PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE Lise Pelletier Consultante RÉSUMÉ L article fait suite à un atelier pratique intitulé «Nos relations! Nos miroirs!» dispensé lors du Colloque sur «La diversité des pratiques professionnelles et ses nouvelles avenues». L évolution de l être humain amène à devenir de plus en plus autonome. À titre d intervenants en relations humaines, nous sommes appelés à intégrer une plus grande autonomie intérieure afin de créer une relation coopérative avec les personnes en relation avec nous. L auteure s intéresse à cette problématique depuis ses études en psychologie des relations humaines, d où la rédaction de son essai-synthèse intitulé «Établir une relation coopérative (Observations d indices et stratégies de la P.N.L.)». Le résultat de cette dernière étude lui a confirmé que la confiance en soi était la base de toute relation coopérative. Une recherche constante dans cette voie d auto-transformation afin de développer une plus grande confiance intérieure lui a permis de découvrir une nouvelle pratique d intervention sur soi et avec l autre. Cette pratique vise une plus grande autonomie intérieure de l intervenant l aidant à percevoir à l aide du miroir, toute relation comme une entraide psychologique et spirituelle et à augmenter la confiance en lui et en l autre. L article nous résume les grandes lignes de cette expérience personnelle et professionnelle que l auteure continue d intégrer et qu elle tente d expliquer à travers certains concepts.
92 PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE Cet article se veut simplement la description d une expérience que je vis et que je continue d intégrer pour améliorer avec moi et avec les autres toute relation interpersonnelle. Lors de la rédaction de mon essai-synthèse, je réalisais que pour apprendre à vivre une relation coopérative, je devais d abord tenir compte de mon niveau de confiance et aussi considérer le niveau de confiance établi dans un milieu. De là, l importance de tenter d énoncer différents niveaux de confiance reliés à la réalisation de soi (Gibb, 1981). Ma démarche personnelle de recherche intérieure (méditation, accueil et auto-transformation de tout ce que je vis...) m amène à découvrir que la conscience spirituelle fait effectivement partie de l évolution de mon être. Autrement dit, je peux ressentir intérieurement une dimension qui enveloppe toutes les autres dimensions de ma personne. Le développement d une plus grande écoute intérieure m aide à expérimenter une relation différente avec moi et avec l autre. De cette écoute intérieure, j apprends à développer une plus grande confiance intérieure et une nouvelle façon de voir la vie et toute relation autour de moi. La lecture de quelques auteurs traitant surtout de la psychologie spirituelle m encourage à poursuivre cette nouvelle «voie de transcendance» (Durkheim, 1991). Cette aventure de recherche intérieure que je continue d explorer m aide à développer une perception nouvelle où en ressentant une plus grande unité en moi, je découvre que je fais partie d un tout. Pour arriver à ressentir ce lien avec tout ce qui m entoure, j apprends à chaque instant à développer davantage mes sens intérieurs tout en me détachant de mes sens extérieurs. De cette observation, j ai commencé progressivement à expérimenter ce que j appelle un «Retour à Soi» sur tout ce que je vis. De là, je découvre continuellement que toute perception extérieure est le reflet d une partie de moi à reconnaître. Comme «apprentisage», le «miroir» devient un instrument privilégié d accueil et d auto-transformation. Quelques auteurs traitant le sujet viennent consolider cette nouvelle façon de créer une relation avec l autre. (Gawain, 1994; Jung, 1976; Rancourt, 1996; De Souzenelle, 1993). Cette relation devient progressivement une relation d unité avec soi et de communion avec l autre. «Le chemin de la sagesse est le chemin de l amour. L amour enraciné dans la conscience de l Unité est le bien par excellence» (Desjardins, 1972). Pour tenter d expliquer comment intégrer ce processus dans une démarche de développement personnel, je vais m inspirer davantage de Durkheim (1991) qui explique ce mouvement d évolution en trois étapes importantes de l évolution de INTERACTIONS vol. 3, n o 1 et 2, printemps automne 1999
PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE 93 l être humain s orientant vers la transcendance de l être. Dans la troisième étape d évolution, qui est en soi un processus infini, j utilise personnellement le «miroir» qui permet par un processus de «Retour à soi» constant de poursuivre sans relâche mon auto-transformation psychologique et spirituelle. Par expérience personnelle, j observe que cette pratique continuelle d ouverture à ma conscience spirituelle, par laquelle je découvre ma propre cohérence intérieure, m aide à intégrer progressivement une plus grande paix et une liberté intérieure. Quand la conscience se développe, votre corps ne change pas, mais vous n êtes plus le même. Peu à peu, vous-même et les autres s en rendent compte. Cette reconnaissance prend du temps : des mois, parfois des années. Mais tôt ou tard, vous sentirez que vous n êtes plus régi par la loi, mais par l Amour... L homme conscient demeure dans une solitude absolue. Le vieil homme vit sous l emprise du passé, le nouvel homme vit dans l éternel présent, il a une qualité d être différente, un magnétisme, un charisme (Rajeneesh, 1976). Dans la mesure où l intervenant en relations humaines s ouvre à l épanouissement de son être, il permet à la relation thérapeutique d évoluer audelà des cadres habituels d une relation où la conscience demeure rationnelle. L autre comme personne, ne peut être vu que par un regard personnel. Celui-ci ne s ouvre en effet que dans l union avec la profondeur de l être demandant à se manifester. Il exprime l impulsion humaine vers la réalisation de soi-même et nous unit tous fraternellement dans l être. Grâce à ce lien, il n y a plus, pour la première fois, d opposition, plus d antinomie, entre connaissance objective et aide affective. Elles sont les deux faces d une relation ouverte à la lumière de l être. La reconnaissance de l autre est en même temps fusion avec lui, elle est l instrument grâce auquel il s ouvre non seulement à celui qui le dirige mais aussi à lui-même, à une connaissance nouvelle de soi. La vie toute entière et la situation thérapeutique elle-même sont fondamentalement modifiées quand, au lieu d être vécues à la lumière de la conscience rationnelle du moi encore enlisé dans son univers, elles sont reçues par un sujet dont la vision transcende celle du moi et qui, au-delà de sa situation d «étant» a réalisé son éclosion dans l être (Durkheim, 1991). vol.. 3, n o 1 et 2, printemps-automne 1999 INTERACTIONS
94 PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE PRINCIPALES PHASES DE L ÉVOLUTION PSYCHOLOGIQUE ET SPIRITUELLE Tel que mentionné dans l introduction, le présent exposé se veut le partage d une expérience, une tentative d explication d un processus personnel vécu que je continue d intégrer au jour le jour. Selon moi, notre recherche intérieure peut se transformer en une quête spirituelle atteignant de plus en plus les profondeurs de notre être d où peut émerger une plus grande paix avec soi et avec les autres. L humanité se divise en deux catégories d hommes : ceux qui vivent dans leur être profond, conscient, et ceux qui vivent dans leur être de surface aveugle. Il est évident que pour accéder à l être profond, il faut cesser de se cramponner à l être de surface. Cette mutation ne peut venir que de la compréhension et de la certitude. Il arrive que des années d efforts soient nécessaires pour acquérir cette compréhension et cette certitude (Desjardins, 1972). Je nomme ce processus «Retour à Soi», c est-à-dire qu à l aide de différents exercices de centration (méditation, respiration, etc.) j apprends graduellement à toucher cette dimension intérieure qui devient la nouvelle source de mes différentes actions. Je tente de découvrir l essence de tous les événements que je vis en dépassant les apparences extérieures et en me détachant des opinions traditionnelles influencées par des préjugés, croyances, états émotionnels, tendances collectives, etc. J apprends à développer mon écoute intérieure qui me guide dans mon processus continuel d auto-transformation. «Ces certitudes, seuls l enseignement direct, la pratique