Fours de verriers antiques des Subsistances, Lyon

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Fours de verriers antiques des Subsistances, Lyon Christine Becker *, Michèle Monin * 1. Contexte archéologique (fig. 1) Au cours des années 2000 et 2001, deux chantiers d archéologie de sauvetage se sont déroulés sur la rive gauche de la Saône, à quelques centaines de mètres l un de l autre, et ont donné lieu à des découvertes de fours de verriers antiques : - la cour des Subsistances fouillée au mois de mai et de juillet 2000 par le service Archéologique Municipal de Lyon sous la direction de C. Becker ; ce chantier a été désigné sous l appellation Manutention n 3 dans Tout feu 2001, p. 48-49, - la place de La Butte, fouillée à partir de novembre 2000 jusqu en mars 2001 par l AFAN sous la direction de S. Motte (voir Motte, Martin dans ce volume) ; ce chantier a été désigné sous l appellation Manutention n 4 dans Tout feu 2001, p. 49-50. Ces deux sites et plus largement le quai Saint-Vincent, anciennement quai de Serin, avaient déjà été le théâtre de nombreuses découvertes au cours du xix e siècle et durant les années 1960. Ainsi, la place de la Butte a livré dès le xix e siècle des vestiges artisanaux : deux fours de potiers ont été découverts, l un entre 1832 et 1834, l autre en 1840. En 1965, lors de la pose d une conduite d eau de fort diamètre, des rebuts de cuisson de lampes à huile, de parois fines et des moutons de mortiers avaient été recueillis. C est au cours de ces mêmes travaux que des traces d activité de verriers ont été repérées grâce à des éléments de fours et de nombreux fragments de verre très irisés et en très mauvais état de conservation. Ce site est désigné sous l appellation Manutention n 1 dans Tout feu 2001, p. 47-48 (voir aussi Ateliers de verriers 1991, p. 58-59). Enfin des vestiges d activité de bronziers ont également été relevés sur ce site. Fig. 1 Répartition des ateliers de verriers sur la rive gauche de la Saône. 1 : Place de la Butte ; 2 : Les subsistances ; 3 : Montée de la Grande Côte (dessin Ph. Gayte). Le site des Subsistances est occupé, lui aussi, dès l Antiquité. Cette occupation est attestée par de nombreuses découvertes anciennes dont trois amphores complètes, conservées au Musée de la Civilisation Gallo-Romaine de Lyon, et par des découvertes plus récentes. En 1966, l aménagement d une fosse pour l installation d un réservoir de carburant dans la partie Sud de la cour avait été l occasion de faire des observations archéologiques. Les vestiges d un four de potier circulaire ainsi que des couches de rebuts de fabrication de céramique et de verrerie ont été mis en évidence. Ces rebuts comprenaient de nombreux fragments de mortiers et d amphores ainsi que des débris de verre appartenant à la forme Isings 6. Des éclats de verre brut, matière * Service archéologique de la ville de Lyon, 23 rue Radisson, 69005 Lyon. 297

C. Becker, M. Monin première retravaillée dans l atelier, ont également été recueillis. L ensemble de la production de céramique et de verre retrouvé en 1966 peut être daté du milieu du i er siècle apr. J.-C. Le site de La Muette, à quelques centaines de mètres en aval des Subsistances, a également révélé la présence d un important atelier de céramiques qui a fonctionné entre 15 av. et 15 apr. J.-C. et pour certaines productions jusqu à la fin du i er siècle apr. J.-C. (Desbat, Genin, Lasfargues 1997). Ce chantier a été désigné sous l appellation «Manutention n 2» dans Tout feu 2001, p. 49-50 (voir aussi Ateliers de verriers 1991, p. 58-59 et Nenna, Vichy, Picon 1997, p. 81-87). Enfin, à 750 m en aval de la Muette, la fouille de sauvetage de la ZAC Saint-Vincent (Desbat, Genin, Lasfargues 1996) a mis au jour les vestiges d un atelier de potiers. Cet atelier pourrait être l un des premiers installés à Lyon, puisque certains indices chronologiques placent sa période de fonctionnement dès la création de la Colonie. Toutes ces découvertes d ateliers de potiers, de verriers ou de bronziers témoignent d une occupation dense de la rive gauche de la Saône durant tout le i er siècle de notre ère, et de sa vocation artisanale. 