Introduction à la philosophie du langage

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Cratyle La philosophie du langage dans l Antiquité grecque Y a-t-il quelque chose que tu appelles dire vrai ou dire faux? Hermogène répond "oui" et le dialogue se continue Socrate : Il y aurait donc un discours vrai et un discours faux? ermogène : Certainement S : celui qui dit les choses comme elles sont est vrai, et celui qui les dit comme elles ne sont pas est faux? H : oui S : il est donc possible de dire par le discours ce qui est vrai et ce qui ne l est pas? H : certainement S : mais le discours vrai, est-il vrai dans son entier, tandis que ses parties ne sont pas vraies? H : non, ses parties sont vraies aussi S : Est-ce que les grandes parties sont vraies et les petites non ou bien est-ce qu elles le sont toutes? H : toutes, je pense

S : et maintenant, selon toi, y a-t-il partie plus petite que le nom? H : non, c est la plus petite S : alors le nom qui fait partie du discours vrai s énonce aussi H : oui S : est-il vrai selon toi? H : oui

Nature ou convention? Mais comment un nom peut-il être vrai? Les noms sont-ils attachés aux choses de manière naturelle? Ex: Oros (montagne) Oreste Agamemnon = admirable par sa persévérance Problème philosophique: les noms propres ont-ils (toujours) un sens? et les noms communs? sont-ils de façon naturelle attribués aux choses? Aristote: une matière de convention XXème siècle, Saussure : arbitrarité du signe

Théorème de Platon Nous apprenons tous à l école que nos langues disposent de différents éléments, par exemple des noms, des verbes ou des articles. Derrière la théorie des parties du discours, il faut reconnaître quelque chose qui est la propriété essentielle du langage humain et qu on peut énoncer comme étant sa nature catégorielle: une liste n est pas un langage, une expression linguistique ne correspond pas simplement à la concaténation d unités indifférenciées, c est-à-dire que le langage humain n est pas simplement un monoïde libre. Les mots doivent être catégorisés et leurs possibilités d association dépendent de leur appartenance aux différentes catégories.

Il s agit là d une découverte essentielle pour l histoire scientifique de l humanité, quelque chose d aussi important que le sont dans le domaine des mathématiques les théorèmes de Thalès et de Pythagore. On peut attribuer cette découverte à Platon; dans le Sophiste, le théorème de Platon est ainsi formulé: Des noms tout seuls énoncés bout à bout ne font donc jamais un discours, pas plus que des verbes énoncés sans l accompagnement d aucun nom (362a). Sylvain Auroux - La philosophie du langage - p. 25

Aristote - La proposition est donc caractéristique du langage. Selon Aristote: elle est composée d un Sujet (onoma) et d un Prédicat (rhêma) Le Sujet désigne la réalité susceptible de recevoir des qualités (sujet = subjectum = ce qui est sous-jacent) Le langage est relié à une ontologie ce qui est est réparti en catégories substances accidents substances premières substances secondes

La question de l être Ce qui anime la philosophie grecque Il y a une science qui contemple l être par où il est être Aristote - Métaphysique, livre IV Le Poème de Parménide Les Idées de Platon Aristote : l équivocité de l être En principe, l être est un (Parménide), mais il se difracte en catégories.

Substances et accidents parmi les êtres, certains sont affirmés d un sujet, d autres sont dans un sujet affirmés d un sujet (sans être dans un sujet), ex : homme (qui peut être affirmé de tout individu particulier qui est un homme : Socrate est homme) dans un sujet (sans être affirmés d un sujet), ex: la blancheur (qui est dans la neige sans être affirmée de la neige: la neige n est pas blancheur)

Substances et accidents dans un sujet et affirmés d un sujet, ex: la Science (qui est dans un sujet, l âme, et affirmée d un sujet: p.ex. la grammaire) ni affirmés d un sujet ni dans un sujet, ex : des termes singuliers et concrets comme cet homme, ce cheval, Socrate etc. Ce sont les substances premières

Autres catégories Les mots pris isolément signifient diverses choses: la substance, la quantité, la qualité, la relation, le temps, le lieu etc. Par exemple, homme, cheval désignent des substances, deux coudées une quantité, blanc une qualité, double une relation, au Forum un lieu etc. Aucun de ces termes en lui-même et par lui-même, n affirme rien ni ne nie rien, c est seulement par la liaison entre eux que se produit l affirmation ou la négation.

On appelle substances secondes les espèces qui contiennent les substances premières, auxquelles s ajoutent les genres de ces espèces. Par exemple cet homme est une substance première, il appartient à l espèce homme, qui est donc substance seconde. Mais homme appartient lui-même à un genre: animal, qui est aussi vu comme substance seconde.

