La naissance d une finance éthique



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Transcription:

La naissance d une finance éthique Introduction : Comment définir une finance éthique? I) Le micro crédit 1 Les principes du micro crédit 2 Les acteurs du micro crédit 3 Les limites du micro crédit II) L investissement socialement responsable (ISR) 1 Les critères d un ISR 2 Le développement de l ISR 3 Les limites de l ISR Conclusion : Notre finance et notre contrôle

Introduction : Comment définir une finance éthique? De la façon la plus globale, une finance éthique consiste à financer grâce à notre épargne des activités économiques qui correspondent à ce que nous pensons être juste et bon. Il s agit d une idée très ancienne!! On en trouve trace dans le code d Hammourabi (vers 1700 avant Jésus Christ), dans la Genèse (où le prêt avec intérêt est interdit entre Juifs), dans le Coran (qui interdit le prêt avec intérêt). Dans la religion catholique, il était mal vu de s enrichir avec le placement financier, d où le succès des banques protestantes qui n avaient pas ce genre de scrupules. Dans les années 1920, les ligues de vertu aux Etats-Unis «encourageaient» à ne placer son épargne que dans des entreprises soutenant la prohibition de l alcool.

A partir des années 1970, le sens du mot «éthique» va changer : il ne s agit plus de financer une action qui corresponde à une valeur particulière, mais de financer des actions qui soient considérées comme socialement utiles : en clair, que l argent aille vers ceux qui en ont le plus besoin, et que cet argent procure un «plus» social. On doit ce «revirement» principalement à un homme : Muhammad Yunus qui en 1974 lança le principe du micro crédit en prêtant à 42 agriculteurs pauvres du village de Jobra au Bangladesh la somme de 27 $!!. Sur la base de cette expérience, il fonda en 1983 ce qui allait devenir la «banque des pauvres» : la Grameen Bank Il a reçu pour cela le prix Nobel de la Paix en 2006

A peu près au même moment se développe un autre aspect de la finance éthique : faire en sorte que cette finance ajoute un «plus» social. Ceci se fait sous l impulsion du fonds souverain norvégien qui va exiger de la part des entreprises dans lequel il investit un certain nombre d engagements «éthiques» : préservation de l environnement, respect des droits sociaux et syndicaux, absence de travail des enfants Des fonds de pension américain (à l exemple de Calpers, le fonds de pension des fonctionnaires de Californie) vont reprendre la même idée, en faisant pression sur la Thaïlande (menace de retraits de fonds) pour qu elle respecte des droits sociaux fondamentaux. La finance éthique devient alors un moyen de pression.

La finance éthique prend alors clairement deux dimensions qui ne sont bien entendu absolument pas incompatibles : - celle du micro crédit : que la finance aille vers ceux qui en ont le plus besoin et qui en sont exclus. - que la finance corresponde à un investissement socialement responsable, c est-à-dire qu elle ne participe pas à des systèmes d exploitation des êtres humains, à des destructions des éco systèmes, mais qu au contraire elle favorise le développement de comportements solidaires. Cette finance reste encore modeste si on la compare à la finance «normale» dont nous avons parlé. Mais elle est porteuse d avenir : en 2006, 100 millions de familles dans le monde avaient déjà profité du micro crédit, et le fonds souverain de Norvège détient 400 milliards de $.

I) Le micro crédit 1 Les principes du micro crédit Ces principes sont simples : ils partent d un triple constat : - il y a une multitude de personnes qui sont exclues du crédit classique parce qu elles ne présentent pas de garanties suffisantes en matière de remboursement : revenus, niveau de formation, critères sociaux - ce non accès au crédit classique les enferme dans le cercle vicieux de la pauvreté : pas de crédit = pas de projet = pas d investissement = pas de revenus = pas de crédit - et pourtant la plupart de ces pauvres ont des projets qui pourraient être utiles non seulement à eux, mais aussi à la collectivité toute entière.

Les principes du micro crédit consistent alors : - à prêter des sommes pour un montant relativement modeste (15 $ au Bangladesh, une moyenne de 1500 en France) - à tout faire en sorte pour que le crédit soit effectivement remboursé (les taux de recouvrement sont de l ordre de 95 à 97%) dans un délai raisonnable (1 à 2 ans en général) - à appliquer des taux d intérêts qui sont en général relativement élevés (souvent plus de 10%) pour responsabiliser les emprunteurs : il ne s agit pas de charité - ces taux d intérêts correspondent également à une politique d aides et de conseils donnés aux emprunteurs.

