L'université et l'((utile)): au-delà des clichés Notes pour l'allocution prononcée par Monsieur Pierre Lucier, président de l'université du Québec, à l'occasion de la 22e Collation des grades de I'École de technologie supérieure, à Montréal, le 5 novembre 1999.
2 Monsieur le Président d'honneur, Monsieur le Directeur général, Madame la Présidente du Conseil d'administration, Mesdames et Messieurs du Conseil d'administration, de la direction, du corps professoral et du personnel de ~'Éco le Distingués invités, Mesdames et Messieurs les diplômé(e)s de ce jour, Mesdames et Messieurs, C'est toujours avec beaucoup de plaisir que je vous retrouve pour cet événement heureux et gratifiant de la collation des grades. Merci de m'associer ainsi à votre joie et à votre sentiment bien légitime du devoir accompli. À vous, chers diplômés, je dis d'emblée: bravo et félicitations. Avec vos proches, avec celles et ceux qui vous ont accompagnés, aux beaux jours comme aux jours difficiles, prenez la mesure de votre réussite et permettez-vous de la savourer pleinement. En même temps que votre réussite académique, je veux souligner les prix et les honneurs remportés par des étudiantes et des étudiants de I'École de technologie supérieure dans le cadre du Gala ((Forces Avenir)). C'est un ((tour du chapeau)) qu'ils y ont accompli. Premier prix dans la catégorie ((Entraide, paix et justice)), pour un projet de construction d'une conserverie de poissons en République Centrafricaine; premier prix dans la catégorie ((Société, communications et éducation)), pour un projet jumelant des étudiants de I'École et des élèves de 6e année de I'École de la Petite-Bourgogne; premier prix dans la catégorie &ciences et applications technologiques)), avec le robot marcheur Hydraumas 111. Bravo! J'étais présent à ce gala du Capitole de Québec, le mois dernier. Le brouhaha de ce genre de soirée ne m'ayant alors permis que de furtives félicitations, je me reprends aujourd'hui et, avec admiration et fierté, j'exprime à ces gagnantes et à ces gagnants mes plus chaleureuses félicitations.
l.' 3 II me paraît de plus en plus clair que cette réussite ne tient ni de l'anecdote passagère ni de I'épisode fortuit. Tout au contraire, il faut y voir l'illustration et la conséquence presque logique d'un projet pédagogique institutionnel qui est explicitement poursuivi ici et dont on peut tirer d'importants enseignements au moment où le projet d'énoncé de politique des universités est soumis à la discussion publique. II n'est pas banal, en effet, qu'une école supérieure qui a fait du ((génie pour l'industrie)) son programme et sa marque de commerce soit aussi le lieu d'émergence de projets à forte teneur d'engagement social. Pas banal non plus, qu'on s'y distingue dans des domaines spécifiquement technologiques aussi bien que dans ceux du développement sociocommunautaire et de la coopération internationale. Cet équilibre mérite réflexion. II me semble, en effet, qu'il contient peut-être une clef permettant de surmonter ce qui pourrait bien constituer une impasse stérile entre les tenants d'un modèle d'université soi-disant ((marchande)) et asservie aux lois du marché et ceux d'un modèle plus ((traditionnel)) et centré sur les ((choses de l'esprit)), les uns et les autres se qualifiant mutuellement, qui de progressistes et d'ouverts sur l'avenir, qui de passéistes et d'attardés d'une époque révolue. À les entendre, on pourrait finir par croire qu'on trahit la mission de l'université dès lors qu'on est efficacement à I'écoute des besoins de l'industrie et du marché ou, au contraire, que l'on fait dans le dilettantisme et la rêverie dès lors que l'on affirme tenir à la liberté de la création de connaissances et à la distance critique inhérente à toute formation universitaire. À la vérité, l'histoire et l'observation courante nous invitent à brosser des tableaux beaucoup moins tranchés que ne le font ces oppositions pour le moins simplifiées, sinon simplistes. Dès ses origines, l'aurions-nous oublié, l'université médiévale s'employait essentiellement à former des compétences pour les grands secteurs d'intervention de l'europe chrétienne - on dirait aujourd'hui qu'elle assurait la formation professionnelle des cadres de l'europe. Les facultés
