Olivier Gaget Les Poilus juifs d un régiment provençal Le 112 e d infanterie dans la Grande Guerre Préface de Jean-Yves Le Naour Publibook
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[ ] jamais le Juif ne peut partir en guerre les drapeaux déployés et aux accents triomphants des musiques militaires et avec la bénédiction d une Église. Emmanuel Lévinas, Difficile liberté Quand vous irez en guerre sur votre terre contre l ennemi qui vous opprime, vous sonnerez des sons courts dans les trompettes, vous serez rappelés devant l Éternel votre Dieu et serez délivrés de vos ennemis. Nombres X, 9
Sigles et abréviations ACIP : Association consistoriale israélite de Paris ACJP : Association culturelle des Juifs du Pape ADAM : Archives départementales des Alpes-Maritimes ADBdR : Archives départementales des Bouches-du-Rhône AIU : Alliance israélite universelle AN : Archives nationales BCA : Bataillon de chasseurs alpins CA : Corps d armée CAES : Comité algérien d études sociales Cie : Compagnie DI : Division d infanterie GBC : Groupe des brancardiers de corps Exemple : GBC/15 signifie Groupe des brancardiers du 15 e corps GBD : Groupe des brancardiers divisionnaires GOdF : Grand Orient de France IMMAJ : Institut méditerranéen Mémoire et Archives du Judaïsme JMO : Journal des marches et opérations JORF : Journal officiel de la République française RAC : Régiment d artillerie de campagne RI : Régiment d infanterie RIT : Régiment d infanterie territoriale SHD : Service historique de la Défense ULI : Union libérale israélite. Devient en 1980 l ULIF (Union libérale israélite de France) 9
Glossaire Pour un lecteur non Juif et/ou non averti, certains termes ayant trait au judaïsme employés dans le texte et les notes pourraient être incompréhensibles. Ce glossaire l aidera à les mieux comprendre. Ashkénaze : Juif originaire de l Europe septentrionale (Nord de la France, Allemagne), centrale et orientale. Nous emploierons souvent par commodité le terme d Europe de l Est pour désigner l Europe centrale et orientale. Bar-mitzva : cérémonie par laquelle un garçon de treize ans acquiert sa majorité religieuse. Ce jour-là, il participe pour la première fois à la lecture publique de la Torah. Brit mila : circoncision qui se pratique huit jours après la naissance de tout garçon juif. Cacherout : ensemble des lois alimentaires. Calendrier hébraïque : commence à l an 1 de la Création du Monde selon la tradition juive et a 3 760 années de plus que le calendrier grégorien. Tichri (septembre-octobre), nissan (mars-avril) ou av (juillet-août) sont les noms de quelques-uns des mois de ce calendrier. Casher : apte à la consommation ou à l usage. Haggada : texte liturgique racontant la sortie d Égypte du peuple hébreu et récité lors de la cérémonie du Seder de Pessa h 1 (voir ces mots). Halakha : ensemble des lois et prescriptions religieuses juives. Hanoucca : appelée «Fête des Lumières», Hanoucca commémore durant huit jours le miracle qui s est produit pendant la domination grecque en 165 avant l ère courante (la quantité d huile disponible au candélabre la menorah dans le Temple pour une journée brûla huit jours). Hazan : chantre ou ministre-officiant qui dirige les prières chantées à la synagogue. Kehila : communauté. 1 Dans les mots Pessa h, Hanoucca ou hazan la lettre «h» se prononce comme la jota espagnole. 11
Kiddouch : bénédiction prononcée sur une coupe de vin le shabbat et les jours de fête. Matza (au pluriel, matzot) : pain azyme non levé consommé durant la semaine de Pessa h. Mellah : au Maroc, nom donné aux quartiers juifs. Pessa h : la Pâque juive qui célèbre la sortie d Égypte des Hébreux et leur libération. Pourim : fête commémorant le sauvetage des Juifs menacés d extermination dans l empire Perse (vers l an 480 avant l ère commune) à l époque de la reine Esther. Roch Hachana : nouvel an dans le calendrier hébraïque (1 er tichri). Seder : repas rituel pris les deux premiers soirs de Pessa h (14 et 15 nissan). Séfarade : Juif originaire de tout le pourtour méditerranéen. Shabbat : il commence le vendredi soir peu avant le coucher du soleil et se termine le samedi soir à l apparition des trois premières étoiles. Shtetl : bourgade juive d Europe de l Est. Sidour : livre de prières. Talmud : ensemble des discussions rabbiniques autour de la Mishna consignation par écrit de la Loi orale transmise de génération en génération et de la Guemara, son commentaire. Tanakh : acronyme de Torah (Pentateuque), Nevi im (Prophètes) et Ketouvim (Hagiographes) désignant la Bible hébraïque. Tefila : prière. Torah : signifiant «loi» ou «enseignement», la Torah désigne au sens strict la Loi écrite reçue au Sinaï par Moïse (le Pentateuque), et au sens large l ensemble du Tanakh. Yiddish : langue des Juifs d Europe septentrionale, centrale et orientale composée de vieil allemand et d hébreu s écrivant en caractères hébraïques. Yom Kippour : «Jour de l expiation» plus communément appelé Jour du Grand pardon, il tombe dix jours après Roch Hachana. Yom Kippour, c est vingtcinq heures de jeûne et de prières. Ce jour est le plus solennel pour tout Juif, même le moins pratiquant. 12
