Baccalauréat 2002 Série L Philosophie Corrigé Sans l art, parlerait-on de beauté? Corrigé complet Pour mieux comprendre le sujet Les notions en jeu La beauté, la nature, l art, la culture Les auteurs Sur ce sujet, il n y avait pas d auteur incontournable, mais certaines références étaient facilement mobilisables, parce que sûrement vues en classe : Platon, Kant, Hegel étaient autant d auteurs qu il était judicieux de faire intervenir, à condition de relier leurs idées de façon directe au sujet. Mais il y en avait bien d autres! D autre part, ce sujet permettait bien sûr la mobilisation d une culture littéraire et artistique : artistes, écrivains pouvaient être également cités, certains ayant d ailleurs abordé de façon très explicite cette question (Proust, Wilde ). Les pièges et les difficultés Ce sujet comporte un petit piège, ou tout du moins un sous-entendu à décoder dès le départ pour partir sur de bonnes bases : il semble en effet parler de la beauté artistique, mais en envisageant l absence d art («sans l art») il interroge en fait de façon centrale la question de la beauté naturelle : existe-t-il une beauté naturelle, ou bien la beauté n est-elle qu une construction culturelle? C est en réalité cette question qui constitue la PROBLÉMATIQUE du sujet. La difficulté, c est que la notion centrale de nature n était pas exprimée de façon explicite dans l intitulé. Il fallait donc éviter de centrer sa copie sur la question de l art et faire de la question de la beauté le centre de gravité ou le fil conducteur du devoir, ce qui constituait la seconde difficulté, la notion de beauté étant généralement vue en classe uniquement en rapport avec l art. La troisième difficulté, c est qu il fallait donc jongler avec trois concepts, l art, la beauté, la nature, ce qui n est jamais facile. On peut avoir en effet tendance à privilégier l un ou l autre de ces concepts selon son inspiration ou le temps dont on dispose, déséquilibrant ainsi l ensemble de son devoir Quelques pistes Le sujet interroge un lien : il met en question le lien qu on établit assez spontanément entre l art et la beauté (lorsque je vais au musée, j y vais pour voir de BEAUX tableaux). Le sujet se place dans une fiction (faisons comme s il n y avait pas d art), qui vise en réalité à voir si
la beauté a une existence indépendante de celle que lui donne l art. Il faudra donc examiner la question de l art, mais uniquement en rapport avec la notion centrale de beauté. Si la beauté n est pas seulement ou pas d abord artistique, il faut dès lors se demander où on la trouve. La beauté naît-elle donc avec l art ou bien le précède-t-elle? Qu en est-il de la question d une beauté naturelle? L art n est-il qu une célébration de la beauté de la nature (la représentation d une belle chose), ou crée-t-il au contraire de la beauté à partir de ce qui n en a pas forcément (la belle représentation d une chose)? Enfin, on pourrait renverser la question pour se demander si, sans la beauté, on pourrait même faire de l art. Exemple de dissertation La notion d art appelle immédiatement celle de beauté. Le musée ou le livre sont le lieu d expériences esthétiques, et chacun, aux murs de son «musée imaginaire», pour parler comme Malraux, accroche bien plus des tableaux que des cartes postales de paysages. Au point que l on pourrait se demander si l art ne serait pas, à défaut d en être le domaine exclusif, le lieu d origine de la beauté : le Swann de Proust n aime-t-il pas en Odette sa ressemblance avec la Zéphora de Botticelli? Le problème qui se pose ainsi, c est de savoir si la beauté existe par elle-même ou si elle n est qu un fait culturel produit par une activité spécifique. Lorsque je qualifie un paysage ou un corps de beau, cette beauté est-elle intrinsèquement dans la chose, ou bien ne naît-elle pas que de mon regard d esthète? Autrement dit, la beauté n est-elle qu une production culturelle? Existe-t-il une beauté naturelle? I. Si l art et la beauté semblent fortement liés A. La beauté : une notion aux contours flous La beauté est une notion dont les philosophes, comme la sagesse populaire, n ont de cesse de souligner la fragilité. Ainsi Platon soulignait déjà dans l Hippias Majeur, et non sans ironie, que ce qualificatif pouvait s appliquer tout aussi bien à une «belle vierge» qu à une «belle marmite». Encore en déduisait-il une définition de la beauté : on peut dire beau ce qui correspond à un idéal défini par un usage (un beau cheval sera un cheval taillé pour la course) ou ce qui porte à un degré extrême ses qualités intrinsèques (la femme parfaite). Par son ironie, Platon dévoile le caractère hautement problématique et épineux de la notion de beauté. Celle-ci fait en effet autorité (ce qui est beau doit susciter l admiration), en même temps que ses fondements définitionnels sont pour le moins instables (comment pourrais-je admirer une marmite, fût-elle «belle»?). Il nous amène ainsi à nous interroger sur la notion de beauté, pour tenter d en dégager une définition. Le premier trait définitionnel qui puisse s attacher à la beauté, c est la notion de subjectivité : est beau ce qui plaît, ce que l on dit beau. Cette notion de subjectivité ne compte pas tant parce qu elle suppose une certaine relativité de la notion de beauté («les goûts et les couleurs ne se discutent pas») que parce qu elle introduit un élément essentiel que certains placent au cœur même de la notion de beauté : l homme. B. La beauté peut être considérée comme l objet ou même le produit de l art Il est aisé en effet de soutenir que, sans personne pour l admirer ou la célébrer, la beauté n existe pas : un paysage ne saurait être beau dans sa solitude ; sa beauté nécessite le jugement esthétique.
