Tourisme et développement : la durabilité d un mythe Loïc Bourse Docteur en sociologie Enseignant vacataire à l Observatoire des Sciences de l Institut Pythéas, Aix-Marseille Université Fort de 283 millions d arrivées et de 224 milliards d euros de recettes en 211, c est-à-dire environ 3 % du tourisme international à l échelle mondiale, le tourisme représente pour les pays du pourtour méditerranéen un vecteur de croissance économique et plus métaphoriquement de développement. S il constituait un secteur artisanal basé sur une clientèle issue de l aristocratie et de la grande bourgeoisie industrielle jusque dans la première moitié du 2 e siècle, la démocratisation de la société de loisir stimulée dans les pays d Europe de l Ouest par un droit aux congés payées, une augmentation du pouvoir d achat et une modernisation des moyens de transport l a transformé en une véritable industrie dès les années 196. Les dirigeants politiques de pays en «retard sur l échelle du développement» pour reprendre les termes des institutions de Bretton Woods tels que l Espagne, la Grèce, la Tunisie ont saisi cette opportunité d attirer sur leur sol les devises étrangères et d utiliser ce secteur comme «moteur de développement». Un pari en partie tenu puisque si l on prend l exemple de la Costa del Sol en Espagne, les villages de pêcheurs qui bordaient la Méditerranée dans les années 195 constituent aujourd hui des zones métropolitaines fortement équipées en infrastructures. Mais au-delà de la question de la réalisation des infrastructures sur laquelle nous reviendrons plus tard, interroger de quelle manière le tourisme interagit avec la durabilité du bassin méditerranéen demande de connaître la base du fonctionnement de cette industrie. L exemple tunisien est un cas d école qui illustre de façon percutante les caractéristiques de cette industrie : les investissements élevés dépensés par les pouvoirs publics (de 11 milliards de dinars en 1965 à 376 milliards en 21 soit 7 2 milliards de dinars sur 45 ans) sont «peu rentables» et induisent un retour sur investissement sur du très long terme puisque pour un dinar investi, les recettes générées, qui sont passées de 7 dinars par nuitée en 1965 à 1 dinars par nuitée en 21, ne rapportent que,2 dinar (graphique 28 [a] et [b]) ; le taux d occupation est peu élevé résultant du fort effet de saisonnalité du tourisme dont le pic est atteint en juillet et en août et fait que cette industrie fonctionne à mi-régime à l échelle d une année (graphique 28 [c]) ; si le tourisme est un secteur majeur pour la croissance économique, entre 5 et 1 % du PIB de la Tunisie sur cette période, il ne représente que 3 % des emplois (graphique 28 [d]). Ces quelques caractéristiques donnent les gammes du fonctionnement du tourisme méditerranéen qui se définirait par une formule qui a valeur nomothétique pour les dirigeants politiques méditerranéens : la croissance économique produite par l industrie touristique n est possible que par l augmentation de la capacité en lits des destinations en vue de générer une valeur absolue élevée de recettes et ce malgré un taux d occupation faible. Le tourisme en Méditerranée : une nouvelle «cité d or»? Les règles du jeu sont claires pour les pays qui ont misé sur le tourisme : la rentabilité de cette activité n est jugée que par la valeur absolue des recettes Annuaire IEMed. de la Méditerranée 213 275
GRAPHIQUE 28 Analyse chronologique du développement de l industrie touristique en Tunisie Rentabilité des investissements publics (a) Recettes/investissements en dinars,25,2,15,1,5 12 1 8 6 4 2 1965 1967 1969 1971 1973 1975 1977 1979 1981 1983 1985 1987 Recettes générées par nuitée (b) 21 23 25 27 29 1965 1967 1969 1971 1973 1975 1977 1979 1981 1983 1985 Dinars/nuitée 1987 21 23 25 27 29 Annuaire IEMed. de la Méditerranée 213 276 Nombre de lits Augmentation de la capacité en nombre de lits et lits occupés (c) 3 25 2 15 1 5 1965 1967 1969 1971 1973 1975 1977 1979 1981 1983 1985 1987 21 23 25 27 29 Capacité en lits Nbre de lits occupés Poids du tourisme dans l'emploi (d) 1 8 6 % 4 2 1966 1975 1984 1994 24 21 Pop. active occupée tourisme Pop. active occupée services Pop. active occupée agriculture et pêche Pop. active occupée Industries manufacturières Pop. active occupée Industries non-manufacturières Source : Office national de tourisme tunisien (ONTT), 212.
