Brigitte et Gilles Delluc L ART PARIÉTAL DE CRO-MAGNON Éditions OUEST-FRANCE
SOMMAIRE Préface... 4 Introduction... 6 Un siècle de découvertes fabuleuses...10 Des abris-sous-roche et quelques petites grottes...10 Ces gravures de la Mouthe datent de la Préhistoire!...12 L art des ténèbres se révèle peu à peu...14 Faire parler l art des cavernes...15 Le pape de la Préhistoire et ses disciples...16 La date de ces dessins? Des milliers d années... 22 De l archéologie plus que de l histoire de l art... 25 Au pied du mur... 30 L art des rochers au quotidien... 32 L art secret des cavernes... 36 La gravure et la sculpture... 40 Graver un trait... 40 Faire naître le relief... 44 Le dessin au trait et la peinture... 50 Où Cro-Magnon trouve-t-il ses pigments?... 50 Cro-Magnon prépare ses pigments... 54 Cro-Magnon applique ses pigments... 58 Les gravures-peintures de Cro-Magnon... 64 Que dessiner dans les grottes?... 66
Avant tout, des animaux... 66 Le gabarit et la mise en place des figures animales... 87 Dessiner des corps humains... 94 Imprimer ou pocher des mains... 101 Et le sexe dans tout ça?...104 Les signes géométriques : un mystérieux message...107 Que nous cache le non-dit?...108 Pourquoi ces grottes ornées?... 110 De l ethnologie revisitée... 110 La mode du chamanisme... 114 Sous terre, la grande spiritualité de Cro-Magnon... 118 De vrais sanctuaires dans les cavernes...124 Les dommages du temps qui passe...130 L eau, la calcite et l air...130 En plus ou en moins...134 Chercheurs et conservateurs...136 Maladroits et vandales...138 Copier des grottes ornées : les fac-similés...140 Choix Bibliographique...142 Principales publications des mêmes auteurs...143 Index des sites ornés par région de France...143 Remerciements...144
L abbé Henri Breuil, le «pape de la Préhistoire». Durant quelque cinquante ans, il découvrit, étudia et décalqua les gravures et peintures des grottes de France et d Espagne. Il sort ici d Altamira, la soutane constellée de taches de bougie. Coll. H. Breuil. FAIRE PARLER L ART DES CAVERNES Le pape de la PrŽhistoire et ses disciples Dès la découverte de la grotte de la Mouthe, l abbé Henri Breuil (1877-1961), surnommé «le pape de la Préhistoire», procède à des calques des figures pariétales : il applique un papier transparent sur la paroi et le maintient avec des boulettes d argile dont nous retrouvons encore la trace. Et durant toute sa vie, il s attache à décalquer, à «relever» les œuvres pariétales en commençant par des cavernes particulièrement spectaculaires : Font-de-Gaume et les Combarelles ; Altamira et le Castillo. Il fera de même dans de nombreuses cavernes jusqu à la Seconde Guerre mondiale, où il part en Afrique du Sud étudier de même les manifestations graphiques, plus récentes, des abris-sous-roche. Il publie d admirables livres de grand format et d innombrables articles et monographies, illustrés de ses relevés, 16 L art pariétal de Cro-Magnon
tels ceux des si fines gravures de la grotte des Trois-Frères. Les décalques d Henri Breuil sont exécutés avec le papier sulfurisé utilisé par les fleuristes, ou, parfois même, à l aide d un papier plus ou moins opaque, comme celui qu il utilise en 1940 pour décalquer le cheval peint du Diverticule axial de Lascaux, découvert peu auparavant. Un aide maintient ce papier appliqué à la paroi et il repasse au crayon les traits qu il voit à travers ce calque, non sans le retrousser, de temps à autre, pour contrôler le modèle. Son but n est pas de rendre compte des infimes détails des tracés mais de donner une bonne représentation des images et de faire connaître l art des cavernes. Ce faisant, il se familiarise avec les techniques des artistes, l anatomie des animaux représentés et la disposition des œuvres dans les galeries souterraines. Très vite, quelques disciples imitent le maître : ainsi, par exemple, l abbé La grotte d Altamira et ses bisons. C est la plus belle caverne ornée d Espagne. À sa voûte, des bisons peints sur les rotondités de la roche. Ils se roulent sur le sol pour marquer leur territoire. De fines gravures les accompagnent. Photo A. Leroi-Gourhan, coll. Delluc. FAIRE PARLER L ART DES CAVERNES 17
Des aurochs et des chevaux. Le sculpteur solutréen de l abri du Fourneau du Diable a bien rendu compte de la perspective des divers plans. À gauche des trois aurochs, un cheval vertical et la gravure d un autre. Photo Delluc. Faire na tre le relief Le pic était l instrument de choix de la sculpture sur paroi rocheuse (Pataud, Cap-Blanc, Reverdit, Commarque, le Roc aux Sorciers) ou sur blocs (Laussel, le Roc de Sers, le Fourneau du Diable). À partir de l esquisse des contours de la figure, sans doute faite d un trait gravé, le sculpteur procédait à l abaissement de la roche, tout autour de la forme qui apparaît ainsi en relief, plus ou moins saillant au-dessus du plan du support : un bas-relief (on ne connaît pas de haut-relief dans la sculpture paléolithique). Il ne restait plus au sculpteur qu à parfaire et à compléter l image ainsi dégagée de son support, à adoucir son modelé par des grattages successifs des bords et à mettre en valeur sa silhouette par des détails souvent gravés et, parfois, par une mise en peinture. On en retrouve encore parfois des vestiges, rouges ou noirs (le Poisson, Laussel ou Cap-Blanc). 44 L art pariétal de Cro-Magnon
