Quand l'école est finie, on n'en a pas fini avec l'école... Les devoirs à la maison et si on en parlait? Aline Truet, Philippe Mary, Jocelyne Perry Groupe parentalité de l Académie de Strasbourg
Les devoirs : Une interdiction constamment réaffirmée dans les textes mais non appliquée. De nombreuses circulaires depuis 1956 réaffirment l'interdiction des devoirs à la maison. Mais l examen approfondi des textes ( rapport IGEN 2008) laisse entrevoir des réserves : l interdiction de travailler à la maison n est jamais totale (pas plus que celle de travailler à l étude quand celle-ci se situe en dehors du temps scolaire). Il y a toujours lieu d apprendre des leçons, parfois de se livrer à d autres activités scolaires. Les devoirs à la maison sont-ils toujours interdits? Sur le plan réglementaire, la réponse est pour le moins ambiguë. En effet, la circulaire de septembre 1994 a abrogé les circulaires antérieures qui interdisaient les devoirs à la maison en mettant en place les études dirigées à l'école. Mais depuis ce temps d'étude a complètement disparu des horaires et des programmes de 2008. Faut-il ou non en déduire que les devoirs qui pouvaient être faits sur le temps d étude dirigée inclus dans la journée scolaire peuvent l être sur le temps d étude qui suit la journée scolaire? La situation réglementaire reste à clarifier. Des précisions sont indispensables pour permettre à l immense majorité des enseignants, qui donnent du travail en dehors de la classe, de s en prévaloir et de le contrôler.
Devoir? Temps passé en dehors des heures de cours, à travailler pour l'école, au sens de réaliser un travail explicitement lié aux apprentissages scolaires.
Un sujet qui fait débat Cette pratique est en effet à la fois : désirée et rejetée, nécessaire et inutile, efficace et inefficace, sécurisante et source de tension Notre propos ici ne vise pas à entrer dans le débat mais à susciter une réflexion quant à l'utilité et la pertinence des devoirs à la maison.
Fonctions du travail scolaire hors de l'école enjeu de "fixation" des élèves dans le scolaire enjeu entre les disciplines ou plutôt entre les enseignants des différentes disciplines enjeu d'image des enseignants enjeu dans le va-et vient entre école et familles Cf Rapport haut conseil de l'évaluation à l'école.
Fonctions du travail scolaire hors de l'école enjeu de "fixation" des élèves dans le scolaire enjeu entre les disciplines ou plutôt entre les enseignants des différentes disciplines enjeu d'image des enseignants enjeu dans le va-et vient entre école et familles
Paroles de parents Je ne suis pas là le soir. Je rentre tard. Comment l'aider et vérifier son travail? Dès qu on se met aux devoirs, il y a des conflits. Je n en peux plus! On y passe une heure tous les soirs! Souvent je ne comprends pas ce que demande le professeur! Nous savons bien qu'à la fin d'une journée de classe, nos enfants sont fatigués et qu'ils ont beaucoup de mal à se concentrer. Un père d élève résume le sentiment général en affirmant la nécessité d une bonne articulation entre la famille et l école, d une correction attentive du travail du soir par l enseignant et d un contrôle régulier des acquis des élèves. A défaut, ajoute-t-il, ceux-ci risquent de se démotiver et de ne plus faire le travail demandé.»
La question des devoirs interroge et repose souvent sur des malentendus. Faire ses devoirs et apprendre régulièrement des leçons permet de devenir «un bon élève». C'est plutôt parce qu'on est déjà un «bon élève» que l'on s'acquitte de ses devoirs avec constance. Un enseignant qui ne donne pas beaucoup de travail à la maison n'est pas un bon enseignant. Si je ne donne pas de devoir que vont penser les parents, puisque mon collègue de la classe à côté en donne. Faire des devoirs permet aux enfants d'accéder à l'autonomie. Mais l'autonomie, s'acquiert par l'accompagnement, par le travail avec l'élève et cela doit se faire d'abord en classe.
Paroles d'enfants
Mais que reproche-t-on aux devoirs à la maison? d alourdir la charge des enfants et adolescents au détriment d autres occupations comme le sommeil, le sport ou les activités culturelles d entériner, voire d accroître les inégalités scolaires, en faisant effectuer le travail dans des contextes matériels, sociologiques et psychologiques très hétérogènes de renvoyer en dehors de la classe des moments d appropriation et des temps d apprentissage méthodologique (apprendre une leçon, réviser un contrôle, faire un résumé ou une dissertation, préparer un exposé, etc.) qui sont absolument décisifs pour la réussite scolaire. Philippe Merieu
Que nous apprend le rapport du haut conseil de l'évaluation à l'école à propos des devoirs? Rapport de Dominique Glasman et Leslie Besson au Haut comité pour l évaluation de l école, Paris, 2004.
