PARU DANS N 127 VALEURS VERTES le P6 magazine du développement durable N 127 - MARS 2014 L ÉPOPÉE DU RECYCLAGE DE L ALUMINIUM
P7 L aluminium, matériau recyclable à l infini, n est pourtant valorisé qu à hauteur de 32% en France. Comment progresser? Par la collecte des emballages légers que sont les couvercles de bocaux, les feuilles d aluminium, les barquettes, les opercules, les bouchons, les capsules Nespresso. Après cinq années de travail, les acteurs du recyclage sont en ordre de marche pour lancer cette nouvelle filière. Par Laure Verhaeghe, photos Éric Nocher Tout commence par un problème d image. «L opinion publique trouvait cela scandaleux que nos capsules ne soient pas recyclées», résume Arnaud Deschamps, directeur général de Nespresso France. Pourtant, juridiquement parlant, cette capsule n est pas considérée comme un emballage. Nespresso n est donc pas tenu de participer au dispositif national de collecte, de tri et de recyclage piloté par Eco-Emballages pour les déchets ménagers. Qu à cela ne tienne, Arnaud Deschamps a fait du recyclage de son produit, une priorité. «Les citoyens veulent désormais que les marques jouent un rôle d intérêt général pour que leur consommation soit utile. Leur message à l égard de Nespresso fut très clair : soyez aussi exigeants sur la fin de vie de votre produit que sur la qualité de votre café.» Pour répondre rapidement à cette attente, une filière de collecte dédiée fut mise en place dans les boutiques, les points-relais, les déchetteries, par le biais de coursiers et de dispositifs de récupération dans les entreprises. Un centre de traitement, situé à Rungis, sépare le marc de café de l aluminium. Le premier est transformé en compost ou comme intrant pour bassins filtrants, le second est recyclé par l industrie métallurgique. «Chaque mois, 200 000 clients utilisent cette filière, qui permet de récupérer 20% des capsules mises sur le marché. C est un résultat très positif, mais il fallait créer un système collectif pour gagner en efficacité», assure Arnaud Deschamps. UNE SOLUTION : LA MACHINE À COURANTS DE FOUCAULT ARNAUD DESCHAMPS DIRECTEUR GÉNÉRAL DE NESPRESSO FRANCE Alors novice sur la question des déchets, il se rapproche en 2008 des acteurs du recyclage, à commencer par Eco- Emballages. L année suivante, avec quelques industriels et France Aluminium Recyclage, le Club de l Emballage Léger en Aluminium et en Acier se crée. Le CELAA est co-présidé par deux élus experts sur la question des déchets, le député UMP Philippe Vitel et le sénateur PS Gérard Miquel. «Tout l enjeu était de trouver un système concerté entre les acteurs privés et publics, pour répondre aux attentes et aux contraintes de tous», souligne Marc Teyssier d Orfeuil, délégué général du Club. Premier problème : la collecte. Aujourd hui, les emballages en aluminium qui mesurent moins de 7 cm passent autravers des mailles du filet des centres de tri et partent donc dans les refus. Ce gisement représente 40 % de la totalité des emballages en aluminium mis sur le marché, «ce qui est loin d être anodin», insiste Eric Brac de La Perrière, directeur général d Eco-Emballages, rappelant les piètres performances du recyclage de l aluminium mis sur le marché (32%). Pour récupérer ces tonnages, il faut équiper les centres de tri d une machine spéciale, dite à courants de Foucault, qui crée un champ magnétique alternatif provoquant l éjection des em-
P8 ballages en aluminium. Les opercules de yaourts, les canettes de petit format, les feuilles et les barquettes en aluminium chiffonnées sautent littéralement du tapis pour retomber sur un parcours dédié. «Il fallait tester la pertinence technique et économique du recyclage des petits emballages. Dès 2010, nous avons donc équipé quatre centres de tri volontaires de telles machines», relate Arnaud Deschamps. Chaque machine représente un investissement compris entre 50 000 et 250 000. 4 CENTRES DE TRI EXPÉRIMENTAUX MARC TEYSSIER D ORFEUIL DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL DU CELAA Les centres de tri équipés sont celui du Muy (Pizzorno, dans le Var), de Catus (SYDED, dans le Lot), de Cannes-la-Bocca (SIVADES/Ihol, dans les Alpes Maritimes) et de Nanterre (Syctom de Paris/Généris). L investissement s est élevé à 100 000 chez Pizzorno. «Nous souhaitions maximiser notre taux de valorisation matière mais il est impossible de trier manuellement ces petits emballages en aluminium. Nous avons rencontré les membres du CELAA, à la recherche de volontaires pour tester les machines à courants de Foucault. Ce procédé n est pas révolutionnaire, mais il a fallu l ajuster avec précision pour obtenir un tri de qualité. Aujourd hui, sur 100 capsules Nespresso, nous en récupérons 97! Il faut également extraire les métaux ferreux en amont de la machine, pour éviter qu ils n y restent aimantés : récupérer l aluminium permet donc de récupérer également l acier», détaille David Valour, directeur de la valorisation chez LES BALLES D ALUMINIUM