Ainsi, pour certains, comme Hegel, il n est de beauté qu artistique, l idée d une beauté naturelle n étant qu une sorte d abus de langage. Hegel définit dans L Esthétique le beau comme «la manifestation sensible du vrai». Ainsi, l œuvre d art atteint au beau parce qu elle constitue une représentation intentionnelle : un paysage nous dit moins qu une peinture de ce paysage, qui est l œuvre d un esprit. Ainsi Hegel renverse la hiérarchie platonicienne qui faisait d un tableau la représentation imparfaite d une réalité déjà elle-même imparfaite au regard de l idée pure : chez le philosophe de L Esthétique, l Art apparaît comme le seul domaine à même de faire naître de la beauté, en tant qu il reflète le mouvement même du Vrai. Hors de toute contingence, et débarrassé de l immédiateté du sensible, avec toutes les impuretés qu il comporte, le Vrai n apparaît que dans l œuvre d art, et c est cette apparition qui constitue la beauté même. Ainsi, la beauté n est que très parcellaire dans la nature, et seul l esprit peut la révéler. Avec Hegel, l Art acquiert ainsi le monopole de la beauté, puisque celle-ci ne saurait être que spirituelle. C. Au point que certains réfutent l idée d une beauté de la nature On pourrait même aller plus loin, et dire que tout jugement esthétique qui dit qu un paysage ou un bouquet de fleurs est beau, ne constitue qu une contamination de langage. Ainsi Oscar Wilde va jusqu à dire que «c est la nature qui copie l art», entendant par là que ce que l on admire dans la nature n est que le reflet de canons esthétiques propres à l époque (les couchers de soleil et Turner par exemple). Ainsi, parler d une beauté naturelle n aurait pas de sens : c est seulement notre œil «d artiste» qui trouverait de la beauté dans la nature. Sans l art, on ne pourrait donc en effet pas parler de beauté, dès lors que l on définit celle-ci comme une production essentiellement humaine et spirituelle. Pourtant, le spectateur est souvent perplexe face à telle ou telle œuvre d art, et souvent admiratif devant tel ou tel panorama : comment expliquer que les domaines de l art et de la beauté ne coïncident pas? II. L art ne semble pas être la condition d existence de la beauté A. L art peut avoir d autres buts que la simple beauté Outre la question de la médiocrité, de l artiste raté, il faut bien avouer que faire de l art une activité visant à produire du beau est une vision inexacte historiquement. Il serait aisé de prendre de multiples exemples contemporains qui montrent le divorce toujours plus grand entre l activité artistique et le beau. Ce n est pas seulement le public qui serait réfractaire à l art contemporain, ce sont également les artistes qui manifestent leur désir de s occuper d autre chose que de beauté. La place de l innovation, de la provocation, du dialogue entre l artiste et la société prennent ainsi souvent le pas sur des considérations purement esthétiques, remettant ainsi en cause le lien définitionnel que l on a précédemment établi. Mais ce phénomène n est pas récent : les plus grands peintres (Vinci, Rubens, Rembrandt) poursuivaient en leur temps les mêmes préoccupations et les tableaux qu aujourd hui l on admire au musée comme de magnifiques morceaux de peinture étaient à leur époque des œuvres parfois engagées où la représentation de tel ou tel personnage, l apparition de tel ou tel détail avaient des résonances directes pour le spectateur bien éloignées des considérations purement esthétiques et qui s adressaient moins à l esthète qu au citoyen, au courtisan, ou au religieux. Ainsi, dans la peinture médiévale, la couleur bleue n était pas utilisée pour ses
qualités esthétiques, mais elle fonctionnait avant tout comme un code : le prix très élevé du pigment bleu en faisait avant tout un signe de prestige, qui visait à faire du tableau un objet rare et cher. B. Et celle-ci peut exister indépendamment de l art Symétriquement, on ne saurait réduire le champ d existence de la beauté au seul domaine de l art. Ainsi Kant distingue dans Critique de la faculté de juger beauté libre et beauté adhérente. Une beauté adhérente est une beauté attachée à une fin : ainsi une église ou tout autre bâtiment peuvent certes atteindre la beauté mais, en même temps, ces bâtiments ne se dégagent jamais de leur utilité (abriter telle ou telle activité). L ensemble des produits de l art constituent ainsi des beautés adhérentes, parce qu ils sont toujours assignés à des fins (ne serait-ce que celle de l imitation pour la peinture). A cette beauté «imparfaite», s oppose la beauté libre d une fleur, où l on ne perçoit aucune finalité, ou de l ornement, de la frise, de l improvisation musicale. Cette distinction kantienne