PHI4018 Heidegger Hiver 2008 Professeur Marc Djaballah PLAN DE COURS Horaire : mardi 14h-17h Salle : N-M520 Professeur Marc Djaballah djaballah.marc@uqam.ca 514.987.3000, poste 4910 Bureau : W-5240 Heures de disponibilité : mercredi 12h-13h DESCRIPTION (SELON L ANNUAIRE) «Étude globale de la pensée de Heidegger et de son influence déterminante sur le cours de la philosophie occidentale, de manière à apprécier l'essentiel de son apport.» CONTENU DU COURS Titre: «La réflexion onto-théo-logique : Mémoire, expression et affection dans Être et temps» Le badois Martin Heidegger (1889-1976) est l un des philosophes les plus méconnus du dernier siècle. Au-delà de la familiarité notoire de son nom, l'apport de sa pensée demeure étrange et impalpable. Cette obscurité, résultat de la complexité des conditions de réception et de l'inachèvement actuel de l'édition de son œuvre autant que de la structure conceptuelle énigmatique de sa pensée, interdit une évaluation juste de l'utilité de cette pensée et l'appréhension des capacités conceptuelles qui s'y trouvent instaurées. Un certain nombre de contributions locales à des champs de recherches divers nonobstant, à l'extérieur de la
2 communauté hermétique des spécialistes, la réputation de Heidegger relève, en grande partie, de rumeurs. On parle de la bonne ou de la mauvaise «influence» de sa pensé qui est partout sentie, sans dire en quoi elle consiste, sans dire ce qui est ainsi senti. La phénoménologie et l'herméneutique philosophique le réclament toutes deux comme la figure décisive de leur tradition respective, mais sans fournir pour autant de bases exotèriques pour réencadrer cette pensée dans l'histoire de la philosophie et la configuration des soucis philosophiques actuels. Il faut voir là moins une volonté de chercher des faux-fuyants par complaisance ou par crainte, qu'une conséquence inlassable de la dimension proprement langagière de l'innovation conceptuelle heideggérienne : saisir ce que cette pensée a de propre et d'original exige l'appréhension d'un lexique et d une syntaxe qui lui sont propres, et qui sont difficilement transposables de la plasticité accueillante de la langue allemande. De surcroît, cet hermétisme ne fait que s'épaissir actuellement, dans le contexte du fourmillement courrant des publications des cours de Heidegger et des traductions d'importants ouvrages jusque-là disponibles seulement en allemand. À ces faits institutionnels disciplinaires et éditoriaux s'ajoute une série de problèmes autour de faits politiques. Il s'agit d'un point d'interférence entre le plan proprement conceptuel et le plan des convictions politiques de Heidegger, qui, dans des conditions douteuses, s'est publiquement rallié à la cause du parti national socialiste. Longtemps tenue à part de la discussion philosophique, instiguée par l'incendiaire Heidegger et le nazisme de Victor Farias (1987) et alimentée conceptuellement par De l'esprit de Jacques Derrida publié la même année, cette question a, depuis deux décennies, occupé une part bien trop importante des recherches. Or, s'il fut un temps où il fut élogieux et même indispensable de s'interroger d'abord sur les liens entre la pensée de Heidegger et le parti nazi, ce moment est résolument passé. Une fois capable de percevoir le fait de la dimension irréductiblement idéologique du mouvement politique et de l'événement historique, ce qui est indéniablement le cas actuellement, la réflexion ne pourra saisir les enjeux des choix politiques qu'à partir du plan de l'unité conceptuelle de sa pensée. Il faut convenir que ces enjeux ne peuvent finalement qu'être locaux, définis dans le contexte d'interrogation de problèmes philosophiques précis et autochtones à cette pratique conceptuelle. À l'intérieur du cadre de la pensée de Heidegger, un troisième ordre contribue à l'impénétrabilité du sens et de la signification de la philosophie de Heidegger à la charnière du philosophique et de l'action politique. Après la guerre, Heidegger poursuivit sa recherche dans la
3 direction d'un discours mu par la volonté de faire de la pensée philosophique un discours poétisant, évocateur. Mais, là aussi, l'obscurité risque de cacher l'apport réel du travail de Heidegger dans la mesure où ces textes maintiennent une relation définitive mais ambiguë aux premiers travaux du philosophe, tout comme aux enjeux politiques mentionnés. Convenons que pour une compréhension de Heidegger, les besoins historico-conceptuels présents sollicitent d'abord une étude de cette pratique elle-même, dans les conditions les plus sûres. L'horizon en vue duquel ce cours s'orientera se fixe par conséquent comme but unique de remédier à l'obscurité et à l'ésotérisme autour de Heidegger, si nocifs à la réflexion raisonnable. Tel qu'indiqué, le fait que l'œuvre massive de Heidegger est toujours en cours d'édition fait en sorte que les enjeux et les implications demeurent en grande partie indéterminés. Si le survol d'une