Lévitique 17 10-16 et Matthieu 15 10-20



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Transcription:

Lévitique 17 10-16 et Matthieu 15 10-20 «Vous ne mangerez le sang d aucune chair car l âme de toute chose, c est son sang» (Lev. 17 14). Ce passage interdit de manger du sang, aussi bien pour les enfants d Israël que pour les étrangers vivant parmi eux car le sang est l âme de la chair, c est-à-dire la vie, ce qui l anime. Du coup, le sang est réservé aux sacrifices, il est versé sur l autel, il constitue une offrande à Dieu. La chair est pour l homme, elle est consommable. Le sang est pour Dieu, il est interdit. Le sang, c est la part de Dieu Si on y touche, c est la mort assurée puisque la punition prévue en cas de violation de cet interdit, c est la mort. Cette interdiction de manger du sang constitue l une des grandes règles de la cacherout, les prescriptions alimentaires juives, avec l interdiction de manger certains animaux, considérés comme impurs, et l interdiction de consommer le nerf sciatique d un animal. Plus tard, la tradition juive y a ajouté l interdiction de mélanger les produits carnés et lactés : «Tu ne fera pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère» (Deut. 14 21). Mais cette interprétation faite par les rabbins, et toujours respectée par les juifs pieux, est très contestée par les exégètes protestants. Ils y voient plutôt la métaphore d un interdit de l inceste, une extension de l interdit de l inceste au bétail, par bienveillance à son égard. En fait, si on entre dans le détail, il y a deux grands types de prohibitions dans le Lévitique : la prohibition du mélange du différent et la prohibition du mélange de l identique. La prohibition du mélange du différent correspond à un principe de séparation des espèces. Ainsi, il est interdit de cultiver dans un même champ des graines hétérogènes, d accoupler ou d atteler des animaux d espèces différentes et de se couvrir d un tissu mixte. Dans la même catégorie, il sera interdit aux israélites d épouser des étrangères, ce qu ils ne se priveront pourtant jamais de faire! La prohibition du mélange du même correspond à l interdit de l inceste et de l homosexualité. Dans les deux cas, il s agit bien du même principe de séparation, avec d un côté la séparation du différent, du trop lointain et de l autre, la séparation du similaire, du trop proche. Et, pour en revenir à l interdiction de cuire le chevreau dans le lait de sa mère, on peut la lire comme la prohibition du mélange du différent (en l occurrence, le mélange du carné et du lacté ; c est l interprétation rabbinique traditionnelle) ou comme la prohibition du mélange de l identique (la chair du chevreau s est nourrie du lait de sa mère ; c est en général l interprétation protestante). Mais l interdiction de consommer du sang, présentée dans le texte de ce matin, est LE tabou alimentaire par excellence. 1

La question que l on peut se poser maintenant est : à quoi sert ce tabou alimentaire? Et bien, si on le voit positivement, on peut dire qu il sert à constituer l identité d un groupe. On ne comprend pas comment un groupe minoritaire comme les israélites a pu survivre parmi les égyptiens puis les cananéens aussi longtemps si on ne prend pas en compte cette donnée. Mais, si on le voit négativement, on peut aussi constater qu un tabou alimentaire sert à séparer les groupes humains, à empêcher la commensalité, c est-à-dire le fait de pouvoir manger ensemble, autour d une même table. Du coup, il empêche le partage, l échange, la compréhension mutuelle, etc. et il favorise la compétition, la rivalité entre les groupes. Car l homme étant ce qu il est, il ne peut pas s empêcher de comparer et de hiérarchiser les groupes entre eux. Et, évidemment, tout ce qui est «autre» est moins bien que ce qui est «similaire». Sur toute la planète, ce que les gens mangent permet de les hiérarchiser. L exemple le plus caricatural provient de l Inde, où plus on monte en termes de castes, plus les individus sont végétariens. Contrairement à ce qu on croit souvent, les hindous ne sont pas tous végétariens. Ils peuvent manger des animaux, du poulet, du mouton, de la chèvre, du moment que ce n est pas de la vache! Mais, en pratique, seules les basses castes le font. Les hautes castes s en abstiennent, pour marquer leur distinction. Et nous-mêmes, ne faisons-nous pas inconsciemment preuve de condescendance quand nous nous horrifions du fait que les chinois mangent du chien? (Sous-entendu : ce sont des barbares!). Mais, au-delà de leur aspect social et culturel, les tabous alimentaires ont un rôle religieux et rituel : ils permettent de distinguer le pur de l impur, de «propre» du «souillé». Un homme qui respecte l interdit est pur, celui qui le viole est impur. Avec comme conséquence d être temporairement ou définitivement exclu de la communauté, car l impureté se communique. Si je touche un être humain ou un animal impur, je deviens impur(e) à mon tour! Etre impur(e) rend donc littéralement, au sens propre du terme, intouchable. Et qu est-ce qui rend impur dans le Lévitique? Globalement, tout ce qui, de près ou de loin, est lié à la vie et à la mort : le sang, les maladies qui suppurent, les cadavres, les relations sexuelles inappropriées, une alimentation inappropriée, etc. C est vaste! Cette conception du pur et de l impur appelle plusieurs remarques. Tout d abord, elle n est en rien originale. On la retrouve dans de nombreuses religions. Evidemment, on la retrouve dans le système des castes en Inde, mais on la retrouve, et c est plus surprenant, au Japon. Au Japon, les Burakumin, les descendants de la classe des parias de l époque féodale, sont toujours discriminés socialement et économiquement de nos jours. Et ceci, pour des raisons purement religieuses. En effet, ils sont les descendants de la caste des êta, celle qui avait le monopole des métiers liés au sang et à la mort des animaux : équarisseurs, bouchers, tanneurs, abatteurs d animaux. Or, dans le 2

