Des rêves plein les yeux! Des centaines de Gabonaises ont commencé à exploiter leur sens commercial grâce au lancement d un projet novateur de micro-finance s adressant aux femmes. SARAH MONAGHAN AUTOMNE 2011. GABON 27
«Ce sont des femmes qui, auparavant, quand elles allaient au centre-ville et voyaient des distributeurs automatiques, pensaient qu elles ne faisaient pas partie de ce monde!» Cette année semble être prometteuse pour Thérèse Koumba Kessy, une mère célibataire vivant à la périphérie de la capitale du Gabon, Libreville. Elle est responsable d une famille de sept personnes, mais grâce à la récolte de bananes de sa plantation, elle est désormais en mesure de vendre ses produits en gros ainsi que sur son marché local. Thérèse est l une des bénéficiaires du projet de micro-crédit Akassi lancé par la Fondation Sylvia Bongo Ondimba, une organisation caritative créée par la première dame du Gabon. Sylvia Bongo, femme d affaires avertie ellemême, pense que les femmes gabonaises ont un énorme potentiel pour aider à développer l économie de leur pays dans la stratégie du «Gabon émergent». Titulaire d un MBA, Sylvia Bongo Ondimba, ancienne directrice commerciale de la plus grande agence immobilière du Gabon, lança à tout juste 25 ans sa propre entreprise de patrimoine, Alliance SA. «Les femmes ont toutes les qualités nécessaires pour devenir propriétaires d entreprise, dit-elle. Le projet Akassi leur permet de s affirmer et de se sentir autonomes, leur donnant ainsi le goût des affaires en leur procurant les outils financiers nécessaires pour démarrer une entreprise rentable.» Le micro-crédit a eu des hauts et des bas sur les marchés en développement. Depuis le succès de la première institution de microfinance, la Grameen Bank au Bangladesh, dirigée par le lauréat du prix Nobel de la Paix 2006 Muhammad Yunus, certaines institutions non réglementées ont terni son image. Cependant, Mme Bongo espère que cette nouvelle initiative, avec une approche prudente de prêts et s adressant exclusivement aux femmes et aux associations de femmes, donnera à la micro-finance un éclat positif au Gabon. D ailleurs, Akassi signifie «femme» en dialecte Obamba et Téké. Géré en partenariat avec Loxia EMF, filiale de l une des plus grandes banques de l Afrique centrale (BGFIBANK) le programme offre des prêts sur un an jusqu à 500 000 CFA (1 070 $ / 762 ) avec un taux d intérêt annuel de 12,6 %. Les femmes proposent un projet d entreprise et, une fois les conseillers de la banque satisfaits, le prêt est accordé sur une base de confiance, avec pour seule exigence une «caution morale». Un conseiller est affecté à chaque bénéficiaire qui reçoit également des conseils comptables de base et un livre de comptes. Facteur F Il est logique d habiliter les femmes : elles représentent environ 43 % de la population active en Afrique et font souvent plus d heures que les hommes, plus les travaux ménagers et ont souvent à charge de grandes familles. Selon les estimations de l OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), 70 % des travaux agricoles en Afrique sont effectués par les femmes. «Les femmes sont au cœur de l unité à la fois familiale et sociale. Cependant, elles sont souvent exclues du monde des affaires. C est pourquoi le programme Akassi vise, d abord et avant tout, à promouvoir l entreprenariat féminin au Gabon», affirme Sylvia Bongo. Le projet Akassi joue un rôle important en donnant aux femmes l accès aux banques. getty images 28 GABON. AUTOMNE 2011
Le programme, lancé en janvier dernier, est un véritable succès. Lors des cinq premiers mois, 711 femmes ont obtenu des prêts et 633 autres demandes ont été traitées. Les bénéficiaires travaillent dans divers secteurs tels la restauration, la coiffure, les importations et l agriculture. Au départ, le projet était destiné aux femmes de la capitale, mais l objectif est de se répandre à travers les branches Loxia dans les autres grandes villes comme Port- Gentil, Franceville et Moanda. «Mais le véritable succès du projet s étend au-delà», explique le directeur de Loxia EMF, Ghislain Mboma. «En moyenne, les femmes ont une famille de cinq personnes à nourrir, ainsi Akassi a touché plus de 3 000 personnes. C est le défi de ce projet, pour s assurer qu un nombre maximum de femmes ont accès au micro-crédit pour aider leurs enfants, acheter des livres scolaires et fournir des soins médicaux.» Ce genre de sensibilisation est en ligne avec ce que la Fondation «pour la famille» de la première dame s emploie à faire : promotion des droits et autonomisation des femmes, éducation des jeunes et intégration sociale des groupes vulnérables. «Nos bénéficiaires doivent investir temps et énergie pour être en mesure de rembourser les prêts... ainsi le programme insuffle aux femmes des valeurs qu elles peuvent transmettre à leurs enfants, ajoute Ghislain Mboma. La micro-finance fait partie de la vision du Président pour le Gabon émergent, avec son accent sur l entrepreneuriat et une plus grande autonomie.» Carte bancaire Le programme Akassi joue également un rôle en faisant découvrir la banque aux femmes. Le Gabon reste une société où les échanges se font en liquide, avec une petite proportion de la population utilisant les services bancaires de sorte que, pour beaucoup des bénéficiaires de prêts Akassi, c est la première fois qu elles ont une carte bancaire. «Ce sont des femmes qui, auparavant, quand elles voyaient des distributeurs automatiques, pensaient qu elles ne faisaient pas partie de ce monde!», dit le directeur de Loxia EMF. Si elles remboursent leurs prêts, on accorde alors à ces femmes un compte d épargne dans le cadre du programme. Ces nouvelles entreprises, peu importe leur taille, sont la clé d un plus grand projet : éradication de la pauvreté. C est l un des Objectifs du millénaire que le Gabon est désireux de respecter un nouvel élan avec le lancement du programme par la première dame. De leur étal de marché à leur salon de coiffure en passant par leur restaurant, les nouvelles «businesswomen» du Gabon jouent désormais leur rôle dans la réalisation de cet objectif. Vaila Finch LES FRUITS De leur TRAVAIL LES BANANES se sont révélées être une source fiable de revenus pour Thérèse Koumba Kessy qui exploite actuellement une plantation de trois hectares près de Libreville. Aidée par sa famille, Thérèse s occupe de 6 000 arbres (bananiers et plantains) envoie sa récolte sur les marchés locaux, et effectue des livraisons directes aux particuliers dans la province de l Estuaire. En saison sèche, elle cultive également le gumbo (légume similaire à l okra). Thérèse a utilisé son prêt Akassi de 750 $ (533 ) pour acheter des outils dont elle a besoin pour l exploitation de sa plantation, ainsi que pour rémunérer ses ouvriers : «Obtenir le prêt Akassi a été un soulagement. J aurais aimé un peu plus, mais ça va. J ai ma plantation, cela signifie que je peux gagner de l argent et rembourser le prêt.» Thérèse vend également de jeunes pousses de bananier pour augmenter ses revenus. «Il y a une grande demande pour les bananiers car tout le monde n a pas sa propre plantation», explique-t-elle. Séparée de son mari, il est de la responsabilité de Thérèse de subvenir à sa famille de sept enfants, ce qui la rend fière. Elle affirme ainsi qu «il est beaucoup plus noble de travailler à son compte. Je suis très fière de ma plantation. C est ma propre entreprise». Thérèse Koumba Kessy (au centre) dans sa bananeraie près d Owendo. Vaila Finch AUTOMNE 2011. GABON 29
JEUX DE MARCHÉ Comme un certain nombre de bénéficiaires Akassi, Solange Okome Minko gère un étal de marché depuis de nombreuses années. Son micro-prêt de 640 $ (457 e) l aide à diversifier ses produits frais tels que les mangues, les avocats et autres fruits et légumes qu elle vend au marché de Nzeng-Ayong à Libreville. Elle a entendu parler du programme Akassi par l association locale dont elle est membre et pense que c est une excellente façon d aider les femmes dans les affaires. «Il y a des pays en Afrique qui se sont développés dans le commerce, mais ça ne fait que commencer pour les femmes gabonaises! s exclame-t-elle. Beaucoup de femmes avaient honte avant de s asseoir dehors pour vendre des choses et restaient à la maison. Mais, à présent que la porte s est ouverte aux femmes et que des personnes leur ont dit : vous pouvez faire quelque chose, elles se sont lancées dans les affaires.» Avec le prêt Akassi aidant ses affaires, Solange utilise une part de ses revenus pour envoyer trois de ses six enfants à l école. Et ce qu elle apprécie le plus, c est que le prêt lui permet d avoir son propre revenu et d être «indépendante de mon mari!». Solange Okome Minko à son étal du marché de Nzeng-Ayong. MATIÈRE À RÉFLEXION PHOTOs : SARAH monaghan Ouvert aux affaires : le restaurant de Mannuella Nzé Bibe, L Œil du Carrefour. À 29 ans, Mannuella Nzé Bibe est l une des bénéficiaires les plus jeunes du programme