Noms et verbes En eux-mêmes, les noms et les verbes sont semblables à la notion qui n a ni composition ni division: tels sont l homme, le blanc, quand on n y ajoute rien, car ils ne sont encore ni vrais ni faux. Le nom est un son vocal, possédant une signification conventionnelle, sans référence au temps, et dont aucune partie ne présente de signification quand elle est prise séparément. Signification conventionnelle en ce que rien n est par nature un nom, mais seulement quand il devient symbole (c est-à-dire traduction de ce qui se passe dans l esprit)

Le Verbe ce qui ajoute à sa propre signification celle du temps: aucune de ses parties ne signifie rien prise séparément, et il indique toujours quelque chose d affirmé de quelque autre chose". Par exemple, santé est un nom, tandis que est en bonne santé est un verbe, car il ajoute à sa propre signification l existence actuelle de cet état. De plus le verbe est toujours le signe de ce qu on dit d une autre chose, savoir de choses appartenant à un sujet ou contenues dans un sujet.

: affirmation et négation Une affirmation est la déclaration qu une chose se rapporte à une autre chose; une négation est la déclaration qu une chose est séparée d une autre chose. Une contradiction est l opposition d une affirmation et d une négation.

Le Logos apophantique On peut alors considérer au départ, deux types de propositions les universelles : est universel ce dont la nature est affirmée de plusieurs sujets les singulières : est singulier ce qui ne le peut Ex : homme est universel car peut s appliquer à tous les hommes pris individuellement, mais l homme (qui passe dans la rue en ce moment) ou bien cet homme est singulier).

On peut énoncer universellement d un universel qu une chose lui appartient, par exemple : tout homme est blanc. Homme est un universel, tout ajoute l idée qu une propriété (être blanc) est universellement attribuée. Sous forme négative: nul homme n est blanc exprime universellement d un universel qu une certaine chose ne lui appartient pas. Ces deux formes sont contraires l une de l autre. On peut aussi énoncer non universellement d un universel qu une chose lui appartient Ex: un cheval est blanc L opposition dite de contradiction"est celle qui existe entre une affirmation exprimant une prédication universelle sur un sujet universel et une négation qui exprime la négation de cette prédication appliquée à un sujet non universel (donc particulier).

Tout homme est blanc vs Quelque homme n est pas blanc Nul homme n est blanc vs Quelque homme est blanc On voit ici apparaître un troisième type de proposition: les particulières. Est particulier ce dont la nature est affirmée de certains sujets à l exclusion d autres. L opposition dite de contrariété est celle de l affirmation d un sujet universel à la négation d un sujet universel: Tout homme est blanc vs Nul homme n est blanc

Le carré des oppositions x P(x) x P(x) x P(x) x P(x)

Applications à la sémiotique vie non-mort mort non-vivant En sémiotique, on fait surgir de nouvelles catégories en interprétant les côtés du carré! Exemples : mort + vivant = mort-vivant (les vampires) ni mort ni vivant (comateux?) voir avec {homme, femme}, {être, paraître},{beau, laid}, etc.... pas très sérieux!

La critique de Benvéniste des Catégories d Aristote Il pensait définir les attributs des objets; il ne pose que des êtres linguistiques: c est la langue qui, grâce à ses propres catégories, permet de les reconnaître et de les spécifier. (E. Benvéniste - Problèmes de Linguistique générale) Croyant classer des notions, Aristote a classé en réalité des catégories de langue, en sorte que les particularités de la langue grecque ont dominé le destin de la philosophie en Occident. (J. Vuillemin - Cinq études sur Aristote)

Les futurs contingents Des propositions contradictoires sont toujours telles que l une soit vraie et l autre fausse si cela s applique également au futur: de telle chose sera et de la même chose ne sera pas, l une des deux, nécessairement, est vraie et l autre fausse mais cela signifie qu au moment où on la dit, une de ces deux phrases est (déjà!) vraie, ce qui enlève toute possibilité d indétermination conclusion : "il n y aurait plus ni à délibérer, ni à se donner de la peine dans la croyance que, si nous accomplissons telle action, tel résultat suivra, et que si nous ne l accomplissons pas, ce résultat ne suivra pas"

"L expérience nous montre, dit encore Aristote, que les choses futures ont leur principe dans la délibération et dans l action, et que, d une manière générale, les choses qui n existent pas toujours en acte renferment la puissance d être ou de n être pas, indifféremment; ces choses-là peuvent aussi bien être que ne pas être, et par suite arriver ou ne pas arriver".

Exemple de la bataille navale

Exemple de la bataille navale Si, lorsque nous disons qu une bataille navale aura lieu demain, nous étions dans le cas où cette assertion est soit vraie soit fausse, alors cela signifierait que, dans le cas où elle est vraie, elle aurait été également vraie aussi bien il y a dix mille ans et que donc aucun des évènements produits entre temps n aurait eu d influence sur sa véracité. De même si elle était fausse. En ce cas, que "une bataille navale aura lieu demain" soit vrai signifierait que l existence de cette bataille est nécessaire, de même que le fait qu elle soit fausse signifierait que sa non existence est également nécessaire. Et ainsi, supposons que la bataille ait effectivement lieu (resp. n ait pas lieu), alors il s ensuivrait que la phrase au futur était vraie (resp. fausse) et que donc la bataille était nécessairement vraie (resp. fausse). Mais, dit Aristote, on ne saurait passer de ce qui est à ce qui est nécessairement. D où le besoin d introduire une distinction modale faisant la différence entre p est vraie et p est nécessairement vraie, en langage moderne entre p et p.