Micheline Thévenot-Pavesi Mon Algérie à moi (1944-1964) 2
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Un jour de plus, un mois de plus, et puis un an, les années passent, mais, curieusement, on se rapproche de son enfance, et du jour de sa naissance. On ne peut raconter toute une enfance, car la mémoire parfois nous fait défaut, mais on peut en dire l atmosphère, les odeurs, les saveurs. Merveilleux souvenirs, je dois vous raconter, laisser à mes enfants, à mes petits-enfants, ce témoignage modeste, mais plein de joie, car plus jamais ne se reproduit la joie de vivre de l enfance, pure et simple, faite de petites choses, qui prennent tant d importance quand on se souvient, qu on revit ces moments de bonheur glanés çà et là dans notre mémoire. Il y a plein de souvenirs dans une vie, mais ceux de l enfance sont souvent les plus beaux * * * 2 3
D aussi loin que remontent mes souvenirs, je me rappelle une petite fille heureuse dans un jardin d Algérie, qui court après son chat réfugié dans le palmier dattier de ce jardin familial. D une petite fille heureuse sur le bord de la mer, sur le bord de la plage, qui joue, insouciante, sur le sable brûlant et doux à la fois au soleil de midi, innocence des enfants, qui ne peuvent se douter des pièges de la vie quand le bonheur est là. Le hasard a voulu que je naisse dans un pays qui, sans être la France, lui était intimement attaché, comme une sœur lointaine, mais demeurée si présente par les sentiments et les liens forts qui unissaient ces deux pays. Nous étions heureux, là-bas, mais une série d évènements stupides et combien cruels nous ont chassés, et entraînés comme des confettis livrés aux caprices de la mer, dispersés au gré du vent, éparpillés à présent aux quatre coins de la France. * * * Je suis née en 1944 dans un pays éclatant de soleil, l Algérie. Par la fenêtre de la chambre où maman se reposait près de mon berceau, on apercevait les amandiers ; nous étions en Février, et ils étaient déjà fleuris! 24
Le ciel était de ce bleu incomparable, pur, qui n appartient qu aux températures extrêmes ; on sablait le champagne, comme à chaque naissance, et puis j arrivais après trois garçons, j étais donc plus qu espérée! Des odeurs épicées et des effluves fleuries parvenaient du dehors. Les premières années, mon insouciance et ma joie de vivre étaient totales, entre des parents jeunes et heureux, et trois grands frères taquins, mais en même temps attentionnés, pensez donc, j étais leur petite sœur, la dernière! Le destin allait basculer pour nous, vingt ans plus tard, vingt années si courtes, et en même temps si riches de joies partagées en famille, de peines et de deuils aussi, une première tranche de vie bafouée par l exil, le départ sans espoir de retour. Je me souviens d un pays plein de lumière et d odeurs énivrantes, où la neige faisait son apparition une fois l an, comme pour me préparer, peut-être, à mon existence future. Mais c était une neige remplie de soleil et de chaleur, pleine de bousculades et de jeux enfantins, et qui disparaissait aussi vite qu elle était apparue. Que dire de ma ville natale? Elle avait de grandes rues, bien larges, bordées de beaux commerces aux devantures pimpantes, dans des immeubles des années 30 construits à l européenne, et puis des 2 5
petites ruelles pittoresques, «couleur locale», avec les échopes des marchands du coin. Certaine rues possédaient des noms qui nous faisaient rêver, «Rue de France», «Rue de Paris», «Boulevard Lyautey», mais qui à l époque n évoquaient rien de plus pour nous. De ses monuments, je retiens surtout la cathédrale, dirigée par notre curé Doutot, (un personnage), la Grande Mosquée près du marché, le kiosque à musique sur la place centrale, où des concerts avaient lieu régulièrement ; mon père, excellent violoniste, y participait souvent. Et puis le Monument aux Morts, souvenir de la Grande Guerre, un petit bout de Tlemcen, rapatrié comme nous, et trônant à présent sur la place de la poste à Saint-Aygulf, juste en face de l appartement de maman. Dans l allée de mûriers qui menait à mon école, je cueillais régulièrement la nourriture de mes pensionnaires, des vers à soie, (je les oubliais bien de temps en temps, et ils n arrivaient pas toujours à l état de papillons, ils mouraient de faim malheureusement avant, comme les enfants sont cruels parfois ) Mes amies d enfance s appelaient aussi bien Joëlle, Annick, Denise, que Fadila ou Leïla ; nous étions réunies par une même complicité, et nous partagions sans arrière-pensée les mêmes jeux, dans ce pays chaleureux qui brillait sans artifices. 26