P9 Le saviez-vous? Le recyclage de l aluminium permet des économies d énergie et d émissions de gaz à effet de serre atteignant 95% par rapport à la production d aluminium de première fusion. Pizzorno. Il souligne les aspects positifs de cette modernisation : les tonnages récupérés ont augmenté de 30 % pour l aluminium et de 4 % pour l acier, ce qui, au total, réduit notablement les volumes enfouis en décharge et donc les coûts afférant (entre 100 et 120 la tonne). Aujourd hui, le prix de la tonne d emballages en aluminium vendue par les centres de tri s établit entre 100 et 500 (selon la qualité de l aluminium), et celui de l acier à 50. «La valeur marchande des matériaux récupérés, les soutiens d Eco-Emballages et les économies liées au non-enfouissement garantissent un amortissement en moins de 5 années», chiffre David Valour. Ce calcul ne prend pas en compte les soutiens annoncés par Nespresso (voir plus bas). «Avec ces nou- GÉRARD MIQUEL VICE-PRÉSIDENT DU SYNDICAT DES DÉCHETS DU LOT (SYDED) PHILIPPE VITEL DÉPUTÉ UMP veaux soutiens, la collectivité propriétaire de l aluminium peut en escompter plus de 1 000 par tonne», estime David Valour. Meilleure preuve de l intérêt économique de ces petits emballages, Pizzorno les récupère désormais à Grenoble grâce à l installation de deux machines à courants de Foucault dans le centre de tri dont l opérateur a remporté la gestion fin 2012. «Grenoble Alpes Métropole nous a sélectionnés pour nos bonnes performances dans le Var», souligne David Valour. Suite aux trois années d expérimentation, le sénateur Gérard Miquel et le député Philippe Vitel sont formels : les résultats obtenus dépassent les espérances. «Toutes les collectivités ont intérêt à s équiper! Il faut généraliser cette collecte en modernisant nos centres de tri et revoir notre vision du déchet : même dans nos poubelles, l aluminium est une matière première secondaire noble», souligne Gérard Miquel, par ailleurs vice-président du Syndicat des déchets du Lot, le SYDED. Créé en 1995, ce syndicat parvient à recycler 75% des emballages ménagers collectés, emploie 280 personnes, et s attache à développer une économie locale dès que l occasion se présente. «Si toutes les collectivités obtenaient nos résultats, les soutiens d Eco-Emballages, indexés sur la performance, passeraient de 600 millions d à 1,3 milliard d par an!», évalue Gérard Miquel.
P10 Le saviez-vous? Sur les 4,7 millions de tonnes d emballages de déchets ménagers produits par an en France, l acier représente 346 000 tonnes et l aluminium, 74 000 tonnes
P11 ECO-EMBALLAGES S ENGAGE Philippe Vitel remercie, lui, les collectivités d avoir accepté de renforcer leurs consignes de tri dans le Var : «L aluminium mérite d être traité de façon prioritaire. Aujourd hui, les volumes récupérés dépassent nos prévisions, se félicite-t-il, et l accord conclu entre l AMF et Eco-Emballages constitue une belle avancée vers l harmonisation nationale des consignes de tri.» Une fois les aspects techniques validés, il fallait lancer un cadre financier favorable au déploiement de la filière. C est tout l enjeu de la charte qui vient d être signée entre le CELAA, l AMF et Eco-Emballages (voir encadré). Par cette charte, Eco-Emballages s engage à soutenir cette nouvelle filière via un «standard expérimental» établi à 278 /tonne, auxquels il faut ajouter des primes de performance qui peuvent faire grimper le soutien total à 500 par tonne d aluminium. Soit un montant équivalent au soutien accordé à la filière aluminium classique. «C est une innovation pour Eco- Emballages car le dispositif de collecte et de tri des déchets est actuellement plutôt conçu pour les gros emballages, représentant des volumes importants, souligne Eric Brac de La Perrière. Cependant, pour atteindre l objectif de 75% de recyclage dans les années à venir, contre 70% aujourd hui, les derniers points se gagneront pas à pas. C est pourquoi nous souhaitons engager une phase de tests et élargir la collecte de l aluminium. Notre soutien crée des conditions de marché favorables pour les centres de tri, qui restent libres de s équiper.» Eco-Emballages espère gagner 10 points sur le taux de recyclage de l aluminium et atteindre 42%. Le standard expérimental vaut pour trois années, à l issue desquelles il faudra définir un cahier des charges précis