Le Centre hospitalo- universitaire de Nancy et le Maroc de 1945 à 2000 Pr. C. Chardot 22 mars 2012 Introduction Le Conseil de Faculté sous la présidence du Doyen Coudane a décidé d affecter le hall D de la faculté à la mémoire du Docteur Taïbi Mohamed Benhima et de son épouse Marie- Thérèse Peduzzi d origine française. (Image 1. Plaque commémorative) La plaque commémorative posée le 18 octobre 2011 évoque le souvenir d un jeune marocain formé dans notre faculté dès 1945 et devenu un serviteur de son pays aux plus hauts niveaux gouvernementaux. Elle rappelle qu à sa suite plusieurs centaines de jeunes marocains ont acquit à Nancy divers diplômes d Etat en médecine. Elle dit ensuite le rôle fondateur du CHRU pour la création de la première faculté de médecine marocaine et pour celle de l Institut National d Oncologie à Rabat sous l égide du Centre Alexis Vautrin.
Il me revient l honneur et la joie d évoquer ces 4 épisodes d une collaboration avec le Maroc qui est intervenue dès la ]in de la seconde guerre mondiale avec l ef]icacité, l hospitalité et l amitié qui n ont jamais manqué des deux côtés. A la séance d ouverture de la faculté en octobre, j ai remercié le doyen Coudane et le doyen honoraire Duprez de la con]iance qu ils m ont faite pour évoquer en survol ces 4 coopérations successives prodiguées au ]il de la seconde moitié du XXème siècle. Un chef de /ile marocain : le Docteur Taïbi Mohamed B e n h i m a Voici d abord une biographie résumée de ce chef de ]ile extraordinaire que fut le futur Docteur Taïbi Benhima (Image 2 A Thorey, le Maréchal Lyautey, son épouse et le sultan Mohamed V en 1930) Sitôt après la ]in de la deuxième guerre mondiale, le roi Mohamed V voulut que de jeunes marocains entreprennent en France des études supérieures. Le Maréchal Lyautey, lorrain de naissance et de cœur, avait été le premier Résident de France au Maroc. Sa conception du protectorat était claire : «Ce que nous voulons, c est associer sans absorber, guider sans administrer, aller vers le progrès sans déformer». Mort en 1934 prés de Sion à Thorey qui porte maintenant
son nom, ce fut pour lui un crève- cœur qu on n ait pas plus tôt promu la formation de cadres marocains. (Image 3. A Thorey, la Maréchale et Le Sultan Moulay Youssef en 1922) A la demande du roi Mohamed V, ce fut ]inalement sa veuve qui intervint dès l armistice de 1945 auprès du Recteur Senn pour faciliter la venue à Nancy de bacheliers marocains reconnus pour leur mérite, leur culture et leur patriotisme. Le Groupement des Etudiants Catholiques, le GEC, fut prié d en recevoir plusieurs puisque le Maréchal en avait été fondateur et vigoureux supporter. Le jeune étudiant Benhima y fut installé pendant 2 ans dans une atmosphère qui le conforta dans l amour de la patrie et dans le dévouement aux autres qu on y enseignait alors très fermement. Le Recteur Senn chercha aussi quelques familles susceptibles de contribuer à l accueil des jeunes marocains. Outre le ciel gris et bas des novembres lorrains, les hivers étaient alors très rigoureux et la vie de chaque jour était encore assortie de restrictions sévères en nourriture et en chauffage. Taïbi Benhima fut présenté à mes parents : il vint à la maison chaque mercredi soir pendant des années et nous fûmes liés d une profonde amitié assortie de nombreux échanges culturels. Le cercle de ses amis s élargit rapidement tant il révélait d intelligence, de culture et de courtoisie. Pendant les neuf années de sa vie nancéenne, il allait développer outre ses études médicales, des relations et des activités variées dans le milieu nancéen.
