«LES INÉGALITÉS DE REVENUS EN CHINE, UN FREIN À LA CROISSANCE



Documents pareils
La question sociale globale et les migrations. Présentation de Jean Michel Severino aux semaines sociales, 28 Novembre 2010

Chapitre 4 Comment s opère le financement de l économie mondiale?

Royaume du Maroc. La masse salariale et ses impacts sur les équilibres économiques et financiers

Capital in the twenty- First Century

résumé un développement riche en emplois

Perspectives économiques régionales Afrique subsaharienne. FMI Département Afrique Mai 2010

Investissements et R & D

UNE MEILLEURE CROISSANCE, UN MEILLEUR CLIMAT

Situation financière des ménages au Québec et en Ontario

1. La production d électricité dans le monde : perspectives générales

Nous sommes interrogés sur la nature de la crise que nous rencontrons

ACQUISITIONS EN CHINE : ACHAT D ACTIFS OU PRISE DE PARTICIPATION?

BASE DE DONNÉES DES ASPECTS SOCIOÉCONOMIQUES EN MÉDITERRANÉE OCCIDENTALE

Les durées d emprunts s allongent pour les plus jeunes

L immobilier de bureaux en Europe 2010 : une parenthèse dans la crise

LE COMMERCE EXTÉRIEUR CHINOIS DEPUIS LA CRISE: QUEL RÉÉQUILIBRAGE?

Jean Sykes Nereus, la collaboration européenne, et le libre accès

Le RMB chinois comme monnaie de mesure internationale : causes, conditions

La fiscalité nous permet de nous offrir collectivement des services et une qualité de vie supérieurs. Les revenus de l État sont à la baisse

Pourquoi la croissance du commerce international s est-elle essoufflée? Beaucoup d espoir repose sur la libéralisation des échanges commerciaux

L accumulation de réserves de change est-elle un indicateur d enrichissement d une nation?

Options en matière de réforme des systèmes financiers

Les perspectives économiques

WS32 Institutions du secteur financier

Détention des crédits : que nous enseignent les évolutions récentes?

Interpréter correctement l évolution de la part salariale.

Annexe - Balance des paiements et équilibre macro-économique

La finance, facteur d inégalités

Inégalités de salaires et de revenus, la stabilité dans l hétérogénéité

Le Québec en meilleure situation économique et financière pour faire la souveraineté

Réduire la pauvreté : comment les collectivités territoriales peuvent-elles être des catalyseurs du développement économique pro-pauvre?

Thème 2 : Le rôle du «secteur informel» dans l intégration régionale

LES BRIC: AU DELÀ DES TURBULENCES. Françoise Lemoine, Deniz Ünal Conférence-débat CEPII, L économie mondiale 2014, Paris, 11 septembre 2013

La crise de Lionel Artige. Introduction à la Macroéconomie HEC Université de Liège

Agricultures paysannes, mondialisation et développement agricole durable

Les caractéristiques du secteur bancaire français

Résumé. La transformation du système de crédit du Brésil. Que peuvent apprendre les pays africains de la croissance et du développement du Brésil?

SUR LES RETRAITES PAR REPARTITION DU SECTEUR PRIVE ET LES FONDS DE PENSION

L équilibre épargne-investissement en Chine et ses enjeux pour l économie mondiale

LES SIIC. Pierre Schoeffler Président S&Partners Senior Advisor IEIF. Étude réalisée par. Les SIIC et la retraite 1

Relocaliser la production industrielle, est-ce possible? Le retour du Made In France

Qu est-ce que la compétitivité?

Modélisation de la réforme des pensions

Eco-Fiche BILAN DE L ANNEE 2012 QUELLES PERSPECTIVES POUR 2013? 1

L euro, la Banque centrale européenne et le Pacte de stabilité

La jeunesse française a-t-elle encore un avenir?

Associations Dossiers pratiques

Ces annexes un peu techniques et parfois exploratoires présentent le détail d analyses synthétisées dans d autres contributions.

