pour coller à la nouveauté dans le pays, à la sensibilité d une nouvelle génération, de lancer un dialogue sur la plate-forme commune avec d autres forces politiques. En vérité, dans ses interventions, Grieco ne renonce aucunement à revendiquer le mérite de l action menée sous sa direction, le noyau sain d une orientation pour laquelle il se réclame de la directive de Togliatti (mobiliser, organiser la classe ouvrière d un côté et de l autre, utiliser les contradictions du fascisme) même s il affirme que le parti a confondu les deux actions, les deux plans. Mais c est une évaluation différente de celle de 1936-37 qui l emporte, et c est symptomatique. La place donnée au travail de la jeunesse a aggravé les erreurs du parti. Affaiblissement de la fonction de la jeunesse ouvrière et travailleuse. Tendances opportunistes et intellectualistes qui ont pris le dessus dans notre travail «jeune». Manque de travail éducatif démocratique pour les jeunes communistes et sympathisants (18). Voilà le point sur lequel pèsent le plus les préoccupations d orthodoxie idéologique. Ce n est pas par hasard que Negarville, le dirigeant qui avait, en 1936 mis en avant la fonction autonome des jeunes et poussé aux innovations qui venaient de la nouvelle génération intellectuelle italienne, dit maintenant : Dans la pratique, nous sommes tombés sous une certaine influence idéologique du fascisme. Ceux qui subissent le plus cette influence sont les petits bourgeois et les intellectuels. Et les intellectuels ont exercé une forte influence sur le Centre du parti. Même nos camarades intellectuels ont une formation idéaliste. Cette formation ne peut absolument pas disparaître parce que le manque de mouvement des masses a empêché qu une influence s exerce sur ces camarades. Cette pression finit par fausser la nature du parti. La classe ouvrière ne subit pas dans la même mesure l influence idéologique du fascisme et garde une fonction hégémonique dans la lutte contre le fascisme (19). Negarville fait explicitement son autocritique pour les faits de 1936, pour avoir encouragé la «tendance liquidatrice» dans la FGCI. La polémique anti-intellectuelle, un thème récurrent du stalinisme, a également des revers plus immédiats. On prend comme cible la direction de Grieco et le travail du dirigeant qui s occupe de la rédaction de «L Etat Ouvrier», Emilio Sereni sur qui on fait peser des soupçons d inquisiteurs (20). Voilà, par 187

exemple, comment Di Vittorio se range avec Montagnana dans l attaque contre Grieco et reprend le thème de l intellectualisme : A propos des déformations intellectualistes, je dois dire qu elles se sont souvent reflétées dans «L Etat Ouvrier» et dans la fédération des jeunes. Je crois que l empreinte de «L Etat Ouvrier» n a pas été donnée par Roncoli, le responsable, mais par le camarade Sereni. Le fait que l on n ait pas accordé d importance aux problèmes de la misère de la classe ouvrière n est pas sans importance. Selon moi le camarade Garlandi, dans sa direction pèche le plus par intellectualisme (21). La critique se mélange à celle sur le manque d assimilation de l expérience du bolchevisme, des enseignements du marxisme-léninisme et de Staline. Montagnana, qui fut, en 1936, partisan de la réforme démocratique du fascisme, y revient également : Nous n avons pas été assez proches de l expérience du PC (b) ni assez vigilants dans la popularisation de sa politique et de la fonction du camarade Staline, avant et après la mort de Lénine. Dans l effort pour trouver des thèmes pour la mobiliser des éléments d autres couches populaires et de courants fascistes, nous sommes tombés sous l influence idéologique du fascisme qui a pénétré dans les rangs de notre parti. Ainsi ce sont les masses qui sont les plus éloignées de nous qui nous ont influencés et non le contraire (22). Grieco accepte et fait cette remarque : Les erreurs sur le terrain de la vigilance révolutionnaire, dit-il, sont la conséquence du manque d étude des expériences du parti bolchevique et des expériences internationales, du manque d étude des discours de Staline.. Nous avons encore à discuter de ces erreurs. Il y a un lien entre toutes ces erreurs. Elles n existent pas sans raison. Et cette raison, il faut la trouver dans les origines de la majorité de la direction actuelle (23). On recommence à agiter le spectre du bordighisme, et pas seulement lui. Grieco poursuit : Origines bordighistes. La lutte contre le bordighisme n a pas été menée à fond. Si on avait mené cette lutte à fond pour découvrir toutes les divergences qu il y a entre le bordighisme et le léninisme, toutes les questions de principe, de tactique et d organisation, tout cela aurait élevé le niveau idéologique de tout le parti et de ses dirigeants. Le fait ne de pas avoir mené à fond cette lutte, ni en 1924, ni en 1925, ni en 1929-30, a eu des conséquences. M. (Manuilski) a rappelé nos hésitations de 1926 (lettre de Gramsci (24) de 28, de 29, dans les divers moments de la lutte contre le trotskisme et contre le boukharinisme (25). C est là qu il faut trouver les causes idéologiques, les racines de nos erreurs. Vient sur la table le problème de la direction passée de Gramsci. Grieco ne sera pas le seul à y faire allusion. C est Berti qui intervient sur ce point avec le plus de résolution et une autorité reconnue par tous : Qu y a-t-il au fond de tout cela? Il y a que notre parti est faiblement bolchevique et que dans les dernières années on a fait des pas en arrière. Et cela vient du fait que le camarade Ercoli était loin de nous. En 1923, Lénine disait que les communistes italiens n étaient pas toujours assez communistes. Quand Bordiga n a plus été à la direction, le Parti a fait un grand bond en avant. Mais nous n avons pas encore fait de grands pas vers le bolchevisme. Autrement il n y aurait pas eu la lettre de 26 sur la lutte contre le trotskisme. Pour nous, le terme de comparaison est le bolchevisme et le parti bolchevique. Dans son salut pour le Xe anniversaire de «L Etat Ouvrier», Ercoli disait que pour le parti, la question centrale était la conquête du bolchevisme. Si nous voulons nous rapprocher de l exemple du parti bolchevique nous devons lutter pour le bolchevisme en commençant par prendre une attitude juste envers nos erreurs (27). 188

Berti relève que Grieco et Dozza n ont pas une attitude juste envers leurs erreurs. S agit-il alors ne nier tout le cours politique qui s est ouvert en 1935-36? Il semble que ce soit justement cela que Grieco reproche à ses critiques, mais Berti, calmement le nie. Les interventions du nouveau secrétaire responsable sont plutôt orientées vers le rétablissement d une «juste orientation idéologique» dans le dans le sens que l on lui donne à ce moment-là et rappelle : Ce qu a dit Nicoletti sur la politique des cadres intellectuels est juste. Cette politique n a pas formé des cadres intellectuels, mais elle a nui à la formation de cadres ouvriers. Nous n avons pas critiqué les intellectuels malgré leurs erreurs. Ils n ont même pas lutté avec dignité contre le fascisme. Et derrière eux, c est la merde qu ils ont organisée en Italie... Dernière question : Staline. Jusqu à présent nous n avons pas encore posé la question avec la précision et l amplitude nécessaires. Faire des articles et des opuscules ne suffit pas. C est bien, mais ce n est pas décisif. Ce qui est décisif, c est de comprendre dans la réalité qui est Staline, pourquoi il est le chef du prolétariat mondial. C est là la conquête du bolchevisme. Prenons la question de notre politique en Espagne. Qui a élaboré cette politique? C est Staline. Sur la question nationale, dire que note politique nationale est celle de Lénine et de Staline. Idem à propos de la politique paysanne. Le VIIe Congrès. La lutte contre le trotskisme qui permet d apurer le parti au moment de la lutte décisive. Tout cela nous est indiqué par Staline. Donc étudier, mieux connaître le développement que Staline a donné à la doctrine de Marx-Engels-Lénine (28). Le schéma que Moscou propose maintenant (et les dirigeants italiens montrent qu ils l acceptent, même dans leurs réunions privées) est que le PCI est un parti idéologiquement faible, avec un péché originel dont il ne s est pas remis, un parti qui honore Gramsci (on exalte en lui le «bolchevik») mais qui ne manque pas non plus de rappeler les «erreur» de Gramsci. Il n y a que Togliatti, comme nous l avons vu, qui déconseille de les dénoncer publiquement. Le groupe dirigeant dans son ensemble ressent la faiblesse qui vient du fait que Togliatti est absent depuis 4 ans de la direction opérationnelle du Centre externe. Il a été informé personnellement par Grieco de la crise grave qui s y passe et, en septembre, il y a une rencontre (probablement à Barcelone) avec quelques dirigeants du PCI. Son intervention apporte une note de fermeté politique et d apaisement qui résout, au moins dans l immédiat, quelques-uns unes des oppositions personnelles les plus marquantes, même si elle ne peut pas modifier l orientation générale des solutions adoptées par Moscou. Dans la rencontre avec Togliatti, quelqu un avance une nouvelle récrimination (toujours concernant Grieco et Dozza), à savoir qu ils ont voulu mettre en cause l hégémonie de Togliatti dans le parti du fait qu il continue à être le véritable chef, mais Togliatti ne semble pas prendre cette accusation au sérieux. C est lui qui, au contraire, insiste et obtient que Grieco continue à faire partie du noyau dirigent, le «centre idéologique» ou «de réorganisation». Après avoir écouté les différentes querelles, Togliatti affirme : Il n est pas conseillé de continuer à parler de toutes les choses du passé avec cette méthode. Ce serait une erreur d envisager la vie future du parti sur cette base. Les choses qui se sont passées ne s effacent pas. Mais on ne peut pas lier l avenir à celles-ci. Je crois que se serait une erreur d exclure G (Garlandi), c est à dire Grieco) du Centre externe. En expliquer les raisons. Quatre camarades (29). 189 Les quatre camarades seraient toujours Berti, Grieco, Di Vittorio et Rosaio qui prend la responsabilité de la commission cadres. Montagnana devient directeur de «La Voix des Italiens» et intervient très souvent dans les réunions du Secrétariat. Togliatti recommande d utiliser d autres cadres dirigeants qui faisaient partie de l ancien secrétariat. Pour Dozza,

on parlera pendant de longs mois d une mission en Amérique, mais le voyage ne pourra pas se faire (30). Grieco trouve les accents qu il faut contre la gravité des soupçons à son égard, en défendant ses habitudes de militant et son passé Il serait hors de propos pour moi, de faire profession de loyalisme envers le camarade E (Ercoli), Togliatti). Ma place au Comité central du parti ne date pas d hier. Et si j ai été jugé par des camarades et des dirigeants pour mes faiblesses et mes erreurs, personne jusqu ici n a pu me considérer comme capable de banditisme politique. Malgré mon passé bordighiste, très lointain, je n ai pu donner à personne l opinion que je suis un séditieux, un fractionniste, un «groupiste». Je crois que parmi les graves interprétations que l on a données de certains faits qui se sont produits dans notre Centre, celle-là est parmi les plus graves et c est, à mon avis, au moins en ce qui me concerne, injuste. Elle touche directement ce qu il y a d essentiel dans notre organisation étant donné que la présence du camarade E. à notre direction donne une orientation fondamentale au travail de notre CC. Mais si quelque chose de semblable s était passé sans que nous ne nous en soyons rendu compte, le seul soupçon qu il y ait parmi nous un tel système doit nous faire ouvrir les yeux (31). Le fait que Grieco reste dans le Comité central restreint reflète les méthodes de Togliatti (traditionnelle dans son travail de direction) : ne pas attiser les conflits, savoir utiliser les forces et les inspirations différentes, ainsi que la préoccupation de ne pas bouleverser tout de suite les cadres du parti déjà touchés et désorientés. Togliatti propose de ne pas se poser, dans le travail, des objectifs trop ambitieux et de ne pas accentuer la lutte contre tel ou tel camarade. Il insiste ensuite sur la nécessité de poursuivre la ligne du VIIe Congrès : La classe ouvrière, dit-il lutte pour ses revendications dans la mesure où elle cherche une liaison avec des alliés et lutte également pour leurs revendications. Nous devons aussi faire attention à la politique extérieure. Il ne faut pas expliquer les erreurs du parti de manière à faire croire que les différences dans le camp de la bourgeoisie sur la politique extérieure n ont pas d importance pour nous. Sans jamais renoncer à la lutte défaitiste contre la bourgeoisie italienne. Travailler sur ces dissensions (32). En somme cet impératif de «faire de la politique» que Togliatti rappelait aux communistes allemands en 1935, la nécessité de ne pas perdre, dans l ardeur d une certaine forme de rectification idéologique (ardeur provoquée par les critiques de Moscou) l action politique concrète dans le pays par rapport aux autres courants d opposition au fascisme. Il en reparle maintenant et l appel est d autant plus important que le cadre dirigeant luimême, divisé et ayant peur de se tromper, a tendance à se refermer derrière une barrière de principes et de précautions (et cela, oui, ce serait le retour au bordighisme). On peut voir dans toute une série d articles de «L Etat Ouvrier» de l automne 1938, l application de ces conseils en même temps qu une autocritique recommandée par Moscou. Le tout dans une nouvelle situation politique très grave, celle (sur laquelle nous aurons l occasion de revenir) de la précipitation de la guerre d Espagne vers la défaite républicaine et de la rencontre à Münich où l Angleterre et la France abandonnent la Tchécoslovaquie aux mains d Hitler. Dans le numéro du 1 er octobre de la revue, on admet publiquement avoir commis une erreur (33) en donnant le mot d ordre d indépendance et d unité nationale à l occasion de l Anschluss parce que l Italie est un pays agresseur qui menace d autres peuples (suscitant ainsi la surprise de J et L qui souscrit au manifeste unitaire que nous avons cité (34). Il faut travailler à une défaite militaire de l Italie, de l Espagne aux entreprises de guerre que pourra déchaîner le fascisme. Le concept est exprimé avec force dans un éditorial de la revue, tout de suite après Münich : 190

Lutter pour la défaite du fascisme italien en Espagne ou dans une autre guerre dans laquelle Mussolini voudrait entraîner l Italie signifie élargir à toutes les couches de la population la lutte pour le pain, pour les revendications élémentaires des masses, pour la paix. Cela signifie travailler dans les usines de guerre par le sabotage de la production par tous les moyens. Cela signifie saboter le transport des armes et des munitions. Cela signifie par-dessus tout, diffuser largement parmi les enfants du peuple appelé sous les armes, le mot d ordre de passer en masse, avec armes et bagages, dans le camp des forces qui luttent pour le triomphe de la paix et de la liberté de tous les peuples et donc du peuple italien. Tous les soldats italiens doivent savoir que le passage dans le camp de la liberté et de la démocratie, surtout quand se trouve dans ce camp la glorieuse Armée rouge de l URSS et du prolétariat mondial, est un devoir impérieux. C est là le moyen de sauver notre pays et de libérer notre peuple de l oppression fasciste (35). C est une position que l on trouve aussi, mais beaucoup moins nette, dans le parti socialiste qui consacre un long document aux accords de Münich en tapant sur le clou du fascisme italien prisonnier du nazisme (36). Le jugement des socialistes italiens pèche par optimisme sur la possibilité d empêcher la guerre. Mais l unité d action n est pas encore touchée par cette différence de perspective et de mots d ordres et les dirigeants de J et L eux-mêmes, en particulier Lussu insistent sur l urgence, non seulement de l unité mais de la fusion de tous les courants socialistes, sans exception. Grieco reprend le thème de l objectif de la démocratie et c est la deuxième occasion depuis 1936, où le parti communiste pose la question avec une grande clarté, voulant dire par «régime démocratique» un régime qui détruise les bases matérielles sur lesquelles s appuie de bloc réactionnaire et qui fasse de la classe ouvrière la force politique et sociale dirigeante. On introduit, mais avec une plus grande précision, la revendication républicaine : La démocratie populaire doit déclarer la décadence de la monarchie de Savoie qui a trahi cent fois le rachitique statut albertin et s est alliée au fascisme pour affamer et opprimer le peuple. La monarchie est responsable au même titre que le fascisme des méfaits accomplis au cours de ces 16 années contre le peuple. La nouvelle démocratie italienne pour laquelle nous luttons doit se donner la forme d une République populaire (37). A côté du très fort accent «défaitiste» on place le discours que Togliatti recommandait de ne pas abandonner : l invitation à unir tous les courants d opposition, y compris ces courants qui «expriment une tendance progressiste au sein du fascisme». Ainsi, il faut dire, pour les revendications immédiates des travailleurs, que «les ouvriers ne peuvent pas se contenter de lutter pour la défense de leurs propres revendications : ils doivent défendre les revendications de toutes les couches populaires». Pour le reste, l autocritique insiste sur les erreurs du passé (à propos du jugement sur les syndicats fascistes, du peu de vigilance révolutionnaire et du manque d assimilation du bolchevisme). Et elle est rendue explicite par un document-résolution du Comité central en même temps qu une mise au point de la lutte pour la création d un front populaire (38). Mais il y a différents aspects du tournant qu il faut replacer dans le contexte de la situation italienne et internationale de 1938. Quant aux critiques de Moscou, elles ne se contentent pas de la ferveur rectificative des derniers mois. En parlant à la tribune du XVIII Congrès du Parti communiste d URSS, Manuilski (après avoir fait l éloge des communistes allemands), s exprime ainsi à propos du PCI : 191 Il faut souligner la grande faiblesse du Parti communiste italien. Après de longues années d existence de la dictature fasciste, il n a pas su former une organisation illégale sérieuse dans les syndicats fascistes et dans les autres organisations fascistes de masse. Il n a pas su arracher à l influence du fascisme des couches

importantes de la nouvelle génération. Le point de vue de certains camarades italiens qui pensent que le fascisme ne peut être abattu que si une défaite lui est infligée dans une guerre, cache une passivité opportuniste. Cela explique dans une large mesure pourquoi le parti n a pas su se mettre à la tête des masses mécontentes de la guerre que mène le fascisme en Ethiopie et en Espagne, mécontentement qui s est traduit par des manifestations de masse spontanées (39). Comme on le voit, à part la dureté extraordinaire, quasi méprisante de la condamnation, Manuilski insinue un nouveau motif de suspicion : que le défaitisme révolutionnaire (dont il avait lui-même déploré l absence et sur laquelle Berti avait insisté) devienne maintenant l autre face de «l opportunisme endémique de certains communistes italiens». Et toute la position de Manuilski doit être mise en relation avec la nouveauté de la situation internationale qui est en train de se précipiter vers la deuxième guerre mondiale. Notes du chapitre 13 1. Les témoignages des militants sur cet événement sont encore rares, même s il y a ici et là des allusions à la «crise de 1937-38». C est Giorgio Amendola qui emploiera le terme sans réticence dans une esquisse biographique de Grieco. Amendola écrit qu il s agit d une «véritable situation de crise» que traverse le parti, ajoutant qu un tel moment historique «est un de ces nœuds qui attendent d être dénoués par un sérieux travail de recherche critique». Amendola indiquait comme référence essentielle pour une telle recherche «les lourdes conséquences de l étreinte opérée par l Internationale communiste après le discours de Staline au Comité central du PCUS de mars 1937» ; «La nécessité d une vigilance politique plus stricte créa dans le PCI une situation tendue et de lourds soupçons». Cfr. GIORGIO AMENDOLA, préface à RUGGERO GRIECO Ecrits politiques, Rome 1966, p. LV. 2. Présents d après le procès verbal : Grieco, Dozza, Montagnana, Berti, Bibolotti, Di Vittorio, Negarville, Novella, Massini, Rigoletto Martini, Nicola, Athos Lisa, Via (Borelli), Sereni, Teresa Noce, Luigi Visentin, Vignocchi, Parodi, Bagnolati (sorti de prison en 1935), Umberto Massola, Lucarelli. La réunion a lieu du 12 au 16 mars (APC, 1494 (b), I/I. 3. APC, 1494 (b), I/I 7). 4. Le procès verbal contient une Déclaration du camarade Furini dans laquelle on lit : «Je reconnais les critiques qui m ont été adressées, je les reconnais comme justes dans leur ensemble, dans leur signification, dans l esprit de collaboration qui les anime. Elles sont pour moi une aide pour corriger mes erreurs et pour contribuer à remplir les tâches du parti. Elles m aident à dépasser le manque de constance dans le travail collectif et de vigilance qui ont eu une série de conséquences» (APC, (b), 2/40). 5. APC, 1494 (b) 3/48. 6. APC, 1494 (b), 2/ 53-54. 7. Dans une intervention de Grieco à une réunion du Secrétariat du 10 août, on apprend ce qui suit sur la mission à Moscou de Grieco et de Dozza : «Les mandant des camarades Garlandi et Furini n étaient pas impératifs. Battista (Ciufoli), Vigna (Negarville), Neri (Amoretti), Maggi (Gennari) et Lovera (Amadesi) ont collaboré avec eux et tous ensemble ont travaillé avec les camarades dirigeants de l Internationale qui ont fait de dures critiques sur la politique de notre parti». (APC, 1494, A, 2/26). 8. APC, 1494, A, 2/28). 9. D une conversation, citée, que l auteur du présent ouvrage a eux avec Berti. Dans un article de 1970, Berti indique lui-même les directives reçues alors qu il était désigné comme responsable du centre réorganisé du PCI. «Les directives reçues à cette occasion par Dimitrov et Manuilski furent les suivantes : large politique d unité antifasciste dans l émigration et dans le pays et en même temps vigilance redoublée par rapport à la pénétration policière et aux déviations trotskistes boukhariniennes (GIUSEPPE BERTI Problèmes de l histoire du PCI et de l Internationale communiste cit., p. 189. 192

10. C est une «tradition» qui remonte à 1924-25 qui rencontra, à l époque, une réaction sèche de Gramsci (Cfr. Histoire du PCI cit., I, pp. 285, 297, 375, 380, 447, 451) et qui se perpétue en 1934 avec les nouveaux durcissements critiques (II, pp. 407-10). 11. A ce sujet, on a un témoignage précieux, une intervention de Boni (Bibolotti) qui assure la responsabilité du bureau «technique», à une réunion du secrétariat du 13 juillet 1938 : «Nous devons de la reconnaissance au camarade Jacopo (Berti). Au cours de ces 3 4 mois il a pu, à la direction des cadres et de l organisation, voir et montrer beaucoup de choses à nous tous. Durant l absence des camarades de la délégation, les réunions du secrétariat ont souvent eu un caractère de réunion de commission d enquête. Toutes les communications que faisait Berti étaient graves. Il faut également souligner que le système adopté de passer les dossiers individuellement aux membres du Secrétariat pour faire une étude approfondie des collaborateurs les plus proches, nous a beaucoup aidés» (APC, 1494, 1/110. 12. De «Ordre du jour du Secrétariat du PCI sur le rapport de la délégation». daté d août 1938. Photocopie dans APC, 1494/1/112). Il existe deux photocopies de ce document, l une en italien l autre en français. Avant la décision citée ci-dessus, le document contient la critique suivante de Grieco et de Dozza : «Le Secrétariat du PCI considère que, devant la direction de IC,la délégation du CC n a pas représenté de manière exacte et complète la discussion qui s est déroulée à la session du CC de mars, d où ressort la gravité de la situation organisationnelle du Parti, la déficience de la politique de ses cadres et les graves faiblesses du Centre sur le terrain de la vigilance révolutionnaire et constate que la délégation n a pas conformé sa mission au mandant qu elle avait reçu du Secrétariat qui découlait de la décision du CC d enlever le camarade F (Furini) (c est à dire Dozza) du travail d organisation et des cadres. Le Secrétariat a fortement critiqué les camarades G (Garlandi) (c est à dire Grieco) et F (Furini) pour cette grave omission. (APC, 1494/ 1/11 et 112) 13. Participent à la réunion Grieco, Berti, Bibolotti, Ciufoli, Rigoletto Martini, Celeste Negarville, Di Vittorio et Montagnana). Le procès verbal dit : RONCOLI : demande que soit clarifiée la question de son inclusion ou non dans le nouveau CC. GARLANDI : quand il a fait les premières communications, il était convaincu que Roncoli n était pas dans le nouveau CC. Plus tard, Battista (Ciufoli) et Vigna (Negarville) lui ont assuré le contraire. Il pense qu il s agit d un oubli. BATTISTA : Je confirme les explications de Garlandi. JACOPO: Il semble grave d expliquer par un cas d amnésie l inclusion ou l exclusion d un camarade dirigeant dans le nouveau CC. RONCOLI : Remarque qu ici, le camarade Garlandi a exposé auprès de Erc. (Togliatti) des argumentations pour expliquer la non inclusion. Il y a tout de même déjà quelques jours que Battista a pu dissuader Garlandi mais il ne s est pas empressé de le faire. NICOLETTI: C est un cas étrange et mauvais parce que quand Garlandi a fait les communications, il y a eu une réaction chez chacun d entre nous et elle est d autant plus mauvaise qu elle peut donner l impression que nous abaissons le niveau de nos discussions à des compétitions de caractère personnel. JACOPO : quand il lui a été communiqué qu il n était pas dans le nouveau C central, le camarade C (pour «cadres») n a trouvé aucune explication. Il a demandé au camarade Garlandi s il pensait qu il y avait des raisons de ce genre (APC/1494, A, 2/26). 14. APC, 1494, A, 2/27). 15. D une conversation de l auteur avec Agostino Novella, le 22 septembre 1970. 16. Amendola (préf. Cit. p. LV) affirme : «Grieco a été remplacé par Berti à la responsabilité du secrétariat du PCI». Dans une entrevue avec l auteur du présent ouvrage, le 3 juillet 1970, Amendola dit que ce n est qu à l occasion de son second voyage en Tunisie, début 1939, qu il a su que le nouveau responsable du Secrétariat du PCI était Berti et non pas Grieco comme il continuait à le croire. Les changements au sommet du parti sont restés secrets, le détail suivant en est la preuve : en polémiquant avec les communistes «Avanti!» Commentaire communiste sur notre Conseil national, 7 janvier 1939, on appelle Grieco «le secrétaire général du PCI). 17. De l intervention de Grieco à la réunion du Secrétariat du 12 août 1938 dans laquelle il récapitule les critiques faites par le Komintern au PCI (APC, 1494, A, 2/31). Sont présents Montagnana, Di Vittorio, Ciufoli, Bibolotti et Rigoletto Martini. 193

194 18. APC, 1494, A, 2/34. 19. APC, 1494, A, 3/47. 20. Cfr. P. 286. 21. Du procès verbal de la même réunion, APC, a, 3/45. 22. APC, 1494, a, 3/62. 23. APC, 1494, A, 3/35. 24. Il s agit de la fameuse lettre de Gramsci envoyée au CC du PC russe en octobre 1926 dans laquelle, tout en prenant parti en faveur de la majorité contre les opposants Zinoviev et Kamenev et de Trotski, il accuse l ensemble du groupe dirigeant de perdre de vue les objectifs internationaux des questions russes elles-mêmes et s adresse ensuite aux opposants, bien que considérés comme les principaux responsables, reconnaissant qu ils ont «contribué puissamment à nous éduquer pour la révolution».togliatti n a pas remis la lettre au CC russe mais elle fut pourtant portée à la connaissance de Boukharine et de Manuilski qui la rappelle maintenant comme un indice «d hésitation» dans la lutte contre le trotskisme. Pour les événements de 1926 et leur suite, cfr. Histoire du PCI cit. II, pp. 51-60. Et le présent volume p. 155. Toute la correspondance de Gramsci et Togliatti, avec la réponse de Gramsci, inédite jusqu à présent et avec une lettre de Manuilski du 21 octobre 1926 (dans laquelle il rassurait Gramsci qu il n y avait aucun danger de scission dans le parti russe et lui promettait de plus amples informations) qui a été publiée par Franco Ferri avec un large essai d introduction dans «Renaissance» a. XXVII, n. 17, 24 avril 1970. 25. Les hésitations de 1926 et 1929 se réfèrent sûrement à la position critique prise par Togliatti au VIe Congrès de l IC et à toute la question Tasca (cfr. Histoire du PCI cit. pp. 174-200. 26. Togliatti écrivait précisément à cette occasion : «Ce qui importe dans le travail accompli par «L Etat Ouvrier» est qu en liant à l analyse des éléments objectifs de la situation, l étude de la manière dont le fascisme est parvenu à créer des organisations de masse et étendre son influence sur une partie des travailleurs, et surtout l étude de l expérience du travail des organisations communistes en Italie, notre revue a réussi surtout à poser, d une manière qui correspond à la situation italienne, le problème du travail de masse et de l organisation du parti. Dans ce domaine, l étude des enseignements du bolchevisme nous a fourni l étude la plus précieuse. Elle nous a enseigné la nécessité d apprécier les faits de manière juste, à évaluer l expérience faite par les masses et à apprendre d elles, elle nous a aidés à rompre avec les traditions sectaires de notre parti, elle nous a enseigné à combattre les manifestations d opportunisme dans tous les domaines de la vie du parti, elle nous a poussés à lutter contre tous les résidus des abominables méthodes d organisation liées au bordighisme, elle nous a montré quelle importance a pour le développement du parti le problème du choix et de l éducation de ses cadres» Le Salut d Ercoli dans «L Etat Ouvrier» a. XI, n. 3-4, mars avril 1937, pp. 190-91. 27. APC, 1494, A, 3/41. 28. APC, 1494, A, 3/49. 29. Du procès verbal d une réunion du secrétariat à laquelle participaient, avec Togliatti, Grieco, Ciufoli, Montagnana, Di Vittorio ainsi que Dozza, rentré de Moscou. Il existe deux copies du procès verbal, une en italien, une en français. Comme la reproduction photographique en français est plus claire, la version en italien étant par endroit presque illisible, nous avons, ici et là traduit le texte français (APC, 1494, (2)/130. 30. Le détail provient du procès verbal du 3 novembre 1938 d une réunion du secrétariat. Grieco y rapporte qu il a eu une entrevue avec Browder, le secrétaire du parti américain. Pour activer une campagne antifasciste et de solidarité avec l Espagne républicaine, Romano Cocchi devait aller en Amérique le premier, ensuite Donini et Dozza. «Pour le départ de Furini, lit-on dans le procès verbal, nécessité de résoudre problème financier. Fixer au 1 er décembre la date limite du départ de Furini de manière légale, puis, si c est nécessaire, décider un départ illégal ou lui donner un autre travail» (APC, 1494 (2)/136. Il résulte des procès verbaux des premiers mois de 1939 que Dozza n a pas pu partir. 31. APC, 1494, 2/127. 32. APC, 1494, 2/128. 33. A propos de quelques déviations graves dans la ligne du parti, signé «le Secrétariat du PCI» dans «L Etat Ouvrier» a. XII, n. 16-17, 1 er octobre 1938. La note est en grande partie une paraphrase de l intervention de Ruggero Grieco à la réunion du Secrétariat du 12 août. 34. Dans l hebdomadaire de J et L, on signale tout de suite la nouveauté de la ligne communiste et l on commente : «Maintenant nous considérons qu une correction de la «politique nationale» du PC peut être utile et aussi nécessaire mais la manière nous offense et nous laisse inquiets. Cette question nationale serait donc quelque chose que l on endosse et qu on enlève selon les

195 circonstances? Les raisons nationales de la lutte antifasciste ont donc cessé d être valables parce que la lutte mondiale va éclater, dans laquelle nous nous trouverons alliés à l URSS et aux démocraties bourgeoises? Est-ce que la fonction nationale de l antifascisme a fait son temps? (V. SANTERO (Aldo Garosci) Un changement important dans la politique du Parti communiste italien dans «Justice et Liberté», 7 octobre 1938). Une note communiste répond que la position «défaitiste» n offense pas le sentiment national de la classe ouvrière et n empêche pas la collaboration avec tous ceux qui veulent véritablement lutter contre la guerre Rome-Berlin (Rectification de la ligne dans «L Etat Ouvrier»), a. XII, n. 18, 15 octobre 1938, pp. 299-300. 35. Pour la défaite du fascisme dans «L Etat Ouvrier», a. XII, n. 16-15, 17 octobre 1938, p. 247. 36. Aux travailleurs italiens dans la patrie, en exil ou dans l émigration dans «Le Nouvel Avanti!», 8 octobre 1938. Cfr. La réponse communiste Le complot de Münich, dans «L Etat Ouvrier» a. XII, n. 18, 15 octobre 1938, pp. 299-300. 37. RUGGERO GRIECO La lutte pour la démocratie dans «L Etat Ouvrier» a. XII, n. 16-17, 1 er octobre 1938, p. 250. 38. Contre le fascisme et la guerre, pour le pain, la paix et la liberté (résolution du CC du PCI) dans «L Etat Ouvrier» a. XII, n. 21, 1 er décembre 1938, pp. 375-80. 39. Rapport de Manuilski sur l activité de la délégation du Parti communiste (bolchevik) de l URSS au Comité exécutif de l Internationale communiste (au XVIII Congrès du PC(b) de l URSS du 17 mars 1939 dans «La Correspondance Internationale» a. XIV, n. 26 avril 1939, p. 457.