( Image 4. A Sa]i en 1977, ses parents) Il était né en 1924 entouré de 6 frères et sœurs dans une famille de notables de Sa]i. Il avait reçu une formation approfondie en arabe classique et en culture coranique ; aussi bien, il parlait un français rigoureux assorti d un riche vocabulaire acquis à l école franco- marocaine : il se souciait même des accords dif]iciles du participe passé : Les pommes avec lesquelles j ai fait la tarte, la tarte que j ai faite et la tarte que j ai fait cuire! Il enrichissait souvent les conversations de belles images évocatrices de sa pensée. Le docteur Benhima allait pendant presque 50 ans maintenir d indéfectibles, chaleureuses et nombreuses amitiés lorraines et françaises malgré les charges écrasantes qu il dut assumer et les événements cahotiques qu il dut traverser au service de sa patrie et du Trône Alaouite. Après le PCB, il avait poursuivi ses études sous le patronage du Doyen Beau qui l avait bien vite distingué et gardait très présente à son esprit la ]in de vie émouvante du Maréchal Lyautey à laquelle il avait assisté. Plus tard, longtemps après la thèse soutenue en 1953, le Professeur Beau pu dire du Docteur Benhima : vous étiez un élève attentif et consciencieux et vous avez su immédiatement conquérir la sympathie de tous vos camarades d études. Votre caractère enjoué, votre dynamisme juvénile qui ne vous ont pas quitté, ont eu le don de vous rendre très populaire ; rapidement tout le monde a connu et apprécié les qualités de l étudiant marocain Taïbi, puisque c est sous ce nom que nous vous connaissions tous à cette époque. De son côté le Docteur Benhima décrivit ses études de médecine en des termes que je rapporte textuellement car ils accusent la personnalité de l auteur : nos professeurs nous connaissaient un par un et nous suivaient de près. Faisant l effort nécessaire, nous écoulions nos années d études sans difpicultés. Il est vrai que nos maîtres étaient d éminents savants et d excellents pédagogues. Pour la plupart d entre nous, assister au cours magistral d un Rémi Colin ou d un Antoine Beau n avait pas seulement pour but d apprendre les fonctions de l hypophyse, de cerner les contours de l arrière-cavité des épiploons ou d énumérer les nerfs crâniens et leurs ramipications, mais de se régaler d un festival d éloquence ou, l image
s alliant à la pureté de l expression, allégeait la dureté du sujet, Plattait les oreilles et nous amenait souvent à nous poser la question fondamentale de Dieu, qui, créant l homme, en a fait cette merveilleuse symphonie. (Image 5 A Rabat en 19 87, Marie Thérèse Benhima) Le Docteur Benhima épousa en 1952 Marie- Thérèse Péduzzi, étudiante en Khagne et en histoire, ]ille d une famille vosgienne d entrepreneurs. De leur union naquirent à Nancy Maria et Driss ; au Maroc vinrent ensuite Najib et Leïla. Madame Benhima allait devenir, la mère attentive, la maîtresse de maison exemplaire, l épouse modèle d une personnalité nationale de premier ordre, soutenant et conseillant son mari. Dans une période de nationalisme sectaire, Sa Majesté Hassan II lui rendit un jour en conseil des ministres un vibrant hommage pour l exemple de civisme qu elle donnait aux épouses marocaines. Son discernement, son énergie et sa droiture civique justi]ie bien qu elle ]igure sur la plaque commémorative de la Faculté de Médecine. Le Docteur Benhima retourna au Maroc en 1954 avec sa famille. Il exerça pendant quatre ans dans le bled : ce fut une expérience humaine et professionnelle très forte, au cœur de la population. Il exerça ensuite les fonctions de directeur de cabinet puis de secrétaire général du Docteur Abdelmalek Faraj qui était le premier ministre de la santé au Maroc indépendant. Il s initia là, auprès d une personnalité de premier ordre aux règles de l administration et de la décision gouvernementale. Il apprit aussi à les harmoniser avec sa propre ré]lexion, sa rigueur morale et son dévouement sans partage à la cause publique. Le tremblement de terre d Agadir en 1960 fut une catastrophe national : 15 à 20 000 morts et la destruction à peu près entière de la ville. Il y fut envoyé en urgence pour gérer les problèmes sanitaires et les carences de toutes sortes qui en résultaient. Au- delà des règlements de l irréparable, il élabora si bien le plan de reconstruction qu il fut nommé Gouverneur de la Province d Agadir et Tarfaya. Il y ]it preuve d une compétence qui le
