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Transcription:

Document mensuel No 1 : Quand un franc-maçon dit «Non» à Denis Sassou Nguesso Connu au Congo et ailleurs en Afrique, ainsi qu en France, comme étant l un des rares Francs-Maçons africains qui se dévoilent, et qui s assument en tant que tels dans l espace public, Joseph BADILA - auteur de deux ouvrages fort bien appréciés dans l opinion sur la Franc-maçonnerie était candidat aux dernières élections législatives congolaises pour l opposition. Il revient sur les conditions de ce scrutin et rappelle les valeurs de son engagement en loge et en politique. Matalana : Comment assumez-vous cette appartenance qui est de notoriété publique à la Franc-maçonnerie en cette période où vous êtes un acteur politique dans votre pays, surtout quand on sait que vous avez été un candidat malheureux aux élections législatives de juillet et août 2012? Joseph Badila : A la question de savoir comment j assume mon appartenance maçonnique et à celle de mon implication dans la vie politique de mon pays, je crois pouvoir donner une réponse qui n est pas nouvelle. C est Albert Camus qui disait que quand on est un intellectuel on doit s impliquer dans l évolution de la société à laquelle on appartient. C est vrai qu avant de m engager dans un parti politique et d être candidat aux dernières législatives dans mon pays, j avais travaillé dans le milieu de l entreprise. Mais, j avais également travaillé dans des cabinets ministériels. Il est évident que lorsque l on exerce la fonction de directeur de cabinet d un ministère on n est pas loin d être un homme politique. Toutefois, je dois dire que mon implication relève de mon itinéraire maçonnique. Je sais faire la part des choses entre l implication en politique et la démarche initiatique. Il y a ces deux notions que sont le social et le spirituel, deux notions qui sont indissociables pour le Franc-maçon. Dans son cursus, le Franc-maçon s aperçoit, à un moment donné, qu il y a une rencontre entre le monde du visible et le monde de l invisible. Le but de la Maçonnerie est simple : c est changer l homme pour améliorer la société. Pour cela, il faut des outils. Et ces outils, il faut savoir les manier. Tout cela prend du temps. Matalana : Précisément, dans une société comme la société congolaise qui compte des Francs-Maçons comme vous, des changements politiques sont

attendus. On peut remonter à tout ce qui était attendu depuis la Conférence Nationale Souveraine de 1991. Mais, il semble bien qu au lieu de contribuer à la «restauration de la démocratie» les législatives de 2012 aient ouvert le chapitre de la «restauration du monopartisme», c est-à-dire une période de retour au système politique du type de celui d avant la Conférence Nationale. Quel jugement portez-vous, de manière générale sur ces dernières législatives? Joseph Badila : En gros, il n y a pas eu d élections démocratiques. Cela fait un demi-siècle que les Africains en général et les Congolais attendent des changements positifs. Un demi-siècle et un peu plus maintenant, depuis les indépendances. Dans chaque pays, l indépendance devait permettre de passer d un monde ancien à un nouveau monde. Malheureusement, l Histoire a suivi son cours sans que les Africains ne puissent pleinement se réaliser. Comme on le voit partout, nous sommes dans des sociétés où l on bafoue les droits de l homme. N oublions pas que c est au sortir de la Seconde Guerre Mondiale qu une nouvelle conscience a permis de faire avancer une telle cause, pour passer de la barbarie à la civilisation. Des Francs-Maçons avaient alors joué un rôle décisif tout comme ils l avaient fait auparavant dans la création de la Société des Nations, l ancêtre de l Organisation des Nations Unies(ONU). Et nous savons comment l ONU fait avancer la cause des droits de l homme aujourd hui. Nous, les intellectuels et les hommes politiques africains nous devrions faire de notre mieux pour apporter notre part d humanité. Pour ma part, je crois que l action politique doit se mener sur une telle base. C est dans ce sens que j ai réfléchi pour prendre la décision d être candidat aux législatives de 2012 au Congo. Mon jugement sur ces élections qui ont eu lieu et sur leurs résultats doit être compris comme celui d un homme politique qui a cru qu un processus préparatoire dans un cadre consensuel devrait aboutir à des élections libres, justes et transparentes. C est pour cela que l on doit d abord rappeler l Accord signé avant le scrutin entre la majorité parlementaire sortante et la plupart des partis de l opposition et des organisations de la société civile. C est l Accord d Ewo, du nom de cette ville du nord du pays, un accord signé le 17 décembre 2011. Matalana : Et si l on considère les résultats des élections à la lumière de l Accord d Ewo, comment appréciez-vous ce qui s est passé? Joseph Badila : Il faut d abord dire que même si certains partis de l opposition avaient boycotté la réunion d Ewo, nous avions, pour la plupart des opposants, fait le choix d un dialogue constructif en pensant que notre seul talisman c est la République. Comme dirait l autre. Et qu est-ce que c était, l Accord d Ewo?

