Les Vexler - Une famille juive déchirée par la guerre

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Transcription:

TERROIRS Les Vexler Une famille juive déchirée par la guerre L ouvrage retrace l histoire tragique d une famille juive prise dans la tourmente de la Seconde Guerre Mondiale, celle de Iancu Vexler, de son épouse Fajga et de leurs quatre fillettes. Apprécié de ses patients, le Dr Vexler, citoyen roumain venu se former en France, s était installé en 1936 comme médecin à Saint-Cyrsur-Morin, petit village de Seine-et-Marne. Victimes du nazisme, les époux Vexler sont arrêtés en octobre 1942 et déportés à Auschwitz. Si Fajga est gazée dès son arrivée, Iancu, lui, est sélectionné pour travailler dans un sonderkommando. Grâce à la complicité de ses confrères médecins polonais et roumains mais aussi à ses propres compétences, médicales et linguistiques (il parle six langues), il échappe plusieurs fois à la mort. Et finit propulsé médecin dans le camp des Tziganes sous les ordres du tristement célèbre Dr Josef Mengele! C est un homme épuisé et totalement brisé que les troupes russes libèrent en mai 1945. Un veuf qui, de retour en France, apprend la mort de ses deux filles aînées, déportées en août 1944 dans l un des derniers convois vers Auschwitz. Resté très discret sur ces années de malheur absolu, Iancu Vexler a cependant laissé quelques témoignages pudiques, repris partiellement dans ce document. 12,00 Couverture_a_rabat_Vexler.indd 1 é ditions TERROIRS L es P etit s L ivres Les Vexler - Une famille juive déchirée par la guerre de é ditions TERROIRS L es P etit s L ivres de TERROIRS Les Vexler Une famille juive déchirée par la guerre é ditions TERROIRS 12/04/2012 15:31:22

L histoire de la famille Vexler figure parmi les plus sombres qui soient... Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, le Docteur Iancu Vexler, sa femme, Fajga tous deux juifs de nationalité étrangère : lui est Roumain, elle Polonaise sont installés à Saint-Cyr-sur-Morin depuis quelques années. Parents de quatre filles, ils vivent en parfaite osmose avec la population. Mais la déferlante nazie va totalement bouleverser cette famille unie, détruire à tout jamais son bonheur. Quatre de ses membres seront arrêtés et déportés. Fajga et les deux aînées, Claude-Renée et Marie-Anne Florica seront exterminées à Auschwitz. Seul le Dr Vexler reviendra, brisé, de déportation. Raconter cette histoire, celle d une famille juive sous l Occupation, n est pas seulement un devoir de mémoire. Cette histoire, minuscule parcelle de la grande Histoire, nous «parle» mieux que bien des ouvrages savants. Elle donne chair à des personnes qui auraient pu être nos voisins, nos amis. Certes, elle ne nous apprend rien de neuf sur la barbarie nazie, mais elle nous incite à réfléchir sur la folie des uns, les choix des autres face à ce drame. Et qui oserait jurer que la barbarie ne pointera plus jamais le bout de son nez, sous une forme ou une autre? 5

Du bonheur paisible au pire cauchemar Tout commence si bien... Iancu Vexler est né le 29 juillet 1907 à Husi, en Roumanie, dans une famille juive modeste. Désireux d embrasser la carrière médicale et peut-être aussi d échapper à un contexte d antisémitisme grandissant, le jeune homme choisit d aller suivre ses études en France. Quand il débarque à Paris en 1927, sa famille n ayant pas les moyens de subvenir à ses besoins, il doit travailler pour gagner sa vie. Cela ne l empêche pas de mener à bien son cursus : après sept années de dur labeur, Iancu soutient avec succès sa thèse de doctorat sur la fièvre ondulante (*). En 1935, son diplôme de médecine en poche, le jeune homme est censé regagner son pays et ses parents insistent d ailleurs pour qu il rentre. Mais il s abstient : il sait qu après son départ, l antisémitisme n a cessé de prospérer en Roumanie. Les discriminations contre les juifs, qui y sévissaient depuis plusieurs années déjà, se sont aggravées. L accès aux études et l exercice de nombreuses professions dont celle de médecin sont désormais soumis à un numerus clausus strict. Iancu n ignore pas que s il rentre, il aura les pires difficultés à exercer son métier. Comme la plupart de ses compatriotes juifs roumains venus étudier la médecine en France, il décide donc de rester dans notre pays. Une terre d accueil qui paraît alors offrir toutes les garanties d avenir C est ainsi qu en 1936, il décide de s installer à Saint-Cyrsur-Morin et ouvre un cabinet de généraliste au 14 rue de Iancu Vexler (1907-1990) * - La fièvre ondulante, plus connue aujourd hui sous le nom de brucellose, est une maladie bactérienne transmise par les animaux. Elle est devenue rare en France depuis la mise en place de mesures prophylactiques. 10

Du bonheur paisible au pire cauchemar La Ferté-sous-Jouarre, une maison bourgeoise (située juste en face de l actuel Musée des Pays de Seine-et-Marne) qu il loue à la veuve Albert Couvreur. Il n y vient pas seul : jeune marié, il arrive avec sa femme Fajga (née Elbaum), juive d origine polonaise née en janvier 1906. De leur union quatre filles vont naître en six ans : Claude-Renée, en décembre 1936, Marie-Anne Florica en octobre 1938, puis Hélène-Sarah en 1940, enfin Jeanne-Marie en 1941. Le frère de Fajga, Szlama Elbaum «l oncle Sam», ouvrier agricole, célibataire né la même année que Iancu, vit avec eux. Claude Renée (1936-1944) Marie-Anne Florica (1938-1944) Hélène Sarah (1940) Jeanne Marie (1941-1986) Fajda Vexler (1906-1942) 11