Chapitre 14 Le drame espagnol avant et après Münich 196 «Ce n est pas une démocratie qui est en jeu mais La démocratie. Ce n est pas la paix en Espagne qui se décide, c est la paix européenne, ta paix, peuple de France, peuple d Angleterre, peuple d Italie atrocement trompé par un gouvernement de bandits, Oh Europe, à l aide! À l aide! (1)» Ce sont des phrases d un article de Nenni d avril 1938, au moment même où Ciano inscrit triomphalement dans son journal les nouvelles victoires des légionnaires italiens en Aragon et le succès diplomatique remporté par Mussolini avec les accords anglo-italiens (2) du 16 avril. Dans le style épique du moment, un commentaire italien officieux remarque que ces accords de bon voisinage sanctionnent le principe que l Italie est une puissance impériale installée sur trois mers, la Méditerranée, la mer Rouge et l Océan indien, et chargée, pour cette raison, d une responsabilité historique (3)». La paix de l Europe que l on pourrait gagner en Espagne est perdue pour les démocraties occidentales, pour l Angleterre en premier lieu, qui abandonne complètement la république espagnole à la merci des fascistes et câline Mussolini sans rien obtenir en contrepartie, car le lien avec Hitler est renforcé par suite d un voyage que celui-ci fait en Italie. Ainsi même avant Münich, avant l abandon de la Tchécoslovaquie aux mains d Hitler c est réellement en cédant au fascisme en Espagne et même, en ce qui concerne le gouvernement anglais, en favorisant la victoire de Franco que se joue le sort de la paix. Le gouvernement espagnol traverse une crise profonde causée par la défaite subie en Aragon (le 15 avril les troupes fascistes parviennent à la Méditerranée et coupent la Catalogne du reste de l Espagne centrale et sud-occidentale, encore aux mains des républicains) et des divisions internes, à cause du pessimisme du ministre de la Défense Prieto qui commence à pencher pour la reddition. Mais la crise est encore bien surmontée par Negrin qui relève Prieto de son poste, assure une direction plus efficace à l armée avec la nomination du valeureux Modesto à l état-major et élargit la base politique du gouvernement dans lequel entrent de nouveau les anarchistes de la CNT. La république se présente avec un visage et un programme qui correspond au discours adressé à toutes les forces démocratiques internationales. Résistance ferme contre l ennemi, unité nationale, suffrage universel, réforme agraire, liberté de culte, garantie des droits des travailleurs, armée apolitique, coopération avec la Société des Nations. C est la ligne politique des communistes et si Negrin l accepte, c est parce qu elle semble la seule réaliste et raisonnable (4). Il n est pas exclu, comme le pense Vittorio Vidali (5), que dans l élaboration des «13 points» du nouveau gouvernement Negrin, il y ait eu pour ainsi dire, la patte de Togliatti, très actif à Barcelone pendant la crise, comme conseiller du PC espagnol (alors que son secrétaire Diaz est gravement malade). Et l URSS est le seul pays qui continue à aider la république. Du 15 mars au 15 juin affluent tout au long de la frontière un grand nombre d armes soviétiques ou acquises par le Komintern (25.000 tonnes semble-t-il), en grande partie des avions et des canons. C est Blum qui a décidé la réouverture des frontières quand il a reformé un gouvernement. Mais celui-ci tombe rapidement après une nouvelle tentative de Chautemps. C est maintenant Daladier qui gouverne avec l appui des

197 socialistes. A partir de la mi-juin, la frontière est de nouveau fermée. Une fois de plus la pression de Chamberlain et les illusions que Franco acceptera le plan pour le retrait des volontaires, font que la France abandonne un pays voisin. A la Société des Nations, il n y a que l URSS qui s oppose aux manœuvres italo-allemandes. Par chance pour la république espagnole, le front est installé sur l Ebre. On transfère la base des brigades internationales de Albacete à Barcelone. Au cours de toute l année 1938, la crise des fronts populaires s accentue, l anticommuniste de la sociale-démocratie s approfondit. Il y a des causes dont nous avons déjà parlé où dont nous avons fait l hypothèse. Il y a une impuissance de la gauche dans son ensemble que l on constate très clairement, surtout en France. Daladier a enterré le programme du Front populaire, aussi bien sur le terrain social (augmentation des prix et des impôts indirects) que dans le domaine de la politique extérieure. Les socialistes sont de plus en plus accommodants vis à vis du chantage des radicaux et les communistes français, braqués sur le schéma du sommet de 1936 tandis que les désillusions s emparent des masses populaires. Dans une pareille situation, cela semble presque un miracle que l on continue à résister en Espagne. Pourtant, par certains aspects, même si en Espagne républicaine elle-même, la division à l intérieur du front populaire n est pas terminée, les tentations de se rendre sont de plus en plus nettes dans le camp des sociaux-démocrates et des républicains. 1938 reste une année de gloire pour la République et ses combattants pour lesquels le PC continue à déployer une grande énergie, soutenue par l aide concrète des Soviétiques. Et il ne faut pas s étonner que ces deux éléments constituent des points de référence essentiels pour les communistes italiens comme pour ceux des autres pays. La position unitaire et la vision de l URSS comme rempart contre le fascisme restent le fondement d une perspective à laquelle croient encore de nombreuses forces antifascistes d autres tendances. Cela permet non seulement de poursuivre la résistance antifasciste en Espagne mais également de préparer certaines conditions (dans des circonstances de plus en plus dramatiques) pour changer la politique suicide des conservateurs anglais à la Chamberlain. L opposition que Churchill est en train de mener commence justement à avoir du poids au printemps 1938. Compte tenu de l ensemble de la situation générale, on voit resplendir l héroïsme que montrent les volontaires internationaux (environ 15.000 pour le moment) et parmi eux les Garibaldiens italiens qui se trouvent engagés, de juin à octobre, jusqu à leur retrait, dans d innombrables durs combats. En janvier et en février 1938, la brigade Garibaldi possède 2500 hommes. Entre mars et août elle dépasse 3000 dont 70 à 75% sont espagnols et de 25 à 30% internationaux, presque tous italiens. En février, sur l Aragenales, elle soutient le choc d une division ennemie tout entière. Le capitaine Mario Traversi est capturé et tué à coups de baïonnettes. Un autre capitaine, Renzo Gina, 20 ans, est gravement blessé et meurt l hôpital. Carlo Saris, un des plus jeunes garibaldiens puisqu il a 18 ans, tombe aussi. La brigade est obligée de se retirer. En mars, un mois très dur, tandis qu à Barcelone des manifestations de rue exhortent le gouvernement à ne pas céder aux tentations de la reddition, les brigades internationales défendent Belchite, Alcaniz, tout un secteur du front qui se dégarnit dangereusement. Luigi Longo assume le commandement de la 35 e division et dirige 2000 combattants qu il arrive à soustraire à l encerclement fasciste. La Garibaldi arrive du front d Aragon, entre le chemin de fer de Saragosse-Barcelone et la zone qui se trouve entre les fleuves Ebre et Guadalope. La retraite continue jusqu à ce qu il se stabilise sur la rive gauche de l Ebre. Le nouveau commandant de la brigade est maintenant le militant communiste lombard Alessandro Vaia qui a déjà été condamné à 5 ans par le Tribunal spécial et qui a pris le

198 nom de Martino Martini. Le commissaire est un ouvrier, lombard lui aussi, Emilio Suardi, ancien émigré de Dijon, blessé plusieurs fois au combat. Les fascistes italiens capturent un commissaire de bataillon qui, d après ce qu écrit «Peuple d Italie» «a eu le sort qu il méritait en faisant connaissance avec le poignard nu de nos légionnaires» (6) Les cadres dirigeants des trois bataillons de la brigade sont presque tous italiens. Renforcée d un quatrième bataillon en avril, la Garibaldi tient un secteur du front sur 34 km. Parmi les garibaldiens, il y a beaucoup de dirigeants communistes comme Armando Fedeli, Italo Nicoletto, Giuseppe Ossola, Pietro Pajetta, de Varèse (qui tombera dans la résistance) tandis que Cesare Ravera, invalide, s occupe de la rédaction du «Volontaire de la Liberté». Entre juin et août, la brigade reste pratiquement inopérante le long de l Ebre, même quand commence la dernière bataille, épique, de la république. L offensive déclenchée à partir de la rive gauche du fleuve verra en trois mois une succession d attaques et de contre-attaques dans des combats furieux (avec la perte de 60 à 70 000 combattants de part et d autre). La Garibaldi entre en action en septembre, commandée par un mécanicien de Madrid, Luis Rivas, compagnon d arme de Lister (Vaia est appelé pour commander le secteur nord). Sur des collines d une hauteur de 409, 421, 455, 467 mètres au-delà de l Ebre, sous un déluge de bombes, les garibaldiens italiens et espagnols de battent avec enthousiasme. La liste de ceux qui sont morts ou blessés est longue. «Quand nous sommes montés au front le 4 septembre, nous étions environ 2 700 écrit un survivant de la bataille, Giacomo Calandrone, nous sommes maintenant quelques centaines, y compris les nombreux blessés. Il n y a que 910 garibaldiens qui s en sont sortis indemnes (7). Beaucoup sont morts. Ettore Vacchieri, un mécanicien de Turin, rescapé des prisons de Mussolini, Aldo Lambrocchi, de Mantoue, condamné deux fois par le Tribunal spécial comme dangereux communiste, l ouvrier de Bologne, Giovanni Baesi tombent, ainsi que Boretti, l étudiant milanais qui, arrêté et envoyé en relégation en 1933 à Ponza, avait été transféré ensuite dans un département spécial de l armée où vivaient les subversifs, à l île d Elbe. En avril 1937, Boretti parvient à s enfuir avec Giovanni et Mazzetti (devenus par la suite garibaldiens, eux aussi) à Bastia. De la Corse à Paris, de Paris à Barcelone. Le jeune intellectuel meurt le 8 septembre au combat aux côtés de Italo Nicoletto, le camarade qu il avait connu à la caserne et qui l avait amené au communisme 6 ans plus tôt (8). Une grande partie des camarades et des commissaires des quatre bataillons meurent ou sont blessés sur les collines de la Sierra Cabals. Tombent Raimondo Fulgenzi, vice-commissaire de la brigade (un électricien, d Argentine), le capitaine Faleschini, un maçon d Udine, l ouvrier Angelo Menegazzo de Padoue, qui vient de Belgique. Nous apprenons par une liste incomplète (9) que parmi les garibaldiens italiens une centaine est tombée sur l Ebre. Les blessés sont beaucoup plus nombreux. Parmi eux Giovanni Pesce (10). Un combattant de l Ebre, Melchiore Vanni mourra dans un hôpital de Paris, de ses blessures dues à un bombardement. Vanni était le seul relégué qui avait réussi à s évader de Ponza, en 1934. Tandis que la bataille de l Ebre continue, Negrin annonce, le 21 septembre, à une réunion de la Société des Nations, la décision des républicains de retirer du front tous les volontaires étrangers et demande la constitution d une commission internationale qui se rende en Espagne pour contrôler le retrait décisif. Les «internacionales» sont un peu plus de 12000. La dernière action est menée par des hommes du bataillon anglais, le 22 septembre. L odyssée (ou pour employer les mots de Nenni, l Iliade de ces hommes) est bien loin d être terminée. En attendant, Negrin adopte des mesures pour reproposer, auprès de la Société des Nations, en dehors du Comité d intervention, la question espagnole, en plein dans la crise de Münich. L espoir des républicains est que les démocraties occidentales résistent à Hitler. Si l Angleterre et la France ne cèdent pas, c est çà dire s ils

n acceptent pas le démembrement de la Tchécoslovaquie, alors la coalition antifasciste internationale peut se développer et sauver l Espagne. On sait comment les choses se sont passées. C est en vain que l URSS a fait savoir qu elle était prête à respecter le pacte d aide mutuelle avec la France si celle-ci devait affronter l Allemagne. Le 29 septembre, Chamberlain et Daladier sacrifient, pour quelques mois de paix, (calcul mauvais entre tous) l indépendance du peuple tchécoslovaque et avec elle, celle du peuple espagnol. L Allemagne annexe les Sudètes, la Hongrie et la Pologne participent au partage avant que l opération soit terminée avec l occupation de Prague, en mars 1939. Il est donc certain que la paix n a pas été sauvée par la rencontre à quatre (où Mussolini a secondé Hitler en jouant le rôle de «médiateur») et que la joie des Français et des Anglais d avoir conjuré la guerre sera entièrement déçue un an plus tard. L attitude de l URSS est ferme car il semble exact que, au lendemain de Münich, Staline, malgré le grave comportement de Chamberlain et de Daladier, est désormais convaincu que la politique de sécurité collective contre l agression fasciste, a fait faillite. Staline n abandonne pas cette politique même s il a la preuve que les hommes de gouvernement anglais et français ne sont absolument pas en mesure et même ne veulent pas résister à Hitler (11). Et la leçon de Münich pèsera lourdement en 1939. L Internationale communiste se comporte de la même manière que la ligne diplomatique soviétique. Elle n abandonne pas ses tentatives réitérées d unité d action avec la IIe Internationale, elle se fait plus pressante, avec un appel dramatique aux militants et aux peuples, avec un accent d unité par le bas qui est sûrement nouveau par rapport aux trois années précédentes, comme dans le manifeste signé au lendemain de Münich par les chefs de 12 partis communistes (parmi lesquels Togliatti pour le PCI). Travailleurs de tous les pays! Contre la trahison et la honte de Münich, pour la paix et la dignité et pour l indépendance des peuples, pour la défense de la démocratie, du progrès social et des intérêts des peuples, nous vous appelons à lutter de toutes vos forces afin d imposer aux chefs de l Internationale socialiste et des fédérations syndicales internationales qui, sans se préoccuper des intérêts du monde du travail ont refusé la convocation d une conférence internationale dans le but d organiser la lutte contre le fascisme, contre la guerre, pour la défense de la Tchécoslovaquie et pour sauver l Espagne et la paix (12) 199 Les dirigeants sociaux-démocrates repoussèrent également ce dernier appel, avec un ton très désolé. Les tendances antisoviétiques, l anticommunisme semblent guider les mouvements des puissances occidentales et la sociale-démocratie s en inspire avec tout autant d ardeur. La sociale-démocratie française, par exemple, agit maintenant dans la perspective de fonder une unité nationale sur l antisoviétisme et sur des concessions croissantes consenties à des groupes politiques, non seulement radicaux, mais ouvertement conservateurs (parmi lesquels s affirment ouvertement des éléments profascistes). Nous trouvons dans la presse socialiste de l émigration un reflet de cette atmosphère nouvelle, trouble, dictée autant par la peur que par le calcul, ainsi que dans des discussions qui se déroulent à l automne 1938. Angelo Tasca (qui a opté à partir de 1936 pour la nationalité française, cas unique parmi les dirigeants antifascistes italiens) se fait le porte parole, dans les rangs du PSI de la tendance SFIO, allant jusqu à proposer l abandon du pacte d unité d action avec les communistes, justement après Münich, par le fait même que la politique de sécurité collective n a pas fonctionné sur le plan international (13). Le raisonnement de Tasca pourrait sembler stupéfiant s il n avait été le produit, plus clair maintenant, d un anticommunisme violent que le conduit à soutenir que pour faire front au fascisme, il faut acquérir une autonomie qui garantisse «l unité nationale» avec la bourgeoisie. Mais en France, cette prétendue unité ne commence-t-elle pas à affaiblir ce

peu de coalition unitaire qui reste dans le mouvement ouvrier? Et voici ce que répond immédiatement Pietro Nenni, secrétaire du PSI, aux thèses de Tasca : Comment est-il possible, écrit Nenni, que Tasca ne se rende pas compte qu au plus le front de l opposition s élargit, au plus il est nécessaire que le parti socialiste et le parti communiste soient solidement unis? En rompant l unité d action, l indépendance que nous avons acquise pour la classe ouvrière, nous le perdrons face à des groupes politiques bourgeois avec qui nous pouvons avoir intérêt à faire un bout de chemin...il faut mettre le parti en garde contre le danger de tomber dans un anticommunisme abject que Tasca déteste mais qui est le tragique aboutissement de la politique qu il nous propose (14). A son tour, Saragat ne se montre nullement convaincu par les thèses de Tasca selon lesquels Münich aurait vidé de tout contenu l unité d action et les fronts populaires et requerraient un gouvernement d unité nationale décidé à réorganiser l économie du pays, d intensifier la production et d en modifier la politique extérieure, gouvernement qui irait des socialistes aux conservateurs non renonciateurs. Saragat rappelle au contradicteur qu il serait absurde de confondre les causes de la défaite avec les conditions d une reprise, qu il est aberrant de penser à un gouvernement socialiste qui établisse une collaboration avec la bourgeoisie sur le rejet de l unité d action avec les communistes. La politique de Tasca, dit Saragat, est une politique d abdication, la politique que soutiennent les bourgeoisies française et anglaise par manque d esprit de classe parce qu elles ne sentent pas l idéal antifasciste, parce qu elles espèrent que l URSS sera éliminée tout comme les partis prolétariens. Münich, conclut Saragat a marqué avec évidence les deux voies à la croisée desquelles se trouve aujourd hui la classe ouvrière. La première est celle du compromis, du renoncement, des alignements à droite, de la vile abdication. C est celle de ces «socialistes» qui se préparent à reconnaître les dictateurs chez les autres en attendant de plier l échine chez eux. Ces socialistes qui, après avoir crié Paix quand il s agissait de lutter contre le fascisme, seraient prêts à faire, non pas une guerre mais mille pour défendre la plus insignifiante de leurs colonies. La seconde voie est celle de la lutte sans quartier, sans abdication, au bout de laquelle il y a peut-être la victoire, peut-être la mort, en tout cas l honneur. C est cette cause là que nous, nous suivrons, la voie du Parti socialiste italien. Mais nous ne pouvons la suivre que si nous marchons étroitement unis avec les camarades communistes, avec les camarades antifascistes qui ont lutté jusqu à maintenant et partageront encore demain, notre destin (15). Le débat montre à quel point réponse du noyau dirigeant le plus unitaire du parti est encore ferme, et comment une partie de l émigration italienne est sensible aux orientations sociales-démocrates et radicales de France, de Belgique et d autres pays. Les demandes de Tasca se sont pas un cas isolé : au printemps 1939, avec la participation de républicains comme Pacciardi, se développe une offensive contre les communistes qui prend pour première cible l Union populaire. Il faut signaler dès à présent que le contrecoup le plus grave de Münich a lieu en Espagne, plus sur le plan politique que militaire. Tandis que la démoralisation (et la faim) frappent les masses populaires qui ont toujours soutenu la république, pendant deux années de lourds sacrifices, on voit se multiplier les tentations de chercher, avec les cercles internationaux et la diplomatie franco-anglaise, une voie de sortie, en gros un armistice honorable. Tandis qu à parti d octobre jusqu en mars, au sein de l armée républicaine elle-même dans la zone centrale le colonel Casado, aidé par le général Miaja, fera un véritable coup d Etat sous le signe de la retraite. Les derniers mois sont une succession ininterrompue de défaites et de déchirements internes dans lesquels l anticommunisme opère en profondeur. Au mois d octobre, les 200

franquistes reconquièrent partout la rive droite de l Ebre et la fameuse colline de la Sierra Cabals. Les «internacionales» sont cantonnés à Barcelone. Le 15 novembre a lieu une parade d adieu en présence de Negrin. On voit passer par les ramblas les restes de ces bataillons, plusieurs fois reconstitués, qui ont laissé sur l Ebre jusqu à 75% de leurs effectifs. La Passsionaria fait un discours à la foule et aux combattants : Mères! Femmes! Quand les blessures de la guerre se seront cicatrisées avec le temps, quand les sombres souvenirs de ces jours douloureux et sanglants se seront transformés en liberté, en amour et en bien-être, quand les rancœurs se seront éteintes et quand tous les Espagnols ressentirent l orgueil de vivre dans une patrie libre, alors, parlez à vos enfants. Parlez-leur des brigades internationales. Racontez-leur comment, à travers vents et marées, ils traversèrent les frontières hérissées de baïonnettes et surveillées par des chiens hargneux, avides de déchirer leur chair, ces hommes qui vinrent dans notre pays, croisés de la liberté... Aujourd hui ils s en vont. Beaucoup d entre eux, des milliers rentrent ici avec la terre espagnole pour suaire... Camarades des brigades internationales! Vous pouvez partir la tête haute. Vous êtes une légende, vous êtes l exemple héroïque de la solidarité et de l universalité de la démocratie. Nous ne vous oublierons pas (16)! Le retour est piégé, douloureux. Et pour les Italiens qui se sont préparés à quitter la Catalogne il est peut-être encore plus amer. Leur exil continue et pour beaucoup il va se transformer en déportation. Et pourtant, le destin de nombreux volontaires allemands et autrichiens (5000 pour chacun des deux pays sous la botte hitlérienne, dont 2000 sont morts), est pire encore (17). Pour les Italiens, au moins, l expérience espagnole est le début d un nouveau chapitre, ce n est pas un holocauste tragique, sans avenir, bien au contraire. Parmi les groupes nationaux, c est peut être dans le groupe italien que l on compte le bilan le plus positif de l engagement. Il y a des limites et des périodes d arrêts que nous avons signalées. Nous avons aussi vu qu au cours de la dernière année de guerre le recrutement a été difficile et que la composition politique du cadre dirigeant et de la base garibaldienne a souffert de la crise générale des fronts populaires. Mais malgré les freins et les limites, les Garibaldiens d Espagne ont gardé un poids politique important. Pour la première fois depuis l avènement du fascisme, on s est battu ouvertement contre l ennemi, et on s est battu ensemble. On a fait de la cause de la liberté et du triomphe de la démocratie le meilleur ciment pour une unité future, pour demain, en Italie. Dans le salut que la presse de l émigration adresse aux combattants qui quittent l Espagne la tête haute, existe la conscience de cette signification, de cette promesse. Les Garibaldiens nous sont chers par l exemple et l enseignement qu ils ont donnés à tout le peuple italien. Ils ont non seulement sauvé l honneur du peuple italien offensé par la politique de brigandage du régime qui dirige temporairement l Italie, ils sont aussi les pionniers de l Italie nouvelle, de l Italie du peuple et leur souvenir, leurs noms seront transmis aux générations futures, comme ceux des premiers combattants qui ont ouvert la voie à la résistance de tout le peuple italien (18). Et Pietro Nenni a déjà affirmé : 201 Rien ne leur a semblé impossible. Rien ne sera impossible pour nous. Reprenant les paroles d un héros de notre Risorgimento, je voudrais dire que sous cet aspect «le problème est résolu». En mourant dans les bras de son frère, Enrico Cairoli a prononcé ces paroles sublimes : «le problème est résolu». Il voulait dire qu après le sang versé, rien ni personne ne pourrait empêcher que tombe le voile qui avait jusque là séparé Rome de l Italie. Le sang des nôtres qui sont tombés en Espagne a lui aussi «résolu le problème» : celui de notre capacité et de notre possibilité d action. Tant que perdure parmi nous l esprit qui a animé les volontaires d Espagne, des premières centuries d Aragon et de Catalogne jusqu à la Brigade Garibaldi, le

fascisme nous trouvera sur son chemin, ardents et intrépides, capables de toutes les audaces et de tous les sacrifices (19). Il n y a qu une partie des garibaldiens qui a quitté l Espagne à la fin de 1938. Le phénomène est général. A la mi-janvier 1939 à peine 4640 «internacionales» sont partis (6000 seront impliqués dans le tragique épisode de Catalogne). Parmi les Italiens, il n y en a que 194 qui sont partis à cette date. Le problème est que pour beaucoup de garibaldiens, le retour en France, où ils sont illégalement, signifie l arrestation. Pour l éviter, D Onofrio, qui va à Perpignan fournit, en accord avec le parti français, des faux papiers aux volontaires qui courent le plus de danger. On en envoie beaucoup en Amérique, en Afrique, dans les différents pays européens, faisant s enfuir d autres des camps de concentration installés en France. La majorité des dirigeants du PCI reste en Espagne jusqu à la fin. Pieragostini, Colombo et Giuseppe Reggiani (Bandiera) continuent à faire fonctionner Radio Milan. Ce dernier connaîtra un destin tragique, il sera fait prisonnier et fusillé par les fascistes italiens à Madrid, le 12 avril. Luigi Longo, Giuliano Pajetta tout comme Vidali, restent en Catalogne jusque fin février. Vidali passera la frontière de manière aventureuse dans la voiture de la fille de Camille Huysmans, l ancien secrétaire de la IIe Internationale (Martrhe Huysmans est la correspondante de «Peuple» de Bruxelles). Francesco Scotti, commissaire de la 60 e division est également parmi les derniers à partir : On était le 10 février, écrit-il, quand le commandement suprême du gouvernement républicain, déjà en territoire français ordonna à tous les départements de passer en France après avoir détruit tout le matériel de guerre qui ne pouvait pas l être au-delà de la frontière. La nuit du 12 février, sur une hauteur, à quelques pas de la frontière, je fis planter le drapeau de la division et j assistai à côté de lui au triste défilé des miliciens. Les soldats marchaient avec des visages assombris, dans un climat de tragédie. Ils relevaient la tête, me regardaient et saluaient le drapeau. Deux années de ma vie passaient sur le visage des miliciens. Les batailles, les victoires, les retraites, les camarades morts, dans ce grand silence de la frontière de l Espagne vaincue (20). 202 A ce moment-là, après la chute de Barcelone, la fin de la république semble une question de jours. La France et l Angleterre s apprêtaient à reconnaître le gouvernement de Franco. Le dernier à quitter Barcelone, le 25 janvier, fut Palmiro Togliatti (21). A Figuera, Togliatti (comme Nenni) assiste à la dernière réunion de la Cortes et se réfugie ensuite en France, à la suite du gouvernement espagnol. Mais c est un exode momentané. Quand Negrin décide de retourner dans la zone centrale encore aux mains de la république, Togliatti trouve une place dans un avion à Toulouse, arrive à Albacete et de là à Madrid, s établissant ensuite près de Murcia où se trouvait le siège de la direction du PC espagnol. Après la rébellion de Casado et de sa junte, en mars, quand Negrin et de nombreux dirigeants abandonnent définitivement le pays, Togliatti y reste encore avec Pedro Checa et avec le secrétaire des jeunesses unifiées, Claudin. Il est arrêté par une patrouille d anarchistes, puis relâché si bien qu il arrive à Valence. Le matin du 25 mars 1939, derrière Carthagène, avec quelques camarades parmi lesquels Jesus Hernandez, Togliatti parvient à monter dans un avion militaire qui atterrira à Mostaganem, sur la côte algérienne. A Valence, il a travaillé à la formation d une nouvelle junte militaire pour s opposer à cette de Casado qui prêchait la reddition. Selon un curieux témoignage (22), Togliatti, dans un castillan presque parfait donne la dernière proclamation du peuple espagnol, un «document ardent et passionné». Il semble que le 12 mars, Togliatti envoie à Moscou, via Paris, un appel dramatique («envoyez des

pommes de terre») parce qu il faut garantir l exode pour un plus grand nombre possible de combattants et de dirigeants et s occuper de former un nouveau Comité central du parti espagnol qui reste en Espagne pour affronter la terreur fasciste. Arrivé en Algérie française avec un faux passeport, le chef des communistes italiens qui est, d après ses papiers, un journaliste sud américain, est d abord retenu à Oran puis parvient à rejoindre Marseilles. En avril, il partira du Havre pour Leningrad dans un bateau sur lequel voyage également Rita Montagnana (23) et la Passionaria. A Moscou, il y a eu le XVIIIe Congrès du Parti bolchevik avec un important rapport de Staline. Le congrès a lieu au moment où le destin de la Tchécoslovaquie en même temps que celui de l Espagne est scellé. Notes du chapitre 14 1. PIETRO NENNI O peuple d Europe, au secours, au secours! dans «Le Nouvel Avanti! 9 avril 1938. 2. Le commentaire que Eden, démissionnaire, et Churchill feront des accords itali-anglais est intéressant. Churchill, le premier, écrit, le 18 avril 1938 «Naturellement, le pacte italien est un le triomphe total pour Mussolini qui obtient notre bénédiction pour la consolidation de ses positions en Méditerranée, contre nous, à sa conquête de l Abyssinie et à son action en Espagne». Eden répond : «Quant au pacte italien, je suis d accord avec vous et sur ce que vous écrivez. Mussolini ne nous donne que la répétition de la promesse déjà faite précédemment et non tenue de retirer ses troupes de Libye... Maintenant il est devenu clair que comme je m y attendais, Mussolini a continué son intervention en Espagne même après l ouverture des conversations de Rome. Il faut vraiment être optimiste pour croire que maintenant Mussolini va cesser d intensifier son intervention» Cfr. DAVID T. CATTELI L diplomatie soviétique et la guerre d Espagne cit., pp. 150-51. 3. «Corriere della Sera» 17 avril 1938. 4. Thomas note à propos de la polémique de Prieto contre les communistes «Prieto ne s est pas prononcé sur le fait de savoir si une politique sociale et militaire différente aurait été plus avantageuse du point de vue de la conduite de la guerre. Il n a pas expliqué quelle politique différente de celle de l amitié avec la Russie, on aurait pu suivre quand c est la Russie qui est restée le fournisseur du matériel de guerre...il n a pas dit ce que l on aurait dû faire d autre sinon continuer la guerre, vu que les nationalistes prétendaient uniquement à une reddition inconditionnelle» (Histoire de la guerre civile espagnole cit. p. 554) 5. De la conversation citée. 6. Cit. dans GIACOMO CALANDRONE L Espagne brûle cit., p. 280. 7. ID, op. cit. pp. 324-25. 8. Cfr. GIORGIO AMENDOLA Souvenir de Borelli dans «L Unité», 5 janvier 1961. 9. Cfr. Liste des volontaires antifascistes italiens cit. 10. Cfr. GIOVANNI PESCE Un garibaldien en Espagne cit. p. 22-38. Pour la description vivante de la bataille, voir aussi La bataille de l Ebre, les Garibaldiens racontent avec une préface de Martino Martini (Alessandro Vaia) édition de culture sociale, Pris 1939. 11. Dans son Histoire de la politique extérieure soviétique (Milan 1970 pp. 368-75) Adam B. Ulam apporte une série d argumentations valables contre l opinion répandue qu après Münich les Soviétiques commencèrent à envisager la nécessité d un accord avec Hitler. Ulam fait observer que Staline n avait pas beaucoup d illusions à perdre par rapport aux grandes puissances occidentales, qu il pouvait en plus compter maintenant sur le fait que de larges secteurs de l opinion publique française et anglaise était contre la nouvelle capitulation devant le dictateur. C est Staline lui-même qui vers la fin de 1938, avait fait courir le bruit d un accord possible avec les Allemands pour inciter les Occidentaux à faire une alliance avec l URSS. «En réalité, entre octobre 1938 et mars 1939, la diplomatie soviétique fit preuve d une froideur et d un contrôle de soi supérieur à celui qu elle avait montré dans les périodes précédentes et montrera par la suite» (p. 371). 203

204 12. Cfr. Le texte publié dans ANTONIO GIOLITTI Le communisme en Europe, Milan 1960, pp. 113-114. L auteur observe à ce propos : Malgré le choc des accords de Münich et les polémiques contre les gouvernements français et anglais, l action de l IC ne dévia pas de la ligne de l alliance antifasciste (p. 21). 13. ANGELO TASCA Perspectives de la situation nationale et internationale dans «Le Nouvel Avant!», 29 octobre et 5 novembre 1938. 14. P.N. (PIETRO NENNI Notes sur des notes dans «Le Nouvel Avanti!» 12 novembre 1938. 15. GIUSEPPE SARAGAT Le socialisme à la croise des chemins dans «Le Nouvel Avanti!» 19 novembre 1938. 16. Cfr. HUGH THOMAS Histoire de la guerre civile espagnole cit., pp. 584-85. 17. Les chiffres sur les volontaires internationaux sont souvent controversés. Ils comprennent en général ces étrangers (plus de 20000) qui luttent en Espagne sans faire partie des brigades internationales. Selon Thomas cependant, les plus nombreux furent les Français (10000 hommes dont 3000 morts), puis les Allemands et les Autrichiens (5000) puis les Italiens, les Américains, (2800 dont 900 tombèrent) puis les Anglais avec 2000 dont 500 sont morts, ensuite 1200 Yougoslaves, 1000 Canadiens, 1000 Scandinaves, 500 Soviétiques et des centaines et des dizaines de 50 autres pays. Histoire de la guerre civile espagnole cit. pp. 662-63. 18. RUGGERO GRIECO Les pionniers de l Italie nouvelle dans «La Voix des Italiens», 20 novembre 1938. 19. PIETRO NENNI Le problème est résolu dans «La Voix des Italiens», 19 novembre 1938. 20. De la page écrite par Francesco Scotti et insérée dans DAVIDE DE LAJOLO La Girouette cit., p 116. 21. Cfr. Pour les détails, MAURIZIO et MARCELLA FERRERA Conversations avec Togliatti, p. 274-82. 22. C est celle donnée par Ettore Vanni, un communiste italien qui, à Valence, dirigeait le quotidien «Verdad». Le témoignage est d autant plus intéressant qu il est donné dans un livre de souvenirs rédigé après que Vanni ait abandonné le communisme. A Valence, dans les derniers moments de l Espagne républicaine, l auteur avait pour tâche de chercher à mettre à l abri la direction du PC espagnol. Voici comment il décrit Togliatti : «Un homme très simple, taciturne et pensif, avec un pardessus sans couleur et qui portait un béret basque si affreusement mal qu on reconnaissait en lui un étranger à cent mètres». Il rappelle aussi que Rita Montagnana rejoignit Togliatti à Valence pour quelques jours. Cfr. ETTORE VANNI Moi, communiste en Russie, Bologne 1948, pp. 6-18. 23. Du même témoignage cit.

Chapitre 15 Curiel et les forces «progressistes» en Italie Que ce soient les mémorialistes, les historiens, les observateurs, il semble qu on ne soit pas d accord sur grand-chose en ce qui concerne ce que l Italie a vécu au cours de ces années, ni sur le fait que le peuple italien ne voulait pas la guerre. A partir de 1938 l horizon s assombrit, les gens assistent, inquiets, à crise internationale qui s aggrave, au déferlement des armées d Hitler sur l Europe. Les indicateurs de la questure, les mémoires des chefs de la police et de la hiérarchie en font foi ainsi que des messages et des observations de militants antifascistes et tous sont d accord pour parler d un état d esprit d inquiétude, de perplexité et de malaise. Mais il est difficile d évaluer le poids et la nature de cette psychologie des grandes masses. Celui qui l a peut-être tenté avec le plus de pénétration est ce jeune intellectuel de Trieste, Eugenio Curiel que nous avons déjà rencontré et dont nous reparlerons abondamment, (entre autre parce qu il a donné lieu, entre 1938 et 1939 à des discussions d historiens car il était en contact à la fois avec le Centre externe communiste, avec le Centre socialiste et avec «Justice et Liberté»). Dans une lettre du 15 mai 1938 à la direction du PSI, après avoir rappelé que cinq classes de jeunes ont été mobilisées (celles de 1900, 1912, 1916, 1917 et 1918) et que la rumeur d une guerre imminente se répand de plus en plus, Curiel écrit : Comment la nation italienne réagit-elle à cette exaspérante situation? Est-ce qu il existe un parti de la guerre? On peut répondre que non, il n y a pas de parti de la guerre, on peut répondre que l énorme majorité de la population italienne, pour des raisons historiques ou simplement par répulsion pour une alliance agressive, est opposée à la politique de l Axe. Nous pouvons effectivement affirmer qu aujourd hui, chaque Italien se sent lié à tout autre Italien par la haine contre la guerre et surtout par la haine d une guerre généralisée menée aux côtés des alliés qui est sont aussi à craindre que les nazis. Et cette haine de la guerre qui s accompagne d une parfaite indifférence envers la provocation chauviniste antifrançaise s exprime assez publiquement dans de fréquentes discussions, dans les cafés, dans les cercles fascistes, dans les réunions du dimanche. Mais maintenant, si nous voulons mesurer la valeur de cette opposition latente à la politique impérialiste du fascisme, nous devons y aller prudemment. Prudemment dans la prévision de manifestations possibles, prudemment dans la compréhension de sa véritable importance politique (1). Le regard attentif de Curiel induit à ce moment-là une série d avertissements : Il y en a, par exemple, qui ne sont pas opposés à un coup de force. Il y en a qui pensent à une politique de chantage pour obtenir des avantages : Mais, continue le correspondant du PSI, à part la distinction précédente, faite surtout de nuances, la grande limitation à ce que nos avons dit réside dans l influence profonde et néfaste que le fascisme a exercé sur tout le monde et à laquelle les antifascistes déclarés eux-mêmes n échappent pas, qu ils soient militants ou non. Et cette influence fasciste a brisé tout sentiment de solidarité nationale et internationale, a tué toute foi en une possible coexistence pacifique des peuples, a bafoué le respect des traités librement stipulés et enfin, a fait oublier aux masses que le devoir de l individu est un travail pacifique et constant sur lequel on construit une nation. C est ce scepticisme sans limite qui se révèle plus ou moins clairement mais qui tue toute confiance possible en un idéal qui se moque du sacrifice de l individu tourné vers le bien-être de sa communauté. C est cela, au fond, la grande conquête du fascisme et ce sera probablement son héritage le plus amer. C est, comme on le voit, un pronostic d une grande perspicacité qui indique dans ce scepticisme (on parlera après la guerre de qualunquisme), le sédiment le plus lourd d un environnement propagandiste qui saoule de ses fumées toute la société italienne dans son ensemble et qui s exprime, à la veille de la guerre, dans les «folies» les plus énormes du fascisme, du chauvinisme, alimentées par des slogans sur les Français, tous malades et 205

décadents ou sur les Anglais, immoraux parce qu ils consomment «5 repas» par jour. C est un monde de fantasmes qui peuple les journaux (la franc-maçonnerie, le judaïsme international etc...) comme le fait de traiter d obscurantisme l usage du «lei», ou le pas de l oie rebaptisé «pas romain», l obsession démographique selon laquelle le nombre égale la puissance (les 8 ou 9 millions de baïonnettes), la campagne contre les Juifs et pour la «défense de la race». Tous ces produits idéologiques typiques de 1938-39, dont le revers est précisément l accentuation d un climat d ignorance et de cynisme. Les interprètes les plus authentiques du régime, a-t-on écrit avec justesse, même s ils sont inconscients de l idéologue fasciste, furent les enragés, les fanatiques qui refusent une pensée claire et distincte, invoquant tout le temps la violence purificatrice, ceux qui avaient placé leurs espérances non pas dans la raison mais dans l autorité, c est à dire dans la confiance dans un homme supérieur (2). La rhétorique, la «réduction à l absurde», «l idéalisme magique (3)» dominent la production journalistique, avec des mystifications presque incroyables auxquelles se prêtent même quelques jeunes écrivains hétérodoxes, et des fanatiques comme Asvero Gravelli qui condamne le «lei» bourgeois en faveur du «tu» (4). Mussolini affirme au Conseil des ministres que le problème le plus important est celui des naissances. «L Allemagne doit sa force à son incessant développement démographique, à la capacité de procréation de ses femmes. Le nombre fait la force, je l ai dit bien des fois. Qu ont fait les Italiens? La reprise de l an dernier montre déjà des signes d affaiblissement. Il y a une régression des naissances (5)». Imiter l Allemagne devient une directive. Les coryphées du Duce trouvent que «si Mussolini (comme l affirme Goebbels) a des caractères prussiens, certains côtés de l humanité d Adolf Hitler possèdent un véritable caractère latin» (6). Et la militarisation croissante de la vie publique, tout comme le racisme, assimilent ces produits d importation dans la volonté frénétique de se conformer au modèle allemand. L énervement qui se répand dans les différentes couches de la population face à ces manifestations virulentes du fascisme est d autant plus général que le niveau de vie reste très bas et que l inquiétude augmente à cause des continuels appels aux armes. Est-ce que des forces progressives se dégagent au milieu d une telle réaction? Curiel en signale quelques-unes avec confiance : Nous pensons que de nouvelles forces progressistes sont en train de mûrir dans la situation actuelle, et précisément les forces catholiques qui aujourd hui descendent dans l arène pour s opposer au fascisme agresseur et raciste, ainsi que la moyenne et la petite bourgeoisie commerciale et industrielle, profondément touchées par une crise qui aujourd hui est vraiment sans issue. Et enfin la force des jeunes, inconnue par bien des aspects, mais dont la transformation commence à se faire sentir par différents signes qui sont quelquefois sans équivoque (7). En effet, malgré la prudence du Vatican, qui s accentuera très fort sous le pontificat de Pie XII (à partir de mars 1939), le monde catholique, en particulier celui des jeunes, le seul qui puisse avoir une formation de cadres relativement autonomes, prend maintenant une position ou montre au moins un réflexe de recul par rapport au régime. De même, tandis que les grands groupes monopolistes augmentent leurs profits (en 1939 la Bastogi parmi les dividendes et les droits, distribue 188 lires pour chaque action de 500 lires, la Montecatini 25 pour 100, la Sina 165 pour 250, la Edison 90 pour 200, la Pirelli 475 pour 500), le capital des petites entreprises est à l arrêt et celui des moyennes entreprises en baisse. En attendant, le processus de prise de conscience des jeunes grandir, au moins chez les élites qui étudient. Quant aux ouvriers, nous aurons l occasion de revenir sur le sujet également grâce à un rapport intéressant de Curiel. Ses observations de mai 1938 indiquent la perspective vers laquelle tend le Centre externe du PCI, par des sondages parmi les différentes forces «progressistes», au moins jusqu au brusque rappel du Komintern sont réelles. Mais même par la suite, elles ne disparaîtront pas. Avec l Anschluss, on enregistre par exemple, partout dans le pays, un sentiment d inquiétude dont le symptôme principal est une série de 206