conduisit au Ministère des Travaux Publics dont il eut la charge à plusieurs reprises au ]il de sa carrière. Il reçut pendant plus de vingt ans la con]iance renouvelée du Roi Hassan II : au Commerce, à l Industrie, aux Mines et à l Artisanat, à l Education Nationale en 1966 et c est alors qu il publia un ouvrage intitulé Une doctrine de l Education Nationale ; celui- ci souleva des controverses nationalistes passionnées parce qu il y soutenait l importance et l opportunité de la culture et de la langue française au Maroc. Il fut ensuite Premier Ministre, puis Ministre d Etat chargé de l Agriculture et de la Réforme Agraire, Ministre de l Intérieur deux fois, en]in Ministre de la Coopération et de la Formation des Cadres en 1974 : c est à ce moment qu il demanda la collaboration permanente du Centre Alexis Vautrin pour concevoir l Institut National du Cancer. Après son départ du gouvernement, pendant une dizaine d années, il assuma encore diverses responsabilités d importance nationale ( Présidence de l Omnium Nord Africain, puis de la ]iliale de l Air Liquide) et de nombreuses missions à l étranger. Il est mort en 1992 et fut enterré à Rabat au cimetière des Chouadas. La dalle porte entre autres l inscription traditionnelle : A Dieu nous sommes et à lui nous reviendrons. Pendant ces longues années de responsabilités gouvernementales, le Docteur Benhima ne perdit jamais de vue l intérêt du Maroc pour la vie universitaire et industrielle française, parfois à l encontre de courants idéologiques contraires ; c est pourquoi il fut élevé de la main du Président de la République Giscard d Estain à la Dignité de Grand Of]icier de la Légion d Honneur. Il reçut aussi de nombreux témoignages de reconnaissance et d estime européens et africains. Au Maroc, il fut élevé au plus haut grade du Ouissam Alaouite et de l Ordre du Trône. Cette longue carrière fut l occasion de joies immenses et d épreuves qui furent parfois très profondes. Il témoigna toujours une ]idélité indéfectible au Trône, quelquefois au milieu des drames violents qui s inscrivirent dans l histoire du pays. Il eut toujours la droiture la plus complète et se refusa toujours à tout esprit courtisan ; le souci de servir l intérêt national fut son guide indéfectible.
Marie- Thérèse Benhima, son épouse, est morte en 2009. Les quatre enfants du couple sont de dignes héritiers des qualités de leurs parents. Leïla et Driss, ont fait leurs études supérieures à Nancy, l une de pharmacie et l autre de chirurgie : ils assurent des initiatives sociales pertinentes. ( Image 6. A Rabat, Taïbi et son ]ils Driss, polytechnicien) Un ]ils sort de l Ecole Polytechnique et un gendre de l Ecole des Mines de Paris : ils assument l un et l autre de hautes responsabilités nationales. Création de la première faculté de médecine du MAROC à Rabat A la levée du protectorat en 1956, le roi Mohamed V voulut, tout en gardant des relations privilégiées avec la France, la marocanisation progressive des cadres et des formations universitaires. Le Docteur ABDELMALEK FARAJ, ministre de la santé, avec son secrétaire général le Dr. Benhima, explorèrent en France les possibilités d assistance pour créer une faculté de médecine. Son installation à Rabat, capitale, n était pas discutable et d autant plus que l hôpital Avicenne, offrait des terrains de stage variés pour la formation des futurs médecins. C est à NANCY qu ils reçurent dès 1958, les réponses les plus encourageantes. Elles vinrent du Pr. Jacques PARISOT, Président Honoraire de l OMS et du Doyen en exercice le Pr. BEAU. Ce dernier donna rapidement sa collaboration à l élaboration du projet statutaire et au programme pédagogique à mettre en place ; puis il délégua les Prs. Paul
SADOUL et Pierre ARNOUX pour prendre divers contacts hospitaliers et préparer les premiers enseignements fondamentaux. La faculté de médecine fut provisoirement installée à l école normale d instituteurs, en plein centre de Rabat. L inauguration eut lieu le 16 octobre 1962 sous l égide du roi Hassan II qui venait de succéder à Mohamed V. Dans son discours, on lit cette ré]lexion «... la médecine est une vocation avant qu elle ne soit une profession, ce sont les médecins seuls qui ont été élevés au rang des sages et qui ne sont pas restés au niveau des professionnels. Si personne n exige d eux le désintéressement, certes, leur conscience constitue en eux-mêmes un facteur de bon jugement qui les éloigne de l extravagance, qui les met en garde contre l utilisation de la médecine comme moyen d exploitation matérielle excessive des malades et des souffrants...» Le Dr FARAJ, fut nommé doyen de la faculté. Il béné]icia pour la construction de la faculté de l appui du Dr YOUSSEF BEN ABBES qui lui succéda au Ministère de la Santé Publique et du Dr TAÏBI BENHIMA qui était alors, heureuse conjoncture, ministre des Travaux Publiques. Pour la première année de fonctionnement en 1963, 220 étudiants furent inscrits. Des missionnaires français traitèrent les sciences morphologiques et biologiques fondamentales ; ils ]irent également passer les examens des premières promotions. La physiologie était dévolue aux nancéiens et aux strasbourgeois ; à la demande du Doyen beau, la biophysique le fut aux montpellierins, la biochimie aux bordelais et l anatomie aux strasbourgeois.
