La Maison du bébé : description Tout d abord, je vais commencer par vous décrire brièvement La Maison du bébé, son équipe, son fonctionnement, son dispositif d accueil et ses indications. La Maison du bébé a ouvert ses portes en janvier 2013. Nous sommes un CATTP périnatal (Centre d Accueil Thérapeutique à Temps Partiel) qui fait partie de l intersecteur de pédopsychiatrie du Dr Bentata. Nous nous articulons avec l Unité de Psychopathologie Périnatale (UPP) et l Unité d Accueil mère-enfant (UAME) de Saint-Denis. Nous sommes un lieu d accueil et de consultation pluridisciplinaire qui s adresse aux parents et à leurs bébés de 0 à 18 mois. Notre équipe est composée d une pédopsychiatre (notre médecin responsable le Dr Dupeyron), de deux psychologues (Mme Cousein et moi même), d une psychomotricienne (Mme Sylla) et d une puéricultrice (Mme Bery). Nous sommes un lieu qui permet d accueillir l enfant et ses parents dans un espace de prévention, de dépistage et de soins précoces. Nous proposons un étayage de la relation parents-enfant, avec la possibilité de poursuivre et de prolonger la transmission du maternage engagée en suite de couche en maternité, mais aussi préparer et soutenir la parentalité et plus particulièrement, le sujet qui nous intéresse aujourd hui, un lieu de socialisation et de soins pour les mères et leurs bébés qui sont isolées et en errance. La Maison du bébé s articule autour de deux axes, l accueil et la consultation. Nous proposons, de manière personnalisée, en fonction de la problématique des familles, des consultations sous forme de suivis thérapeutiques individuels ou en binôme, de l accueil individuel, deux accueils thérapeutiques par semaine collectifs et libres (un accueil jeux/groupe de parole et un accueil à médiation comptines). Ces accueils permettent de soutenir la relation parents-bébés et les échanges entre parents et professionnels. Nos indications sont les suivantes : troubles fonctionnels du bébé (troubles du sommeil, de l alimentation, pleurs incoercibles), troubles du développement précoce (évitement du regard, attitude de retrait, absence de sourire, troubles du tonus) et les nourrissons fragilisés par une prématurité ou un handicap. Et également les difficultés du lien ou de mise en place du lien parents-enfants. Ceci est notre cadre mais nous nous rendons compte que ce dernier peut se décaler en fonction des familles que nous recevons. Il est souple et modulable car nous ne pouvons accueillir de la même façon chaque famille qui diffère par leurs demandes et leurs problématiques, notamment lorsqu il s agit des familles en errance. 1
Le temps de «l après» Ceci m amène à ma partie suivante sur le temps de «l après» accouchement, qui fait suite à l intervention de Sarah Stern à propos de la prise en charge des femmes en errance et de leur bébé pendant la grossesse, où le père est bien souvent absent. Je vais tenter de saisir ce que ces prises en charge change à nos pratiques. Olivier Douville, psychanalyste qui a beaucoup travaillé sur l errance écrit, je cite : «Le terme d errance, surtout s il fait écho à celui d exclusion articule au moins trois notions : le sujet, le lieu, le corps». Et nous retrouvons ces trois notions chez ces femmes avec leur bébé. La plupart du temps, elles sont adressées à la maison du bébé par l UPP, les PMI, les foyers d hébergement (tel que le CDEF) etc. La demande initiale émerge donc d abord et avant tout du professionnel qui prend en charge la patiente et son bébé. A notre charge ensuite de travailler avec ces femmes et leur demande qui est souvent complexe. Fréquemment, elles n ont pas de demande ou bien elles n arrivent pas à la formuler, et généralement, la demande est sociale et matérielle (demande de couches, de lait, d une poussette, de vêtements, de jouets...). De cette demande, quelque chose est à entendre. Elle peut-être située ailleurs que dans la demande de soin et d étayage psychique dans un premier temps. Nous allons l accueillir et travailler cette demande que nous amène la patiente en lui restituant quelque chose de cette dernière afin qu elle puisse se l approprier et la mettre en mot. C est à ce moment là que le travail thérapeutique se fait : à partir de la demande. La demande est telle un objet qui circule d institution en institution, véhiculée par la patiente et son bébé, elle passe par nous afin de lui revenir. L important est que cette demande trouve une adresse où elle puisse être entendue et que ces dyades qui souvent n ont pas d adresse, pas de lieu pour