2 Les acteurs du micro crédit On connaît bien sur la Grameen Bank de Muhammad Yunus, pionnière dans le micro crédit et le plus important établissement de micro crédit dans le monde. En France, il y a également des établissements de micro crédit, dont le plus important est l ADIE : l Association pour le Droit à l Initiative Économique. C est au travers de son exemple que nous allons étudier le profil de ceux qui bénéficient du micro crédit et ceux qui le financent. L ADIE a été fondée en 1989 par Mme Maria Nowak. A la fin 2008 elle comptait 22097 clients et avait monté depuis sa création 65 209 micro crédits pour un total de près de 178 millions d + 34 millions d de prêts d honneur

Nombre Montant total Montant moyen Encours au 31/12/2007 Nombre de clients actifs au 31/12/2007 Micro crédits réalisés en 2007 9 853 27 102 285 2 750 31 243 819 18 031 Nombre de micro crédits depuis la création 53 600 145 355 600 2 700

Le profil des personnes bénéficiaires du micro crédit correspond donc bien aux enjeux initiaux : permettre à des personnes avec des revenus modestes (95% de demandeurs d emploi), disposant d un niveau de formation limité (18% savent tout juste lire, écrire et compter) de se lancer pour une somme modique (2750 en moyenne ) de se lancer dans une «petite» activité (57% concernent les services et le commerce) leur permettant de sortir durablement de leur situation (pour 80% d entre elles). Les chiffres fournis par les autres agences de micro crédit dans le monde sont comparables, à l exception bien sur des montants alloués qui dépendent du niveau de vie des populations. Regardons comment se fait le financement.

On le voit, il y a en gros trois types de financeurs : - les banques classiques et coopératives qui financent à peu près les ¾ des micro crédits (jusqu à 5000 ). - les partenaires publics (collectivités locales, fonds européens, État) qui financent la moitié des prêts d honneur (qui complètent les micro crédits jusqu à hauteur de 10 000 ) - le monde associatif et privé qui finance 16% des encours de micro crédits (épargne solidaire, fonds propres de l ADIE, dons ) Il faut remarquer que le montant des contributions privées augmente nettement : 700 000 en 2004 et pratiquement 2 500 000 en 2008

3 Les limites du micro crédit Le micro crédit est une excellente idée qui a permis à des millions de gens de sortir durablement de la pauvreté dans le monde. Il rencontre néanmoins quelques limites : - les critères d attribution sont parfois flous et décidés en petit comité, d où certaines déceptions - le micro crédit est parfois trop faible pour des projets plus importants qui mériteraient néanmoins d être aidés (prêts au-delà de 10 000 ) - ce qui revient à une autre limite : il permet à certaines personnes de sortir de la pauvreté, mais il ne permet pas de vaincre la pauvreté, à l exemple du Bangladesh

- le niveau des taux d intérêts pratiqués est parfois dissuasif. Certes, comme il porte sur des sommes modestes le montant des intérêts n est pas énorme, mais le taux est lui discuté et parfois assez peu justifié. - le micro crédit se heurte parfois à un certain bureaucratisme : comme il a besoin à la fois de partenaires financiers, de relais (à l image de l ANPE) pour entrer en contacts avec de potentiels bénéficiaires, de bénévoles pour suivre, encadrer et contrôler les projets, ceci devient parfois source de dysfonctionnements et de mécontentements. - enfin, on peut se demander si le micro crédit ne décharge pas certains pouvoirs publics de leurs responsabilités à l égard des plus démunis. Mais tout ceci ne remet pas en cause son utilité sociale.

II) L investissement socialement responsable Le second volet d une finance éthique consiste à se demander quel usage est fait de notre épargne. Si on ne souhaite pas que cette épargne soit investie dans des sociétés «douteuses», dont les pratiques sociales sont condamnables (travail des enfants ) et les pratiques écologiques discutables, alors on peut se lancer dans un investissement socialement responsable. 1 Les critères d un ISR Pour qu un investisseur soit considéré comme socialement responsable, et en reçoive le label il faut : - qu au minimum entre 5 et 10% de l épargne collectée finance un projet solidaire

- et/ou que 25% au moins des revenus de l épargne soient reversés à des organismes solidaires comme des ONG - que l information soit parfaitement claire sur l utilisation des fonds et le caractère solidaire de l épargne. Les placements peuvent se faire de trois façons différentes : - acquisition directe d actions d entreprise. Celles-ci ne sont pas cotées en bourse - ouverture d un compte épargne solidaire - placement dans un Fonds commun de placement ou une SICAV labellisés solidaires par un organisme agréé comme Finansol en France. Là aussi, le principe de l investissement solidaire est encore d un niveau modeste, mais il est également récent (Finansol existe depuis 1995) et se développe assez rapidement.

