Les Enseignements de Pessah d après les cours du Rav Heymann NISSAN 5775
C est avec un élan particulier que nous mettons à la disposition du public ces enseignements de Pessah d après les cours du Rav Heymann. Nous avons pris la liberté d essayer de reproduire de la manière la plus fidèle, ses enseignements et sa pensée. N ayant pas la prétention de véritablement cerner la profondeur et la perfection de son enseignement, cette publication contribuera néanmoins à en percevoir les contours. Précisons, que plusieurs lectures seront indispensable au lecteur afin d accéder à cette étude, car c est bien d une étude qu il s agit et non d une lecture. Nous espérons pouvoir prochainement partager avec vous d autres de ses enseignements. En vous souhaitant une excellente fête de Pessah, Bonne étude. - 1 -
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A l occasion de chaque Yom Tov, la spécificité du temps / est évoquée, comme à Pessah où le temps de la זמן délivrance / זמן חירותינו du peuple juif est justement rappelé. Visiblement ce temps de la fête, incarne à lui seul, toute la portée du moment. Afin de comprendre le sens et l importance de ce temps de la délivrance, observons ce qui écrit dans le verset. ויהי בעצם היום הזה הוציא ה' את בני ישראל מארץ מצריים Et ce fut en ce jour même que D. fit sortir les enfants d Israël de la terre d Egypte Ce verset relate la sortie du peuple juif, suite à la dernière plaie qui s est abattue sur les Egyptiens. Cette sortie apparait comme étant «le» moment de la délivrance du peuple juif. Pourtant au regard de ce qui est dit plus tard dans le verset de Beshalah, l impression est très différente, il est écrit : - et ils s installeront devant Pi hahirot ויחנו לפני פי החירות אין חירות אלא מקום חירות enseigne, Sur place, la Mehilta - ן Hahirot n est autre que l endroit de leur Heirout, de leur délivrance. - 3 -
Ce qui signifie bien que la délivrance du peuple n est intervenue que plus tard, à Hirot, trois jours après leur sortie d Egypte. La question est donc évidente, comment Hirot pourrait-il être l endroit de leur délivrance, le peuple n avait il pas déjà été délivré trois jours plus tôt? Le Sfat Emet répond à cela en expliquant qu en réalité, il y a bien eu deux délivrances, une première d ordre divin à la sortie d Egypte et une seconde d ordre humain à Hirot. Cette explication, est difficile à comprendre, comment être deux fois délivrés et à quoi cela pourrait-il correspondre? De façon plus particulière, il conviendrait de nous pencher sur le sens de la Matsa qui tient une place tout à fait singulière à Pessah. Elle apparait dès le premier paragraphe de la Hagada, qui commence d ailleurs par cette phrase : הא לחמאעניאדי אכלו אבהתנא בארעא דמצרים Voici le pain de misère qu ont mangé nos ancêtres en terre d Egypte - 4 -
Cette Matsa surnommée ici pain de misère, qui symbolise de fait l esclavage du peuple juif en Egypte, est considérée plus loin dans la Hagada de manière opposée. Il est dit : מצה זו על שום שלא הספיק בצקם להחמיץ... Cette Matsa, parce que leur pâte n avait pas eu le temps de lever La Matsa présentée comme symbole de délivrance et de liberté, incarne pourtant tout l inverse de la misère? Comment concilier ce double sens, à priori absolument contradictoire? Le Maharal de Prague livre au sujet de la Matsa un enseignement majeur. S appuyant sur le traité de Shabbat concernant les différentes peaux des animaux où celles qui ne sont pas travaillées y sont dénommées «Matsa». Il s agirait ainsi d un terme générique définissant toute chose qui, en l état brut, n est lié à rien. Ainsi cette Matsa, à l état brut, composée uniquement de farine et d eau, sans aucun autre ajout, représente ce qui ne s apparente à rien. Elle incarne donc l autonomie de la liberté, comparable à la pauvreté, qui détache l homme de tout lien matériel... - 5 -
La difficulté des propos du Maharal est évidente, comment cette liberté qui n est autre que l indépendance et l autonomie, pourrait être représentée au travers de la position/condition du pauvre? La Guemara nous enseigne עני חשוב - mort d ailleurs, le pauvre est considéré comme puisque tout comme le mort démuni de tout, il ne,כמת peut se suffire à lui-même et dépend finalement des autres? La compréhension de cette notion de liberté est essentielle car elle relève du rapport objectif, de l être humain au monde qui l entoure. Ce rapport qui se façonne et s organise par le biais d un certain nombre d acquis, nous impose de revenir sur plusieurs notions fondamentales et déterminantes. Pour commencer, analysons le verset du troisième jour de ו יּ אמ ר א ה ים, תּ ד שׁ א ה אָר ץ דּ שׁ א ע שׂ ב : dit la création, il est מ ז ר יע ז ר ע, ע ץ פּ ר י ע שׂ ה פּ ר י ל מ ינו Et D. dit ; «que la terre produise des végétaux, des herbes renfermant une semence; des arbres fruitiers qui produisent un fruit.» A ce sujet le Midrash rapporte : D. avait ordonné que le goût de l arbre soit le même que celui du fruit, qu il soit un «arbre-fruit» comme spécifié par le terme ע ץ פּ ר י arbre-fruit. La terre a désobéi, en - 6 -