Du bonheur paisible au pire cauchemar L arrestation des époux Vexler Cette grande maison, actuellement sise au 14 rue de La Ferté-sous-Jouarre, a abrité jusqu en octobre 1942, la famille et le cabinet médical du Dr Vexler. Cela dit, malgré cette démarche préventive, le Dr Vexler se sent très intégré dans ce petit coin de la France rurale qui l a accueilli. Et comme bien d autres, il a du mal à croire au pire même après la grande rafle survenue le 16 juillet, à Paris la tristement célèbre «rafle du Vel D hiv» et alors que des proches font pression sur lui pour qu il se mette à l abri avec sa femme et ses enfants! Il refuse notamment la proposition du jeune apprenti boucher de Doue de le cacher, lui et sa famille, dans son grenier. Il refuse d écouter les conseils inquiets de patients. Pire : l avertissement pressant du docteur Tixier, le 18 octobre 1942, ne le fait pas réagir! Ce généraliste de Rebais, qui représente l Ordre des médecins pour le secteur, le prévient en effet très explicitement des risques d arrestations qui le menacent. Non seulement Iancu Vexler n en tient pas compte, mais il semble que son épouse Fajga s irrite fort de cette mise en garde! Cette confiance aveugle des époux Vexler dans la démocratie française (*) va leur coûter très cher : le médecin et sa femme sont arrêtés chez eux deux jours plus tard. Quatre-vingt-deux autres juifs étrangers vivant en Seine-et-Marne seront raflés au même moment sur ordre de la Feldkommandantür 680 de Melun. Ce matin du 21 octobre 1942, au réveil (**), cinq ou six gendarmes de Coulommiers et de Rebais sous la direction du commandant Bonnet (cf encadré) se présentent au domicile de Iancu et Fajga Vexler. Lorsque les forces de l ordre françaises arrivent au 14 de la rue de La Ferté-sous-Jouarre, presque toute la famille est là : Iancu et Fajga, mais aussi son frère, Samuel Elbaum, dit «l oncle Sam», et les deux plus jeunes filles du couple, Hélène-Sarah, deux ans et demi et Jeanne-Marie, un an. Les deux aînées, en pension chez une nourrice, Mme Cauturon, à Mauroy, un hameau de Doue, sont absentes. De toute façon, les gendarmes n ont pas mission d emmener tout le monde : ils ont reçu «l ordre d arrêter M et Mme Vexler et non d autres». Ils ne précisent pas que leur mission comporte également quelques actes de rapine. C est pourtant bien ce qu ils font en dérobant notamment des bocaux de conserve avant de quitter les lieux! Suzanne Guibert, dont le restaurant «La Moderne» se trouve juste en face la maison des Vexler, assiste, bouleversée, à cette arrestation ; elle entend les cris déchirants d Hélène-Sarah, arrachée aux bras de ses parents. Et quand, le cœur serré, elle voit Fajga sortir, tout juste vêtue d un chemisier blanc et d une jupe noire, elle se précipite pour lui glisser une écharpe sur les épaules avant que les Allemands en civil et les gendarmes français ne la poussent dans la Citroën * - Confiance d ailleurs partagée par de nombreux autres Juifs qui, comme eux, avaient opté pour la nationalité française depuis peu. ** - Précision retrouvée dans les notes du Dr Vexler. 18

Du bonheur paisible au pire cauchemar À Auschwitz, tatoué 74154 La suite est l histoire tragique qu ont connue des millions de juifs au cours de ces années de folie. Les époux Vexler sont d abord internés à Drancy où ils resteront jusqu au 6 novembre 1942, date de leur départ en direction d Auschwitz, par le convoi n 42. Ce seul nom d Auschwitz résonne dans la mémoire collective comme le symbole suprême de la Shoah. À juste titre, car, contrairement à certains lieux d internement qui sont essentiellement des «camps de concentration» où les nazis entassent les déportés, celui-là est un camp d extermination. Ceux que l on envoie à Auschwitz n ont pas vocation à vivre (voir encadré). C est ainsi que, dès son arrivée, le 11 novembre, Fajga, 36 ans, est gazée puis envoyée au crématoire. Iancu, lui, aura plus de «chance». Au moment du «tri», son apparence et sa constitution robustes lui valent d être sélectionné pour travailler. Tatoué sous le numéro 74154, il est affecté dans un Sonderkommando, autrement dit un de ces groupes de détenus chargés de sortir les victimes des chambres à gaz et d amener les corps jusqu aux fours crématoires. Il s agit bien sûr d une «chance» toute relative, car la quasi-totalité des membres des Sonderkommando sont exterminés à leur tour au bout de quelques mois. Très vite, les déportés soumis jour après jour à ces tâches épuisantes physiquement et moralement atroces, affamés, transis de froid, menacés par la gale, les poux, les coups, tombent malades. Ils essaient pourtant de le cacher pour éviter d être envoyés à l infirmerie du camp car ils le savent, rares sont ceux qui en sortent vivants. 20