et l expérience peuvent les donner» (Desjardins, 1972). De cette expérience d unité avec soi, j apprends à expérimenter la relation avec l autre davantage comme une communion car ce dernier vient me refléter un lien avec le tout. J apprends à reconnaître ce tout en considérant la perception que j ai de l autre comme une partie de moi à accueillir, que celle-ci soit agréable ou désagréable... Cette attitude me permet d intégrer «l apprenti-sage» en moi. «Quand le maître et le disciple sont réunis dans la même pièce, il n y a pas deux, mais un : le disciple. Le maître est le disciple» (Desjardins, 1972). Je vais tenter de représenter ce cheminement progressif par l énumération de trois principales étapes d évolution. INTERACTIONS vol. 3, n o 1 et 2, printemps automne 1999
PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE 95 Première étape d évolution La première étape consiste à développer le «Moi». (Durkheim, 1991) Celui-ci se développe à l aide d influences extérieures (la famille, l école, l entourage, la religion). À ce moment, j apprends à m imposer dans le monde. Je développe mon je en me construisant un schéma de base qui m aide à apprendre progressivement à rechercher et vivre l amour à l aide de l extérieur. C est pour pouvoir survivre que je développe mon égo que je peux définir personnellement comme un processus de réaction à l autre, m aidant à être reconnu et à être aimé par l extérieur. Je considère d ailleurs que cette étape est indispensable à mon développement personnel à tous les niveaux. Deuxième étape d évolution La deuxième étape consiste à devenir un membre capable de la communauté (Durkheim, 1991). Je développe mes relations extérieures qui m amènent à exercer certains rôles profitables à soi et aux autres (adulte, parent, conjoint, célibat, professionnel, bénévolat, etc.). Dans tous ces rôles, je continue à renforcer mon égo aidant à développer une certaine forme de confiance dans mes relations extérieures. Je continue ainsi à chercher à «faire» des choses ou à «avoir» pour être reconnu et aimé par les autres. Selon la théorie de Berne sur l analyse transactionnelle, nous pouvons considérer que les positions psychologiques prises à propos de soi ou des autres relèvent de quatre systèmes de base, le premier est le système du gagnant, mais les gagnants eux-mêmes ressentent parfois des sentiments rappelant les trois autres (James et Jongeward, 1978). En m inspirant de ces schémas, j observe que j ai appris à créer ma relation avec l autre en fonction d un niveau de confiance que j ai envers moi et du niveau de confiance que j ai envers l autre. Dans chacun des schémas suivants que je peux vivre à tour de rôle relativement aux situations que je vis, la confiance est surtout basée sur une attitude visant à «faire des choses pour être aimé ou pour être reconnu par l autre...». Une première position : j ai davantage confiance en l autre par rapport à la confiance que j ai en moi ; par exemple «Je ne suis pas ok et l autre est ok...» vol.. 3, n o 1 et 2, printemps-automne 1999 INTERACTIONS
96 PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE (James et Jongeward, 1978), peut se caractériser par le fait que je vais dépenser mon énergie à faire des choses pour plaire dans l intention d être reconnu car je mets l autre sur un piédestal. Souvent je vais dire oui même si je ressens non car j ai peur de faire mal... Je suis attachée à l apparence pour plaire et je fais tout en tentant de ne pas déplaire. Je recherche constamment la perfection et je donne, donne et donne... aux autres et ensuite je me donne un peu à moi-même si je le mérite... Dans ce schéma de survie, je vais souvent jouer un rôle de «sauveteur» en projetant à l extérieur de moi l état de victime que je ressens intérieurement. Dans un processus de retour à soi, je pourrai réaliser que je dois d abord me donner ou m aimer moi-même pour pouvoir aimer l autre de façon inconditionnelle. Une autre position : j ai davantage confiance en moi par rapport à la confiance que j ai envers l autre ; par exemple «Je suis ok et l autre n est pas ok...» (James et Jongeward, 1978), peut se caractériser par le fait que je vais dépenser mon énergie à faire des choses pour prouver, dans