CARTE 1 Évolution de l importance des recettes du tourisme international dans les économies nationales (%) Source : Organisation mondiale du tourisme (OMT), 212. collectées. Quel poids ont ces recettes dans les économies? L analyse historique de la part des recettes du tourisme international dans le PIB national montre l orientation stratégique des pays ainsi que leur dépendance à cette industrie comme la Tunisie, Chypre et Malte pour qui, depuis les années 198, le tourisme international représente respectivement 7 %, 9,5 % et 26 %. Il est important de noter le renforcement des politiques de développement par le tourisme depuis le début des années 2 du Maroc (5 % en 2 et 7 % en 21), de l Égypte (environ 4 % entre 2 et 21), du Liban (4 % en 2 et 2 % en 21), de la Syrie (5,5 % en 2 et 11 % en 21), de l Albanie (1,5 % en 2 et 13,5 % en 21) et des pays de l ex-yougoslavie (13 % pour la Croatie et 5 % pour la Slovénie entre 2 et 21, 16 % pour le Monténégro en 21) (carte 1). Les pays cités ont connu ou connaissent des périodes de guerres civiles comme le Liban, l ex-yougoslavie, l Égypte, la Tunisie et la Syrie ou ont subi ou subissent de graves crises économiques comme l Albanie et Chypre. Cela révèle que l option du développement de l industrie touristique est choisie pour redynamiser la croissance économique de pays sortant de crises, à la condition de la préexistence d une infrastructure touristique. Cela révèle également que le tourisme ne permet pas de sécuriser l économie des pays et que le dit «développement» induit par le tourisme ne stabilise pas les tensions sociales. De plus, l analyse des arrivées des touristes internationaux met en lumière les effets de substitution des destinations qui connaissent une période de troubles, principalement politiques, par les destinations plus «calmes». Ainsi, à la forte dépendance des économies au tourisme s ajoute une compétition intraitable. Une course aux recettes inégale Annuaire IEMed. de la Méditerranée 213 277 Le poids du tourisme dans l économie ne signifie pas pour autant l importance du pays dans l industrie touristique méditerranéenne. La France, l Espagne et l Italie recueillent respectivement plus de 2 % des recettes depuis les années 198, ce qui représente environ 6 % des recettes totales recueillies en Méditerranée. En 21, ces trois pays pesaient 137 milliards de dollars (France 46 milliards, Espagne 52 milliards et Italie 39 milliards de dollars) alors que la Méditerranée représentait 234 milliards de dollars (carte 2). Quant aux miettes du gâteau, elles étaient partagées principalement par l Égypte qui avait réussi en 21 à collecter 5 % des recettes, la Turquie (1,5 %) et la Grèce (5 %). Le cas de la Turquie est également illus-
CARTE 2 Évolution de la distribution des recettes du tourisme international (%) Source: OMT, 212. Annuaire IEMed. de la Méditerranée 213 278 tratif d un autre modèle de planification où le tourisme vient diversifier l économie, ce qui explique la dépendance économique peu élevée de ce pays par rapport à cette industrie. Toutefois, environ 51 % à 6 % des revenus tirés des voyages à forfait organisés par les tour-opérateurs étrangers n ont pas été injectés dans l économie turque (Ünluonen et al, 211). Une persistance des effets de dépendance de la périphérie envers le centre Capter les recettes demande d attirer une clientèle en capacité financière de dépenser. Ainsi, s ajoute à la dépendance des économies nationales envers l industrie touristique une dépendance de ce secteur vis-à-vis d une clientèle venue des pays du Nord de la Méditerranée. En 21, pour les pays fortement dépendants du tourisme, la clientèle est composée à plus de 9 % de touristes internationaux (Syrie, la Tunisie, Chypre, Monténégro et la Croatie) et à plus de 6 % dans le cas de l Égypte et du Maroc (carte 3). Au-delà du fait que l Espagne, la France