Premier point : rompre avec la pratique qui faisait, jusque là, que les préfets, sous-préfets et maires, rassemblent d abord tous les bulletins avant la transmission des résultats à la Commission Nationale d Organisation des Elections (CONEL).Sur ce point, nous avons obtenu que les délégués de tous les candidats signent sur place, dans chaque bureau de vote, le même document attestant des résultats, et que ces mêmes délégués puissent transmettre lesdits résultats immédiatement à leurs organisations respectives. Ce point de l Accord a été respecté presque partout. Deuxième point : en amont, prendre les mesures nécessaires pour disposer d une liste électorale actualisée. Ce point n a pas du tout été respecté. En effet, le recensement de 2011 n a pas été pris en compte et c est sur la base des listes électorales de 2007 que les élections ont eu lieu. Cela signifie que les faux électeurs ont constitué parfois la majorité dans certains bureaux de vote. Plusieurs procurations ont même été remises au nom de personnes déjà décédées. Les personnes qui ont élu domicile dans d autres circonscriptions électorales depuis 2007 n ont pas pu voter. Cela s est vu notamment à Bacongo. Troisième point : en amont, distribuer des cartes électorales à tout citoyen reconnu comme tel. Ce point n a pas été respecté. On a observé une pratique systématique de rétention des cartes électorales dans des circonscriptions où l administration locale avait des raisons sérieuses de craindre la défaite du Parti au pouvoir, le Parti congolais du Travail (PCT). Une véritable machine de distribution de faux papiers a fonctionné avec, au final, un nombre incroyable de faux électeurs. Quatrième point : en amont, afficher devant chaque bureau de vote une même liste d électeurs que celle dont dispose chaque délégué de candidat à l intérieur du bureau de vote. Ce point, non plus, n a pas été respecté. De nombreux électeurs sont rentrés chez eux après avoir remarqué que leur nom ne figurait nulle part ou seulement devant le bureau de vote. Je peux me limiter à ces quatre points et tout le monde aura compris que l Accord d Ewo n a pas été appliqué par le pouvoir en place. Matalana : Compte tenu d une telle appréciation quelles actions l opposition, à laquelle vous appartenez, a-t-elle choisi de mener? Joseph Badila : Il faut d abord noter que les actes que je viens d indiquer ainsi n ont pas été les seuls qui prouvent qu il n y a pas eu d élections libres et justes. En effet, il est honnête de dénoncer une pratique totalement inédite au Congo. C est l achat des consciences. Jamais autant d argent n a circulé dans notre pays. Des dizaines de millions de francs Cfa ont été remis à chaque candidat du PCT et un point à chacun des candidats alliés au PCT. Aucun parti de l opposition n a bénéficié de financement. Tout donne à penser qu il s agit de l argent des contribuables et de diverses sortes de réseaux mafieux. Cet argent a été distribué aussi pour inciter les électeurs à se rendre dans les urnes à partir de

l après-midi au premier comme au deuxième tour, dès que le pouvoir a commencé à réaliser l incroyable démobilisation et la totale indifférence des populations. Car s il y a un gagnant à ces élections, c est le camp des abstentionnistes. Voilà une Assemblée Nationale élue par environ 10% seulement des électeurs inscrits que compte un pays d environ 3 millions d habitants. Et dire qu en 2009, l actuel chef de l Etat a été proclamé réélu malgré un taux d abstention de 95%, je dis bien quatre vingt quinze pour cent! A la question de savoir quelles actions l opposition a choisi de mener, je dois dire qu il y a tout d abord une décision historique qui a été prise le 16 Août par la Front des partis de l opposition et qui a été communiquée dans une déclaration signée par les premiers responsables des formations politiques que sont Pascal Gamassa pour l UPADS, Dzon Mathias, Guy-Romain Kinfoussia et Clément Miérassa pour les autres partis. C est la décision de ne pas reconnaître l Assemblée Nationale issue des élections de juillet et août 2012. Matalana : Si cette décision se confirme, la communauté internationale devra donc bien constater qu il y a bien un contentieux électoral, voire une crise post-électorale au Congo. Evidemment, la position individuelle et collective des députés de l UPADS sera décisive puisque c est le seul des trois principaux partis signataires à avoir des élus. Quoi qu il en soit, dans l opinion nationale, il se dit que c est une Assemblée Nationale monocolore, une Assemblée du PCT et de ses alliés. Par ailleurs, on ajoute que cette institution serait monocolore dans un autre sens car elle compterait des députés qui, pour la plupart, sont des Francs-Maçons. Ne pensez-vous pas, personnellement, que l opinion nationale pourrait confondre un Francmaçon de l opposition comme vous, qui dites «Non!», avec les autres Francs-Maçons qui sont supposés appartenir au camp du PCT? Joseph Badila : Disons d abord que nous allons sans cesse alerter la communauté internationale sur l impasse de la Démocratie au Congo. Quant à l opinion nationale, j ose espérer qu elle arrivera à distinguer le vrai du faux. Le problème de notre pays est avant tout celui qui se pose à travers la question suivante : comment l élite peut-elle s engager sincèrement pour porter les valeurs que résument les mots «République» et «Démocratie»? S agissant de la présence des Francs-Maçons dans les institutions politiques du Congo et dans l opposition, je me permets d insister sur le fait que l opinion nationale devrait savoir qu il y a différentes obédiences et différentes loges maçonniques au Congo et que si le Franc-maçon doit s impliquer dans l évolution de sa société, comme le disait Camus, cette implication doit être celle d un homme ou d une femme libre.

