«La manufacture d enfants» de David Le Breton? Le Breton D., L adieu au corps, Métailié, 1999. «Aujourd hui la naissance d un enfant n est plus seulement le fait d un désir, avec les aléas d une rencontre sexuelle entre deux partenaires échangeant du plaisir. L existence ne commence plus seulement dans les profondeurs d un corps de femme, mais aussi dans les éprouvettes de la fécondation in vitro (FIV). Elle se prolongera peut-être un jour, sous contrôle médical, dans une couveuse artificielle excluant radicalement la femme. Dans la mouvance du procès à l encontre du corps qui anime maintes entreprises de l extrême contemporain, la mise au monde de l enfant est devenue un enjeu saisissant. En quelques décennies une anthropologie radicalement nouvelle se dessine et remodèle en profondeur les représentations et les usages qui définissaient l homme occidental. L enfant peut ainsi avoir trois mères (génétique, utérine et sociale) et deux pères (génétique et social), voire même trois dans la mesure où les médias ont ainsi intronisé le médecin depuis la naissance de Louise Brown. L assistance médicale à la procréation tend en effet à l effacement des hommes (maris ou amants). Réduits à la position accessoire de soutien affectif de leur compagne, ils n existent symboliquement que sous la forme du sperme. Claire est à ce propos la description par J. Testart du moment où une jeune femme découvre sa gestation : «Je prononçais doucement : «Madame, vous êtes enceinte!...» 1
Rien d autre ne fut dit avec des mots au cours de cette cérémonie... Quand elle rejoignit son mari, quelques minutes plus tard, elle dit seulement : «J ai fait l amour avec les trois» (les trois opérateurs)» (Testart, 1986, 72-73). Le recueil de spermatozoïdes impose la masturbation dans un local de l hôpital et ne laisse guère un souvenir impérissable. La technologie médicale occulte le père, simple géniteur, et met face à face la femme et le médecin dans une puissante relation imaginaire qui dessine le lieu où se fabrique l enfant. Lors de conflits avec leur compagne, des hommes devenus pères grâce à l insémination avec donneur engagent d ailleurs en toute connaissance de cause une recherche en paternité et demandent ensuite, une fois le résultat obtenu, une procédure en désaveu de paternité. Même si la médecine la prend en charge, la stérilité n est pas une maladie, et de surcroît, la naissance d un enfant par procréation in vitro n est pas une guérison car la stérilité demeure. Au prix d une démarche humainement lourde, non sans risque médicalement, la fécondation in vitro autorise seulement un homme ou une femme infertile à mettre au monde un enfant. La «stérilité» fonctionne comme une manne pour ce secteur de la médecine contemporaine. Sauf exception elle n est guère interrogée sur sa signification. N. Athéa montre la manière étonnamment désinvolte avec laquelle la stérilité est entérinée par certains médecins prenant simplement acte de la parole du couple (1990, 62 sq.). De nombreux travaux montrent pourtant qu elle est souvent une infertilité provisoire que le temps ou la parole libèrent. L ovulation et la spermatogenèse, la fertilité de la rencontre sexuelle, s enracinent non seulement dans une physiologie, mais aussi dans une physio-sémantique (c est-à-dire un corps qui fait sens), un rapport particulier à l Autre qui engage le nouement provisoire ou l ouverture du corps (Le Breton, 1990). Des événements de vie, le stress, les relations inconscientes à la mère ou au père, les modalités affectives du couple, etc., sont souvent décisifs dans la «stérilité» ou l hypofertilité d l homme, de la femme ou du couple (Delaisi, 1982 ; Reboul, 1993 ; Chatel, 1993). Sur cent couples toujours inféconds après six mois d attente la quasitotalité sont des couples fertiles qui concevraient sans aide médicale ; après deux ans la moitié des couples sont fertiles et concevront spontanément (Athéa, 1990, 50). Certains médecins négligent ces données et ne se soucient guère de repérer la vie sexuelle du 2
couple demandeur (avec toutes les anomalies qu elle revêt), la plainte est le plus souvent satisfaite, en dépit du faible taux de réussite de la FIV (ses succès sont de 14 % par cycle, contre 25 % pour la fécondité naturelle) et de l épreuve physiologique et morale qu elle inflige à la femme d abord, et au couple ensuite, lors des mois ou des années de tentatives. La mécanisation du corps fait l impasse sur le symbolique et force une résolution sans que les acteurs aient la possibilité de se donner une intelligence de l adversité rencontrée et de leur ambivalence. Rien n est résolu des raisons inconscientes de l infertilité et d une induction organique qui se situe en amont. Les stérilités définitives et médicalement constatées ont justifié la mise au point des techniques de fécondation in vitro, mais il est clair que ce ne sont pas elles qui sont à l origine du développement considérable de cette technique et de l engouement dont elle fait l objet (Chatel, 1993). Comme l écrit justement J. Testart, «les mêmes attitudes qui nous amènent quatre fois sur cinq à appliquer la fivète à des couples susceptibles d avoir un enfant sans elle, cautionnent déjà les pratiques à venir» (Testart, 1990, 20). L assistance