vivre et s inscrire puissent s inscrire quelque part par la parole et trouver un lieu d inscription. Au sein de ce lieu il y a des professionnels qui s intéressent à son bébé, à l origine de son prénom et de son nom, à sa mère, à son vécu, son parcours etc. Je vais vous donner un exemple : une patiente arrive un jour à l accueil jeux avec son bébé et nous demande très urgemment une poussette. Une semaine plus tard, nous réussissons à trouver une poussette à son bébé et pourtant, pendant plus d un mois, cette patiente continuera à venir à l accueil sans partir avec la poussette pour autant, nous donnant à chaque fois une raison de ne pouvoir l amener avec elle. La demande forme un trajet, elle est en mouvement permanent comme ces patientes en errance et nous essayons de les suivre. 2
L espace Cela m amène alors à vous parler de la question de l espace qui est une dimension importante dans la problématique de ces femmes. Par espace j entends deux choses : l espace physique dans lequel elle se trouve et l espace psychique où comment l un et l autre sont imbriqués et nécessite un espace, un lieu pour se rejoindre. Dans un premier temps, il y a l espace qu elles ont quitté, ensuite il y a l espace ici dans lequel elles se retrouvent et bien souvent, il n y a pas d espace définit, parfois pas d espace et leur espace psychique en est sacrément touché, blessé, meurtri et traumatisé. Nous le savons, la précarité est un facteur aggravant de la situation psychique. Par ailleurs, elle ne retrouve pas forcément de réseau communautaire étayant, ce qui peut aggraver leur solitude et leur isolement. La question de circulation et de passage est centrale, elle même devenant «passeuse de vie» comme dit Olivier Douville. Il parle des adolescents errants et de quelle façon leur errance dissout la réalité des liens entre le corps, le lieu et la langue 1. Je cite Douville : «elles ont besoin de notre temps, de notre accueil afin de retrouver le goût de l énonciation, du souvenir et de la fiction afin de traverser l exil comme une aventure féconde et non plus comme une chute dans un ailleurs sans bord et sans profondeur accueillante 2». Puis il y a l espace de séparation que nous tentons de leur transmettre dans les accueils par exemple, en faisant fonction de tiers, fonction paternelle pour elle et leur bébé car il n y a bien souvent pas de père. Même si bien évidemment, nous ne sommes pas là pour remplacer le père. Cette fonction, cet espace a pour but de favoriser la symbolisation et la séparation car bien souvent ce bébé est arrivée de façon abrupte, dans un moment de rupture, d exil, de cassure et il est souvent vécu comme une intrusion ou comme faisant encore partie d elle. Ils sont collés, confinés dans une chambre d hôtel qui n est jamais la même, le manque d espace ne leur permet pas de se séparer au sens physique et symbolique du terme et donc d exister en tant que sujet. Cet enfant est parfois l enfant de la honte, il y a de l ambivalence par rapport à lui mais il est aussi l enfant du renouveau, d une insertion qui les inscrit et les ancre. Il est l enfant de la coupure qui les inscrit définitivement en France. L enfant qui les relie à quelque chose de passé et de présent. Il lui donne un statut de mère et un statut, tout simplement. Dans le groupe d accueil jeu du vendredi après-midi, nous remarquons que le lien avec les autres femmes n est pas toujours facile, les mères se parlent très peu entre elle. Elles ont à 1 O. Douville, «De l adolescence errante, variations sur les non-lieux de nos modernités», Essai (Broché), 2007. 2 O. Douville, «Clinique de la filiation à l épreuve de l exil : l enfant-symptôme aux lieux de sa mère», in Cliniques Méditerranéennes, 2001. 3
travailler leur lien avec l enfant mais aussi leur lien avec d autres femmes. La resocialisation est sans doute contemporaine du mieux avec l enfant. De plus, ces femmes témoignent de la perte de leur savoir-faire dû à la rupture avec le pays d origine, avec leurs origines, leur famille, leur propre mère, leur histoire et c est en ce point précis que la transmission leur fait des faux. Cette réflexion me fait penser à ce que met au travail Olivier Douville dans un article intitulé «Clinique de la filiation à l épreuve de l exil : l enfant-symptôme aux lieux de sa mère» paru dans Cliniques Méditerranéennes : «De nombreux immigrés se présentent à nous moins comme des enfants du lignage que comme des sujets qui n ont pas d autre cartes subjectives que celles qui consistent à faire entendre et