(Image 7. Anc. et nouvelle Fac.). On pro]ita à partir de 1976 des bâtiments nouveaux qui comportaient de nombreux amphithéâtres et laboratoires C était dans le quartier Souissi à proximité de l hôpital AVICENNE devenu CHU IBN SINA. (Image 8. Discours du Roi et les Prs. Beau et Heuilly à côté du Roi Hassan II) A l inauguration, on peut voir dans le groupe of]iciel les Prs. Beau et Heuilly aux côtés du Roi. Les nouveaux doyens furent successivement les Drs. Abdellatif BERBICH et Bachir LAZRAK qui menaient avec dynamisme le développement des enseignements. Vingt deux thèses furent soutenues dès 1969, il y en eut jusqu à 600 en 1984.
(Image 9. Evolution de l effectif des étudiants) L effectif total des étudiants en faculté de médecine dépassait 4000 en 1977. La marocanisation progressive du corps enseignant atteignit par la suite 393 enseignants et chercheurs dont 89 professeurs. Hubert UFFHOLTZ fut le témoin et l acteur français le plus constant et le plus prolongé du développement des facultés de médecine au Maroc. Il avait fait ses études secondaires au lycée Lyautey à CASABLANCA et son PCB à l Institut Scienti]ique Chéri]ien ; il ]it ses études de médecine à Paris et fut Agrégé à Nancy ; affecté au Maroc, il enseigna la médecine expérimentale, la physiologie et la phtisiologie de 1974 jusqu à 2000 ; il fut phtisiologue à l hôpital AVICENNE ; il y créa ex nihilo un service d exploration fonctionnelle respiratoire. Il n interrompit ses activité d enseignant au Maroc qu en renonçant en 2000 à la demande qui lui fut faite d entreprendre encore un enseignement à la nouvelle et 4 ème faculté créée à FES. Une autre affectation à temps plein au Maroc fut celle de Dominique BARUCAND, agrégé à Nancy. Il fut à l hôpital AVICENNE chef du service de médecine C. orienté vers la gastro- entérologie, puis vers la neurologie. Il ]it de nombreuses publications, initia des thèses de 1970 à 1976 ; il fut un des initiateurs de plusieurs sociétés savantes au Maroc. Ses années au
Maroc représentent pour lui, dit- il, les plus belles années de sa vie. Sa femme, spécialiste de l histoire médiévale, ]it une thèse d Etat sur le palais de Moulay Ismaël à MEKNES. Les noms de nombreux collègues nancéiens doivent être évoqués : celui de LAMARCHE qui succéda à Pierre ARNOUX et celui de Jacques LACOSTE qui suivit Paul SADOUL. Lacoste ]it des enseignements de physiopathologie pendant 11 ans de 1962 à 1973 et collabora à diverses activités hospitalières. Il rendit des services particuliers auprès des victimes de Skhirat et reçut la rosette du Ouissam Alaouite. Je n ai pu retrouver tous les enseignements donnés par nos collègues. Michel LAXENAIRE de 1964 à 1970 enseigna en neurologie, psychiatrie, psychologie médicale ; les écarts postaux ]irent par bonheur qu il échappa au drame du Palais Royal à SKHIRAT le 10 juillet 1971. La culture étendue, l ouverture d esprit, la personnalité de bien des missionnaires rayonna fortement au- delà du milieu médical. On doit évoquer aussi des enseignements donnés par Marie- Claire AUG, PERCEBOIS, BOULANGE, BEUREY, PIERSON, WAYOFF, RAUBER, FLOQUET, DUPREZ, Augusta TREHEUX parmi d autres qui m ont échappés. Ces collègues ont été sur place au Maroc, ou bien ils ont formé à Nancy jusqu à l obtention de leurs diplômes de spécialité quelques 300 médecins marocains. A partir de 1980, Daniel ANTHOINE forma à Nancy de nombreux pneumologues marocains. Il joua et joue encore un rôle