et créer un standard de marché. Eco-Emballages s engage à soutenir cette nouvelle filière par un «standard expérimental» établi à 278 /tonne, auxquels il faut ajouter des primes de performance qui peuvent faire grimper le soutien total à 500 par tonne d aluminium L AMF : PARTENAIRE DU DISPOSITIF Depuis 1992 et la création de l éco-organisme Eco-Emballages, l AMF a participé activement à la construction du modèle français de gestion des déchets ménagers, dans lequel les collectivités locales détiennent un rôle essentiel d ensemblier. «Ce modèle partenarial associe étroitement les acteurs du recyclage, que voici réunis à nouveau pour recycler les emballages légers en aluminium. Peu récupérés aujourd hui, leur recyclage présente pourtant une grande pertinence environnementale et économique», souligne Jacques Pélissard, président de l AMF et maire de Lons-le-Saunier, dont le centre de tri est équipé depuis 20 ans de deux machines à courants de Foucault pour limiter au maximum le tri manuel tout en atteignant des performances élevées en termes de valorisation de la matière. «C était novateur à l époque. Les petits emballages sont jetés dans la poubelle dédiée au tri, puis compressés. C est un système qui fonctionne bien», rappelle-t-il. Naturellement, l AMF soutient la démarche d Eco-Emballages et du CELAA pour mettre en place les outils techniques nécessaires à la collecte sélective de ces emballages. «Le soutien financier de ces deux acteurs permettra la montée en puissance de la collecte de l aluminium», espère Jacques Pélissard, qui félicite au passage Nespresso pour son engagement volontaire. L AMF, le CELAA et Eco-Emballages ont signé mi-février une Charte pour le renforcement de la collecte, du tri et du recyclage de ces emballages. Par ce «Projet métal», conclu pour trois ans, l AMF s engage à encourager la candidature de ses membres et à soutenir l extension des consignes de tri. Eco-Emballages accompagnera les collectivités sélectionnées sur candidature pour qu elles bénéficient du soutien financier de l éco-organisme, et le CELAA assurera la sensibilisation et la promotion du «Projet métal» auprès des collectivités. JACQUES PÉLISSARD PRÉSIDENT DE L AMF ET MAIRE DE LONS-LE-SAUNIER Pour en SavoiR plus www.celaa.fr
P12 Jean-Marie Heidinger / Eco-Emballages UN FONDS DE DOTATION CRÉÉ PAR NESPRESSO Ce cahier des charges évaluera la qualité des balles d aluminium récupérées après le passage par la machine à courants de Foucault. En effet, les petits emballages en aluminium sont aussi souvent composés d autres matériaux (papier, plastique ), qui réduisent la teneur en aluminium de la balle, critère dont dépend le tarif de rachat par l aval de la filière. Pour rassurer les collectivités quant à la valeur des nouvelles balles, Nespresso a créé un fonds de dotation qui apportera 300 par ÉRIC BRAC DE LA PERRIÈRE DIRECTEUR GÉNÉRAL D ECO-EMBALLAGES tonne de petits emballages récupérés pas seulement pour les capsules! Chaque tonne soutenue par Eco- Emballages pourra l être par ce fonds si les collectivités acceptent de renforcer leurs consignes de tri. «Aucune limite de temps ni de montant ne restreignent le fonds de dotation. Si ce budget explose, ce sera le signe de la réussite de notre ambition, qui est de soutenir le dispositif national de collecte, le plus efficace pour recycler nos produits. Si d autres industriels souhaitent abonder ce fonds, ils sont les bienvenus. A terme, nous espérons communiquer sur la possibilité de jeter la totalité des emballages en métal dans la poubelle dédiée au tri. En attendant, notre filière dédiée aux capsules Nespresso sera évidemment maintenue, souligne Arnaud Deschamps. Reste désormais aux centres de tri et aux collectivités de se saisir de cette question et de décider de ne plus enfouir ni de brûler l aluminium présent dans leur gisement.» Eco-Emballages a identifié 25 centres de tri, sur les 241 que compte la France, comme pertinents pour se lancer dans la démarche avec une rentabilité assurée. Il s agit de ceux qui couvrent une population de 400 000 habitants et qui récupèreront au minimum 60 tonnes supplémentaires de métaux (aluminium et acier). «Nous visons leur équipement dans les trois ans», ambitionne Eric Brac de La Perrière. Le soutien expérimental d Eco-Emballages bénéficiera aussi à ceux qui se sont déjà équipés, à l instar du Siredom. EQUIPER 25 CENTRES DE TRI EN 3 ANS Ce syndicat représente 2/3 du département de l Essonne avec 129 communes et 740 000 habitants. Comme les performances de tri stagnaient en-deçà de ses attentes, le syndicat a demandé au groupe Sémardel, l opérateur du centre de tri, de se moderniser. Ce