UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE ÉCOLE DOCTORALE V Laboratoire de recherche Concepts et Langages T H È S E pour obtenir le grade de DOCTEUR DE L UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE Discipline/ Spécialité : Linguistique Présentée et soutenue par : Eylem AKSOY ALP le 11 septembre 2012 L énonciation et la polyphonie dans l œuvre d Annie Ernaux Sous la codirection de : M. Georges MOLINIÉ Professeur des Universités, Université Paris-Sorbonne Mme Ayşe KIRAN Professeur des Universités, Université Hacettepe JURY : M. Georges MOLINIÉ Professeur des Universités, Université Paris-Sorbonne Mme Ayşe KIRAN Professeur des Universités, Université Hacettepe Mme Michèle AQUIEN Professeur des Universités, Université Paris Est Mme Nedret ÖZTOKAT Professeur des Universités, Université d Istanbul Mme Joëlle GARDES TAMINE Professeur des Universités, Université Paris-Sorbonne Mme Ayşe Jale ERLAT Professeur des Universités, Université Hacettepe
Position de thèse L énonciation et la polyphonie dans l œuvre d Annie Ernaux L œuvre d Annie Ernaux est caractérisée par sa «platitude», voire sa «blancheur», mais son écriture a également une portée sociale et culturelle. L auteure-narratrice rapporte en particulier dans ses autobiosociographies (La Place, Une Femme, La Honte, «Je ne suis pas sortie de ma nuit») une condition sociale à partir de son propre vécu et de celui de ses parents. La condition sociale de cette classe dominée sera donnée en contraste avec la condition de la classe dominante où accédera l auteure-narratrice par le biais de ses études et de son mariage avec un cadre bourgeois. Plus tard, dans ses journaux extimes (Journal du dehors, La vie extérieure), elle revient sur la condition sociale des gens de milieux défavorisés qu elle rencontre dans le métro, le RER, les magasins et les lieux publics de sa banlieue parisienne. Dans Les Années, que l auteure qualifie de «roman total», elle traite de la vie sociale de toute une génération de femmes et d hommes de l après guerre en France, une période de plus d une soixantaine d années. Ce livre où la parole plurielle est donnée sur le ton des «on» et «nous», reflète non seulement la conscience des différentes couches de la société, mais aussi la vie culturelle de cette génération à travers les paroles et les citations de chansons, de livres, de magazines, de films de l époque. Dans les livres où elle aborde la condition féminine (Femme Gelée, Une Femme, Événement, «Je ne suis pas sortie de ma nuit»), et de la passion charnelle (Passion Simple, L Occupation, Se Perdre) apparaît la voix de la femme faisant écho avec celle de la cause féminine de l époque. Dans ses premiers livres à caractère plus fictifs (Les Armoires vides, Ce qu ils disent ou rien, La femme gelée), il est possible d observer la voix de différentes instances énonciatrices tels que l auteure, la narratrice et les personnages. Dans ce cadre, nous avons tenté de montrer à travers son écriture épurée où abondent les phrases courtes et nominales, son écriture «plate» où la réalité est donnée la plus crûment possible, son écriture objective où les sentiments et les émotions sont volontairement mis de côté que pour qu une écriture soit polyphonique, il n est pas toujours nécessaire qu elle soit complexe stylistiquement. Pour cela, il nous a fallut mener notre étude en deux parties, qui, à notre avis, se complètent l une l autre. Premièrement, dans la partie consacrée à «l énonciation», nous avons mené notre étude sur les différentes instances énonciatrices qui interviennent dans l écriture ernausienne. Dans le premier
chapitre, nous avons fait un état des lieux de la théorie de l énonciation avant d analyser les instances émettrices comme l énonciateur, le locuteur et le narrateur, ainsi que les instances réceptrices comme le lecteur, l interlocuteur et le narrataire. Dans ce cadre, l «analyse actantielle», «les niveaux d énonciation» et «la situation d énonciation» ont été un sujet de réflexion avant d entamer «l orientation sociale de l énoncé». En effet, afin de pouvoir montrer la pluralité énonciative, il nous a fallut nous attarder sur les différents actants de l énonciation en tenant compte de différentes analyses. Dans le second chapitre de cette première partie, nous avons essayé de faire une analyse des différents genres d écriture utilisés par Annie Ernaux afin d observer la pluralité pour chacun de ces genres. Nous avons remarqué que parmi les cinq genres d écriture que l auteure utilise majoritairement, elle atteint le récit polyphonique avec son «roman total» qu est Les Années. Cependant, les autres genres, notamment l autosociobiographie, favorise également la parole plurielle. Ensuite, nous avons tenté de voir comment les variations énonciatives du récit au discours pouvaient servir à différencier les différentes instances énonciatrices et les différentes voix. Nous avons remarqué que l écriture que l auteure utilise dans la plupart de ses livres est une écriture «oralisée» et «discursive», ce qui permet aux différentes instances et voix de se manifester le plus naturellement dans son écriture. La relation de la réalité avec la fictionnalité dans l œuvre ernausienne a également été un élément de réflexion au sein de notre étude, puisqu il est possible d y retrouver l écho de la réalité. Cet écho de sa propre vie accompagne les récits d Annie Ernaux. Dans le troisième chapitre, nous avons fait une analyse des déictiques de personnes et de temps. Tout au long de notre étude, l utilisation assez spécifique des pronoms personnels a attiré notre attention en raison de la diversité de leurs références. Ainsi, nous avons pu observer des «je» qui agissait non seulement comme des «je» autobiographiques traditionnels mais aussi des «je» transpersonnels pouvant référer à des «elle(s)», «il(s)», «nous», «on». Les pronoms personnels «on» et «nous» que l on rencontre assez souvent dans l œuvre ernausienne ont également un pouvoir de références très diversifié, allant jusqu à représenter toute une génération ou une classe sociale. Par ailleurs, en particulier les déictiques temporels, qui peuvent être révélateurs de différentes instances énonciatrices et de différentes situations d énonciation, et la temporalité, qui peut marquer la différenciation de l énonciateur, ont également été analysés. Dans cette première partie, nous avons pu, à travers des analyses plus concrètes et formelles, prendre compte des instances énonciatrices et de la façon dont ils se manifestent dans l écriture ernausienne. Cela nous a permis de mettre à jour la pluralité énonciative que l on peut observer chez Annie Ernaux.
