Samuel Beckett, Soubresauts, Paris, Éditions de Minuit, 1989



Documents pareils
Frank Janssen, La croissance de l entreprise. Une obligation pour les PME?, Bruxelles, De Boeck, 2011, 152 p.

Les 100 plus belles façons. François Gagol

Annie Claude Sortant-Delanoë. L angoisse, nécessité logique entre jouissance et désir

Louer et utiliser un Hébergement Mutualisé OVH (Version 1.0)

Le conditionnel présent

GUIDE DE L UTILISATEUR

Série TD 3. Exercice 4.1. Exercice 4.2 Cet algorithme est destiné à prédire l'avenir, et il doit être infaillible! Exercice 4.3. Exercice 4.

Compte rendu. Ouvrage recensé : par Robert Gagnon

Pourquoi investir en bourse? Pour gagner nettement plus qu avec un livret

Usage des photos pour Internet et pour la presse

Bulletin d'information de la Confrérie St Hubert du Grand-Val

Alice s'est fait cambrioler

Janvier BIG DATA : Affaires privées, données publiques

Article. «Monument québécois à la mémoire des héros du Long-Sault» Jacques Folch-Ribas. Vie des Arts, n 50, 1968, p

Dans la série. présentés par le site FRAMASOFT

Article. «La dame du» Bertrand Bergeron. XYZ. La revue de la nouvelle, n 8, 1986, p Pour citer cet article, utiliser l'information suivante :

Jouer, c'est vivre! Repères sur le jeu en Action Catholique des Enfants

Guide d'utilisation du portail d'authentification Cerbère à usage des professionnels et des particuliers

Google fait alors son travail et vous propose une liste de plusieurs milliers de sites susceptibles de faire votre bonheur de consommateur.

LE HARCELEMENT A L ECOLE

«La société mutuelle agricole de caluire et cuire : témoignage sur trente années de pratiques»

Marie Lébely. Le large dans les poubelles

Cours de Leadership G.Zara «LEADERSHIP»

Dossier table tactile - 11/04/2010

QUELQUES MOTS SUR L AUTEURE DANIELLE MALENFANT

Le carnaval des oiseaux

LA COMPTABILITE PATRIMONIALE. des milieux naturels et culturels : des différences mais une logique de base

O I L V I E V R AIME SA FM

Elisabeth Vroege. Ariane et sa vie. Roman. Editions Persée

CONCOURS «Du bonheur dans votre frigo!» RÈGLEMENTS

Les noms de domaines: le bien immobilier du 21ème siècle

Un autre signe est de blâmer «une colère ouverte qui débute par le mot TU».

Richard Abibon. «Le sujet reçoit de l Autre son propre message sous une forme inversée»

Mademoiselle J affabule et les chasseurs de rêves Ou l aventure intergalactique d un train de banlieue à l heure de pointe

AVANT-PROPOS CREATIVITE, FEMMES ET DEVELOPPEMENT L'EXEMPLE QUI VIENT DES AUTRES...

Nom : Prénom : Date :

Là où vont nos pères1

Installation de Windows 2003 Serveur

LES CARTES À POINTS : POUR UNE MEILLEURE PERCEPTION

Le relooking de Sabrina

D'UN THÉORÈME NOUVEAU

Voilà en effet le genre de situations classiques et très inconfortables dans lequel le joueur de poker se retrouve bien souvent.

Ça me panique, pas question de le nier. Mais c est ma seule carence, le dernier point encore sensible entre elle et moi, ce fait que, dès qu elle

MODULE 6 - TRÉSORERIE ET GESTION BANCAIRE

Par: Bridget Clarke et Kathlyn Pascua

La biodiversité : oui! Mais pourquoi?