Revenu national avant impôts: (100%) Revenu disponible: (74%) Revenu après impôts: (51%)

LES INÉGALITÉS s accroissent dans

ECONOTE N 18. Société Générale Département des études économiques FRANCE : POURQUOI LE SOLDE DES PAIEMENTS

Le système de protection sociale en santé en RDC

LEADER MONDIAL DU PETIT ÉQUIPEMENT DOMESTIQUE

Présentation Macro-économique. Mai 2013

Cela a notamment conduit à l accroissement de la rentabilité du capital au détriment du travail dans toutes les économies occidentales.

Le FMI conclut les consultations de 2008 au titre de l article IV avec le Maroc

MARCHÉ IMMOBILIER DE BUREAUX

Le creusement des inégalités touche plus particulièrement les jeunes et les pauvres

Des solutions pour les seniors à revenus insuffisants

L état de la pauvreté en France

Le Baromètre Semestriel d Inclusion Bancaire et Financière en Tunisie (Evolution des Indices d Inclusion au 2ème Semestre 2013)

La BDP. Système financier International. La Balance des Paiements I- Le Compte courant. Identité du Revenu National.

Enquête sur les perspectives des entreprises

Epargne et investissement

L Épargne des chinois

Epargner en période de crise : le dilemme

Qu est-ce que la croissance économique? Quels sont ses moteurs?

3C HAPITRE. 56 Les actifs financiers des résidents 58 Les passifs financiers des résidents 62 La masse monétaire et ses contreparties

ECONOMIE. DATE: 16 Juin 2011

LE CRÉDIT A LA CONSOMMATION Au-delà des idées reçues

ENSAE, 1A Maths. Roland Rathelot Septembre 2010

Débat participatif. La vie chère. «Les Français n ont pas seulement le sentiment, mais la démonstration, que leur pouvoir d achat baisse»

RÉSULTATS ANNUELS 2014 DE SNCF

Impact of slower economic growth in major trading partners on the Congolese economy

Le modèle de croissance marocain : opportunités et vulnérabilités

la voie bilatérale reste la meilleure option

Micro crédit-bail et l'expérience de la Grameen Bank

ATTIJARI MARKET RESEARCH FX & COMMODITIES TEAM

ANALYSE. La transition énergétique allemande à la recherche de son modèle

Réunions publiques janvier Présentation du Débat d Orientation Budgétaire

Recommandation de RECOMMANDATION DU CONSEIL. concernant le programme national de réforme du Luxembourg pour 2015

Existe-t-il un taux d endettement optimal des États?

LE DOLLAR. règne en maître, par défaut

Le poids des banques étrangères en Belgique: questions/réponses

Qu est-ce que le commerce équitable?

Institut National de la Statistique - Annuaire Statistique du Cameroun Chapitre 26 : LE CAMEROUN DANS LA ZONE CEMAC

Les perspectives mondiales, les déséquilibres internationaux et le Canada : un point de vue du FMI

Rachat d actions : les raisons d un engouement

DE l ETALON-OR à l EURO

Observation et Conjoncture Économique. Économie Nationale approche par les revenus

TD n 1 : la Balance des Paiements

La BNS capitule: Fin du taux plancher. Alain Freymond (BBGI Group SA)

LA LETTRE DE L EPARGNE ET DE LA RETRAITE DU CERCLE DE L EPARGNE. N 3 juillet 2014

Transcription:

http://www.reseau-asie.com Enseignants, Chercheurs, Experts sur l Asie et le Pacifique Scholars, Professors and Experts on Asia and the Pacific «LES INÉGALITÉS DE REVENUS EN CHINE, UN FREIN À LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE ET À LA POURSUITE DE LA BAISSE DU TAUX DE PAUVRETÉ» Mylène GAULARD Centre d Économie de l université Paris Nord Thématique B : Nouveaux paradigmes de la mondialisation Theme B: New Globalisation Paradigms Atelier 02 : La croissance suffit-elle à faire reculer la pauvreté? Workshop 02: Is growth enough to reduce poverty? 4 ème Congrès du Réseau Asie & Pacifique 4 th Congress of the Asia & Pacific Network 14-16 sept. 2011, Paris, France École nationale supérieure d'architecture de Paris-Belleville Centre de conférences du Ministère des Affaires étrangères et européennes 2011 Mylène GAULARD Protection des documents / Document use rights Les utilisateurs du site http://www.reseau-asie.com s'engagent à respecter les règles de propriété intellectuelle des divers contenus proposés sur le site (loi n 92.597 du 1er juillet 1992, JO du 3 juillet). En particulier, tous les textes, sons, cartes ou images du 4 ème Congrès, sont soumis aux lois du droit d auteur. Leur utilisation, autorisée pour un usage non commercial, requiert cependant la mention des sources complètes et celle des nom et prénom de l'auteur. The users of the website http://www.reseau-asie.com are allowed to download and copy the materials of textual and multimedia information (sound, image, text, etc.) in the Web site, in particular documents of the 4 th Congress, for their own personal, non-commercial use, or for classroom use, subject to the condition that any use should be accompanied by an acknowledgement of the source, citing the uniform resource locator (URL) of the page, name & first name of the authors (Title of the material, author, URL). Responsabilité des auteurs / Responsability of the authors Les idées et opinions exprimées dans les documents engagent la seule responsabilité de leurs auteurs. Any opinions expressed are those of the authors and do.not involve the responsibility of the Congress' Organization Committee.

«LES INÉGALITÉS DE REVENUS EN CHINE, UN FREIN À LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE ET À LA POURSUITE DE LA BAISSE DU TAUX DE PAUVRETÉ» Mylène Gaulard Centre d Économie de l université Paris Nord Introduction Avec un taux de croissance du PIB de 10,3% en 2010, la Chine paraît à l abri des dernières turbulences économiques internationales, et rien ne semble s opposer à la trajectoire de croissance suivie par ce pays depuis la fin de la décennie 1970. Encore plus spectaculaire que l évolution du PIB, nous souhaitons insister ici sur la baisse importante de la pauvreté, baisse qu aucun autre pays au monde n a expérimentée de manière aussi vive. Cependant, malgré les chiffres prometteurs que nous présenterons dans une première partie, une forte hausse des inégalités de revenus caractérise aussi actuellement la Chine et pourrait pénaliser sa croissance économique future ainsi que la poursuite de la chute de son taux de pauvreté, notamment en raison de la faible part que la consommation représente dans le PIB, point sur lequel nous insisterons dans une deuxième partie. L évolution de la pauvreté et des inégalités en Chine Une forte baisse de la pauvreté depuis 1978 L entrée progressive de la Chine dans l économie de marché depuis 1978 s accompagne d une baisse significative de la pauvreté au niveau national. Selon le seuil de pauvreté défini par la Banque mondiale, de 1,25 dollar PPA par jour, la part des pauvres dans la population chinoise est passée de 84% en 1981 à 8% en 2008, soit l équivalent de 835 millions de personnes en 1981 contre 106 millions en 2008. De même, si nous prenons les indicateurs du gouvernement chinois, selon lesquels est considérée comme pauvre toute personne n ayant pas les moyens de satisfaire ses besoins de base (essentiellement nourriture et logement), c est-à-dire toute personne gagnant moins de 200 yuans en 1985 et 1196 yuans en 2010, le nombre de pauvres a chuté encore davantage, de 125 à 21 millions de personnes, soit de 14,8% de la population totale à 2,7% (Davis et Feng, 2009). Figure 1 : Taux de pauvreté en Chine (moins de 1,25 dollars PPA par jour), en % de la population totale 100 90 80 70 60 50 40 30 20 10 0 1981 1984 1987 1990 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2002 2005 2008 Source : Banque mondiale Cette évolution, accentuée durant la première partie de la décennie 1980 par l instauration du système de responsabilité des ménages permettant aux paysans de produire pour leur propre compte (Chen et Ravallion, 2004), est directement le résultat de la forte croissance du PIB qui caractérise le pays depuis trente ans. Le produit intérieur brut s accroît Mylène Gaulard / 2

