CLASSICISME ET INTERDISCIPLINAIRTÉ Une brève analyse bibliométrique des références à Paul Ricœur Cette note vise à évaluer la diffusion de l œuvre de Paul Ricœur dans l univers des revues scientifiques. Il y a là une limite évidente: la communauté savante ne s exprime pas uniquement par la voie des revues, et la recension de celles-ci dans le Web of Knowledge comporte un biais anglocentrique 1. Cet exercice n est toutefois pas dépourvu d intérêt. Il permet de mieux mesurer deux aspects très frappants de la carrière de Ricœur, soit, d une part, son influence durable sur la recherche la plus actuelle et, d autre part, sa profonde interdisciplinarité. La plupart des auteurs connaissent un cycle bibliométrique qui les conduit de l anonymat à une reconnaissance relative auprès de leurs pairs au fur et à mesure que sont publiés leurs œuvres majeures, avant de disparaître du «radar des références» quand décline leur production scientifique. On sait qu une publication comporte une demi-vie plus ou moins longue selon les disciplines. Ainsi, les références dans le temps traceront normalement une cloche pour chacune des publications. Sur le graphique des références totales à un auteur, l empilement de ces cloches, advenant la parution rapprochée de plusieurs travaux, donnera un effet semblable. Or, ce qui est frappant quand on considère le graphique des citations à Ricœur dans le monde (1956-2005), c est de constater l absence de déclin des références à son œuvre (TABLEAU 1). À partir des années 1990, les références à Ricœur se maintiennent à un niveau élevé, et même connaissent un léger fléchissement vers le haut. Non seulement son œuvre n est pas tombée en discrédit (victime des effets de mode) mais elle n a pas été, pour user d une expression de Robert K. Merton, incorporée par «oblitération», c est-à-dire assimilée dans l inconscient disciplinaire 2. 1 Éric Archambault, Étienne Vignola-Gagné, Grégoire Côté, Vincent Larrivière et Yves Gingras, Welcome to the linguistic warp zone: Benchmarking scientific output in the social sciences and humanities, dans P. Ingwersen et B. Larsen (dir.), Proceedings of the 10th International Conference of the International Society for Scientometrics and Infometrics (ISSI), Stockholm, Karolinska University Press, 2005, p. 149-158. 2 Robert K. Merton, Social Theory and Social Structure, New York, The Free Press, 1968.
Il faut dire que la production soutenue de l auteur a contribué à garder son œuvre vivante et à accroître son rayonnement depuis un demi siècle et ce, même si les cinq ouvrages les plus cités de Ricœur ont paru il y a plus de vingt ans: Temps et récit (1983-1985), De l interprétation (1965), Métaphore vive (1975), Hermeneutics and The Human Sciences. Essays on Language, Action and Interpretation, une anthologie préparée par John B. Thompson (1981), Conflit des interprétations (1969) (TABLEAU 2).
L autre caractéristique intéressante de sa carrière bibliométrique, c est la diffusion de sa pensée dans un large éventail de disciplines (TABLEAU 3). Spécialisation du savoir oblige, la plupart des auteurs ne connaissent qu une diffusion limitée en dehors de leur aire de recherche, et rares sont les anthropologues ou les géographes, par exemple, que l on retrouve cités dans les articles de science politique ou de littérature. Le cas de Ricœur va à contre-courant de cette tendance générale. L idée souvent avancée de manière intuitive, selon laquelle ce dernier aurait réussi à transcender les frontières stricto sensu de la philosophie, reçoit ici une confirmation empirique éclatante. Si on se borne à analyser les sciences humaines (car Ricœur est aussi cité, quoique plus faiblement, par des praticiens des sciences appliquées et des sciences naturelles), force est de constater que l auteur de Métaphore vive est populaire en littérature, en sciences sociales, en philosophie, en religion et en psychologie. Ricœur a su rejoindre des chercheurs venus des disciplines les plus diverses. Les références à son œuvre semblent avoir connu un décollage en littérature en 1983, avec la publication de Temps et récit, et en sciences sociales en
1990, avec la publication de Soi-même comme un autre. La brusque hausse des références à Ricoeur en philosophie à partir de 2003 peut plus difficilement être attribuée à la parution d un ouvrage, même si la publication de la somme La Mémoire, l histoire, l oubli (2000) a connu un succès critique et public retentissant. En conclusion, il semble évident que Ricœur représente, pour plusieurs chercheurs, un auteur classique, à qui on se réfère naturellement, à un niveau théorique, ontologique ou épistémologique. Il ressemble à d autres auteurs qui sont devenus des passages obligés de la réflexion contemporaine. Son œuvre traverse le temps, trouvant sans cesse de nouveaux lecteurs et de nouveaux champs d application. La demi-vie de ses écrits n est plus celle des publications plus circonstancielles, ou plus contextualisés, mais celle des réflexions profondes, dans la grande tradition de la pensée occidentale, qui n en finissent pas d inspirer. Cet attrait qui traverse les âges se double d une popularité transdisciplinaire, comme si, pour ainsi dire, l intérêt pour Ricœur était à la fois horizontal et vertical, les politicologues autant que les théologiens, les
philosophes ou les psychologues se référant à ses écrits, un fait plutôt rare en notre époque de sur-spécialisation. Jean-Philippe Warren Département de sociologie et d anthropologie Université Concordia