shintoïsme, tout ce qui est lié au sang et à la mort est considéré comme impur. Les japonais «normaux» ne veulent donc pas marier leurs enfants avec des Burakumin, les employeurs les payent moins, les propriétaires immobiliers ne veulent pas leur louer d appartement, etc. Le plus souvent, ils louent leur force de travail à la journée, à moins qu ils ne deviennent yakusa, c est-à-dire qu ils entrent dans la mafia japonaise. En fait, les êta, en japonais, cela veut dire les «très sales». Aujourd hui comme hier, ils sont condamnés à faire le «sale boulot». Et pourtant, la société japonaise est très moderne, à la pointe du progrès et de la technologie! La deuxième remarque liée à la conception du pur et de l impur dans le Lévitique est qu elle n a rien d éthique ou de moral. On peut être abominablement méchant, dire du mal des autres toute la journée, etc. et être en état de pureté rituelle. Il suffit de respecter les interdits (ne pas manger d animaux impurs, ne pas porter de tissus mixtes, etc.). Etre pur, c est vraiment être «propre» et être impur, c est avant tout être sale. Il est facile de faire un jeu de mot en français, en disant que, dans le Lévitique, être saint, c est avant tout être sain! Enfin, la troisième remarque, c est que le pur et l impur revient toujours implicitement à un collectif, un dedans et un dehors. Il fixe des frontières entre les hommes. Et c est là que l on comprend mieux l innovation radicale que représente le discours de Jésus dans Matthieu 15 10-20. «Ce qui sort de la bouche de l homme vient du cœur, et c est cela qui rend l homme impur». En clair, ce que dit Jésus, c est que ce qui compte, ce n est pas l apparence mais ce qu il y a au fond de nous. Il remonte d un cran dans l analyse, en passant du comportement observable à la racine de ce comportement, à savoir la pensée, les motivations, les intentions. Dans cette perspective, l impureté n est plus quelque chose d extérieur à nous, une maladie qui s attrape, elle provient de l intérieur de nous. C est nous qui la fabriquons, par nos paroles, nos gestes. La ligne de partage du pur et de l impur ne passe pas entre nous et les autres, mais en nous. Nous avons tous du pur et de l impur au fond de nous-mêmes! Cette conception radicalement nouvelle de ce qu est la pureté, de ce qu est être saint est, comme souvent avec Jésus, d une incroyable exigence! Elle me fait penser au passage où Jésus dit que convoiter même seulement en pensée la femme de son prochain, c est déjà commettre un adultère avec elle! Ici, il s agit du même message, à savoir que ce n est pas seulement l extérieur, l apparence, le comportement qui compte, mais l intérieur, notre cœur, nos pensées. Mais, si cette conception de la sainteté est exigeante, elle constitue aussi une bonne nouvelle! C est une bonne nouvelle, tout d abord, parce que la fin de l interdit alimentaire de la cacherout nous permet de manger de bonnes choses. Nous sommes sans doute nombreux à apprécier un steak saignant de temps en temps. Grâce à Jésus, nous pouvons manger de tout, absolument de tout. Rien ne nous est religieusement interdit, même 3

