Madame Vauquer et ses colocataires



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Padraig Breathnach Madame Vauquer et ses colocataires Publibook

Retrouvez notre catalogue sur le site des Éditions Publibook : http://www.publibook.com Ce texte publié par les Éditions Publibook est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d auteur. Son impression sur papier est strictement réservée à l acquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits d auteur. Éditions Publibook 14, rue des Volontaires 75015 PARIS France Tél. : +33 (0)1 53 69 65 55 IDDN.FR.010.0114979.000.R.P.2010.030.31500 Cet ouvrage a fait l objet d une première publication aux Éditions Publibook en 2010

À la mémoire de Seosamh Mac Grianna, écrivain irlandais, auteur des livres Mo Bhealach Féin, An Druma Mór.

Note de l auteur Ce livre est en partie basé sur des faits médiatiques et politiques réels et sur la géographie de Marseille. Toutefois, aucun personnage ne correspond à une personne réelle. Ce livre est une totale œuvre de fiction. 9

En France, il existe un phénomène important et bien connu : celui de la colocation. La colocation permet à plusieurs personnes de louer ensemble un même logement. Dans la majorité des cas, le propriétaire est également un colocataire et en bénéficie donc à la fois financièrement et socialement. Cela lui permet ainsi d améliorer, comme on dit aujourd hui, son «pouvoir d achat». Le propriétaire et les colocataires partagent leur vie quotidienne dans le respect mutuel et la convivialité, s échangeant leurs idées et opinions sur la vie sociale ou politique. Cela peut aller d échanges de mots en argot à un événement politique, d un accident de la route à un procès en Cour d assise ou à toutes sortes de plaisanteries. Bien sûr, la colocation, quand elle est de qualité, marche très bien en France, car elle peut concerner un grand nombre de citoyens. Néanmoins, l exception confirme la règle et il y a quelques cas de colocation qui ne fonctionnent pas aussi bien. Dans certains cas pas du tout, en raison d un mépris, voire même d un conflit ouvert. Pour cette histoire-ci, qui se déroule à Marseille, même si la colocation est de première catégorie et profite à tout le monde, à la fois le propriétaire et les colocataires, les arrière-pensées et les petits malentendus de la vie de tous les jours mettent un zigzag et un tournant dans la trame des événements parsemés par les petites intrigues et la dramatique qui s en suit. Aujourd hui, comme dans les entreprises, la colocation se fait également grâce à Internet. Un citoyen désirant mettre à disponibilité une ou plusieurs chambres pour 11

colocation peut s enregistrer sur un site Web spécialisé dans ce genre de prestations, y inscrire son profil, la description de l immeuble et du logement, et ses préférences à l égard du ou des colocataires à savoir l âge, le sexe, le fait de fumer ou non, la présence d animaux, l orientation sexuelle et, bien sûr, la propreté, le respect, l honnêteté, etc. Pour cette histoire, il y a d un côté le propriétaire, une femme ayant un budget très restreint et souhaitant donc louer une chambre en colocation pour y gagner financièrement ; de l autre, une personne intéressée par l annonce qui doit, en réponse à l offre, s enregistrer sur le même site Web, y déposer sa photo, préciser son âge, son sexe, son profil professionnel, ses centres d intérêt, son orientation sexuelle, etc. Il s agit dans ce cas d un homme de 53 ans, retraité, désirant une colocation pour quatre semaines en attendant de trouver un appartement à louer pour une durée plus longue, mais pas encore déterminée. «C est pour le soleil et la culture et le craic», dit-il. Tous les deux, le loueur et le colocataire potentiel, peuvent sélectionner les candidats présentés et les logements proposés. Bien sûr, Internet est une merveille de communication, non seulement pour les Français, mais aussi pour le monde entier. Ici, il s agit d un Irlandais qui a envoyé son profil pour être colocataire à Marseille. C est un homme qui s intéresse au sport, à la politique, etc. La dame, la propriétaire, a accepté sa candidature. Même si les événements se sont déroulés dans une ambiance amicale et intéressante, il y avait également des flottements et moments inattendus, ce qui a amené à des rires, mais aussi à des larmes. 12