FICHE PÉDAGOGIQUE -Fiche d enseignant-

PROBLEMES D'ORDONNANCEMENT AVEC RESSOURCES

Utiliser Subversion (SVN) avec Tortoise

Défaut de paiement : une obligation incomplète

G E S T S K E D. Logiciel de gestion de QSO journaliers ou hebdomadaires appelés SKED. Version 1.0. Logiciel développé par René BUSSY F5AXG

Je veux apprendre! Chansons pour les Droits de l enfant. Texte de la comédie musicale. Fabien Bouvier & les petits Serruriers Magiques

RACHETER OU REMBOURSER UN CREDIT

PARCOURS COMPLET AU COURS MOYEN

J'aime les fossettes qui creusent votre joue et aussi les petites imperfections autour de votre bouche Je me sens bien en votre compagnie

1 sur 5 10/06/14 13:10

L enfant sensible. Un enfant trop sensible vit des sentiments d impuissance et. d échec. La pire attitude que son parent peut adopter avec lui est

Rapport de fin de séjour. Bourse ExploraSup'

UNE DÉLIVRABILITÉ ÉCLATANTE EN 90 JOURS!

C était la guerre des tranchées

Le courrier électronique

Cloud Computing : forces et faiblesses

TRUECRYPT SUR CLEF USB ( Par Sébastien Maisse 09/12/2007 )

Christina Quelqu'un m'attendait quelque part...

Les responsabilités civile et pénale de l'élu local. > Observatoire SMACL des risques de la vie territoriale

LA REBELLION. a) il faut que l'agent ait agi dans l'exercice de ses fonctions.

Rappels. Prenons par exemple cet extrait : Récit / roman

Pourquoi archiver les s

Petit guide à l'usage des profs pour la rédaction de pages pour le site Drupal du département

Absence ou présence erronée de l adverbe de négation ne

Installation de Windows 2000 Serveur

La douleur est une mauvaise habitude.

A la découverte d'internet Explorer 8

P A R L E M E N T W A L L O N

Est-ce le bon moment pour renégocier votre crédit immobilier?

French 2 Quiz lecons 17, 18, 19 Mme. Perrichon

1. Démarrer le programme tournois, ouvrir un tournoi pour le gérer et quitter le programme tournois

Futur d'ixus Projet de revalorisation d'ixus

Que chaque instant de cette journée contribue à faire régner la joie dans ton coeur

Installer une imprimante réseau.

Examen d aptitude professionnelle. Écrit Exemple de résolution. Droit civil

Une introduction au nouveau guide de la SCHL sur les réserves de remplacement

On faitle rnarche. avec Papa

Histoire de Manuel Arenas

VISITE DE L EXPOSITION AU THÉÂTRE DE PRIVAS :

LA SOUFFRANCE DU MALADE EN FIN DE VIE. LES COMPORTEMENTS FACE A LA PERTE : vécu de la mort

R. A. A. Bébian. Mimographie, ou essai d écriture mimique. París, 1825


Comment avoir une banque sans banque. Tome 2

LES INDICATEURS CLÉ DE PERFORMANCE : DÉFINIR ET AGIR

ISBN

P our appeler : Décrochez le combiné et composez le numéro OU Composez le numéro et décrochez le combiné

PRINCIPES DE BASE DE LA SAUVEGARDE POUR LA PROTECTION DE VOS DONNÉES ET DE VOTRE ACTIVITÉ

Paroisses réformées de la Prévôté - Tramelan. Album de baptême

Le Pavé Mosaïque. Temple?» C est la question que je me posais la première fois que je vis le Pavé Mosaïque à

Transcription:

Compte rendu «Pour en finir avec Beckett» Ouvrage recensé : Samuel Beckett, Soubresauts, Paris, Éditions de Minuit, 1989 par Gaëtan Brulotte Liberté, vol. 32, n 3, (189) 1990, p. 82-85. Pour citer ce compte rendu, utiliser l'adresse suivante : http://id.erudit.org/iderudit/31909ac Note : les règles d'écriture des références bibliographiques peuvent varier selon les différents domaines du savoir. Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter à l'uri https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/ Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l'université de Montréal, l'université Laval et l'université du Québec à Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. Érudit offre des services d'édition numérique de documents scientifiques depuis 1998. Pour communiquer avec les responsables d'érudit : info@erudit.org Document téléchargé le 11 January 2016 02:39