fut chose faite en 2011, avec notamment l installation de deux machines à courants de Foucault. Objectif : récupérer, dans les refus de tri, ce qui pouvait l être avec un bon bilan financier, dans une logique de réduction de la part de l enfouissement. Les machines à courants de Foucault ont déjà permis de doubler les tonnages récupérés (de 53 tonnes en 2011 à 104 tonnes en 2013). Cette performance garantit l amortissement des machines sans même demander aux citoyens de jeter tous leurs déchets en métal dans la poubelle dédiée au tri. La décision d étendre les consignes de tri pourrait être prise à l été, une fois les municipales passées et les nouvelles équipes en place. «Toutes les conditions sont réunies pour présenter un dossier solide aux élus : le centre de tri est équipé, les tonnages sont au rendez-vous, et les recettes supplémentaires attendues seront comprises entre 200 000 et 300 000 une fois les consignes de tri étendues. Pour les collectivités, trier et recycler les petits emballages donne aussi l occasion de relancer une vague de communication sur les consignes de tri et de consolider l ensemble de la collecte. Il n y a pas d obstacle à l extension des consignes de tri», souligne Gérard Lacan, directeur général des services du Siredom. Le saviez-vous? Utilisée, une capsule de Nespresso contient 1 g d aluminium et 8 g de marc de café humide
P13 RÉDUIRE LES COÛTS DE LA COLLECTE POUR LES CITOYENS Il précise qu aujourd hui, la balance coût/bénéfice du traitement des déchets est positive et permet de couvrir une partie des coûts de la collecte. «Grâce à sa politique globale de valorisation, le Siredom a baissé de 5% les contributions des collectivités en 5 ans. Il faut sans cesse améliorer le bilan de la valorisation des déchets pour viser, à terme, la couverture totale des frais de collecte et diminuer d autant les impôts locaux supportés par la collectivité. Quand nous atteindrons 75% de valorisation de la matière, les frais de collecte seront quasiment couverts. Il faut aussi expliquer cela aux citoyens pour les inciter au geste de tri.» Baisser les impôts locaux n a jamais été une mauvaise idée, surtout en période électorale! Les effets positifs de l amélioration de la collecte et du recyclage dépassent les murs du centre de tri et les frontières de la collectivité : «Le recyclage diminue notre dépendance aux approvisionnements de matières premières, crée de l activité non délocalisable et réduit l empreinte carbone de notre consommation, énumère Gérard Lacan. Il faut continuer à améliorer la valorisation de la matière, s engager dans la méthanisation, lutter contre le gaspillage alimentaire, qui représente 11 000 tonnes par an de nourriture non déballée pour le Siredom. Il y a encore du pain sur la planche!» BOUCLER LA FILIÈRE EN FRANCE? Aujourd hui, le Siredom réintègre ces petits emballages dans la filière classique des emballages en aluminium les couvercles de bocaux et les plaquettes de médicaments sont compactés avec les aérosols et les cannettes. L intégration des petits emballages n a pas dégradé la teneur en aluminium des balles vendues aux métallurgistes. Dans les centres d expérimentation, ces deux flux sont séparés et les petits emballages en aluminium sont envoyés près de la frontière française en Allemagne, où ils sont traités par pyrolyse chez Alunova, l un des rares industriels à valoriser ainsi ces déchets. Ce procédé élimine toutes les impuretés (plastique, papier, etc.) et délivre un aluminium pur que les fonderies peuvent utiliser. Alunova reçoit entre 30 et 50 tonnes d aluminium par mois en provenance de la France. «L aluminium est un matériau dont dépendent de nombreux secteurs industriels. Notre usine fonctionne aujourd hui à pleine capacité : si les tonnages français augmentent, le marché sera suffisamment important pour qu un autre acteur industriel se positionne sur le traitement par pyrolyse», estime Jörg Weier, directeur général d Alunova. C est un souhait qu émettent, avec un enthousiasme Éco-Emballages / William Alix / Sipa Press prudent, tous les interlocuteurs de cette filière. Ces emballages pourraient approvisionner une unité de pyrolyse implantée en France et alimenter la filière métallurgique du territoire. «Nous espérons que la massification des tonnages d aluminium récupéré contribuera à la réindustrialisation de la France. Déjà, 88% des déchets ménagers recyclés le sont sur notre territoire, ce qui constitue une véritable originalité française, rappelle Eric Brac de La Perrière. L économie circulaire est une réalité pour le traitement des déchets ménagers grâce au travail concerté entre les acteurs de la filière.»