22 HYGIÈNE Découverte de l antisepsie et de l asepsie Ph. Gallon, Ph. Valat, O. Cantini. Service d anesthésie-réanimation, Pr. Janvier ; MHL. Hôpital du Haut-Lévêque. CHU de Bordeaux L HISTOIRE DE LA CHIRURGIE MODERNE DÉBUTE PAR LA découverte de l anesthésie. Vaincre la douleur opératoire, n était-ce pas le rêve de tout chirurgien? Ce progrès inouï, «l éthérisation», fut réalisé pour la première fois par le dentiste MORTON, à Boston, aux États-Unis, le 16 octobre 1846. Deux mois plus tard, le 15 décembre, ANTOINE JOBERT DE LAMBALLE faisait ses premières interventions sous anesthésie à l hôpital Saint-Louis à Paris et, dès le début de 1847, celle-ci se généralisa au pays tout entier avec, un an plus tard, l arrivée du chloroforme. L anesthésie était installée. Les chirurgiens l utilisaient dans environ 2/3 de leurs interventions 1. Le public en était informé et souvent la réclamait, même pour des interventions mineures. Alors tout allaitil pour le mieux? La douleur vaincue, la voie était ouverte pour un envol de la chirurgie vers de formidables progrès Eh bien non! «Il était logique de penser que la découverte et la généralisation de l anesthésie allaient donner à la chirurgie un admirable essor. Il n en fut rien et la période qui s étend de 1850 à 1870 fut lamentable» 2. Lamentable, mais pourquoi? Eh bien parce que la chirurgie était toujours grevée d une forte mortalité. Ce n était pas la valeur intrinsèque des chirurgiens ni les indications opératoires hasardeuses qui étaient en cause, mais l infection. Celle-ci était transmise de malade à malade, représentant le prototype même de l infection nosocomiale. Mais écoutons ÉDOUARD QUÉNU, chirurgien à l hôpital Broca au début du XXe siècle, évoquer ses souvenirs d interne 3 : «Vous parlerai-je des séances opératoires? En 1871, à la Pitié, rapprochement tristement symbolique, l amphithéâtre d opération était au-dessus de la salle d autopsie. Là, autour d une table en bois, à rallonges, s empilaient des assistants en toilette de ville. Il n existait pas de lavabo. La petite cuvette blanche, celle des chambres de bonne, était présentée au chef. Les aides ne se lavaient pas et ne pouvaient pas se laver les mains. Ils étaient vêtus des mêmes vêtements avec lesquels ils allaient pratiquer les autopsies : la blouse n était pas inventée, les éponges n avaient subi aucune espèce de désinfection, elles étaient comme les instruments passées de main en main avant d arriver à l opérateur. Ces instruments sortis de la vitrine étaient rangés sur une planche en bois, et quant aux fils, fils de lins bien cirés, ils pendaient à la boutonnière des externes qui les passaient au fur et à mesure des besoins» Mais laissons-le poursuivre «Mes débuts ne furent pas très heureux, nous étions à la fin 1871, les hôpitaux étaient encore encombrés de blessés de la guerre et de la Commune. Je vis des opérés ou des blessés avec des teints jaunes de fiévreux, j appris à connaître le pus car toutes les plaies suppuraient. Chaque pansement, occasion de plaintes et de cris, exhalait une abominable odeur de cataplasme fermenté. On pansait avec de la charpie et, pour que les brins de charpie n adhérassent point à la plaie, on y interposait un linge troué ou fenêtré. Dans une manne d osier s entassait la charpie, Dieu sait de quelle provenance? Sur les armoires revêtues de marbre qui ornent encore le milieu des salles des vieux hôpitaux, s étalait le pot de cérat, le cérat de Galien, avec sa spatule en bois plantée dedans, on graissait le linge troué de cérat, on l appliquait sur les plaies, puis par dessus la charpie, des compresses et une bande de toile. Quand les plaies étaient trop douloureuses ou trop enflammées, on remplaçait tout cela par le cataplasme de farine de graines de lin». «Nos chirurgiens étaient malpropres» 2. Le simple fait de se laver les mains ne leur paraissait pas évident, ce qui nous semble extraordinaire aujourd hui, et ce d autant plus que certains, déjà, préconisaient un minimum d hygiène. Anonymes, ces quelques chirurgiens qui avaient un sens inné de la propreté, ou bien révélés par leurs publications ou par leur histoire personnelle comme OLIVER WENDEL HOLMÈS à Boston. S il fut plus connu comme l inventeur du mot «anesthésie», il fit en 1847 dans un congrès, une communication sur la contagiosité de la fièvre puerpérale où il déclarait que les femmes en couches ne devaient jamais être visitées par des médecins venant de faire une autopsie et qu il fallait se laver les mains et changer de vêtements avant d entrer en salle de travail. En Europe, un obstétricien de l hôpital de Vienne, IGNACE SEMMELWEIS, remarqua que la fièvre puerpérale sévissait de façon