de soutien remarqué à la Société Marocaine de Pneumologie dont on sait l importance dans un pays où la tuberculose sévit largement, ainsi que l asthme, tandis que se développe, menaçante, la consommation carcinogène de la cigarette. Au 25 anniversaire de la faculté de médecine et de pharmacie de Rabat en 1987, le bilan de croissance de la faculté était impressionnant. En 1980 Il fut procédé à une révision du programme des enseignements pour les adapter plus précisément aux réalités sanitaires du Maroc. Les internats de formation aux spécialités médicales se multiplièrent progressivement. Des formations continues postuniversitaires furent créées.. La Société Marocaine de Cancérologie remit simultanément au Dr. Benhima, à titre posthume et à moi- même sa médaille d or pour service rendu à la création de la cancérologie au Maroc.
En 1987, le Doyen Beau et moi- même reçurent aussi au titre des services rendus par les membres de leurs équipes, universitaire pour l un et hospitalière pour l autre, la cravate de Commandeur du Ouissam Alaouite. De nouvelles facultés de médecine furent ensuite créées à CASABLANCA, à MARRAKECH, puis à FES. Des aides françaises y participèrent mais à une échelle de suppléance occasionnelle, les enseignants des facultés marocaines ayant les capacités et les effectifs suf]isants pour soutenir le développement des enseignements médicaux à l échelle nationale. (Image 10. Médecins marocains à la semaine médicale de Nancy en 2000). En 2000, une quarantaine de médecins marocains, tous anciens de Nancy, participèrent à la semaine médicale de formation médicale continue.
CREATION de l INSTITUT NATIONAL D ONCOLOGIE A RABAT (Institut Sidi Mohamed Ben Abdellah) Je termine en résumant la création de l Institut National d Oncologie à Rabat. Elle fut menée en coopération dite intégrée avec le Centre Alexis Vautrin et la Faculté. Au printemps 1975, le Docteur BENHIMA était Ministre de la Coopération et de la Formation des Cadres ; il vint faire une brève visite à ses enfants Najib et Leila en formation de chirurgie et de pharmacie à Nancy. A cette occasion, je lui ]is visiter le Centre Alexis Vautrin installé dans ses nouveaux locaux de Vandoeuvre. Avant de nous séparer, sur le perron, il me demanda si une assistance serait possible pour faire un Institut National du Cancer à Rabat. Avec le ministre de la santé, le Docteur TOUHAMI, il pensait qu une telle création devrait être la base d un premier engagement dans la lutte contre les cancers. A Casablanca, dans l enceinte de l hôpital Avéroès, une Fondation Bergonié, dite Pavillon 40, avait été créée dans les années 1930 par l Institut du même nom à Bordeaux. Elle était tombée en grand état de désuétude. Le bâtiment ne permettait pas d extension. En fait, sur le territoire national le traitement des cancers était réduit aux possibilités de quelques chirurgiens généralistes exerçant dans les grandes villes. Concevoir cet Institut National du Cancer demandait : - une étude épidémiologique préalable, - l élaboration d un programme adapté à l endémie des cancers et aux moyens ]inanciers disponibles, - la conception et la construction d un établissement pluridisciplinaire spécialisé avec ses équipements, - la formation simultanée à Nancy, des personnels médicaux et techniques spécialisés et leur entraînement à l exercice coordonné des moyens thérapeutiques. - l élaboration du plan ]inancier et administratif de ce programme.