4 d'origine - la médecine, le droit, la théologie - que je sache, préparaient bien à l'exercice de fonctions clefs du ((marché du travail)) de l'époque. Au sens global où on entendait les choses, les arts aussi comportaient une forte teneur de préparation à l'intervention. Aujourd'hui même, sait-on que la majorité des étudiants inscrits dans les universités québécoises et nord-américaines fréquentent des programmes qui ont des visées directement professionnelles? Difficile de se cantonner dans une ((tour d'ivoire)) quand on forme au génie, à la médecine, à l'informatique, au travail social ou à la chiropratique, pour ne citer que ces domaines! Comme à bien d'autres étapes de son histoire, l'université est aujourd'hui profondément engagée dans la poursuite d'impératifs scientifiques, technologiques et pédagogiques qui sont directement liés à l'exercice de professions. Elle est en cela l'héritière d'une longue tradition. Pour peu que l'on discute un peu de la réalité concrète, le véritable enjeu n'est donc pas de savoir si l'université peut ou doit répondre aux besoins de formation et, par là, aux besoins du marché et du monde du travail. La réponse me semble claire: c'est oui. La question est bien plutôt de savoir comment l'université peut et doit le faire. Là encore, les réponses me semblent claires: elle doit d'abord le faire efficacement, en s'organisant pour percevoir et suivre I'évolution des besoins. Et elle doit le faire en étant fidèle à la mission qui est la sienne. Viser la formation des personnes comme personnes et non comme simples rouages d'exécution sur un échiquier obéissant aux seules lois marchandes; exercer inlassablement cette capacité de réflexion et de distance critique qui justifie l'autonomie qu'elle revendique à bon droit; ne jamais perdre de vue les impératifs du long terme et ce que cela signifie de discernement des tendances et de formation aux fondements qui durent; garder bien vivante la conscience des enjeux sociaux et éthiques qui sollicitent tous les gestes professionnels: préparer de cette façon à l'emploi et répondre ainsi aux besoins du marché, voilà des tâches hautement universitaires dont l'université ne doit sûrement pas
5 s'excuser ou avoir à rougir. mercantile, elle fait alors son travail. Loin de céder à quelque diktat d'inspiration Ma conviction est qu'on peut faire utile sans tomber dans l'utilitarisme à courte vue. Pourquoi, pour être universitaires et louables, les savoirs les plus hauts devraient-ils être inutiles? Ma conviction est aussi qu'on ne mesure pas la profondeur et la noblesse d'un savoir ou d'une discipline à l'inutilité ou à I'ésotérisme de ses visées ou de ses conclusions. Venant moi-même de champs disciplinaires - au premier chef, de la philosophie - qui répondent d'emblée aux caractéristiques de la libre exploration de la connaissance, je n'hésite pas à affirmer que, si elles n'aidaient pas à vivre et à mieux vivre, si elles ne permettaient pas de mieux comprendre l'aventure humaine et son évolution, ces disciplines elles-mêmes ne mériteraient pas vraiment leur place à l'université. Sans doute s'agit4 là d'une autre forme d'utilité, mais c'est tout de même de l'utilité, peut-être même sa forme la plus exigeante et la plus nécessaire. Une activité universitaire qui, dans un sens plus ou moins immédiat, ne serait pas utile serait décidément d'une ((gratuité)) excessive et trop... dispendieuse. Jointes aux distinctions obtenues par les étudiants de I'École et aux performances de ses diplômés sur le marché du travail, les réussites que nous soulignons aujourd'hui suggèrent de manière éloquente qu'on peut répondre aux besoins de l'industrie en formant des personnes professionnellement, humainement et socialement compétentes et autonomes. Je me réjouis avec vous de l'((utilité)) de ce que vous faites à I'École. Et à vous, chers diplômés de ce jour, tous mes vœux pour une suite heureuse et épanouissante dans votre vie personnelle aussi bien que dans les emplois que vous occuperez. Je vous remercie de votre attention.