DÉCOUVERTE DE L ANTISEPSIE ET DE L ASEPSIE 23 redoutable dans la salle dévolue aux étudiants en médecine, qui passaient allégrement des salles de dissections aux salles d accouchement alors que la salle réservée aux sages-femmes, qui bien sûr ne participaient pas aux autopsies, avait un taux d infection très faible. En 1847, à la suite du décès par piqûre anatomique d un chirurgien, SEMMELWEIS fut convaincu du caractère transmissible de l infection et il obligea le personnel de son service à être propre, à se laver les mains avec de l hypochlorite de soude (eau de Javel) et à changer les draps des accouchées. Le taux d infection tomba de 15 à 1,27 % Cependant, ni HOLMÈS ni SEMMELWEIS n eurent de succès. Ce dernier fut même congédié de son hôpital et muté à Budapest, avec un blâme du directeur, car les dépenses de lessive étaient trop élevées! Désespéré par tant d incompréhension, il mourut dans un asile d aliénés en 1865 4. Le summum fut atteint lors de la guerre de Crimée entre 1854 et 1856 5. Si elle fut une victoire des armées franco-anglaises, ce fut une véritable catastrophe sanitaire où les malades et les blessés moururent par milliers de fièvre et d infection «Ici, on extrayait un grand morceau de fer d une cuisse tandis qu un aide tenait dans la main un flacon de chloroforme et de l autre pressait contre le nez et la bouche du blessé une loque imbibée du produit. Puis, l ayant pansé avec des morceaux de tissu ayant déjà servi et aiguisant entre chaque patient son couteau contre sa botte droite, le chirurgien passait au suivant». Aspect post-opératoire des blessés: «visages creusés par la fièvre ou rouges de l érysipèle ou gris de la gangrène» 6. La guerre de 1870 contre la Prusse ne fut pas en reste. Citons un jeune externe, le futur professeur de neurologie LOUIS LANDOUZY: «La septicémie était partout, le pus semblait germer de toutes parts, comme s il avait été semé par le chirurgien». Sur 30 amputations, un seul survivant 7, le pronostic était si compromis que les chirurgiens hésitaient à opérer et préféraient laisser faire la nature Pendant le siège de Paris, le célèbre NÉLATON, désespéré de vains efforts déclarait que celui qui triompherait de l infection mériterait une statue en or! En fait, le dogme était que l infection ou plutôt l émergence des germes, de «miasmes» disait-on à cette époque, était spontanée seulement favorisée par la promiscuité et une «mauvaise hygiène» de l air ambiant, pollution dirait-on aujourd hui. En 1866, les obstétriciens bordelais se désespèrent de la forte mortalité de la maternité de l hôpital Saint-André: «parce qu elle subit l influence pernicieuse de l agglomération». Au contraire, la maternité, située place d Aquitaine, à l écart de la ville, avait un très faible taux de fièvre puerpérale et cela malgré la vétusté des locaux et «les femmes de mauvaise vie» qui le fréquentaient. Cet hôpital servait d école de sages-femmes, et pour ne pas «distraire» ces demoiselles, les étudiants en médecine y étaient interdits de séjour donc, contrairement à Saint-André, il n y avait pas d autopsies Ainsi s explique la construction d hôpitaux selon le système pavillonnaire, type hôpital Saint-André, hôpital des Enfants cours de l Argonne à Bordeaux ou le futur hôpital Pellegrin, bien aérés et bien ventilés par de hauts plafonds et de larges fenêtres, selon les critères du «rapport Tenon» qui, à la fin du XVIIIe siècle avait fixé les règles d hygiène, au centimètre près entre deux lits ou au mètre cube pour chaque salle 8. Cependant les idées évoluaient et, en 1865, KOE- BERLÉ à Strasbourg ou PÉAN à Paris opéraient les mains propres, les manches retroussées et surtout pratiquaient la «no-touch technic», uniquement avec la pointe de l instrument sans mettre un doigt dans la plaie, que ce soit pour une ovariectomie, une hystérectomie, une splénectomie ou l exérèse d un cancer du pylore, ce qui était vraiment de l art opératoire. Et ce fut là qu intervint LOUIS PASTEUR En 1854, il fut nommé à Lille. Les brasseurs du Nord s inquiétaient de l altération de la bière durant son transport et son stockage dans les débits de boisson. Ils demandèrent à PASTEUR de trouver une solution à ce grave problème. Partant du principe que toute substance active provient de la nature vivante, il démontra que les altérations de