Interview d un vieil auteur très connu par un jeune journaliste. Jeune journaliste : (étonné) Plus de support papier? Vieil auteur : J ai longtemps écrit à la main puis ensuite à la machine à écrire mécanique puis électrique. Mon index gauche a apprécié le changement d ailleurs et m en remercie encore. Puis il y a quelques temps je me suis résolu à utiliser un pc portable. Jeune journaliste : Je ressens de la résignation dans votre réponse. Vieil auteur : Pas de la résignation, tout au plus de la nostalgie. Jeune journaliste : Vous n écrivez pas de moins jolis textes parce qu ils sont au format numérique. Vieil auteur : J espère. Le doute m habite toujours, non pour le support mais pour la qualité du contenu. Jeune journaliste : Après toutes ces années et tous ces succès! Vieil auteur : Si on ne doute pas, on n écrit pas. Du moins c est de cette manière que je le conçois. Même après tout ce temps, une de mes pièces peut ne pas «passer la rampe», ne pas provoquer de l enthousiasme chez les metteurs en scène ou les comédiens. Jeune journaliste : Et alors? Vieil auteur : Alors rien, je travaillerai à nouveau. Jeune journaliste : Cette quête est donc sans fin? Vieil auteur : Peut-être qu à mon âge on ne quête plus, on constate, on décrit. Jeune journaliste : Toujours dans la langue de Molière? Vieil auteur : Bien sûr! J ai été souvent traduit et en de multiples langues mais hélas je ne maitrise que le français. Je suis incapable de porter un quelconque jugement sur une de ces traductions. 1
Jeune journaliste : Même notre cher français évolue, bouge, s adapte, s enrichit, se diversifie. Vieil auteur : Je le concède. Mais quel bonheur de narrer au passé simple! Jeune journaliste : C est beau C est long. Vieil auteur : Je vous vois venir. Vous allez me dire que c est adapté au format papier et seulement à celui-ci. Jeune journaliste : Je ne dis pas cela. Je constate seulement que la notion de temps a changé, c est tout. Molière écrivait des pièces fort longues avec des intermèdes chantés ou dansés, reprenait certains passages plus loin dans la pièce afin de faciliter la compréhension des spectateurs entrant et sortant au gré de leurs envies. Vieil auteur : Où voulez-vous en venir? Jeune journaliste : Sur le temps, c est tout. La notion de temps est vraiment abstraite, trop peut-être et l on n en tient pas assez compte. Vieil auteur : Quel temps? Jeune journaliste : Tous les temps! Le temps d une pièce, le temps d une chanson, le temps d un clip, le temps d une vidéo, tous les temps. Vieil auteur : Et le temps de la réflexion? Jeune journaliste : Celui-ci ne change pas, du moins je le pense. Vieil auteur : Alors que gagne-t-on? Jeune journaliste : Je ne parle pas de gain, le temps ne se gagne pas. Je parle seulement d usage. Vieil auteur : L usage du temps? Jeune journaliste : De la durée plus exactement. C est les chansons les premières qui ont du se fondre dans les formats imposés par l industrie du disque. Les séries télé ont suivi puis les films souvent et je ne vois plus guère de pièces dépassant les 1H30. Vieil auteur : Donc vous ne voyez pas mes pièces! Jeune journaliste : Plus que vous ne croyez, je vous assure. Je les apprécie tout particulièrement. 2
Vieil auteur : Désolé jeune homme je ne vous suis plus très bien. Il y a quelques minutes à peine vous m avez fait toute une tirade sur le formatage que l on devrait imposer sur la durée des pièces et là, vous me déclarez avoir un intérêt certain pour mes œuvres. Jeune journaliste : Je le confesse ; j aime beaucoup vos pièces. Vous possédez un talent rare qui embarque le spectateur dès le début et le maintient en apesanteur jusqu à la fin. Vieil auteur : (amusé) Et vous ne vous faites pas trop mal lors de la chute? Jeune journaliste : (gêné) Euh non, oui, enfin non. Je suis désolé, je me suis mal exprimé. Je voulais simplement vous dire que lors de vos pièces je suis tenu en haleine et donc je ne vois pas passer le temps. Vieil auteur : (toujours amusé) Donc la durée n a que peu d importance! Jeune journaliste : (toujours pas à l aise) Oui, enfin pas toujours. Vieil auteur : Oui ou non? Reprenez- vous jeune homme. Vous êtes aussi clair qu un notaire dans la lecture d un de ses actes. Jeune journaliste : (qui commence à paniquer) Votre notaire écrit des pièces? Vieil auteur : Des pièces, je ne sais pas, des actes sûrement. A moins que ce ne soit son clerc. Jeune auteur : Son clerc est écrivain? Vieil auteur : Ecrivain? Peut-être, mais peu efficace assurément! Jeune journaliste : Pourquoi, Il écrit mal? Vieil auteur : Non, il compte mal! Jeune auteur : Pour un notaire ce n est pas clair. Vieil auteur : Attention vous ne pouvez pas dire cela! Jeune journaliste : Mais il n est pas malhonnête? Vieil auteur : Non, il est honnête et d origine africaine. Jeune journaliste : Ah donc je suis maladroit si je dis qu il n est pas clair! Vieil auteur : Voilà, c est ça et surveillez vos adjectifs. Jeune journaliste : Vous m avez tout de même dit qu il comptait mal. 3
Vieil auteur : Les chiffres mais pas les lettres. Jeune journaliste : Les lettres? Vieil auteur : Oui, le soir après le boulot il est conteur et les conteurs africains sont parmi les meilleurs. En quelques minutes ils vous embarquent dans leur univers et vous y restez toute la soirée. Jeune journaliste : Et ce n est pas trop long? Vieil auteur : Ah, vous êtes têtu avec vos inquiétudes sur la durée! Jeune journaliste : C est que Vieil auteur : (qui l interromps) C est que quoi? Vous n avez pas le temps? Jeune journaliste : Eh bien Vieil auteur : Votre génération n a jamais le temps ma parole! Imaginez que vous êtes avec une fille splendide, vous sortez d un restaurant extraordinaire et elle vous invite à finir la soirée chez elle. Vous allez encore être pressé? Ou bien profiter de ce moment délicieux? Jeune journaliste : C est que. Vieil auteur : Pour le théâtre c est pareil mon vieux. Si le texte est bon, la mise en scène innovante et les comédiens excellents, vous ne penserez même pas à jeter un œil sur votre montre pour voir on l on en est. Jeune journaliste : Oui et.. Vieil auteur : Et si le texte est insipide, la mise en scène bâclée et les comédiens mauvais, vous craquerez au bout d un quart d heure. Jeune journaliste : C est vrai aussi. Vieil auteur : Alors attachez vous donc à la qualité, et tout ira bien, vous verrez. Et pour votre article c est la même chose. Jeune journaliste : Mon article? Vieil auteur : Vous n êtes pas venu d aussi loin pour me rencontrer et ne pas faire un article. Jeune journaliste : Ah oui, pardon, j oubliais mon article! Vieil auteur : Vous avez un format imposé je suppose? 4
Jeune journaliste : (gêné) Ben oui. Vieil auteur : Et bien dites moi, que je sache si je continue ou si je me dois d abréger. Jeune journaliste : Et bien, mes lecteurs sont plutôt jeunes et donc ils aiment plutôt les textes concentrés. Vieil auteur : une demi-page? Jeune journaliste :.. Vieil auteur : Deux colonnes? Jeune journaliste :. Vieil auteur : Alors, accouchez mon vieux! Jeune journaliste : un tweet! 5