créant des arbres produisant un fruit et non des arbres identiques au fruit. C est pourquoi, lorsque Adam fut puni pour sa faute, la terre aussi fut punie pour la sienne. Visiblement la dissemblance entre l arbre et le fruit est tellement grave, que la terre s y trouve maudite au même titre que Adam par sa faute originelle. Cet enseignement du Midrash exige un éclaircissement. En fait, le Midrash nous dévoile ici la teneur de toute action dans le monde. L arbre fruitier sans le goût du fruit est le symbole de l indépendance au même titre que la faute de Adam, c était s approprier une indépendance visà-vis de D. L arbre s attribue une position indépendante, il refuse de se considérer comme un fruit, il se positionne au-delà. Il se considère comme un acteur à part entière, libre d agir et de réagir. Il se veut être l arbre qui régit le fruit. Si l arbre et le fruit avaient été analogues, l intervention Divine aurait alors été clairement dévoilée, de telle sorte que toute action sur terre aurait donc révélé le seul et unique créateur Ainsi, l illusion d agir en indépendance mit en place le péché sur terre, car, en se croyant autonome, l homme s éloigne et faute. La terre et l homme seront donc punis, à - 7 -
la mesure de leurs fautes. Ils seront réellement maintenus dans cette illusion d indépendance qu ils voulaient. Et la portée divine de toute action demeurera cachée. L homme et la terre seront dès lors dans un système apparemment indépendant, dans lequel, ils semblent eux même délimiter et contrôler toutes leurs actions. Désormais, pseudo-indépendants de leurs propres actes, ils apparaîtront comme acteurs et la portée divine de toute action en demeurera cachée dans ce monde. Ainsi se limitera toute la portée des actions dans ce monde -עולם העשייה l action, désigné comme étant le monde de Olam haasia en Hébreu, dépourvu de réelles capacités d agir. En réalité, la seule période où se déroulera et se développera authentiquement l action, sera dans le monde futur, car dénué de toute intervention de l homme, il laissera apparaitre l action portée par la présence Divine. En conséquence c est ce monde futur qui fera paradoxalement aboutir toute les actions entreprises et mises en place dans ce monde ci. Ainsi la Tehyat תחיית המתים- hametim qui ne saurait se limiter à une traduction littérale, de "résurrection des morts", sera en fait une forme de Tehyat hametim de l événement, car c est bien d une résurrection des actes de la vie qu il s agira. - 8 -
Pour autant, la valeur accordée au Olam hazé / ce monde ci, demeure capitale, le rapport de l homme à ses agissements est décisif, puisque arrivera l ère de l authentique dans le monde futur, où il sera tenu responsable de toute l ampleur de son action. Ainsi comprenons nous que le monde futur soit nommé le monde du netsah / l infini puisque à l image de D. qui est infini dans son dévoilement, la portée effective de sa présence transformera toutes les actions ponctuelles du Olam hazé en actions éternelles dans le Olam haba. Dans cette continuité une notion supplémentaire doit être élaborée: le temps Le temps qui se traduit en Hébreu par /זמן zman, s apparente au terme de זימון / zimoun, et trouve sa racine dans le mot /לזמן lezamen qui signifie préparer. La constitution même du mot indique et met en exergue le rôle décisif du temps dans l événement. Ce temps qui procure à l homme sa seule et unique capacité d action, en le reliant à l infini créateur. Le temps prépare et initie l action et la fait aboutir en la reliant à ce temps de l infini où la présence Divine se trouve ultimement dévoilée à l infini. - 9 -
D où les initiales du mot ז מ ן / ZMAN qui sont : Zman- le temps Makom- l espace Nefesh- l énergie Le Nefesh est le terme systématiquement utilisé dans la Thora pour représenter l activité de l homme. Ces initiales réunies évoquent le rôle du temps, en le définissant comme l espace d action de ce qui a une énergie propre, c'est-à-dire le nefesh, l homme. Ce lieu des réalisations de l action / assia, qui est le temps, n est donc plus une simple unité de mesure, mais un espace de liens et de connections. La compréhension de ces éléments, nous permet d accéder, à la notion du Shabbat qui met davantage en lumière la dimension du temps. Il est écrit dans le verset : השביעי שבת וינפש -וביום Et le septième jour Shabbat vaynafash s arrêta et se reposa. Quel est le sens du terme vaynafash-repos qui trouve sa racine dans le mot nefesh? - 10 -