la bière étaient une «œuvre de vie», qu elles étaient dues à des micro-organismes et que ceux-ci étaient apportés par les poussières de l air. Il conseilla donc à ses commanditaires de préserver les moûts des souillures et de chauffer la bière à 55 pour prévenir les maladies, ébauche de pasteurisation Quelques années plus tard, en 1857, il compléta sa démonstration par ses célèbres expériences consistant à déposer sur la mer de glace, dans les Alpes, des préparations de levures stérilisées qui, à cette haute altitude, demeurèrent stériles, l atmosphère n y étant pas polluée. Ses conclusions eurent deux effets: - d une part, c en était fait de la théorie de la naissance spontanée des germes, «la génération spontanée» «l hypothèse d une génération spontanée est présentement chimérique» 9. Bien sûr, cela ne se fit pas sans mal ni critiques, mais PASTEUR coupa court à toutes discussions pour lui inutiles: «il n y a ni religion, ni philosophie, ni athéisme, ni matérialisme, ni spiritualisme qui tienne tant pis pour ceux dont les idées philosophiques sont gênées par mes études»; - d autre part, il donna, en 1865, des idées à un chirurgien écossais d Édimbourg de 38 ans, JOSEPH LISTER. Ce fut lui qui eut le trait de génie de mettre N 672 - DÉCEMBRE 2002 - TECHNIQUES HOSPITALIÈRES
24 DÉCOUVERTE DE L ANTISEPSIE ET DE L ASEPSIE en application les conclusions de PASTEUR, avec la «germ theory». Si les germes étaient partout, «le chirurgien, disait-il, doit voir les germes dans l atmosphère comme il voit les oiseaux dans le ciel», s ils se déposaient à la surface des objets, sur les pièces de pansement, les plaies, les instruments, les mains, alors il fallait tuer ces germes et les poursuivre partout 3. L acide phénique sera le pilier de sa méthode. Les chirurgiens en pulvérisèrent leurs mains, leurs instruments, le champ opératoire et très vite les opérés guérirent et les statistiques s améliorèrent. De plus, il fallait empêcher les germes de se déposer sur la plaie en post-opératoire et, pour cela, il «fermait» ses interventions et suturait les plaies avec des fils d argent, eux-mêmes, comme les catguts (cordes à boyaux pour les ligatures vasculaires) passés à l acide phénique, «phéniqués» comme on disait à l époque, et il terminait par un pansement imperméable. Sa méthode était curative, il fallait éliminer le germe en place, c était l antisepsie. Dans les années qui suivirent, les chirurgiens se familiarisèrent avec cette méthode, mais lentement, avec réticence, puisque ce n est qu en 1876 qu un jeune chirurgien, élève de LISTER à Édimbourg, JUST LUCAS-CHAMPIONNIÈRE, introduisit en France ce que l on appelait alors «le pansement de Lister» 10. Voilà comment QUÉNU, jeune interne, voyait LUCAS-CHAM- PIONNIÈRE: «On l appelait souvent à Lariboisière, pour les urgences. Âgé d une trentaine d années, promu des hôpitaux l année précédente. Je le vois encore arriver dans les salles, souriant, avec une allure vive, un peu sautillante, mais prêchant des idées révolutionnaires. Il nous enseignait que le bourgeon charnu, que la suppuration ne sont pas nécessaires à la réparation des plaies, qu elles ne doivent pas suppurer et qu il est possible d éviter cette suppuration. Ses opérés guérissaient et il obtenait des réunions par première intention» 3. Cependant, certains chirurgiens approchèrent de la vérité: - BOURGADE, chirurgien à Clermont-Ferrand, dans un rapport lu au Congrès médical international en 1868, préconisait de badigeonner la plaie opératoire au perchlorure de fer qui, s agissant le plus souvent d amputation de membre, agirait comme un caustique avec abrasion des tissus nécrotiques et des débris osseux facteurs d infection, puis élimination par un drainage; - ALPHONSE GUÉRIN, de Paris, avait une attitude un peu paradoxale. Il conseillait «de soustraire la plaie du contact de l air impur» et d arrêter les germes de l atmosphère au moyen d un énorme filtre d ouate: «le pansement ouaté». Mais, et c était déjà un progrès, s il demandait au chirurgien de se laver les mains à l eau phéniquée avant d entreprendre le pansement, il n avait aucune mesure d hygiène avant l opération ni avant l incision. De ce fait, «il enfermait le loup, le microbe, dans la bergerie». Ce nom de microbe, du grec mikrobios qui veut dire «à la vie courte», fut trouvé en 1878 par SÉDILLOT, chirurgien à Strasbourg. Inquiet d une erreur possible, il demanda son avis à LITTRÉ. Mais c est PASTEUR, en l adoptant, qui le rendit universel 2 ; - enfin, il y