Mai 2013 6 Histoire des Arts ESPAGNOL Domaine : Art engagé : Œuvre : Guernica COLLÈGE EDOUARD LUCAS
Pablo Picasso, Guernica, 1937 (huile sur toile, 350 x 776 cm, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia, Madrid) FICHE D'IDENTITE DE L'ŒUVRE Titre Nom de l'artiste Type d'oeuvre Lieu d'exposition: Date de l'oeuvre : Technique : Guernica Pablo Picasso Dimension : 3,49 x 7,76 m Peinture Musée du Prado, Centro de Arte «Reina Sofía», Madrid 1937 peinture à l'huile UN TABLEAU MONUMENTAL Vingt sept mètres carrés : Guernica est monumental, dans tous les sens du terme. Tous les personnages sont d'une taille plus grande que nature. Son format, le choix des couleurs et le travail des formes impressionnent le spectateur. Picasso cherche à provoquer des émotions et une réflexion sur l'horreur de la guerre en immergeant le spectateur dans son oeuvre complexe et démesurée.
I. CONTEXTE HISTORIQUE A. GUERRE CIVIL ESPAGNOLE En 1936, la guerre civile espagnole éclate : Nationalistes espagnols (Franco) contre les Républicains. Le début du soulèvement a lieu le 18 juillet 1936. Les villes de Madrid et Barcelone seront des fronts de résistance républicains, ainsi que le Nord de l Espagne, dont le Pays Basque. Carte de la division de l Espagne en 1936 Le drapeau républicain Le drapeau nationaliste
Les démocraties européennes décidèrent de ne pas intervenir, même si des personnes s engagèrent individuellement pour partir aider l armée républicaine (Brigades internationales). Les régimes fascistes d Allemagne et d Italie collaborèrent avec les nationalistes, alors que l Union Soviétique était du côté des républicains. Cette guerre sanglante dura presque 3 ans, et se termina par la victoire des nationalistes, en avril 1939. Franco instaura une dictature militaire qui ne prit fin qu à sa mort, en 1975. La Guerre Civile fit plus d un million de morts et des centaines d exilés et de réfugiés politiques. B. LE BOMBARDEMENT DE GUERNICA Le 26 avril 1937, c est jour de marché dans la petite ville basque de Guernica. Durant 3 heures et demi, l aviation allemande bombarde et incendie la ville de façon sanguinaire, utilisant des mitrailleuses contre les personnes effrayées qui tentaient de fuir l horreur. Le but des nazis était de tester leurs armes, mais en même temps de soutenir Franco en démoralisant une population civile. C était un acte de répression contre les antifranquistes. Il y eut 1654 morts, hommes, femmes et enfants, et plus de 800 blessés, sur une population totale d environ 7000 personnes. Ce bombardement a été longtemps considéré comme le tout premier raid de l aviation militaire moderne sur une population civile sans défense.
II. CONTEXTE ARTISTIQUE A. Pablo Ruiz Picasso (1881-1973) Peintre espagnol, fondateur du cubisme, lié au mouvement surréaliste, il a incarné toutes les avants- gardes et les innovations de la peinture moderne et est considéré comme l'un des plus grands artistes du 20e siècle. En 1907, Picasso peint les Demoiselles d Avignon (huile sur toile, 244 x 234 cm), et il invente en compagnie de Georges Braque un mouvement artistique majeur du XXème siècle : le cubisme.