manifestations spontanées des étudiants, à Milan, Padoue, Venise, Turin, Gênes, Bologne, Rome (8), Naples, dans les cinémas, dans la rue, dans les universités, qui alarment Bocchini. Le chef de la police recommande aux préfets et aux inspecteurs de l Ovra de les surveiller et de les réprimer avec diligence (9). D après les événements enregistrés dans certaines provinces, il s avère entre autre, que les directives lancées par le Centre externe du PCI de faire de l agitation contre l annexion de l Autriche, sont appliquées. Ce sont les slogans recommandés par le Centre qui apparaissent dans certains cas, comme en Emilie ou l on trouve également des tracts plus élaborés. Le gouvernement de Mussolini vend l Italie à Hitler. Unissons-nous pour conquérir la paix et la liberté, pour défendre l indépendance de notre pays. A bas le gouvernement de la trahison! Un bloc formidablement expansionniste et agressif est en train de se former à nos frontières du Nord, un bloc avide de conquêtes et de domination qui aspire à descendre dans les trois Vénéties et sur Trieste. La politique de l Axe Rome-Berlin est le sacrifice des marchés italiens de l Europe danubienne et balkanique... Ce sont les propagandistes hitlériens qui introduisent en Italie des théories antisyndicales et appuient la suppression des syndicats. Ce sont les propagandistes hitlériens qui sont en train de créer l antisémitisme en Italie. Que tous les Italiens s unissent et constituent un front de la liberté, de la démocratie, de la défense populaire et de l indépendance nationale. A bas le gouvernement des renégats et des traîtres! (10). Comme on le voit, c est une propagande qui reflète largement les directives «nationales» données par le Centre. Mais elle répond aussi à l opinion publique largement répandue si un informateur du fascio peut écrire en mai 1938 : L opinion publique est de nouveau alarmée par le danger de guerre et cette fois-ci la peur vient des complications entre la Tchécoslovaquie et les Allemands. La perspective de devoir se battre pour la grandeur d un autre peuple déjà considéré comme trop grand et qui ne jouit pas de la sympathie populaire, n enthousiasme personne et on dit carrément : les Allemands commencent à exagérer (11). A ce propos, il faut bien garder à l esprit les avertissements de Curiel. La perplexité, le mécontentement, les débordements d étudiants ont lieu dans un pays bombardé par une propagande de plus en plus triomphaliste. Les journaux énumèrent avec des éclats de fanfare la «victoire historique» en Espagne (on réserve aux légionnaires revenus de Madrid et de Barcelone des défilés et des cortèges), les hommages de Chamberlain et de Halifax à la sagesse du Duce, ceux que lui rend Hitler au cours de son voyage à Rome et à Venise, la nomination de Mussolini (assez irritante pour le roi) «Premier maréchal de l Empire», ses nouvelles promesses de victoires susceptibles de «changer la carte politique», les menaces annexionnistes sur la Tunisie, la Corse et Nice, le rôle de «grand médiateur» joué par Mussolini à Münich, la victoire des footballeurs à Paris aux championnats du monde. Dans ce cas-ci, la joie populaire était sincère. Après son retour d Allemagne, Galeazzo Ciano note dans son journal : En Italie, du Brenner à Rome, tant de la part du roi que des paysans, le Duce reçoit un accueil que je n avais jamais vu. Il me dit lui-même qu il n y a pas eu une telle ferveur depuis la proclamation de l Empire (12). Daladier à Paris et Chamberlain à Londres ont reçu un accueil analogue. Signe que les peuples, le peuple italien tout autant que le peuple français ou anglais, ne veulent pas la guerre. Mussolini peut peut-être encore se méprendre sur ce sentiment et Ciano note qu en novembre 1938, il définit la nouvelle ligne politique italienne : «Objectif Djibouti, peut-être à travers un condominium et une neutralisation, la Tunisie et dans un régime plus ou moins analogue, la Corse italienne, jamais francisée et ensuite, prendre sous domination directe, la frontière du Var». Novembre 1938 est le mois au cours duquel, malgré les remontrances du pape, on lance un certain nombre de lois «pour la défense de la race» qui est un bannissement des Juifs de la vie publique, des écoles, des administrations d Etat ou locales, 207

du service militaire etc... Et l on prend d autres mesures comme l interdiction de se marier avec les soi-disant «ariens». De toutes les mesures prises par le régime, c est certainement une des plus impopulaires, une de celles qui provoquent une réaction de dégoût dans les milieux jeunes, catholiques ou laïcs et chez de nombreux intellectuels (13). Mais ici aussi il faut être prudent. On ne peut sûrement pas signaler une révolte ouverte de la culture italienne contre la vague de racisme qui se répand. Ce que Cesare Pavese écrivait en 1945, en revenant sur la «peur du lendemain» qui caractérise l ensemble de la culture italienne au cours de ces années, reste vrai : La nature du fascisme comme de tous les autres vices était de dégringoler la pente et de devenir une avalanche, qui échappait même au contrôle de ses chefs. Dans cette déferlante, la culture italienne vécut de l illusion, toujours renouvelée qu il était possible de se creuser une niche et de s y blottir en s occupant de ses propres affaires, de la même façon que l on accepte le mauvais temps en ronchonnant en se consolant avec l idée qu après tout il fait beau à la campagne. J ai connu un antifasciste, professeur de mathématiques qui, tombé à Madrid, me dit : Mais oui, je suis content : je ne parviens pas à penser ni à travailler. Mais maintenant je n éprouve plus le remords de ne pas être en Espagne en train de combattre Franco... L état de panique dans lequel ont vécu les meilleures intelligences italiennes, la conscience permanente de ne pas avoir d issue sinon à la fin des temps, contribuèrent à donner à notre culture un caractère ombrageux, névrotique, futile et désespéré qui la marquèrent pendant vingt ans (14). C est l autre côté de la médaille, et pour comprendre le processus difficile de prise de conscience et de mise en route de la lutte des jeunes parmi les meilleurs, il faut aussi garder en tête ce contexte culturel et même moral, leur besoin de sortir du milieu de la recherche littéraire et philosophique pour prendre contact directement avec les masses, un processus qui se concrétise aussi pour certains par le refus des Littorali, de la presse du Guf etc... C est le cas d Aldo Natoli et de bien d autres. Pavese ajoute à la réflexion citée plus haut : «Et pourtant on peut affirmer que les meilleurs d entre nous, sombres et désespérés comme ils l étaient, se sont souvent surpris, au cours de ces années, à imaginer qu une seule chose aurait pu les sauver : un plongeon dans la foule, une grosse fièvre de l expérience immédiate et de l intérêt pour les prolétaires et les paysans». A partir de 1938 et jusqu à la veille de la deuxième guerre mondiale, le phénomène des jeunes qui se «mobilisant», qui se proclament communistes et cherchent à travailler dans le parti, se poursuit et s étend. On cite également le cas, à Trapani, d un étudiant qui, ayant écouté la radio espagnole, distribue 60 exemplaires dactylographiés d un bulletin d information antifasciste intitulé «le Front populaire», consacre un article à la figure de Gramsci et qui ajoute : «Que celui qui possède une arme la tienne toujours prête, que celui qui possède une lame l aiguise (15)». Plus intéressant encore, le cas de Florence, où surgit une «section antifasciste» qui imprime un bulletin intitulé «La Jeune Italie», orné de la faucille et du marteau avec des citations de Mazzini et de Pisacane. Le phénomène est représentatif par plusieurs côtés : on arrête environ 980 jeunes dont 35 sont dénoncés au Tribunal spécial. Dirigés par un menuisier, Emiliano Bolognesi et un décorateur, Danilo Masi, ils sont en grande partie inscrits au PNF et à la GIL, mais il ne s agit pas d étudiants. Il s agit de mécaniciens, de dessinateurs, d infirmiers, de cordonniers, de boulangers, de tapissiers, de chauffeur, de Santa Croce, Scandicci, Empoli, Ponte Sant Elsa. On découvre que certains sont en contacts avec les Républicains ou J et L, mais la majorité est communiste (16). A Empoli on arrête carrément 150 jeunes organisés par le communiste en fuite Rocciotti Sani (17). En Ligurie, il y a une groupe actif d intellectuels avec Amadeo Ugolini (qui ira ensuite à Paris à «La Voix des Italiens», Giovanni Serbandini, professeur au lycée de La Spezia et Gastone Duse (18) qui font une action de propagande et d organisation. A Milan, il y a une action clandestine et une répression importantes pendant toute l année 1938. Un groupe d ouvriers de la Breda, de la Marelli et d autres usines de Seto, sont arrêtés en février et en 208

mars (19). Après Münich les communistes en contact avec le Centre externe font circuler à Sesto San Giovanni des tracts qui condamnent la capitulation de Chamberlain et de Daladier en ces termes : Ces deux-là, tant qu ils vivront, porteront sur le front la marque ignominieuse des traîtres. Il n y avait qu une seule voie pour éviter la guerre, c était celle d une politique plus ferme et plus décidée de la part des gouvernements qui ont signé le parte de Versailles (20). L arrestation d Eugenio Colorni qui dirige le Centre interne socialiste fait du bruit et l on en parlera même dans la presse fasciste, profitant de l occasion pour faire de l antisémitisme (21). On arrête Colorni à Trieste tandis qu à Milan tombe le noyau dirigé par Antonio Greppi ainsi que le groupe Erba organisé depuis 1936 et qui constitue un cas intéressant de travail de «front antifasciste» qui s étend dans les usines de Val Sesia, dirigé vers l action syndicale à l intérieur des organisations fascistes. Vittorio Della Porta, Gisella Floreanini, Fausto Note, Teresa Musci, Tiberio Pausini et un jeune étudiant en médecine, Carlo Calatorni sont en contact avec Raffaele De Grada (22) tandis que Vittorio Della Porta (23) parvient à s enfuir à Lugano. Il y aura en tout 19 arrestations. A Milan il y a un ferment antifasciste très important parmi un groupe de peintres (parmi lesquels Guttuso et Birolli). Une revue a été créée («Vie des Jeunes», puis «Courant de la Vie des Jeunes» puis «Courant», fondée par Ernesto Treccani, à laquelle collaborent des critiques, des romanciers et des poètes comme Giansiro Ferrato, Vittorio Sereni, Alfonso Gatto, Carlo Bernari et Zelio Vottorini et à laquelle Curiel enverra un article en 1939. Le journal devient «presque explicitement antifasciste» et sera supprimé en 1940 (24). A Naples, au cours de la fête de Piedigratta, on distribue des tracts qui célèbrent de «catholicisme universel», condamnant le racisme. L un d eux s intitule «Mort aux tyrans». On découvre que c est l œuvre d un professeur, Carlo Rossini, d un tailleur, Raffaele Cristilli et d un mécanicien déjà arrêté, suspecté de communisme en 1937, Salvatore Cacciapuoti (25). Au chantier San Rocco, de Muggia, on grave sur un mur intérieur un dessin grand format qui représente le Duce. Au-dessous, une inscription en dialecte : 209 L Italia si fa grande La cova i pulsini Che no te rompi i ovi Sta attento Mussolini (26) (L Italie se fait grande, elle couve ses poussins, ne casse pas ses œufs, attention Mussolini) Ce sont, si l on veut, de petits incidents, mais la réalité montre que les groupes de jeunes s organisent mieux clandestinement, cherchent des contacts (et bientôt, comme nous le verrons ils en auront, avec un groupe des Abruzzes et avec d autres jeunes et ils vont établir une liaison avec le Centre externe). Il y a une certaine vivacité, spontanée des cellules communistes et unitaires qui continuent à se manifester dans toutes les régions. La police frappe partout durement. En effet, le phénomène que nous avons décrit se poursuit, même s il est mince, et reproduit des initiatives clandestines mais il est voué à une suppression rapide à cause des arrestations qui prennent souvent un caractère de rafles (27). Et ici, le discours sur la «vigilance révolutionnaire», sur l infiltration et la provocation, sur les contacts du Centre externe avec sa base en Italie, tombe à propos. Au cours des discussions qui se déroulent au Secrétariat du PCI en août 1938, le jugement négatif sur l état de l organisation est unanime. Les contacts du Centre externe avec sa base en Italie sont de plus en plus rares et de plus en plus lents. Même si elle se situe dans une atmosphère générale d autocritique que l on a déjà mis en lumière, la remarque ne perd pas son fondement objectif. Mais le Centre en vient rapidement à sous-estimer ces nouveaux noyaux d opposition spontanée au fascisme,

unitaires, qui se dirigent vers l adhésion au communisme et qui sont bien réelles. Leurs chefs eux-mêmes reçoivent plus d un signe mais malgré tout certains les regardent avec une méfiance d inquisiteurs. Le rapport que Giuseppe Berti présente après quelques mois d enquête menée dans l appareil est un singulier document (28). L enquête (qui est également transmise à Togliatti) est avant tout et surtout une recherche sur les «canaux» que le parti utilise pour envoyer des hommes et du matériel de propagande en Italie, indiquant avec une profusion de détails comment des légèrtés ont été commises ainsi que des imprudences qui contribuent certainement à provoquer des «chutes», des saisies d imprimés et de lettres etc... Le bien fondé des remarques sur ces points est approuvée par les autres dirigeants, à part certains détails (29). Et pourtant, vu d aujourd hui le problème se pose en termes différents, même d un point de vue technique. Même si l enquête a pu servir à travailler avec plus d adresse et à épargner de nouveaux coups à l organisation illégale, il est un fait que, d un côté les éléments provocateurs dans le pays ou dans l appareil subsistent même après l enquête (30). De l autre, les documents de la police indiquent que l Ovra et les autres organes de répression disposent de tels instruments et de tels moyens pour frapper toute manifestation de travail clandestin, qu il est bien difficile de ne pas tomber dans les mailles du filet. Par exemple, l Ovra effectue un contrôle minutieux sur toute la correspondance envoyée en France ou en Suisse, parvenant ainsi rapidement à connaître toutes les «adresses» du PCI. Avec les informations que donnent les correspondants du Centre externe on parvient à resserrer les mailles du filet qui va tôt ou tard emprisonner tout le «légal» ou l «illégal» qui donne signe de vie. S ajoutent à cela les résultats très importants qu obtient la surveillance obstinée de la police sur tout individu suspect et sur tous ceux qui ont été arrêtés et relégués et qui sont sûrement ceux à qui s adressent les nouveaux camarades ou sympathisants. L enquête de Berti se braque aussi sur quelques permanents qui se sont montrés réticents dans la description de leur biographie politique et aboutit à la proposition et à l obtention de l expulsion de l un d eux, Borelli. La conclusion de l enquête est particulièrement pessimiste : Il n est pas exagéré de dire qu il n existe aucun domaine du travail du parti qui ne soit plus ou moins miné par le travail de la police et par la provocation et il n est pas non plus exagéré de dire qu il n existe aujourd hui aucune organisation du parti que nous puissions considérer comme solide (31) Berti raconte que de Trieste à Milan, de Turin à Gênes, le réseau illégal est complètement effiloché, avec des trous largement ouverts à la provocation. Quant au travail légal, voici le diagnostique : La Commission «légaux» a envoyé plusieurs personnes en Italie, en partie des camarades, en partie des sympathisants qui sont descendus simplement pour faire un peu d agitation orale ou pour porter quelques tracts et quelques journaux. Rares sont les cas ou ces «légaux» ont réussi à faire un travail d organisation solide en restant dans le pays. Et cela justement parce que leur légalité est due au fait qu il s agit d éléments inconnus, non seulement de la police mais des camarades et des masses. Et donc, étant inconnus, ils trouvent difficilement à qui s adresser. Quand ils trouvent, on les accueille avec méfiance. Il s agit également d éléments peu capables, avec de faibles capacités politiques et d organisation, en partie émigrés de longue date (32) Les choses ne vont pas mieux, dirait-on dans la FGCI : La situation des jeunes est très grave. Quand le camarade Sereni s est rendu au KIM, il a fait du travail de la section des jeunes un tableau qui ne correspond pas à la réalité. Il a parlé de 25 camarades de premier plan et de 120 de second plan. En réalité, après la chute d Ezio, le seul cadre jeune qui donne signe de vie de temps en temps est Aldo, de Milan, mais qui est lié à des éléments suspects et nous ne pouvons donc pas nous en servir. Aucun autre n écrit. On dit qu il y a quelques jeunes autour du philosophe, mais nous n avons connaissance 210

d aucun travail jeune. Ainsi, on dit qu il y a des étudiants de tendance communiste à Rome et à Naples. Mais à part le groupe de Rome qui est un groupe de tendance antifasciste de manière générale, nous n avons aucune autre nouvelle. J ai eu une réunion avec Sereni et avec Ernesto pour comparer mes faits avec les leurs et voir si quelque chose m échappait. Malheureusement, c est bien ainsi que sont les choses. En réalité, en ce qui concerne la Fédération des Jeunes, il va falloir commencer le travail à partir de rien. (33). Dans ce cas-ci, il semble y avoir une distance entre le tableau catastrophique que l on a donné et la réalité de la jeunesse en Italie, si l on garde en tête que certains des jeunes Romains sur lesquels on montre tant de réserve, comme Aldo Natoli en février 1938 ou comme Lucio Lombardo Radice qui, en juillet, a déjà pris personnellement contact avec des dirigeant communistes de Paris (Berti, Amendola, Sereni) et qui a fait un compte rendu écrit de la situation du groupe de jeunes Romains, de sa tendance unitaire et de sa composante communiste. Lucio Lombardo Radice a même, à cette occasion (10-12 juillet 1938) fait sa demande d inscription au PCI (34). En ce qui concerne les intellectuels, le jugement de Berti est encore plus négatif : Le travail de la Commission «intellectuels» a été particulièrement mauvais. A part 3 ou 4 exceptions, les intellectuels avec lesquels la Commission est en rapport, sont des types qui inspirent peu confiance et parmi eux, il y en a beaucoup de suspects... (35). Et c est ici que l on retrouve le «cas Intelvi», c est à dire celui de Curiel. Le rapport s y réfère explicitement : Le meilleur résultat obtenu par la Commission «intellectuels» est celui obtenu avec Intelvi. Le travail qui a été fait avec lui pouvait avoir de larges perspectives et un grand avenir. Malheureusement Intelvi étant juif, les récentes mesures prises en Italie contre les Juifs ne permettent pas de prévoir le développement de l activité d Intelvi que nous avions prévu. Mais en ce qui concerne Intelvi, il faut dire également que la Commission «intellectuels» risque de le compromettre et aujourd hui, nous ne savons pas si nous pouvons le considérer comme encore complètement «légal» (36). Pour Berti, la faute la plus grave de la Commission «intellectuels» a été, dans le cas d Intelvi d avoir utilisé pour un voyage en Italie «un certain Hirschmann». C est un Juif allemand qui a fui l Allemagne en 1932, un socialiste de gauche qui est allé ensuite en Espagne avant de passer en Italie. Hirschmann est le beau-frère d Eugenio Colorni et c est par lui qu il a connu Curiel. Voici ce que dit l enquête sur cet épisode : En 1937, la Commission «intellectuels» (plus précisément Sereni), après s être mis d accord avec Garlandi, a utilisé pour un voyage en Italie un certain Hirschmann, en lui donnant une valise à double fond avec du matériel du parti que cet individu a apporté en Italie à un certain Colorni, cousin de Sereni, un des dirigeants socialistes de l intérieur, qui manifeste des tendances ouvertement trotskistes, fait ouvertement de la propagande trotskiste et semble pour cela et pour d autres raisons, un type suspect. On ne sait pas très bien comment c est arrivé, peut-être Colorni a-t-il donné à ce Hirschmann l adresse d Intelvi et lui a dit qu Intelvi était en relation avec notre parti, mais il est de toute façon certain que ce Hirschmann, qui est une canaille trotskiste, s est rendu chez Intelvi et lui a fait ouvertement de la propagande trotskiste, parlant contre la politique de l Internationale communiste, disant que sa politique conduit à la ruine le mouvement ouvrier et en parlant tout particulièrement contre Staline (37). Il résulte également de l enquête de Berti que dans un rapport (perdu, et le rapporteur s en est désolé), Curiel aurait parlé du discours trotskiste de Hirschmann qu il revoit à la fin de 1937, dans un café parisien. Et à Paris également, Hirschmann recommence à lui faire ses vieux discours. Tandis que l enquête en est là, Colorni est arrêté le 7 septembre. Curiel qui entre-temps a été démis de son poste d assistant à l université et éloigné de «Bo» en vertu des mesures raciales, craint que l arrestation de Colorni ait des conséquences immédiates pour lui. Il peut alors se réfugier à Paris vingt jours plus tard avec l aide du parti qui a été averti par Goldschmied. Arrivé à Paris, Curiel est tout de suite interrogé sur «l affaire Hirschmann» et 211

sur un autre épisode qui concerne une visite à Rafail Abramovitch, le dirigeant menchevik qui est un des chefs de la IIe Internationale. Dans un tel réseau de soupçons, tandis que Curiel rend compte de sa mission (très innocente et privée) (38) Emilio Sereni que l on interroge de manière répétée, est impliqué dans l histoire, mais on ne prendra aucune mesure à son encontre par la suite. Par une lettre ultérieure de Berti à Togliatti, on apprend qu Intelvi est encore sous enquête et l on renouvelle les suspicions par rapport à Hirschmann «canaille trotskiste» et à Colorni (39). Au mois de novembre, nous retrouvons «la question Intelvi» dans un procès verbal du Secrétariat du PCI. Jacopo dit : A propos d Intelvi : il a été mal dirigé. Nécessité de revoir son cas à fond, en particulier à cause de ses contacts fortement suspects. Dans la vieille Commission «intellectuels» il y a des choses préoccupantes qu il faut examiner. Il faut dire que Brandini (Sereni) ne nous a pas aidés. Mais pour Intelvi, il y a aussi des choses positives (40). Nous savons que les «contacts suspects» concernent essentiellement la relation que Curiel a eue avec Colorni qui est considéré comme trotskiste et donc infect, et qui a été, en tout cas, parmi les dirigeants socialistes les moins enclins à l unité d action avec les communistes. Quelques jours plus tard nous apprenons quelque chose de nouveau concernant Curiel qui est toujours à Paris : Jacopo : Question Intelvi, enquête pas terminée. Il reste encore différentes questions à examiner. Je propose toutefois son envoi en E. Mais le problème se pose de bien le contrôler dans la mesure où Intelvi ne peut pas encore être considéré comme membre du parti. Il faut le former. Après différentes observations des camarades sur l opportunité de l envoyer en E., on a décidé de reporter toute décision à une quinzaine de jours (41). Quel est ce pays que l on désigne par la lettre E? Le problème est éclairci par le témoignage de 1940 d un ami de Curiel, Sergio De Benedetti. Il s agit de l Egypte où le PCI compte pouvoir fonder une revue en italien (dans le cadre de toute l action dans les pays africains et en Amérique dont nous aurons l occasion de reparler). De Benedetti, de «Justice et Liberté» trouve Curiel à Paris et après une première rencontre avec lui où Curiel se montre très réticent pour des raisons de clandestinité, il apprend finalement que son ami est communiste. Curiel le lui dit ouvertement et il ajoute : «Le parti a décidé qu il est inutile que je retourne en Italie parce que je serais immédiatement arrêté. (Et de fait, dans sa lettre à Togliatti, Berti écrira : «on n a pas fait revenir Intelvi»). De Benedetti fait connaître à Curiel ses amis de J et L auxquels le jeune homme de Trieste fait une grande impression, par sa profonde culture et sa parfaite connaissance de la situation et des conditions de vie des masses populaires italiennes (42). Le souvenir de De Benedetti sur la rencontre est précis : «Le Parti» (quel respect, quelle dévotion, quel attachement affectueux dans la voix d Eugenio quand il prononçait ce mot!) avait décidé qu Eugenio irait en Egypte pour fonder et diriger le journal du Front populaire en langue italienne. C était pour Eugenio la meilleure des occasions. Je l enviais presque pour cette magnifique opportunité... (43). Et en effet, Renato Mieli, l ami de Curiel, monte le projet d une feuille italienne en Egypte. En octobre 1938, Mieli, en contact avec le Centre externe du PCI, se transfère en Egypte où il a de la famille. De là, il échange des lettres avec Di Vittorio pour concrétiser l idée de la nouvelle publication. Et il se met en contact avec Curiel à Paris pour qu il vienne à Alexandrie faire ce journal en commençant par une revue périodique (44). A Alexandrie, il y a des antifascistes qui peuvent mener une action tout aussi utile qu à Tunis. Le groupe de communistes et de sympathisants en contact avec Velio Spano, parmi lesquels Carlo Mendel (qui sera fusillé par les Allemands en 1943), Mieli, Dina Forti, Laura Levi et Fausto Terni Cilente publiera plus tard le journal «Front Uni». De la période au cours de laquelle Curiel est en France, nous avons de lui que quelques articles, un destiné à la presse communiste, un à 212

la presse socialiste et un pour «Justice et Liberté», qui prendra un caractère historique très important à cause de la querelle qui éclatera par la suite à propos de l appartenance du jeune intellectuel à telle ou telle formation. Ce sont les positions que Curiel prend dans ses articles qui réduisent la portée de cette querelle. Il apparaît comme le seul intellectuel, le seul dirigeant politique de la nouvelle génération en Italie qui ait non seulement une image perceptive des «forces progressistes» qui minent le régime (les catholiques, les jeunes, les classes moyennes), mais aussi de la fonction de la classe ouvrière italienne, en particulier cette nouvelle classe ouvrière qui ne connaît que les syndicats fascistes. Son accord avec la politique du PCI depuis 1935-36 qu il revendique explicitement, l accent unitaire qu il apporte aux socialistes, son besoin d introduire une thématique semblable également dans les milieux de «Justice et Liberté», se retrouvent d une manière homogène dans chacun de ses articles (45). Tout en articulant son argumentation de la manière la plus large, Curiel y insiste sur ce fait fondamental : les ouvriers, surtout les jeunes, sont déjà en train de mener une lutte de classe tenace et donnent les premiers cadres d une résistance active à la politique anti-ouvrière du fascisme. Le terrain sur lequel cette résistance s exprime est celui des syndicats et «c est sur ce terrain que doit s exprimer notre action». Il n y a chez Curiel aucune illusion sur le caractère des syndicats fascistes ni sur leur prétendue tendance démocratique. Mais leur démagogie même, les luttes entre le courant pro-nazi qui veut enrégimenter les syndicats et les vieux cadres rossaniani, les revendications économiques des masses dont les syndicats doivent tenir compte dans une certaine mesure, créent les conditions d une initiative ouvrière. Celle-ci se fait déjà sentir dans la lutte contre les discriminations salariales entre les villes et la campagne, entre le Nord et le Sud, entre apprenti et ouvrier qualifié. Dans l action syndicale, il faut abattre les barrières entre ouvrier et ouvrier à l intérieur de l entreprise. Dans l action syndicale les illusions des jeunes, le bandeau qui les empêche de voir toute la démagogie profonde du régime fasciste, tomberont (46). L objectif d un antifascisme de classe est aussi celui de l unité de la classe ouvrière italienne. Le PCI, dit Curiel aux socialistes, a déjà eu le mérite de comprendre un tel problème qui est également un problème de rapport entre les ouvriers fascistes et antifascistes : Aujourd hui plus que jamais, nous devons nous associer à cette lutte. Maintenant que la classe ouvrière souffre de trois années de guerre, aujourd hui que dans les rangs fascistes eux-mêmes, les volontaires de la guerre d Abyssinie et d Espagne deviennent les propagandistes les plus enflammés du défaitisme, aujourd hui ce ne sont plus seulement les ouvriers de la vieille garde qui maintiennent vivante la foi antifasciste : elle est alimentée par l expérience de la nouvelle génération, elle trouve dans la lutte et dans la haine du prussianisme nazi, des couches alliées de plus en plus larges parmi les membres fascistes, les militants et les fonctionnaires... L objectif le plus important est la lutte que nous devons mener pour dépasser l éloignement et la méfiance qui séparent la vieille génération de la nouvelle. Cette génération qui parle «fasciste», qui est encore sous le poids de la mythologie mussolinienne ou qui l abandonne à regret, possède en elle de riches possibilités d action. La sécurité même des fascistes, leur prétention à être mus par la vraie justice sociale et non par la haine des vieilles tendances subversives, font de cette nouvelle génération la base la plus sûre pour une action énergique dans les syndicats (47). La confiance de Curiel, qui montrera qu elle est historiquement fondée, (ne seront-ce pas, en premier lieu les jeunes ouvriers de Turin qui seront les acteurs de la grève de mars 1943?) s exprime à partir de maintenant dans un prudent appel politique. C est un appel à l approfondissement de l unité d action entre socialistes et communistes sur le terrain de l action syndicale et autour d elle, à l étude des problèmes de la nouvelle génération, qui tend en premier lieu à comprendre l importance et la dimension de «ces nouvelles forces» ouvrières qui donnent un sang neuf aux rangs de l antifascisme et qui feront sortir de nouveaux dirigeants des travailleurs, dirigeants qu il faut former, ajoute-t-il. 213

Nous devons savoir descendre courageusement dans cette lutte, avec toutes nos forces, nous devons savoir combattre avec intelligence : nous adapter aux différentes situations locales, sans renier, par un esprit sectaire les forces différentes qui convergent obscurément vers une même fin, dans le stade de préparation révolutionnaire. Et nous devons savoir combattre avec la vision claire d une réalité qui n encourage à aucun optimisme prématuré. Nous tendons vers une action qui doit nécessairement mener à l unité d action, à l unité politique du prolétariat italien (48). L enthousiasme de Curiel, sa façon de voir loin, vers une unité politique, non seulement des sommets mais aussi de la base, son impatience à faire en attendant quelque chose de concret sur le terrain des revendications concrètes des masses ouvrières, dans quelle mesure sont-ils entendus par les différents interlocuteurs, auprès desquels il fait chaque fois le même discours? Nous ne le savons pas, même si les nouvelles préoccupations idéologico-inquisitrices des dirigeants communistes, les tendances antiunitaires des socialistes (ce n est pas par hasard que Tasca bloque l article de Curiel qui est de loin le plus important de ceux que nous avons cités) et le sectarisme antifasciste de J et L constituent, pense-t-on autant de freins. Curiel n ira pas en Egypte au printemps 1939. Après un séjour de quelques mois à Paris, comme il apprend que Colorni n a pas eu de procès mais qu il a été directement envoyé en relégation grâce à l habituel procédé administratif, il pense pouvoir impunément retourner en Italie, au moins pour un voyage. Il s arrête d abord à Genève et participe à la vie des sections socialistes italiennes locales, en restant en relation étroite avec Faravelli qui est à Paris jusqu en mai 1939. On apprend par une lettre de Curiel à Faravelli que Curiel a pris «une récente mais profonde décision d entrer dans le parti (49), c est à dire dans le PSI, et c est en tant que socialiste que le jeune poursuit son action, intervenant dans la polémique interne du PSI à un moment où la tendance de Tasca et de Modigliani contre le pacte d unité d action s oppose avec un maximum d énergie à la tendance unitaire de Nenni. Curiel ne cache pas sa pensée. Il est pour l unité et met en garde les socialistes contre la sous-évaluation de l importance du PCI en Italie et la tendance à miser sur les «morceaux de communisme dissident» : Des communistes orthodoxes, il y en a. Il y en a beaucoup. Pas tous reliés avec l extérieur, et ceci est important, de formation souvent spontanée, avec une activité autonome, ouvriers parmi les ouvriers. Ils sont le témoignage de la fascination qu exerce le communisme sur les masses et ce sont eux qui le gardent vivant. Ils se forment continuellement, ils sont un exemple pour nous qui sommes à l intérieur, un exemple de courage et de décision, parfois irréfléchis, parfois aveugles, mais de toute façon un exemple de dévouement à la cause de la révolution italienne (50). 214 On doit travailler avec les communistes et avec toutes les forces progressistes, insiste Curiel, parmi les ouvriers qui «nous ont tant de fois indiqué, au-delà des appellations, le chemin de l avenir». Le jeune qui se bat pour cette ligne, est-il encore communiste ou bien est-il devenu socialiste? Jusqu à son arrivée en Italie, en juin 1939, à son arrestation à Trieste peu de temps après (il est arrêté par l Ovra le 23 juin (51)), on peut attester à la fois de ses contacts avec le PSI et avec le PCI. A Genève, Curiel travaille avec Gorni et Della Porta d orientation unitaire et il a des contacts avec des groupes clandestins en Italie. A-t-il définitivement mis en veilleuse son projet d aller en Egypte? Selon le témoignage de

Mieli, voici comment les choses se sont passées : «Curiel avait annoncé sa prochaine arrivée, tout était prêt pour l accueillir. Peut-être Curiel s est-il rendu à Trieste pour un rapide contact politique ou pour des raisons familiales. La police l a arrêté tout de suite. Pour son activité au cours des mois qui précèdent son arrestation, il faut tenir compte d un grand degré d autonomie parce qu il ne semble pas que le PCI le destine à une mission illégale en Italie. Mais, en relégation, Curiel fera partie du collectif communiste de Ventotene comme dirigeant du PCI et comme rédacteur de «L Unité» clandestine. Il tombera comme héros de la résistance et Eugenio Colorni, rédacteur de «Avanti!» clandestin aura un destin tout aussi glorieux et tragique, tué par les nazifascistes en 1944). Il ne semble y avoir aucun doute, et Ambrogio Donini et Emilio Sereni (52) l affirment sans réticence d aucune sorte, Curiel s est associé aux socialistes et au printemps 1939 s est inscrit au PSI sur l indication des dirigeants communistes. Pour quelles raisons? Compte tenu de tout ce que nous avons exposé des soupçons nourris à son encontre, l hypothèse mise en avant par les communistes est qu une telle décision à été de toute évidence tactique (53). Une tactique, pour ainsi dire double, pourrait-on dire, et vis à vis du PSI et vis à vis de ce jeune camarade qui ne peut pas encore être considéré comme «membre du parti», même s il y a des aspects «positifs et si l on profite de son travail». Il est vrai que «la défense de l unité d action» (54), qu il fait promouvoir même par de «l entrisme», est une telle obsession dans le Centre externe, qu elle ne peut pas ne pas avoir pesé à la fois dans le PCI et chez Curiel. On voit dans une lettre de Berti à Martini au printemps 1939 que les dirigeants communistes sont très préoccupés par les nouveaux rapports avec les forces antifascistes : La campagne anticommuniste internationale se fait assez fortement sentir. De là des difficultés de plus en plus grandes avec les socialistes et les autres groupes antifascistes en général. Il y a une tentative de grand style menée par les républicains (Pacciardi, Campolunghi, Facchinettio) pour faire l unité antifasciste sans nous. La position de Nenni à la tête du PSI est fortement secouée et donc, même Nenni s oriente de manière à ne pas rompre avec les siens (55). On a vu comment Curiel se bat dans le PSI pour l unité d action. Et dans ce qu il fait et dans ce qu il écrit au cours des années 1937-39, on distingue aussi sa personnalité : l enthousiasme du nouveau militant discipliné mais aussi la conscience mûrie pour ellemême qui sait que ce ne sont pas les disputes avec celui-ci ou celui-là ou d un groupe avec un autre qui décident du sort de la lutte. De là son besoin de retourner pour vérifier dans la vie du pays, en contact avec la classe ouvrière, ce travail d unification et de résistance qu il considère comme primordial. Dans une lettre qu il envoie à Genève à Faravelli en mai, Curiel écrit : Moi et tous mes camarades sommes socialistes, amoureux de la liberté et notre plus grande ambition est de pouvoir dire un jour que nous avons pu être utiles à la classe ouvrière italienne et internationale, fidèles à la grande tradition révolutionnaire (56). 215