l intention de me prouver à moimême que je suis capable. Je me mets alors sur un piédestal pour me reconnaître et être reconnu par les autres. Souvent je vais dire non même si je ressens oui car je veux me montrer indépendant. Je tente de démontrer que je suis sérieux et responsable et vais développer le maximum de mes talents. Je me cache derrière une armure mais je tremble à l intérieur de moi. Je vais retenir toute expression de colère par peur d être rejeté mais je peux réagir très fortement lorsque je suis contrarié... Ce comportement de fonceur constant est souvent encouragé dans les rôles professionnels où la performance et la compétition intensifient ces états de comparaison avec l autre. Dans ce schéma de survie, je vais souvent jouer le rôle de persécuteur projetant ainsi à l extérieur le sentiment de victime que je ressens. Dans un processus de retour à soi, je pourrai réaliser que je n ai rien à prouver pour m accepter inconditionnellement et que c est en acceptant ma façon unique d être que j apprends à percevoir et accepter l autre comme un collaborateur et non comme un compétiteur. J apprends à accepter que chaque être humain a une voie unique qui lui permet de s accomplir à son propre rythme et à sa façon. Finalement, une autre position : je n ai pas confiance en moi et je me méfie de l autre car je me sens incompris; par exemple, «Je ne suis pas ok et l autre n est pas ok...» (James et Jongeward, 1978), peut se caractériser par le fait que je vais dépenser mon énergie à faire des choses pour fuir ou encore pour nuire dans INTERACTIONS vol. 3, n o 1 et 2, printemps automne 1999
PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE 97 l intention de ne pas démontrer mon sentiment d impuissance. Je me replis sur moi-même et vis souvent une hésitation, la confiance en soi et en l autre existant peu... Je vais survivre en fuyant dans le travail, la drogue, l alcool, le sport, etc. Je vis un grand sentiment d isolement. Dans ce dernier schéma de survie, je joue souvent un rôle de victime projetant à l extérieur de moi le persécuteur et ma propre capacité de m en sortir. Dans un processus de retour à soi, je pourrai réaliser que c est dans ma solitude intérieure que je peux enfin reconnaître ma façon unique d être et d accepter de l exprimer sans me soucier de l approbation ou de la désapprobation extérieure. Tant que je n apprends pas à m accepter dans un amour inconditionnel, je ne peux pas me sentir accepté ou compris par les autres. À l inverse, c est lorsque j accepte de m affirmer en toute authenticité que je suis capable d accepter et de comprendre l autre pour ce qu il est. Je considère que ces trois dernières positions démontrent bien comment je peux jouer différents rôles «d égo» qui m éloignent de l être que je suis fondamentalement. De nombreux rôles sont joués à partir des positions manipulatrices de grand chef et de sous-fifre. On peut cependant identifier la plupart des rôles dramatiques comme étant de type persécuteur, sauveteur ou victime» (James et Jongeward, 1978). Parallèlement à ces trois positions qui me permettent de survivre en recherchant l amour et la reconnaissance à l extérieur de moi, il existe aussi des moments où je suis dans une position de confiance profonde. J ai confiance en moi autant que j ai confiance en l autre, par exemple «Je suis ok et l autre est ok...» (James et Jongeward, 1978) peut se caractériser par le fait que je vais alors utiliser mon énergie à être et à créer. Je ressens dans ces moments un état de compassion et d amour envers tout ce que je vis. Je n attends pas l amour de l extérieur mais je me le donne. Je reconnais qu une force d amour inconditionnel est en moi et je peux la reconnaître chez l autre au-delà de tous ses comportements d égo. Je me sens davantage authentique et autonome et j apprends à vivre au présent. Je suis alors détaché des jugements venant des autres car je ne me juge pas et ne juge pas les autres. vol.. 3, n o 1 et 2, printemps-automne 1999 INTERACTIONS