eut «le pansement des chirurgiens de Bordeaux» 11. Autour de cette technique, il faut retenir les noms des professeurs BERNARD LABAT, EUGÈNE AZAM, ALBERT DEMONS, PAUL DENUCÉE et GEORGES POIN- SOT. Si AZAM fut le propagandiste de la méthode par ses communications, ce sont surtout DEMONS et son «fils spirituel», POINSOT, qui, à partir de 1878, sur le terrain, s appliquèrent à la réaliser et ainsi à sauver de nombreux malades 12. ALBERT DEMONS, chirurgien très en vogue à Bordeaux à cette époque, fut le fondateur, avec madame TASTET-GIRARD, de l hôpital chirurgical du même nom, qui fut en son temps «le plus moderne d Europe», remplacé aujourd hui par «le Pédiatrique» sur le site de Pellegrin. Il légua son hôtel particulier à la ville, siège encore aujourd hui du conseil de l ordre des médecins de la Gironde. Grand voyageur, il fit plusieurs voyages auprès de LISTER, finissant par devenir son ami 13. Ce pansement se déroulait en plusieurs étapes : - 1: lavage complet de la plaie opératoire et ligatures au catgut phéniqué; - 2: drainage par un gros drain; - 3: affrontement des lambeaux entre eux; - 4: suture de la peau «au moyen d épingles rapprochées» et ne laissant aucun intervalle ; - 5: laver à l eau phéniquée, protéger le tout par un corps gras pour éviter l irritation due aux écoulements par le drain; - 6: recouvrir d une très forte couche de coton, fermer par des bandes; - 7: refaire le pansement tous les 3 ou 4 jours. La guérison était obtenue entre 9 et 20 jours. AZAM établit une étude statistique sur un collectif de 262 opérations, les 2/3 étant des amputations: 16 morts soit 6,1 %, ce qui, pour l époque, était un résultat remarquable et inespéré. Cependant la méthode antiseptique, si elle était un progrès considérable, ne réglait pas tous les problèmes. LISTER agissait sur des germes déjà installés en les détruisant par le spray phéniqué, mais il n avait pas songé au fait que ces germes étaient apportés par lui et ses aides S il était propre et se lavait les mains, il n a, par exemple, jamais jugé utile d avoir une salle d opération moderne et stérile. Par ailleurs, l acide phénique avait deux inconvénients d importance. Premièrement, il était irritant et sentait très fort. Bien que décapant, certains n hésitèrent pas: «dans la herniotomie, je ne crains
DÉCOUVERTE DE L ANTISEPSIE ET DE L ASEPSIE 25 pas d irriguer l intestin avec une solution capable de faire blanchir l anse» 14. Deuxièmement, le surdosage en acide phénique, fréquent, entraînait des intoxications parfois mortelles. Les détracteurs ne manquaient pas, VELPEAU fustigeait la réunion de première intention, c est-à-dire suturer la plaie opératoire immédiatement à la fin de l intervention car, disait-il, «que les produits d exsudation quelconque s accumulent dans un coin, et c est assez pour faire naître un érysipèle ou un phlegmon» 10. ARMAND DESPRÈS, pourtant le patron de LUCAS-CHAMPIONNIÈRE, était l apôtre des pansements sales et les vermines à la surface des ulcères ne l effrayaient pas: «l asticot mange le vibrion» 3. Même le grand BOUILLAUD, le pape du rhumatisme articulaire aigu, en 1880, quelques mois avant sa disparition, ne pouvant argumenter sur le plan scientifique, essayait de porter le débat sur le plan philosophique: «en quoi cette découverte, pour si merveilleuse qu elle soit, peut-elle édifier une doctrine médicale nouvelle. Autrefois, il existait une doctrine médicale d après laquelle les maladies n étaient que le produit spontané de l organisme, aujourd hui, en quoi cette nouvelle théorie des germes nous fera-t-elle pénétrer plus avant dans la connaissance et la nature des maladies?» 12. Phrase alambiquée que l on peut traduire ainsi : avoir prouvé l existence de microbes, c est bien, mais comme on n y comprend rien et comme on ne peut traiter les maladies qu elles entraînent, toutes ces découvertes ne servent pas à grand-chose. Heureusement, on ne l a pas suivi dans cette voie et de nombreux opérés survécurent grâce à cette fameuse théorie des germes! L administration ne fut pas en reste: le directeur de la maternité de Cochin voulut interdire à LUCAS-CHAMPIONNIÈRE le savon, les cureongles et les brosses, bien que la mortalité fût tombée à moins de un pour cent 2. C est là qu intervint pour la deuxième fois LOUIS PASTEUR en démontrant par ses travaux et ses expériences que non seulement la contamination pouvait se faire par l air ambiant mais également par contact direct. Il affirma ses conclusions lors de la très célèbre séance