Notes du chapitre 15 1. (Nordio à la direction du PSI), 15 mai 1938. Des documents inédits des archives de Tasca. Que ce Nordio soit effectivement Eugenio Curiel a été démontré de manière convainquante par Merli (STEFANO MERLI La renaissance su socialisme italien cit. pp. 266-70. Curiel l affirme d ailleurs lui-même au moment de son arrestation (Cfr. P. 291. 2. NOBERTO BOBBIO Culture et mœurs entre 1935 et 1940, dans «Troisième Programme», fascicule II, 1962, p. 286. 3. FRANCO VENTURI Le régime fasciste, dans Trente ans d histoire italienne cit. p. 186. 4. Gravelli qui dirige la revue «Anti-Europe» produit un numéro spécial en 1939, intitulé «Anti-lei». On y trouve en plus du fameux article de Bruno Cicognani (Réforme des meurs dans «Corriere Della Sera» du 14 juillet 1938) qui suggère à Mussolini d idée d une campagne, de nombreux avis, parmi lesquels ceux de Tommaso Landolfi qui définit le «voi» comme plus romanesque, plus politique, plus aventureux que le «lei», de Salvatore Quasimodo et de Carlo Bernari qui glorifie le «voi» comme une victoire du méridionalisme, de Vasco Pratolini, Elsa Morante et Elio Vittorini, militant pour l usage généralité et inconditionnel du «Tu», de Maria Bellonci qui disserte sur le «voi» des femmes de la renaissance, de Arnaldo Fratelli qui se plaint que le «lei» soit dur à disparaître, «enraciné comme il l est dans l usage de la bourgeoisie, avec des racines si profondes que quand on essaie de l arracher, la bourgeoisie crie comme si on lui enlevait une molaire». C est une initiative classique de Mussolini, suivie avec zèle par Storace, qui doit en même temps faire prendre au régime une pose «antibourgeoise» en se réclamant de la pureté de l italianité scolaire, paysanne, patriarcale. 5. GIUSEPPE BOTTAI Vingt ans et un jour 1949, p. 124. 6. ALESSANDRO PAVOLINI Chefs et peuple, dans Italie et Allemagne, Rome 1938, p. 15. 7. De Nordio à la direction du PSI cit. 8. Ruggero Zangrandi nous donne d amples renseignements sur la plus importante de ces manifestations. Il raconte qu à l université de Rome où se tenait une assemblée fasciste de la culture, consacrée à la politique extérieure italienne, à l arrivée de Virginio Gayda, directeur du journal «Journal d Italie», de nombreux jeunes parmi lesquels Bruno Zevi, Paolo Alteri, Antonio Giolitti et quelques-uns uns du groupe de Natoli, Pietro Amendola, Lucio Lombardo Radice l accueillirent avec des sifflements et des cris de protestation. Puisque Gayda met au défi de parler celui qui a quelque chose à dire contre la politique du régime, Zangrandi dénonce la «trahison» de Hitler et soutient la nécessité de rompre l alliance avec les nazis. (RUGGERO ZANGRANDI Le long voyage à travers le fascisme cit., pp. 162-6-. 9. Circulaire de chef de la police Bocchini du 7 avril 1938 ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1938) K. I, b. 31. 10. Il s agit d un tract saisi par les carabiniers de Mirandola le 30 avril 1938. On trouve des tracts analogues à Brescia, Trévise et d autres endroits. Cfr. En 216

particulier ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1938), K. I, bb. 25, 26, 27. 11. Cit. dans ALBERTO AQUARONE L Opinion publique en Italie à la veille de la deuxième guerre mondiale dans «Nord et Sud», a. XI, n. 49, janvier 1964, p. 118. 12. GALEAZZO CIANO Journal cit. p. 254. 13. Selon ce qu a raconté Lucia Lombardo Radice dans une conversation le 11 septembre 1970, un jeune comme Gianni Pintor décide de passer d un antifascisme général à une lutte militante active, précisément à la suite des lois raciales. 14. CESARE PAVESE, Le fascisme et la culture, inédit daté d octobre (?) 1945, maintenant dans Œuvres, essais littéraires, pp. 205-6. 15. Il s agit d Antonio Vento arrêté par la suite avec neuf autres amis en février 1938. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1938) K. i, b. 29. 16. L opération d arrestation et de dénonciation des Florentins de «Jeune Italie» dure quelques mois. Du rapport de l inspecteur de l Ovra, D Andrea du 19 mai 1938, dans ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. A. g. e r., 1920-45 (1938) K. I, b. 26. Fascicule «Florence». 17. Après les nombreuses arrestations de 1937, des groupes entiers de communistes tombent en 1938 (vitriers, marchands de journaux, fermiers, journaliers, tailleurs qui font partie d une minutieuse organisation. Parmi les 150 arrêtés 64 seront dénoncés au Tribunal spécial. (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1938) K. I, b. 26. Fascicule «Florence». 18. GAETANO PERILLO Le parti communiste italien dans le mouvement de la résistance dans la région de Gênes. 19. 1920-45 (1938) K. I, b. 44, fascicule «Milan». 20. Joint à la dénonciation au Tribunal spécial (ACS, fasc. cit. du 6 mai 1939. Les tracts dont diffusés par Milan le 15 et le 16 octobre 1938. 21. «Corriere Della Sera» du 17 octobre 1938. On donne la nouvelle de l arrestation d Eugenio Colorni, de race juive qui entretenait des rapports de nature politique avec d autres Juifs résidant en Italie et à l étranger et ont lit dans un commentaire : «si le fait que le judaïsme a toujours été un des principaux fomentateurs de l antifascisme avait besoin de témoignage, il pourrait clairement être fourni par l activité criminelle que menaient depuis des mois les cellules dont le chef est le Juif Colorni. Et on ne peut pas dire que ces activités louches se soient manifestées après les développements de la politique raciale du fascisme (parce que les Juifs arrêtés agissaient déjà depuis longtemps)». 22. La police relie tout de suite l activité du groupe à celle de Colorni et celle de Faravelli, à Lugano. Raffaele De Grada reste sur une position ferme de dénégation dans les interrogatoires et il sera relâché par la suite. Un rapport de l inspecteur de l Ovra de Milan du 10 octobre 1938 contient : «Vivant dans un milieu artistique, prompt à la critique et à l enthousiasme, De Grada, culturellement préparé mais sans expérience de la ligne politique, il a été une proie facile pour les agitateurs du genre de Sassu, Della Porte etc...» Le groupe Erba a diffusé, entre autre, un tract unitaire qui porte le titre de Déclaration de l antifascisme (ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1938) K. I, b. 30 fascicule «Vercelli». 23. Vittorio Della Porta apportera en 1938-39 dans le PSI de l émigration, son expérience d unité d action en Italie. Il sera expulsé du parti socialiste en 1939 pour avoir pris des positions favorables au parti allemand et soviétique et entrera 217

218 au PCI, mais il se retirera de la politique active par la suite. Cfr. STEFANO MERLI La renaissance du socialisme italien cit. p. 227. 24. Cfr. RAFFAELE DE GRADA Le mouvement du «Courant», Milan 1957 et DOMENICO ZUCARO qui cite un témoignage de De Grada Conspiration ouvrière cit. pp. 196-209. 25. Du rapport du préfet de Naples du 13 octobre 1938 ACS Min. Intérieur, Dir. gén. A. g. e r., 1920-45 (1938) K. I, b. 28, fasc. «Naples». 26. D un rapport du commandant de la IIIe légion de la milice portuaire de Trieste du 4 juin 1938 ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. A. g. e r., 1920-45 (1938) K. I, b. 30 Fascicule «Trieste». 27. On signale des arrestations à Milan en mai 1938, à Naples en novembre (entre autre celle de Ugo De Feo, directeur de l usine de céramique et de l étudiant universitaire, sous-lieutenant de réserve, Ricardo Longone qui sera relâché par la suite). A Padoue, parmi un groupe d ouvriers, à Bologne, Imola et Massa Lombarda où 71 personnes sont dénoncées au Tribunal spécial en novembre pour des réunions clandestines, la diffusion de «L Unité») et l écoute de la radio espagnole républicaine etc... A Pola on saisit une ronéo rudimentaire, travail d étudiants et d enseignants (Paolo Biasiasi et Fabio Filiri) A Ferrare où tombe Adolfo Zoboli en contact avec Bagnolari du Centre externe et dans d autres villes (ACS Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1938, K. I, bb 26, 28, 29, 30 et 31 de 1938 et 43 de 1939. 28. Eléments d enquête sur le travail des cadres dans les années 1935-38 signé Jacopo, rédigé en septembre 138 (APC, 1496 (1-3). 29. Dans une lettre du 2 février de Berti à Rigoletto Martini (qui se trouve à Moscou au Komintern comme représentant du PCI), il y a une référence à l enquête organisée depuis septembre 1938. «Les résultats auxquels nous sommes arrivés, écrit Berti ont été soumis aux camarades Furini, Garlandi et Roncoli parce qu ils avaient le moyen de contrôler et de dire si les faits avérés par l enquête correspondent à la réalité. A part des questions de détails, les camarades en question ont confirmé ce que l enquête avait établi» (APC, 1497/3). 30. Il y a donc deux signes indicatifs à ce propos. Dans une lettre de la direction de la division politique de la police du 24 septembre 1938, on dit : «Selon des sources fiables, ces derniers temps l Internationale communiste, en examinant la situation du PCI par rapport à la situation en Italie, a jugé les dirigeants inaptes à leur tâche, parce que jusqu à aujourd hui ils n avaient que mythifié la situation réelle du Royaume...» Dans une lettre ultérieure au directeur de la même division, on ajoute : «On apprend par des notes fiables que le parti communiste, après avoir examiné l activité faite jusqu ici par le secrétariat du PCI en direction de l Italie, activité rendue inefficace et limitée pour la plus grande partie à l Extérieur, a décidé de transférer directement dans le Royaume l activité communiste». Ce qui correspond, même si c est un peu vague, aux projets du Centre externe et en effet Giacomo Pellegrini et Umberto Massola en Italie dans les premiers mois de 1939 (Cfr. P. 300). Les deux lettres dans ACS, Min. Intérieur Dir. gén. PS, A. g. e r, 1920-45 (1938) K. I, b. 31 31. APC, 1496 (2)/49-31. 32. APC, 1496 (2)/49-35-34. 33. APC, 1496 (2) 49/35-34. Nous n avons pas réussi à identifier le «philosophe» ni les jeunes dont on parle dans ce rapport. «Le philosophe» pourrait être le professeur Martinelli. Aldo de Milan est Giosue Casati. 34. Du témoignage fait à l auteur. APC, 1496 (2), 49/34.

219 35. APC, 1496 (2), 49/35. 36. APC, 1496 (2) 49/35. 37. APC, 1496 (2) 49/35. 38. Eugenio Curiel donne une déclaration écrite, datée du 8 novembre 1938 à Paris, signée Intelvi dans laquelle on lit : «En avril 1937, au cours de mon premier séjour à Paris, je fus chargé par Hirschmann d aller chez Rein-Abramovitch, pour saluer sa fille amie de H., demander des nouvelles de son fils (s il était allé ou pas en Espagne) et demander un livre de chimie. J ai dit à Sereni que je devais aller chez Abramovitch. Il m en donna la permission parce qu il s agissait d affaires personnelles. Je me suis donc rendu à la maison de ce Abr. (du côté de la Porte d Orléans) et je me suis entretenu quelques minutes avec lui et sa fille. Ils m ont dit que le fils était en Espagne. Je n ai pas parlé de politique, je n ai pas reçu le livre de chimie. Ils m ont donné 20 fr. dont la valeur en lire devait servir à acheter des fleurs pour la petite nouveau-née de Colorni» APC, 1496, 49-64) 39. APC, 1496 (3) 49/57-58. 40. Du procès verbal d une réunion du secrétariat du PCI (présents Grieco, Berti, Rosaio, Di Vittorio et Montagnana) (APC, 1494 (2)/131. 41. APC, 1494 (2)/138. 42. «J assistai à leurs conversations. Ce fut une orgie de culture et d érudition. Je savais qu Eugenio était cultivé mais je restai abasourdi de l entendre parler. Il connaissait les moindres détails de la vie et des idées des philosophes les plus obscurs. Il connaissait l histoire, non pas par années, mais par heures et par minutes...il savait combien gagnaient les ouvriers et les paysans, combien coûtait le pain dans les différentes régions au moins depuis les vingt dernières années, comment s habillaient et mangeaient les gens et comment ils se logeaient. Et tout cela n avait pas la rigidité des statistiques. Dans son esprit ce n était pas des chiffres, c étaient des faits. Des faits réels contrôlés par des observations personnelles ou par de savantes recherches en bibliothèque. Ce communiste, internationaliste par définition, avait l Italie dans le sang, et les problèmes de l Italie dans la tête (SERGIO De BENEDETTI Eugenio Curiel à Padoue en 1937 et à Paris en 1938, dans EUGENIO CURIEL De l antifascisme à la démocratie progressiste par les soins de Mario Quaranta et Elio Franzin, Padoue 1970, p. 95). Dans une note, Franzin informe que Sergio De Benedetti a écrit ce souvenir en 1940, à peine arrivé aux Etats Unis (op. cit. p. 83). 43. SERGIO DE BENEDETTI, Op. cit. p. 96. 44. D une entrevue avec Renato Mieli le 13 octobre 1970. 45. Il s agit de Courants et divergences au sein du syndicat fasciste, paraphé a. b ; dans «L Etat Ouvrier» a. XII, n. 20, décembre 1938, pp. 344-46. De Luttes ouvrières et syndicat fasciste dans «L Etat Ouvrier» a. XII, n. 20, décembre 1938 pp. 344-46 que Giuseppe Faravelli remet à Paris à Tasca (et que celui-ci publiera) Il sera édité par la suite dans STEFANO MIELI La renaissance du socialisme italien cit., pp. 279-89, janvier 1939 et de Discussion sur les syndicats signé Eccelsia dans «Justice et Liberté» (avec une note rédactionnelle du 13 janvier 1939). 46. Luttes ouvrières et syndicat fasciste, cit., p. 287. 47. Ibid. 48. Luttes ouvrières et syndicat fasciste cit. p. 289. 49. La lettre (Nordio a Joseph) datée de Genève 10 mai 1939 dans STEFANO MERLI La renaissance du socialisme italien cit., pp. 297-99.

220 50. Ibid. 51. Selon un rapport de l inspecteur de l Ovra Francesco Peruzzi du 26 décembre 1939, l arrestation de Curiel a été causée par une étrange coïncidence Après les soupçons nés des informations sur la situation italienne contenus dans les articles dans la presse de l émigration antifasciste, Curiel «soumis» à des interrogatoires pressants» aurait admis avoir été l auteur des articles signés Intelvi et Nordio, avoir pris contact avec le parti en 1937 avec des dirigeants comme Sereni, Grieco, Berti et Bobolotti avec qui il s entendit sur «les bases d une activité légale dans le domaine syndical». Curiel aurait dit également avoir vu à Paris Nenni, Faravelli ainsi que Garosci et Franco Venturi de J et L. Curiel parlait aussi d une proposition d implanter une rédaction à l intérieur de «L Unité» ainsi que de construire un organisme antifasciste central (ACS, fasc. 1132, «Eugenio Curiel». 52. De témoignages donnés à l auteur du présent volume. 53. ENZO MODICA Curiel et l action clandestine dans «L Unité», 3 mars 1970. 54. AMBROGIO DONINI Curiel et le Parti, dans «L Unité», 26 mars 1970. 55. La lettre n est pas datée mais elle se rapporte sûrement à avril 1939 (APC 1497/18-20). 56. STEFANO MERLI La renaissance du socialisme italien cit. p. 300.

Chapitre 16 La veille embrouillée Le VIIIe Congrès du PCUS a lieu du 10 au 21 mars 1939. Il est surtout important à cause des thèmes de politique extérieure abordés par Staline. Mais l Union Soviétique peut aussi se vanter de grands succès économiques. La production industrielle a doublé en 6 ans. Elle est 9 fois plus importante qu avant la guerre. En gros la transformation s est opérée d un pays agricole à une grande puissance industrielle qui se révélera décisive pour pouvoir soutenir l effort de guerre imminent. Pour le reste, c est Staline lui-même qui déplore les excès de «l épuration» des années 1933-36 qui ont précédé la véritable terreur (qui tend maintenant à s épuiser : Ezov a été démis de la direction de la police et disparaîtra bientôt complètement). Le Comité central du Parti apparaît comme entièrement renouvelé (1). Autour de Staline, on trouve Molotov, Zdanov, Béria (le nouveau chef de la police), Kroutchov Kaganovitch, Mikoian, Vorochilov et le jeune Malenkov. Le discours de Staline ne contient aucun changement d orientation de l URSS sur la question déterminante de la paix et de la guerre. Ce qui ne signifie pas que l on ne tient pas compte des derniers événements mais plutôt que l on maintient la différenciation fixée au VIIe Congrès de l Internationale entre les puissances impérialistes agressives (Japon, Allemagne, Italie) et les grandes puissances capitalistes occidentales. Staline parle peu du «bloc des trois agresseurs» tandis que pour la France, l Angleterre et les Etats Unis, il emploie le terme de «pays démocratiques non agresseurs», mais en leur reprochant de renoncer à la politique de sécurité collective : un renoncement qui cacherait mal la perspective de laisser le groupe militaire fasciste de déchaîner contre l Union Soviétique. Mais l URSS, prévient Staline n est pas disposée à entrer dans un conflit pour «tirer les marrons du feu pour le compte de quelqu un d autre». Du reste, les Etats occidentaux ne se font pas d illusion : la nouvelle guerre impérialiste est déjà un fait, une réalité, les agresseurs fascistes continueront à frapper d autres pays : Je suis loin de vouloir être moraliste sur la politique de non intervention, de parler de trahison, de félonie... Il serait naïf de faire la morale à des gens qui ne reconnaissent pas la morale humaine. La politique est la politique comme disent les vieux diplomates bourgeois rompus aux affaires. Il faut noter toutefois que le grand jeu dangereux qu ont commencé les partisans de la politique de non-agression pourrait se terminer pour eux par un grave échec (2). 221 C est un avertissement que ni les Français ni les Anglais se sauront apprécier dans toute se signification au cours des mois suivants. En substance, conclut Staline, l URSS renforce son potentiel défensif : elle est pour la paix, elle ne craint pas les menaces des agresseurs, elle est pour la consolidation des relations pacifiques avec tous les états qui désirent en faire autant à son égard, elle entend renforcer les liens d amitié avec les travailleurs du monde entier intéressés au maintien de la paix et les liens d amitié entre les peuples. Les actes concrets de la politique extérieure soviétique montrent en outre que, après l occupation allemande de la Tchécoslovaquie, l URSS propose à l Angleterre d organiser une conférence internationale à laquelle

pourraient participer les Soviétiques, les Anglais, les Français, les Roumains, les Polonais et les Turcs : une conférence dont le but serait d opposer une barrière à l agressivité allemande, ce qui signifierait, non seulement un système de garanties réciproques mais aussi, comme le diront clairement les Soviétiques, la possibilité pour l Armée rouge de voler au secours d une Pologne agressée en pénétrant en territoire polonais. Eventualité que Beck et les dirigeants polonais écartent comme le pire des malheurs. Le rapport que Manuilski présente au Congrès sur «l activité de la délégation soviétique» au Komintern, confirme la position de Staline. Ici la polémique contre l Angleterre de Chamberlain est plus accentuée. «Le plan de la bourgeoisie réactionnaire anglaise consiste à sacrifier au fascisme allemand les petits Etats du sud-est de l Europe pour pousser ensuite l Allemagne vers l Est, contre l URSS». Et cela dans le double but de frapper les progrès du socialisme et d affaiblir l Allemagne pour de longues années. Mais la politique anglaise d encouragement au fascisme allemand et italien est une politique suicide qui prépare la tombe de l empire britannique. Et Manuilski ne manque pas de souligner l opposition qu elle rencontre dans les classes dirigeantes bourgeoises d occident elles-mêmes, en premier lieu celle de Churchill, Eden, Duff Cooper. Le rapporteur développe toute une série de points du discours de Staline. Après avoir célébré la résistance espagnole et montré que Münich lui a porté un coup terrible, il revient avec vigueur sur la nécessité d une politique de sécurité collective. Les Etats démocratiques sont plus forts que les Etats fascistes, économiquement et militairement. Donc: Une ferme politique de résistance de la part des Etats démocratiques aux agresseurs fascistes, combinée à une pression économique serait un moyen efficace pour obliger les Etats fascistes à reculer. Cela gagnerait de nouveau à la France, à l Angleterre et aux Etats Unis, les petits Etats désorientés par l orientation de Münich. Ce serait une politique de consolidation des conquêtes démocratiques des peuples, une politique qui aurait l appui de la classe ouvrière internationale (3). Manuilski fait ensuite le bilan du mouvement communiste dans le monde et comme, pendant les travaux du VIIe Congrès, la place d honneur revient au Parti communiste chinois. Il insiste sur l unité du peuple chinois comme élément central dans la lutte contre l agresseur japonais : La guerre en Chine est la plus vaste guerre de libération nationale d un pays semi-colonial que l histoire ait jamais connue. Son importance est encore rendue plus grande par le fait qu elle est menée par le peuple chinois contre un Etat impérialiste qui joue le rôle de gardien de toute la réaction mondiale en Extrême Orient (4). En extrême Orient, les attaques japonaises aux frontières soviétiques n ont pas cessé, elles ne sont même intensifiées. C est là un autre élément qui pèse sur l évaluation soviétique de la situation. Il faut relever enfin, dans le discours de Manuilski, la polémique contre la IIe Internationale : c est une polémique qui concerne la responsabilité de la sociale-démocratie internationale dans la faillite du front unique contre le fascisme dans l aide dérisoire accordée à l Espagne républicaine, mais qui ne se laisse jamais aller à la reprise du thème de «social-traître». La voie de l action désignée par les partis communistes est toujours celle du VIIe Congrès même si l on cherchera désormais cette union, plus dans un effort 222

«par le bas» qu avec des accords au sommet que la sociale-démocratie refuse ouvertement. C est dans ce cadre que se situent les critiques contre le Parti communiste italien dont nous avons déjà parlé (5), critiques d autant plus vives que le rapporteur tend à monter en épingle l action communiste menée là où il s agit de petits partis. Le groupe italien accepte ce jugement de Manuilski sans aucune contestation apparente. Il tombe au moment où l on essaie d organiser un nouveau travail vers l Italie et la préparation d une Conférence d organisation après que soit arrivé de Moscou un télégramme dans lequel on demande un plus grand engagement du PCI dans le pays contre la guerre (6). Berti affirme qu il n y a pas lieu d être pris de panique, que le travail de réorganisation en Italie est en cours, qu au cours des derniers mois, deux des «instructeurs légaux» ont fait 22 voyages en Italie et que l on n a eu à déplorer aucune perte (7). Est-ce que ces critiques signifient que l on veut à nouveau poser le problème de la confiance dans le groupe dirigeant? Montagnana met dans l ombre de telles hypothèses (8) tandis que Grieco observe : Nous sommes le résultat d un travail de 10 à 12 ans qui a comporté de nombreux côtés négatifs. Mais que cette critique nous soit faite maintenant n est pas sans signification. La position donnée par le camarade Jacopo est juste mais ce qui ne me semble pas juste, par contre, c est de poser la question comme l a fait Roncoli, comme une question de confiance dans la direction. Répondre aux justes critiques que l on nous fait en travaillant plus et mieux. Si malgré nos efforts et notre travail il y a des camarades de l IC qui gardent l impression que nous n en avons pas fait assez, qu ils tirent alors les conclusions indispensables (9). 223 En tout cas, le fait que la critique (à la tribune) arrive après des mois au cours desquels on a mis en place une nouvelle direction (celle de Berti) montre que ce n est pas pour autant que l attitude de l Exécutif de Komintern a véritablement changé par rapport au PCI et cela, tous les dirigeants italiens en sont conscients. Et ils reconnaissent publiquement comme juste le jugement de Manuilski (10). Les premiers mois de 1939 se caractérisent par un climat d incertitude, des difficultés, la faillite croissante des tentatives pour implanter un Centre interne en Italie, qui montre l extrême difficulté d intervention dans le pays. Et il y a aussi le fait que l Internationale réduit beaucoup l aide financière aux communistes italiens (11). Il y a pourtant des résultats importants remportés par le Centre externe. On a bien travaillé en Tunisie ce qui devient d autant plus important que ce soit un lieu de friction permanent entre le gouvernement italien et le gouvernement français. Ceci fournit la meilleure base objective du travail du PCI parce qu il rencontre les désirs des résidents français en Tunisie qui appuient l idée d un quotidien antifasciste qui s adresse largement à la colonie italienne. Il y a presque 100 000 personnes parmi lesquelles 15 000 ouvriers, 20 000 paysans et quelques milliers de commerçants, professions libérales, dont beaucoup sont juifs et qui sont touchés par les mesures racistes du fascisme et dont certains demandent la nationalité française (2/3 des Italiens de Tunisie ne sont pas nés dans ce pays). Le PCI a envoyé Velio Spano qui a réussi à faire un excellent travail d agitation et de propagande autour de l organisation de l Union populaire. Ce sont les milieux de la bourgeoisie italienne eux-mêmes qui décident, au début de 1939, de fonder un quotidien à opposer à «L Union», fasciste. Et sur le terrain de la résistance à la propagande fasciste annexionniste et de l unité démocratique on parvient rapidement à un accord après la mission à Tunis, fin janvier 1939, menée, par Ambrogio Donini avec l aide de Spano (12).

224 Le nouveau quotidien sort le 5 mars avec comme titre «Le Journal» et son ton va se faire de jour en jour plus nettement antifasciste. Pour le diriger, le PCI envoie Giorgio Amendola. C est un nom plus significatif que jamais pour l antifascisme italien, et il apparaît en gros caractères sous l entête. Avec la nouvelle crise internationale qui découle de l occupation nazie de Prague, les éditoriaux d Amendola posent comme thème central la nécessité d un bloc solidaire des puissances démocratiques contre l Axe Rome-Berlin, d un Front mondial de la paix (13), en insistant particulièrement sur le caractère national que revêt pour l Italie la défense de la paix car c est le suprême intérêt du peuple italien : «Les victoires sont pour Hitler, les difficultés pour l Italie». Parmi les rédacteurs on trouve entre autre, Velio Spano, Ruggero Gallio et Maurizio Valenzi (14). Bientôt, avec l étau de la guerre et un changement d orientation de la résistance française (qui est une sorte de gouvernement) vont commencer non seulement de graves difficultés mais de véritables persécutions d antifascistes italiens en Tunisie. Il y a une autre initiative singulière et même extraordinaire qui débouche sur l Ethiopie où, suite à l occupation italienne, une guérilla de partisans a éclaté. Grieco, Berti et Di Vittorio ont une série de contacts avec le secrétaire du Négus ainsi qu avec les autorités françaises pour organiser l envoi de quelques cadres communistes particulièrement experts comme cadres politico-militaires dont la tâche serait d organiser en Ethiopie le développement de la guérilla contre l occupant fasciste et de faire également un travail de pénétration antifasciste auprès des travailleurs italiens qui se trouvent en Ethiopie. Une fois surmontées une série de difficultés, l initiative aboutit. Le choix tombe sur Ilio Barontini, l intrépide Livournais, ancien commissaire de la brigade Garibaldi qui est rentré d Espagne. Barontini part en décembre 1938. En avril 1939 deux autres camarades, eux aussi anciens garibaldiens le rejoignent, un cheminot communiste slovène de Gorzia, Anton Ukmar ( qui avait comme nom de guerre en Espagne Oghen) et Bruno Rolla de Arcola ( La Spezia) avec un colonel français Robert Mounier et le secrétaire du Négus, Lorenzo Talzar (15). L aventure de Barontini en Ethiopie tient de la légende. Arrivé en Ethiopie par l Egypte et le Soudan (avec des lettres d accréditation rédigées sur les mouchoirs de soie et signées Haïlle Sellacier), il s installe dans un village libéré par les partisans éthiopiens et parvient à faire un journal en deux langues : «La Voix des Abyssins» et il construit un gouvernement provisoire de patriotes. En mai 1939 d autres se joignent à lui dans cette extraordinaire mission. Sur le plan militaire ils accomplissent un travail visant à créer, à la place des bandes existantes, des formations légères mobiles de guérilleros de 1000 à 2000 hommes, et sur le plan politique, à convaincre les patriotes de mener une action propagandiste pour isoler les fascistes des autres Italiens d Ethiopie, surtout les travailleurs émigrés sur les hauts plateaux que l on emploie à construire des routes. La mission, qui obtient des résultats importants (dont Barontini rend compte au Centre externe et dont transparaissent quelques signes dans «L Etat Ouvrier») (16) dure jusqu en juin 1940, surtout dans la zone de Gondar et dans le Goggiam où s est constitué un noyau de l armée populaire. Le colonel Mounier meurt en novembre 1939 et tous les autres aussi tombent gravement malades. Ayant rejoint Le Caire en mai 1940 après bien des péripéties, Barontini, Rolla et Ukmar s embarquent sur un vapeur de la Croix Rouge pour la France. Seul Barontini peut reprendre le contact avec le parti tandis que Rolla et Ukmar sont arrêtés à Paris et internés au camp du Vernet où se trouvent déjà des centaines de militants italiens antifascistes. Outre la Tunisie et l Ethiopie, on se tourne vers les Italiens résidant aux Etats Unis. Après une série de contacts avec les dirigeants du Parti communiste américain (qui sont plutôt opposés à l autonomie des militants des différentes minorités nationales) qui devaient aboutir au voyage légal de Dozza, on parvient à envoyer aux Etats Unis, en mars 1939,

Ambrogio Donini qui connaît déjà bien le pays. A New-York, Donini s occupera de la rédaction d un journal en langue italienne «L Unité du Peuple» qui atteindra un tirage de 30 000 exemplaires. Par contre, le travail de direction en Italie va au-devant d un échec. Le projet est de parvenir à implanter un Centre à l intérieur dont devront s occuper Ciufoli, Massini et Massola (17) en établissant deux bases, une en Ligurie et une à Milan. En mars, on envoie Giuseppe Tombetti (Romeo) pour préparer le terrain. Arrivé en Ligurie, celui-ci tombe et «fait le compromis» avec la police ce qui est d autant plus grave que Tombetti s occupait du «bureau technique» c est à dire qu il était au courant d une série de faits clandestins qu il transmet à ses interrogateurs, ce qui constitue un grand dommage pour le Parti (18). Quand Pellegrini arrive à Gênes, on l arrête avec Maria Bernetich et Fidia Sassano à La Spezia. L organisation du parti en Ligurie est détruite tandis qu à Milan, Massola constate qu il est impossible de rester après avoir rapidement constaté les dangers qui le menacent. Heureusement il se réfugie en France. L échec pèsera aussi sur la conférence qui doit se tenir à Paris. Il faut aussi ajouter à cela l issue malheureuse d une mission dont est chargé un ancien relégué, le «courrier» Sante Galiussi dont se sont occupés intensément Berti et Bibolotti : il s agissait de procurer les moyens et les papiers pour une évasion de Ponza de Terracini, Scoccimarro et de Secchia. Galiussi ne trouve pas le contact qu il cherche à Caserte et se fera arrêter au retour avec les faux papiers qui devaient servir à expatrier les dirigeants communistes relégués (19). Les mois qui précèdent la deuxième guerre mondiale voit un phénomène, minime par rapport aux grands événements qui sont en train de mûrir mais qui peut cependant représenter une étape indicative des difficultés de l antifascisme italien sur la route pleine d obstacles de l unité. Difficultés parce que désormais les forces centrifuges sont nombreuses et croissantes, étape indicative parce que dans les contacts réciproques s établit un discours qui, après le déclenchement de la guerre, se retrouvera plus vivace en 1941-43. Il y a de grandes discussions et de graves discordes à l intérieur de l Union populaire qui sont le reflet des mauvaises relations avec le PSI et c est à J et L qu appartient l initiative, une vieille idée jamais abandonnée de «refondre» tout l antifascisme dans une nouvelle organisation qui dépasse la configuration des partis. On parle chez les giellistes et les républicains de «super parti (20)». Nous tous, écrit «Justice et Liberté» organismes politiques vivant à l étranger, nous ne sommes qu une infime partie de ce que seront demain les forces actives de notre pays. L unité politique, l unité antifasciste doit partir de ces prémisses» (21). Partant de cette constatation, le journal tape tout de suite sur le clou d une nouvelle unité d organisation : Il est temps que notre côté s organise sous une forme concrète et donne une expression politique aux exigences de notre lutte. Nous devons parler unis parce que nous devons agir unis. Nous devons éviter d être surpris divisés par la guerre. Nous devons agir et vite (22). 225 Mais quoi faire? «Justice et Liberté» considère que le pacte d unité d action entre socialistes et communistes a manqué sa tâche de réaliser graduellement l unité de tout l antifascisme. La crise des relations entre les deux Internationales devait bloquer obligatoirement ce processus. Il faut donc promouvoir une unité supérieure, une

organisation centrale commune de tous les partis antifascistes, avec un seul journal, une direction politique générale unique en vue des tâches que pourrait réclamer la guerre. Chez les intellectuels de «Justice et Liberté» vibre encore la polémique que menait, 10 ans plus tôt, Rosselli, avec Lussu d ailleurs, contre la «vieillissement», l ankylose des socialistes et contre la subordination du PCI à Moscou. Par exemple, après les critiques de Manuilski, «Justice et Liberté» fait un commentaire plutôt dur, mais qui n en est pas moins démonstratif, sur le PCI «bouc émissaire» choisi par Manuilski pour masquer l échec de l Internationale en Allemagne et la disparition du parti allemand. Les dirigeants communistes italiens, écrit Umberto Calossa ont, en tant que formation culturelle, une pensée plus élevée que les Soviétiques. Leur mentalité philosophique italienne est secrètement consciente de ce qui est vivant et de ce qui va mal dans le marxisme. D autre part, leur expérience directe du fascisme crée une vision irremplaçable et irréductible. Toutefois, ils se sont tous engagés à mettre un silencieux à leurs convictions, à cacher leur supériorité, à se mettre à l école, là où ils devraient être les maîtres, à minimiser, en gros, ces valeurs théoriques dont les petits bourgeois intellectuels n ont pas la moindre idée de l importance mais que justement le léninisme, le bolchevisme proclament toujours avec insistance. Le PCI sacrifie sur l autel de la bureaucratie, même ces contacts avec la culture italienne qui étaient sa caractéristique. Quel déclin depuis la collaboration mais aussi la polémique avec Gobetti! Aujourd hui le communisme italien traduit du russe, publie des essais de culture populaire avec l accent déplaisant de celui qui «s abaisse», jusqu au prolétariat, ignore l Italie, ne dit même pas un mot de ce que le marxisme peut avoir comme étiquette italienne (23). Dans la polémique de J et L, fortement inspirée de Croce (en fait, on reproche entre autre aux communistes italiens de ne pas discuter le fameux assai de Croce sur la réimpression des essais de Labriola), il y a des exaspérations gratuites et plus d une flèche contre l abaissement du niveau culturel de «L Etat Ouvrier» dans les derniers temps, et le ton typiquement staliniste qu a pris l orientation doctrino-propagandiste qui font mouche (24). Les communistes répondent au giellistes en les accusant d être des littéraires et non des politiques, des intellectuels petits bourgeois. Et ils n ont pas l intention de poursuivre la polémique sur ce terrain. Par contre ce qui est plus intéressant c est la réponse des communistes sur certains aspects programmatiques qui se mêlent au débat, provoquée par la demande des giellistes d une nouvelle unité plus grande, révolutionnaire, de l antifascisme, en vue de la guerre civile qu il faut allumer en Italie en cas de conflit général. Le PCI redit son choix républicain dans le cadre de la démocratie italienne basée sur le peuple mais se dit opposé à fixer tout de suite ce «préalable républicain» exigé par J et L (25) qui pourrait, à son avis, compromettre une alliance plus large dans la lutte contre le fascisme. Le PCI revient maintenant sur le thème de l Assemblée constituante dont nous avons suivi l itinéraire depuis le temps où, de prison, Gramsci l avait introduit dans la problématique du parti jusqu en 1937-38, quand elle avait été discutée d une autre façon par le groupe dirigeant. Dans une réponse à un lecteur, «L Etat Ouvrier» affirme : Les formes de l Etat italien de demain comme les mesures nécessaires pour rassembler les masses populaires autour du nouvel Etat seront décidées par un peuple libre dans une libre consultation sans exclure la convocation d une Assemblée constituante (26). 226

