Transition énergétique : l expérience de l Allemagne Une analyse de l APERe, rédigée par Jean Cech et Christophe Haveaux Version du 07/03/2013 1. L expérience de l Allemagne 1.1. Quelles leçons tirer de l expérience de l Allemagne? En Europe, tous les regards sont désormais tournés vers l Allemagne, qui a choisi d assurer son avenir énergétique sans nucléaire. Alors que la Belgique tergiverse sur le redémarrage ou non des réacteurs de Doel 3 et Tihange 2, l Allemagne choisit d investir massivement dans les énergies renouvelables. Comment ce choix a-t-il pu se faire? Autour de quel consensus? Cette expérience montre-t-elle une voie à suivre? Suite à la catastrophe de Fukushima, l Allemagne a décidé d accélérer sa sortie du nucléaire. Elle a mis définitivement à l arrêt 8 réacteurs en 2011 et ferma les 9 restants d ici 2022 au plus tard. Comment ce choix a-t-il pu se faire aussi rapidement, alors que la plupart des pays européens (dont la Belgique) débattent toujours des tests de sécurité sur leurs réacteurs pour envisager de prolonger leur durée d exploitation? En Allemagne, le contexte était sans doute mûr pour un changement de paradigme. Les politiques, les groupes industriels et les syndicats se sont appuyés sur un consensus existant depuis 2002 sur la sortie du nucléaire. A l époque, le processus de négociation avait fait mûrir les positions de chacun et facilité un consensus sur la nécessité d une transition énergétique. En Allemagne, le débat sur le coût de la transition a déjà eu lieu, alors qu il s ouvre à peine ailleurs en Europe, notamment en Belgique. Les industriels allemands se sont d abord opposés à la transition, pour un motif classique : le développement des nouvelles capacités de production renouvelable (éolien, photovoltaïque, biomasse, ) allait-il engendrer un surcoût du prix de l énergie et donc un frein à la compétitivité des entreprises? La réponse est venue d elle-même, lorsque les industriels ont vu un intérêt dans la perspective de nouveaux marchés dans le secteur de l énergie durable. Les citoyens et les syndicats ont rapidement rejoint ce choix dès lors que les investissements permettaient d assurer à la fois une production d énergie propre et la création de milliers d emplois locaux et non délocalisables. Du côté politique, les partis se sont d abord affronté sur le mode «pour ou contre le nucléaire». ll est intéressant de remarquer que la dynamique locale et régionale a réussi à transformer ce débat : les représentants régionaux de tous les partis sont montés au créneau pour faire valoir l intérêt économique d une transition énergétique ambitieuse. Les acteurs locaux sont en effet les mieux placés pour mesurer les avantages d une politique énergétique durable. A titre d exemple, les Länders (Régions) visent un objectif cumulé de 50 % d énergies renouvelables d ici 2020, loin devant l objectif national de 35%.
«C est ainsi que, lorsque survint la catastrophe de Fukushima, tous les acteurs allemands étaient déjà d accord sur les modalités d une transition énergétique», souligne Andreas Rudinger, auteur d une étude sur le sujet (1). «La situation de l Allemagne est évidemment particulière au regard de son statut en Europe : plus grande population, plus grande économie, plus grand émetteur de gaz à effet de serre. La puissance économique allemande est certainement un facteur qui a permis de matérialiser rapidement la transition en tant qu opportunité industrielle : près de 400 000 emplois créés à ce jour dans les énergies renouvelables et beaucoup d emplois dans le bâtiment, créés et sécurisés grâce au programme de rénovation énergétique. En fait, la grande différence réside dans la préparation de ce changement structurel : ses bases industrielles, le cadre institutionnel pour soutenir le processus, l organisation des filières et des circuits de financement, Un tournant majeur s est opéré en Allemagne quand les gens ont arrêté de parler uniquement de coûts pour se consacrer à la vision des mêmes projets sous forme d investissements et d opportunités économiques : entre 20 et 25 milliards d euros investis chaque année dans les renouvelables, ce n est pas rien.» Dépenses perdues ou investissements? L Allemagne a donc choisi de réduire ses importations d énergies fossiles (gaz, pétrole, charbon), soumises à de fortes fluctuations de prix sur les marchés internationaux. Les productions renouvelables se basent au contraire sur des ressources locales disponibles et sans prix d achat (soleil, vent, eau) et permettent donc de maîtriser à long terme le prix de l électricité. Les coûts du développement des renouvelables ne représentent donc pas des dépenses perdues mais des investissements en infrastructure permettant d assurer un service énergétique accessible pour les générations actuelles et à venir. Pour financer ces investissements, la contribution des ménages allemands sur la facture d électricité est passée de 3,6 cents/kwh à 5,3 cents/kwh, pour un prix de l électricité en 2012 compris entre 21 et 24 cents/kwh. Par comparaison, la contribution renouvelable en Wallonie en 2012 était de 1,2 cents/kwh sur un prix global moyen de 21 cents/kwh. En Allemagne, cette contribution permettra de financer notamment une ligne haute-tension qui reliera les productions renouvelables, massives au Nord du pays, vers de