GAETAN BRULOTTE POUR EN FINIR AVEC BECKETT Samuel Beckett, Soubresauts, Paris, Éditions de Minuit, 1989. La seule fois que j'ai eu la chance de voir Beckett, ce célèbre ermite de la littérature, c'était à Paris, à la Closerie des lilas, une fin d'après-midi d'automne en 1975. Il était avec un couple d'amis, portait une canadienne grise et se cachait derrière des lunettes de soleil. M'avaient frappé sa conversation feutrée en anglais et ses silences, sa discrétion, sa grande aménité, mais aussi sa fragilité malgré sa stature imposante. Je n'ai pas osé lui adresser la parole. Pourquoi Taurais-je dérangé? Pour lui dire quoi? Mon admiration? Elle était certes réelle et sans bornes, mais justement elle me dominait et me paralysait au point de m'empêcher d'écrire. J'ai longtemps eu l'impression qu'après Proust (auquel, comme on sait, Beckett a consacré un essai), la littérature n'avait plus rien à dire d'intéressant. Puis vint l'auteur d'en attendant Godot et de Fin de partie: révélation étonnante. La littérature avait encore des ressources, mais après lui elle semblait avoir vraiment dit tout ce qu'elle pouvait. Il ne lui restait plus qu'à se taire, à moins de résolument changer de cap ce qu'elle fit d'ailleurs. Un chef-d'œuvre est toujours une catastrophe pour ce qui suit, bien sûr. Et l'œuvre de Beckett, d'une cohérence sans faille et d'une importance cruciale pour toute l'histoire de la littérature, s'impose en ce sens comme une véritable catastrophe.

83 Beckett s'est enfin arrêté d'écrire le 22 décembre 1989, mais pas avant d'avoir trouvé le moyen de nous laisser encore quelques Soubresauts. Ce dernier petit ouvrage nous propose donc le point final de son parcours. Cette voix de plus en plus faible et resserrée au fil des œuvres, s'est résumée dans cet ultime hoquet. Un court texte d'une vingtaine de pages où se rassemblent quelques éclats de thèmes qui lui étaient chers, et où des morceaux de personnages et des coins de paysages antérieurs constituent une sorte de puzzle: une table comme celle de La Dernière Bande; une chambre comme celle de Fin de partie, avec une fenêtre haute et hermétique; un solitaire reclus qui piétine sur place comme dans tant d'œuvres antérieures, qui jette quelques coups d'œil effarés dehors, qui rumine, se tourmente, sort, erre et titube dans le réel, qui se raccroche à quelques bribes de sensations, de souvenirs, de raison, de langage. C'est tout. Ce solitaire, dernier frère de tous les autres marginaux de l'œuvre de Beckett, voit sa propre lumière s'éteindre. Sa conscience vacille et son corps va suivre. Il le sent plus que jamais. Il va partir pour de bon. Depuis le temps qu'il attend ce moment. Dans l'intervalle, il tourne en rond, au propre comme au figuré. Rivé à sa table, tel un écrivain, il est épuisé, impuissant: imagination morte, imaginez! Par-ci par-là pointe sa tristesse à l'évocation des morts qui l'ont précédé, dont celle d'une certaine Darly (allusion probable au deuil de sa femme, décédée un an plus tôt). Et il attend que ce soit enfin son tour. Cette fin, les personnages de Beckett l'ont toujours souhaitée et redoutée à la fois. Ici le personnage n'attend plus rien, ni de la vie, ni de personne, ni de lui-même. Il est déjà entré dans la phase finale où il ne sait plus s'il existe encore ou pas, s'il a toujours sa raison ou pas, voire s'il attend ou pas. Il n'a pas de nom. Il ne dit pas je. On l'identifie par U tout simplement. Il a presque perdu sa conscience, son identité, voire sa «visagéité»: «vu toujours de dos où qu'il