Du bonheur paisible au pire cauchemar Atteint de typhus, Iancu Vexler ne peut cependant pas échapper à l infirmerie. Ce sera finalement sa planche de salut. Dans un premier temps, il va échapper de justesse à la chambre à gaz grâce à la solidarité de deux confrères polonais, les docteurs Klodginsy et Fejkiel qui, apprenant qu on va venir chercher tous leurs malades pour les envoyer à la chambre à gaz, réussissent à le cacher. Puis, guéri, il bénéficie de l aide d un autre confrère médecin, un compatriote roumain, le docteur Bendel, qui intervient pour le faire affecter à l hôpital du camp. Vexler, il est vrai, possède de précieux atouts dans ce milieu cosmopolite que représentent les camps : en plus de ses compétences médicales, il parle le français, l allemand, le polonais, le russe, l italien et l hébreu! 21

Du bonheur paisible au pire cauchemar «Médecin des Tziganes» Témoin involontaire d'un drame macabre Il est d abord affecté en avril 1943 au Block 20, à Auschwitz, le block des typhiques, avant d être transféré, le 2 juin, à l hôpital de Birkenau, Block 32 du camp tzigane, qui vient juste d ouvrir. À partir de ce moment, Iancu Vexler devient le «médecin des Tziganes» sous les ordres de Josef Mengele! Tristement célèbre, ce médecin nazi, surnommé «L ange de la mort» est passé à la postérité pour s être livré à des expériences monstrueuses sur les détenus (voir encadré). De l été 1943 jusqu à la fin 1944, Vexler devient ainsi le témoin involontaire et le participant obligé d un drame macabre. Ce qu il va voir, ce qu il va vivre durant ces dix-huit mois-là, on ne peut en avoir qu une faible idée à travers quelques notes qu il a rédigées après la guerre, dans le cadre d un projet de livre, sans doute trop douloureux pour avoir pu être mené à son terme. C est néanmoins à partir de ces notes que la revue «Le monde gitan» publiera son témoignage en 1974. Un témoignage exceptionnel dans une nouvelle série de trois articles publiés quelques années après sa mort, en 1994, par la revue «Gavroche» (*). Ajoutons à ces publications la longue confidence que Iancu Vexler accepte de faire à Christian Bernadac, auteur de nombreux ouvrages sur la guerre 1939-1945 qui prépare alors «L'holocauste oublié. Le massacre des Tziganes». (**) Dans tous ces textes, le lecteur est surpris par le ton presque neutre avec lequel Iancu Vexler évoque ces épisodes terrifiants. Peur de n être pas cru, volonté de tenir la douleur à distance ou conviction que devant tant d horreur, il suffit d énoncer des faits? Sans doute est-ce tout cela à la fois En tout cas, alors qu il évoquait un souvenir concernant la mise à mort de prisonniers russes, en avril 1943, l ancien détenu d Auschwitz lâche ceci : «Dépositaire d un terrible secret, je livre ces faits sans aucun commentaire.» Sur les derniers mois de sa détention, on ne possède pas de récit sinon que Iancu Vexler fait partie de ces convois interminables de détenus qui, sous les coups et la menace des armes des S.S., seront contraints de marcher dans le froid et la neige, pendant des semaines. C est en effet à la veille de Noël 1944 entre le 23 et le 24 décembre que, face à l avancée des troupes soviétiques, les nazis décident d évacuer en urgence les camps d Auschwitz et de Birkenau. * - Gavroche est une revue historique qui s'attache, à travers la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du peuple, à faire resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence. ** - Librairie Générale Française (Paris) 22

Le témoignage de Iancu Vexler En mars 1972, Iancu Vexler sort de son silence et accepte enfin que soient publiées les notes écrites à son retour d Auschwitz dans une série d articles intitulés «J étais médecin des Tziganes à Auschwitz». Ce témoignage terrible malheureusement incomplet, car une partie de ses notes a été détruite a paru dans la revue «Monde gitan (*)». Il sera ensuite repris dans un ouvrage de Christian Bernadac (**) et développé vingt ans plus tard, en 1994 (***), dans une série de trois articles publiés dans la revue «Gavroche». Les passages reproduits qui suivent sont extraits de cette publication. * - J étais médecin des Tziganes à Auschwitz.» Monde Gitan, 1973, n 27 puis «La Saint-Nicolas à Auschwitz» Monde Gitan, 1974, n 29. ** - «L holocauste oublié. Le massacre des Tziganes» Librairie Générale Française, coll. Le Livre de Poche, 1982. *** - «Gavroche», numéros 74 (mars-avril 1994), 75 (mai-août 1994) et 77 (septembre-octobre 1994). 24