Les formes sont simplifiées et éclatées. Au moment de la création de son œuvre Guernica, Picasso est un peintre célèbre et reconnu. Lorsqu'il apprend dans la presse le bombardement par les avions allemands de la légion Condor, alliés de Franco, de la petite ville basque de Guernica, le 26 avril 1937, Picasso décide de témoigner de ce drame dans un tableau destiné à décorer le pavillon espagnol de l'exposition universelle qui se tient à Paris en 1937. B. ELABORATION ET HISTOIRE DU TABLEAU Déjà avant le bombardement, le gouvernement républicain avait commandé à Picasso une grande composition murale, en vue de participer à l Exposition Internationale de Paris. Le gouvernement de la République pensait ainsi attirer l attention des gouvernements internationaux sur la situation en Espagne. Picasso vivait déjà à Paris depuis 1901. Horrifié par le bombardement, il se met immédiatement à la réalisation de son oeuvre. Il achève le tableau en moins de deux mois. Après la victoire des nationalistes en 1939, le tableau est transféré à New- York. Picasso a toujours refusé qu il soit ramené en Espagne tant que Franco était au pouvoir. Ce n est qu en 1981 que Guernica arrive ne Espagne. Il est aujourd hui exposé au Musée l Art contemporain Reina Sofia à Madrid. La scène semble se dérouler dans un intérieur, comme le suggère la lampe, les poutres au plafond ou encore le carrelage au sol. Pourtant un toit recouvert de tuiles apparaît à l'arrière- plan, comme si on observait une maison de la rue. Cette confusion indique- t- elle le désordre qui suit ce bombardement aveugle? Ni intérieur, ni extérieur, ni jour (l'ampoule est allumée), ni nuit (le bombardement a lieu le matin) : tous les repères ont disparu, le chaos est total. L'artiste représente quatre femmes hurlant leur douleur et leur désespoir face à ce bombardement aveugle. Celle de droite semble implorer le ciel au milieu des flammes, celle à l'extrême gauche, comme une pietà d'un tableau religieux, pleure son enfant mort dans ses bras, symbole de la victime innocente.
Au pied de ces femmes, un soldat, au corps déchiqueté, tient dans sa main une épée, arme bien dérisoire pour lutter contre la puissance de feu des avions allemands... Sa main gauche, striée de rides, est celle d'un travailleur : Picasso, militant communiste, rappelle que les défenseurs de la République sont les ouvriers, dernier rempart contre le fascisme. Le choix d'une représentation en blanc, gris et noir renforce la dimension dramatique du sujet. Mais cela évoque également les unes des journaux, principale source d'information de l'époque ; c'est par la presse que Picasso a appris la nouvelle, et le corps du cheval, strié de petits traits noirs, rappelle les caractères typographiques des articles. Pour ce tableau, Picasso a réalisé de nombreuses études, dont beaucoup sont visibles aujourd'hui à Madrid. Cabeza de caballo 1937 Dessin préparatoire n 6, 1e mai 1937 La composition de l'oeuvre a évolué au fur et à mesure de sa réalisation comme le prouvent les photos des «états» du travail, prises par Dora Maar, la compagne du peintre, dans son atelier de la rue des Grands- Augustins à Paris. Jusqu'à la fin, Picasso a apporté des modifications: le taureau, par exemple, est orienté vers la gauche au début, tandis que dans la version définitive son corps est orienté vers la droite même si sa tête continue de regarder à gauche. Étude, 9 mai 1937
Dora Maar, Guernica, état 1, mai 1937 Dora Maar, Guernica, état 4, mai 1937 Après la victoire des nationalistes et la mise en place de la dictature franquiste, le tableau est transféré aux États- Unis, où il va rester plusieurs décennies, Picasso ayant toujours refusé qu'il retourne en Espagne tant que Franco serait au pouvoir. Le caudillo mort (1975), le tableau peut désormais revenir, mais Picasso, décédé en1973, ne le verra jamais sur le sol de sa terre natale où il arrive en 1981. a) COULEURS Pourquoi Picasso choisit- il du noir, du blanc et des gris colorés pour réaliser son oeuvre? Tout d'abord ils évoquent la gravité du sujet. L'austérité et l'absence de couleur peuvent symboliser le deuil et la mort. De plus, le noir et blanc est un rappel du texte et des clichés de Guernica diffusés dans la presse à la suite des bombardements.
