Patrick Charaudeau, Les médias et l information. L impossible transparence du discours

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Transcription:

Études de communication langages, information, médiations 29 2006 Performativité : Relectures et usages d une notion frontière Patrick Charaudeau, Les médias et l information. L impossible transparence du discours De Boeck Ina coll. «Médias Recherches», Bruxelles, 2005 (250 pages). Aurélie Tavernier Éditeur Université Lille-3 Édition électronique URL : http://edc.revues.org/409 ISSN : 2101-0366 Édition imprimée Date de publication : 1 décembre 2006 Pagination : 181-184 ISBN : 2-9514961-7-6 ISSN : 1270-6841 Référence électronique Aurélie Tavernier, «Patrick Charaudeau, Les médias et l information. L impossible transparence du discours», Études de communication [En ligne], 29 2006, mis en ligne le 19 janvier 2009, consulté le 30 septembre 2016. URL : http://edc.revues.org/409 Ce document a été généré automatiquement le 30 septembre 2016. Tous droits réservés

1 Patrick Charaudeau, Les médias et l information. L impossible transparence du discours De Boeck Ina coll. «Médias Recherches», Bruxelles, 2005 (250 pages). Aurélie Tavernier RÉFÉRENCE Patrick Charaudeau, Les médias et l information. L impossible transparence du discours, De Boeck Ina coll. «Médias Recherches», Bruxelles, 2005 (250 pages). 1 En 1997, Patrick Charaudeau proposait dans Le discours d information médiatique. La construction du miroir social (co-publié par Nathan et l Ina dans la même collection) une synthèse des travaux qu il a entrepris depuis près de trente ans au Centre d analyse du discours de l Université de Paris XIII sur les différents types de discours qui se construisent dans les médias écrits et audiovisuels. Le présent ouvrage en constitue une nouvelle mouture, fidèle à la pensée de l auteur et à son ancrage dans les sciences du langage ; on y trouvera cependant une dimension didactique nettement plus affirmée, dans son organisation formelle en particulier, mais aussi dans l esquisse d une réflexion métathéorique sur l apport des sciences du langage à l analyse des médias d une part, et sur le rôle des chercheurs à une éthique de la société des médias et de l information d autre part. 2 L activité langagière est d emblée posée comme un acte social, dont le discours d information constitue une production particulière porteuse d enjeux sociaux et identitaires cruciaux, à l intérieur de laquelle les médias jouent un rôle essentiel de scénarisation et de représentation des imaginaires sociaux circulants. La prise en compte du contexte social pour l analyse des discours apparaît ainsi fondamentale, situant le travail de Patrick Charaudeau au carrefour de la linguistique, de l ethnographie (plusieurs

2 études sont citées en illustration du propos) et de la pragmatique. Dès lors, il ne suffit pas de rechercher dans les discours produits les traces de l idéologie dont les effets induits sont supposés découler naturellement : il convient de soumettre la question de l influence des discours à l analyse précise des conditions de production et des effets visés. Or cette question paraît d autant plus problématique que, s agissant des discours d information, les effets d imposition qui se jouent ne sont pas posés comme tels par leurs producteurs, mais placés sous la chape d une «impossible transparence du discours». 3 L auteur entreprend alors de mettre au jour et de répertorier les processus dynamiques et les opérateurs qui oeuvrent à la construction du sens du discours d information : celle-ci repose sur un certain nombre d attentes engagées de part et d autre par les acteurs sociaux, journalistes, sources et récepteurs de l information qui ensemble, participent à l homogénéisation et à la stabilisation du sens. Les notions de «contrat», d «intersubjectivité» et d «imaginaire» sont ainsi étroitement liées : leur interdépendance est progressivement mise en lumière à mesure que l on chemine dans l ouvrage, dont la trame en cinq parties très détaillées apparaît clairement à travers les nombreux niveaux de titres et les conclusions partielles qui articulent entre eux les seize chapitres déclinés. La première partie (chapitres I à III) revient rapidement sur les croyances et imaginaires communément partagés qui pèsent sur la production de l information, de manière à engager le lecteur à se déprendre d un rapport positiviste à l objet pour entrer dans l analyse des principes qui organisent la «machine médiatique». L examen liminaire des caractéristiques générales du discours d information, défini comme «une activité langagière qui permet que s établisse dans les sociétés le lien social» (p. 7), aboutit à trois postulats : premièrement, les «faits» médiatiques sont le produit de l activité sociale ; deuxièmement, leur sens n est jamais constitué par avance, mais résulte bien d une «mécanique de construction» ; troisièmement, il se cristallise dans l interaction des acteurs sociaux, à partir d un certain nombre d horizons d attentes et de représentations qui pèsent sur leurs manières de faire et de dire, relatives aux rapports de place et aux «visées» qu ils défendent, respectivement et réciproquement. 4 L examen des qualités et stratégies des participants au «contrat de communication» ainsi souscrit intéresse la deuxième partie du livre (chapitres IV à VIII), qui propose une taxinomie des différents actants et dispositifs de mise en scène des discours sociaux médiatisés. On soulignera le caractère très pédagogique de ce travail typologique : des informations et des informateurs (chapitre II), des discours (chapitre III), des conditions d énonciation (chapitre IV), des récepteurs-cibles (chapitre V), des contrats qui résultent de l interdépendance de ces différentes instances (chapitre VI), des opérateurs cognitifs qui les mettent en relation (chapitre VII), et des dispositifs formels qui les mettent en scène, selon les circonstances matérielles propres aux différents supports médiatiques envisagés (chapitre VIII). Plusieurs notions capitales font également l objet de définitions concises, certaines (trop) rapidement formulées du fait de la richesse des concepts passés en revue, d autres plus approfondies : celle de contrat, notamment, est précisément resituée au carrefour des héritages de la philosophie kantienne et du langage (Wittgenstein), de la rhétorique aristotélicienne, de la linguistique (Benveniste). La métaphore du contrat permet ainsi à l auteur d éclairer la dimension intersubjective des phénomènes de médiatisation, en même temps qu elle constitue un argument pour une approche interdisciplinaire des médias et de l information mais une interdisciplinarité qui puise en un lieu disciplinaire clairement identifié, ici les sciences du langage, le «point de vue» nécessaire à l élaboration d un appareil théorique heuristique. Partir de