Les témoignages de Iancu Vexler, médecin des Tziganes à Auschwitz La mort et l hilarité En avril 1943, Iancu Vexler, tout juste guéri du typhus, est intégré dans un kommando et découvre l horreur : «Après l appel, le portier de la salle m appela par mon nom et me dit de descendre au Washraum (salle de douche). Dans la salle de douche se trouvaient déjà trois co-détenus : Allons au travail! À l autre extrémité de la salle se trouvaient alignés et superposés des morts nus [ ] Je reconnus alors les Russes qui avaient attendu devant l entrée. Ils portaient tous, au niveau du cœur, la trace d une piqûre d où sortait parfois une petite traînée de sang coagulé. Beaucoup avaient les yeux ouverts et une expression d hilarité sur leurs bonnes et larges faces. Ils étaient souples, car la rigidité cadavérique n avait pas encore opéré. J étais horrifié. Devant ce Block attendait le chariot à ridelles hautes où, aidés par d autres détenus, nous chargeâmes les cadavres. Nous étions entre la réalité et le cauchemar. [ ] Nous traînâmes les corps à l intérieur du crématoire où nous dûmes les ranger comme des stères de bois. Avant le coucher du soleil, tous étaient dans la salle du petit crématoire d Auschwitz-I, prêts à l incinération.» Le surlendemain, appelé dans le cabinet médical, il finit par comprendre la raison de l étrange «hilarité» des morts russes : «On amena un malade nu et on lui dit de s asseoir sur le tabouret. Je devais me placer derrière son dos et lui relever les bras de façon à lui maintenir les avant-bras croisés devant les yeux. Le SS remplit la seringue de phénol, enfonça l aiguille dans le thorax au niveau du cœur [ ] et injecta le contenu de la seringue. Le malade fit entendre un râle et s affaissa. [ ] La même opération se répéta 25 ou 30 fois. Les malades, pour la plupart, demandaient ce qu on allait leur faire. La réponse était toujours la même, joviale, faite par le camarade : Un vaccin. Très bien! Ils mouraient rassurés» 26

Les témoignages de Iancu Vexler, médecin des Tziganes à Auschwitz Médecin des Tziganes à Auschwitz Le 2 juin 43, le docteur Vexler est transféré au camp tzigane d Auschwitz (B II, section E), une enclave dans l ensemble constitué par le camp de travail-extermination de Birkenau. Et ce qu il découvre en arrivant dans ce camp le stupéfait : «nous voyions une foule multicolore où on distingue nettement des hommes, des femmes et des enfants et nous entendions chanter des chœurs où dominaient des voix de femmes. Nous restâmes interdits. Tout était étrange [ ] Spectacle incroyable : était-ce un rêve ou une farce? Les habitants s approchaient sans crainte, les enfants accouraient librement nous parler. À notre question Que signifie ce cortège de femmes chantant en chœur? nous reçûmes la réponse ahurissante que ce cortège revenait de l épouillage. Ainsi cette opération pénible et redoutée dans tous les camps revêtait au camp tzigane la forme d une fête.» Affecté au Block 32, «le dernier à droite avant la Sauna (*)», Iancu retrouve la configuration standard des Blocks infirmerie : de part et d autre, des châlits à trois étages avec paillasses et couvertures, où s entassent des malades, presque tous nus. «Un châlit qui devait théoriquement recevoir 12 malades (4x3) en recevait 18, 20 et même 24.» Là encore, surpris de cet encombrement inhabituel car dans les autres infirmeries, le surpeuplement est évité, les malades les plus faibles étant vite dirigés vers les chambres à gaz, il apprend que les Tziganes, contrairement aux autres déportés, jouissent d un statut tacite. En quelque sorte, une immunité qui les préserve d une mort directe (gaz, injection intracardiaque, balle, pendaison). Cela explique que les détenus tziganes gardent l espoir et qu au milieu de ce désastre, ils continuent à chanter, à faire de la musique. Même les malades, rapporte Iancu Vexler, «étaient calmes, patients, confiants»! Bien sûr, ils peuvent mourir de mort naturelle. Et ce n est pas difficile puisqu ils manquent de nourriture, de soins et que l entassement favorise la propagation des maladies. En 1943, le typhus exanthématique fait ainsi plusieurs milliers de morts dans le camp tzigane de Birkenau. * - Dans le camp de concentration, la Sauna, c est le bâtiment où les déportés arrivent et sont dépouillés de leurs vêtements. 27