médicale à la procréation ne prend guère en compte la dimension symbolique de la parentalité. Une déclaration de volonté lui suffit souvent, bien différente du désir enraciné dans l inconscient. La médecine du «désir» néglige l ambivalence de la femme, celle du conjoint, du couple dans sa dynamique affective, elle ignore les soubassements du désir inconscient qui trament la fécondité humaine. Cette dernière étant pour elle une affaire de conjonction de gamètes, seule une réponse technique est envisageable. On ne saurait d ailleurs le lui reprocher, la médecine n est ni psychothérapie ni recherche du sens mais contrainte par corps en vue d une efficacité demandée par le patient. Un délai entre la volonté d enfant et la grossesse se transforme en symptôme et justifie l acte médical. La demande à elle seule devient une indication de FIV sans autre forme de procès. Mais l enfant du vouloir n est pas nécessairement celui du désir. Objet d une commande à des fins étroitement utilitaires, on s interroge sur la place laissée à l identité propre de l enfant. Comme si les conditions entourant l origine étaient sans importance. Le silence ou la révélation à ce propos n auront pas d incidences 3
seulement sur l enfant, les parents vont longtemps s interroger sur l attitude à tenir, non sans cas de conscience : que diront-ils des conditions de la procréation, du tri éventuel des embryons, etc.? Le corps de la femme se donne à la manière d un laboratoire où s accouche techniquement une reformulation de ses fonctions, où s invente une anthropologie inédite qui gomme sa différence pour la rabattre sur un détail biologique techniquement maîtrisable ; laboratoire où se redessinent la condition humaine, la sexualité, la procréation, le corps, l enfance, la filiation, la généalogie, la maternité, la paternité, le couple, le lien social, et même la vieillesse ou la mort. «Tout se passe comme si la reproduction n était plus un enjeu des rapport de sexe (les techniciens et les médecins de la reproduction apparaissent comme neutres, voire asexués, parce que scientifiques), mais un défi lancé par les sciences et techniques à la nature», écrit L. Gavarini (1986, 197). Seules importent les gamètes disponibles, la technicité faisant le reste. La modernité biomédicale bascule dans l indécidable des données élémentaires de la condition humaine qui n en effectuent pas moins un choc en retour sur le système de sens. L enfant entre dans l ère de sa reproductibilité industrielle. Mais de même que l œuvre d art analysée par Walter Benjamin, ne pert-il pas de son unicité, de son mystère, de son aura, de sa différence? De même la parentalité. Soumis à des manipulations techniques, modélisé, il devient plutôt un objet d investissement. Si toutes les sociétés humaines, comme le rappelle F. Héritier, connaissent des formes de régulation sociale de l infertilité, ces modes d ajustement s insèrent dans des traditions fondées sur des mythes. Il n en va pas de même de nos sociétés contemporaines où l éventail des PMA, et les fantaisies qu elles autorisent, ouvrent des ruptures qui ne sont pas sans incidences symboliques sur les couples et sur les enfants nés de ces techniques ni sur les imaginaires sociaux de nos sociétés. Dans ce contexte de séquençage du génome et de jeux avec les générations, de demandes insolites des couples ou des femmes seules, d enfants à la carte, etc., les PMA liquident des repères profondément enracinés dans l anthropos, et induisent parallèlement dans nombre de cas une crainte pour l aptitude au bonheur des enfants naissant dans ces conditions. 4
Si l embryon nous échappe, les procréations sans sexualité, sans corps, dans la longue patience des couples infertiles, ces grossesses médicalement assistées, parfois même audelà de la ménopause, avec le bricolage biologique qui les accompagne, les ruptures de filiation symbolique qu elles induisent, questionnent également le statut de la maternité, et au-delà même celui de la femme. Les nombreuses techniques de PMA instrumentalisent la grossesse et font souvent de la mère la simple porteuse d une création toute médicale. L enfant, enfin, échappe à l entendement contemporain d être commandé, manufacturé, vérifié avant la livraison, éliminé s il ne répond pas à l objet de la demande parentale, objet d une volonté et non plus d un désir, non plus fait dans le plaisir du couple mais dans la programmation médicale. Comme si l inconscient n existait pas, comme si nous ne connaissions pas les souffrances liées à la question de l origine, ou les pathologies du secret qui pèsent sur la conception d un enfant. La responsabilité envers l enfant, devenu un bel objet technique, n est guère interrogée dans la brûlure de cette volonté tenace d avoir un enfant de soi, pour soi. Pour une certaine rationalité médicale l enfant n est que le croisement délibéré de gamètes, et non la conjonction d un homme et d une femme, le reste ne relève pas de sa juridiction, elle s en désintéresse avec bonne conscience. Une chose est certaine, le corps non pris en charge par la technique est indigne, surtout le corps de la femme ou du nouveau-né, et les procédures d accompagnement et de contrôle veillent à suppléer ses défaillances ontologiques.» 5