reconnaître la casse du lignage dont ils sont le produit et le témoin» et il ajoute que la transmission est la clinique de ce qui «passe» d une génération à une autre au moment des ruptures culturelles. Il évoque en ce point la clinique des effets de l exil et du déplacement et cette lecture vient saisir les nœuds conflictuels des transmissions. Nous tentons à La Maison du Bébé d être un repère pour ces dyades, de donner une certaine stabilité, un lieu où elles peuvent se poser, se reposer, regarder leur bébé jouer seul et/ou avec d autres, de jouer avec lui, d échanger avec d autres mères, avoir un espace pour penser, pour se penser et penser ce bébé. Ces mères sont en permanence prises par cette question du logement et de cet exil forcé ou pas, mais qui n a pas eu le temps d être pensé ni symbolisé. Nous sommes La Maison du Bébé et j insiste sur le mot bébé car c est par le biais du bébé, par cet espace que nous lui donnons que nous essayons d aider ces femmes à prendre leur place de mère afin qu ensemble ils puissent s inscrire dans la cité. D ailleurs, nous écrivons leurs noms et le prénom du bébé au tableau dans l espace d accueil, lors de chaque groupe. C est une façon de les inscrire dans le lieu. Accueil à médiation comptines Pour illustrer cette question de la transmission, je vais vous parler de l accueil du lundi aprèsmidi qui se présente comme un groupe ouvert à médiation comptines. Il est animé par la psychomotricienne et la puéricultrice de La Maison du Bébé. Nous nous sommes rendues compte, au fil des mois et de nos réflexions que beaucoup de mères isolées et en errance venaient à cet accueil avec leur bébé. Pourquoi plus ces dyades là que d autres? Il y a plusieurs façons de penser cette question mais une chose nous a frappé, c est la question de la transmission et de l histoire. Dans le groupe, beaucoup de femmes se mettent à chanter des chansons de leur pays, donc à parler de leur famille, à échanger avec 4
d autres mères pour voir comment ça se passe ailleurs. Un jour une grand mère, venue quelques temps voir le bébé de sa fille et sa fille, a participé à l accueil et a chanté des comptines en arabe. La question de la transmission était ici personnifiée, la transmission par la langue. Nous avons également constaté qu il y avait un désir très fort d apprendre et de retenir des comptines françaises apprises dans le groupe puis de les reproduire à l extérieur et chez elle. D ailleurs, la langue est aussi quelque chose qui est en mouvement, elle suit la patiente même si elle s habitue ici à une autre langue, c est un bagage venu du pays avec elle. Chanter dans leur propre langue, s appuyer sur leur propre langage, passer par ce lien en faisant un pont entre le lieu d origine et le lieu actuel, relier le passé et le présent afin de faire exister cet enfant et de lui trouver un lieu à lui ainsi qu à sa mère est une des viséé de cet accueil et de La Maison du Bébé en général. Nous sommes là pour favoriser le travail associatif, aller de la rupture à la séparation et y ajouter du symbolique. Douville écrit, je le cite encore : «Avant que l enfant soit objet, objet de soins, objet d amour, objet de déchiffrage, l enfant est la traduction d un féminin corporel en excès. Il est une tentative de traduire du féminin, là où le féminin peut-être ne se traduit pas aussi facilement que ça dans les modèles idéaux qui sont donnés au sujet par l environnement social, par l environnement culturel, par l environnement familial.» Pour conclure, je dirai que cette clinique de l errance change nos pratiques car elle nous pousse à réfléchir sans cesse à notre cadre ainsi qu à essayer de conserver et maintenir une souplesse tout en donnant des limites et des bords rassurants, contenants et etayants. La question de l espace, du dedans et du dehors, de l extérieur et de l intérieur se travaille sous différentes formes mais avec la même visée qui est de faire se rejoindre en un point, en un lieu leur histoire passé et présente, de favoriser cette transmission, ce passage pour qu elle puisse enfin devenir mère, devenir «passeuse de vie» et pouvoir transmettre elle même à leur tour à leur bébé. Leur mouvement nous met en mouvement et il me semble qu il est important de garder cette ouverture afin de préserver ces suivis qui sont souvent fragiles et discontinus, sans doute à l image de ce qu elles traversent, afin d accrocher quelque chose et de pouvoir permettre à ces familles de s ancrer quelque part, d inscrire leur nom et celui de leur bébé. Lorena Escuredo 5