Akassi. La mort récente de sa mère, confiet-elle, l a incitée à trouver du travail pour elle et ses trois jeunes enfants. Elle avait déjà son petit restaurant, L Œil du Carrefour, mais a utilisé son prêt de 640 $ (457 ) pour le retaper en rénovant l intérieur, réparer le toit, mettre un escalier extérieur et acheter de nouvelles chaises, de la vaisselle et des verres. Elle a été surprise de la rapidité des choses : «C était difficile quand j ai perdu ma maman, mais quand j ai entendu parler du programme Akassi, je suis allée faire une demande et tout s est passé très rapidement. J ai obtenu le prêt en moins de deux semaines et j en suis heureuse.» Son restaurant sert des plats de viande de style gabonais et des jus de fruit. Et Mannuella prévoit un prêt supplémentaire à la fin de la première année de son micro-crédit Akassi afin d agrandir son restaurant et refaire le plancher et la terrasse. «C est beaucoup de travail mais j aime ça! Je suis très fière de la bonne gestion de mes affaires. Je vais être en mesure de rembourser le prêt et chaque mois, je suis dans la colonne Profit!» 30 GABON. AUTOMNE 2011
Prise du jour Un kilo de poisson fraîchement pêché coûte environ 4 $ (3 ) à l étal d Alice Mba au marché animé d Okala au nord de Libreville. Elle gère son étal de poissons avec succès ici depuis plusieurs années. Mais à présent, grâce au programme Akassi, son étal permet un stockage plus grand avec plus de poissons et augmente ainsi ses revenus. Cela lui assure l argent pour rembourser ses emprunts. Avec son prêt de 640 $ (457 ), elle a aussi acheté des sacs à glace qui lui permettent de garder son poisson frais plus longtemps. Alice travaille aux côtés de quatre autres vendeuses du marché qui sont bénéficiaires Akassi et sont toutes également ravies de leurs prêts. Elles ont entendu parler du programme de micro-finance quand les représentants de Loxia EMF sont venus à leur rencontre pour leur expliquer le fonctionnement du programme. «Akassi est une excellente idée! affirme Alice. Je suis veuve avec quatre enfants et cinq petits-enfants à charge à la maison. L argent que je gagne me permet de prendre soin de ma famille. C est cette activité qui nous nourrit et j en suis fière!» Alice envisage de prendre un autre prêt Akassi après avoir remboursé le premier. C est une bonne candidate car elle a payé la quasi-totalité de son premier prêt de micro-finance en seulement quelques mois, avec 100 $ (76 ) restant. Le poisson frais sur l étal d Alice Mba au marché d Okala. selon moi Sylvia Bongo Ondimba sur la nouvelle vague des «businesswomen» au Gabon Vous avez été une femme d affaires couronnée de succès. Qu espérez-vous transmettre aux Gabonaises à travers Akassi? Je voudrais dire à mes sœurs que le monde de l entreprenariat n est pas seulement pour les hommes. Entreprenariat signifie curiosité, talent, innovation et soif de défi. Les femmes gabonaises ont toutes les qualités nécessaires pour devenir chef d entreprise. Le programme Akassi leur ouvre la voie afin d être économiquement indépendantes en leur fournissant les outils nécessaires pour démarrer une entreprise rentable. Le Gabon espère atteindre l objectif numéro huit des Objectifs du millénaire : la réduction de la pauvreté. Comment pensez-vous que ce programme peut y contribuer? Je voudrais répondre en citant Muhammad Yunus, lauréat du prix Nobel de la Paix et promoteur de la micro-finance à travers le monde : «C est la société qui fait les pauvres. [Mais] si les personnes peuvent libérer leur créativité, la pauvreté disparaîtra.» Le programme Akassi aide les femmes à exprimer leur créativité, à être autonomes et à augmenter leurs revenus pour subvenir aux besoins de leurs familles. Akassi est un système exclusivement pour les femmes. Comment décririez-vous la femme d affaires typiquement gabonaise? En Afrique et au Gabon, les femmes sont la base fondamentale de notre société. Comme la secrétaire d État américaine Hillary Clinton l a déclaré : «Si toutes les femmes d Afrique, du Caire au Cap, décidaient de cesser de travailler pendant une semaine, les économies de l Afrique s effondreraient.» Les pouvoirs publics et la société doivent écouter davantage les idées des femmes et leur donner l opportunité d utiliser à fond leur capacité. Leur place dans le monde est souvent sous-estimée. Les Gabonaises sont généreuses, courageuses et ont un réel sens des affaires, du devoir et de la famille. n AFRIKIMAGES AUTOMNE 2011. GABON 31