Pour les giellistes, le problème de la Constituante doit être clarifié. Ils n excluent pas cette perspective mais «l Assemblée constituante ne peut que rationaliser la révolution qui s est déjà produite». Et voilà Rugero Grieco qui répète que «le PCI est pour une république démocratique mais son but actuel est d unir la classe ouvrière à toutes les forces populaires pour abattre le régime fasciste. Ni un mot d ordre socialiste ni le préjudiciel républicain ne sont en mesure, aujourd hui, de mobiliser les masses, je dirais même, au contraire. Seul le mouvement, seule l expérience de la lutte dans laquelle nous sommes et dans laquelle nous entrons avec de plus en plus d énergie, avec la volonté de conduire notre peuple vers la liberté, vers la république nous permettra de compter les républicains. Le peuple italien qui aura repris conscience de ses forces, qui aura la possibilité de juger ouvertement ses bourreaux, ses oppresseurs et tous ceux qui ont été leurs complices, chassera du sol italien la monarchie anti-italienne, cet odieux parasite de la nation italienne (27). Ici se posent donc quelques problèmes que la réalité rendra aigus dans le vif du processus de guerre de libération et tout de suite après. Et si cela indique combien leur conscience de tout cela est déjà mûre, chaque groupe montrant désormais des signes de sa préparation pour ce moment-là, le désaccord des communistes avec les positions de J et L est en corrélation avec l expérience passée. D autre part l agacement devant une attitude qui est considérée comme aventuriste, abstraitement jacobine, est accentuée à cause des attaques concentriques contre l unité d action entre le PCI et le PSI de la part d autres partis qui ont d autres positions, de la part d un républicain comme Pacciardi, par exemple qui s est révélé «casadiste (28)» à propos de la fin de la république espagnole ou de la part d un socialiste comme Tasca qui se place sur des positions de plus en plus anticommunistes. La proposition d une Alliance antifasciste est sur le tapis mais si elle doit annuler le pacte d unité d action, comme le demande J et L, alors les communistes sont contre. En mai, il y a une réunion du Comité de coordination entre socialistes et communistes à laquelle participent Nenni, Buozzi et Saragat pour les premiers et pour les seconds Berti, Grieco et Di Vittorio. C est une des dernières rencontres avant la grande crise qui va mener à la rupture du pacte d unité d action. On parle de l Alliance antifasciste et Grieco observe que l on peut et que l on doit la réaliser mais sans rien sacrifier du lien qui existe entre le PSI et le PCI et sans créer un «super-parti» «que nous n accepterons jamais et que vous ne pourriez pas accepter non plus parce qu aucun parti sérieux ne peut renoncer à son autonomie». Saragat critique fortement les communistes pour leur conduite dans l Union populaire transformée en organisation dépendante du PCI et Buozzi est assez proche des positions de J et L. A ce moment de la discussion, Nenni dit : S il n y avait pas eu la crise récente entre socialistes et communistes, les républicains et les giellistes n auraient même pas eu le courage de faire la proposition qu ils font de dissoudre l unité d action etc... Pacciardi a avoué qu avec «La Jeune Italie» il voulait faire la grande opération qui consiste à conquérir l émigration en évinçant les communistes et ne pas avoir réussi cette ambition. Il propose aux socialistes de prendre, eux, la tête du mouvement visant à éliminer les communistes de la direction de l émigration. 227

Il reconnaît que le problème fondamental est de renforcer l unité d action. D accord qu il faut faire davantage en Italie. Mais il est certain que le sort de l unité d action est déterminé par l action commune que nous mènerons dans l Union populaire (29) La réunion se termine par un accord. Socialistes et communistes renforcent l Union populaire sur une base paritaire et commenceront les pourparlers pour la formation de l Alliance antifasciste «à condition qu on élimine le préjudiciel des giellistes et des républicains sur la rupture et la transformation de l unité d action». Ce qui lie encore les communistes et les socialistes et donne également un sens aux sollicitations de J et L est la conviction commune que, face aux nouveaux coups du nazisme, il va se former une alliance bien plus forte, celle, comme écrit «L Etat Ouvrier» «des grands pays démocratiques avec l Union soviétique contre les agresseurs fascistes (30)». L occupation nazie de Prague, l occupation italienne de l Albanie, en avril, le pacte d acier entre l Italie et l Allemagne (mai) ne font que renforcer cette conviction. Et il y a plus. En France où vivent presque un million d Italiens, le gouvernement Daladier demande à nos émigrés un engagement militaire en cas de guerre : un engagement que les volontaires revenus d Espagne sont les premiers à accepter. Pour le moment, quelques centaines d entre eux se trouvent dans les camps de concentration, dans des conditions déplorables à Argelès-surmer et à Saint Cyprien. Nenni va les trouver et lance une campagne de solidarité dans l émigration (31). De nombreux cadres communistes garibaldiens se trouvent dans une situation semi-légale à Paris et dans les environs. Avec Ciufoli et Schiapparelli, Longo organise une «école du parti» (32). La volonté de continuer la lutte aux côtés du peuple français est générale. Dans un ordre du jour de l Union populaire on incite les jeunes Italiens à signer leur enrôlement dans l armée française (33). Communistes et socialistes disent ensemble : Les deux partis engagent leurs militants à mener dans les organisations une action coordonnée pour lier les différentes initiatives à la perspective et à la volonté de mener une politique de lutte effective contre l agression fasciste et à la formation, en cas de guerre, d une unité militaire ayant un caractère italien et susceptible d exprimer au maximum la volonté de libération du peuple italien (34). La presse communiste insiste sur une question politique essentielle : que les combattants italiens antifascistes n entendent pas construire une «légion étrangère», mais former un volontariat qui ait un caractère politico-idéologique bien clair. Ruggero Grieco écrit : L adhésion des émigrés italiens à l invitation du gouvernement français signifie l adhésion à une politique de résistance au fascisme, à une politique d organisation de sécurité collective et d assistance mutuelle basée sur un pacte entre les grandes puissances démocratiques et l URSS dont le concours représente le moment décisif pour créer un barrage contre les agressions du fascisme international et garantir aux masses populaires de tous les parti contre un nouveau Münich, contre tout esprit de capitulation (35). Et après l invasion de l Albanie, Luigi Longo précise qu en cas de conflit entre le fascisme et la démocratie «nous ferons tout ce qui est possible, en Italie et à l étranger, pour la 228

défaite du fascisme», qu une telle participation devra se faire «sous les symboles et les drapeaux qui expriment le mieux les traditions», cela signifie sous le symbole garibaldien. Il est essentiel, aujourd hui, d affirmer sans équivoque possible et sans réticence que nous sommes aux côtés de la démocratie française et des forces de paix, que nous y combattons contre le fascisme, pour l Italie (36). 229 Au fur et à mesure que les dangers augmentent, le journal des émigrés italiens, avec des articles de Nenni, de Platone, de Giuliano Pajetta, d Eugenio Reale, de Di Vittorio, insiste sur cette position et suivent les pourparlers en cours entre les occidentaux et les soviétiques, polémiquant contre les tergiversations des Anglais et accueillent un article de Luigi Struzzo qui va dans le même sens. L ancien directeur du parti populaire critique la conduite des Münichois et souhaite une politique de sécurité collective contre le nazisme (37). A une réunion de l Union populaire, pour symboliser l effort commun, on élit comme présidents Luigi Longo et Bruno Buozzi (38). En juillet et dans la première quinzaine d août, les accents unitaires résonnent encore très fortement. Les divergences et les difficultés pratiques ne cessent pas à propos de l Union populaire (qui regroupe 50 000 émigrés italiens) et la représentation des différents groupes politiques qui s y trouvent, mais un accord de principe semble être intervenu également avec J et L et les républicains sur la constitution d une alliance antifasciste. On accepte le point de vue communiste d en faire une organisation ouverte à de nouvelles adhésions, si bien qu on ne pose aucun préjudiciel trop rigide. La trilogie liberté, pain et justice sociale sera la charte de l Italie nouvelle, liton dans un projet de programme. C est en son nom et autour d elle qu il faut faire l'unité du peuple italien dans sa lutte contre le fascisme. C est en elle que les intérêts particuliers de la classe ouvrière s'identifieront avec ceux de toute la population (39)». Cela prouve, malgré les poussées centrifuges, qu avant la tempête qui divisera l antifascisme italien avec le déclenchement de la guerre, il a tout de même réussi à élaborer une plate-forme commune. Et c est également pour cette raison qu en 1941-42, pourra se constituer la grande alliance antifasciste entre les puissances occidentales et l Union soviétique sur les champs de bataille contre le nazifascisme. Du côté de l antifascisme italien, c est de cette basse que l on partira pour inciter à l unité dans la Résistance. En octobre 1941, quand les dirigeants du PCI, du PSI et de J et L, Sereni et Dozza, Nenni et Saragat, Trentin et Fausto Netti, se trouveront à Toulouse et décideront de construire un organe de lutte pour l union de tous les antifascistes, la plate-forme sera exactement la même, et on insistera même sur l appel à tous les autres courants, libéraux, démocrates, catholiques afin de combattre ensemble pour une Italie nouvelle «de la paix, de l indépendance, de la liberté et du travail» (40). Entre le 11 et le 13 août aura lieu à Paris la conférence du PCI que le Centre externe prépare depuis longtemps. Palmiro Togliatti est rentré d Union Soviétique. Selon un témoignage de Berti, Togliatti n est pas venu pour assurer la responsabilité du Centre externe. Il a probablement d autres tâches fixées par le Secrétariat de l Internationale. En tout cas, Togliatti assiste aux travaux de la conférence et y fait l intervention finale. Il n existe malheureusement pas de procès verbal des travaux et les souvenirs de ceux qui y ont assisté présentent non seulement des lacunes, mais des contradictions. Nous pouvons tout de même en donner un tableau fiable en tenant compte de ce que nous savons sur les précédents de la conférence qui en déterminent le cours et de quelques documents ultérieurs. La conférence à laquelle participent une vingtaine de cadres de l émigration ainsi que quelques personnes venues d Italie (Giosue Casati de Milan, Amiconi de

Anezzano, Marcucci des Abruzzes), prend acte de l échec organisationnel des tentatives faites au printemps pour construire un Centre interne (41). Le bilan est négatif. Mais cela ne change pas la directive : il faut faire d autres efforts pour introduire une direction opérationnelle dans le pays, on ne doit pas se faire expulser d Italie dans un moment aussi grave. Et on pense installer en attendant le Centre externe en Suisse. A-t-on l impression que la deuxième guerre mondiale va éclater? Probablement pas parce qu à ce moment-là on n est pas encore arrivé à l épisode dramatique qui aura lieu seulement le 20 août. La Conférence se trouve face au lourd jugement public de Manuilski et on ne peut absolument pas en faire abstraction. Prend-on acte que les organes dirigeants du parti ont été dissous pour en former de nouveaux? Certains protagonistes disent que non, d autres l affirment, d autres n en parlent pas (42). En vérité, voilà comment se sont passées les choses en 1938 d après les documents. Et à ce propos il existe au moins deux preuves ultérieures qui confirment ce qui a été dit. En juin 1940, à Moscou, Grieco et Martini rédigent un document critique sur lequel nous reviendrons. Dans le document, on ne donne même pas à la réunion du mois d août le nom de conférence. On l appelle simplement «réunion élargie du Centre externe». On note qu elle n a pas prévu ce que l on devait faire. De sorte que finalement on doit maintenir la dissolution de l ancien CC dont les membres n ont pas été confirmés par la conférence du Parti, qui n a pas eu lieu (43). Ce n est pas tout. Quelques mois plus tard, le 10 août 1940, se tient une réunion du Présidium de l Internationale à laquelle sont présents Dimotrov, Togliatti, Manuilski et Grieco. Là on prend la décision suivante : Charger les camarades Ercoli, Bianco (Vincenzo) et Tuti de présenter au Secrétariat de l Internationale des propositions concrètes pour reconstituer des organismes du parti et de placer et d utiliser des cadres sains du parti pour réorganiser son travail (44). Le problème abordé par la conférence est celui auquel nous avons fait allusion en premier : parvenir à placer à l intérieur du pays, non seulement la direction mais l action du parti. Togliatti aurait insisté sur la gravité de la situation internationale, aurait également fait allusion à l intention de l Allemagne d attaquer la Pologne (intention qui n est plus un mystère si l on connaît la date de l attaque) et à la résistance franco-anglaise à un accord unitaire avec l URSS. Nous sommes à la mi-août. Des jours cruciaux s approchent. Il faut examiner de plus près le contexte de la crise internationale qui se prépare et bouleverse le cadre des perspectives qui était, jusqu à la conférence du PCI, (où l on rabâche la ligne de l Alliance antifasciste) commune aux communistes, aux socialistes et aux autres forces antifascistes (45). Notes du chapitre 16 230 1. Dans son rapport, Staline affirme que sont représentés au Congrès 1 600 000 membres du Parti, 270 000 de moins qu au XVIIe Congrès. Selon les calculs de Conquest (La Grande Terreur cit., pp. 652-53) il n y a que 59 délégués sur 1827 qui étaient déjà délégués au XVIIe Congrès. La liste des membres du Comité

231 central montre ensuite que 55 sur 71 membres de plein droit ont disparu ainsi que 60 des 68 membres candidats de la liste précédente. Voilà les faits que nous avons sur la transformation qui s est produite dans le parti (d après le rapport de Malenkov). Seul 1,8% des communistes soviétiques de 1939 avaient adhéré avant la fin de 1920, 22% avaient adhéré entre 1921 et 1929, 70% des membres effectifs du PCUS en 1939 y étaient entrés après 1929. Le XVIIIe Congrès ne fournit aucun chiffre sur la composition sociale du Parti. Cfr. Pour cet aspect de la question LEONARD SCHAPIRO Histoire du Parti communiste soviétique cit., pp. 534-42. 2. J. STALINE Rapport présenté au congrès du parti sur l activité du Comité central du Parti communiste (bolchevik) d URSS, dans Le pays du socialisme aujourd hui et demain (rapports et discours au XVIIIe Congrès du PC (b) de l URSS, Editions en langue étrangère, Moscou 1939, pp. 19-20. 3. Du Rapport de Manuilski cit., p. 451. 4. Ibid, p. 453. 5. Cfr. P. 261. 6. On parle de ce télégramme dont le texte n est pas conservé dans les archives du PCI, à une réunion du Secrétariat élargi du 7 février 1939. Le sens du télégramme semble être un encouragement à intervenir avec plus de force dans le pays. Dans la discussion qui suit l information sur lé télégramme, Massola (Lodi) met en garde contre les initiatives précipitées: «Notre situation aujourd hui est bien meilleure que celle d hier mais nous sommes encore extrêmement faibles et des décisions aventureuses pourraient faire balayer notre organisation». «La gravité de la situation (situation internationale s entend) est telle que nous devons à tout prix faire plus que par le passé en changeant de plan d organisation. Si nous parvenons à faire quelque chose d important même en faisant arrêter mille personnes, se serait un résultat». Di Vittorio, Ciufoli et Novella sont du même avis, critiquant la «déformation organisativiste du Centre. Berti s oppose vivement : «On risque en deux ou trois semaines de balayer les résultats d un an de travail pour consolider le parti en Italie». Procès verbal dans APC, 1494/63-65. 7. Du procès verbal de la réunion du Secrétariat du 4 avril 1939. Présents : Berti, Grieco, Rosaio, Di Vittorio et comme invités Negarville, Longo, Montagnana (APC, 1494/4-71). 8. Montagnana dit : «Sans la confiance totale de l IC, il n est pas possible de réaliser nos tâches. Si les vieux ne semblent pas bons, il faut mettre en avant de nouveaux éléments» (APC, 1494, A, 4/71. 9. APC, 1494/ A, 73. 10. Cfr. Une tâche d importance historique, éditorial anonyme de «L Etat Ouvrier» a. XIII, n. 7, 15 avril 1939 où on lit : Nous devons tout de suite dire qu aucun communiste italien ne pouvait avoir tendance à minimiser la valeur et la justesse de ce jugement et sa profonde signification politique qui lui est donnée par l autorité de la délégation dont le camarade Manuilski a exprimé l opinion. 11. Dans une lettre à Martini du 9 mai 1939, Berti parle de «graves réductions». «à cause des réductions successives en l espace de quelques mois, nous sommes passés de cent à vingt» (APC, 1497/21). 12. Le rapport de Donini rédigé après sa mission est riche en détails sur toute l opération menée. Il a pris contact non seulement avec les milieux de la colonie italienne mais avec les représentants directs de la politique française en Tunisie (à la Résidence, à la direction de la Sûreté, à l archevêché et à la direction du Parti

232 socialiste). Le texte du long rapport qui s étend aussi sur les conditions de vie des travailleurs italiens et arabes, dans APC, 1512. Dans une lettre à Rigoletto Martini du 1 er février 1939, voici comment Berti résume le sens politique de l initiative : «Notre travail avance bien : il fait dire que les autorités françaises ne nous mettent pas de bâtons dans les roues... Le quotidien doit sortir sous peu...tout l argent est versé par des démocrates des diverses tendances, par des Juifs italiens antifascistes... La plate-forme sur laquelle nous nous sommes mis d accord avec nos amis antifascistes de Tunisie est une plate-forme, largement démocratique qui concentre le feu sur Mussolini et les prétentions des brigands fascistes italiens en Tunisie, en prenant la défense réelle des travailleurs italiens» (APC, 1497/ 5-6). 13. GIORGIO AMENDOLA L Italie et le front mondial de la paix dans «Le Journal», quotidien d information des Italiens de Tunisie, 22 mars 1939. 14. Cfr. NADIA SPANO Cinq ans de combat en Tunisie entre la déportation et clandestinité dans Les communistes dans l histoire de l Italie, cit., I, p. 597. 15. On apprend par le procès verbal su Secrétariat du PCI, le 8 décembre 1938 que Barontini se réfère à l organisation et aux buts de son voyage. On décide que Barontini partira tout de suite et que dans peu de temps, le parti enverra trois ou quatre éléments «pour rejoindre en Ethiopie le camarade qui part» (APC, 1494 (2)/139. Il existe à l APC l enregistrement du témoignage donné récemment par Antonio Rosaio, Umberto Massola, Giuseppe Berti et Giorgio Amendola sur la naissance et de développement de l initiative. Cesare Colombo a recueilli, entre autre, le témoignage détaillé d Anton Ukmar publié par la suite sous le titre Un des nôtres dans la Résistance d Abyssinie, et une présentation de Bruno Anatra dans «Renaissance» a. XXIII, n. 19, 7 mai 1966. 16. On trouve par exemple, des nouvelles tirées d un rapport de Barontini sur la révolte en région éthiopienne dans GIUSEPPE DI VITTORIO La lutte du peuple éthiopien et les devoirs du prolétariat italien dans «L Etat Ouvrier» a. XIII, n. 12, 15 août 1939, pp. 276-78. Giuseppe Berti, dans une lettre du 9 mai 1939 à Rigoletto Martini, écrit également sur la mission Barontini : «quant au travail colonial nous en comprenons toute l importance et, non seulement nous ne le laissons pas tomber, mais nous le poussons plus avant. Les résultats que nous avons obtenus sont déjà très importants. Il y a cinq mois que notre camarade est sur place, officiellement sur la basse d une grande conférence du Négus et il a pris désormais la direction militaire de tout ce qu il y a d actif et de combatif là-bas et il s agit de quelques dizaines de milliers d hommes... Quant aux résultats que nous avons déjà obtenus, entre autre le matériel que nous avons envoyé, tu ferais bien de lire la liste des officiers fascistes morts en service au cours du seul mois d avril : 23 selon le communiqué gouvernemental. (APC, 1497/22) 17. D une conversation de l auteur avec Umberto Massola, 13 avril 1970. 18. Cfr. ANTONIO ROSAIO Pour l histoire du parti entre 1938 et 1941, dans «Renaissance», a. XXIV n. 19, 12 mai 1967. Un indice intéressant que Tombetti rend probablement tout de suite à la police italienne est une note de la division de la police politique du 29 avril 1939 dans laquelle on énumère les noms et les fonctions des dirigeants communistes du Centre externe avec des renseignements très précis et mis à jour. APC, Casier politique central fasc. n. 1202 au nom de Giuseppe Di Vittorio. Le document se trouve joint à d autres fascicules du CC au nom des dirigeants communistes émigrés. 19. Sante Galiussi est arrêté à Côme le 6 avril 1939 par suite d une distraction clandestine presque incroyable. A Caserte, après avoir manqué le contact avec un camarade qui devait aller à Ponza pour remettre à Scoccimarro, Terracini et

Secchia les passeports danois sans photo, arrivé à la frontière italo-suisse, Galiussi montre son propre passeport, faux naturellement, au nom d un citoyen danois. Mais dans le passeport il a gardé une carte d identité dont il s est servi au cours de ses déplacements en Italie, et, constatant qu il y a la même photo sur les deux documents, la police l arrête. Au cours de l interrogatoire, Galiussi reconnaît la mission à laquelle son voyage était destiné. Après cela, la surveillance des relégués devient encore plus rigide. Cfr. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, 1920-1954 (1940) K. I, b. 49, fascicule «Sante Galiussi». Il y a également un témoignage communiste sur l épisode (Cfr. GIUSEPPE BERTI À la direction du Centre externe dans les années sombres au cours desquelles se prépare la guerre mondiale dans Les communistes et l Histoire de l Italie cit., p. 571. 20. Notre action éditorial anonyme de «Justice et Liberté», 24 février 1939. 21. L Unité de l antifascisme est une nécessité immédiate dans «Justice et Liberté», 7 avril 1939. 22. Ce que nous voulons dans «Justice et Liberté, 28 avril 1939. 23. SUBALPINO (V. CALOSSO) Bordighisme qui s ignore dans «Justice et Liberté», 5 mai 1939. 24. Dans «L Etat Ouvrier» on insiste beaucoup sur l histoire du parti communiste bolchevik d URSS. A partir du fameux «bref cours» stalinien, à peine publié en URSS et dont on donne les premiers échantillons en traduction italienne. 25. Préalable républicain dans «Justice et Liberté», 3 mars 1939. 26. Sur le mot d ordre de République, dans «L Etat Ouvrier» a. XII, n. 3, 15 février 1939. 27. RUGGERO GRIECO Préalable républicain dans «L Etat Ouvrier» a. XIII, n. 6, 30 mars 1939. 28. De Casado Randolfo Pacciardi dans «La Jeune Italie», le journal de son groupe a défini la révolte comme «une insurrection des républicains contre les communistes» «La Voix des Italiens», a répliqué durement, traitant Pacciardi de fasciste et il y a également eu un incident personnel entre ce dernier et Montagnana. 29. Réunion du Comité de coordination et d unité d action 4 mai 1939, procès verbal dans APC, 1513/13. 30. Notes et observations sur la situation italienne dans «L Etat Ouvrier», a. XIII, n. 6, 30 mars 1939, p. 139. 31. Cfr. PIETRO NENNI, Appel à la solidarité, dans «La Voix des Italiens», 6 avril 1939. 32. Cfr. STEFANO SCHIAPPARELLI Etudiants illégaux en Normandie dans Le Camarade Luigi Longo, «Les Communistes» a. VI, n. I, mars 1970. Schiapparelli rappelle parmi ces élèves exceptionnels le commandant Richard (Riccardo Rohegger de Polo) qui sera fusillé par les Allemands dans le maquis français en 1942), Emilio Suardo, Alcide Leonardi de Reggio Emilia, Antonio Tonussi Trévise et d autres. 33. Les émigrés italiens à leur poste dans la lutte dans «La Voix des Italiens», 5 avril 1939. 34. Un communiqué du Comité de coordination daté d avril 1939, dans «L Etat Ouvrier» a. XIII, n. 9, 1939, p. 209. 35. RUGERO GRIECO Avant toute lutte contre le fascisme dans «La Voix des Italiens», 16 avril 1939. 36. LUIGI LONGO Notre devoir, dans «La Voix des Italiens», 18 avril 1939. 233

234 37. LUIGI STRUZO Classes dirigeantes et masse reproduit dans «La Voix des Italiens», 20 avril 1939. 38. Cfr. «La Voix des Italiens» 32 mai 19839. 39. Cfr. LUIGI GALLO Les pourparlers pour la constitution de l alliance antifasciste dans «L Etat Ouvrier» a. XIII, n. 11, 15 juillet 1939, p. 352. 40. Pour d Unité de tout le peuple, octobre 1941, dans Le Communisme italien dans la deuxième guerre mondiale, avec une introduction de Giorgio Amendola, Rome 1963, p. 163. 41. Le renseignement le plus détaillé sur la conférence a été donné par Umberto Massola (Paris, août 1939 cit.) Massola rappelle, parmi ceux qui ont assisté aux travaux, Berti, Longo, Grieco, Di Vittorio, Montagnana, Massini, Massola, Negarville, Rosaio en plus en ceux de l intérieur que nous avons cités. 42. Antonio Rosaio a écrit, par exemple «Moi, personnellement, je n ai jamais entendu avancer l hypothèse d une dissolution du CC qui de fait n existait pas. et la construction d un nouvel organe dirigeant (Pour l histoire du parti entre 1938 et 1941 cit.) Giorgio Amendola a écrit, au contraire, que la conférence se termina par la dissolution de fait du Comité central» (dans la préface à Ecrits de Grieco, cit., p. LVI) Amendola présente le volume Le communisme italien dans la deuxième guerre mondiale cit. et ajoute : «la conférence eut un déroulement très critique et autocritique. Etant donné que l ancien Comité central avait épuisé sa fonction il fut décidé d organiser la direction sur de nouvelles bases, et de transporter son siège en Italie» (p. XX). A son tour, Giuseppe Berti dit : «On n a pas retrouvé les procès verbaux de cette conférence... Ce qui justifie peut-être dans une certaine mesure que chacun de ceux qui y participaient, en donnent un jugement différent, par exemple Massola est plus positif, par contre celui du rapporteur à la conférence est plus critique et autocritique (A la direction du Centre externe cit.) 43. Matériel préparé par Garlandi et Tuti (juin 1940). Proposition pour la réorganisation du travail du pari (APC 1523/14. 44. Protocole B/N signe Dimitrov, trad. d origine russe. 45. Cfr. UMBERTO MASSOLA Paris août 1939 cit.

Chapitre 17 Le virage du pacte germano-soviétique 235 On ne cesse de débattre sur les faits qui se sont passés jusqu à aujourd hui, depuis l histoire diplomatique qui va d avril 1939 à l éclatement de la deuxième guerre mondiale, de la garantie donnée à la Pologne par la Grande Bretagne, au cheminement compliqué des conversations franco anglo-soviétiques, du pacte entre les Soviétiques et les Allemands à l invasion de la Pologne par les troupes de Hitler. Et la documentation que l on a jusqu à présent est destinée à apaiser les polémiques. Mais certains éléments non controversés peuvent venir en aide à notre propos qui n a pas la prétention de faire un examen détaillé du sujet. Les historiens occidentaux des tendances les plus diverses admettent, par exemple, que la politique anglaise par rapport à l Union Soviétique a accumulé les erreurs et la publication de documents récents de sources non seulement soviétiques mais anglaises montrent un l aveuglement et une très lourde ambiguïté. Les raisons pour lesquelles Chamberlain se décide finalement de manière inopinée à assurer à la Pologne qu il interviendra à ses côtés en cas d attaque hitlérienne, ne sont pas claires non plus. A-t-on réellement conscience que le dictateur allemand est prêt à en venir à la guerre? Ou veut-on plutôt faire un geste d apaisement face aux critiques de plus en plus fortes du groupe conservateur de Churchill et des travaillistes après la chute de Prague (1)? En attendant on inaugure une politique «de double jeu» dont témoignent les pourparlers positifs qui sont menés pendant ce temps entre les grands groupes économiques anglais et allemands (2). Au fur et à mesure que les mois passent et qui devient plus grave, en tout cas, au printemps 1939 c est l attitude de l Angleterre qui ne s oriente aucunement vers un système de sécurité politico-militaire dont l Union Soviétique devrait être partie prenante pour être efficace : un système de dissuasion comme nous dirions aujourd hui. Chamberlain et Halifax acceptent l hostilité polonaise à un accord avec l URSS, une hostilité suicide. On sait que d avril à août l URSS réitère les propositions d un pacte défensif d assistance mutuelle avec la Grande Bretagne et la France qui visent à un engagement réciproque effectif contre le nazisme. Même le remplacement de Litvinov par Molotov à la tête de la diplomatie soviétique (3 mai) a été interprété, et peut-être avec raison, comme un futur instrument de pression par rapport aux Occidentaux et, dans l ensemble, comme une tentative de modifier l attitude de la France, de l Angleterre et de l Allemagne (3) De l Allemagne aussi? Probablement que oui car tout montre le trait caractéristique de la politique de Staline à ce moment-là, l effort obsédant de ne pas se trouver isolé face à la crise imminente de Danzig. Il n est pas douteux qu il préfère parvenir à un accord avec l Angleterre et la France. Mais les puissances occidentales mènent avec lui des pourparlers pour le moins étranges, avec une incroyable lenteur, sans vouloir prendre aucun engagement concret, au point d appuyer l hypothèse de la mauvaise foi même et les soupçons de Staline s éveillent. On envoie d abord à Moscou un fonctionnaire du Foreign Office privé d autorité et de pouvoir, qui n a aucun mandat important et met cinq jours pour parvenir en URSS sur un vieux «cargo (4)». On fait enfin échouer les conversations avec Vorochilov avec l impasse du veto du gouvernement polonais au passage des troupes

soviétiques par la Pologne en cas d invasion allemande, un veto que les Anglais n ont pas l intention de lever. Staline ne peut pas ne pas trouver dans cette attitude la confirmation d une hostilité occidentale de vieille date, depuis le refus par la France de signer la convention militaire avec l URSS jusqu à l attitude anglaise par rapport à l agression japonaise contre la Mandchourie et à l acquiescement envers l impérialisme moussolinien, et à la honteuse comédie de la non-intervention en Espagne qui a condamné à mort la République, et à l acceptation de l Anschluss et à Münich et au sacrifice de la Tchécoslovaquie (5). D ailleurs l attitude des puissances occidentales répond au schéma d interprétation tant de fois donnée par les dirigeants communistes dans les années 20 par Zinoviev et par Trotski plus encore que par Staline. Au fur et à mesure que l impasse des pourparlers que l on mène à Moscou montre la réticence anglaise à parvenir à un accord militaire contraignant, le vieux soupçon de Staline que les puissances occidentales cherchent à manœuvrer simplement pour diriger la furie de Hitler vers l Union Soviétique qui se trouverait isolée et pourrait être attaquée avec plus de force encore par les Japonais en Extrême Orient, augmente jusqu à devenir une conviction. La décision de Staline, prise probablement le 19 août, d accéder à la demande de l Allemagne d un pacte de non-agression, mûrie aussi bien par l échec de la mission militaire franco-anglaise que par la conviction à laquelle il est parvenu que désormais l Allemagne a l intention d envahir la Pologne à la fin du mois d août. L échec des pourparlers tripartis de Moscou, écrit Ernesto Ragioneri, place l Union Soviétique devant l alternative de se préparer à affronter une agression allemande qui aurait facilement renversé la Pologne, ce qui obligerait l URSS de combattre sur deux fronts dans un cercle de fer et de feu, au moment où aux frontières de la Mandchourie une guerre défensive est engagée contre les Japonais, ou bien de rompre l encerclement de la seule manière possible qui se présente, pour assurer sa propre survie (6). On ne souligne jamais assez, sans doute, les éléments les plus immédiats et les plus concrets, militaires plus encore que politiques, qui précèdent la décision de Staline. La guerre avec la Finlande montre aussi de degré d impréparation et de désordre du commandement où se trouve l armée soviétique à la fin de 1939. En gros, tandis que la pression des Japonais s allège en Extrême Orient, l accord avec l Allemagne permet à Staline de gagner du temps. Staline, écrit Deutscher, ne devait pas avoir le moindre doute sur le fait que le pacte libérait du coup Hitler du cauchemar d une guerre sur deux fronts et que, dans ce sens il représentait le signal de la voie libre pour la deuxième guerre mondiale. Et pourtant, lui, Staline, n avait rien à se reprocher. A son avis, la guerre était inévitable. S il ne s était pas mis d accord avec Hitler, la guerre aurait éclaté de toute façon, soit tout de suite, soit un peu plus tard, dans des conditions infiniment défavorables pour son pays. Il ne se sentait nullement un incendiaire. L incendiaire, c était Hitler. Et Hitler mettait le feu au monde, se limitant à éloigner la conflagration de la Russie. Comme devaient nous le montrer les événements ultérieurs, Staline s attendait à ce que la Pologne résiste plus longtemps que cela ne se passa en réalité. Mais il ne doutait pas que la Pologne aurait cédé et que les puissances occidentales n auraient pas su ou voulu lui apporter une aide efficace (7). 236