du 29 avril 1878 à l Académie de médecine à Paris 9. Il faut se l imaginer développer son argumentation, lui qui n était pas médecin mais chimiste, devant l aréopage des plus grands médecins et chirurgiens français Il rappela ses premiers travaux sur les fermentations pour convaincre, une fois pour toutes, que l hypothèse d une génération spontanée était «chimérique». Puis il démontra par «la méthode des cultures successives», qu une goutte de vibrion, diluée dans un liquide, se multiplie et devient virulent, donc que «la septicémie relève de la multiplication d un organisme microscopique». Chez un animal mort, il démontra que les germes passaient de l intestin vers les liquides de la cavité abdominale. Il remarqua que le prélèvement de ces liquides devenait stérile au contact de l air ambiant, et il conclut à l existence de germes anaérobies. En étudiant une maladie du vers à soie, il s aperçut que les microbes se protégeaient en se transformant en «corpuscules-germes», un genre de spore, puis se réactivaient au contact d un milieu favorable: l ensemencement se faisant à partir des poussières de l atmosphère ou bien de n importe quel objet. Enfin, l expérience des gigots de mouton: soient deux gigots flambés sur toute leur surface, donc stérilisés, et incisés par un bistouri également flambé, puis posés à l abri de l air ambiant; si sur le premier on introduit dans l incision une goutte d eau de la Seine, donc impure, il se développe une gangrène gazeuse, et si sur le deuxième, on introduit une goutte d eau stérile car portée à ébullition, il ne se produit rien. PASTEUR venait d inventer l asepsie chirurgicale. Et sa formidable conclusion: «Si j avais l honneur d être chirurgien, pénétré comme je le suis des dangers auxquels exposent les germes des microbes répandus à la surface de tous les objets, particulièrement dans les hôpitaux, non seulement je ne me servirais que d instruments d une propreté parfaite, mais après avoir nettoyé mes mains avec le plus grand soin et les avoir soumises à un flambage rapide, je n emploierais que de la charpie, des bandelettes, des éponges, préalablement exposées dans un air porté à la température de 130 à 150 C; je n emploierais jamais qu une eau qui aurait subi la température de 110 à 120 C De cette manière, je n aurais à craindre que les germes en suspension dans l air autour du lit du malade; mais l observation nous Institut Pasteur. Jubilé de PASTEUR. Il fait son entrée dans le grand amphithéâtre de La Sorbonne au bras du président CARNOT, alors que LISTER lui tend les bras pour lui donner l accolade. Pulvérisateur de Lucas- Championnière. N 672 - DÉCEMBRE 2002 - TECHNIQUES HOSPITALIÈRES
26 DÉCOUVERTE DE L ANTISEPSIE ET DE L ASEPSIE JEAN HAMEAU Histoire de la Société de Médecine et de chirurgie de Bordeaux. Bibliothèque universitaire de médecine de Bordeaux montre chaque jour que le nombre de ces germes est, pour ainsi dire, insignifiant à côté de ceux répandus dans les poussières à la surface des objets ou dans les eaux communes les plus limpides.» L antisepsie : aussi une affaire d Aquitains La société de médecine de Bordeaux ne fut pas en retard. Elle étudia en séances les différents travaux ou communications de LOUIS PASTEUR dès leur parution 15. Parmi ceux qui approchèrent de près la notion d antisepsie, il en est un auquel nous devons rendre hommage: JEAN HAMEAU, girondin connu de beaucoup, en particulier dans le bassin d Arcachon. JEAN HAMEAU était un simple médecin de campagne 16. Installé à La Teste, il fut un ou plutôt «le précurseur de PASTEUR». Rien que ça et peut-être serait-il mondialement célèbre si nos «universitaires» bordelais de ce milieu du XIXe siècle avaient pris en considération ses travaux. Universitaire est d ailleurs un terme impropre car, à l époque, il n y avait pas de faculté ni d université à Bordeaux, mais une école de médecine. JEAN HAMEAU est né en 1779 à la Teste de Buch en Gironde. Ce village était, à l époque, réputé pour son port de pêche. Les Bordelais y allaient déjà en vacances car l air, paraît-il, y était bon Il fit ses premières armes médicales à Ychoux, petite commune des Landes, puis partit à pied, faute d argent, comme beaucoup à ce moment-là, faire sa médecine à Paris. Il fut stagiaire chez CORVISART, qui fut plus tard médecin de l Empereur puis soutint sa thèse à Montpellier. À cette époque, les futurs médecins devaient soutenir leur thèse, payante, dans une des trois villes de faculté, Paris, Strasbourg ou Montpellier. Paris