2. L atelier de verriers des Subsistances 2.1 Circonstances de la découverte (fig. 2) La découverte des fours de verriers est due à la réalisation d un projet culturel mené par la Ville de Lyon sur le site des Subsistances. Ce bâtiment militaire, construit pendant la deuxième moitié du xix e siècle, devait être restauré Subsistances - Implantation des sondages N Sondages 1997 Sondage 2000 Occupation antique CLOÎTRE Quai Saint-Vincent LA SAÔNE 0 5 25 m Cloître et chapelle Sainte-Marie-des-Chaînes Bâtiments Subsistances Fig. 2 Emplacement des fouilles 2000 dans la cour des Subsistances (dessin M. Monin). 298

Fours de verriers antiques des Subsistances, Lyon afin d offrir aux artistes un lieu de création (peinture, sculpture, théâtre...), d accueil et de diffusion. Ce projet nécessitait la réalisation de nouveaux réseaux (chauffage, électricité). Le Service archéologique de Lyon effectua en 1997 des sondages préventifs à l emplacement des futures tranchées (Monin 1997). Sur treize sondages réalisés, un seul se révéla positif avec la découverte de structures liées à un habitat antique. La réalisation des travaux se déroula en tenant compte des données livrées par les sondages. Cependant, un certain nombre de modifications furent apportées au projet initial des tracés de réseaux et une tranchée effectuée à l emplacement d un bâtiment démoli a éventré le dépotoir d un atelier de potiers. Le Service archéologique, immédiatement alerté, procéda à une fouille de sauvetage urgent pendant le mois de mai 2000 : cette opération lui permit de recueillir le mobilier céramique issu du dépotoir et de mettre au jour les vestiges d une carrière antique. Puis, afin de compléter cette fouille, une deuxième tranchée fut ouverte au sud de la première, au mois de juillet, et c est dans cette tranchée que furent découverts les vestiges d un atelier de verriers. 2.2 La carrière L importante couche dépotoir mise au jour pendant le terrassement de la tranchée venait combler les larges failles laissées par une carrière d exploitation de granit, en activité avant l installation des potiers et des verriers 1. 2.3 Le dépotoir d un atelier de potiers (fig. 3) Ce dépotoir contenait des amphores, de la céramique commune claire et des mortiers. Les contraintes de temps ainsi que l abondance du matériel ont conduit à ne recueillir que les fragments identifiables : rebords, épaules, fonds, anses. Malgré ce choix discriminant, l ensemble du mobilier collecté est très important. Les amphores 2 totalisent près de 800 individus. Les productions lyonnaises représentent 98 % de l ensemble, majoritairement composées d amphores de type 3, les trois-quarts se rattachant à la variante la plus tardive 3B. Le type 2 est bien représenté dans sa variante 2B. Les amphores de type 2A sont extrêmement rares. Le type 4 est également présent dans ce lot en moindre proportion. Ces trois types rassemblent près de 91 % des amphores lyonnaises. Par son abondance, le matériel des Subsistances est venu confirmer la production à Lyon d amphores Haltern 70 similis et d amphores à fond plat Dressel 28 similis. La nouveauté réside dans la mise en évidence d une production, il est vrai très marginale (moins de 1 %), d amphores à lèvre en bourrelet et anses cornues, imitant les amphores orientales de type Crétoise 4. Les importations gauloises (Gauloise 3 et 5), hispaniques (Pascual 1, Dressel 20, et Dressel 7/11), et Fig. 3 Dépotoir d amphores (cl. Service archéologique de Lyon). orientales (Dressel 2/4 de Cos, Rhodes et sa Pérée, et Agora F65-66) sont largement minoritaires. Les céramiques communes à pâte calcaire 3 représentent environ 200 cruches, 40 pots et quelques autres objets. Ce lot est essentiellement composé de cruches à lèvre à bourrelet, de cruches à lèvre moulurée et de cruches à deux anses et ouverture rétrécie (ou cruche à goître, selon l ancienne appellation), que l on retrouve généralement dans les niveaux d occupation de la seconde moitié du i er siècle de notre ère, voire la première