2 Le développement de l investissement socialement responsable

En l espace de 6 ans, le montant de l épargne solidaire a donc été multiplié par 6, ce qui n est pas négligeable. D où vient cette épargne?

On se rend compte que l épargne salariale représente 597 millions d soit 35% du total, les investissements directs en épargne 757 millions d soit 44,5% du total, et les revenus redistribués 331 millions d soit 19,5%. Il convient de remarquer que les «financeurs solidaires» représentent par leurs dons 188 millions d en 2007, soit 11% du total. Les dons sont fiscalement avantageux puisque exonérés d impôts à hauteur de 60%. On peut aussi placer son épargne dans des «fonds éthiques» qui la placeront dans des sociétés cotées en bourse qui se sont engagées sur un certain nombre de bonnes pratiques. Mais ces placements sont moins contrôlés par les épargnants qu à l occasion d un ISR.

Dans le cas précis de la finance solidaire, à quoi servent les fonds collectés?

On peut enfin se demander si le financement solidaire est une affaire «rentable». Certes ce n est pas la motivation principale de ceux qui croient en une finance éthique, mais ce n est pas forcément contradictoire.

Le rendement de l épargne solidaire est donc tout à fait honorable, surtout si on le compare au rendement du CAC 40 en 2007. L épargne solidaire présente en outre l avantage d être très peu risquée (à la différence des placements classiques). Elle peut donc constituer une alternative intéressante pour ceux qui ne sont pas obsédés par le rendement financier illimité et qui ont le désir d être socialement utiles. 3 Les limites de l investissement socialement responsable. L ISR est incontestablement une très bonne idée, promise à un bel avenir si elle arrive à surmonter deux obstacles : le déficit de notoriété et le problème de sa crédibilité en termes de placements éthiques.

Le 1 défi de l épargne solidaire est en effet de ne pas rester cantonnée dans un cercle d initiés, ce qui la rendrait certes sympathique, mais peu efficace. Or il y a du travail :

Les raisons de cette «confidentialité» relative tiennent principalement à l absence de publicité qui est faite autour de ce concept.

On remarquera néanmoins que l information progresse un peu, y compris chez les banquiers qui sont désormais 18% à proposer ces produits. Et désormais, plus du tiers des personnes interrogées ont entendu parler de ce type d épargne.

Il faut toutefois apporter un léger bémol à cette notoriété croissante : elle est surtout le fait de catégories sociales «aisées», et l enjeu est de ne pas la cantonner dans des catégories qui pourraient en faire un produit de mode et un produit socialement distinctif (à l image des «bobos»)

La seconde limite et donc le second enjeu de l épargne solidaire est la nécessité de gagner en crédibilité. On constate que 74% des personnes interrogées ont encore une vision très classique de l épargne : elle doit rapporter et elle n a pas à être solidaire.

La crédibilité passe surtout par la certitude que le placement est effectivement éthique et solidaire. La question du label se pose alors : - est-il suffisamment fiable dans ses critères et son contrôle? Rappelons nous que Bernard Madoff mettait en avant le caractère «éthique» de ces placements auprès de la communauté juive américaine, ce qui avait séduit même Élie Wiesel et sa fondation sur la Shoah - et surtout qui contrôle celui qui labellise? La même question se pose pour le commerce équitable et le rôle du label «Max Havelaar». Un seul organisme est-il suffisant et suffisamment contrôlé pour certifier le caractère éthique des placements?

Conclusion : Notre finance et notre contrôle Tout au long de ces séances nous avons essayé de montrer l aspect dangereux et excessif de la finance mondiale. Les origines de cette finance et de ses dangers se trouvent dans nos capacités d épargne et dans nos volontés de les valoriser. Nous savons qu il existe des moyens de pouvoir à la fois : - valoriser notre épargne - empêcher que celle-ci soit utilisée à des fins que nous ne souhaitons pas - contrôler l utilisation de notre épargne - faire en sorte qu elle soit utile

Ceci revient à dire que le discours sur la «victimisation» de certains manque de crédibilité. La finance est une affaire complexe, mais que nous pouvons collectivement maîtriser sans attendre d hypothétiques décisions du G 20. Nous pouvons demander à nos banquiers à ce que notre épargne soit placée dans des actions que nous jugeons solidaires et éthiques. Nous avons les moyens, si nous le souhaitons vraiment, de vérifier que c est bien le cas. La crise financière, ce n est pas seulement l affaire des autres, c est aussi la nôtre : c est aussi notre paresse intellectuelle (et celle de ceux chargés de nous informer) qui est à l origine de nos difficultés. A nous de faire en sorte que ceci ne se reproduise pas.