Les témoignages de Iancu Vexler, médecin des Tziganes à Auschwitz Sous les ordres de Mengele Mais avec cette nouvelle affectation, Iancu Vexler va vite se trouver confronté au pire cauchemar pour un médecin : il travaille sous les ordres du docteur Josef Mengele, médecin chef d Auschwitz-Birkenau. Cet homme apparemment poli et élégant lui apparaît tout d abord avec «un visage ouvert aux traits réguliers». Il raconte que «le docteur Mengele venait presque tous les jours au camp tzigane et chaque fois les enfants couraient au-devant de lui avec des cris de joie! Oncle Mengele! Oncle Mengele! Il nous questionnait avec beaucoup de simplicité, le garde-à-vous devant lui n était pas rigide. Après l inspection, il se rendait à la Sauna où il examinait les types de Tziganes intéressants.» Mais ce même personnage «poli et élégant» se sert des détenus comme de cobayes pour mener ses expériences, faisant subir aux vivants d épouvantables souffrances avant de les achever! On en trouve maintes traces dans son récit, tel ce passage : «[ ] Mengele m appelle : As-tu vu la famille Menchau? L hétérochromie? Oui, Monsieur le Lagerarzt. Josef Mengele, «l ange de la mort» Josef Mengele Militant nazi de la première heure, membre de la Waffen-SS dès 1940 puis médecin militaire sur le front de l Est au début de la guerre, Josef Mengele, blessé, est affecté à partir de mai 1943 à Auschwitz avec la fonction de médecinchef. Chargé notamment de sélectionner parmi les arrivants ceux qui doivent être immédiatement dirigés vers la chambre à gaz pour être exterminés et ceux qui peuvent travailler et seront très provisoirement épargnés, il prend un plaisir sadique à effectuer sa tâche et invente en permanence de nouveaux raffinements dans la sélection, n hésitant pas à abattre lui-même sur-le-champ toute personne qui fait montre de la moindre résistance. Mais ce sont évidemment ses expériences «scientifiques» sur les vivants, hommes, les femmes et les enfants d Auschwitz, qui vont lui valoir son surnom d «ange de la mort». Mengele utilise en effet les détenus comme des cobayes, dans des conditions totalement inhumaines. Il travaille, entre autres, sur une maladie héréditaire (noma) dont il pense qu elle est particulièrement fréquente chez les Tziganes, mais aussi sur les spécificités des jumeaux, sur les bossus, les nains, les transsexuels. Les détenus que ce médecin dévoyé préserve de l extermination pour ses recherches ne représentent guère plus que des souris de laboratoire auxquelles il injecte toutes sortes de produits chimiques pour voir l effet, n hésitant pas à renouveler ses essais. Bien entendu, ces expériences génèrent des souffrances terribles. Une fois qu il juge ses «cobayes» hors service, il les envoie à la chambre à gaz. Après la guerre, Mengele, arrêté par les Américains sous une fausse identité puis relâché (car il n a pas été identifié), vit pendant quelques années dans la propriété de ses parents, en Allemagne, avant de s enfuir en Argentine (où il exerce la médecine sous son vrai nom!). En 1959, pour échapper à ceux qui recherchent les anciens nazis, il va s installer au Paraguay, puis, en 1962, part pour le Brésil où il travaille dans un hôpital sous une fausse identité. Il y est vraisemblablement mort en 1979. 28

Du bonheur paisible au pire cauchemar Ni haine ni oubli En 1959, le Dr Vexler et sa nouvelle épouse, Catherine, viennent s installer dans cette demeure, au 32 rue de Chamigny, à La Ferté-sous- Jouarre. Dans un second temps, la famille déménage pour une maison plus confortable, au 20 de la rue de Chamigny. De son côté, il lui faudra attendre plus de seize ans pour sortir de sa situation d apatride et devenir français! En effet, lors de son retour de déportation, Iancu Vexler, comme tous les ressortissants roumains, est prié par le gouvernement de son pays natal de rentrer. Son refus lui vaut alors de perdre sa citoyenneté et comme la France ne semble pas prête à lui accorder la nationalité française en dépit de son engagement volontaire en 1940 il devient apatride. Là encore, ce n est qu après des années de tracasseries administratives que, le 31 août 1962, il sera enfin naturalisé français. En 1963, reconnu déporté politique, il va même commencer à toucher une petite pension. À cette époque, le Dr Vexler n exerce plus à Saint-Cyr-sur-Morin : en 1959, il est allé s installer avec toute sa famille à La Ferté-sous-Jouarre, rue de Chamigny, où il va poursuivre son activité de médecin. Il prend sa retraite en 1972, contraint par de sérieux problèmes de vue qui ne lui permettent plus de conduire. Ce sont là les séquelles de douze coups de cravache reçus à Auschwitz pour avoir osé ramasser une pomme qu un soldat nazi avait jetée à terre! Pourtant cela mérite d être précisé, cet homme blessé dans sa chair et atteint au plus profond de son cœur par la mort de Fajga et de ses deux aînées, Claude-Renée et Marie- Anne Florica, est parvenu à vivre sans haine, comme en a témoigné sa seconde épouse, Aimée, dans une interview accordée à «Gavroche» en 1994 (*). Alors qu on lui demande si son mari a conservé la haine des Allemands, elle s exclame : «Certainement pas! Pardonner, oui, oublier, jamais, disait-il...» Et d en apporter la preuve : «Nous eûmes deux enfants : notre fils François Ruben se maria avec une Allemande et notre fille, Catherine, avec un Hollandais. Et mon mari trouva cela très bien.» Iancu Vexler meurt le 12 juin 1990, à 83 ans, en emportant avec lui une grande partie de ses souvenirs les plus douloureux. * - Interview publiée à la suite du troisième volet du témoignage de Iancu Vexler. 34

Du bonheur paisible au pire cauchemar Le docteur Vexler avec ses deux filles Hélène-Sarah et Jeanne-Marie, vers 1950. 35