Voilà donc le pacte germano-russe, un pacte de non-agression typique signé à Moscou le 23 août entre Molotov et Ribbentrop, mais que l on annonce au monde le 21, deux jours plus tôt et qui suscite un indicible effarement, à Paris comme à Londres et à Varsovie. Il ne se passera pas beaucoup plus d une semaine avant qu Hitler envahisse la Pologne comme il l avait projeté. Le discours sur le pacte germano-soviétique n est certes pas terminé quand on a mis en évidence les éléments de nécessité qui l ont inspiré, du point de vue soviétique. Les historiens se demandent si cela a été ou non une erreur de signer un tel pacte, par rapport aux intérêts mêmes des soviétiques, à plus longue échéance. Par la suite, la réflexion des communistes italiens s est aussi arrêtée sur des éléments idéologiques qui ont présidé à la décision de Staline, parce qu indubitablement le schéma d une opposition rigide des Etats impérialistes, tous également ennemis, amène à une simplification excessive (8). Mais nous reviendrons sur ce thème. Suivons maintenant, avant tous les répercussions immédiates que le pacte a eues sur le déploiement antifasciste et sur les partis communistes (et sur les mots d ordres de l Internationale) jusqu à la manière dont Staline entend ce pacte et quelles concessions non seulement tactiques, mais également de principe, il est disposé à faire pour le sauvegarder. Ce sont ces aspects-là qui sont les plus directement liés à notre recherche, ainsi que ceux sur lesquels la réflexion critique manque le plus jusqu à présent (9). Pour comprendre l ampleur des répercussions, celles qui sont publiques et celles qui ne transpirent pas, sinon exceptionnellement des rangs communistes, nous devons remonter à l image même du rôle de l Union Soviétique comme rempart contre le fascisme que l on a donnée dans les années des fronts populaires, à partir de 1934-35. Pietro Nenni qui, (comme nous le verrons, démissionne du PSI à la suite du pacte) exprime l état d esprit répandu dans les rangs démocrates et socialistes qui ont été sincèrement unitaires à cette période, si l on pense que dans la lutte contre les agresseurs fascistes, l Union Soviétique s était placée «à l avant-garde» de l humanité de 1935-1939. Il montrera la cohérence de l Union Soviétique, en énumérant son attitude dans les Conseils à la Société des Nations, l aide fournie à l Espagne, l engagement pris face à la crise tchécoslovaque, les positions réaffirmées au XVIIIe Congrès du PCUS quand les communistes avaient nettement reconnu «l ennemi principal du prolétariat mondial» (et il citera Ercoli et Dimitrov au VIIe Congrès e l IC) sur le nazifascisme. Nenni conclut ainsi : Sur la base de cette politique, le prolétariat mondial s attendrait à voir l Union Soviétique entrer résolument dans le conflit provoqué par l agression d Hitler contre la Pologne. Il se trouve au contraire face à la collusion résultat du pacte hitléro-soviétique du 23 août... (10). 237 Sa position a aussi d autres composantes parce qu il refusera catégoriquement la spéculation anticommuniste de Tasca. Mais le point essentiel de son argumentation est le suivant : avec l isolement de l Union Soviétique, avec sa neutralité face à l agression hitlérienne contre la Pologne, la base de l unité d action entre communistes et socialistes qui existait justement dans la lutte contre le fascisme, ennemi principal, tombe. Et c est ce qui arrive. Le phénomène est international, et concerne la France en premier lieu. Ce qui se passe là-bas, (par la position des communistes devant la réaction violente des autres groupements politiques) est tout à fait analogue à ce qui se passe dans l antifascisme italien. Analogie qui se reflète également dans l attitude du PCF et du PCI. Il faut prendre en considération les différentes étapes. Le Premier temps se situe au lendemain de la nouvelle sensationnelle du pacte. Ce sont des journées explosives. Après la signature du

pacte et avant l éclatement de la guerre, on assiste en France à une explosion d attaques très violentes contre les communistes comme «parti de l ennemi», une attaque faite par les sociaux-démocrates autant que par cette droite qui ne se montre certainement pas décidée à accourir pour venir en aide à la Pologne agressée. Il ne s agit pas seulement de polémiques : on en vient à des mesures policières de plus en plus graves. «L Humanité» est saisie le 25 août. La position du PCF se fonde sur cette ligne fragile : l accord germano-russe n empêche pas des accords ultérieurs entre les Occidentaux et l URSS. C est un acte de détente qui frappe aussi à mort le pacte antikomintern. Mais la position officielle de la dernière semaine d août ne cache pas un profond trouble dans le parti pour qui, comme pour toutes les sections de l Internationale, le pacte s est produit d une manière absolument inattendue comme la foudre dans un ciel serein. Certains députés communistes démissionnent du parti, la GGT condamne le pacte dans sa majorité. Des intellectuels de la réputation de Langevin, Eugène Cotton, Irène et Frédéric Jolliot-Curie «expriment leur stupéfaction devant la volte-face qui a rapproché les dirigeants soviétiques des dirigeants nazis». Ce qui est cependant intéressant, c est le fait que, entre l entrée en guerre de la France et de l Angleterre après l invasion de la Pologne, le groupe parlementaire communiste applaudit de discours patriotique de Edouard Daladier et vote les crédits militaires demandés par le gouvernement (2 septembre). Thorez en personne déclare le 15 août : Sachez que si, malgré tout Hitler déclenche la guerre, il trouvera devant lui le peuple français uni, les communistes au premier rang pour défendre la sécurité du pays, la liberté et l indépendance des peuples. C est pourquoi notre parti communiste approuve les mesures prises par le gouvernement pour protéger les frontières et apporter, en cas de nécessité, l aide aux nations qui pourraient être agressées et avec lesquelles nous sommes liés par un traité d alliance (11). 238 Et au moment de l appel aux armes, Thorez, comme beaucoup d autres députés communistes mobilisés, se présente au régiment. Les choses vont changer profondément en quelques semaines tandis que (il faut garder à l esprit ce phénomène qui concerne les communistes italiens émigrés en France), les persécutions, les arrestations, l interdiction de la presse du parti augmentent jusqu au 26 septembre, quand le Conseil des ministres français adopte à l unanimité le décret-loi de dissolution du PCF et des associations qui lui sont affiliées. Thorez déserte le 4 octobre et se réfugie d abord en Belgique puis en Union Soviétique. Les députés communistes forment un «groupe parlementaire ouvrier et paysans» (il en reste 44 sur 65). Mais ils seront également privés de leur siège et arrêtés pour la plupart. Il y aura à ce moment-là une autocritique du PCF clandestin, une position de l Internationale communiste qui s identifiera avec celle de l Etat soviétique et elle sera fondamentalement différente de la première attitude prise par les communistes français. Et nous avons le moyen de le mettre en lumière. Pour en revenir à la situation qui se crée pour les communistes italiens au lendemain du pacte et en tirer les indications générales, une page inédite du journal de Celeste Negarville nous est précieuse et d un grand intérêt historique car elle nous donne des informations que l on ne pourrait pas trouver autrement sur le moment délicat que l on traverse. La réflexion de Negarville date du 19 novembre 1942 et se rattache donc à une situation dans laquelle il est déjà possible de voir certains effets de la situation qui se sont créés en août 1939 et dans laquelle «l ennemi principal»est redevenu pour les communistes le nazifascisme comme Hitler l a démontré

en attaquant textuellement : l Union Soviétique en juin 1941. Voilà la page tirée du journal, Problème politique important auquel j ai beaucoup réfléchi : Est-ce que la position de l IC était juste dans la première phase de la guerre, c est à dire au moment de la neutralité soviétique? Cette position a été la même que celle de l URSS en tant qu Etat. Une telle identité n était pas indispensable, elle me paraît, au contraire, nocive pour les PC dans la poursuite des événements, avec l entrée en guerre de l URSS, alors que s opérait le fameux tournant. Il ne fait aucun doute qu au moment du pacte germano-soviétique il y a eu dans l IC des hésitations et peut-être carrément une orientation différente de celle qu on a connue un mois plus tard. Je me rappelle ce que me disait Ercoli deux jours après le pacte à propos de la politique qu aurait dû suivre le PC français si la guerre éclatait : avoir la même attitude que celle de Clémenceau avant son entrée au gouvernement pendant la guerre de 1914-18, c est à dire une critique violente contre toute faiblesse qu avait montré le gouvernement dans la conduite de la guerre. Sur la base de cette orientation, je pouvais affirmer deux jours après, à la réunion du Conseil mondial de la jeunesse que «nous, communistes nous serons toujours les premiers dans une guerre contre l hitlérisme». C est sur cette ligne-là que nous aurions dû nous maintenir. Ce qui n exclut pas l approbation du pacte germano-soviétique que nous devions défendre comme un pacte de paix qui engageait l URSS en tant qu Etat et non les PC des pays capitalistes. La formule de Saragat que l on m a rapportée ne me semble pas du tout fausse. L URSS devait faire un pacte, mais Thorez ne devait pas déserter. Toute notre ardeur nationale, en France, en Angleterre, en Amérique, après l agression contre l URSS était compromise par notre attitude au cours de la première phase de la guerre : on ne nous fait pas trop crédit, surtout en Angleterre et en Amérique (voir les positions de travaillistes anglais vis à vis du PC anglais et les articles de Me Roosevelt sur les communistes de sa maison). Pourquoi l IC qui avait des hésitations que l on ne pouvait pas ne pas ressentir s est-elle engagée à fond dans la politique absolument identique à celle de l Etat soviétique? Voilà un point que l Histoire devra éclaircir. Il est fort probable que le gouvernement soviétique croyait plus que nécessaire à la solidité du pacte avec l Allemagne ou au moins comptait sur une résistance militaire de la France beaucoup plus sérieuse que celle qui a eu lieu, résistance qui aurait empêché l Allemagne de passer, après moins d un an à l attaque contre l URSS. Dans ce cas, la neutralité soviétique serait toujours apparue comme la seule politique juste. Les sacrifices immenses de la guerre auraient augmenté le prestige du pays qui avait su se tenir à l écart du conflit, et les espérances des différents pays saignés à blanc se seraient tournées vers les PC des différents pays. Prévision absolument démentie par les faits, donc fondée sur une mauvaise connaissance des forces militaires respectives de l Allemagne et de ses adversaires. Il est trop tôt pour revoir la ligne politique de l IC mais il n est pas trop tôt pour y penser à titre personnel comme je le fais. 239 Il y a dans ces considérations, matière à de nouveaux débats. Et il y a aussi des informations comme celle sur la pensée de Togliatti, sur ses indications du 25 août, ignorées jusqu à présent. La ligne préconisée par Togliatti est en gros celle du PCF à ce moment-là. On ne peut malheureusement pas retrouver deux écrits qui auraient été rédigés par Togliatti avant le déclenchement de la guerre : une déclaration du PCI sur le pacte germano-soviétique au PSI (12). Fin août, le PCI n a plus d organe de presse. «L Etat Ouvrier» ne peut plus paraître. «La Voix des Italiens» est supprimée le 26 août par les autorités françaises (à la grande satisfaction de la presse fasciste italienne (13)). D après les

derniers éditoriaux qu écrit Mario Montagnana et Felice Pltone, il résulte qu après le pacte germano-soviétique, ils ont la même conduite que «L Humanité» : approbation du pacte, considéré comme une défaite de l anticommunisme et en même temps un rappel continu de la menace des «agresseurs fascistes». En Italie et à l étranger, écrit Mario Montagnana, l action contre le fascisme représente aujourd hui plus que jamais une contribution à la lutte générale pour faire reculer le fascisme sur le chemin des guerres et des catastrophes (14). Au moment où les communistes italiens adoptent cette conduite, il y a déjà une tempête dans les milieux politiques de l émigration, en particulier dans l Union populaire dont le secrétaire, Romano Cocchi rompt bruyamment avec le PCI, condamne le pacte germanosoviétique et voudrait amener l organisation à en faire autant, appuyé par les représentants du PSI, de J et L et les républicains. Pour les communistes, Sereni et Giuliano Pajetta, en plus de Longo, co-président de l Union, réagissent fermement et défendent le pacte. La rupture est rapide et profonde et se répercute également sur le PSI. Nenni qui a été jusqu au dernier moment le porte-parole de l unité d action, donne sa démission. C est une démission motivée à la fois par le pacte, il le condamne sans réticence, et par l attitude de Tasca et de Modigliani et même de l Exécutif de l Internationale socialiste qui se bat pour la persécution des communistes (15). Dans «Avanti!», Nenni dénonce «le volte-face soviétique», accuse Staline d avoir retourné sa politique vis à vis de Hitler sans avoir éprouvé le besoin «de dire un mot à la classe ouvrière internationale qui a été ainsi entièrement abandonnée à elle-même». Il s adresse ensuite directement aux communistes italiens qui ont reconnu dans le pacte de Moscou (Ici Nenni se réfère probablement aux documents rédigés par Togliatti, dont nous avons parlé) «une aide importante aux pays qui ne veulent pas la guerre» et «un grave coup porté à l axe Rome-Berlin, au pacte d acier dont le participant principal est obligé de s incliner devant le pouvoir de la classe ouvrière qui met un frein à ses plans d agression». Non, objecte Nenni, le pacte de Moscou va accélérer la guerre non l empêcher et la coalition anticommuniste Allemagne Japon Italie redeviendra automatiquement opérante le jour où le fascisme devrait remporter en Europe un succès décisif. C est pourquoi : De ce journal où depuis 5 ans, avec toutes sortes de difficultés, nous avons lutté pour l unité du prolétariat, sans hésiter à dénoncer les erreurs des Partis socialistes eux-mêmes ou des hommes pour qui nous avons une fraternelle amitié, de ce journal qui a voulu, avec une foi immense, préparer pour la renaissance de l Italie de demain l unité du prolétariat, sans laquelle il n y aura pas de révolution démocratique ni de révolution socialiste, nous nous adressons aux camarades communistes avec lesquels nous avons travaillé, aux prolétaires communistes que rien ne sépare des prolétaires socialistes et nous leur disons : «La cause de l unité est entre vos mains. Dites les mots que votre conscience ne peut pas ne pas vous dicter. Ce que nous vous demandons, c est de reconnaître que le pacte de Moscou ne s insère pas dans la ligne politique que nous avons défendue ensemble et qu ensemble nous vouons faire triompher. Ce que nous vous demandons, c est de recréer l harmonie et la continuité de pensée et d action, même en vous séparant de Moscou sur ce point déterminé comme nous n avons pas hésité à nous séparer, sur des points déterminés de partis frères et de gouvernements socialistes. Un coup immense a été porté à la ligne 240

politique d unité d action dont nos ennemis vont profiter. Mais quelque chose, beaucoup de choses peuvent encore être sauvées, si vous le voulez... 16). Les incertitudes et les divisions dans le groupe dirigeant communiste prouvent que les préoccupations de Nenni trouvent un écho de ce côté-là. Mais que peut signifier maintenant pour eux «se séparer de Moscou»? En tout cas, les communistes italiens partagent la polémique lancée par l URSS par rapport aux pays occidentaux. Ils ont vécu l expérience d Espagne et de Tchécoslovaquie. Mais s ajoute l élément de la discipline, de la solidarité de groupe, plus forte dans la tempête. Même pour ceux (et ils sont nombreux) qui ne sont pas convaincus de devoir s identifier aux pures motivations de statut rappelées par Molotov pour justifier ce que lui-même appelle «un tournant dans l histoire de l Europe (17)», les attaques policières auxquelles sont soumis par les autorités, par l ensemble politique français, les communistes de France, et qui se reflète aussi dans les rangs de l émigration italienne, ne peut servir de ciment unitaire. C est surtout une attaque qui fait tout de suite des victimes : Luigi Longo, Palmiro Togliatti. Luigi Longo est arrêté à son logement à Paris dans la nuit du 31 août au 1 er septembre. Il est parfaitement légal, en possession d une carte d identité qui lui a été délivrée avant qu il n aille en Espagne. Son arrestation doit être mise en relation avec sa position de président communiste de l Union populaire, épicentre de la lutte intestine contre l antifascisme italien. Luigi Longo est interrogé, frappé, puis enfermé pour presque un à la Santé. Il sera ensuite enfermé avec d autres camarades et exilés politiques dans le stade Roland-Garros qui sert de camp de concentration provisoire pendant deux autres mois, jusqu à ce qu on l envoie au camp Vernet-sur-Ariège, destiné aux républicains espagnols et aux étrangers suspects (18). Le cas de Togliatti est différent, parce que la police française ne sait pas qu elle a entre les mains le fameux Ercoli, le numéro un, de l Internationale communiste. Ce jour-là il va travailler dans un appartement qui avait déjà été utilisé par les Français comme bureau. Le 1 er septembre, Togliatti tombe dans un coup de filet opéré par la police contre les étrangers tandis que le gouvernement lance un décret de mobilisation générale. C est à cette occasion qu il est arrêté (dans le quartier du Temple) avec Cesare Massini et Cesare Marcucci : il a un passeport étranger mais il déclare tout de suite que le document est faux et qu il est un Italien antifasciste, fournissant un nom quelconque. Les policiers ne soupçonnent pas sa véritable identité et le transfèrent d abord à la prison de Fresne, puis à la Santé. Le parti parvient à savoir où se trouve Togliatti par Umberto Massola. Giuseppe et Baldina Berti, fille de Di Vittorio s occupent de lui trouver un défenseur qui sera Pierre Loewell déjà bâtonnier du barreau parisien. L instruction et le procès sont confiés à une cour martiale mais on parvient à limiter les chefs d accusation à l usage de faux papiers pour passer la frontière (19). Il est condamné à 6 mois de prison, qu il a déjà faits. Ainsi, deux jours après la sentence, fin février 1940, il est relâché. Il gagnera la Belgique puis l Union Soviétique. En attendant, il reste caché pendant 15 jours dans la maison de Massola et c est de là qu il s emploie à reconstituer le noyau de la direction du parti. Mais c est là un moment qui mérite d être vu d un peu plus près, en reprenant le récit des faits à l éclatement de la guerre, à pari du 3 septembre 1939 où la France et l Angleterre déclarent la guerre à l Allemagne en réponse à l invasion de la Pologne par Hitler (1 er septembre). 241

Notes du chapitre 17 1. Cfr. Les hypothèses et la perplexité exprimées par A. J. P. TAYLOR Les Origines de la deuxième guerre mondiale, Bari 1965, pp. 271-73. 2. Cfr. la reconstitution qu en fait ROBERTO BATTAGLIA La deuxième guerre mondiale, Rome 1960, pp. 46-47. 3. ADAM B. ULAM, op. cit., p. 389. 4. Isaac Deutscher a écrit à ce propos : Ces mêmes gouvernements dont les premiers ministres n avaient pas cru perdre leur dignité en volant à Münich au premier signe de Hitler, refusent maintenant d envoyer en Russie des fonctionnaires habilités à négocier une alliance. On envoya à Moscou pour les entrevues militaires, des officiers de grade inférieur à ceux envoyés en Pologne et en Turquie. Si Staline tenait vraiment à une alliance, la manière dont il se vit traiter par les Occidentaux devait le persuader que Londres et Paris voulaient le voir renoncer à son intention» (ISAAC DEUTSCHER Staline cit., p. 615-16). 5. Un étudiant américain a observé que Staline fut témoin de la faiblesse, du manque de fermeté franco-anglais dans tous les cas et que c est cela qui provoqua «une aliénation totale de l URSS par rapport à l Occident» (P. EDWARD HALEY, Sur les origines de la deuxième guerre mondiale dans «Revue historique de la deuxième guerre mondiale», a. XIX, n. 75 ; juillet 1969, p. 102. 6. ERNESTO RAGIONERI Comment le nazisme a pu déchaîner la guerre dans «L Unité», 31 août 1969. 7. ISAAC DEUTSCHER Staline cit., p. 620. 8. «Les positions fondées sur l expérience des agressions subies par le jeune Etat soviétique de la part du clan capitaliste mondial, sur l isolement croissant de cet Etat enfermé par la volonté capitaliste dans un cordon de fils barbelés et sur le jugement persistant des capitalistes qui le considèrent en bloc comme un ennemi de tous ces Etats, conduit inévitablement à un jugement simpliste. Si la guerre et en particulier la guerre entre pays impérialistes est inévitable, il vaut mieux que les pays capitalistes se battent entre eux, mieux vaut refuser de tirer les marrons du leur à leur place» -MARIO MANACORDA L action soviétique en 1939 pour éviter la guerre, dans «Renaissance» a. XX, n. 31, 3 août 1963. 9. Intéressante à ce propos la notation de Ernesto Ragioneri (Comment le nazisme a pu déchaîner la guerre cit.) où l on peut discerner une exigence d approfondissement. «A mon avis deux aspects du problème restent ouverts et sont d une évaluation particulièrement complexe : le rapport entre la politique de l Etat soviétique et l attitude de l Internationale communiste dans la première phase de la guerre et certaines formes d application de ce pacte entre 1939 et 1941». 10. Le Parti socialiste italien dans la guerre, 15 décembre 1939. Il s agit d un article inédit préparé comme rapport à la direction du PSI, publié pour la première fois dans STEFANO MERLI La renaissance du socialisme cit. p. 304-5. 11. JACQUES FAUVET Histoire du Parti communiste français, I, Paris 1964, pp. 551-52. Le document, la déclaration de Thorez à la réunion du groupe parlementaire communiste est publié intégralement dans ANTONIO GIOLITTI Le communisme en Europe cit. pp. 128-29. 12. Voici ce que l on dit dans le document critique rédigé à Moscou en juin 1940 par Grieco et Rigoletto Martini (Matériel etc.. APC, 1523) Les deux textes auraient été écrits par Togliatti dans les derniers jours d août 1939. 242

13. «Corriere Della Sera» du 27 août, rapport sous le titre La feuille des renégats suspendue donne la nouvelle qu à Paris, le 26 août la police française a fait une perquisition à la rédaction de «La Voix des Italiens» et que le quotidien a été suspendu. 14. MARIO MONTAGNANA Pour la défaite du fascisme dans «La Voix des Italiens», 235 août 1939. 15. Dans «Le Nouvel Avanti!» du 7 septembre, Nenni écrit que sa démission a été motivée par deux raisons : «Une droiture politique : la désertion soviétique du front de la résistance contre l hitlérisme avait frappé les bases de la politique d unité d action dont j avais été un des représentants les plus passionnés et il fallait tirer de ce fait les conséquences nécessaires. Et pour une raison de cohérence, j entendais et j entends rester fidèle à la politique d unité du prolétariat italien (condition de sa fonction de direction politique) et me consacrer avec patience et ténacité à recréer ses bases, en comptant pour cela sur de nombreux facteurs ainsi que sur l honnêteté des camarades communistes pour qu ils reconnaissent non sur l injonction des hitlériens et des capitulards d hier, mais à travers la discussion fraternelle et la leçon des faits, combien le pacte de Moscou avec Berlin est fatal et funeste pour notre cause» Cfr. sur ce moment de l existence du PSI GAETANO ARFE Histoire de «Avanti!» cit., II, pp. 211-18. Dans une lettre que Nenni enverra le 9 octobre 1940 à la rédaction de «L Etat Ouvrier» que l on imprime à New-York, il ajoutera : «Ma démission du secrétariat du PSI, de la direction du «Nouvel Avanti!» et de l Exécutif de l Internationale ouvrière socialiste, mon exclusion de la direction du PSI ont la signification précise et concrète d une rupture complète et définitive avec le néoréformisme de De Man et de Tasca, contre lequel je n avais d ailleurs jamais cessé de combattre» Une lettre de Nenni dans «L Etat Ouvrier» a. XIV, n. 7-8 octobre, novembre 1940, p. 117. 16. PIETRO NENNI La volte-face de la politique soviétique dans «Le Nouvel Avanti!», 31 octobre 1939. 17. Dans son discours au Soviet suprême le 31 août 1939, Molotov dénonce encore les contradictions franco-anglaises «Quelle est la cause de ces contradictions? D un côté les gouvernements d Angleterre et de France craignent l agression, et pour cette raison ils voudraient avoir un pacte de non-agression avec l Union soviétique à condition qu il serve à les renforcer. Mais d autre part, les gouvernements d Angleterre et de France ont peur que la conclusion d un véritable pacte d assistance mutuelle avec l URSS puisse renforcer notre pays, l Union Soviétique, ce qui, évidemment ne répond pas à leurs objectifs».ensuite il défend le pacte avec les hitlériens en se réclamant de la «position de principe» de la non-intervention dans les affaires intérieures des autres pays et même du «principe de Lénine sur la coexistence pacifique». Et il conclut ainsi : «Le pacte de non-agression entre l Union Soviétique et l Allemagne marque un tournant dans l histoire de l Europe et pas seulement de l Europe. Jusqu à aujourd hui les fascistes allemands menaient une politique extérieure hostile envers nous, mais aujourd hui la situation a changé et nous ne sommes plus des ennemis. L art de la politique dans la sphère des relations extérieures ne consiste pas à augmenter le nombre d ennemis de notre pays, mais à réduire ce nombre». 18. Nous trouvons ces informations dans une conversation avec Luigi Longo, le 237 septembre 1970. Cfr. Egalement ANDRE MARTY Le martyr de Luigi Longo et des antifascistes italiens dans «L Etat Ouvrier» a. XIV, n. 3-4, juin-juillet 1940, pp. 60-61. 243

244 19. Cfr. Pour ces détails, MAURIZIO et MARCELLA FERRARA Conversations avec Togliatti cit. pp. 286-92.

Chapitre 18 Les communistes et la guerre Dans la page du journal de Negarville dont nous venons de parler, on parle des hésitations initiales de l Internationale communiste qui auraient duré un mois. On parle des nouvelles positions des documents officiels de novembre. Le premier mois de la deuxième guerre mondiale signifie l écroulement de la Pologne, l entrée des troupes soviétiques dans l Est polonais quand cet écroulement est complet et l inertie générale de l armée française ainsi que de l aviation franco-anglaise. Ribbentrop retourne à Moscou à la fin de septembre pour de nouveaux accords germano-soviétiques, que l on appelle «d amitié et de frontière». Ils sont plus larges que ceux du mois d août : ils concernent la Lituanie à assigner à l URSS et la délimitation de la frontière soviétique (pas au-delà de la ligne de la Bug), en Pologne. Une déclaration commune affirme que c est le véritable intérêt de tous les pays de mettre fin à l état de guerre qui existe entre l Allemagne d un côté et la France et l Angleterre de l autre. «Si les efforts des deux gouvernements devaient s avérer infructueux, ajoute-t-on, cela démontrerait que la France et l Angleterre sont les véritables responsables de la continuation de la guerre». Le pacte politico-militaire est suivi d une série d accords économiques. On ne peut que voir inséré dans ce développement l alignement de l Internationale communiste, même si à ce moment-là son poids est très relatif. En dehors de la Chine, pour laquelle la ligne de change pas, le Komintern, en Europe, se trouve en fait devant une série de sections nationales ou clandestines ou très faibles et récalcitrantes comme la section anglaiser, et ses directives ont plutôt une valeur symptomatique, une sorte de reflet plus que d incidence sur la réalité. Et plus que jamais il faudra parler, pour des hommes comme Dimitrov ou Togliatti, d une réserve mentale face au nouveau tournant, d un malaise dont les signes ne manquent pas. La question reste importante, à la fois à cause des conséquences pour l avenir et parce qu elle contribue à la compréhension de la politique de Staline. Ce qui l intéresse pour le moment, c est de fournir à Hitler les garanties que l Union Soviétique a l intention de rester en dehors du conflit et désire respecter les accords. L attitude de l Internationale sera par la suite une preuve que l URSS est sérieuse. Et à partir d octobre-novembre 1939, on accentue la position propagandiste qui choisit comme cible les Etats impérialistes en tant que fauteurs de troubles et on met une sourdine sur le nazisme. Il y aura des divergences que nous pourrons suivre, mais c est là le cadre général. On peut être surpris que Staline ait dit, en 1946, que la deuxième guerre mondiale différait profondément de la première, que «à la différence de la première guerre mondiale, elle a pris depuis le début un caractère antifasciste et de libération, dont l un des devoirs est le rétablissement des libertés démocratiques (1)». Mais on est moins surpris quand on réfléchit à la désinvolture avec laquelle Staline a toujours justifié les brusques changements d orientation avec des rappels théoriques. Dans la seconde moitié de 1939, tandis que Molotov se réfère aux principes léninistes sur la coexistence pacifique (ainsi qu à ce machiavélisme de «faire de nos ennemis d hier de bons voisins d aujourd hui») pour donner une explication moins contingente au pacte germano-soviétique, l Internationale reprend la théorie du caractère impérialiste de la guerre. Ce qui est, bien entendu, bien loin d être sans fondement, surtout en 1939 où ce caractère est inscrit dans la dynamique même de la conduite de la guerre du côté occidental et ce sera l intervention des peuples de ces pays, opprimés sous la botte nazie, la résistance admirable du peuple anglais dans la bataille de Londres (pour ne pas parler de l héroïsme du peuple soviétique pour la défense de la patrie en 1941) qui va donner un contenu beaucoup plus profond à l aspect «antifasciste» de la deuxième guerre mondiale. 245

Mais peut-on affirmer qu il a été entièrement absent depuis le début? La discussion est toujours ouverte et les communistes italiens eux-mêmes l ont reprise pendant et après la guerre (2). Mais le premier point à éclaircir est la correspondance de mots d ordres de l Internationale communiste avec la ligne adoptée par l Etat soviétique. Etait-il opportun, était-il juste d abandonner ces thèses et ces positions du VIIe Congrès, que la réalité avait hautement confirmées, à savoir que l impérialisme nazi était l ennemi principal de la paix et de la liberté, qu il ne s arrêtait même pas devant un conflit généralisé dans sa marche agressive d assujettissement et de conquête comme le montrait maintenant l invasion de la Pologne? Et il ne s agit pas que d une question morale ou théorique (qui ont pourtant une importance réelle), mais également d une question de stratégie politique liée à la conduite de Staline de 1938 à 1941, y compris son incontestable surprise devant l attaque de Hitler en 1941. En somme, jusqu à quel point Staline formule-t-il une perspective qui considère comme inéluctable un règlement de compte avec le nazisme de la part de tous les peuples et les pays non fascistes et avant tout avec le pays du socialisme? Ou bien il pensait vraiment (comme l affirme Negarville et son hypothèse a rencontré depuis un large crédit) qu il pouvait rester en dehors du conflit jusqu à ce que les adversaires impérialistes se soient saignés l un l autre? Parce que cette erreur de prévision explique beaucoup de choses y compris le brusque tournant imprimé à l Internationale. En même temps, une telle hypothèse remet en cause l acceptation de la stratégie du VIIe Congrès de la part de Staline, mais nous oblige à nous demander dans quelle mesure il était convaincu qu il existait réellement une différence de nature entre les démocraties bourgeoises et le fascisme que l on proclamait alors. Il reviendra là-dessus, et ce n est pas par hasard, en 1946, une fois la guerre gagnée aux côtés des Occidentaux quand, dans le discours cité, il montrera que la défense des libertés démocratiques bourgeoises fut un devoir que tous les peuples amoureux de la liberté sentirent comme déterminant, depuis le début. Dans le cas des partis communistes, comme de parti français, le problème se présente de manière particulièrement vive. La politique de front populaire et d unité nationale, de défense de la démocratie, même avec toutes ses limites a été pour le PCF, non une habile tactique, mais le champ même de son expérience la plus vivante, de son développement politique et organisationnel, de son rapport et de ses liaisons avec de larges masses populaires. Et l isolement dans lequel il tombe et septembre 1939, il en paiera le prix. Malgré la valeur extraordinaire que les communistes montreront dans la Résistance (ce n est pas pour rien qu ils se parent du nom de parti des fusillés), la rupture de 1939-41 pèsera lourdement sur l unité politique, jamais atteinte dans la résistance française et sur l hégémonie communiste dans celle-ci. En ce qui concerne le parti communiste, le discours varie indubitablement pour des raisons objectives (la position différente de l Italie, avant et après son entrée dans le conflit, le fait que les positions que prendra le Centre externe ne comportent pas de responsabilités politiques, même dans le schéma de la guerre impérialiste, car son ennemi principal reste le fascisme) mais le même problème se posera pour le PCI, par rapport aux autres formations politiques. Il s agit de la question de l abandon de la plate-forme de l alliance antifasciste, de cette perpective de lutte pour la démocratie que l Internationale considère maintenant comme obsolète, se moquant d elle comme d une mystification pour la remplacer par des slogans qui présidèrent au fameux tournant de 1929-30, quand on attaquait la sociale-démocratie et les autres forces démocratiques bourgeoisies avec une dureté qui rappelle de près de VIe Congrès et le Xe Plénum. On trouve la nouvelle orientation dans l important article qu écrit, le 7 novembre, le secrétaire du Komintern, George Dimitrov, l homme du VIIe Congrès, article qui circule non seulement dans la presse officielle du Komintern, mais dans les organes clandestins du PCF et du PCI. Voyons les points essentiels de cet article qui trouvent une répercussion dans l appel 246

que lance l Internationale communiste à l occasion de l anniversaire de la Révolution d Octobre. 1) La deuxième guerre mondiale est une guerre impérialiste comme la première, tout aussi injuste, aussi bien du côté belligérant que de l autre. Elle est menée pour les colonies, pour les sources de matières premières, pour la domination des voies maritimes et l exploitation des peuples. 2) Si, dans les premiers temps, on pouvait affirmer qu il existe des Etats agresseurs (Allemagne, Japon, Italie) et des Etats pacifiques, la distinction, maintenant, n a plus de sens. Au contraire, ce sont les impérialistes anglais et français qui se présentent maintenant comme les partisans les plus zélés de la continuation de la guerre. On accrédite ainsi la thèse selon laquelle la plus grande responsabilité de l extension du conflit appartient aux anglo-français. Après la conclusion du traité germano-soviétique, les bourgeoisies de France et d Angleterre, une fois qu elle a perdu tout espoir de voir une guerre de l Allemagne contre l Uion Soviétique, ont eu recours à la voie de la lutte armée contre sa principale rivale impérialiste. Et les bourgeoisies anglaise et française s y sont résolues sous le prétexte de défendre son vassal, la Pologne, contre les réactionnaires et les latifundiaires (3)... 3) Dans cette nouvelle situation, les devoirs de la classe ouvrière deviennent différents. «Pour la classe ouvrière, il n y a qu une position juste : une lutte courageuse et sans compromis contre la guerre impérialiste et les agents de cette guerre, avant tout dans leur propre pays, une lutte pour mettre fin à cette lutte de brigands». La tactique de front unique est encore pleinement applicable en Chine et dans les pays coloniaux mais plus du tout adaptée aux autres pays. Et c est ici que l on revient au langage du VIe Congrès et au Xe Plénum. On n utilise plus l expression de «social-fascisme» (mais il est vrai, également que l on ne parle quasiment plus de fascisme et l on n en parle pas dans les documents soviétiques de l époque). Mais l on dit que les cercles dirigeants de la IIe Internationale jouent le rôle le plus sale et le plus criminel en mettant en mouvement la sanguinaire machine à tuer de la guerre. Et l on ajoute : Dans la période qui précéda la guerre, les communistes se sont efforcés de parvenir à l unité d action de la classe ouvrière au moyen d accords entre les partis socialistes et communistes. On ne peut plus penser, aujourd hui, à un accord de ce genre. Dans la situation actuelle, l unité de la classe ouvrière peut et doit être réalisée par le bas, sur la base du développement des masses travailleuses elles-mêmes dans une lutte résolue contre les chefs traîtres du Parti social-démocrate et des autres partis petit-bourgeois. Les chefs de ces partis sont passés avec armes et bagages dans le camp des impérialistes pendant que certains d entre eux, comme les radicaux français se sont directement chargés de diriger la guerre. 4) Les partis communistes doivent se renforcer en se libérant des éléments opportunistes «qui se perdent dans les voies aux tournants brusques». Ils doivent concentrer le feu sur l opportunisme qui s exprime «dans le glissement vers une position de «défense de la patrie» et vers le baratin sur le caractère antifasciste de la guerre». Si le coup principal est porté contre la sociale-démocratie et les partis démocratiques, cela ne signifie pas du tout que c est à ces forces ouvrières qui se trouvent dans les pays fascistes ou occupés par les Allemands que revient de lutter contre le fascisme et la guerre. Par exemple, aussi bien le parti autrichien que le parti tchèque, prendront position contre l impérialisme, oppresseur de la liberté de leur peuple, mais ils se conformeront, eux aussi, au chœur général sur la responsabilité de l impérialisme franco-anglais et leurs valets, avec les conséquences que l on peut imaginer sur leur capacité de mener une véritable action antifasciste dans ces pays. On donne au parti yougoslave et au parti roumain des directives encore plus prudentes par rapport au nazisme (4). Et l on ressent particulièrement l ambiguïté à 247

propos de l Allemagne. Sur cette question, Dimitrov est aussi circonspect dans sa critique qu imprudent dans ses prévisions. Il calque sa thèse sur celle de Molotov : tant que les impérialistes occidentaux ont gardé l illusion que l expansion nazie serait dirigée vers l Est, l Allemagne a pu impunément mener son agression. Mais, en constatant la force de l URSS, Hitler s est trouvé devant un dilemme : ou bien tomber dans la position de simple agent sous les ordres de l impérialisme anglais et français, faire la guerre à l URSS et risquer de s y casser les dents, ou bien accomplir un tournant décisif dans sa politique extérieure et prendre le chemin des relations pacifiques avec l Union Soviétique. Comme les faits l ont démontré, les dirigeants allemands ont choisi cette deuxième voie (5). Quant à l Italie, Dimitrov note «qu elle attend le moment où les choses vont se dessiner plus clairement au cours de la guerre, la possibilité de victoire d un côté et de l autre plus pouvoir se mettre du côté du plus fort en enfonçant les dents dans le corps du vaincu et en arrachant sa part de butin». C est l article de Dimitrov qui marque le nouveau tournant. Des partis comme le parti français ou le parti italien le démontrent amplement. Tandis que l on intensifie les arrestations de ses membres, y compris de nombreux dirigeants, députés au Parlement, organisateurs syndicaux, le PCF passe dans la clandestinité en octobre. Et le 26 octobre, il lance un appel au peuple en qui résonne encore le ton précédent, même si la rectification s opère déjà en profondeur : Les travailleurs allemands, nos frères communistes d Allemagne, combattent Hitler dans leur pays qu ils veulent libérer et qu ils libéreront. Avec leur parti communiste, les travailleurs français doivent combattre les fascistes partisans de la guerre impérialiste, en France même. Le parti communiste se vante d avoir combattu sans trêve l hitlérisme et d avoir toujours proclamé que la lutte contre le fascisme exige en premier lieu de se mettre en condition de mettre en condition de ne pas nuire les fascistes français, les ennemis du peuple français (6). Mais une autocritique explicite de l attitude de septembre arrive bientôt, menée par la direction clandestine du parti : De lourdes erreurs ont été commises. On n a pas appelé les travailleurs à défendre vigoureusement le parti et sa presse. Le groupe parlementaire n a pas utilisé l unique siège à la Chambre pour protester contre la politique de réaction et de guerre de Daladier et des chefs socialistes. Ils ont voté les crédits de guerre. L orientation erronée continue au mois de septembre. Dans le sillage de la politique antérieure, la direction du parti s est maintenue sur ses anciens rails et a répété les formules d avant... Le Comité central n a pas compris à temps la signification des changements qui se sont produits fin août et au commencement de la guerre... Il ne pouvait plus s agir ni de front ni de paix, ni de sécurité collective ou d assistance mutuelle (7). Le groupe dirigeant du PCI accomplit le même looping. Les autres partis antifascistes essaient de former, en septembre, dans les rangs de l armée française (8), cette légion italienne dont on parle depuis des mois, mais le gouvernement Daladier ne veut rien savoir. C est un symptôme de la situation politique trouble en France qui montre combien, à l intérieur de la classe dirigeante française, l intention de donner un souffle antifasciste à la guerre, est inexistant (on ne veut pas irriter Mussolini). Ainsi, l appel lancé par le PSI, J et L, la Ligue des droits de l homme et le parti républicain, tombe dans le vide. Il y a une tentative de J et L de créer tout de suite l Alliance antifasciste. Silvio Trentin qui a toujours été parmi les partisans les plus passionnés de l unité, qui a fortement contribué à sa réalisation dans le volontariat italien en Espagne et qui est connu comme ami des communistes, affirme que l heure est tout à fait exceptionnelle et la plus adéquate pour créer l Alliance, tout de suite : 248

Ce n est qu après que le PCI aura reconquis son autonomie politique que le communisme pourra être réintégré dans nos rangs en tant que parti politique. Cela ne signifie pas que nous renonçons à tenir compte des valeurs qui ont été accumulées par les révolutionnaires italiens au cours des années de lutte, sous quelque nom que ce soit (9). Mais l alliance ne se fait pas non plus. La crise du Parti socialiste est grave. Après la démission de Nenni, acceptée le 2 septembre, le parti est dirigé par un comité composé de Morgari, Saragat et Tasca. Le PSI dénonce le pacte d unité d action avec les communistes. Tasca va virer de plus en plus à droite. Il en arrive, comme De Man en Belgique à une régression politique qui montrera, non seulement son abandon des positions marxistes, mais quelque chose de plus quand après l invasion de la France, il se compromettra avec le collaborationnisme de Vichy (10). C est l antifascisme italien tout entier qui est en crise à ce moment-là. Ses répercussions sur les dirigeants communistes émigrés sont importantes. Il se passe plus d un mois avant qu il y ait une prise de position, bien qu aucun dirigeant, à part Togliatti, Longo et Massini n ait été arrêté au cours des premières semaines. Pour ce que l on en sait par des témoignages personnels un peu vagues, il y a trois tendances qui se dessinent. Celle qui, avec Grieco à sa tête, serait pour une intensification de la polémique contre les sociaux-démocrates et contre l impérialisme franco-anglais. Celle de Di Vittorio, Parodi et Montagnana est nettement plus polémique par rapport au tournant allant jusqu à dire, et ce serait Montagnana qui s exprimerait ainsi, qu il vaut mieux aller dans un camp de concentration que de se laisser compromettre dans une politique que les masses populaires ne peuvent pas comprendre. Entre les deux, il y aurait la position de Berti sur laquelle se fonde le premier document politique du PCI après la crise de fin août, qui vient sous la forme d un appel à la paix, daté du 10 octobre. Dans son inspiration, ce document est très semblable à celui, de la même époque, du PCF. On affirme que «l agression hitlérienne contre la Pologne et la déclaration de guerre de l Angleterre et de la France ont déclenché «le conflit impérialiste actuel». On attribue la responsabilité de la guerre tant à «l agression des Etats fascistes» qu à l impérialisme franco-anglais. Après avoir défendu le pacte de Moscou et encore nié que «cette guerre est une guerre démocratique et antifasciste», après avoir souhaité une paix immédiate, l appel se prononce contre «la neutralité marchandée de Mussolini qui ne cache pas le caractère de brigandisme des revendications de l impérialisme italien envers la France (Tunisie, Corse, Nice, Djibouti etc...). Ici on arrive à l essentiel d une directive adressée au pays : Travailleurs italiens! Au cas où, contre la volonté des peuples, Mussolini se déciderait en faveur de la guerre, le Parti communiste italien déclare que le devoir du peuple italien est de lutter pour la défaite du gouvernement fasciste dans le cours de la guerre, pour transformer la guerre impérialiste en guerre civile (11). On y encourage le sabotage, le travail défaitiste dans les forces armées, des actions de masse contre la guerre. La partie finale du document contient l accusation contre la socialedémocratie d avoir, une fois encore, trahi les intérêts de la classe ouvrière à partir du PSI «tombé sous la direction du renégat Tasca». Tandis que la chasse aux militants est toujours d actualité, l activité du Centre externe est réduite à rien, et beaucoup se désespèrent et s éloignent de Paris (12), pour trouver du travail ici ou là, quand ils ne sont pas arrêtés. Et entre l automne et l hiver, 4000 communistes étrangers seront arrêtés, et de nombreux dirigeants, rédacteurs de «La Voix des Italiens», avec les anciens garibaldiens d Espagne qui viennent d autres camps, conduit au camp du 249