était de très loin la plus chère. Il semble que ce soit par manque de moyens financiers que notre héros retourna dans cette petite ville sur les bords du bassin, s y installa, y exerça et y mourut. C est en parcourant de long en large la campagne qu il élabora les bases de ses recherches. Il montra, dés 1810, que la «morve» du cheval pouvait se transmettre accidentellement à l homme par contact direct. La morve était une maladie infectieuse due au bacille morveux, cousin du Pseudomonas, qui à l époque faisait de nombreuses victimes dans les unités de cavalerie. Il fit la relation entre l eau croupie au voisinage du fumier et la contamination de l eau des puits dans la genèse de certaines fièvres. En 1818, il découvrit la pellagre, en fit une description clinique complète devant la Société royale de médecine le 4 mai 1829 17. Cette maladie était fréquente dans cette partie de la Gironde. Il avait remarqué qu elle se développait de la même façon chez la brebis que chez l homme. Il pensait donc, par analogie, qu elle se transmettait de l animal à l homme. Évidemment, il se trompait car la pellagre n est pas une pathologie infectieuse et transmissible, mais une maladie métabolique ou plutôt nutritionnelle par carence en vitamine PP. Il employa le mot «virus» pour qualifier le vecteur de transmission de ces pathologies. Il expliqua que ce «germe» ou «matière animée» avait la faculté de vivre et de se reproduire et il décrivit les trois périodes d activité de ce virus vecteur: la contagion, l incubation ou «le repos perfide», et la multiplication aboutissant, à la fin, à la maladie. Celleci étant toujours la même pour un virus donné. Il distingua les virus visibles comme la gale, des virus invisibles, insaisissables. Il avait bien essayé de les traquer en s achetant un petit microscope mais en vain. Il s en remit donc à un «spécialiste» de l école de médecine de Bordeaux, le docteur VENOT, dermatologue avant la lettre: «vous êtes mieux placé que moi pour étudier, cherchez et vous trouverez avec un bon microscope la cause animée de cette maladie virulente; cherchez et vous finirez par trouver». Il alla jusqu au bout du raisonnement. En effet, si la maladie est transmissible par un «virus», il faut, à la fois, se protéger contre ce «virus» et le détruire. C est ainsi qu il donna des conseils pour lutter contre le choléra qui décimait la population girondine de manière récurrente, la maladie arrivant par le port de Bordeaux. Mesures d hygiène qui nous paraissent élémentaires de nos jours: changer les draps souillés, «désinfecter» les pots de chambre par du sel et du vinaigre et enfouir les selles profondément dans la terre, loin des points d eau. Mieux, il conseillait de faire «bouillir l eau» avant de l utiliser. Plus fort encore à propos des fièvres d hôpital, il proposait ni plus ni moins que la méthode antiseptique «j oserais croire qu on préviendrait les phlébites dans les hôpitaux si l on trempait la lancette dans l onguent mercuriel avant l opération de la saignée, et si l on couvrait la petite plaie avec du taffetas qu on aurait frotté avec cet onguent. Des soins analogues pourraient être pris avec les grandes opérations». Il ne faut pas croire que la saignée était un geste banal fait à tout bout de champ comme se moquait MOLIÈRE. Non, elle était grevée d une morbidité importante à type de phlébites infectieuses du bras souvent mortelles. Telles sont les principales «découvertes» de JEAN HAMEAU. Il publia ses idées en 1836 dans un rapport
DÉCOUVERTE DE L ANTISEPSIE ET DE L ASEPSIE 27 «Réflexions sur les virus», qui devint plus tard «Études sur les virus». Il adressa ce travail à la Société de médecine de Bordeaux qui le reçut, le trouva «fort intéressant» et s empressa de l oublier. C est avec une certaine condescendance que cette Société traitait les travaux des médecins de campagne. Elle était altière, hautaine et regardait avec un peu de dédain tous ceux qui n en étaient pas membre titulaire. JEAN HAMEAU n en était que membre correspondant. Ses travaux étaient peut-être critiquables sur la forme, mais basés sur des faits, sur l observation, critères de choix à l époque et nos maîtres auraient pu les recevoir avec plus d empressement. Voici ce que disait à propos du choléra le docteur COSTES, président de la Société: «Malgré l honorabilité de M. HAMEAU, ses observations sont entachées d une grande prévention ou bien M. HAMEAU s est trompé ou bien il n a eu à traiter que les cas les plus légers». Une façon on ne