Le dernier convoi pour les petites Vexler Hélène Sarah et Jeanne-Marie sauvées Maison de M. et Mme Clément à La Croix Verte de Bassevelle avec, au second plan, l atelier de bourrelier. Maison louée par la famille Elbaum à M. et Mme Garnier, à Bussières À deux pas de la maison des Clément se trouvait la ferme des Hiénard. Le 21 octobre 1942, lors de l arrestation de leurs parents, seules Hélène-Sarah, deux ans et demi, et Jeanne-Marie, un an, sont présentes à Saint-Cyr L oncle Sam est là aussi qui, on ne sait pourquoi, ne figure pas sur la liste des personnes à embarquer. Étant dans l impossibilité de s occuper seul des fillettes, il décide de les confier à M. et Mme Clement, en attendant que les Elbaum, leur famille maternelle, s organisent pour les prendre en charge. Lucien Clément est bourrelier ; lui et sa femme habitent à La Croix Verte, un hameau de la commune de Bassevelle. Ils connaissent bien les Vexler : les deux familles ont sympathisé et se fréquentent. Hélène-Sarah et Jeanne-Marie vont ainsi rester chez les Clément pendant quelques temps, cachées par crainte d une dénonciation. Puis, début 1943, les deux petites filles peuvent rejoindre leur grand-mère maternelle et leurs deux tantes, Lonia et Sophie qui, fuyant leur domicile parisien de la rue des Rosiers, se sont réfugiées à Bussières, dans une maison louée aux Garnier. C est donc là qu au sein de la famille Elbaum, les deux petites filles passeront les dernières années de l Occupation. Certes, les «réfugiés» se feront très discrets, ne sortant quasiment jamais, sinon quelques fois, le soir, pendant un court moment, pour prendre un peu l air (*). Reste que sans la complicité de la population locale et du maire, Baptiste Hiénard, sans leur silence exemplaire et leur soutien discret, ni Hélène-Sarah ni Jeanne-Marie ni les autres membres de la famille Elbaum n auraient eu la moindre chance d échapper à une arrestation....grâce au silence des habitants de Bassevelle et Bussières Pendant ces deux années, la famille Elbaum va en effet vivre au premier étage de la maison Garnier (rue de La Ferté-sous-Jouarre), le rez-de-chaussée étant, lui, occupé par la famille Huvier Et ces derniers, bien sûr, n ignorent pas que leurs voisins du dessus sont juifs. Mais loin de songer à les dénoncer, ils vont au contraire tout faire pour les aider, notamment en leur fournissant de quoi se nourrir. Car lui est ouvrier maçon, mais la famille possède un jardin et peut ainsi leur donner des légumes et des fruits. Le fils, Jean, ouvrier boulanger * - Selon le témoignange de Jeannette Demars, née Hiénard. 38

Le dernier convoi pour les petites Vexler chez Mme Herbette, à Bussières, se charge pour sa part de leur apporter du pain. Les Huvier ne sont d ailleurs pas les seuls à leur apporter des denrées et du soutien : les Laubé (lui est maréchal-ferrant) font de même, tout comme les Garnier et d autres encore. Sans oublier la famille Hiénard, bien sûr! Non seulement Baptiste Hiénard, cultivateur leur fournit du lait, mais, en tant que maire de Bussières (de 1936 à 1946), il prend un vrai risque en refusant de signaler aux autorités du gouvernement de Vichy la présence d étrangers (juifs de surcroît) sur le territoire de sa commune (**)! Ce comportement exemplaire des habitants de Bussières a permis aux membres de la famille Elbaum d échapper à la mort. ** - De retour d Auschwitz, le Dr Vexler, reconnaissant, soignera d ailleurs la plupart des habitants de Bussièress sans jamais les faire payer. Cette photo a sans doute été prise au début de l été 1943. On y voit, de gauche à droite et de haut en bas, les adultes : Catherine Libowicz, Sophie Mendelbaum (soeur de Faïga) et sa mère Beila Elbaum, Huguette, fille de Lucien et de Berthe Clément, Mme Clément (qui tient dans ses bras sa fille Janine), Lucien Clément et l'oncle Sam. Au premier rang, celui des enfants, figurent : Yvonne Libowicz, Jeanne-Marie et Hélène-Sarah Vexler, Monique Clément et Daniel, le fils de Sophie. 39

Le dernier convoi pour les petites Vexler Claude-Renée et Marie-Anne Florica dans les mailles du filet Ci-dessus, Claude-Renée et Marie-Anne Florica, en bas. Les deux aînées, Claude-Renée et Marie-Anne Florica, n ont pas eu cette chance. Demeurées jusqu en août 1943 chez leur nourrice à Mauroy, un hameau de Doue, à quelques kilomètres de Saint-Cyr, elles ont été prises dans l étau qui n a cessé de se resserrer autour des Juifs de France. L enchaînement des événements les concernant reste flou. Toutefois, on dispose du récit de Mme Pierronnet (*) qui, en tant que membre du Comité de Seineet-Marne de l Association nationale des anciens combattants de la Résistance, a essayé de retracer le parcours des deux fillettes depuis l arrestation de leurs parents jusqu à leur déportation le 31 juillet 1944, mais aussi de quelques souvenirs des confidences de la grand-mère Elbaum à Hélène-Sarah, petite fille * - Dans la revue Gavroche de novembre-décembre 1994. 40

Le dernier convoi pour les petites Vexler Au centre 56 de Louveciennes, Denise Holstein, à peine sortie de l adolescence, faisait office de «petite mère» auprès de neuf jeunes enfants, dont les deux petites Vexler. 45