3 la matérialité discursive de l activité médiatique doit donc permettre de fournir un certain nombre de repères utiles à l articulation des dimensions complexes et des logiques plurielles qui la traversent. 5 La troisième partie de l ouvrage (chapitres IX à XII) peut ainsi cheminer vers l examen des formes de cette matrice de sens : de la nouvelle à l événement, de l information au commentaire, la «mise en récit» médiatique, dont les implications théoriques avaient été évoquées dans le travail liminaire de définition conceptuelle, apparaît clairement comme le produit des contraintes d écriture et des stratégies croisées des acteurs. Les modes d organisation (topographique), d ordonnancement (hiérarchique) et de contrainte (stratégique et spatio-temporelle) du discours d information sont replacés dans le système social de significations symboliques : ce sont ces dispositifs de construction qui rendent le discours intelligible, témoignant des «systèmes de valeurs qui caractérisent les groupes sociaux» (p. 106). Dans cette analyse de la «structuration médiatique de l espace social», définie comme la «configuration thématique de l espace public par les médias», les dimensions sociales et discursives de la construction des événements apparaissent intrinsèquement liées, ce qui permet à l auteur de contourner le double écueil du médiacentrisme et du positivisme : si le pouvoir de représentation et d imposition des imaginaires sociaux imputable aux médias est souligné, les opérations de rationalisation qui y président sont bien le fruit d une co-construction, qui concerne l ensemble des acteurs sociaux et des domaines d activité (politique, citoyenne, civile). «Ainsi, l instance médiatique impose au citoyen une vision du monde qui est ordonnancée par elle-même tout en étant présentée comme si elle était la vision naturelle du monde. L instance de réception y trouvera là des repères, et c est de cette rencontre qu émergera l espace public» (p. 122). 6 De l analyse des contraintes situationnelles, découle celle des «genres» (quatrième partie), entendus comme «l ensemble des caractéristiques d un objet qui en fait une classe d appartenance» (p. 170), mettant en relation le lieu de construction du sens, celui de degré de généralité de ses caractéristiques, et celui du mode d organisation discursive des textes. Le genre «information médiatique» est ainsi présenté au chapitre XIV comme le résultat du croisement entre un type d instance énonciative, un type de mode discursif, un type de contenu et un type de dispositif, dont le chapitre suivant entreprend de construire une typologie : les motifs canoniques de l interview, du débat, du reportage, sont envisagés à la fois du point de vue des visées des acteurs auxquelles ils répondent, des enjeux spécifiques qu ils soulèvent, et des rituels symboliques qu ils perpétuent dans l espace public. 7 Au terme de ce parcours didactique, Patrick Charaudeau propose dans la cinquième et dernière partie de son ouvrage un «bilan critique» des médias et de l activité journalistique au regard des valeurs démocratiques et éthiques qui s y jouent. Deux arguments peuvent être avancés pour justifier cette entreprise : d un point de vue formel d abord, les deux derniers chapitres répondent comme en écho aux «quelques idées toutes faites» que le premier avait posé comme une condition préalable à l analyse, et achèvent de montrer que si la construction du sens résulte bien d une manipulation des symboles et des croyances, les médias sont dans ce jeu social tout à la fois «manipulateurs et manipulés». Dès lors, l exercice critique se donne pour mission et seconde justification de rappeler les médias, et les journalistes en particulier, à la responsabilité qui leur échoie en raison du pouvoir d imposition qu ils exercent dans le travail de représentation normatif des sociétés. Si l enjeu est évidemment d importance et

4 l intention, louable, on regrette néanmoins le caractère quasi obligé que prend la sortie éthique et morale, inévitable ponctuation des analyses portant sur les médias : la déconstruction minutieuse des déterminants de l activité médiatique, la grammarisation de l écriture journalistique, mais aussi la dénaturalisation des pratiques concrètes et situées des acteurs, dont l observation manque quelque peu dans cette synthèse, constituent pour eux-mêmes des programmes de recherche porteurs de savoirs et d enjeux fondamentaux.