est absolument fondamentale, parce qu elle permet de penser la notion de beauté indépendamment de l art. Pour Kant, la beauté est certes une question subjective (elle est «ce qui plaît universellement et sans concept»), mais elle n est pas pour autant une exclusivité ou une production artistique. La beauté provient d un plaisir immédiat, qui n a rien à voir avec l esprit chez Hegel. On peut ainsi parler de la beauté sans l art, et même mieux, les plus grandes beautés (les beautés libres) se trouvent dans la nature. Ainsi, tout comme l art n a pas pour unique centre d intérêt la beauté, la beauté n a pas pour seul lieu l art. Si elle reste une notion impliquant de façon directe la subjectivité (le jugement de goût), celui-ci peut s exercer sur des objets non artistiques. Mais affirmer que la beauté peut exister hors de l art comporte immédiatement un risque : celui de faire de l art une pure imitation de la beauté de la nature. Dès lors, il faut confronter de façon plus frontale les notions de beauté naturelle et beauté artistique, afin de comprendre quel lien les unit. III. Cette redéfinition de la beauté appelle une redéfinition de l art A. L art n est pas l imitation La Renaissance, pétrie d un aristotélisme teinté de christianisme, a fait de l art le lieu d une célébration, celle de la bonté divine. En imitant la nature et sa beauté, les artistes célébraient ainsi Dieu. Cette conception de l art a souvent été dénoncée : l art n est pas une question d imitation, si brillante soit-elle, à l image de Zeuxis et de ses raisins si parfaitement peints que les oiseaux eux-mêmes s y trompaient. Cette prouesse technique, admirable en tant que telle, n est pas porteuse de beauté. Dans Le chef-d œuvre inconnu de Balzac, le vieux peintre en donne une démonstration brillante à partir d un exemple. Comment représenter un bras en sculpture? Si l on procède à un moulage de ce bras, on obtiendra une copie exacte de bras. Mais pour irréprochable que ce bras soit, il n en sera pas beau : il paraîtra, toujours selon le peintre de Balzac, comme «mort», tandis qu un sculpteur talentueux saura représenter ce bras en lui donnant le mouvement même de la vie. Ainsi, selon lui, l artiste ne doit pas imiter la nature, mais exprimer la vie. C est ce mouvement même de la vie qui est porteur de beauté. B. Sans beauté, peut-on parler d art? Ainsi, distinguer une beauté naturelle et une beauté artistique, quelle que soit la hiérarchie qu on établisse entre elles, n apparaît pas pertinent. Si la beauté est une notion essentiellement subjective, donc rattachée à l homme, elle témoigne également de l essentielle
«connaturalité» de l homme avec la nature, pour citer René Caillois. L homme ne se conçoit pas hors de la nature, comme un étranger ; il fait partie de celle-ci et ce qu il trouve beau, dans un paysage comme dans une œuvre d art, c est toujours un jeu de formes et de couleurs, un jeu d harmonies qui trouvent en lui des échos et qui lui procurent un plaisir impossible à décomposer. Faire de l art le seul moyen ou le prérequis pour parler de la beauté serait avoir une conception abstraite de l activité artistique comme une activité nécessairement spirituelle puisque habituellement considérée comme culturelle, et sans aucun lien avec le reste du monde. Mais l expérience artistique est avant tout une expérience sensorielle, une tentative pour recréer le mouvement fondamental de la nature : imiter non pas tel ou tel paysage, mais la création elle-même : faire advenir à l existence une image, une sculpture, une histoire dans un roman, c est ajouter de la vie à la vie, c est se confronter à la réalité jusque dans ses racines. Si bien que l on pourrait, à terme, renverser la question et se demander si, sans la beauté, on pourrait faire de l art. Poser cette question, c est non pas faire de la beauté extérieure ou formelle d une œuvre d art son critère de jugement, mais c est voir la beauté de l acte artistique en lui-même, mouvement créateur de vie, de forme, d harmonies. Sans l art on parlerait donc assurément de la beauté. Faire du premier le lieu de naissance de la seconde, c est oublier la nature même de l activité artistique pour la tourner en pure convention fermée sur elle-même. Si la notion de beauté est en partie galvaudée par des écarts de langage qui l usent (une belle action, une belle marmite), il n en reste pas moins qu elle peut témoigner d une existence à part entière, hors de l art. Loin d en produire une pâle imitation ou de s adonner à une piètre célébration, l artiste cherche toujours à reproduire la beauté même qu il trouve dans la nature : celle d une force de création aussi inépuisable que mystérieuse. SosPhilo - 2002