Le dernier convoi pour les petites Vexler «Mortes pour la France» La raison de ces rafles tardives paraît particulièrement obscène : à partir de juillet 1944, les «arrivages» de juifs de province se faisant plus rares, les SS se rabattent sur les Centres d accueil d enfants de l U.G.I.F. pour compléter leurs convois! Claude-Renée et Marie-Anne Florica Vexler, déportées vers Auschwitz le 31 juillet, vont faire partie de l un des tout derniers convois organisés par le capitaine SS Brunner, le convoi 77. «Il y avait soixante enfants par wagon à bestiaux cadenassé. Un seul pot d eau potable par wagon et deux ou trois adultes pour subvenir aux besoins des petits de un à quatre ans,» rapporte Mme Pierronnet. Le convoi mettra six jours pour atteindre Metz. Combien pour Auschwitz? On ne le sait pas, pas plus que le nombre d enfants arrivés vivants Ce dont on est certain, c est que Claude-Renée et Marie-Anne Florica ont été conduites à la chambre à gaz le 2 août 1944. Denise Holstein, leur «petite mère» de Louveciennes elle aussi fait partie du convoi vers Auschwitz en fera le récit après la guerre : «Elles ont été emmenées à la chambre à gaz. J y ai échappé, les Allemands m ayant chargé de travailler au centre de tri des vêtements. Elles pleuraient. La petite demandait que soit relacé son lacet de chaussure. Un Allemand lui cria : Là où tu vas, tu n en auras pas besoin!» Claude-Renée avait sept ans et huit mois, Marie-Anne Florica, cinq ans et deux mois. Toutes deux ont été déclarées «mortes pour la France» en 1980. Leurs noms figurent aujourd hui sur la plaque du monument aux morts de Saint-Cyr-sur-Morin. 48

Un médecin de campagne très estimé Ceux qui ont connu ou approché le docteur Vexler sont unanimes : tous citent ses remarquables qualités professionnelles et humaines, sa générosité et sa bonté. Le médecin, disent-ils, ne faisait pas payer les plus pauvres, certains patients étant même pris en charge et hébergés chez lui. Cinquante ans plus tard, ils se souviennent «Le Dr Vexler connaissait bien Pierre Mac Orlan qui lui répétait qu il devait se méfier. Alors, pourquoi est-il resté, pourquoi n a-t-il pas essayé de fuir? Nous n avons pas compris Il ne répondait pas non plus aux propositions qui lui étaient faites de le cacher. Il n a pas bougé! À son retour de déportation, Mac Orlan l a interrogé, mais il n a rien voulu dire, sinon cette petite phrase sybilline : «Les livres parleront...» Ma sœur, qui avait dû lui poser les mêmes questions et reçu la même réponse, m avait d ailleurs conseillé de ne surtout pas l interroger sur ce passé, de faire comme si de rien n était Je dois dire qu il n était plus le même. Toujours gentil avec les malades, mais moins ouvert. (Renée Evrat). Chez Pierre Mac Orlan, Iancu Vexler et Maurice de Vlaminck. À gauche, la femme du peinte et sa fille. «Nous le faisions souvent venir pour ma mère qui était de santé fragile et dépressive : il était très patient et n hésitait pas à passer une heure avec elle pour la réconforter. ( ) Nous lui avons conservé notre clientèle jusqu en 1942, date de son arrestation et de sa déportation. Son dévouement et l idée qu il se faisait de son devoir envers ses patients furent la cause de sa déportation et de celle de sa famille : il a en effet tenu à assister Mme D. jusqu à son accouchement, lequel présentait des difficultés. Pendant sa captivité, de jeunes médecins s étaient installés. Néanmoins, dès son retour en 1945, il retrouva sa clientèle» (Roger Depiquigny) «Le Dr Vexler fut mon médecin de 1957 à 1965. C était un homme très gentil, affable, un grand béret noir vissé sur le crâne. Il venait soigner les enfants de la DDASS que ma voisine gardait à Saint-Germain. Il ne parlait jamais de son parcours horrible que j ai découvert bien plus tard.» (Lucette Milet) «Le Dr Vexler fut notre médecin de famille. Un homme droit, toujours prêt à aider les gens, physiquement et moralement. En 1946, quand il a repris son activité de médecin après le terrible drame qui a affecté sa famille, il était encore plus près de ses patients, parfois le regard perdu dans ses pensées, mais toujours le même, courageux, très professionnel.» (Fernand Helmbacher) 52