1981 1983 1985 1987 1989 1991 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 1978 1980 1982 1984 1986 1988 1990 1992 1994 1996 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010 en effet d une moyenne annuelle de 10% depuis la fin de la décennie 1970, ce qui représente une réussite jamais encore égalée dans le monde. Or, accompagnant cette croissance, le revenu moyen urbain s est élevé de manière extrêmement vive durant cette période, aidant des millions de personnes à sortir de la pauvreté. 25000 Figure 2 : Revenu annuel moyen des ménages urbains en Chine (en yuans) 20000 15000 10000 5000 0 Une croissance pourtant inégalitaire Malgré cette baisse de la pauvreté et une croissance économique avoisinant les 10% depuis trois décennies, le pays connaît pourtant l une des plus fortes hausses des inégalités de revenus au monde, avec notamment un indice Gini passant de 0,34 en 1981 à 0,48 en 2009. Cette évolution est la conséquence d un dualisme croissant opposant les villes et les campagnes chinoises (Kujis et Wang, 2005), ainsi que les travailleurs qualifiés et les non qualifiés (Dollar, 2007). Depuis la décennie 1990, le retrait progressif de l Etat de la sphère économique, engendrant des licenciements massifs dans les entreprises publiques suite à leur restructuration ainsi que la disparition du système de sécurité sociale national (Nhu Nguyen Ngo, 2006), accentue considérablement ces inégalités de revenus et les difficultés rencontrées par les ménages les plus modestes. 0,5 0,45 0,4 0,35 0,3 Figure 3 : Evolution de l indice Gini en Chine La remontée très rapide de l échelle industrielle et la sophistication de l appareil productif chinois excluent du partage des fruits de la croissance économique une part importante de la population n ayant pas accès à un niveau d éducation suffisant et à un emploi stable dans les secteurs industriels les mieux intégrés à la scène internationale. Le graphique ci-dessous nous révèle que les 20% les plus riches (premier quintile) de la population voient leurs revenus représenter une part croissante du revenu moyen national, contrairement à ceux Mylène Gaulard / 3

1978 1980 1982 1984 1986 1988 1990 1992 1994 1996 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010 des catégories suivantes. Ces inégalités de revenus sont encore plus flagrantes au niveau de l opposition villes/campagnes, le revenu moyen dans les campagnes représentant 20% de celui des villes en 2009, contre plus de 40% en 1978 (China Statistical Yearbook, 2009). Figure 4 : Revenus annuels des différents quintiles, en % du revenu moyen national 225 175 125 75 1er quintile 2ème quintile 3ème quintile 4ème quintile 5ème quintile 25 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 Figure 5 : Revenus annuels moyens ruraux et urbains en Chine, en yuans 25000 20000 15000 10000 Revenus moyens annuels ruraux Revenus moyens annuels urbains 5000 0 Les problèmes engendrés par un niveau élevé d inégalités Les phénomènes de surproduction Cette évolution des inégalités n est pas sans conséquences néfastes pour l économie chinoise, et peut être considérée comme responsable d une part de plus en plus faible de la consommation nationale dans le PIB. L insécurité engendrée par l évolution économique du pays pousse les Chinois, et notamment les classes moyennes, à épargner pour des raisons de précaution environ 30% de leurs revenus, ce qui est un taux d épargne extrêmement élevé pour un pays émergent. Ce poids de l épargne des ménages chinois explique en partie que l épargne nationale atteigne un record mondial, avec 50% du PIB, et ce au détriment de la consommation qui est de 37% (contre environ 60% dans les pays développés ou dans des pays émergents comme le Brésil). De plus, si les classes moyennes épargnent une part importante de leurs revenus, il n en est évidemment pas de même pour les catégories les plus Mylène Gaulard / 4