moitié du ii e siècle. On compte également quelques pots à provisions (type Haltern 62). La découverte de quelques anses de cruches à lèvre en bourrelet estampillées constitue une nouveauté dans l archéologie lyonnaise. Un ensemble conséquent de mortiers 4, plus de 200 bords, a également été recueilli dans ce contexte d atelier. Plusieurs types de mortiers cohabitent : les mortiers à lèvre pendante, les mortiers à lèvre en bandeau, ou encore deux autres types minoritaires (mortier à lèvre horizontale et à lèvre pendante droite). Du mobilier technique a également été retrouvé dans ce dépotoir. Il s agit d anneaux d argile et de luts, destinés à caler les objets lors de la cuisson. Grâce aux amphores et aux céramiques sigillées, ce dépotoir peut être daté de la deuxième moitié du i er siècle de notre ère, en particulier grâce à la présence de nombreux fragments de Drag. 24/25, de sigillée marbrée et de Ritt. 12. 2.4 Les fours de verriers (fig. 4-5) Afin de trouver la limite de ce dépotoir d amphores, il a été décidé d ouvrir un sondage au sud de la tranchée précédente. Cette tranchée a non seulement permis de repérer 1 Cette carrière est étudiée par J.-C. Bousignac dans le cadre d une thèse de doctorat à l Université Lumière Lyon 2. 2 L étude des amphores a été effectuée par Guillaume Maza, dans le cadre d un contrat d études avec le Service archéologique de Lyon. 3 L étude de la céramique commune claire a été réalisée par Cécile Vallet-Batigne, dans le cadre d un contrat d études avec le Service archéologique de Lyon. 4 L étude de ces mortiers a été confiée à Audrey Saison-Guichon, dans le cadre d un contrat d études avec le Service archéologique de Lyon. 299

C. Becker, M. Monin l extrémité du dépotoir, mais également de découvrir un puissant mur de terrasse et deux fours de verriers. Le mur de terrasse, large de 1 m, a été dégagé dans la partie ouest de cette tranchée. Il vient s ancrer contre le rocher et son parement sud est bien appareillé. De l autre côté du rocher, à l est, un autre mur est-ouest, plus étroit (0,50 m) semble être la limite nord des ateliers de verriers. C est au sud de ce mur que furent mis au jour les deux fours de verriers. Ces fours ont fonctionné à des périodes chronologiques différentes puisque la fouille a montré que le four 1 a été comblé puis détruit pour permettre la construction du four 2. Fig. 4 Vue générale de l atelier de verriers (cl. P. Plattier). 2.4.1 Le four 1 Ce four fait partie d un premier état de l atelier délimité à l Ouest par un mur nord-sud qui venait s appuyer contre le rocher. Il était construit en granite et son parement Est était recouvert d un enduit. La limite Nord n est pas bien assurée, mais pourrait être le mur Est-Ouest, situé dans le prolongement du mur de terrasse et qui vient lui aussi s appuyer contre le rocher. Le four n a pas été dégagé dans sa totalité, l alandier se poursuivant sous la limite sud du son- Fig. 5 Plan de l ensemble des états (dessin M. Monin). 300

Fours de verriers antiques des Subsistances, Lyon Subsistances - Sondages 2000 coupe O - E du four 2 167,50 chambre de recuisson chambre de combustion 167,00 166;50 coupe N - S du four 2 Voûte ouverture latérale chambre de combustion 167,00 166,50 0 0,10 0,50 m Fig. 6 Coupes du four 2. dage. De section circulaire de 0,90 m de diamètre, il était conservé sur 0,50 m de hauteur. Le fond était dallé et ses parois construites en briques. Une aire de travail liée à son utilisation a été dégagée. Elle était très rubéfiée et venait s appuyer contre le mur. Cet état a été détruit, remblayé, puis nivelé afin de permettre la construction d un deuxième four. De nombreuses briques rubéfiées ou vitrifiées, provenant de l élévation du four, ont été découvertes dans cette couche de remblai. 2.4.2 Le four 2 (fig. 6) Ce four appartient à un second état de l atelier qui semble légèrement agrandi vers l Ouest par rapport au premier état. En effet le mur de limite ouest est démoli et remplacé par un mur dont il ne reste que le négatif. Son sol constitué d une fine couche de briques pilées et damées venait recouvrir et donc condamner l état précédent. Le four 2 a été relativement bien conservé et présentait deux structures : une chambre de combustion et une chambre de recuisson. 301