Le Conseil d administration du Centre Alexis Vautrin accepta rapidement le parrainage de l opération. Les médecins chefs de service s y engagèrent chacun dans leur spécialité pour participer au programme architectural et pour former les personnels médicaux en collaboration avec les professeurs chargés des enseignements correspondants au CHU. A Paris, le Ministère des Affaires Etrangères, celui de la Coopération et l Ambassade de France à Rabat souscrirent à cette opération dite de coopération intégrée : on prévoyait qu elle durerait au moins dix ans. Le Ministère de la Santé marocain prenait en charge la construction et les équipements. La formation des marocains en France et les missions au Maroc des collaborateurs français furent inscrites au budget de la coopération franco- marocaine. Le CAV engageait sa participation ]inancière au prorata des services rendus par les stagiaires marocains, tous docteurs en médecine de Rabat. L enquête épidémiologique initiale donna lieu à un rapport de 40 pages. D après un recensement de 1973, la population était estimée à 17 300 000 habitants, avec un taux d accroissement de l ordre de 500.000 âmes par an. Quatre cinquième de la population avait moins de 45 ans, donc relativement peu cancérisable. L hygiène, la prévention et le traitement des maladies infectieuses et parasitaires demeuraient à l époque prioritaires. Mais la diffusion rapide de ces moyens augmentait nettement chaque année l espérance de vie, donc le nombre des cancers : il était temps de préparer une lutte anticancéreuse systématisée. L implantation de l Institut National d Oncologie s imposait à Rabat aux côtés de la faculté qui était très active depuis 15 ans et du Centre hospitalo- universitaire qui permettait la coopération et la complémentarité de divers moyens. L architecte désigné, Monsieur VERDUGO, avait une forte expérience des constructions hospitalières au Maroc ; la collaboration fut très ef]icace. Il y eut de nombreuses allées et venues de documents et de plans entre Nancy et Rabat. L exécution du gros œuvre con]iée à l entreprise ATLAS commença sans retard dans le secteur dit Agdal, à 500 mètres de la voie ferrée et de la route vers Casablanca
(Images 11 et 12 INO en construction en 1978 et 1986). La première pierre fut posée en 1977 par le Ministre de la santé. Les travaux progressèrent rapidement ; ils furent ensuite très ralentis du fait de la charge ]inancière prioritaire attachée à la guerre contre le Polisario dans le sud marocain. La vigilance du Dr BENHIMA, l intérêt du roi Hassan II pour le projet permirent qu ils ne soient jamais entièrement interrompus ce qui maintint l enthousiasme des médecins en formation simultanée à NANCY. (Image 13. Groupe des médecins marocains en 1987) Finalement l établissement fut prêt à fonctionner avec ses personnels marocains en 1987.
La disposition des fonctions dans l immeuble était inspirée de l expérience des centres anticancéreux français pour assurer la technicité et la coordination des 5 disciplines de la cancérologie. Le concept de centre anticancéreux faisait à l époque ]igure pionnière dans plusieurs pays occidentaux. L architecte s y conforma et sut y ajouter les adaptations propres aux modes de vie des marocains et de l esthétique architecturale du Maroc moderne. (Image 14 et 15. Vues antérieure et arrière de la maquette) La maquette présentée au Palais Royal montre les dispositions des services techniques et administratifs, ainsi que des hospitalisations. La capacité hospitalière fut élevée à 265 lits, compte tenu de l origine éloignée de la plupart des malades à héberger pendant leur traitement. Le secrétaire général, les médecins chefs de service du Centre Alexis Vautrin et les marocains en formation, élaborèrent les dispositions intérieures des locaux techniques et le programme des équipements en s inspirant des dossiers récents qui venaient de servir à l édi]ication du Centre Alexis Vautrin.