L histoire commence évidemment avec Internet, quand un monsieur d Irlande, nommé Patrick, est accepté comme colocataire par madame Carine, la propriétaire d un appartement situé en face de la gare Marseille-Blancarde. Au fil des échanges, Patrick envoie un e-mail à madame Carine confirmant les détails de son séjour à Marseille : «Bonjour madame Carine, avez-vous reçu mon profil? Je vois que vous êtes d accord pour que je prenne la chambre pour quatre semaines pour un prix de 400. Pourriez-vous me confirmer par un mail votre accord? Mon séjour commence mardi de la semaine prochaine, c.-à-d. dans dix jours. Dans l attente de votre réponse, Au revoir madame Carine. Amicalement, Patrick.» «Ça me convient et je garderai la chambre pour vous», lui répond madame Carine. «D accord, j arriverai à Marseille avant minuit et s il n est pas trop tard, je prendrai la navette pour le centreville et la gare Saint-Charles. Sinon un taxi. Une fois arrivé au centre-ville, je vous passerai un coup de fil. Ça vous convient, madame Carine?» «D accord, j attendrai votre appel. Et ne vous inquiétez pas, Patrick, la chambre sera là pour vous.» «C est très bien, madame Carine. Je vous passerai un coup de fil aussitôt arrivé à Marseille, aux environs de minuit. Alors à mardi soir. Au revoir, et merci encore pour votre patience.» 13

Les dix jours ont passé très vite et après une longue préparation, Patrick était dans l avion et arrivait à Marseille dans les temps. Une fois atteint l aérodrome de Marseille, monsieur Patrick prend la navette pour la gare Saint-Charles où il arrive vers 11 heures du soir. «Avant tout, appeler madame Carine», pense-t-il. «Allô, madame Carine? Allô? Zut alors, le numéro de téléphone ne marche pas.» Oh stupeur, qu est-ce qui se passe alors? Son téléphone merdique ne marche pas. Il essaie encore une fois et là, ça répond : «Allô, c est madame Carine? Oui. Bonsoir madame Carine, c est Patrick, d Irlande. Je suis arrivé, je vous appelle de la gare Saint-Charles. C est qui? répond madame Carine en s exclamant. C est Patrick, Patrick d Irlande, votre nouveau colocataire. Vous ne vous rappelez pas de moi? demandet-il. Oui, je me rappelle bien, Patrick. La ligne ne marche pas bien Et là, vous m entendez, Patrick?» «Oh, ce n est pas vrai, ça!», se dit-il. «Est-ce que vous pouvez me rappeler s il vous plaît? Oui, bien sûr Patrick (beaucoup de bruits et de rires en arrière-plan), je vous rappelle dans un moment.» Un petit moment plus tard, le téléphone sonne : «Allô Patrick, pourquoi vous ne m avez pas appelée plus tôt? J ai cru que vous ne veniez pas. Comme tous les Français, ils disent qu ils viennent mais après, plus un mot! Mais tout était en ordre madame Carine, n est-ce pas? réplique Patrick avec surprise. Vous auriez dû m appeler plus tôt, j attendais votre appel mais rien du tout! 14

Mais je pensais que tout était en ordre! Qu est-ce que je fais maintenant? Je n ai pas de lit pour ce soir, je ne connais personne à Marseille et il est bientôt minuit! Que faire? Attendez un moment», répond madame Carine S ensuit une pause de deux minutes. «Oh la la, ce n est pas vrai, je rêve ou quoi?», se dit Patrick à lui-même. «Allô Patrick! Oui, allô. Patrick, je vous conseille d aller dans un hôtel ce soir, il y en a beaucoup qui sont bon marché et pas loin de la gare. Je vous laisse mon numéro de téléphone, comme ça, vous pourrez me rappeler demain matin afin que nous puissions nous rencontrer. Ça vous va, Patrick? Oui, ça marche, à demain matin. OK, à demain matin, enfin, à toute à l heure Patrick!» Sur le conseil de madame Carine, Patrick trouve un hôtel à côté de la gare pour seulement 40 la nuit mais sans petit déjeuner. Il réfléchit sur ce qui vient de lui arriver pour cette première nuit à Marseille ; mais après avoir téléphoné à un ami en Irlande, il se calme et se dit que ce n est tout de même pas si grave que ça, que madame Carine a certainement dû faire une erreur. «Ce n est pas grave, demain est un autre jour et il fera meilleur en plein jour», pense-t-il. Il a reçu de bons conseils de son ami d Irlande : trouver une autre colocation sur Internet ; sinon, rester calme et accorder le bénéfice du doute à madame Carine et l opportunité de s expliquer avant de prendre une décision hâtive et de faire une bêtise. «Reste calme et surveille de près le comportement de madame Carine qui pourrait avoir une explication raisonnable. Ta situation de colocataire pourrait avantageuse, qui sait?» 15