La mystérieuse femme à la corne de Laussel. Une plantureuse femme enceinte sans visage tient une corne. Ce basrelief gravettien, jadis peint en rouge, ornait un gros rocher limitant l habitat-sous-roche de Laussel. Il a été découpé et déposé au musée d Aquitaine (Bordeaux). Photo Delluc. LA GRAVURE 45
LE DESSIN AU TRAIT ET LA PEINTURE Ces techniques, présentes dès le début du Paléolithique supérieur (abri Blanchard à Sergeac et grotte Chauvet), mettent en œuvre trois démarches : la recherche des pigments ; leur préparation ; leur application sur la paroi rocheuse, avec le cas particulier des gravures-peintures-gravures de Lascaux ou de Font-de-Gaume. O Cro-Magnon trouve-t-il ses pigments? Ne se sont conservés que les pigments minéraux. On ne sait rien d autres éventuels pigments d origine organique (sanguins ou végétaux par exemple). Les principaux pigments sont le manganèse et les ocres. Leur étude par diffraction X et microscopie électronique en a précisé les aspects. Le bioxyde de manganèse MnO2 est présent dans les sols calcaires, notamment en Dordogne. Il est noir avec parfois une teinte très légèrement ardoisée. Les ocres sont des oxydes de fer plus ou moins déshydratés, présents dans Broyer et recueillir. À Lascaux, les pigments, écrasés à l aide d un broyeur, étaient déposés sur une palette de pierre avant d être appliqués sur la paroi. Photos Delluc 50 L art pariétal de Cro-Magnon
toutes les argiles du sol, elles-mêmes faites de silicates d aluminium hydratés, provenant de la décomposition des calcaires sur place ou des apports de sédiments de l ère tertiaire. Leur couleur va des jaunes aux divers bruns et aux rouges plus ou moins foncés. Comme nos tuiles, elles rougissent quand on les chauffe et qu on les déshydrate. La gœthite est un oxyde de fer hydraté jaune, de formule α-feooh. L hématite est un oxyde de fer rouge, de formule α-fe 2 O 3, moins fréquent dans la nature. Jaune, brun et noir. À Lascaux, ocres et manganèse étaient utilisés en crayons et surtout en poudre et en pâte très liquide. Photos Delluc. LE DESSIN AU TRAIT ET LA PEINTURE 51
En plus ou en moins Peinte en plusieurs fois, la Salle des Taureaux de Lascaux. André Glory eut l idée d analyser les superpositions et de les représenter par des couleurs différentes. Mais on ignore le délai écoulé entre chaque opération. À Lascaux, la Salle des Taureaux a été peinte en plusieurs opérations. L analyse des superpositions de la Salle des Taureaux de Lascaux a fourni à André Glory des indications sur la succession des opérations de peinture en ce lieu, sans que l on puisse savoir combien de temps séparait les diverses interventions. Les grottes ornées et les abris sculptés ont fait l objet de reprises ou de réfections par les Paléolithiques eux-mêmes, sans que l on sache estimer le temps séparant les différentes opérations : nous avons évoqué la Vache noire de la Nef de Lascaux cachant une partie des petits chevaux sous-jacents et le Taureau noir du Diverticule axial occultant deux vachettes rouges et quatre têtes encornées de bovins jaunes. Mais, de surcroît, de fines gravures de bouquetins égratignent la robe rouge cerise d un cheval de la Nef. À Cap-Blanc, la tête d un Grotte du Pigeonnier de Domme. Les aménagements médiévaux ont en partie détruit la partie droite de la grande frise, sculptée d un cheval et d un bovin suivi de son petit veau. Photo Delluc. 134 L art pariétal de Cro-Magnon
bison a été resculptée secondairement dans la joue d un grand cheval. Au Néolithique puis au Moyen Âge, les Hommes ont installé leurs habitats dans les abris naturels et les entrées de grottes et ont parfois endommagé les décors paléolithiques. À Commarque, après sa décoration il y a 13 000 ans par les Magdaléniens, le sol avait subi un exhaussement du fait d un apport naturel de sédiments et, au Néolithique, la grotte a servi de bergerie et les moutons ont frotté leur laine sur les parois, adoucissant certaines gravures ; les Néolithiques ont élargi la galerie mais ont évité de toucher au grand cheval sculpté en bas relief. C est une exception qu il convient de noter car, au contraire, les aménagements du troglodytisme médiéval (mortaises de poutre, anneaux rocheux, larmiers, murs) ont parfois altéré des décors paléolithiques, comme la frise sculptée de la grotte du Pigeonnier de Domme. Sous le Taureau noir de Lascaux. Deux vaches rouges et quatre têtes de bovins jaunes se cachent (avant et après traitement). Photo A. Glory, MNHN et traitement Delluc. Un repentir à l abri de Cap-Blanc. Une tête de bison a été sculptée sur une tête de cheval. Photo Delluc. LES DOMMAGES DU TEMPS QUI PASSE 135