Vernet (13) : Alberganti, Bardini, Giuliano Pajetta, Dino Saccenti, Carlo Farini, Piero Dal Pozzo, Aristodemo Maniera, Mario Ricci, Eugenio Reale, Francesco Leone, Aladino Bibolotti, Vittorio Flecchia, Esebio Giambone, Eugenio Platone Giovanni Parodi, Ferruccio Reggiani, Giovanni Nocola, Siro Rosi, Alessandro Vaia, Adelmo Mercandino, Rolla, Ukmar, Cesare Colombo, Pietro Lari, Mattiolo et Alessandro Senigaglia (qui tomberont dans la résistance) et bien d autres. Le seul cas que l on a rapporté d un militant qui rompt maintenant avec le parti est celui de Leo Viliani : dès que se forme au Vernet une direction du PCI, (avec Longo, Montagnana, Parodi et d autres), il exprime son désaccord sous forme de lettres. Il sera expulsé pour sa défense de Trotski. Il continue malgré cela à partager le sort de ses camarades (14). Il y a un document ultérieur du 1 er janvier 1940, une déclaration intitulée L Italie et la guerre qui développe et rectifie celui d octobre : face aux inconnues de la politique extérieure italienne, on ajoute maintenant que «les brigands impérialistes d Angleterre et de France essaient de tirer l Italie de leur côté, dans les Balkans, en Méditerranée et dieu sait où». Est-ce que la manœuvre qui a raté avec l Allemagne réussira avec l Italie ou est-ce que l engin de guerre que prépare fébrilement l Italie va se retourner contre l Angleterre et la France et éclater entre leurs mains? Quoi qu il en soit, le peuple italien a tout à perdre et rien à gagner parce que cette guerre est une guerre de brigands, une guerre contre les intérêts des masses travailleuses (15). Le document presque entièrement consacré à un jugement sur l impérialisme italien montre là sa plus grande vitalité car pour le reste, il répète l article de Dimitrov du 7 novembre 1939. On n atténue pas l attaque contre le fascisme ni le jugement sur la responsabilité d un impérialisme comme l impérialisme italien qui «a été l un des éléments les plus actifs dans la préparation de la guerre». On ajoute également qu il tend un guet-apens flairant la victime à dévaliser. On n y trouve rien de plus, ni comme prévision ni comme mot d ordre, sinon une polémique plus pressante contre le Parti socialiste, mettant également en cause Nenni. Quand Togliatti revient de prison, l activité du Centre externe est très faible, même si l on fait quelques tentatives pour reprendre contact avec l Italie. En attendant voici les mesures d organisation qui ont été décidées : le départ pour les Etats-Unis de Giuseppe Berti qui devrait être rejoint le plus tôt possible par Di Vittorio (qui sera au contraire arrêté en France, un an plus tard) et le départ de Ruggero Grieco et de Celeste Negarville pour l URSS. «La précision des fonctions et des tâches des camarades qui restent en France était obscure (16)». Berti partit en février et Negarville resta en France. Grieco, Novella, Rosaio et Massola prennent contact avec Togliatti à la fin du mois et l on décide, en mars, d organiser un Bureau externe composé de Novella, Massola et Rosaio. Togliatti critique alors la dépression du noyau dirigeant, le départ de Berti pour les USA, ainsi que la «manifestation d opportunisme évidente même parmi les camarades responsables (17)». Une critique de Togliatti paraît dans «Les Lettres de Spartacus» (dont les pages sont micrographiées et réduites à l état de cartes postales :elles sont cachées et envoyées en Italie à l intérieur de cartes postales artistiques). La critique qui se réfère explicitement à celle faite au parti français sont les lignes que nous connaissons déjà (18) et constitue une réplique de la position de Dimitrov. Togliatti insiste sur la nécessité de prendre ses responsabilités dans un front solidaire du mouvement communiste international. C est la règle classique de Togliatti qu il applique maintenant comme au cours du tournant de 1929-30, et d autant plus fermement qu il est l un des secrétaires de l Internationale. 250

Il ne faut pas s étonner qu il applique la ligne avec une réserve mentale (comme alors). Fischer a raconté que, retourné à Moscou, Togliatti, comme Dimitrov lui-même, s emploiera à apaiser le zèle sur la nouvelle ligne dont feront preuve Pieck et Ulricht, en les avertissant que le pacte germano-soviétique ne peut pas durer longtemps (19). Mais à Moscou l atmosphère est telle qu elle ne permet pas d expressions publiques de doute. Les pages de Ehrenbourg à ce propos montrent de façon explicite ce moment angoissant. Le journaliste soviétique revenu d Espagne et de la France en guerre se voit refuser ses articles par les «Isvestia», ainsi qu un livre sur la révolution espagnole (il avait été gardé à l impression, puis on avait signé le pacte germano-soviétique et cela avait été refusé (20). Le directeur de «Trud» lui explique qu il «ne fallait rien écrire sur les Allemands. Quelqu un d autre lui dit que, dans sa description des hitlériens, «il a forcé la dose». Tchencheskan, le secrétaire du parti roumain, a rappelé à son tour que la direction du Komintern pour son parti, en 1940, «mettait arbitrairement l Allemagne fasciste aux côtes de l Union Soviétique» et incitait à de pas nuire aux intérêts allemands en Roumanie. Ces directives, en opposition avec la ligne politique du parti, avec la nécessité de la lutte contre le fascisme et les agressions hitlériennes, provoquaient une profonde confusion et une grande désorientation dans le parti, mettant un frein à son action pour un certain temps(21). Quand Grieco sera arrivé, lui aussi à Moscou, (il voyagera avec Togliatti), il se fera, avec Martini, le porte-parole des critiques pour les «hésitations» que «Les Lettres de Spartacus» dénoncent. Le manifeste du PCI du 10 octobre 1939 est accusé d exprimer une fausse appréciation sur les causes politiques de la guerre en Europe et de ne pas mettre au centre la mobilisation des masses italiennes contre l intervention dans la guerre que l on considérait comme certaine, le mot d ordre abstrait de «défaitisme révolutionnaire (22)». Et, en effet, la préoccupation de Togliatti est que le Centre du Parti ne se fasse pas mettre hors du pays à ce moment-là et hâte les dispositions pour une entrée clandestine progressive en Italie. Togliatti écrit dans la première «Lettre de Spartacus» qu il a contribué à rédiger : «Quand les circonstances seront favorables, ce sera à nous de donner un coup aux régimes les plus réactionnaires d Europe et du monde. Il ne faut jamais perdre de vue ce devoir d honneur et affronter avec joie, avec enthousiasme, avec élan toutes les difficultés qui se présenteront sur notre route (23). Dans tous les numéros suivants des «Lettres de Spartacus», les attaques contre le fascisme se renforcent. Quand Mussolini entre en guerre, le 10 juin 1940, une déclaration du Bureau politique externe affirme : La véritable Italie, l Italie du peuple, n a pas voulu et ne veut pas cette guerre. Elle n a rien de commun avec la clique ploutocratique qui dirige le pays. Un abîme sépare le peuple italien de la politique réactionnaire et de la violence bestiale du fascisme qui a détruit toutes les conquêtes sociales des travailleurs. Les meilleurs parmi les enfants du peuple italien ont affronté et affrontent, à cause de leur inlassable action antifasciste, les persécutions les plus terribles : la prison, la relégation, l exécution par balle pour défendre le peuple italien. Le peuple italien ne peut nourrir aucune haine envers les peuples contre lesquels le fascisme l a lancé dans sa sinistre fureur (24). C est une position qui fait honneur à l intransigeance du PCI et qui facilitera certainement, dans l émigration elle-même, la reprise des contacts avec les autres groupes antifascistes. Pour le moment on ne met pas de sourdine à la polémique contre les socialistes et les démocrates. «En fait, ajoute-t-on, on ne peut réaliser le front unique prolétarien que par 251

le bas, dans une lutte sans quartier sur les deux fronts : contre l impérialisme fasciste et contre la sociale-démocratie qui donne un appui servile à l impérialisme britannique». Ce qui est symptomatique, c est le fait que, en adoptant cette devise de la lutte sur les deux fronts, tandis qu il lance le mot d ordre de paix immédiate, de soutien aux revendications élémentaires des masses, jusqu à la conquête de la liberté d organisation et de presse, le PCI présente une plate-forme programmatique qui revient à celle de 1929-30, et qui s accompagne d une disponibilité tactique. Après l armistice avec la France, en condamnant les conditions dures et injustes vis à vis du peuple français, on dit, à juste titre : Seul le gouvernement ouvrier et paysan peut mettre fin à la guerre impérialiste en détruisant les bases du régime capitaliste. Seul le socialisme peut garantir aux peuples une paix juste et sans annexions, dans l indépendance et la liberté des nations. Voilà les objectifs pour lesquels lutte le Parti communiste. Mais en les énonçant, le PC d I se déclare prêt à collaborer avec toutes les forces politiques du pays qui sont disposées à lutter pour les revendications des masses populaires contre la guerre, pour la liberté, pour abattre la dictature fasciste (25). C est alors comme une sorte de fuite en avant. On réagit contre l isolement en restaurant un slogan irréaliste comme celui de gouvernement ouvrier et paysan. Mais ce n est là qu une formulation programmatique transitoire. Mais ces positions rencontrent de la résistance et des objections, non seulement dans le groupe dirigeant émigré, mais dans les rangs des communistes relégués qui sont regroupés à Ventotene au cours de l année 1939. Un débat s ouvre parmi eux qui concerne autant le principe que le choix politique. La discussion trouve ses racines dans les années précédentes, depuis le VIIe Congrès, mais, en 1939, elle se concentre sur la question de la nature de la guerre. Nous en donnons brièvement ici, les traits principaux. La position du VIIe Congrès a été accueillie avec des réserves par certains dirigeants qui ont insisté sur la valeur que continuent à avoir les différentes thèses de Vie congrès tant sur la crise du capitalisme que sur le thème de le soidisant «troisième période». En 1937-38, Terracini s était trouvé en désaccord avec la directive du collectif communiste parce qu il niait que la crise de 29 puisse être considérée comme une crise générale du capitalisme et il insistant en même temps sur la validité de la formule de front populaire également pour l Italie, d une alliance antifasciste qui comprenne, non seulement les communistes et les socialistes, mais d autres forces démocratiques, catholiques, libérales. Quand Camilla Ravera arrive en relégation à Ponza (où se trouve déjà Terracini et d autres dirigeants de premier plan), elle est informée (en mai et fin juin 1937) des positions de Terracini taxées d opportunisme. Elle n est pas convaincue de la justesse de telles accusations et les repousse. Mais, après l éclatement de la guerre, les controverses se rallument, quand les relégués politiques sont presque tous amenés à Ventotene (on ferme Ponza comme colonie de déportation), et le désaccord entre le Directif (Scoccimarro, Secchia, Li Causi, Santhià, Cicalini, Pratolongo) et Umberto Terracini et Camilla Ravera recommence, avec plus de force. Dans un «document (26)», le Directif exprime dans un «Document» une série de réflexions sur la nature de la guerre et sur la perspective qui peut suivre le conflit qui sont une réplique éloquente et rigide de la ligne du Komintern dont on a déjà parlé dans les pages précédentes. On n attribue pas seulement un caractère impérialiste à la guerre. On ajoute qu «une victoire franco-anglaise ne signifierait pas la victoire de la démocratie. Pour les mêmes conditions économiques, politiques et sociales que la guerre créera inévitablement, les forces réactionnaires de ces pays seront nécessairement amenées à limiter et à supprimer les libertés populaires». Après un rappel du VIe Congrès, le document observe que «la lutte pour la démocratie présuppose la lutte contre l impérialisme et même contre l impérialisme anglais», 252

que le chemin de la démocratie populaire mené par la classe ouvrière passe par «la victoire manquée de l Angleterre sur l Allemagne». L antithèse démocratie-fascisme n exprime plus la nouvelle situation. La lutte des classes se développe désormais dans l opposition paixguerre. Dans chaque pays, les partis communistes mettent au centre de leur action, la lutte contre la guerre. Mais celle-ci ne s identifie plus, comme par le passé, avec la lutte contre le fascisme. Elle prend maintenant, une signification plus vaste. Elle renverse également ces partis qui faisaient, hier, cause commune avec le prolétariat et dans sa lutte pour la démocratie et la liberté et qui maintenant fait bloc avec les classes réactionnaires de l impérialisme, contre la classe ouvrière... Aucune coalition n est donc possible avec eux. Le front populaire se présente comme coalition des masses en dehors et contre ces partis qu il faut maintenant combattre. La politique et la tactique du VIIe Congrès ont changé (27). La position de Terracini, partagée par Camilla Ravera qui l illustre par écrit, avec une grande précision, se présente, au contraire comme ceci : Il est vrai que la guerre est une guerre impérialiste entre le groupe des pays économiquement faibles, fascistes, agresseurs, et celui des pays économiquement forts, démocratiques, agressés. Aucun des deux groupes n entre en guerre pour ou contre la démocratie ou le fascisme. Cependant, tandis que le Directif prétend que l on ne doit plus parler du nazisme comme de l ennemi N 1, puisque si la guerre devait se terminer par la victoire du bloc démocratique, les conséquences seraient les mêmes qu avec la victoire du bloc fasciste, pour Terracini et Ravera, la distinction continue d être valable. «On ne peut pas voir coïncider la victoire du nazisme à la fin de la guerre avec la fascisation de l Europe, l aggravation extrême du danger d agression contre l URSS et ne pas voir en découler une situation différente dans l hypothèse opposée (28)». Donc, cela n implique pas qu avec le début de la guerre, l un ou l autre groupe impérialiste en conflit devienne la même chose, qu il faille désormais les mettre sur le même plan. Ils conservent les particularités et les nécessités intrinsèques qui les ont caractérisés et déterminés jusqu à maintenant et qui continuent à le faire (29). Voilà où en est la discussion interne après septembre 1939. La discussion va s approfondir par la suite jusqu à la rupture entre le Directif et les deux qui sont en désaccord, et à leur expulsion en 1943. Mais les événements de 1941-43 seront la suite de cette recherche. Avant de conclure la phase cruciale du début de la guerre, revenons à a situation italienne en faisant également le point sur «l état» du PCI, dans toutes ses composantes. Notes du chapitre 18 1. Du discours programmatique fait par Staline le 9 février 1946 pour les élections du Soviet suprême, dans Staline, anthologie des œuvres cit. p. 392. 2. Pour les discussions qui ont lieu en relégation dans le collectif de Ventotene, cfr. Pp. 333-34. Après la guerre Ruggero Grieco eut l occasion de revenir sur le sujet en observant que «la deuxième guerre mondiale commença comme une guerre impérialiste, mais que la large occupation allemande en Europe en 1940, modifia ce caractère parce que dans tous les pays d Europe surgirent des mouvements patriotiques contre les agresseurs». (RUGGERO GRIECO La 253

guerre et la paix selon le marxisme dans «Renaissance» a. VII, n. 7, juillet 1950, p. 345. Répondant ensuite à l objection d un lecteur qui lui faisait remarquer le jugement suscité par Staline en 1946, Grieco répondit que Staline «se référait à l attitude prise dès le début par les peuples face aux agressions des puissances de l Axe» et non pas aux gouvernements. Il s agit évidemment d une interprétation puisqu il n y a pas une précision de ce genre dans le discours de Staline. Grieco répéta tout de même que, à son avis, la deuxième guerre mondiale commença «comme une guerre entre puissances impérialistes agressives (les fascistes) et les autres puissances impérialistes et non comme une guerre entre fascistes et antifascistes» (ID Sur le caractère de la deuxième guerre mondiale dans «Renaissance» a. VII, n. 8-9, août septembre 1950, p. 413. Roberto Battaglia (La deuxième guerre mondiale cit. p. 71) a écrit que la guerre avait pris dès le début, au moins en partie, un caractère démocratique et antifasciste qui avait été violemment brisé en France par ces dirigeants qui jetaient les communistes en prison. 3. GEORGES DIMITROV La guerre et la classe ouvrière des pays capitalistes novembre 1939, dans «Lettres de Spartacus». Pour les «Lettres de Spartacus» cfr. P. 328, note 1. 4. Au cours d un colloque d historiens des partis communistes polonais, tchèque et yougoslave organisé en 1966 à Belgrade, les participants notèrent que les directives du Komintern au cours de la première année de la guerre empêchèrent les partis respectifs d engager la lutte contre le nazisme. Cfr. Le compte rendu de la rencontre dans «Z Pola Walki» n. 2, 1967. Pour la position explicite du parti roumain cfr. p. 33. 5. La position que donne à ce propos Wilhem Pieck dans un article de février 1940 est indicative à ce sujet. Pieck attaque avec virulence les classes dirigeantes française et anglaise qui, sous prétexte de battre l hitlérisme, voudrait réduire en esclavage le peuple allemand, établir un régime conservateur en Allemagne de manière à en faire le gendarme contre l Union Soviétique».L article glorifie le pacte germano-soviétique et ajoute : «les masses travailleuses allemandes n ont rien de commun avec les plans de conquête de l impérialisme allemand, du capitalisme monopoliste allemand... L antagonisme irréductible entre les intérêts des capitalistes et ceux des masses travailleuses devient plus clair avec la guerre... La défense du peuple exige que se développe une lutte plus énergique contre cette exploitation et cette servitude, pour des conditions de vie adéquates et pour les droits politiques. Les masses laborieuses d Allemagne luttent avec les Autrichiens, les Tchèques, les Polonais opprimés par l impérialisme allemand, pour leur libération et pour leur plein droit à l autodétermination nationale». L article de Pieck semble ignorer le nazisme en tant que tel pour parler d attaque contre tous les impérialismes, de l impérialisme franco-anglais à l impérialisme allemand, défendant le principe d autodétermination des peuples sans reprendre le mot d ordre de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile en ce qui concerne la guerre civile allemande. Cfr. WILHEM PIECK Por que hay guerra édition espagnole de «L Internationale Communiste» a. XVII, n. 2, février 1940, pp. 11-19. 6. Du numéro clandestin de «L Humanité», daté de fin novembre. 7. Cfr. «Cahiers du Bolchevisme» a. XVII second semestre 1939 - janvier 1940, diffusé clandestinement en France en février 1940. On peut contrôler dans la presse clandestine italienne, non seulement l authenticité mais la valeur d exemple de cette prise de position Ce sera précisément Togliatti qui, à peine sorti de prison écrira un article Les communistes français critiquent leurs erreurs dans «Lettres de Spartacus» n. 9, 1-10, mars 1940, dans lequel on résume cette autocritique pour ajouter que «les camarades français donnent l exemple de ce qu il faut faire, indiquer les erreurs et les corriger, combattre sans ménagement les tendances opportunistes». Et l exemple sera suivi (cfr. P. 330). 8. On crée un Comité national pour la formation de la légion italienne Giuseppe Garibaldi qui «entend se battre en formation nationale sous le drapeau de l Italie du peuple, aux côtés de la démocratie». Cfr. «Justice et Liberté», 8 septembre 1939. 9. SILVIO TRENTIN Réexamen de l antifascisme sur le plan unitaire dans «Justice et Liberté» 17 septembre. 10. En tant que citoyen français, Tasca recevra la charge d organiser les émissions en langue étrangère à la radio de ce pays et, au moment du déclenchement de la guerre entre la France et l Italie, il prononcera un discours dans lequel il appellera Mussolini «le grand lâche de notre temps». Après l armistice, Angelo Tasca, fonctionnaire de la radio française, travaillera au service du gouvernement de Vichy et collaborera au journal fondé par un groupe de socialistes et de syndicalistes «pétainistes», «L Effort». Dénoncé comme traître et collaborateur par «Le Populaire» clandestin, au cours de la Résistance, il se défendra après la guerre en affirmant être rentré dans un réseau franco-belge et avoir poursuivi son action jusqu à la libération. Dans un procès qu il intente contre «L Humanité» il montrera des documents de collaboration avec la Résistance. Invité comme témoin au procès, Pietro Nenni enverra au tribunal une lettre dans 254

255 laquelle il écrit : «Si Tasca a aidé des patriotes, je ne lui en garderai pas reconnaissance car son influence aurait été le prix d une désertion en pleine bataille contre le fascisme». A propos de l activité de Tasca dans le PSI pendant la guerre, qui lui vaudra des jugements méprisants de ses camarades, nous aurons l occasion d y revenir dans la suite de cette recherche. En attendant cfr. Pour la biographie de Tasca ALFONSO LEONETTI Une correspondance avec Togliatti dans Notes sur Gramsci, Urbino 1970, p. 166-69, ainsi que Les dix premières années du Parti communiste italien par les soins de Giusseppe Berti, Annales Feltrinelli, 1966, pp. 179-81. Berti y publie aussi l autodéfense de Tasca dans «Le Monde» du 11 mars 11940. 11. Pour la paix, manifeste du Comité central du PC d I, Zürich, 10 octobre 1939. L indication de Zürich répond uniquement à une manœuvre clandestine, étant donné la chasse aux communistes qui a lieu en France. Le document qui circule peu en France, n arrive pas en Italie. Il est publié ensuite dans «Lettres de Spartacus», n. I, en octobre 1939. Les «Lettres de Spartacus», en 16 feuilles dactylographiées ont commencé, en réalité dans les premiers jours de mars 1940, sur les directives de Togliatti sorti de prison. Umberto Massola précise à ce propos : «Les numéros qui précèdent le 9, de mars 1940, sont des documents que la direction du parti avait mis en circulation au cours du mois précédent et que le Bureau externe avait cru opportun de recueillir et de publier en avril 1940, dans différents numéros de «Lettres de Spartacus», rétrodatés. 12. «En l espace de dix jours, tous les émigrés devaient régler leur situation personnelle, prouver qu ils avaient une occupation fixe. Dans le cas contraire il n y avait pour eux que deux solutions : s enrôler comme volontaire dans l armée française ou être déporté dans un camp de concentration... En quelques jours, des dizaines et des dizaines de cadres du parti se dispersèrent... Des camarades comme Sereni, Teresa Noce, Scotti, Gaddi Clocchiatti etc... participèrent à des cours de spécialisation et entrèrent dans la production, d autres comme Ravagnan, Bagnolati etc... se transformèrent en ouvriers agricoles et allèrent dans les provinces françaises ramasser des betteraves. Plusieurs camarades préférèrent s enrôler que de finir dans des camps de concentration parce qu ils avaient au moins un fusil en main pour tirer sur les nazis. Je me souviens, en cette circonstance, de l attitude de Mario Montagnana qui renonça à une installation illégale que nous lui avions offerte parce qu il pensait que sa position était sûre et qui s est fait arrêter quelques semaines plus tard». (ANTONIO ROSAIO Pour l histoire du parti entre 1938 et 1941) cit. 13. Sur le camp du Vernet, cfr. La description qu en donne MARIO MONTAGNANA dans Souvenirs d un ouvrier turinois, II, Rome 1949, pp. 169-201. 14. Dans une lettre à l auteur du présent volume datée di 31 mars 1970, après avoir fait allusion aux doutes que suscitèrent en lui de pacte germano-soviétique, voici comment Leo Valiani a synthétisé son expérience : Le pacte germano soviétique mit un terme à mes doutes. Il prouvait l innocence des trotskistes et des boukhariniens (que Staline avait accusés d être des agents de l Allemagne nazie, alors que Trotski avait prévenu que Staline se serait mis d accord avec Hitler,(prévision qui me parut, à moi, quand je la lus en 1938, dictée par un excès de haine). Il mettait fin également à ce que j approuvais dans la politique de l URSS et de certains partis communistes, du moins pour quelque temps... Que faire? Tout de suite après le pacte de Moscou, le gouvernement français, profitant de l état de guerre, dissout le PCF et arrêta les communistes italiens. Peu après, il arrêta aussi les communistes français. Mais celui qui se prononçait (Italien ou Français, peu importe) contre le pacte germano-russe, était laissé en liberté... Mais je ne voulais pas rester en liberté au prix de désavouer un parti auquel j avais donné le meilleur de ma jeunesse. Je fus arrêté, moi aussi, par la police française et envoyée au camp du Vernet. Quand s y constitua clandestinement, début 1940, un Comité du PCI (avec Longo, Montagnana, Parodi et d autres) je lui écrivis une série de lettres, expliquant ce que je n approuvais pas dans la politique précédente et actuelle de l Internationale et du PC français. A la fin je spécifiai que je considérais que le pacte Hitler-Staline prouvait l innocence de Trotski. Tandis que je reçus des réponses écrites à mes premières lettres, polémiques mais sans menace d expulsion (dans le camp, nous étions divisés en trois secteurs et si nous nous trouvions dans des secteurs différents, comme c était mon cas, il fallait écrire). Au contraire, je dois reconnaître que certaines objections, relatives au PC français et à l Internationale, me secouèrent parce qu elles étaient justes, mais quand je soulevai la question de la réhabilitation des trotskistes qui, selon moi, s imposait, je fus expulsé du parti sans autre forme de procès. 4000 communistes de toutes les nationalités (des combattants d Espagne, comme Raik, mes camarades de prison comme Eugenio Reale et Parodi) ne me saluèrent plus. Ils me saluèrent de nouveau (Longo et Montagnana les premiers) quelques mois plus tard. La France était tombée, l Ovra et la Gestapo inspectèrent le camp du Vernet et offrirent la libération immédiate aux détenus italiens et allemands qui étaient disposés à faire une demande de libération à leurs pays respectifs. Les socialistes de tendance trotskiste, qui étaient peu nombreux dans le camp se firent libérer de cette façon. Les sociaux-démocrates allemands, les communistes italiens et allemands, les anarchistes et

256 moi, nous refusâmes et restâmes dans le camp. Plus tard, ceux d entre nous qui le purent, s enfuirent». Leo Valiani adhère en 1940 à Justice et Liberté. C est Franco Venturi qui lui rendit visite au Vernet qui recueillit son adhésion. 15. «L Italie et la guerre» 1 er janvier 1940, signé le CE du PC d I, dans «Lettres de Spartacus», n. 4, janvier 1940. 16. ANTONIO ROSAIO Pour l histoire du parti entre 1938 et 1940 cit. 17. Ibid. 18. Cfr. Hésitations et erreurs opportunistes au début et dans le courant de la guerre dans «Lettres de Spartacus» n. II, 1-15, avril 1940. L article n est pas signé mais Umberto Massola qui s occupe de la rédaction a témoigné, dans une note jointe à la collection conservée à l Institut Gramsci que c est Togliatti qui en est l auteur. L article déplore, en particulier, «qu une fois la guerre déclenchée, certains camarades continuent pour un certain temps une espèce de distinction sentimentale entre les blocs impérialistes belligérants et à considérer avec sympathie le groupe impérialiste franco-anglais et même à s attendre de la part de ce groupe qu il accomplisse des actes capables de changer le caractère de la guerre en faisant d elle une guerre contre l hitlérisme et pour la liberté». Il critique aussi le fait que l on justifie de telles hésitations en prétextant que les masses ne sont pas capables de comprendre la nouvelle situation. «On a remarqué chez les camarades dont nous parlons, poursuit l article, une certaine confusion juste au moment où les troupes soviétiques, entrées triomphalement en Pologne, ont réussi à arracher à l exploitation capitaliste et à l oppression anti-nationale, 13 millions de travailleurs d Ukraine et de Biélorussie occidentale...» Certains ont quelquefois semblé préférer être envoyés dans un camp de concentration et être ainsi libérés de leurs responsabilités plutôt que de rester à leur poste de travail et prendre toutes les mesures pour y rester le plus longtemps possible, malgré tout». Togliatti termine en disant que, pour les communistes italiens, «l ennemi principal est dans notre pays», mais que l on ne peut pas s isoler du mouvement ouvrier international et de son orientation. 19. ERNST FISCHER Errinnerungen und reflesionen cit. pp. 422-24. 20. ELIO EHRENBURG Les hommes, les années, la vie, IV, Rome 1963, pp. 299-303. 21. NICOLAÏ CEAUSESCU Le parti communiste roumain continuateur de la lutte révolutionnaire du peuple roumain, des traditions du mouvement ouvrier socialiste de Roumanie (rapport du 7 mai 1966) dans «Bulletin d Information du Comité Central du Parti Communiste Roumain», n. 3, Bucarest 1966, p. 52. 22. «L appel du PCI donne une appréciation fausse sur les causes politiques de la guerre en Europe. On n a pas recherché à dénoncer les causes principalement dans les cercles dominants des pays «démocratiques» qualifiés par le camarade Staline de «provocateurs de guerre» et dénoncés comme tels dans deux documents du PCI à la fin août. Mais on les a recherchées d une part «dans l agression hitlérienne contre l Etat polonais et de l autre «dans la déclaration de guerre de la France et de l Angleterre à l Allemagne». La conséquence de cette position fausse a été d affaiblir la signification de la politique internationale conséquente de paix de l URSS et d affaiblir la lutte contre tous les courants «démocratiques» interventionnistes, amis des alliés». Le document, signé par Grieco et Martini ajoute : «La direction du parti n a aucune fonction de direction effective, elle n a pas établi un plan de distribution des forces pour assurer la continuité de l action de direction du parti. C est pourquoi le parti n a pas de direction au moment où il a, plus encore qu à d autres moments, l obligation de diriger le parti de la classe ouvrière» (Matériel etc... cit. APC, 1523/1-2. 23. PALMIRO TOGLIATTI Qui est Spartacus? dans «Lettres de Spartacus», n. 9, 1-10 mars 1940. 24. Contre la guerre impérialiste, pour la paix immédiate (Déclaration du Bureau externe du PC d Italie) dans «Lettres de Spartacus», n. 14, 15-30, juin 1940. 25. Contre le brutal armistice de Compiègne, pour l arrêt immédiat de la guerre, pour la destruction de la dictature fasciste (appel du PC d Italie) juillet 1940, dans «Lettres de Spartacus» n. 15, 1-15, juillet 1940. 26. Il s agit d un document qui se trouve dans les archives du PCI sous le titre Documents... base de D avec comme sous-titre le projet de document final de la discussion propose par le Directif. Il n est pas daté mais on peut le faire remonter à la période qui va de l automne 1939 au printemps 1940. En même temps qu une série d autres documents concernant la discussion qui se déroule à la relégation de Ventotene, il a été consigné dans les archives Ibid. cit. en juillet 1970 par Camilla Ravera qui a accompagné la documentation d une série de notes explicatives. La prise de position du Directif ainsi que les réponses écrites de Camilla Ravera sur le «cas Terracini» dans lequel elle fut aussi impliquée par la suite furet toujours écrits en double exemplaire par Umberto Terracini (un pour le parti, l autre pour être conservé personnellement) sur du papier à cigarette

257 avec une écriture minuscule Nous puisons les citations des photocopies dactylographiées par Camilla Ravera. 27. Document base de D cit. p. 9. 28. CAMILLA RAVERA Ma position sur des problèmes controversés Ibid.

Chapitre 19 Plus noire est la nuit... Les mois de la non belligérance italienne comme ils ont été évoqués par de nombreux journaux de témoins du Régime et de la cour semblent un moment où une seule chose reste incontestable : l absolue impréparation militaire d un pays qui a déjà fait deux guerres en cinq ans et dont le potentiel industriel ne suffit pas à fournir un nouvel effort de guerre. Pour le reste, on sait que les courants neutralistes (Ciano, Balba et de nombreux cadres militaires ainsi que des représentants de la Cofindustria) sont forts, mais qu au printemps 1940, après le débarquement allemand en Norvège et plus encore, vers la mi mai après que le front français ait été percé, Mussolini est pris d une véritable frénésie d intervention. Au-delà des discussions sur l erreur (la tragique erreur de calcul basée sur l invincibilité de l Allemagne), il y a la logique de la dictature mussolinienne, dont l agressivité égale l inconscience, de l esprit de rapine de toute la classe dirigeante, tandis que la dépendance économique par rapport à l Allemagne, renforcée au cours des années précédentes, pèse, elle aussi, en faveur de l intervention. L opinion n accepte pas du tout l entrée en guerre avec enthousiasme, même si elle est étourdie par la puissance hitlérienne : un avertissement qui se répercute aussi dans les masses populaires qui assistent inertes, à la précipitation des événements. 258 Quand Mussolini déclare la guerre à la France et à l Angleterre le 10 juin 1940, les antifascistes semblent avoir atteint les jours les plus sombres. Et pas tant à cause de l entrée en guerre de l Italie qui répond parfaitement à l image du brigand qui a attendu que la proie soit agonisante pour pouvoir participer à la curée, qu à cause de l écroulement retentissant de la France. Les armées d Hitler que l on voit maintenant sur la Manche, semblent invincibles. Peut-être qu à ce moment historique, on peut appliquer ce dicton selon lequel plus la nuit est noire, plus l aube est proche, car l intervention italienne marque le début de la fin du fascisme et ouvre le gouffre dans lequel il tombera. Mais au prix d un malheur national, de luttes, de sacrifices, de ruines et de sang. Et il n est pas difficile de montrer à quel point maintenant la nuit est vraiment noire. On peut définir, par exemple, la situation des communistes comme désastreuse, une situation aussi grave que celle de 1929 ou de 1935, même plus grave par certains aspects. Tandis qu à l intérieur, l éclatement de la guerre ne peut que bouleverser le réseau extrêmement ténu de la clandestinité et rendre complètement vain de «travail légal», à l extérieur, nous assistons à une véritable diaspora (qui concerne d ailleurs aussi les autres partis antifascistes et va de pair avec une certaine débandade organisationnelle). Togliatti et Grieco sont à Moscou avec D Onofrio, Polano, Amoretti, Vincenzo Bianco, Amadesi, Matteo Secchia, Andrea Marabini, Germanetto et quelques autres qui travaillent aux émissions de radio en langue italienne «Radio Milan Liberté». Longo est au Vernet emprisonné avec des centaines de militants. Dans la zone occupée de la France, la Gestapo s emploie à ratisser les révolutionnaires italiens les plus connus dont l Ovra lui a aimablement donné le signalement et les anciennes adresses (1). Le Bureau externe du parti envoie Massola en Yougoslavie en utilisant une adresse que Novella a reçue de camarades yougoslaves. Negarville entre dans le Bureau externe. Massola arrive à Lubliana le 9 juin et Rigoletto Martini ira bientôt le rejoindre de Moscou. Il s agit de créer,

259 dans un pays voisin de l Italie et pas encore impliqué dans le conflit, une base pour les contacts avec l intérieur et c est une décision on ne peut plus opportune. Ce contact une fois établi, Massola sera le premier dirigeant italien qui rentrera en Italie (1 er août 1941), faisant un travail précieux. Vittorio Vidali comme Quaglierini est allé au Mexique où il rejoindra Mario Montagnana. A partir de mars 1941, Berti publiera aux Etats Unis, avec Donini, à New-York une nouvelle édition de «L Etat Ouvrier» (parvenant à expédier, par l intermédiaire d amis marins, quelques centaines d exemples en Italie). On mène une action dans l émigration italienne aux USA, pour les travailleurs communistes et les intellectuels (parmi lesquels se trouve le physicien Bruno Pontecorvo). Giulio Cerreti est en Suède. Cesare Massini est allé en Suisse après sa libération. En France ceux qui gardent les mains libres sont Rosaio, Novella, Negarville, Amendola, Scotti, Lampredi, Dozza, Egle Gualdi, Teresa Noce (qui sera arrêtée par la suite et envoyée dans un camp de concentration), Di Vittorio et Gaddi, qui seront arrêtés le 8 mars 1941 par les Allemands, Tosin, Bagnolati, Sereni, Ciufoli (qui sera arrêté dans le courant de l année et qui connaîtra, après la déportation en France, celle de Buchenwald), Clocchiatti, Athos Lisa, Italo Nicoletto et Schiapparelli. Ce dernier a été envoyé à Marseille, Alberganti à Toulon et Armando Fedeli à Nice, pour installer une base dans le Sud de la France. Peu après l entrée en guerre de l Italie, il est arrêté, comme les deux autres et reste en prison pour 6 mois. Quand il sort, il trouve Amendola à Marseille (2). A partir de la fin de 1940, on met en place une intense activité de partisans de communistes italiens parmi lesquels d anciens commandants de l armée républicaine espagnole comme Scotti, en liaison avec le maquis français, page encore peu connue dont nous reparlerons. Dans la région parisienne, Cesare Marcucci et Aldo Lampredi parviennent à faire circuler une feuille clandestine «La Parole des Italiens». Pour compléter ce tableau sommaire de la diaspora, il faut rappeler que Velio Spano reste en Tunisie dans des conditions semi-légales (Au déclenchement de la guerre «Le Journal» a été fermé). Au printemps 1940 on commence à arrêter les communistes italiens les plus connus parmi lesquels Ruggero Gallico et Michelino Rossi. Pour le moment voilà l état du groupe dirigeant et des cadres de l émigration. Il ne s agit que d une composante, mais essentielle. Justement avec le début de la guerre, il faut se mettre en rapport avec les autres composantes qui se fondent avec la première. Nous voulons parler des militants qui sont en prison ou en relégation en Italie et de cette nouvelle génération dont l entrée dans la lutte clandestine est déjà effective et cette troisième composante (3) aura une grande importance dans la guerre de libération et dans la création d un «nouveau parti» en 1944-45. Avec 1941-43, le fascisme lui-même facilitera une fusion des trois composantes historiques du PCI tel qu il sortira de la bataille victorieuse de la Résistance. A Ventotene ou dans les pénitenciers de Civitavecchia, Fossano ou Castelfranco Emilia se retrouve la vielle garde qui est «dans les mains de l ennemi» depuis 1926, 1930 ou 1935, ceux qui sont rentrés d Espagne et les jeunes qui ont été arrêtés au cours des dernières années. Au moment où la guerre éclate, une série d éléments, certains nouveaux, d autres consolidés avec le temps permettent de voir l importance du «travail préparatoire» qui, dans la nuit de la dictature, jette les bases de la future descente sur le terrain, de toutes les composantes du parti. Civitavecchia a été la maison mère des emprisonnés communistes. Quelques-uns des plus grands dirigeants de 1926 à 1932 y sont passés : Scoccimarro, Terracini, Li Causi, Colombi, Secchia. En 1940 restent, dans six chambrées où sont regroupé les politiques, Giancarlo Pajetta, Osvaldo Negarville, Salvatore Cacciopuoti, Remo Scappini, Ilio Basi, Giovanni Carsano, Orlando Bernardi, Angelo Comar, Onorato Malaguti, et parmi les noncommunistes Vittorio Foa, Mechele Gina et tant d autres.