si nous avons évidemment nos propres coutumes et nos propres habitudes. Ce n est pas parce que nous pouvons manger des sauterelles (même le Lévitique l autorise, pour certaines espèces) que nous aurons envie d en manger pour autant. Mais surtout, la conception de la sainteté qu exprime Jésus nous permet d aller manger avec les autres, avec tous les autres, quelque soit leur âge ou leur sexe, leur couleur de peau, leur classe sociale, leur état de santé, et même leur religion! En tant que chrétiens, nous pouvons manger de tout avec tout le monde. Il n y a personne avec qui il nous soit interdit de nous asseoir à table pour manger ensemble, partager, discuter, etc. Et c est très important car manger ensemble, commencer à mieux se connaître, mieux se comprendre, c est le début de la paix. Cela n a rien de spectaculaire, cela peut sembler bien dérisoire, et pourtant, c est fondamental. Bien des gens, en famille ou au travail, se détesteraient moins s ils mangeaient un peu plus souvent ensemble. Je noterai que, malheureusement, nous observons actuellement le grand retour des interdits alimentaires, avec la diabolisation de certains aliments ou ingrédients, comme le gras ou le sucré. On a beau chasser certains tabous par la porte, ils reviennent par la fenêtre! En conclusion, que retenir des textes de ce matin? 1- La frontière de la pureté et de l impureté ne passe pas entre les individus, mais au sein de chacun d entre nous. Du coup, aucun homme n est intouchable, aucun homme n est haïssable, aucun homme n est infréquentable, de par son appartenance à un groupe, quel qu il soit (ethnie, statut social, handicap, religion, ). 2- En ce dimanche de Journées du Patrimoine, il ne faut pas oublier qu un de nos grands patrimoines est constitué de la gastronomie Française! Or, si on met la gastronomie française en perspective avec ce qui a été dit précédemment, on ne peut que constater que la gastronomie française est profondément évangélique! Elle est profondément évangélique dans son fond et dans sa forme. Dans son fond, car elle est le résultat d un brassage des multiples cuisines régionales de la France, élargi ensuite à l international, mais avec le même génie de la synthèse. Et dans sa forme, car la conception du bien manger selon la gastronomie Française, ce n est pas seulement de manger de bonnes choses, de se nourrir, de s alimenter, c est surtout de se faire plaisir, de partager un bon moment avec les autres, d être dans la convivialité. Cette manière de voir le repas est tout à fait évangélique dans son essence! Elle aussi est actuellement menacée, pas par le retour des interdits, mais par le stress de la vie actuelle. En conclusion, je résumerai tout ce qui précède par un seul mot d ordre : «Mangez-en paix!» 4

Sources : Laurence Faure, «Sens et enjeux d un interdit alimentaire dans le judaïsme», Anthropology of food [Online], 7 December 2010, URL : http://aof.revues.org/6548 Remarques : 1) L explication «hygiéniste» des interdits alimentaires, très popularisée dans les média (ex : interdiction de manger du porc au Moyen-Orient car celui-ci véhicule des maladies sous ce climat), est de plus en plus écartée par les chercheurs, qui privilégient désormais une explication anthropologique. 2) Il ne faut pas «jeter le bébé avec l eau du bain» en ce qui concerne le Lévitique! La prédication ci-dessus (assez critique à son égard, il faut le reconnaître!) ne traite que des interdits alimentaires. Mais d autres recommandations du Lévitique, comme d isoler les personnes atteintes de la lèpre, semblent frappées au coin du bon sens, vu que les hébreux ne disposaient d aucun moyen pour enrayer la maladie à l époque. Une autre excellente recommandation d hygiène est de placer les toilettes à l extérieur du camp. Par ailleurs, les prescriptions morales (exemples : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même», «Tu ne te vengeras pas») n ont en rien été écartées par Jésus. 3) Quand Jésus dit qu il est venu accomplir la Loi, alors qu il passe manifestement son temps à la violer (il touche des lépreux, une femme qui perd du sang, etc.), c est au nom d une nouvelle compréhension de la Loi. L objectif du Lévitique est de décrire ce qu est «être saint» en regard de l impératif : «Sois saint car l Eternel est saint». Jésus ne modifie pas l impératif, il donne un sens nouveau à ce que signifie être saint (il opère un «recentrage éthique», i.e. il priorise, il hiérarchise, alors que toutes les prescriptions sont un peu livrées «en vrac» dans le Lévitique). 4) Le Lévitique reste par ailleurs d une grande actualité de par les questions qu il pose : comment être le plus juste possible dans sa relation à Dieu, aux autres, à soi, à la terre? Or, ce sont des interrogations que nous n avons jamais fini de traiter 5