84 aille». Il a le même chapeau et le même manteau que du temps de l'errance des premiers textes. Il incarne et vit cet enfer beckettien qu'est la «mêmeté». Rien n'a changé depuis le début. Tout est comme autrefois: «même lieu que celui d'où chaque jour il s'en allait errer». Il fait les cent pas, nupieds sur son plancher ou dehors dans l'ombre. Il disparaît et réapparaît à un nouvel endroit, ou au même, comment le savoir? Nul indice qu'il ne s'agisse pas du même. Son vécu se réduit à des coups et à des cris, échos d'œuvres antérieures, «les mêmes que toujours», «comme avant», «ainsi de suite». Mêmeté déprimante et atroce, où le désir est complètement mort, où aucun projet existentiel n'a de sens, où la différence ramenée à la répétition crée un monde monotone tout à fait intenable intérieurement. Seule morale alors possible pour Beckett: la patience, en attendant la seule vraie fin des heures et de la peine. Dans ce ressassement éternel, le temps n'a plus de signification: les moments s'écoulent de même en même et la durée ne peut plus s'évaluer: «Puis long silence long tout court ou si long que peut-être plus rien.» Dans cette monotonie désespérante, on voudrait bien chercher quelque réconfort, c'est naturel. Mais où? Dans la rêverie peut-être ou dans le souvenir, mais on n'en trouve aucun. Les évocations du dehors laissent à désirer et le passé, identique au présent, coupe aussi tout espoir. On peut bien tenter encore de s'arracher à sa réclusion et risquer l'errance, la vieille formule, ne serait-ce que pour ses potentialités de distraction. Mais une fois dehors, l'homme minimal de Beckett n'a nulle fin en vue et ignore où il est, comment il y est venu, où il va et comment retourner là d'où il ignore comment il est parti. Il est traqué dans le non-sens. Amnésie, aphanasis: absence du désir. Aucun désir de savoir, de sentir, de comprendre, de continuer, d'être, aucun désir du désir, «aucun d'aucune sorte». C'est la fin d'un parcours ascétique qui n'a jamais réussi à déboucher sur le bonheur. Vestiges d'une vie diminuée, les sens de l'ouïe et de la

85 vue, pour ce qu'il en reste, ne lui apportent rien de très consolant. Il écoute, il regarde, ou plutôt il entend, il voit: nuance passive importante. Mais à quoi bon? Et il a tout de même encore assez de lucidité pour se demander s'il entend et s'il voit vraiment ou si tout cela ne provient pas de l'intérieur: du vacarme de son esprit ou de ruines de paysages imaginaires. Rien n'est clair. Aucune sensation assurée, aucune pensée assise, aucune certitude. Pas même celle du langage qu'il est en train de perdre, qui souffre de trous, d'incomplétude et qui le rapproche du silence. Un rêve semble pourtant l'habiter: sortir de cet enfer de la mêmeté, ne serait-ce que pour «finir là où jamais avant». Mais il n'y croit guère. Comment le pourrait-il vu son expérience du monde? Tout compte fait, ce rêve est impossible à réaliser. Et qu'importe au fond, dans le néant global de l'existence où tout est absolue dérision. Finir. Tout finir. Voilà seulement ce qui compte et voilà qui est enfin fait. Si Beckett s'est tellement entêté à écrire durant les quarante dernières années de sa vie, c'était sans doute qu'il y voyait la seule issue à cet enfer de la mêmeté: car en l'écrivant, il Ta retournée contre elle-même, il a fini par dire ce qui n'avait jamais été dit avant lui, il a laissé une œuvre à nulle autre pareille, il a suscité la différence, une différence radicale, dans l'homogénéité insoutenable du monde. Et pour cela, mais aussi pour l'humour noir qui imprègne toute son œuvre et par le biais duquel il m'a conquis il y a longtemps, j'aimerais, en guise de dernier hommage de lecteur, me joindre modestement à ses admirateurs et lui adresser les seules paroles que j'aie jamais entendues de lui: «Thanks for the good time.»