Les parents et la réussite à l'école Toutes les familles sont conscientes des enjeux scolaires en termes d'insertion sociale et professionnelle,y compris dans les milieux populaires, Mais la conscience de la compétition, des moments où elle se joue, la connaissance de la manière d'y jouer et les ressources pour y participer activement sont, on le sait, inégalement partagées. Le travail réalisé pour l'école en dehors de l'école a changé de statut. S'il faut de plus en plus autre chose que l'école pour réussir à l'école - cet "autre chose que l'école" devient essentiel et englobe tout le travail académique qui s'accomplit hors de ses murs. Celui-ci est de plus en plus l'affaire, au sens de la préoccupation, des parents ce qui interroge.( cours privés, aide aux devoirs..)
Les devoirs : un moment difficile dans l'espace familial. Même si de nombreux parents soutiennent leurs enfants, nombreux sont ceux pour qui cette situation est vécue comme un «véritable cauchemar» Beaucoup disent que les devoirs sont source de stress et de lutte dans la vie familiale. De surcroît, la plupart des parents disent ne pas comprendre les devoirs de leurs enfants même s ils passent plus de 2 heures par semaine à essayer de les aider. Beaucoup de parents interrogés se disent en difficulté pour accompagner leurs enfants dans les devoirs. Les sujets ne leur étant pas familiers, ils pensent ne pas être en capacité de les aider. Les devoirs peuvent alors être source d embarras et de frustration pour des parents qui se voient confrontés à leur incompétence.
Au vu de la diversité des familles, la mobilisation est très inégale. Si, en France, 75% des élèves sont aidés par au moins un de leurs parents, on constate une variation selon le milieu social : plus de 90% des parents bacheliers aident leurs enfants contre 65% des parents non bacheliers (Géry, 2004). Dans les familles de cadres supérieurs, une partie de la vie de famille est tournée vers la scolarité et s'organise par rapport à elle ; cet investissement ne signifie pas à l inverse une démission parentale des autres parents puisque quel que soit le milieu d'origine, le suivi reste fort. Les enfants en difficulté appartiennent le plus souvent aux familles où les parents s impliquent peu dans leurs études ; cependant, selon Larue, ces derniers ne sont pas en capacité de proposer une fonction de médiation entre l école et l enfant. Il faut toutefois souligner à nouveau que ces données révèlent une corrélation mais ne représentent pas une relation de causalité ; si causalité il y a, on ne sait pas le sens dans lequel on doit la considérer. Il n empêche que lorsque ces élèves bénéficient d un engagement parental soutenu, celui-ci se manifeste surtout à travers la mère dont le suivi ne dépasse que rarement le cadre scolaire au sens le plus restrictif. Malheureusement, «l oubli» est plus ou moins la règle des enfants en difficultés puisque 67% d entre eux reconnaissent omettre de faire leurs devoirs fréquemment (Davaillon, 1993).
L'engagement parental vu du côté des élèves D une manière générale, l engagement parental est perçu positivement par les enfants. Mais lors d une étude menée auprès de 67 enfants, 40 d entre eux, ont déclaré n aimer travailler avec leur parent que parfois ou pas du tout (Balli,1998). Les principales raisons évoquées par les élèves sont liées aux décalages de méthodes, de langage et à la tension que peuvent occasionner ces rencontres entre parents et enfants. 22 élèves considèrent même que la participation parentale peut avoir un impact négatif sur leur réussite. Selon Van Hooris (2003), 2/3 des parents offrent en effet une aide qui, parfois, est inappropriée pour l enfant : certains apportent un soutien afin que leur enfant termine au plus vite ses devoirs, d autres tentent d expliquer des concepts avec des méthodes et des termes différents de ceux utilisés aujourd hui en classe, enfin, certains exercices nécessiteraient d être faits seuls pour assurer une efficacité. La participation parentale n aboutit donc pas forcément à un effet positif pour l enfant.
Les devoirs Du côté de l'école
«faire ses devoirs semble nécessiter plus de temps que les enseignants ne le prévoient» Temps par soir/mn CP CE2 CM2 Élèves lents 27 37 45 Élèves moyens 18 25 31 Élèves rapides 12 16 22 Le temps évoqué par les professeurs des écoles est en effet inférieur à celui évoqué par les parents et les enfants
contradiction sur la gestion du temps Si les devoirs à domicile demandent, on l a vu, un temps non négligeable aux enfants, les enseignants doivent également consacrer une partie de leur emploi du temps à ce travail. Entre la préparation,l explication des consignes, la correction ou encore la récitation, ½ heure à ¾ d heure par jour sont consacrés à la gestion des devoirs à la maison (Richard, 1990). Selon certains enseignants, 1/5ème de leur temps de travail hebdomadaire concerne le travail demandé aux élèves après les heures de cours.
Sens et contenu des devoirs S'il est nécessaire de connaître la situation en termes de charge de travail, il apparaît également essentiel de réfléchir au sens et au contenu de cette tâche scolaire. Plusieurs chercheurs préfèrent en effet se concentrer sur le but de ce travail, sur le sens que l on souhaite lui attribuer.