Préface Si un étudiant était venu me trouver en se proposant de travailler sur les soldats juifs d un régiment méridional en 1914-1918, je n aurai pas manqué de lui déconseiller de mener une telle recherche. Pour faire de l histoire, en effet, il faut des archives, des sources, des témoignages et, de prime abord, il semble que ce sujet appartienne à la catégorie de ceux qui, matériellement, sont impossibles à réaliser. Et pourtant, Olivier Gaget nous inflige ici un démenti exemplaire et une bonne leçon. En nous rappelant que l histoire n appartient pas aux historiens patentés par l Université, le chercheur passionné qu est l auteur, un des meilleurs connaisseurs des soldats provençaux qui soit, peut en remontrer, sur la forme comme sur le fond, aux plus chevronnés des spécialistes de la Grande Guerre. C est que, pour traiter un sujet aussi précis et circonscrit que le sien, il a dû inventer ses propres sources et, à ce titre, son étude, fut-elle de micro-histoire, peut légitimement être considérée comme un modèle de ce que représente le travail d historien. Travail de fourmi, ingrat, laborieux et titanesque d abord : repérer un ensemble de soldats juifs au sein d un régiment en dépouillant les fiches individuelles des morts pour la France lui a pris plus de deux ans. Travail de détective ensuite : à la recherche des descendants des poilus identifiés, l auteur a réussi la prouesse d exhumer des tiroirs ou des greniers trois carnets de guerre inédits, dont le moindre n est pas le journal de Maurice Bokanowski, député mobilisé et futur ministre de la République. Travail de dépouillement ensuite, patient et méticuleux, où l on retrouve encore ce souci de surmonter les silences des archives en ayant recours à des sources originales comme les dossiers de naturalisation ou de la Légion d honneur. À force d énergie, Olivier Gaget a donc démontré que ce sujet apparemment impossible ne l était point. Sur le fond, en décrivant l engagement patriotique des soldats, la passion de ces «fous de la République» 2, l auteur confirme les conclusions de l étude plus générale de Philippe Landau au regard de la micro-histoire 3. Mais c est aussi sur ce plan que ce livre ouvre le flanc à la critique. Comme le rappelle justement M. Gaget dans l introduction, «au cours de la Grande Guerre, les soldats français de confession israélite se sont comportés et sont morts comme leurs compatriotes des autres cultes». Le chapitre consacré aux perceptions du conflit ne relève en effet aucune particularité et spécificité juives dans l interprétation de la guerre. Dès lors, on peut 2 Pierre Birnbaum, Les Fous de la République. Histoire politique des Juifs d État de Gambetta à Vichy, Fayard, 1992. 3 Philippe-E. Landau, Les Juifs de France et la Grande Guerre. Un patriotisme républicain, CNRS Éditions, 1999. 13
se demander si les soldats juifs du 112 e régiment, dont on nous livre ici une histoire, sont réellement juifs au sens où ils se pensent simplement, uniquement et avant tout comme Français. Pour exemple, lors d un colloque organisé à l Université de Toulouse en 1999, l historien Marc Ferro a rappelé qu il avait découvert qu il était Juif avec les persécutions de Vichy et que jamais auparavant il n avait pensé qu il appartenait à une catégorie particulière au sein de la nation française. L appartenance à une communauté n est donc pas seulement un acte conscient et positif ou un fait objectif, il dépend aussi du regard des autres. En francisant son prénom, abandonnant Moïse pour Maurice, le député Bokanowski, près de dix ans avant la Première Guerre mondiale, avait affirmé pleinement son intégration dans le moule égalitaire de la République une et indivisible. Aussi, en 1914-1918, bien malin celui qui peut distinguer les poilus juifs de leurs frères protestants, catholiques ou athées, comme il est difficile de différencier les combattants picards de leurs camarades basques ou bretons. La mère patrie est en danger et tous ses fils sont unis dans la lutte. Pourtant, les choses ne sont pas aussi simples car si tant est que les Juifs français ne se posent pas la question de leur nationalité, les antisémites se la posent pour eux et sont toujours prêts à les rejeter dans le camp gangréneux de l «anti- France» chère à Maurras et consorts. En 1914, l affaire Dreyfus n est pas loin et jusqu à la mobilisation la Ligue d Action française continue de distiller sa haine à chaque page de son journal. Avec la guerre et la nécessaire union sacrée devant l ennemi, l antisémitisme qui