Ce bon conseil suffit à Patrick qui retrouve le sourire. Il commence déjà à se préparer pour le lendemain en rangeant ses affaires dans sa valise avant de se coucher. En réalité, il n avait besoin d aucun conseil pour rester serein. D un naturel de paysan irlandais, il est d un calme très profond, mesuré et doté d un esprit ouvert qui ne peut être perturbé que par des choses beaucoup plus sérieuses et graves. Une fois dans son lit, il envisage avec délectation secrète sa rencontre, le lendemain matin, avec madame Carine. Le lendemain, Patrick se réveille tôt et, après avoir pris son petit déjeuner, il se prépare à rencontrer Madame Carine pour la première fois. «Ce sera intéressant, se dit-il à lui-même. Mais d abord, il faut lui laisser suffisamment de temps afin de lui permettre de ranger ses affaires et de préparer la chambre.» Il ne l appelle qu aux alentours de 10 heures. «Allô, c est madame Carine? Oui, comment allez-vous ce matin, Patrick? dit-elle sur un ton certain. Vous avez bien dormi? Ah oui, j ai bien dormi. Vous aussi? Pas de cauchemar? Non, pas de cauchemar, dit-elle en riant. Mais il a fait chaud. Madame Carine, pourriez-vous me communiquer votre adresse afin que l on puisse se rencontrer? Bien sûr, vous avez de quoi noter? Oui, allez-y, je vous écoute. C est Sainte-Marie, bis, rue Monier, boulevard Chave. En face de la gare de la Blancarde. Vous pouvez prendre le métro direction Dromel jusqu à Noaille Garibaldi. Ensuite prenez la ligne 3 pour Blancarde après Foch Boisson. La maison est en face de la gare. C est noté, Patrick? 16

Oui, parfait, c est noté, madame Carine. Je serai làbas dans environ une heure ; mais d abord, je dois prendre un expresso pour me donner du courage. À tout à l heure! Quoi? Vous avez besoin de courage?», dit-elle en riant. Suite à cela et après tout, madame Carine décide de faire un geste amical et demande à Patrick : «Voulez-vous que je vienne vous chercher plutôt? Oui, ce serait chouette. D accord, mais où êtes-vous exactement Patrick? Je suis dans la brasserie Le printemps, juste en face de la gare Saint-Charles. Vous voyez les jets d eau? Oui, je les vois, dit-il en regardant à travers la vitrine de la brasserie. Dans environ quinze minutes, j y passerai dans un Peugeot bleu foncé. Excellent, je reste vigilant, je guette votre voiture. Pas de problème pour me reconnaître non plus : vous verrez un campagnard debout avec une grosse valise et un parapluie, aux vêtements démodés. OK, à tout à l heure», répond madame Carine avec sa voix décidée. La première rencontre se passe bien. La voiture Peugeot bleu foncé ralentit et tous les deux se reconnaissent. La dame, qui regarde à travers le pare-brise, l aperçoit dans sa chemise blanche aux manches retroussées, avec son képi noir irlandais, un manteau sur son bras gauche et une valise et un parapluie dans la main droite. Elle lui adresse un bonjour avec un grand sourire, accompagné d un geste de la main. Patrick répond avec le même geste. La voiture s arrête et vite, une dame élancée descend, habillée de vêtements modestes, dont la couleur noire accentue la minceur de sa taille. Elle porte également une 17

casquette noire qui protège entièrement son visage pâle, comme pour le soustraire au soleil de Marseille. Sert-elle aussi à protéger ses yeux de la lumière trop éclatante? Ils se serrent chaleureusement la main et avec un grand sourire, elle lui souhaite la bienvenue à Marseille. Patrick se dit : «Bien sûr, son cœur toujours au bon endroit.» Pas de bises pour l instant, la colocation est d abord une affaire d argent et comme dit le proverbe, les bons comptes font les bons amis ; et, dans une certaine mesure, c est le cas dans cette histoire. Patrick monte dans la voiture qui roule vite dans les rues du centre-ville en direction de Blancarde. La dame au volant est très bavarde, à la limite de l intarissable. De temps à autre, son visage doux exprime le sérieux. Elle se plaint de n avoir pas dormi hier soir car elle rangeait ses affaires. «J ai trop de soucis, Patrick, je n ai pas dormi de la nuit et cela m irrite. Les Français sont fous, tu sais, Patrick. Ils m envoient des e-mails pour me dire qu ils arrivent. Je me suis fiée à eux, mais ils ne sont jamais venus! Et pour couronner le tout, pas un mot ou un coup de fil. Ni e-mail, ni rien. Ils sont fous!» Elle frappe légèrement le volant avec sa main droite nue et pâle. Même si elle a un visage souriant et un regard profond rendu timide par la casquette qui cache son visage, à première vue, elle aurait fait fuir l ange de la pitié. «Patrick, comme vous ne m aviez pas appelée plus tôt, j ai pensé que vous étiez pareil. Vous avez tort de ne pas m avoir appelée, et quand j ai enfin entendu votre voix hier soir, ça a été comme un choc. Je n ai pas arrêté de ranger pendant toute la nuit et je n ai pas du tout dormi. J en ai marre, c est trop! J ai trop de soucis, Patrick.» 18