Classification et catégorisation des devoirs écrits La catégorisation la plus récurrente dans les études recensées est celle de Lee et Pruitt (Hong, Topham, 2000) qui distinguent : - Les devoirs de pratique dont l objet est de renforcer les acquisitions - Les devoirs de préparation qui visent à donner aux élèves une connaissance du sujet prochainement étudié en classe - Les devoirs de poursuite dont l objet est de faire utiliser aux élèves des concepts dans d autres situations - Les devoirs de créativité qui relèvent davantage de l analyse. Cependant ce qui pose le plus de difficultés aux élèves dans le travail à domicile n est pas tant l exercice écrit qui, en primaire, demande apparemment peu de réflexion (devoirs de pratique), mais davantage la leçon à apprendre.
Les tâches demandées les chercheurs s interrogent sur l efficacité des activités de répétition, de mémorisation et sur les conséquences que cela peut avoir en terme de motivation et de rapport au travail scolaire. Selon Prost (1983) plus le savoir est décomposé,moins il est mobilisateur et efficace en terme d apprentissage. Plus les les exercices proposés sont «uniformes, répétitifs et monotones» plus nous sommes en train d appauvrir les études». Le travail laisse aujourd hui peu de place à la mémorisation, à l imitation car il s est technicisé ; si avant on apprenait par cœur, aujourd hui on attend des élèves une mémorisation logique de concepts. Cette évolution a crée une certaine opacité chez certains élèves autour du sens des activités, des apprentissages à effectuer et des savoirs à mobiliser lorsqu ils sont seuls. (57% des élèves de 6ème attribuent d ailleurs leur mauvaise note à leur incompréhension de ce qui était attendu par leur professeur). Le sentiment d une plus grande opacité dans ce qui est attendu d eux ; les changements requis dans leur façon de faire ne sont, selon eux, pas assez explicités.
Rapport 2008 : Quel bénéfice pour les élèves? Les enseignants de CP saluent unanimement les bénéfices des devoirs. (lecture du soir, poésie, orthographe) Les effets des devoirs sont appréciés tant sous l angle des performances scolaires que sous celui des attitudes. Les enseignants de CM2 apprécient les effets du travail en dehors de la classe dans tous les domaines, mais plus encore pour travailler la mémorisation et asseoir les automatismes. Les bénéfices les plus souvent cités sont une plus grande aisance dans l exécution d exercices, une meilleure maîtrise de certains automatismes (conjugaisons, tables ) et l amélioration de certaines compétences, par exemple orthographiques. Aux deux niveaux, les enseignants observent en outre des formes de «réassurance» ou encore un progrès de l autonomie. Les devoirs sont en outre un trait d union supplémentaire entre l école et la famille.
Mais... Des enseignants expriment cependant des doutes et mettent le plus souvent en avant le risque de fracture scolaire. Ils soulignent que les écarts et les inégalités se creusent entre les élèves qui travaillent en dehors de la classe et les autres. Si, de manière générale, les relations avec les familles sont enrichies, les élèves comme les parents des milieux éloignés de l école tirent moins de fruits du travail en dehors de la classe.par ailleurs des effets pervers sont signalés, le plus souvent liés à un sur investissement ou à une pression parentale qui peut conduire au refus scolaire. Au total, le travail en dehors de la classe est généralisé et admis tant par les enseignants que par les élèves et leurs parents. Pour autant, ce constat consensuel ne saurait masquer de réelles interrogations, relatives notamment : à l hétérogénéité de la notion, qui se traduit dans les propos comme dans les actes ; à l obscurité de la relation entre le travail conduit dans la classe et celui qui est demandé en sus, dont la fonction (entraînement, étayage, propédeutique) et l évaluation méritent d être confortées et explicitées ; à l ambiguïté de la place de la famille (association, participation, valorisation ou substitution?) ; à la question des méthodes de travail (comment et quand apprendre à apprendre?) qui n est jamais évoquée ; à la place et au rôle, encore mal définis, des dispositifs et des organismes qui participent au travail en dehors de la classe.
Recherche innovante : les TTM ( temps de travail à la maison ) de Genève
Conclusion L efficacité directe des devoirs, sur la réussite scolaire, n a pas été clairement démontrée. Les recherches ont pu cependant mettre en évidence plusieurs effets sur la vie sociale et scolaire de l enfant. Effets positifs - Effets académiques immédiats : meilleure compréhension, acquisition de mécanismes, mémoire - Effets académiques à long terme : attitude positive, habitude de travail - Effets non académiques : discipline, curiosité, responsabilité, curiosité - Effets liés à l investissement parental Effets négatifs - Surcharge de travail : fatigue émotionnelle - Négation de l importance des loisirs, des activités - Pression parentale - Tricherie entre élèves - Augmentation de la différence entre les plus faibles et les meilleurs
Comment poursuivre Ne pas donner des devoirs pour les devoirs! Ce n'est pas un acte anodin. Repenser le temps, le sens, les activités, la méthodologie. Impliquer davantage les familles en explicitant les supports leur utilisation, ce qu'il y a à faire et comment, en favorisant davantage des projets communs (co-éducation)