peut plus directe de le remercier. Il eut un peu plus de succès, sinon de chance, avec les Parisiens. Un membre de l Académie de médecine de Paris s intéressa à cette publication. Il fit même le voyage jusqu à La Teste pour le rencontrer. Malheureusement, à son retour à Paris, il égara le manuscrit et ne s en préoccupa plus. Ce n est que des années plus tard, par hasard, qu il le retrouva et le présenta à l Académie. Tout le monde alors loua ce travail, congratula son auteur mais ce ne fut pas pour autant que des suites furent données. Rien ne fut entrepris, ni à Bordeaux ni à Paris; sans doute tous les ingrédients propices à une découverte majeure n étaient-ils pas réunis à ce moment-là Il est dommage, quand même, que l école bordelaise n ait pas su travailler sur les bases de JEAN HAMEAU. Nous aurions peut-être pu «découvrir» l antisepsie En fait, c est grâce à ses travaux sur les bains de mer qu il put intégrer la bonne société médicale bordelaise et la Société de médecine. Il avait inventé et mis en application, encore un acte visionnaire, ce qui allait devenir plus tard la thalassothérapie. Ce ne fut qu en 1895 qu il fut «reconnu» et qualifié de «précurseur de PASTEUR» par les plus grands, dont le célèbre ALBERT CALMETTE, co-inventeur avec GUÉRIN du vaccin antituberculeux, et mentionné dans tous les ouvrages traitant de la question. Par une ironie du sort, il mourut le 1 er septembre 1851, à l âge de soixante-douze ans, emporté par une infection «nosocomiale» consécutive à l excision d un ongle incarné Le chirurgien n était autre que FRANÇOIS CHAUMET, le premier à avoir réalisé une anesthésie générale à Bordeaux le 16 janvier 1847. Son fils GUSTAVE et son petit-fils ANDRÉ furent également médecins et maire de La Teste. GUS- TAVE fut aussi maire d Arcachon et fondateur de la ville d hiver. Le 27 mai 1900, une statue en bronze fut érigée à la mémoire de JEAN HAMEAU dans un square du centre ville. Elle fut détruite et fondue par les Allemands en 1943. Dans ce même jardin, un buste nous rappelle son souvenir. Une plaque sur sa maison natale existe toujours. L hôpital de La Teste-Arcachon porte aujourd hui son nom. Épilogue La première salle d opération aseptique française fut construite à l Hôtel-Dieu de Lyon en 1888 pour ANTONIN PONCET 18. Un an plus tard, à Bordeaux, dans l hôpital pour enfants, nouvellement construit, route de Bayonne 19. Elles étaient vastes et bien éclairées, avec une galerie un peu à distance de la table d opération pour les étudiants. Le sol et les murs étaient en ciment, sans recoins, facilement lavables au jet et pulvérisés d antiseptiques. On y trouvait un lavabo avec de l eau stérile et un autoclave pour stériliser le linge et les instruments. Depuis PASTEUR, plusieurs modèles d autoclaves ont été proposés, mais le plus connu fut celui de POUPINEL en 1888, qui est devenu un nom commun, comme frigidaire. En 1889, le maire de Bordeaux, ADRIEN BAYSSELANGE, prit deux mesures: il dota l hôpital Saint-André d une étuve pour désinfecter le linge hospitalier et les vêtements des malades, dans l espoir de «diminuer le nombres de malades atteints de la gale et de maladies virulentes», et fit remplacer les vieux crachoirs-serviettes d une «sordide malpropreté» par des «crachoirs modernes» lavables 20. Peut-être estce ANTONIN PONCET en 1890, qui fut le premier à utiliser un vêtement stérile, une veste blanche à manche courte; DOYEN en 1902 est représenté avec un grand tablier blanc; en 1894, OLLIER en sarrau blanc ou blouse fermée dans le dos. À la même époque, plusieurs chirurgiens commençaient à utiliser des gants pour opérer, mais retenons plutôt cette histoire d amour qui fut à l origine des gants de chirurgie. WILLIAM STEWART HALSTED, chirurgien à Baltimore, était amoureux de son instrumentiste. JEAN HAMEAU Buste, moulage de l ancienne statue, Jardin public de la Teste Enseigne de l hôpital de La Teste N 672 - DÉCEMBRE 2002 - TECHNIQUES HOSPITALIÈRES