pensée à la lumière de la recherche courante peut, sans doute, avoir d'énormes bénéfices, l'exercice serait, dans notre cas, vain. Une autre approche est donc de rigueur. Nous y procéderons dans ce cours par une étude systématique de Être et Temps à partir de la figure de l'«onto-théo-logie», une grille méthodologique développée indépendamment par Heidegger, mais qui permet paradoxalement d'exercer sa pensée dans les termes d'une relation exotérique à l'histoire de la philosophie. Ce n'est effectivement qu'à partir d'une franche maîtrise des capacités décrites et exercées dans cet ouvrage fondateur en termes précis que les rumeurs de l'importance de ce penseur pourront se concrétiser conceptuellement. Lorsque, sous contrainte institutionnelle, Heidegger publia en 1927, ce premier texte, un arrangement hâtif de matériel longuement mûri, le philosophe bénéficiait déjà d'une réputation extraordinaire, devenue par ouï-dire quasi-mythique, sur la seule base de ses cours magistraux. Mais même les plus hyperboliques des dires à son égard n'annonçaient pas l'importance subséquemment attribuée à ce livre. Elle représente la pièce maîtresse de l'œuvre heideggérienne et le véritable site d'émergence de sa pensée, et une bonne familiarité des concepts et de problèmes qui s'y meuvent est présupposée par tout le travail subséquent de son auteur et de tout ce qu'on a pu écrire sur lui. Ceci peut justifier l'attention que nous lui consacrerons dans ce cours, aux dépens de ses autres ouvrages majeurs. C'est donc par le biais d'un examen scrupuleux d'être et Temps que ce cours s'ordonne sur le plan de la pratique discursive philosophique à partir duquel son unité devient visible. Il s agira d'y voir une attitude critique complexe, décrite en termes d'agencement d'une série de capacités de la pensée. L'originalité et la spécificité de la philosophie de Heidegger se rattachent au niveau
4 de la description qui se définit en son exercice comme pratique, et c'est donc à une étude soigneuse de ce champ d'analyse que ce cours s'attachera. C'est un champ de réflexion critique qui redéfinit le niveau du transcendantal en termes de la grille de l'onto-théo-logie, à savoir, de totalité, d'extériorité, et de différence ontologique (donc phénoménologiques et herméneutiques). Cette thématique pose l'intégralité du questionnement et du questionné et poursuit paradoxalement une enquête cartésienne et kantienne de la source de l'affection par le réel dans un contexte du besoin d'éveiller l'expérience quotidienne à voir le monde tel qu'il se donne à voir, et à se concevoir comme étant constitutivement lié à ce monde qui l'affecte en s'y faisant ordonné. Tout est déterminé pour Heidegger sur ce plan à partir de la capacité de se rappeler la différence entre l'étant et l'être. Le défi le plus considérable dans ce contexte est de pouvoir saisir le fait que cette capacité n'est pas autre que la capacité d'expression. Si l'expérience de l'étant est l'état de l'oubli de l'être, il faut également pouvoir concevoir que l'expérience de l'être est la mise en expression de l'étant, où il est déjà implicite. L'ontologie de Heidegger, l'«ontologie fondamentale», sera donc abordée dans ce cours à partir de la relation entre la mémoire et le langage comme expression, comme capacités critiques d'entrer en relation affective au monde. ÉVALUATION 15% - Qualité de participation active 35% - Deux exercices d'analyse (à remettre le 15 février et le 15 mars) 50% - Travail de fin de session Dans chaque cas, l évaluation sera faite sur la base de la compréhension des textes, de leur forme, leurs objectifs et leurs enjeux. La précision et la cohérence de la pensée sont particulièrement valorisées. Heidegger, Être et temps, traduction Martineau. TEXTE OBLIGATOIRE
5 PLAN 1. 8 janvier L'onto-théo-logie. 2. 15 janvier - La question ( 1-8) 3. 22 janvier Temps comme horizon transcendantal, l'être au monde et la mondanéité ( 9-14) 4. 29 janvier Mondanéité, monde ambiant et la conception du monde cartésienne ( 15-21) 5. 5 février Spatialité, le «on» et l'être-à ( 22-28) 6. 12 février Constitution du la ( 29-38) 7. 19 février Le souci ( 39-44) 8. 5 mars La mort et la temporalité ( 45-53) 9. 12 mars La résolution ( 54-60) 10. 19 mars Temporalité et souci ( 61-66) 11. 26 mars - Temporalité et quotidienneté ( 67-71) 12. 2 avril Temporalité et historialité ( 72-77) 13. 16 avril Temporalité et intratemporalité ( 78-83) BIBLIOGRAPHIE Courtine (J.-F.), Heidegger et la phénoménologie, Vrin, Paris,1990. Dastur (F.), Heidegger et la question du temps, PUF, Paris, 1990. Dastur (F.), La mort, Essai sur la finitude, Hatier, Paris, 1994. Derrida (J.), De l'esprit. Heidegger et la question, Galilée, Paris, 1987. Derrida (J.), Marges de la philosophie, 1972. Farias (V.), Heidegger et le nazisme, Verdier, 1987. Franck (D.), Heidegger et le problème de l espace, Les Editions de minuit, Paris, 1986.
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