Afin d y répondre il convient de s attarder sur le chiffre sept traduit -שביעי- par shevii qui vient du mot ש ב ע - savéa, rassasié, correspondant à l image d une personne pleine une fois rassasiée A cet égard le concept de la נקודה אמצעית / le point central s impose : Il consiste à rajouter un 7ème point central à l espace du monde, qui d ordinaire se délimite par les 4 points cardinaux et les 2 autres points que sont le haut et le bas. Ce 7ème point est central en ce sens qu il contient en lui tous les autres 6 points, qui en réalité, ne sont que l extension d un point de repère qui est au centre, il est donc lui aussi Shevii- savéa, car il en a toute la contenance. Comprendre ce processus est fondamental car il permet d accéder à la juste dimension du Shabat en particulier et à toute l action de l homme en général. Il permet d attribuer à ce septième jour, le Shabat, la contenance de toute la semaine en le considérant comme son point central. - 11 -
Au travers de ce jour, les actions des six autres jours, existent pour ainsi dire, correspondant ainsi à ce qui est מעין עולם - futur écrit : Shabat est semblable au monde.הבא En effet Shabat, établit ce lien avec le monde futur, il permet à l homme d agir, constituant ainsi le moyen de se raccrocher à cet infini. L aboutissement de toute action de la semaine est lié et dépendant du shabbat qui ouvre l accès à un système de non-action donc sans causalité. Le terme de vaynafash y trouve donc tout son sens, puisque c est en cela que se trouve le repos du Shabat, en se reliant dans le temps de l infini, par l aboutissement de l énergie du Nefesh et non par l action, parvenir à cet לא תעשו aboutissement est toute la consistance de l interdit vous כל ne ferez pas de travaux le jour מלאכה ביום השבת du Shabat. Tel est le sens à donner aux mots «Souviens toi du jour du Shabat, pour le sanctifier» : «Souviens toi du jour du Shabat durant la semaine, pour faire aboutir tes actions de la semaine». Au vu de ce que nous avons développé sur la notion de liberté, les propos du Maharal sont saisissants : l aboutissement de l homme étant entièrement dépendant de son lien à D., sa condition correspond pleinement à - 12 -
celle du pauvre qui de par son manque de moyens est au demeurant totalement dépendant. La seule et unique autonomie de l homme, consiste justement à se relier à l Infini Créateur, par cela il se libère puisqu il peut désormais agir, dés lors il devient indépendant, il est donc libre! La Matsa représente donc exactement ce système dans lequel se trouve l homme : c est parce qu elle était le pain de l esclavage symbole de l entière dépendance, qu elle peut désormais symboliser pleinement cette liberté. Hirot par le passé était un lieu d idolâtrie (cité dans rashi), symbolisait de fait la non-dépendance à D. En atteignant cet endroit le peuple accéda enfin à cette conscience humaine de se savoir inefficace, insuffisant. Le peuple d Israël transforme donc ce même endroit en symbole de la dépendance à D., Hahirot sera donc à tout jamais, dénommé Heirout!, Liberté Dés lors, deux délivrances étaient bien nécessaires, la première en sortant d Egypte était uniquement d ordre Divin. Elle ne pouvait suffire à la condition individuelle du peuple. Une seconde délivrance d ordre humain, c'est-à-dire la délivrance de leurs propres consciences, devait impérativement intervenir, tout comme la liberté de l être - 13 -
humain qui s acquiert au quotidien en se liant et se raccordant à D. Revenons à présent au temps de la délivrance de Pessah, qui aura une autre consonance, à travers l image d une source lumineuse couverte par une sphère, qui tournante sur elle-même, ne contient qu une seule ouverture. A chaque mouvement de la sphère, elle fera apparaitre différemment cette lumière tout en trouvant son origine à la même source. Cette image particulièrement saisissante, définit le temps de la vie qui varie continuellement, n étant en fait qu une apparition sous différents aspects de ce rapport à D. En substance, ce lien est unique et identique mais se présente sous différents aspects puisqu il survient à différents moments. Ce temps de liberté n est autre que l émergence de la «liberté de D». qui, si l homme s y raccroche, pourra à son tour s en imprégner et se considérer comme libre. Par conséquence, la première délivrance à la sortie d Egypte était les prémices de cette délivrance personnelle à Heirout. - 14 -
Cette liberté personnelle ne pouvait survenir qu à la condition préalable d avoir eu un temps de liberté, émanant d une source Divine, afin de s en imprégner. Le Sfat Emet par son explication nous dévoile donc cet incroyable déroulement de la délivrance du peuple juif - 15 -