et l Italie soient moins dépendantes du tourisme international, les populations de ces pays représentent une forte proportion de la clientèle des pays dépendants, clientèle à laquelle s ajoutent l Allemagne et le Ro yaume- Uni (graphique 29). Ce phénomène illustre la persistance des effets de dépendance des régions, que l on appelait dans les années 196 la périphérie, envers le centre et l incapacité depuis 6 ans des politiques de coopération et d aide au développement de réduire les inégalités. Le tourisme en Méditerranée : impacts sociaux et environnementaux Au-delà de la dimension économique, interroger la durabilité du tourisme en Méditerranée impose une analyse des répercussions de cette activité sur le social et l environnemental. Si le modèle de l in dustrie touristique en Méditerranée est fondée sur l augmentation de la capacité en nombre de lits pour augmenter la probabilité de générer des recettes, cela implique qu il s ajoute la clientèle touristique à la population résidente engendrant, principalement durant la période estivale, l augmentation de la densité de population dans les régions d accueil. Par exemple, à Torremolinos en Espagne, la densité de population passe de 3 3 hab/km 2 à 1 hab/km 2 au mois d août. La carte 4 met en avant un premier constat : à l exception de l Ile de France, les plus fortes concentration de la population des pays méditerranéens se
CARTE 3 Part des touristes internationaux dans la clientèle touristique en 21 (%) Source: OMT, 212. GRAPHIQUE 29 Composition par nationalité des touristes en Croatie, Turquie, Tunisie et Maroc en 21 (%) 1 9 8 7 6 % 5 4 3 2 1 Source : OMT, 212 et Statistiques nationales, 213. Croatie Turquie Tunisie Maroc Pays situent sur le littoral. Il en est de même pour les nuitées passées par les touristes internationaux. Consommations et saisonnalité Allemands Français Britanniques Italiens Espagnols Belges Autres Nationaux Le projet «Profils de durabilité de quelques destinations touristiques en Méditerranée» 1 coordonné par le Plan Bleu et par Ioannis Spilanis de l Université 1 http://www.planbleu.org/publications/tourisme.html#profils_pays_durabilite d Egée a permis de mettre en avant dans les destinations de Torremolinos (Espagne), Castelsardo et Cabras (Sardaigne, Italie), Rovinj (Croatie), Alanya (Turquie), Al Alamein, Marsa Matrouh et l oasis de Siwa (Égypte), Djerba (Tunisie), Tipasa (Algérie), le littoral de Tétouan (Maroc) (voir carte 5) les constats suivants : la forte consommation journalière moyenne en eau du tourisme par rapport aux ressources dis- Annuaire IEMed. de la Méditerranée 213 279
CARTE 4 Densité de population dans les régions des pays méditerranéens en 21 (hab/km 2 ) CARTE 5 Part des nuitées consommées dans les régions des pays méditerranéens en 21 (%) Annuaire IEMed. de la Méditerranée 213 28 Source : Statistiques nationales, 213. ponibles aboutit à une insuffisance de capacité d alimentation comme à Djerba (Tunisie) et dans le Gouvernorat de Matrouh (Égypte) dont il découle des politiques de transfert aux forts coûts économique et environnemental ; la consommation en électricité, à laquelle le tourisme participe à hauteur de 4 % à Torremolinos (Espagne) et 21 % à Alanya (Turquie), peut être multipliée par 2 en période estivale (littoral de Tétouan au Maroc) ou par 3 (Djerba en Tunisie) (Bourse, 212) ; la surproduction de déchets solides des touristes par rapport à la production des résidents (à Cabras en Italie, la moyenne annuelle de production de déchets solides est de 7kg/nuitée pour le tourisme alors que la production est de,5 kg/habitant/jour pour les résidents) à laquelle s ajoute le manque d investissement en matière de collecte, de stockage et de traitement des déchets solides engendre de graves problèmes de salubrité publique, de pollution des sols, des ressources en eau potable et de la mer (Bourse, 