98 PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE Plus je reconnais et accepte mes comportements d égo qui m amenaient à une recherche extérieure de l amour, plus je transforme ces comportements pour agrandir cet espace d amour inconditionnel envers moi et envers les autres. La personne qui privilégie son être réel par rapport aux réactions et aux jugements des autres (Je choisis d être, quel qu en soit le prix) accomplit ce nécessaire détachement qui l amène à découvrir que la source d amour est en soi, non hors de soi. La personne est prête à faire un nouveau pas sur la voie de l amour universel et de la conscience.» (Rancourt, 1996) C est dans cette ouverture de retour à une acceptation de soi et de l autre que j ai déjà entrepris à mon insu la troisième étape de l évolution. Troisième étape d évolution À cette troisième étape d évolution où je commence à rechercher davantage un sens à la vie, je commence à établir progressivement un processus de «Retour à soi». Cette étape naît habituellement d un besoin de me sentir plus unifié. Elle se manifeste donc par un mouvement de questionnement où je recherche une autre dimension soutenant notre humanité intégrale devant former la base de ma vie (Durkheim, 1991). C est alors le commencement de la prise en considération de l expérience transcendante de l être. Cette étape peut se manifester à la suite d événements intérieurs ou extérieurs comme la maladie, la retraite, un accident ou tout autre bouleversement intérieur ou extérieur que je peux commencer à identifier comme un rappel à l Être. Elle peut tout aussi bien s inscrire dans une recherche intérieure. Personnellement, je nomme cette étape le «Retour à Soi» car je ressens ce mouvement comme une insistance à me découvrir et à me lier au Soi qui m habite intérieurement. Le Soi, la Réalité, le Silence, la Conscience, l Unité sont là «de toute éternité». La paix et le contentement sont en nous, sont notre nature réelle. Le plaisir que nous donne la satisfaction d un désir n est que la libération passagère de cette sérénité par la suppression du désir qui nous en a exilés. Et il en est de même avec la disparition d une peur. Plus le désir ou la peur sont forts, plus la réaction de plénitude qui leur succède est intense (Desjardins, 1972). Durkheim identifie cette étape comme un lien au «Tout Autre». Pour ne pas confondre avec les différentes croyances religieuses ou spirituelles, je préfère parler du «Retour à Soi» qui signifie en même temps pour moi un retour à mon INTERACTIONS vol. 3, n o 1 et 2, printemps automne 1999
PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE 99 autonomie ou ma force ou encore ma puissance d auto-transformation intérieure. Dans une tentative de définition, j identifie cet état comme un état d amour inconditionnel pour soi aidant à vivre l amour inconditionnel avec les autres ou encore je peux l identifier comme l «Amour divin» dont je crois que chaque être est issu. Durkheim nous indique qu à cette étape, c est une voie de transformation pour établir le contact avec l être et devenir transparent à l être. Tant que le psychothérapeute voit d abord chez l autre le corps de destin souffrant, son être essentiel lui reste caché. Lorsqu il n est plus présent par son seul moi profane mais par son être essentiel, que son regard intérieur se tourne sans relâche vers le centre métaphysique de son patient et qu il cherche à articuler celui-ci au corps de destin, le danger d implication réciproque recommence à se faire jour. Ceci d autant plus nettement que le processus de guérison entre en action. Quand l individualité de l être surnaturel prend forme dans l espace et le temps, il brise la domination du moi que le monde fait souffrir et qui, loin de la vraie liberté, oscille entre une froide distance et les complications affectives. Cette tension infructueuse entre une connaissance objective et un lien personnel se résout quand le psychothérapeute s est suffisamment libéré des blocages, et des attaches de son moi profane de telle sorte que la relation humaine avec son «patient» puisse s enraciner, dans une réalité autre que celle du moi naturel, avec ses multiples fixations objectives, et les transcender (Durkheim 1991). Durckheim énumère trois tâches relatives à cette voie vers la transcendance de l être. La première tâche Cette première tâche consiste à «accorder l instrument que nous constituons nous-mêmes pour éprouver et percevoir le Tout Autre et apprendre à demeurer en lui et le laisser entrer en nous» (Durkheim, 1991). Nous pouvons débuter ce «Retour à Soi» par des exercices de méditation, de respiration consciente ou tout autre exercice personnel servant de moyen qui aide à développer une plus grande présence à soi. Personnellement, la méditation et quelques exercices réguliers de focussing, de P.N.L., psychosynthèse, etc. m ont aidée à développer une écoute intérieure de plus en plus claire. Finalement, la respiration consciente vol.. 3, n o 1 et 2, printemps-automne 1999 INTERACTIONS