pauvres dont la consommation reste très faible en raison de leurs bas revenus. Figure 6 : Evolution de la consommation des ménages en Chine (en % du PIB) Ces deux facteurs, les bas niveaux de revenus des plus pauvres et la constitution d une épargne de précaution pour les classes moyennes, sont responsables d une très faible consommation nationale à l origine d une déconnexion grandissante entre la demande intérieure et l offre de l appareil productif national qui ne peut trouver dans les exportations, représentant déjà 30% du PIB, un remède suffisant aux excédents de production. Bien que la Chine présente une population supérieure à un milliard d habitants, l industrie chinoise doit faire face à des phénomènes de surproduction récurrents et à des capacités de production oisives importantes. A la fin de la décennie 1990, dans la région du Guangdong, en plein essor industriel, 52% des 320 entreprises étudiées présentaient des taux d utilisation de leurs biens d équipement inférieurs à 40% (Minqi, 2004). Ces problèmes n ont fait que s accentuer durant la décennie 2000. En 2006, selon le ministre chinois du Développement national, Ma Kai, la capacité de production dans le secteur de l acier dépasse la demande de 120 millions de tonnes, et dans le secteur du charbon, on observe une production excédentaire de 100 millions de tonnes. De même, du fait de la faiblesse de la demande effective, les capacités de production oisives, représentant plus de 50% de l ensemble des capacités de production au milieu de la décennie 2000, sont toujours de 10% supérieures dans le secteur des biens de consommation à celles présentes dans le secteur des biens d équipement (Yanrui, 2004, p.84-85). La baisse du taux de profit dans l appareil productif Ces phénomènes de surproduction et les capacités de production oisives liées à l insuffisance de la demande nationale pèsent sur la rentabilité de l appareil productif chinois. Depuis la décennie 2000, un débat oppose pour cette raison des économistes de la Far Eastern Economic Review au sujet de la baisse du taux de profit qui serait compensée ou non par une hausse de la masse de profit liée à l accroissement de la production et des ventes sur le marché extérieur. On observe ainsi une élévation de la masse de profit, alors que le taux de profit ne cesse de baisser, et pour certains auteurs (Hofman et Kujis, 2006), une telle situation serait plutôt bénéfique, seule la masse des profits bénéficiant d une réelle importance. Cependant, cette augmentation de la masse de profit s accompagne de la présence de capacités de production oisives considérables, et la baisse du taux de profit rend incertaine la poursuite du processus d accumulation (Weijian, 2006). Selon nos dernières recherches, c est d ailleurs cette baisse du taux de profit qui est à Mylène Gaulard / 5