Dans la maison d arrêt de Castelfranco Emilia, on trouve avec de nouveaux venus, à peine condamnés par le Tribunal spécial Aldo Giuntoli, Arpino Ongaro, Antonio Paiser, Luigi Elli, Emilio Alzati, Carlo Camera, Antonio Di Modugno, Mario Fabiani, Sante Galiussi, Gaetano Invernizzi, Guido Mazzoni, Mario Venanzi (4). A Fossano, il y a un autre noyau compact de détenus. Certains d entre eux seront acheminés vers Civitavecchia, d autres à Castelfranco Emilia alors que la police découvre que le collectif communiste est parvenu à se mettre régulièrement en contact, avec des lettres chiffrées avec les éléments du parti à Milan (Gustavo Bellini et Angelo Leris qui réussiront à s expatrier). Par crainte de tentative d évasion, on transfère Antonio Pesenti, Remo Rei, Athos Bugliani, Vittorio Sattini, Giovanni Toncich, Antonio Di Donato, Giuseppe Rossi, Luigi Gaiani, Vittorio Ravazzolio, Ettore Lucchetti, Luigi Grassi, Luigi Leris, Luigi La Torre. Au cours de la perquisition, on trouve dans un trou du pavement de la chambre de nombreuses publications interdites, du matériel d étude, des fascicules écrits par le parti à Paris, des volumes de Antonio Labriola, le Précis de Lapidus, des essais de Boukharine sur le matérialisme historique. L inspecteur de l Ovra qui mène l enquête note à ce propos : Laissés dans l oisiveté la plus absolue, serrés dans des chambres de 30 personnes, ils ont transformé leur section en centre de culture dans lequel même les plus incultes sont assujettis à une propagande continuelle qui les conduit rapidement à un degré important de culture révolutionnaire. Les chambrées mentionnées cidessus sont le domaine exclusif des communistes (car ils ne tolèrent pas la présence de condamnés pour espionnage ou ceux qui ont introduit une demande en grâce). Elles sont dirigées par des éléments responsables désignés par les autres détenus ce que l on appelle en argot, le pénitencier wagon. Tout nouveau détenu politique qui arrive à Fossano est immédiatement soumis à un interrogatoire pour connaître les nouveaux éléments tactiques éventuels adoptés par le parti, le comportement de chaque camarade impliqué dans des opérations de police, dans le but de signaler par la suite, au parti, les provocateurs et les traîtres à la cause. Si le détenu a déjà envoyé une demande en grâce, il est pratiquement certain qu après quelques semaines à Fossano il se présente pour formuler un acte de révocation et cela par un travail de persuasion auquel il est soumis par les autres camarades (5). Le rapport de police est clair et il est valable aussi pour les autres maisons de peine. A Civitavecchia et à Castelfranco Emilia le phénomène est absolument identique. Solidarité humaine, sévère comportement révolutionnaire, étude individuelle et collective, débats politiques. C est cette vie carcérale qui transforme de simples militants ouvriers et paysans en cadres cultivés, intellectuellement aguerris. Ils apprennent aussi les langues pour pouvoir lire des livres interdits d économie politique et de théorie marxiste. A Civitavecchia (où il existe un dépôt clandestin de «classiques» en plus des libres de la bibliothèque qui gardent carrément la couverture «Cœur» de De Amicis et qui enveloppe Engels), on étudie l Antidüring, les origines de la famille, en français. Et on étudie l histoire avec un intérêt particulier. Deux détenus de Civitavecchia, un ancien étudiant et un ancien journaliste écrivent à leurs familles des notes qui sont, de manière éloquence, les mêmes. Giancarlo Panette dit à son frère Gaspare (un garçon qui mourra dans la Résistance) : Croce croit dans l historicisme jusqu à la participation du dernier ministre gielliste, puis il déclare que l histoire s arrête pour ne pas devoir admettre que l histoire lui donne tort... Il faut (pour les garçons) donner une vision générale claire et se servir d une idée de la vie sociale de l humanité dans ses époques fondamentales... S habituer à étudier la superstructure politico-juridique avant de voir les déterminantes. Nous nous trompons en pensant qu il est plus facile de commencer de là et plus difficile de connaître ce qui est fondamental (6)... 260

Et Onorato Malaguti écrit à son fils Giorgio (qui tombera, lui aussi, parmi les partisans) : Mon cher Giorgetto, l étude de l histoire ne doit pas être la recherche de faits extraordinaires du passé, un recueil de phrases célèbres, l apprentissage d une enfilade de nom d hommes, de batailles e de dates... Il y a une autre façon d étudier l histoire et c est celle de celui qui veut savoir comment étaient les hommes qui nous ont précédés et qui par leur travail et leurs luttes ont préparé le monde dans lequel nous vivons. Comment ont vécu ces hommes, qu ont-ils produits, quelle a été leur civilisation? Dans leurs rapports, ontils été esclaves et patrons, artisans, paysans ou nobles féodaux (7)? La correspondance montre, dans les termes les plus simples, un processus d assimilation de la conception marxiste facilitée par la vie en commun. Dans les dernières années l importance de l étude est encore plus grande que dans la première décennie de la vie carcérale. Et en relégation, elle s organise de manière particulièrement intense. Des cours de culture générale (Camilla Ravera, par exemple, fait une véritable école pour les camarades avec qui elle vit), des cours de langue et quelque chose de plus : une étude systématique de l économie sur la base des leçons que donne Mauro Scoccimarro et d autres cours donnés par Pietro Secchia auxquels sont consacrés des groupes spéciaux d étude. Pietro Grifone qui rédige son essai, dont nous avons déjà parlé, sur le capital financier en Italie, installe à Ventotene, avec Piero Montagnana, Mario Mammuccari, Cristoforo Rossi, Agostino Ottani et d autres, une espèce de bureau d études économiques qui produit des monographies et des revues périodiques, manuscrites qui circulent parmi les relégués (8). Parfois s allument des discussions politiques avec des amis d autre formation politique, Sandro Pertini, Colorni, Bauer, Ernesto Rossi, Francesco Fancello. D autres groupes s engagent dans la question agraire, la question méridionale et dans celles-ci, les journaliers et les métayers réfléchissent aussi aux événements passés qui ont causé une rupture dans le monde paysan. Il y a justement à Ventotene d anciens journaliers comme Alfeo Carossori et Severino Bolognese et d anciens métayers comme Piero Ristori et Olindo Caiata, Nicola De Falco entre autre. C est également de ces réflexions en commun que naît la future politique agraire du PCI. Certains relégués comme Secchia, Celso Ghini, Pratolongo et Eugenio Curiel donnent des leçons à de jeunes antifascistes albanais que le fascisme a concentrés à Ventotene après l occupation de leur pays. 261 L étude n est pas la seule manifestation qui mérite d être rappelée dans la vie des détenus politiques même si elle est essentielle pour comprendre le développement politicoculturel ultérieur d PCI. Il y a des discussions sur l actualité auxquelles nous nous sommes régulièrement référés, dans un climat d intransigeance, presque dans le culte des formules dans lesquelles on reconnaît les positions de principe auxquelles on ne peut renoncer : cela vient à la fois de la formation originelle des cadres et de l isolement forcé qui a privé les relégués des grandes expériences politiques de l époque du front unique. Il y a une infinité d autres difficultés pratiques, depuis celle de la nourriture qui à certaines périodes commence à manquer au point de faire souffrir de la faim les relégués de Ventotene qui sont plus de 800. Pour une douzaine d entre eux, Ernesto Rossi, Bauer, Fancello, Roberto Tarquandi, Galace, Pertini, pour l anarchiste Doaschi et trois dirigeants communistes dont on craint l évasion (Terracini, Scoccimarro et Secchia), il y a un traitement spécial : un militaire les suit à un mètre de distance du matin au soir (9). Les communistes forment la grande majorité des relégués (10). On peut passer de la seconde à la troisième composante communiste en soulignant les éléments culturels. Et pas seulement parce que cette troisième composante est faite entièrement d intellectuels. Nous avons déjà vu comment, à partir de 1936-37, parmi les

jeunes et les moins jeunes «qui bougent», il y a autant et même plus d ouvriers, d artisans, l employés que les étudiants. Et si nous parcourons la liste de ceux qui ont été arrêtés et des condamnations du Tribunal spécial de 1939-40, on retrouve le même phénomène (11) mais pour une raison plus intrinsèque, car le fait culturel et théorique, le besoin d approfondir une conception du monde comme condition d un engagement politique est un trait qui caractérise toute la nouvelle génération. Dans une lettre de Giancarlo Pajetta à son frère Gaspare que nous avons citée, il recommande, par exemple, la lecture des essais de Labriola comme antidote à la culture idéaliste. Les essais réédités de Benedetto Croce ont indubitablement une fonction importante dans l approche du communisme par l élite de la jeunesse. Pour le groupe romain, Paolo Bufaloni écrit : Après Croce, on en venait à lire Labriola et Marx. Il y a eu des années de discussions très intenses, passionnées, rigoureuses. La philosophie de Croce nous apparaissait, non plus comme un système achevé et olympien mais comme le déroulement d une pensée riche de contradictions et dramatique... La contradiction était pressante entre la religion de la liberté et la réalité d une tradition libérale démocratique qui n avait pas empêché la victoire du fascisme et ne savait pas indiquer la voie pour l abattre. Ainsi, tout d abord nous nous trouvâmes aux cotés des communistes dans la lutte, nous entrâmes dans l organisation communiste et nous acceptâmes les directives d action et la discipline, puis, peu à peu, à travers une longue recherche et l expérience de la lutte, nous devînmes marxistes et communistes : pas tous, mais la majorité des jeunes intellectuels antifascistes d alors. D abord certains comme Aldo Natoli, Lucio Lombardo Radice et d autres un peu plus tard comme Pietro Amendola et moi-même. Et puis Mario Alicata, Pietro Ingrao, Antonello Trombadori et tous les autres. Ce mouvement ne s arrêta plus et ne s interrompit jamais (12). C est justement le cas pour le groupe dont l engagement communiste est maintenant plein et entier ; Ingrao Bufalini, Trombadori, Sotigu. Si le processus commence en 1936, c est aux alentours de la guerre que l on enregistre non seulement son accélération (milice et organisation) mais aussi son extension. On enregistre un phénomène en partie analogue dans le milieu de l école normale de Pise, parmi les jeunes universitaires, qui au moment de l éclatement de la guerre sont déjà, dans leur grande majorité antifasciste (au point qu à la nouvelle de l attaque de la France par les fascistes, ils entonnent la Marseillaise dans un auditoire universitaire). Le milieu est fortement influencé par la forte personnalité politique de Guido Calogero (ainsi que d Aldo Capitini), démis de sa charge de secrétaire de l école parce qu il est antifasciste. Le libéral-socialiste Calogero n a pas de préjugés contre les sympathies communistes parmi les élèves et les enseignants. Des jeunes comme Alessandro Natta ou Mario Spinella ont des contacts avec des communistes et se mettent en contact avec d autres centres. Natta connaît Gillo Pontecorvo, un jeune communiste qui vient de France. Spinelli entre en contact avec Trombadori du groupe romain. A Pise, il y a Cesare Luporini, lecteur d allemand, un antifasciste actif. Le «libéral-socialisme», les contacts avec Croce (et évidemment avec Gentile, directeur de l école) provoquent l incubation d un développement politique qui ira beaucoup plus loin. A Pise nous retrouvons aussi, typique, le caractère unitaire du «nouvel antifascisme» des jeunes malgré les divisions, les incertitudes et l immaturité. De l école ne sortit pas, et ce n était pas possible, écrit Natta, un programme et une plate-forme idéologique commune. Le groupe des jeunes n annonçait pas un futur parti et ne donnait pas son adhésion à un parti. L aspect typique et la valeur fondamentale de cette expérience fut justement la création d un mouvement avec un accord sur certains principes et une union sur des objectifs généraux, d un front antifasciste dans lequel cohabitaient, à travers de nombreuses nuances, des jeunes adeptes de Croce et des marxistes, des partisans d une révolution politico-religieuse et de «Jacobins», des libéraux socialistes d orientation socialiste. Le ciment unitaire fut surtout constitué par la volonté acharnée de lutter contre le 262

fascisme et par la compréhension, conquise au prix d un débat long et difficile, de la nécessité d unir toutes les forces dans la bataille : des communistes aux catholiques (13). 263 Les jeunes catholiques poursuivent la tendance qui mûrit depuis 1937, vers la reprise de l autonomie politique dans le sens non seulement de l antifascisme mais dans le sens, socialiste pour certains, communiste pour d autres. A Rome comme à Turin, à Milan, à Gênes, à Florence, les «catholiques de gauche», presque tous étudiants, prennent des contacts avec les ouvriers des organisations catholiques, ainsi qu avec des représentants sociaux-chrétiens comme Gerardo Bruni, cherchent une définition politico-idéologique pour un mouvement. En 1939, à Rome, certains d entre eux (Franco Rodano, Paolo Pecoraro, Paolo Moruzzi, Adriano Assicino, Tullio Migliore, Romualdo Chiesa, Mario Vivaldi, Amadeo Coccia) construisent «un parti corporatiste» qui est à l origine de la gauche chrétienne qui, avec Rodano, Balbo à Turin, Sebregondi à Milan et de nombreux autres (il y a parmi les premiers, à partir de 1940-41 Antonio Toto, Marisa Cinciari, Filippo Sacconi, Antonio Rinaldini) participera activement à la Résistance et confluera en grande partie vers le parti communiste (14). Partout où l on observe le phénomène de l avant-garde de la nouvelle génération entre 1939 et 1940, on remarque ce caractère commun d un réseau qui se tisse, de plus en plus serré, de tendance unitaire et le passage d une élaboration culturelle à l organisation politique clandestine. Cela ne veut pas dire qu il n y a pas d âpres discussions : par exemple sur la signification du pacte germano-soviétique qui est considéré de manière très critique par presque tout le monde : (dans le groupe romain, il n y a qu Aldo Natoli qui a séjourné en France du printemps à juillet 1939 qui le défend, tandis que Antonio Amendola, la figure la plus mûre du groupe sur le plan politique a tendance à faire la distinction entre son caractère de pacte d Etat et la ligne adoptée par les communistes). Mais les discussions ne freinent pas le processus qui se dessine. Prenons quelques exemples significatifs : Dans le milieu culturel turinois de la maison d édition Einaudi et de celle de Frassinelli de l université, où, avec Franco Antonicelli, Alessandro Galante Gharrone, Massimo Mila, Leone Ginsburg, Norberto Bobbio, l antifascisme a des racines profondes, il y a une activité nouvelle. Certains jeunes comme l ingénieur Sergio Bellone, impriment clandestinement un petit journal qui s appelle «Conre-Attaque» et porte comme sous-titre «Bulletin de l antifascisme italien», «réveille les étudiants (15)», et qui invite les ouvriers à saboter la production de guerre et plaide pour l unité d action. Maintenant il y a aussi à Turin un lien plus étroit entre les vieux communistes et les jeunes qui se rapprochent de l organisation. Un ouvrier de la valeur de Luigi Capriola, en contact avec d autres militants comme Giovanni Guata, a un rôle décisif pour amener au parti de jeunes intellectuels comme Luigi Geymonat, Matteo Sandrelli, Ennio Carando et Antonio Giolitti qui sera l intermédiaire entre le groupe de Rome et celui de Turin (16). C est à ce moment-là que Cesare Pavese également (avec son jeune élève Paolo Cinanni) se rapproche des groupes actifs (17). A Naples, autour de jeunes déjà convertis comme Paolo Ricci, Riccardo Longone, Luciana Viviani, quelques universitaires de la GUF qui font un journal, «9 Mai», on voit s orienter vers le parti communiste Renzo Lappicirella, Massimo Caprara, Antonio Ghirelli, Luigi Compagnone. La figure la plus marquante parmi eux est celle de Renato Galdo Galderisi (qui mourra parmi les partisans en Albanie). On peut se demander si le groupe bordighiste a une influence quelconque sur les jeunes Napolitains. On sait par les sources de la police que Ludovico Tarsia et Ugo Arcuno «rassemblent autour d eux un nombre important d employés et de professions libérales napolitaines et que l un d entre eux est envoyé se faire «catéchiser» par Amadeo Bordiga (18). Mais celui-ci n a plus la moindre activité politique. Surveillé étroitement depuis 1934,

264 puis suivi dans ses déplacements pour son travail à Formia et à Rome, il ne donne jamais prise à la moindre critique. Sa position reste opposée à tout travail clandestin et son attitude accentue l image que quelqu un lui a abandonné le terrain (19). Celui qui ira le trouver pendant la guerre l entendra dire que la future victoire de l Allemagne profitera à la future révolution prolétarienne (20). Le bordighisme est devenu un rameau sec du mouvement. Les jeunes se tournent vers ceux qui font quelque chose de concret dans l antifascisme et cherchent à compenser par l action l incertitude du moment. Après septembre 1939, le groupe se réfère à Ruggero Zangrandi et Antonio Bernieri et organise des distributions de tracts qui condamnent l agression allemande contre la Pologne et décident, quelques mois plus tard, de construire un parti clandestin, le «Parti Socialiste Révolutionnaire» (21). Pour d autres jeunes étudiants romains par contre, le processus de regroupement se poursuit autour de Sanguinetti, Natoli, Lombardo Radice, Sanna. Et en 1939-40, il ne s agit plus seulement des noms que nous avons déjà eu l occasion de rencontrer mais d autres, plus jeunes, qui vont bientôt s organiser avec les autres : Giaime Pintor, Carlo Salinari, Velentino Gerratano, maintenant élèves officiers à Salerne avec qui Lucio Lombardo Radice prend un premier contact clandestin en septembre 1939 et puis Fabrizio Onofri, Gastone Manacorda Massimo Aloisi, les frères Puccini (Gianni, Massimo, Dario), Mario Leporatti et Giacinto Cardona. Par l intermédiaire de Aldo Natoli qui envoyait de Paris des lettres chiffrées et du matériel de propagande à son frère Ugo, le groupe a pris un contact plus stable avec le Centre externe et entretient des rapports avec un autre groupe de jeunes, étudiants, diplômés, ouvriers qui s est formé, à Avezzano. L un des membres, l avocat Bruno Corbi s est rendu à Paris, comme Natoli et il a rencontré Berti, Reale, Negarville, Rosaio et Scotti. Et comme nous l avons déjà dit, pour la conférence d août 1939, Amiconi est allé pour représenter les Abruzzes. Entre-temps, le groupe est parvenu à imprimer clandestinement le «Bulletin du Parti Communiste d Italie». En décembre 1939, à cause d un provocateur, la police arrête ceux d Avezzano et les soumet à un interrogatoire serré. Leur capture provoque également la chute de quelques jeunes Romains : Aldo Natoli, Lucio Lombardo Radice et Pietro Amendola. Pour le moment les arrestations se limitent à quelques noms. En mai 1940, le Tribunal spécial prononce de sévères condamnations. Amiconi lui aussi, diplômé en droit, en prend pour 20 ans. Bruno Corbi, 17, l étudiant en mathématiques Giulio Spallone du même groupe 17, le comptable Renato Vidimari 16, le violoniste Pietro Giacchetti 9. Parmi les Romains, Pietro Amendola prend pour 10 ans, Natoli 5, Lombardo Radice 4 Au cours de 1939 d autres jeunes Romains et Milanais ont formé le Mouvement d unité prolétarienne, de tendance socialiste. Il y a Mario Zagari, Aldo Valcarenghi, Vassali Vezio Crisafulli, Edoardo Perna, Tullio Vecchietti et Achille Corona qui entrent en contact avec des militants socialistes comme Lelio Basso, Lucio Luzzatto, Carlo Andreoni, Corrado Bonfantini. Ces deux derniers ont été expulsés du PCI. Parmi les vieux communistes romains s est développée une organisation, l Etincelle qui constituera le noyau de base de Mouvement du Drapeau Rouge. Mais ici nous entrons déjà dans la période qui prépare la Résistance, une lutte et une dialectique que nous aurons l occasion de suivre. Pour en rester au tout début de la guerre, il faut rappeler, dans le Piémont, une initiative originale due à un employé de vingt ans qui deviendra un des commandants les plus intrépides de la lutte de libération, Franco Moranino, de Biel. Moranino organise «un groupe d ouvriers du mouvement italien Communiste révolutionnaire» qui, de la région de Biel va s étendre à Vercelli et à Alessandria. Le tableau que nous avons donné est loin d être complet parce que les groupes et les initiatives particulières se forment souvent à des niveaux qui diffèrent par l expression et par

la maturité politique. C est seulement avec la guerre, au fur et à mesure qu elle deviendra désastreuse et que les masses commenceront à montrer des signes clairs d exaspération et que l action d avant-garde née au cours des années précédentes, souvent dispersées à cause des appels aux armes, des arrestations, des inévitables vicissitudes individuelles et collectives qui aura une incidence sur la réalité du pays et fournira les premières organisations armées de la Résistance. Mais même un tableau sommaire permet de voir la situation dans son ensemble. La nécessité de la lutte contre le fascisme qui est la raison originelle de la naissance de la troisième composante des militants, permet de dépasser, sans secousses graves, la période de désunion et même de bagarre qui caractérise les groupes antifascistes émigrés tout de suite après l éclatement de la deuxième guerre mondiale. Et le grand courant d unité nationale, de la perspective de la lutte pour une démocratie rénovée, resurgit pratiquement sans solution de continuité. La guerre est le grand banc d essai de la génération qui prend maintenant conscience d'elle-même de façon dramatique. Sans la guerre, écrit Giaime Pintor, l un des meilleurs jeunes de sa génération, je serais resté un intellectuel avec des préoccupations principalement littéraires : j aimais discuter de problèmes d ordre politique mais j aimais surtout chercher dans l histoire de l homme les raisons d un profond intérêt. La rencontre avec une fille ou une pulsion quelconque de l imagination aurait beaucoup plus compté pour moi que n importe quel parti ou n importe quelle doctrine. Seulement la guerre a résolu la situation en renversant certains obstacles, en déblayant le terrain de bien des repères commodes en me mettant brutalement en contact avec un monde inconcevable. Je crois que pour la plupart de ceux de mon âge, ce passage a été naturel : la course vers la politique est un phénomène que j ai constaté chez les meilleurs, semblable à ce qui est arrivé en Allemagne quand s éteignit la dernière génération romantique. Des phénomènes de ce genre se reproduisent chaque fois que la politique cesse d être une administration ordinaire et engage toutes les forces d une société pour la sauver d une grave maladie, pour répondre à un extrême danger... Les Italiens sont un peuple fatigué, profondément corrompu par son histoire récente, toujours prêt à céder à une lâcheté ou a une faiblesse. Mais il continue à faire sortir des minorités révolutionnaires de premier ordre : des philosophes et des ouvriers (22). Ce sont précisément les ouvriers, avec les grèves qui secouent le régime fasciste au cours de la guerre qui donnent le signal de la lutte. La «minorité révolutionnaire de premier ordre» dont nous avons suivi l histoire dans la période la plus dure des années qui ont précédé le combat ouvert et l engagement en Espagne, les semailles en Italie, les dramatiques contradictions de l époque stalinienne, inscrites dans la tragédie générale de l Europe secouée par le nazisme, commence, elle aussi avec la guerre, à écrire un chapitre qui lui fait accomplir un saut qualitatif. En se soudant avec la classe dont elle est l expression, surtout des prisons, des casernes, des écoles, elle se trouve plus aguerrie par les épreuves mêmes qu elle a vécues et dépassées. Notes du chapitre 19 265 1. Guido Leto transmet, le 5 octobre 1940 à la police allemande la liste des révolutionnaires italiens suivants qu il faut arrêter en France : Giorgio Amendola, Arturo Amigoni, Luigi Bagnolati, Aladino Bibolotti, Bruno Buozzi, Luigi Campolunghi, Alberto Cianca, Domenico Ciufoli, Romano Cocchi, Giuseppe Di Vittorio, Edoardo D Onofrio, Giuseppe Dozza, Giuseppe Faravelli, Armando Fedeli, Giuseppe Gaddi, Aldo Garoci, Ruggero Grieco, Egle Gualdi, Aldo Lampredi, Mario Levi, Athos Lisa, Luigi Longo, Emilio Lussu, Silvio Trentin, Cesare Massini, Ezio Misuri, Giuseppe

266 Modigliani, Celeste Negarville, Mario Montagnana, Pietro Nenni, Francesco Saverio Nitti, Fausto Nitti, Agostino Novella, Silvio Ortona, Randolfo Pacciardi, Giovanni Parodi, Ricardo Ravagnan, Giuseppe Saragat, Emilio Sereni, le comte Sforza, Palmiro Togliatti, Veniero Spinelli, Umberto Tarchiani, Leo Viliani, Franco Venturi, Volterra. Beaucoup d entre eux sont déjà prisonniers dans des camps de concentration français, d autres sont dans le maquis, d autres à l abri, ailleurs (ACS, CPC, fasc «Di Vittorio», n. 1202). 2. Des souvenirs inédits de Schiapparelli (pp. 265-347) de la copie dactylographiée déposée à l Institut Gramsci. 3. Cfr. Un premier énoncé du thème des trois composantes historiques du PCI dans FABRIZIO ONOFRIO Examen de conscience d un communiste avec une préface de Giancarlo Pajetta, Rome 1947. 4. Parmi eux, avec un groupe d ouvriers milanais, il y a Pliamo Pennecchi qui a écrit un livre de souvenirs (PLIAMO PENNECCHI Petite histoire d une famille italienne encore inédite, sur l expérience carcérale. C est de ces pages que nous tirons la liste ci-dessus et d autres informations que nous allons utiliser dans ces pages. 5. Cfr. le rapport de l inspecteur de l OVRA, Peruzzi, du 4 août 1939, dans ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1939) K. I, b. 47. 6. De la lettre à son frère Gaspare du 12 janvier 1938, ans Lettres d antifascistes en prison et en relégation, I, Rome 1962, p. 279-81. 7. D une lettre à son fils Giorgio du 23 septembre 1940 dans Lettre d antifascistes etc cit., II, p. 175. 8. Cfr. PIETRO GRIFONE Comment on étudiait en relégation un recueil de mémoires d anciens relégués, en préparation. 9. Cfr. ALBERTO JACOMETTI Ventotene Mila, 1946, pp. 53 et suiv. et SANDRO PERTINI Six condamnations, deux évasions Milan 1970, pp. 344-45. 10. Outre ceux que nous avons rappelés (en excluant ceux qui arrivent en 1941-42) citons Roveda, Adele Bei, Luigi Allegato, Romano Bessone, Igino Borin, Arturo Colombi, Gaetano Chiarini, Gustavo Comollo, Luigi Frausin, Vittorio et Umberto Ghini, Francesco Innamorati, Carlo Kodré, Domenico Marchioro, Gino Menconi, Mario Pacor, Giuseppe Piancastelli, Nello Poma, Paolo Scarpone, Giulio Turchi, Archangelo Valli, Carlo Lino Zocchi. 11. En 1939 on arrête de nombreux communistes livournais en contact avec des anarchistes, des républicains et des socialistes. Une vingtaine d entre eux ont été dénoncés au Tribunal spécial. Aramis Guelfi, un ouvrier, est condamné à 16 ans de prison, le peintre en bâtiment Rosalino Pelagatti à 14, tout comme le charbonnier Angela Fulignati. A Bologne on arrête un groupe de communistes en novembre 1938 et il est condamné en juillet 1939. Il s agit d une trentaine de travailleurs. Le maçon Luigi Martelli est condamné à 13 ans, le cordonnier Giovanni Nardi à 13 ans, l assureur Alessandro Cogollo à 15 ans, l installateur Leone Viviani (12 ans), le mécanicien Bruno Cossi (16 ans), le gardien Antonio Caporalin (14ans), le décorateur Erminio Voresco, tous de Pola, le menuisier Danilo Dolfi de Florence (12 ans), le paysan Pietro Vigna (11) et l étudiant Carlo Calatroni (10) du groupe Erba de Valsesia, le chirurgien de Bergame (16), le mécanicien Arturo Cassandrini de Verone (14), le mécanicien Gino Ambrosi de Vérone, Sante Galiussi (11), le mécanicien Ercole Bazzoni (15) Luigi Elli (12), le formateur Carlo Ciceri (11), le porteur Vittorio Godia (12), tous de Milan. Un groupe de communistes de Reggio Emilia arrêté dans un hameau de Codemondo au cours d une réunion clandestine reçoit une condamnation particulièrement lourde. L avocat Osvaldo Poppi, 20 ans, le maçons Renato Beltrami 16, le paysan Eros Bianchi 12, le maçon Mario Galerio 16, le paysan Walter Sacchetti 12, comme les journaliers Guerino Guerrieri, Gisberto Vecchi et Venerio Bonezzi. L organisation ligure tombe au printemps 1939, passe en procès en 1940. L ingénieur Spartaco Muratori est condamné à 30 ans comme le mécanicien Orcar Migliorini et l employé Giovanni Melodia, Maria Bebertich à 16, Giacomo Pellegrini à 20, Fedia Sassano à 12. A Ferrare, en octobre 1939 on découvre une organisation clandestine du PCI qui opère dans toute la province. L employé Giovanni Guerzoni est condamné à 12 ans ainsi que le maçon Angelo Chiarioni. Eugenio Piva, un garibaldien d Espagne qui est revenu clandestinement en Italie en juin 1940 est condamné à 12 ans. 12. PAOLO BUFALINI Un dirigeant du «nouveau parti» (à la mémoire de Mario Alicata) dans «Renaissance» a. XXIII, n. 49, 10 décembre 1966. 13. ALESSANDRO NATTA L école normale de Pise et l antifascisme dans «Rencontres d Aujourd hui» a. III, n. 2, février 1955, p. 14. Cfr. Aussi MARIO SPINELLA Le ibéralsocialisme à l école normale de Pise dans «Risorgimento» a. I, n. 4, juillet 1945, pp. 318-22. 14. Cfr. Pour l histoire du groupe MARIO COCCHI La gauche chrétienne et la Résistance, Rome Milan 1966.

267 15. La police en trouve un exemplaire dactylographié de 9 pages en juillet 1939. On arrête d abord Amadeo Darchini puis plusieurs autres en 1940. On en arrivera à la dénonciation de 41 communistes et sympathisants au Tribunal spécial. Sergio Bellone (qui sera par la suite un valeureux commandant chez les partisans) est condamné à 14 ans. L infirmier Amadeo Darchini à 10 ans, le mécanicien Pietro Rovetto à 14 ans et les autres à des peines légères. Cfr. ACS, Min. Intérieur, Dir. gén. PS, A. g. e r., 1920-45 (1939) K. I, b. 49. Fascicule «Turin». 16. Ludovico Geymonat nous a écrit à ce propos, le 17 août 1970 : «J ai eu mes premiers contacts avec l organisation du PCI par l intermédiaire de Sandretti qui était un ami de Giovanni Guaita, (revenu depuis peu de relégation) en 1938. Guaita me fit tout de suite connaître Elvira Pajetta dont le fils Gaspare fréquenta dans les années 1939-40 et 1940-41, la salle de sport de l institut privé Leopardi où enseignaient Pavese, Carando et moi (pour quelques temps)... au cours de l hiver 1939-40, Guaita nous fait connaître Luigi Capriola (Capriola, comme Carando, futur médaille d or de la Résistance). Ce fut par le contact très fréquent avec la figure exceptionnelle de Capriola que Corando, Sandretti, Antonio Fiolotti et moi, entrâmes dans les rangs clandestins du PCI». 17. Pavese, avec Cinanni vit souvent Capriola à la maison de Guaita. C est Pavese lui-même qui présente Giaime Pintor, un très jeune officier en service auprès de la commission d armistice avec la France, à partir de 1939, à la maison d édition Einaudi après la communication de ses amis romains Mario Alicata, Carlo Muschetta et Lucio Lombardo Radice. Cfr. DAVIDE LAJOLO Le vice absurde, Milan 1960, pp. 239-44. 18. D une note d information du 15 juillet 1939 par le questeur de Naples à la direction générale de la PS dans ACS, CAC fasc. «Bordiga», n. 811/3. 19. Dans le fascicule personnel de Amadeo Bordiga (ACS, CAC, 811/1-2-3) il y a une trace continue de la surveillance à laquelle est soumis le premier leader du PCI surtout entre 1930 après la période de relégation et 1934. Quand la nouvelle de son expulsion du PCI est rendue publique, il écrit (13 mai 1930) au questeur de Naples pour le rassurer en disant que les mesures prises à son encontre par les dirigeants communistes de l émigration ne sont dues à aucun contact et à aucune relation qu il aurait pu continuer à avoir avec eux. «La nouvelle de mon expulsion, ajoute-t-il, m est arrivée comme une totale nouveauté et me reste étrangère et indifférente et trouve ma conduite et mon attitude inchangées». A partir de ce moment-là aucune accusation n est portée contre lui par les autorités. De temps en temps un informateur de l Ovra rapporte des conversations de Bordiga avec des amis d où il ressort un total détachement non seulement du mouvement communiste mais de tout engagement politique personnel. 20. Ignazio Silone cite récemment l épisode suivant : «Au cours de la seconde guerre mondiale, un de mes amis (je me trouvais alors en exil à Zürich), Boris Souvarine, français d origine russe, ancien dirigeant de l Internationale communiste, se rendit à Naples pour voir Bordiga et parla avec lui de la perspective d un futur conflit. Bordiga dit qu en vue d un développement futur de la révolution prolétarienne, la victoire de Hitler et la défaite de l Angleterre, forteresse du capitalisme serait la meilleure solution. C était une affirmation aberrante, faut-il ajouter, mais dans la ligne des thèses «tanto peggio, tanto meglio», si chères à Bordiga. (PIETRO LANZARA Conversations avec Silone sur Amadeo Bordiga dans «Le Monde», 9 août 1970. 21. RUGGERO ZANGRANDI op. cit pp. 254-60. 22. GIAIME PINTOR Pour mon frère (lettre de Naples du 28 novembre 1943 dans Le sang de l Europe par Valentino Gerratana, Turin 1950, pp. 246-67