A quoi servent les contrastes de valeurs? Les contrastes de valeurs mettent en avant ou dissimulent les formes et les figures. Ces jeux de valeurs structurent le tableau, tout autant que les lignes de composition. b) FORMES Pourquoi les figures (sauf une : l'enfant)) sont vues de face et de profil à la fois? Depuis son époque cubiste, Picasso cherche à représenter les choses et les êtres comme ils sont et non pas comme il les voit. Picasso multiplie donc les angles de vue mais les concentre dans une seule image. Pourquoi Picasso déforme ses figures, modifie les proportions? Dans Guernica, Picasso «s'autorise» la déformation du réel (une langue devient pointue, un oeil prend la forme d'une larme), prend la liberté d'allonger un cou, d'agrandir une main ou un genou. Cela lui permet de renforcer ce qu'il veut montrer : la souffrance de corps malmenés par la guerre. III. UNE PEINTURE D'HISTOIRE ENGAGEE Picasso renoue avec le genre de la peinture d'histoire, considéré jusqu'au milieu du XIXe siècle comme le genre supérieur en peinture. Comme Goya avant lui, Picasso ressent la nécessité de réagir aux évènements historiques.
A. COMPOSITION Malgré une impression de chaos au premier abord, Guernica se révèle être une œuvre très travaillée. Le tableau se «lit» d'abord comme une frise, de gauche à droite. Puis on distingue une organisation en triangle. A la base de la pyramide il y a la mort représentée par le soldat, et au sommet l espoir symbolisé par la lampe. Cette composition en triangle met en évidence une répartition en trois parties qui structurent le tableau. Enfin, on peut distinguer la partie basse du tableau, dans laquelle les formes sont enchevêtrées, horizontales, et qui évoquent la mort et le chaos ; et la partie haute dans laquelle les formes sont au contraire verticales, plus espacées, et qui expriment davantage la vie. B. ANALYSE DES FIGURES PRINCIPALES Le tableau de Picasso n'est pas la simple illustration d'un événement, mais sa transposition en une succession d'images extrêmement complexes. Les figures représentées par Picasso sont parfois très claires dans ce qu'elles expriment, parfois plus ambigües. C'est cette complexité qui fait aussi la richesse de Guernica. LES EXPRESSIONS Toutes les bouches sont ouvertes et expriment l effroi, la terreur ou la douleur, les personnages hurlants sont tournés vers le ciel, position qui accentue l expression intense des visages.
Le cheval Presque au centre de la composition, il symbolise, des dires même du peintre, le peuple. Une lance transperce son flanc et le blesse à mort. La tête est rejetée en arrière, la bouche semble hurler et laisse visibles les dents et la langue pointue. Le taureau La figure mythique du Minotaure est un motif central de l oeuvre de Picasso. Au milieu de la débâcle il apparaît impassible, statique. Seules la bouche ouverte et la langue pointue lui donnent une expression, et ses yeux sont humains. Il semble fixer le spectateur. C est une figure ambiguë. Certains y voient une figure de la bestialité et de la cruauté, d autres le symbole de la résistance. L'oiseau A peine visible, entre le cheval et le taureau, il pourrait être une colombe, symbole d'espoir et de paix.
La mère et l'enfant Cette femme tient son enfant mort dans ses bras, évoquant une pietà, figure de la Vierge pleurant la mort du Christ. La douleur et les hurlements de la mère sont visibles, les yeux et les narines ont des formes de larmes, la langue pointue sort de la bouche hurlante. Le visage, à la fois de face et de profil est renversé, basculé vers le haut, la mère hurle au ciel sa détresse. L'enfant dans ses bras a les yeux vides, la tête et les bras ballants. Le soldat mort Il git, démembré, dans le bas du tableau, la tête et un bras sont coupés. Sa main est encore refermée sur une épée brisée C est la figure du combattant. De cette main sort une fleur, symbole d espoir et de renaissance. Mais sa fragilité est soulignée par la finesse du contour. La femme dans les flammes Elle a les bras levés au ciel, Picasso fait sans doute référence au tableau Tres de Mayo de Goya. La femme qui fuit A droite, en bas, une femme se traîne, un genou presque à terre. Tout son corps, mais surtout son visage et son cou démesuré sont entièrement tendus vers la lampe.
La femme à la lampe D une maison, une femme surgit vers la gauche et vers le centre de la composition. L allongement de son bras et de sa tête, de forme effilée, donne une impression de mouvement très dynamique. Elle semble sortir de la ville détruite, en brandissant une lampe placée vers le centre de la composition. Cette petite lampe pourrait être un flambeau, symbole d espoir. «La peinture n est pas faite pour décorer les appartements. C est un instrument de guerre offensive et défensive contre l ennemi.» Pablo Picasso