100 PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE est l outil que j utilise régulièrement car elle m aide à rester centrée intérieurement le plus souvent possible. La deuxième tâche Cette tâche consiste à «reconnaître ce qui s interpose entre nous et notre être» (Durkheim, 1991). C est-à-dire apprendre à reconnaître ce qui en fait n est pas conforme à l Être qui est inné en nous, cet être pouvant ressembler à un état d amour inconditionnel. D ailleurs, ce qui m empêche de vivre cet amour inconditionnel envers moi et envers les autres, Durkheim l appelle le «moi profane» avec ses exigences égoïstes, ses peurs, le pouvoir d autorité laissé à l extérieur de soi..l ensemble de ces comportements ont été développés entre autres lors des deux premières étapes d évolution. À cette période, j apprenais à survivre et j ai nécessairement développé des façons de «faire» me permettant d être aimée et reconnue à cette fin. Alors, j y retrouve tous ces comportements que je vivais dans une lutte de pouvoir pour la survie, ce que j ai défini plus haut comme étant l égo. C est dans cette tâche particulière que le «miroir» devient pour moi un outil indispensable. En effet, afin de sortir de cet état égoïste relié à mon besoin de reconnaissance et d amour par l autre, j utilise le miroir pour reconnaître ma propre projection. Je peux définir le «miroir» comme la perception de ce que je vois, entends ou ressens face à un événement ou une situation extérieure ou en relation avec une personne ou un groupe de personnes. Par exemple, si je perçois chez une personne une grande colère et que cette colère me touche intérieurement, ne serait-ce que par un petit pincement au cœur, j ai l opportunité de reconnaître la projection de ma propre colère... Tous les jugements que je peux porter envers les situations ou les personnes extérieures ou encore ceux que je ressens envers moi sont habituellement la projection de jugements que je me porte sur moi-même et qui m empêchent de vivre l amour inconditionnel... L autre n est que miroir, et même s il est miroir déformant, il n est jamais blâme pour ce que j y vois. Malgré toute la poussière qui recouvre l autremiroir, en cherchant bien, je découvre ma propre poussière intérieure à nettoyer... Quelle est la philosophie du jeu? nous sommes UN. Le monde extérieur (l autre) et mon monde intérieur ne sont que deux aspects d une même réalité. L extérieur n est que le reflet de l intérieur (Rancourt, 1996). INTERACTIONS vol. 3, n o 1 et 2, printemps automne 1999
PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE 101 Plus je réalise que tout élément extérieur qui me touche vient me refléter ce que je suis prêt à accueillir et à transformer, plus je change la perception que j ai de moi et que j ai de l autre. L autre devient un collaborateur indispensable dans mon processus d auto-transformation psychologique et spirituelle. Alors tout comportement que je percevais comme un état de dépendance ou encore comme un état d indépendance devient progressivement une situation me permettant de reconnaître le mouvement d interdépendance. Avec le développement de ce nouveau regard face à ce que je vis, les schémas qui ont été décrits à la deuxième étape d évolution deviennent mes propres grilles d observation. Par l observation de ces différents comportements que j utilisais pour survivre, identifiés comme des comportements d égo, je peux reconnaître tous les «miroirs» qui me reflètent là où je m empêche d être en unité avec moi. Je continue mon «apprenti-sage»... La troisième tâche Finalement, la troisième tâche consiste en «un exercice pour favoriser la prise de conscience