28 DÉCOUVERTE DE L ANTISEPSIE ET DE L ASEPSIE Stérilisateurs. Traité de Technique opératoire par Ch. Monod et J. Vanverts, Tome 1, Masson, 1902. Voyant la belle abîmer ses jolies mains avec les produits antiseptiques, il demanda à un de ses amis, un dénommé GOODYEAR qui travaillait dans le caoutchouc, de fabriquer pour elle des gants dans cette matière et il épousa son infirmière. Mais ces gants n étaient pas stérilisables et ce fut un français, CHA- PUT qui utilisa les premiers gants en latex stérilisables et les anciennes aides-soignantes, encore dans les années 1960-70, se souviennent des réparations des gants percés avec des rustines comme une chambre à air de vélo et du cérémonial du pliage des gants dans leur boîte avec le petit flacon de talc! Le calot et le masque arrivèrent en même temps autour de 1900, mais quelques chirurgiens n étaient pas d accord pour les porter et se querellaient de façon un peu ridicule, à la limite du caprice «deux orifices pour les yeux, le véritable masque des Touaregs» persiflait l un d entre eux et il poursuivit: «je vois non seulement que le chirurgien doit être masqué et ganté de frais mais qu il doit se faire nettoyer la bouche, plomber les dents, porter des cheveux courts, s asepsier la barbe par des lavages antiseptiques fréquents Où allons-nous?» Et prémonitoire: «Je tremble en songeant aux précautions qu on nous forcera à prendre au siècle qui vient» 21. Il est un fait que, même dans les années 1920, certains ne portaient encore ni calot ni masque ni gants! Conclusion Il était nécessaire de rappeler toute cette période immédiatement postérieure à la découverte de l anesthésie car, en fait, celle-ci, au lieu d être un progrès décisif, fut dans un premier temps un véritable frein au développement de la chirurgie. Auparavant, du fait de la douleur opératoire, les chirurgiens opéraient peu, très vite, et uniquement pour des interventions de surface. L infection n avait «pas le temps de s installer» si l on peut dire mais, par la suite, avec l anesthésie, les chirurgiens s enhardirent, opérant plus de malades et plus lentement pour mieux s appliquer. Alors, pendant presque 30 ans, l infection fut un véritable fléau. Elle bloqua toute initiative. Dans les années 1860-70, les chirurgiens n osaient plus opérer de peur de tuer leur patient! Finalement, PASTEUR est peut-être plus connu pour avoir découvert le vaccin antirabique parce que plus «médiatique» dirions-nous aujourd hui, mais pourtant c est pour cette grande victoire sur l infection opératoire qu il devrait rester dans la mémoire de toute l humanité. Douleur, infection, les deux grands obstacles à la chirurgie vaincus, celle-ci connut un extraordinaire bond en avant. Plus rien ne s opposait alors à de formidables progrès. Bibliographie 1- CAZENAVE, bull. Soc. Méd. de Bordeaux, Bib. méd Bx, mai 1850, p. 355. 2- DE FOURMESTRAUX, Histoire de la chirurgie française 1790-1920, bib. méd. Bx. 3- QUENU E, Leçon d ouverture de la clinique chirurgicale de l hôpital Broca, la Presse médicale, 10, 03, 1909, T 17, n 20, 169-173. 4- CELINE L F, Semmelweis, thèse Paris 1924. 5- FERRANDIS J.J, Histoire de l anesthésie militaire française, Médecine et armée, 1999, 27,4, 253-258 6- COTTREAU H, Développement et progrès de l anesthésie à travers les principaux conflits mondiaux jusqu à la fin du XIXe siècle, Pitié-Salpêtrière, 1982, n 240. 7- ARMAINGAUD, séance du 12 avril 1874, le Bordeaux Médical, 3e année, n 15, p.113. 8- Mémoire sur les problèmes d hygiène, Journal de médecine de Bordeaux, 1866, p.26. 9- PASTEUR L, La théorie des germes et ses applications à la médecine et à la chirurgie, bull. Acad. Méd., 1878, t. 7, p.432-453. 10- LUCAS-CHAMPIONNIERE, Chirurgie antiseptique, principes, modes d application et résultat du pansement de Lister, Bordeaux Médical, 1876, p.221-222. 11- FORT J A, Cours de médecine opératoire, 1880, Adrien Delahaye éditeurs, p.158-183. 12- POINSOT, De la réunion immédiate sous pansement de Lister, Journal de médecine de Bordeaux, n 39, 26 avril 1879, p.441-443. 13- Le professeur Demons Chirurgien, Journal de médecine de Bordeaux, 10 juillet 1920, n 13, 368-370. 14- KÖNIG. (de Göttinguen), Emploi de la méthode antiseptique dans les plaies enflammées et septiques, Journal de médecine de Bordeaux, 16 nov.1878, n 16, p.153. 15- POINSOT, Monsieur Pasteur et la théorie des germes, rapport de la séance de l Académie de Médecine,Journal de médecine de Bordeaux, 28 novembre 1879. 16- CRUCHET R, Jean Hameau précurseur de Pasteur, Journal de médecine de Bordeaux, n 10, 25 mai 1925, p 437. 17- Jean HAMEAU, Histoire de la Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux, p.39. 18- FISCHER, L habit du chirurgien en salle d opération: 100 ans d histoire, Histoire des sciences médicales, t. XXXII, n 4, 1998, p.353--364. 19- MAURANGE G, Livre de raison d un médecin parisien 1865-1938, Plon Paris, 1938, p.33. 20- HÔPITAUX DE BORDEAUX, quotidien «la Petite Gironde», samedi 2 mars 1889. 21- ANONYME, Journal de médecine de Bordeaux, 27 avril 1899, n 17, 200-201.