Matalana : Dans l opinion publique, au Congo, il est courant d entendre des gens dire que les Francs- Maçons jouent le rôle de défenseurs du régime de leur «frère» Denis Sassou Nguesso. Ce que vous dites ne correspond pas à un tel point de vue, apparemment. Pourriez-vous faire la lumière sur cela? Joseph Badila : Pour ma part, je suis un républicain. Je respecte Monsieur Denis Sassou Nguesso en tant qu il est Président de la République du Congo. Il est le Très Grand Maître de la Grande Loge du Congo(GLC). C est un secret de polichinelle. Je suis un dignitaire du Grand Orient du Congo Brazzaville (GOCB), après avoir, il y a plusieurs années, été Grand Maître du Grand Orient et Loges Associées du Congo (GOLAC). Les Francs-Maçons sont nombreux au Congo. Nous sommes quelques-uns à avoir rencontré le Président Denis Sassou Nguesso en 2009, à la veille de l élection présidentielle. C était dans le but de préparer un scrutin digne des valeurs démocratiques que nous défendons. Malheureusement, cette élection présidentielle n avait pas répondu à nos attentes, au moins sur le plan du respect des règles d une élection libre, juste et transparente. C est vraiment dommage! Monsieur Sassou ne défend pas les mêmes valeurs que nous. Cette fois-ci, pour les législatives de 2012, nous n avons pas eu de rencontre préalable avec le Président de la République luimême. Nous avons eu la concertation organisée à l occasion de la réunion d Ewo dont j ai déjà parlé ici. Le jugement que je porte sur ces dernières élections législatives est partagé par de nombreux Francs-Maçons en tant que citoyens. Les élections et la vie politique ne concernent pas directement la Franc- Maçonnerie en tant qu entité, je ne cesserai pas de le répéter. Mais, les Francs-Maçons ont le devoir de s améliorer et d améliorer la société suivant des valeurs parmi lesquelles il y a les droits de l homme, la démocratie, le principe de la république. Il est évident que ces valeurs ont été bafouées à l occasion de ce qui aurait dû être les législatives de 2012. Nous sommes dans une république qui n en n est pas une. C est regrettable, mais le pouvoir a mis en place un système de corruption endémique. On a ainsi vu l inégalité des chances des candidats en raison de l absence de règle de financement et de contrôle des dépenses effectuées par chaque candidat. Il est certain que Monsieur Sassou ne voulait pas d un parlement où le débat démocratique devrait se dérouler comme le peuple souverain l espère. Cet espoir nous incite à poursuivre le combat. Le parlement doit être une institution de la raison et non une caisse de résonance. Matalana : Toute l Afrique est frappée, depuis mars 2012, par la crise politique plurielle que connaît le Mali. Est-il possible que les Francs- Maçons africains puissent contribuer à sortir le Mali de cette crise qui remet en question l existence même de l Etat-nation?

Joseph Badila : Il ne faut pas oublier qu en Afrique, les Maçons ont contribué à sortir certains pays de crises graves. Il y avait eu des efforts de ce type, à l époque au Congo Brazzaville. Autres exemples : le Gabon, avec le fameux Accord de Paris dans les années 1990.Ou encore le cas de la Côte d Ivoire à dans les années 2000. Dans le cas du Mali, je puis personnellement rien dire pour le moment. Mais il faut espérer qu au niveau de l Afrique de l Ouest, au niveau de tout notre continent et à travers le monde entier, des forces de paix s impliqueront le plus vite possible et le plus efficacement possible pour que le peuple malien, qui est un grand peuple, puisse retrouver le sens de l Histoire. Ce peuple a une expérience exemplaire dans la construction de l Etat démocratique sur notre continent. N.d.l.r. Nous remercions le magazine Matalana.