TERROIRS Ils ont essayé de transformer un peuple en fumée et en cendres La Shoah n est pas un génocide comme les autres. Pour trois raisons fondamentales. D abord, parce qu elle reposait sur l antisémitisme, un phénomène très ancien dont elle était l aboutissement. Ensuite, parce qu elle a eu lieu dans un des pays les plus civilisés de la planète, mais livré au totalitarisme. Enfin, et c est le point le plus singulier, parce que la mort a été industrialisée. Au lieu de bénéficier à l humanité, la raison a servi à sa destruction ; la rationalité s est appliquée à l extermination. Les nazis ont tout fait pour camoufler leur crime. Ils ont essayé de transformer un peuple en fumée et en cendres pour effacer toutes traces. Et malgré le désir de dire au monde ce que nous avions vécu, ce que nous avions vu, nous qui avions survécu à l horreur des camps, nous sommes souvent restés silencieux : ce que nous avions à raconter était tellement incroyable, tellement inaudible! Si, aujourd hui, je ressens un immense besoin de témoigner, c est que je désire transmetttre un message aux jeunes générations : Vous devez être conscients du fait que ce qui a eu lieu peut recommencer. Il y a encore des massacres ailleurs dans le monde, des massacres de masse. Ce n est pas fini. La Shoah n a pas vacciné le monde. Vous devez être conscients du fait que la démocratie est précieuse mais fragile. Ne vous endormez pas! Ne laissez jamais laisser aux autres le soin de s occuper de votre avenir! Impliquez-vous dans la vie de la cité, soyez des citoyens attentifs! Les Vexler Une famille juive déchirée par la guerre L ouvrage retrace l histoire tragique d une famille juive prise dans la tourmente de la Seconde Guerre Mondiale, celle de Iancu Vexler, de son épouse Fajga et de leurs quatre fillettes. Apprécié de ses patients, le Dr Vexler, citoyen roumain venu se former en France, s était installé en 1936 comme médecin à Saint-Cyrsur-Morin, petit village de Seine-et-Marne. Victimes du nazisme, les époux Vexler sont arrêtés en octobre 1942 et déportés à Auschwitz. Si Fajga est gazée dès son arrivée, Iancu, lui, est sélectionné pour travailler dans un sonderkommando. Grâce à la complicité de ses confrères médecins polonais et roumains mais aussi à ses propres compétences, médicales et linguistiques (il parle six langues), il échappe plusieurs fois à la mort. Et finit propulsé médecin dans le camp des Tziganes sous les ordres du tristement célèbre Dr Josef Mengele! C est un homme épuisé et totalement brisé que les troupes russes libèrent en mai 1945. Un veuf qui, de retour en France, apprend la mort de ses deux filles aînées, déportées en août 1944 dans l un des derniers convois vers Auschwitz. Resté très discret sur ces années de malheur absolu, Iancu Vexler a cependant laissé quelques témoignages pudiques, repris partiellement dans ce document. Henri Borlant* * Henri Borlant, 84 ans, seul survivant des six mille enfants juifs de France de moins de seize ans déportés à Auschwitz en 1942, a publié en 2011 un court et bouleversant récit : Merci d avoir survécu (Seuil). Charles Slotnick, neveu de Iancu et Fajga Vexler, rencontré à Auschwitz-Birkenau, était son ami. 12,00 é ditions TERROIRS L es P etit s L ivres Les Vexler - Une famille juive déchirée par la guerre de é ditions TERROIRS L es P etit s L ivres de TERROIRS Les Vexler Une famille juive déchirée par la guerre é ditions TERROIRS

TERROIRS Les Vexler Une famille juive déchirée par la guerre L ouvrage retrace l histoire tragique d une famille juive prise dans la tourmente de la Seconde Guerre Mondiale, celle de Iancu Vexler, de son épouse Fajga et de leurs quatre fillettes. Apprécié de ses patients, le Dr Vexler, citoyen roumain venu se former en France, s était installé en 1936 comme médecin à Saint-Cyrsur-Morin, petit village de Seine-et-Marne. Victimes du nazisme, les époux Vexler sont arrêtés en octobre 1942 et déportés à Auschwitz. Si Fajga est gazée dès son arrivée, Iancu, lui, est sélectionné pour travailler dans un sonderkommando. Grâce à la complicité de ses confrères médecins polonais et roumains mais aussi à ses propres compétences, médicales et linguistiques (il parle six langues), il échappe plusieurs fois à la mort. Et finit propulsé médecin dans le camp des Tziganes sous les ordres du tristement célèbre Dr Josef Mengele! C est un homme épuisé et totalement brisé que les troupes russes libèrent en mai 1945. Un veuf qui, de retour en France, apprend la mort de ses deux filles aînées, déportées en août 1944 dans l un des derniers convois vers Auschwitz. Resté très discret sur ces années de malheur absolu, Iancu Vexler a cependant laissé quelques témoignages pudiques, repris partiellement dans ce document. 12,00 é ditions TERROIRS L es P etit s L ivres Les Vexler - Une famille juive déchirée par la guerre Ut nim vel dolorero odipsum dolor siscilis augiat delit. landigniam enis acilisi. Rate faccum vel ut augait ilisit vel utpatum eugiamet at amcor acipsus cilisim velenit luptat. Alis essectem quam, conullu ptatissecte doleniat, sequism odipsustrud doloborem vulla feu facilit nonsectem irit acilla ad dit aliquat nullumm odolor suscidunt iriusting euguero et nosto odit lorem dolenim zzrit ulla aut iustrud et volore et praessequisi tem quisi. Guercil lametum velesectet nulput aliqui bla facipsu scidui eugiam dolum veliquam dolore cor am, quis at in velissit ut adignim doloboreet, qui blaorem zzrilis nonsequat irillute faccums andrem enisim ver alit accum dui euis augiat. Rostisci tat lorer aciniscipsum nullam voloborem dit in utpat ut prat. Ut verciduis ate estion hent lobor sectetummy niat, sit vullut aut dolore dolor augue volorer iliquat, coreet lan er sustie mod tem ectem quat luptat ad magniam, vel euissequis aliquatisi tin henibh ectem iureet at alit alis nis adit aci bla con utat. Enit verostrud euiscip ex et vel ilit irillut nullandrem dolobore faccum vulluptat adit iril iusto odolobor autat. Ibh ex erit in velisl ullam alit eu faciduis aliqui blandio dolute diam dignim ea facipissi tie vulput wis accum do odigna. Per at ipis eumsandrem quat. Ibh euisi blaor susto odit, quat lorper iustrud ea feum ipit, vel estrud eugiatue dolore core diamconse faci tat. Doluptat. Aliquat. Duipsum ilis dolore dolor illan etum dolum nullandiam, consequis alit ad magna feum nullan vel iurer ali. de é ditions TERROIRS L es P etit s L ivres de TERROIRS Les Vexler Une famille juive déchirée par la guerre é ditions TERROIRS