Deuxièmement, dans la partie consacrée à «la polyphonie», nous avons abordé la pluralité des voix dans l œuvre ernausienne. Dans le premier chapitre, nous avons tenté de mettre au jour les différentes voix qui se font entendre dans l œuvre ernausienne à travers les diverses formes de la représentation de la parole d autrui dans le discours telles que les formes monologales / monologiques, dialogales / dialogiques et polyphoniques. Ceci nous a permis de voir que l écriture ernausienne, aussi plate et neutre soit-elle, pouvait s approprier les diverses formes de la parole autre. Le monologue aussi bien que le dialogisme et la polyphonie viennent enrichir cette écriture épurée. C est par cette diversité que les différentes voix ont pu se faire entendre. Dans le second chapitre, il a été question de l analyse des différentes voix telles que la voix sociale, la voix de la femme, la voix de la religion, la voix littéraire et culturelle. À la lecture de chacun des livres d Annie Ernaux, le lecteur se trouve face à une écriture polyphonique dont les voix sont orchestrées par l auteure. Elle a un don particulier pour récolter les moindres petites voix qu elle entend autour d elle pour les superposer les unes aux autres et nous donner un témoignage pluriel en partant de son propre vécu. Elle dépasse donc l autobiographie traditionnelle pour aboutir à une «autosociobiographie». Dans le troisième chapitre, nous avons tenté d analyser les diverses formes de discours rapporté pour montrer formellement les diverses voix que l on observe dans cette œuvre. Nous avons pu observer que l écriture oralisée et discursive ernausienne provient pour une grande part de l utilisation du discours direct et du discours direct libre. Pour rapporter la voix des autres, elle n a pas besoin de formes indirectes. Ce don de donner la parole aux autres lui est naturel. Le quatrième et dernier chapitre de notre étude a été consacré à la modalisation et aux différentes marques typographiques. La modalisation autonymique occupe une place importante chez Annie Ernaux. Pour elle, parfois les mots-mêmes sont plus importants que ce qu ils désignent réellement puisqu ils peuvent être porteurs d autres significations. Ainsi, un mot qu un passager du métro utilise, voire même la façon dont il le prononce peut être révélateur de sa position sociale, de son origine ou de sa vision du monde. Étant aussi attentive aux paroles des autres et ayant un souci tout particulier à les faire traverser au sein de sa propre voix, elle donne également une importance primordiale à la façon de faire part de ces voix sous la forme écrite. Pour cela, elle use intentionnellement des diverses formes typographiques et des signes de ponctuation comme l italique, les guillemets, les parenthèses, les majuscules. L utilisation de ces marques typographiques devient donc une marque pour exprimer la pluralité. Dans cette deuxième partie, nous avons également analysé les diverses voix qui se manifestent chez Annie Ernaux, ainsi que la façon dont elles se manifestent. Ceci nous a permis non
seulement de mieux comprendre les choix formels de l auteure mais aussi de pouvoir montrer qu une écriture à portée aussi sociale, bien que «plate», «blanche», «neutre», «simple» ne pouvait se détourner des voix qui l ont entouré tout au long de sa vie. Enfin, notre étude à la fois formelle, stylistique et thématique des diverses instances énonciatrices et voix qui se font entendre dans l œuvre ernausienne nous a permis tout d abord de mettre en évidence la pluralité langagière qui s y opère. Nous avons ensuite eu l occasion d observer que la pluralité n était pas la qualité d une écriture littérairement et stylistiquement sophistiquée. Des phrases courtes, simples, nominales et asyndétiques parfois, pouvaient être porteurs de plusieurs voix qui enrichissent les récits d Annie Ernaux. De plus, le côté social de l œuvre ernausienne joue un rôle dans la pluralité langagière puisqu elle se donne pour mission de faire part du vécu et des paroles de ses proches et de son entourage, ce petit peuple qui n a pas eu droit à la parole jusqu à ce qu elle leur consacre ses œuvres.