212). Enjeux sociaux La gestion du développement de l industrie touristique sur les côtes méditerranéennes demande une planification des infrastructures qui n est malheureusement pas à la hauteur. Ce phénomène devient d autant plus fort que les destinations dites 3S (Sea, Sand and Sun) constituent des territoires attractifs pour une main d œuvre en recherche d emploi. À titre d exemple, à Torremolinos, les chiffres Source : Statistiques nationales, 213. des vingt dernières années montrent que le taux d immigration est passé de 5,21 % en à 1,25 % en 28 alors que le taux d accroissement de la population est passé de 5,32 % en à 1,68 % en 28. La gestion du développement de l'industrie touristique sur les côtes méditerranéennes demande une planification des infrastructures qui n'est malheureusement pas à la hauteur. Ce phénomène devient d'autant plus fort que les destinations dites 3S (Sea, Sand and Sun) constituent des territoires attractifs pour une main d œuvre en recherche d emploi De plus, le bilan du tourisme quant à sa réelle capacité à créer de l emploi est loin d être aussi idéal que l annoncent les pays à la fois d un point de vue des effectifs (nous l avons vu au début de cet article dans le cas de la Tunisie) mais aussi du point de vue du type d emploi qui est fortement corrélé à la saisonnalité (permanent vs. saisonnier). Si l on se penche ensuite sur la capacité du tourisme à redistribuer les fruits de la croissance, la situation reste fortement inégalitaire et les écarts se creusent dans une majeure partie des cas comme par exemple à Alanya en Turquie où la part du PIB revenant à la population la plus riche d Alanya est ainsi passée de
GRAPHIQUE 3 13 Évolutions démographiques de la ville de Torremolinos en Espagne 12 11 % 1 9 8 7 6 5 4 3 2 1 199 1992 1994 1996 1998 2 21 22 23 24 25 26 27 28 29 Taux de croissance Taux d'accroissement naturel Taux d'immigration Source : Instituto Nacional de Estadística (INE), 213. 44,4 % du PIB en 198 à plus de 56 % en 29 (Tosun et Çaliskan, 211). À la vue de ces résultats, le constat est sans appel : le tourisme ne joue pas le rôle qu il devrait pour améliorer la durabilité du bassin méditerranéen. Les relations inégalitaires entre le Nord et le reste de la Méditerranée, mais aussi entre les pays du Nord, le manque de coopération entre les pays pour réaliser le rêve d une destination «Méditerranée» doivent impérativement être gommés pour donner au tourisme la place qu il pourrait avoir dans l amélioration des conditions de vie matérielle des populations et du mode d accumulation des richesses des pays. Cela demande la refonte du modèle de l industrie touristique en Méditerranée et la concrétisation d initiatives telles que celle du label développée par Spilanis et d observatoire comme cela s est récemment monté en Grèce en partenariat entre le gouvernement grec et l Organisation mondiale du tourisme 2. Bibliographie Bourse Loïc. «Tourisme balnéaire et urbanisation : impacts sur l environnement et enjeux fonciers». Notes du Plan Bleu 21 : 1-4, 212. Spilanis Ioannis, Le Tellier Julien. Vers un observatoire et un «label qualité» de la durabilité du tourisme en Méditerranée. Sophia Antipolis: Plan Bleu, 212. Tosùn Çevat, Çaliskan Caner. Profile of sustainability in Alanya (Turkey) as a Tourist Destination. An Analysis for Achieving a Better Level of Sustainable Tourism Development at Local Scale. Sophia Antipolis: Plan Bleu, 211. Ünluonen Kurban, Kiliclar Arzu, Yuksel Sedat. «The calculation approach for leakages of international tourism receipts: the Turkish case». Tourism Economics 4 : 785-82, 211. 2 Ouverture en Grèce du premier observatoire européen du tourisme durable sous l'égide de l'omt. http://media.unwto.org/fr/press-release/213-3-1/ouverture-en-grece-du-premier-observatoire-europeen-du-tourisme-durable-pla Annuaire IEMed. de la Méditerranée 213 281