C. Becker, M. Monin La chambre de combustion de plan circulaire, d un diamètre de 0,60 m environ, était conservée sur une hauteur de 0,70 m. Elle était construite en briques liées à la terre et devait très probablement être voûtée, car quelques briques encore en place suggéraient le départ d une voûte. L alimentation en combustible se faisait en avant du four sur le côté est par une ouverture pratiquée à la base et dont il restait encore une pierre posée sur chant. Une épaisse couche de cendres recouvrait les dalles de sol du foyer. Une petite ouverture rectangulaire pratiquée sur la paroi sud devait favoriser le tirage et le rabattage des fumées pendant la combustion. Les briques entourant cette ouverture et les parois intérieures du four à proximité immédiate étaient vitrifiées. La chambre de recuisson était placée sur la partie supérieure ouest de la voûte. Légèrement décalée par rapport à l axe de symétrie de la chambre de combustion, elle s appuyait en partie sur le rocher. Elle se présentait sous la forme d un bac rectangulaire de 0,85 m de long sur 0,35 m de large construit en tuiles plates. Très rougi par la chaleur, ce bac n offrait aucune trace de vitrification ni sur les parois, ni sur le fond. Ce sont la forme, l emplacement et l absence de traces de combustion qui ont conduit à interpréter cette structure comme une chambre de recuisson. Les couches de démolition et d occupation, liées à l activité de cet atelier de verrier, ont livré une importante quantité de tessons de verre. La majorité de ces tessons correspondent à des éclats de lingots de couleur verte ou translucide, accompagnés de quelques fragments d objets. Les tessons de céramique recueillis dans les mêmes contextes sont assez peu abondants et montrent une phase d occupation qui pourrait être contemporaine ou légèrement postérieure à la chronologie du dépotoir de l atelier de potiers précédemment évoqué. L ouverture de la tranchée qui a permis de mettre au jour ces fours de verriers n était pas liée aux travaux d aménagements du site. Par conséquent, ces structures n étant pas menacées, la fouille a été menée de la manière la moins destructrice possible, ce qui n a pas permis d élucider toutes les questions soulevées par ces vestiges. Nous n avons pas procédé au démontage des fours et nous ne savons donc pas de quelle manière ils sont installés sur le site et s ils ont été précédés par d autres installations. Cependant vu l état de conservation remarquable du four 2 et l intérêt de cette découverte, la ville de Lyon décida, en accord avec le Service régional de l archéologie (DRAC- Rhône-Alpes), de faire procéder au moulage de ce four et de mettre en place un système de protection sur les structures avant qu elles ne soient à nouveau enfouies. Bibliographie Ateliers de verriers 1991, Ateliers de verriers de l Antiquité à la période Pré-industrielle, 4e rencontre de l AFAV, (Rouen 1989), Rouen, 1991. Becker (C.), Monin (M.) 2000, " Les fours de verriers des Subsistances, 8bis quai Saint-Vincent, Lyon ", Bulletin de l AFAV, 2000, p. 6-7. Desbat (A.), Genin (M.), Lasfargues (J.) 1996, Les productions des ateliers de potiers antiques à Lyon, 1 ère partie, les ateliers précoces, Gallia 53, 1996, p. 1-249. Desbat (A.), Genin (M.), Lasfargues (J.) 1997, Les productions des ateliers de potiers antiques à Lyon, 2 ème partie, les ateliers des i er et ii e siècles apr. J.-C., Gallia 54, 1997, p. 1-117. Foy (D.), Nenna (M.-D.) 2001, Tout feu tout sable, mille ans de verre antique dans le midi de la France, cat. exp. Marseille, Aix-en-Provence, 2001. Monin (M.) 1997, Subsistances militaires, rapport de sondages archéologiques, 21-27 juillet 1997, rapport déposé au SRA Rhône-Alpes, Lyon, 1997. Nenna (M.-D.), Vichy (M.), Picon (M.), 1997, L atelier de verrier de Lyon du i er siècle après J.-C. et l origine des verres «romains», Revue d archéométrie 21, 1997, p. 81-87. 302