constante du présent» (Durkheim, 1991). Effectivement, dans ce processus de «Retour à Soi», nous apprenons à vivre de plus en plus au présent. Par une plus grande présence à soi, nous nous observons dans nos relations avec l autre pour en extraire l essence de cet échange commun que je peux alors identifier comme une relation d entraide spirituelle. Par expérience personnelle, la respiration consciente aide à me lier à moi-même, c est un exercice de base utilisé en yoga pour ressentir l énergie universelle appelée prâna (Vanlysebeth, 1968). Cela m amène à percevoir la vie comme une respiration de plus en plus profonde avec tout ce qui existe. La respiration peut devenir alors une forme de méditation éveillée et continue. Par cette présence à soi, j apprends à observer toute relation comme un échange énergétique nécessaire à mon évolution personnelle et à l évolution de tous les gens qui communiquent avec moi. J apprends par cette conscience à demeurer au niveau de l être et à communier dans toute relation. En effet, dans la présence à soi et l auto-transformation continue, je ressens cet état d amour inconditionnel que je peux vivre en moi et dans la communion avec l autre. Je suis ainsi progressivement en contact avec l amour inconditionnel se dégageant de chaque être. Cette relation se développe de façon progressive au fur et à mesure que j accueille et transforme en moi tout contact ou conflit qui me perturbait face à moi-même ou face à l autre. vol.. 3, n o 1 et 2, printemps-automne 1999 INTERACTIONS
102 PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE Pour terminer l explication de ce processus de «Retour à Soi», je tiens à spécifier que l entreprise de cette démarche d ouverture à soi et d ouverture à l autre peut s intégrer uniquement dans une volonté intérieure de se transmuter soi-même car elle demande du courage, de la patience et de la détermination. Les résultats que je récolte par cette ouverture à l amour inconditionnel se font sentir peu à peu en réalisant qu une paix et une liberté intérieure prennent de plus en plus de place en moi. Je tiens aussi à noter qu après chaque ouverture faisant agrandir la confiance en moi, je me sens de plus en plus propulsée vers un accomplissement de mon être. Il s ensuit une ouverture à l inconnu, donc un lâcher prise sur certaines habitudes devenues désuètes pour la poursuite de ma voie intérieure. «De l égo malsain à l égo harmonieux et du Soi prisonnier de l égo au Soi libre de l égo, c est le chemin de l Adhyatma yoga, le chemin de la sagesse» (Desjardins, 1972). Le monde entier accepte et pratique l approche traditionnelle. La cause fondamentale du désordre en nous-mêmes est cette recherche d une réalité promise par autrui. Nous obéissons mécaniquement à celui qui nous promet une vie spirituelle confortable... donc, si nous rejetons complètement- non en pensée, mais en fait- toutes les prétendues autorités spirituelles, toutes les cérémonies religieuses, les rituels et les dogmes, cela veut dire que nous nous retrouvons seuls et nous sommes déjà en conflit avec la société : en somme nous cessons d être des êtres humains «respectables». Cet être humain «respectable» ne peut en aucune façon parvenir ne serait-ce qu à proximité de ce quelque chose, de cette infinie, de cette incommensurable réalité (Krishnamurti, 1970-1977). CONCLUSION Le partage de cette expérience d ouverture à la transparence de l être m aide personnellement à exprimer ma propre vision de l évolution. À mon avis, cette évolution infinie me permet de réaliser qu au fur et à mesure que j apprends à mieux me connaître intérieurement, je tends à développer une plus grande autonomie et une authenticité dans ma relation avec moi et avec l autre. INTERACTIONS vol. 3, n o 1 et 2, printemps automne 1999
PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE 103 C est l étape de l authenticité, de l être-soi qui favorise ce passage de l avoir-amour vers l être-amour. L authenticité amène la personne à privilégier son besoin d être sur son besoin d être aimé (avoir-recevoir l amour) Avant de franchir cette étape de la croissance psychologique, la personne est toujours «branchée» sur l autre pour s aimer elle-même, elle se promène toujours avec son cordon ombilical affectif lui permettant de se nourrir de l amour de l autre. Mais, dans le long processus de croissance, de nombreuses périodes de ruptures sont essentielles pour conduire l individu à une autonomie plus grande» (Rancourt, 1996). Je réalise aussi qu en tentant de percevoir l autre comme le reflet d une partie de moi que j appelle «miroir», je demeure consciente que toute situation relationnelle demeure un échange visant une entraide spirituelle. Dans cet échange, j ai l occasion d apprendre à mieux me connaître et aussi à percevoir l autre comme un être recherchant aussi sa propre voie intérieure tendant vers l ouverture à l amour inconditionnel. Je tiens cependant à préciser que cette vision d ouverture à la transcendance de l être ne va pas du tout à l encontre de toutes les approches psychologiques que nous connaissons ou que nous avons appris à utiliser jusqu'à maintenant. Je perçois toutes ces façons d intervenir comme des éléments indispensables et progressifs à notre «Retour à Soi». Personnellement, j ai participé à des thérapies et des activités de croissance personnelle pendant plusieurs années en explorant plusieurs approches thérapeutiques pour m apprivoiser progressivement à cet être intérieur qui m appelle depuis toujours. C est ce qui me permet de réaliser aujourd hui que ma recherche intérieure m amenait à mon rythme personnel vers le développement d une nouvelle vision donnant un sens plus profond à ce que j ai toujours recherché : l amour inconditionnel. Par ailleurs, comme intervenante en relations humaines travaillant surtout au niveau du développement personnel et de la croissance personnelle, je ressens la nécessité d être dans un processus continuel d ouverture et de changement pour améliorer la qualité de mes interventions professionnelles. Tel que mentionné plus tôt, c est en augmentant ma propre confiance intérieure que je peux vivre la confiance envers l autre. La confiance de plus en plus profonde devient la base de toute relation coopérative car en augmentant ma confiance et mon autonomie intérieure, je suis en mesure de ressentir la confiance et l autonomie de l autre vol.. 3, n o 1 et 2, printemps-automne 1999 INTERACTIONS
104 PRÉSENT À SOI EN RELATION AVEC L AUTRE au-delà de la situation qu il peut vivre pour justement l aider à intégrer ces états d être en lui-même. Percevant l autre égal à moi-même par l utilisation du miroir, je suis davantage consciente que nous collaborons mutuellement à notre prise en charge individuelle dans notre processus unique d évolution psychologique et spirituelle. Cette attitude de vision plus globale aide par le fait même à sortir d une relation contrôlante où nous nous surprenons à tenter de jouer des rôles de sauveteur-victime... ce qui à mon avis, est loin d une relation coopérative. RÉFÉRENCES Desjardins, A. (1972). Les chemins de la sagesse. Éd. La table ronde., 3 tomes. Desjardins, A. (1987). La Voie du Cœur. Éd. La table ronde. De Souzenelle, A., Desjardins, A., Pelt, J.-M., Salomé J. (1993). «Être à deux ou les traversées du couple». Question. Albin Michel. Durkheim, K. G. (1991). La voie de la transcendance, L homme à la recherche de son intégralité. Éd. Du Rocher. Gawain, S. (1994), traduit par Céline Parent-Pomerleau. La transformation intérieure, Notre guérison peut changer le monde. Montréal : Éd. du Roseau. Gibb, J. (1981). Les clefs de la confiance. Montréal : Le Jour éditeur et Actualisation. James, M., Jongeward, D. (1978). Traduit de l américain par Hawkes et Laurie. Naître gagnant, L analyse transactionnelle dans la vie quotidienne. Paris : InterÉditions. Jung, C.-G. (1976). La guérison psychologique. Préface et adaptation Dr. Rolland Carrer. Genève : Librairie de l Université George & Cie S.A. Krishnamurti (1970,1977). Se libérer du connu. Textes choisis par Mary Lutyens et traduits par Carlo Suares, Paris : Éd. Stock 1969, Krishnamurti Foundations Rajneesh, O. (1976). Viens, Suis-moi. Entretiens sur Jésus. Suisse : Éd. du Gange. Rancourt, B. (1996). Franchir les étapes de la conscience. Québec : Éd. Québécor. Vanlysebeth, A. (1968). J apprends le yoga. Bruxelles : Éd. Flammarion. INTERACTIONS vol. 3, n o 1 et 2, printemps automne 1999