l origine du gonflement d une bulle immobilière en Chine (Gaulard, 2009). Plutôt que de favoriser le développement d un appareil productif qui apparaît de moins en moins rentable, investisseurs et banquiers préfèrent placer leurs revenus dans le secteur de l immobilier, et plus modestement dans la finance, ce qui explique qu une part considérable des milliardaires chinois soit constituée actuellement de grands promoteurs immobiliers : selon l Asia Pacific Wealth Report 2010, ces derniers représentaient 18% des milliardaires chinois en 2008, contre 27% en 2010. Cette situation apparaît dangereuse, car la bulle immobilière pèse encore davantage sur la consommation des ménages les plus modestes 1 et renforce les inégalités, tout en faisant reposer la croissance sur une base spéculative très instable. Pour cette raison, le gouvernement chinois a tout intérêt à tenter de réduire les inégalités de revenus pour éviter de se confronter à une prochaine crise économique remettant en question la croissance ainsi que la poursuite de la baisse du taux de pauvreté. Néanmoins, il est très difficile pour le gouvernement central de résoudre le problème d insuffisance de demande, un problème risquant pourtant de remettre en cause le cheminement économique de la Chine, et ni la réforme du système de sécurité sociale ni une hausse des salaires au niveau national ne semblent être des solutions réellement pertinentes : la première paraît difficilement applicable en raison d un niveau déjà très élevé de la dette des autorités locales, dépassant les 20% du PIB et étant en grande partie insolvable 2, et la deuxième pèserait encore davantage sur la rentabilité de l appareil productif qui est grevée, certes, par un niveau élevé de capacités de production oisives, mais qui se confronte aussi à une baisse de la productivité du capital qui doit absolument être compensée par une pression sur les salaires (Gaulard, 2009). Conclusion Malgré une baisse importante de la pauvreté observée en Chine depuis la fin de la décennie 1970, le pays connaît l une des plus forte hausse des inégalités de revenus au monde, avec notamment un indice Gini passant de 0,34 en 1981 à 0,48 en 2009. Outre les conflits sociaux que cette situation engendre, la structure sociale de plus en plus inégalitaire de la Chine pénalise considérablement la consommation, aussi bien en raison de la constitution d une épargne de précaution par les ménages chinois soucieux de leur avenir que du fait de la présence de revenus très faibles pour les ménages les plus pauvres empêchant ces derniers d accéder aux biens de plus en plus sophistiqués de l appareil productif chinois. La consommation nationale, représentant moins de 40% du PIB (contre une part de 60% dans les pays développés ou émergents comme le Brésil), n est pour cela pas suffisante pour absorber les excédents de production de l appareil productif, ce qui grève la rentabilité industrielle. Contrairement à une idée aujourd hui largement répandue, l économie chinoise connaît de sérieuses difficultés qui devraient peser sur sa croissance future et la poursuite de la baisse de son taux de pauvreté, et ce quelles que soient les mesures prises par le gouvernement. La croissance n est donc pas suffisante en elle-même pour faire baisser durablement le taux de pauvreté. Il faut encore que cette croissance s accompagne d une structure socio-économique plus égalitaire, encourageant la consommation et la formation d un vaste marché intérieur, ce qui n est définitivement pas le cas en Chine et nous fait 1 D après Lu Gao (2010), alors que l indice prix de l immobilier/revenus atteint 20 dans les grandes villes chinoises, ce ratio n est que de 2,45 pour les 20% les plus riches, contre 22,69 pour les 20% les plus pauvres (contre, respectivement, une moyenne de 5,6 et 9,7 dans le reste du monde). 2 Selon la Direction des Relations Economiques Extérieures (DREE), les prêts aux véhicules de financement des gouvernements locaux ont fortement augmenté ces dernières années, bien que leur montant total soit difficilement évaluable, et les créances douteuses potentielles de ces établissements pourraient atteindre 2000 milliards de yuans (300 milliards de dollars), c est-à-dire 26% de l ensemble des créances. Mylène Gaulard / 6

conclure sur le fait que la croissance chinoise ainsi que la baisse du taux de pauvreté reposent actuellement sur des bases très fragiles. Bibliographie Chen S., Ravallion M., «How have the world s poorest fared since the early 1980s?», World Bank Research Observer, vol. 19, n 2, automne, 2004 Davis D., Feng W., Creating wealth and poverty in postsocialist China, Stanford University Press, Stanford, 2009 Dollar D., «Poverty, inequalities and social disparities during China s economic reform», World Bank Policy Research Paper, n 4253, juin, 2007 Gaulard M., «Les limites de la croissance chinoise», Revue Tiers-Monde, IEDES, Paris, n 200, décembre, 2009 Hofman B., Kujis L., «Profits drive China s boom», Far Eastern Economic Review, octobre, 2006 Kujis L., Tao Wang, «China s pattern of growth : moving to sustainability and reducing inequality», China and the World Economy, vol. 14, n 1, janvier-février, 2005 Lu Gao, «Achievements and challenges : 30 years of housing reforms in the People s Republic of China», Asian Development Bank Working Paper, n 198, avril, 2010 Minqi L., «Aggregate demand, productivity, and disguised unemployment in the Chinese Industrial Sector, World Development, Vol. 32, n 3, octobre, 2003 Nhu Nguyen N., «Chine : bilan social contrasté d un formidable essor», BNP Paribas, Conjoncture, juillet, 2006 Weijian S., «China s low-profit growth model», in Far Eastern Economic Review, novembre, 2006 Yanrui W., China s economic growth : a miracle with chinese characteristics, Routledge, Londres, 2004 Mylène Gaulard / 7