grands centres de consommation situés au sud. Cet investissement est bien accepté par les Allemands, dont 80 % jugent la contribution «énergie renouvelable» dans leur facture juste ou trop basse, comme le révélait l étude de Andreas Rudinger. Mieux répartir l effort «A ce jour, ce sont les ménages qui paient en grande partie le coût de la transition», expliquet-il. «L industrie sort gagnante à tous les niveaux, ce qui est paradoxalement un facteur de compétitivité. Ce système est-il soutenable à long terme? Je ne le pense pas. Un rééquilibrage devrait avoir lieu.» Afin de partager l effort de manière plus équitable, la fédération allemande des producteurs renouvelables (BEE) plaide pour que les grands consommateurs d électricité actuellement exonérés participent aussi au financement. Cette répartition serait plus juste et permettrait de réduire l impact sur la facture des consommateurs (2). Par ailleurs, les citoyens prennent directement part au processus puisqu ils détiennent 50 % des capacités renouvelables installées en Allemagne (via des coopératives), ce qui leur permet de mieux comprendre l enjeu des coûts et bénéfices. L expérience allemande est-elle pour autant transposable en Belgique? «La transition y est possible», estime Andreas Rudinger, «et elle présente de réelles opportunités : pour les industriels, pour les territoires, pour les citoyens. Mais on commet une erreur à se focaliser sur la question du nucléaire, qui est certainement un élément déclencheur 1
de la transition énergétique, mais pas une fin en soi. On oublie trop souvent les vrais enjeux énergétiques : l électricité, c est entre 20 et 24 % de notre consommation d énergie. Le chauffage et le transport représentent bien plus. L efficacité énergétique représente l enjeu majeur de la transition», conclut-il. L Allemagne semble en tout cas bien consciente de son rôle moteur en Europe, comme en témoigne le site web de la Fondation Heinrich Böll dédié à la transition allemande (3) : de nombreux acteurs européens le consulte déjà pour suivre attentivement cette expérience novatrice et en tirer les leçons. (1) «L impact de la décision post-fukushima sur le tournant énergétique allemand», Andreas Rudinger, IDDRI, 12 mars 2012. Etude disponible sur www.iddri.org (2) www.bee-ev.de (3) energytransition.de 2
1.2. Analyse quantitative L Allemagne connaît une évolution remarquable de sa production électrique marquée par une baisse du nucléaire et une augmentation des productions renouvelables. La contribution du lignite et du charbon reste globalement stable et l Allemagne est davantage exportatrice d électricité (solde import-export négatif) 1. La décision de soutenir la production électrique renouvelable et de sortir du nucléaire date de bien avant 2011, mais la catastrophe de Fukushima en mars 2011 a accéléré le processus d arrêt des réacteurs nucléaires en Allemagne. L analyse considère les années 2010, 2011 et 2012 et prend 2005 comme année de référence. Ainsi la part d E-SER est passée de 10,2 % en 2005 à 22,1 % en 2012 pour une consommation finale d électricité diminuant légèrement de 612 à 595 TWh. Depuis 2005 par rapport à 2012, on observe une diminution de 39 % de la production nucléaire et une diminution de 12 % de celle du charbon. En parallèle, la production des énergies renouvelables a plus que doublé (+116 %) et celle du lignite a augmenté de 3 %. Le graphique suivant présente l évolution des principales énergies renouvelables pour la production électrique allemande depuis 2005. En faisant la part belle à l éolien, avec une année 2011 exceptionnellement bien venteuse. Depuis 2011, la production solaire photovoltaïque dépasse la production hydroélectrique. La production d électricité à partir de biomasse montre aussi une croissance continue. Evolution de la production brute électrique allemande par vecteur. (Graphique APERe - Données sources : AG Energiebilanzen1990-2012) 3
Pour expliquer le développement dynamique des énergies renouvelables en Allemagne, il faut s intéresser aux politiques qui impactent véritablement le secteur. En effet, la transition énergétique allemande ambitionne une sortie du nucléaire en 2022 et espère également mettre fin aux énergies fossiles en 2050, cette transition est d ailleurs en cours depuis 2010. L ensemble se fait conjointement à une diminution de CO₂ et une mise en place de tarifs d achat adaptés à chaque technologie. Cet essor s accompagne d un véritable développement économique (En 2011, 379 000 emplois et un chiffre d affaires annuel de l ordre de 37 milliards d euros, selon le bilan de l EurObserv ER 2012). En ce qui concerne les échanges électriques internationaux, on observe une augmentation des quantités exportées. Le solde atteint en 2012 une valeur de 23,1 TWh exporté, soit 3,7 % de la production électrique brute totale. Evolution de la production électrique allemande par vecteur renouvelable (Graphique APERe - Données sources : AG Energie-bilanzen1990-2012). (TWh) 2005 2010 2011 2012 Import 53.4 42.2 49.7 44.2 Export 61.9 59.9 56 67.3 Solde Import-Export -8.5-17.7-6.3-23.1 Tableau : Volume annuel d échanges d électricité de l Allemagne avec l étranger (Données sources : AG Energiebilanzen, 1990-2012) 1 Données statistiques officielles du bilan énergétique allemand (AG Energiebilanzen, 14 février 2013). 4