divise le pays est évidemment mal porté. Olivier Gaget n en a pas trouvé trace, ni dans la presse locale ni dans les souvenirs des poilus sur lesquels il a travaillé, et pourtant, il est plus en sommeil temporaire que totalement éradiqué. La campagne contre les agents allemands, qui paraît-il foisonnent en France, entamée par Léon Daudet, le rédacteur en chef de l Action française, ressemble par exemple très fortement à celle qu il menait avant-guerre contre «l espionnage juif allemand». À ce propos, Olivier Gaget prétend être venu à son sujet par hasard, mais nous soutenons pour notre part que le hasard cela n existe pas car il ne se présente qu aux esprits préparés à le recevoir. Excellent connaisseur de la rumeur du XV e corps, celle qui assurait que les soldats provençaux étaient des pleutres et des lâches au feu, l auteur sait parfaitement qu avantguerre les Méridionaux ont été frappés d un racisme intérieur et assimilés aux Juifs par les réactionnaires. C est par le racisme antiméridional que, peut-être, l auteur en est venu à étudier les poilus deux fois différents et suspects en tant que Juifs et Méridionaux. Trop métissés, trop démocrates, trop républicains, trop radicaux, socialistes ou anticléricaux, les Méridionaux font, à la fin du XIX e siècle, se dresser les cheveux sur la tête des antisémites qui, comme Édouard Drumont le fondateur du thème du complot juif appelé à un si bel avenir, prétendent que les Juifs poussent les politiciens du Midi au pouvoir pour ensuite bénéficier de leurs largesses une fois installés à la tête de la «République des camarades». Juifs et Méridionaux sont donc frères, comme le souligne l auteur et polémiste Gaston Méry en 1892 : «L un et l autre se ressemblent comme deux jumeaux. Comme les Juifs ils se sont 14
mêlés à nous mais comme les Juifs on les distingue au premier coup d œil. Leur accent, leur manque de tact, je ne sais quoi qui émane d eux, quelque chose de faux, d outré, d agaçant et de répugnant les font reconnaître, comme une odeur d ail 4». Ces outrances, qui sont courantes avant 1914, disparaissent naturellement avec la guerre. La droite non ralliée à la République met subitement une sourdine à la dénonciation du péril juif recouvert par un péril allemand de loin plus urgent à régler. L heure est à la réconciliation, à l unité, à la célébration de la nation toute entière dressée pour défendre le droit, la civilisation et la liberté des peuples face à la barbarie germanique. Plus de caricatures du Juif profiteur et comploteur, place aux récits larmoyants sur la beauté du geste du rabbin Abraham Bloch, aumônier des armées qui, pris pour un prêtre par un soldat expirant, lui ramène un crucifix pour qu il puisse l embrasser et meurt à ce moment frappé par la mitraille. Les Juifs de France, qui ont tenu à prouver la vigueur de leur patriotisme à ceux qui en doutait en redoublant de détermination, avaient donc quelques raisons d espérer que l antisémitisme ne se relève pas de l union sacrée née de la guerre. Ce ne sera pas le cas. La Première Guerre mondiale est à ce sujet contradictoire et paradoxale. D un côté, elle est présentée comme un combat universel, le creuset d un nouveau monde où la force sera terrassée par le droit ou les valeurs universelles ; de l autre, elle nourrit un nationalisme intégral et exclusif : la guerre totale conduit en effet à une mobilisation totale qui produit en retour la figure de l ennemi intérieur. Ce dernier n est pas spécifiquement juif : les Arméniens et les Syriaques, exterminés en 1915, ont joué ce rôle peu enviable dans l empire ottoman. Mais en Russie, ce sont bien les Juifs qui font les frais des difficultés de l armée du tsar et qui jouent les boucs émissaires. Des dizaines de milliers d entre eux périssent durant les pogromes de Galicie, et des centaines de milliers sont expropriées et jetées sur les routes, déportées et rançonnées. En Allemagne, la rumeur de l embusquage des Juifs se répand, à tel point que l on se décide à les dénombrer aux armées pour vérifier s ils font ou non leur devoir. En France, rien de tout cela. L antisémitisme y est bien mal en point. Il renaît pourtant immédiatement à l issue de la guerre quand l unité nationale n est plus essentielle. On accusait autrefois les Juifs d être les suppôts du capitalisme, ils seront cette fois-ci partie prenante d un complot judéo-bolchévique pour renverser l ordre chrétien. Au final, l histoire des Juifs de France durant la Grande Guerre, sur laquelle Olivier Gaget revient à travers l exemple des soldats du 112 e régiment d infanterie, est celle d une parenthèse pas vraiment enchantée entre le déchaînement antisémite de l affaire Dreyfus et celui qui ressurgit dans les années trente. Un angle mort qui mérite bien un livre. Jean-Yves LE NAOUR 4 Gaston Méry, Jean Révolte, Dentu, 1892, p. 22. 15