(Images 16 et 17 L INO à l inauguration L INO fut inauguré en 1988. La formation des personnels spécialisés avait été entreprise en France dès 1976, simultanément à l élaboration de la construction. Nous avions voulu que les candidats soient tous docteurs en médecine de la faculté de Rabat pour qu ils aient avant leur spécialisation une expérience de l exercice médical dans leur pays. Nous avions demandé aussi que tous soient mariés au Maroc a]in de réduire le risque de non- retour. Les premiers stagiaires restèrent de cinq à dix ans au CAV. Parmi ces pionniers, le Dr. El Hafed fut le premier directeur de l INO et le Dr. El Gueddari lui succéda jusqu en 2009. Ils furent tous deux Prs. Agrégés. au Maroc ainsi que le Dr. Kahlaïn. Ces premiers médecins et la trentaine qui les ont suivis reçurent leur formation non seulement au Centre Alexis Vautrin, en particulier sous l égide des Drs. Pernot, Parache, Dartois, Metz, et les Drs.Carolus, Stinès, mais auprès des collègues de la faculté en particulier auprès des professeurs TREHEUX, HOEFFEL et BERNADAC en radiodiagnostic, RAUBER, FLOQUET et DUPRE en anatomie pathologique, Wayoff et Perrin en ORL. Il faut souligner les travaux essentiels et encore suivis aujourd hui par le Pr. Pierre Bey pour la
création de la radiothérapie moderne non seulement à l Institut National d Oncologie mais sur l ensemble du territoire national. Il en est de même de Pierre Aletti, personnalité française éminente, de la radiophysique pour sa mise en place au Maroc. Un administrateur hospitalier, de futurs manipulateurs de radiologie et quelques in]irmières ]irent aussi des stages courts à Nancy. Les stagiaires participaient à toutes les activités médicales et techniques, à l élaboration des protocoles thérapeutiques, à l enseignement, aux recherches. Ils révélèrent d excellentes qualités d intelligence, d application, de rigueur technique et de relations humaines. Ils réussirent sans dif]icultés aux épreuves des examens de diplôme et plusieurs fois très brillamment. Faut- il dire que les multiples relations d amitié et d estime mutuelle nouées au ]il de ces années entre français et marocains se poursuivirent bien au- delà de la mise en service de l institut marocain. On avait souhaité comme en France une dévotion entière des médecins au plein temps à l exclusion de toute activité de secteur privé pour éviter des disparités de revenus selon les spécialités. Ce fut là une cause de dif]icultés majeures tant les salaires publics créaient d insurmontables disparités avec les honoraires du secteur libéral. L autonomie statutaire de l Institut fut proposée sous la tutelle du Ministère de la Santé, assortie de conventions avec le C H U et la faculté de médecine, ainsi qu avec divers établissements civils et militaires. A l hôpital AVERROES de Casablanca, le service de radiothérapie (dit Pavillon 40 ) fut réorganisé avec l aide de la Ligue contre le Cancer et du Ministère de la Santé : on ]it une rénovation des locaux et un renouvellement des équipements radiothérapiques et curiethérapiques tout à fait vétuste. Ce service fut con]ié aux Docteurs KALAÏN et EL MALKI. On escomptait là un service destiné à travailler avec les services hospitaliers sur des protocoles de traitement élaborés en commun.
( Image 18. Densité des populations) On avait imaginé compte tenu de la répartition des densités de population, que l INO à RABAT recruterait plutôt les malades du Nord du MAROC et que l ensemble hospitalier AVERROES avec le pavillon 40 rénové servirait plutôt les malades du Sud. Par dahir du 13 octobre 1977, le roi Hassan II créa une ligue contre les cancers qui porte son nom. L institut de Rabat reçut le nom de Sidi Mohamed Ben Abdellah. A l occasion des semaines annuelles de cancérologie, et du 25 anniversaire de l INO, le bilan des activités fut présenté par l équipe marocaine. On pouvait constater la qualité des travaux accomplis avec compétence et réalisme. Elle était assorti d un fort niveau d humanisme que le Pr. Gueddari, directeur, inspirait à tous avec son charisme propre. Pourtant les dotations ]inancières étaient bien minces par rapport à celles d établissements
français comparables en nombre de malades pris en charge. Ces résultats ont donné de grandes joies aux deux communautés présentes ; elles ont encouragé la poursuite de diverses collaborations entre les deux établissements coopérateurs. Elles furent soutenues par les liens d amitié et d estime mutuelle nouées au ]il de 25 années de coopération assidue entre français et marocains. CONCLUSIONS La réalisation de cet Institut National d Oncologie avec la formation simultanée de ses acteurs marocains a suscité dans les 20 années consécutives à son ouverture quelques convoitises autour du bassin périméditerranéen. Successivement au Koweit, en Jordanie, en Syrie, puis en Libye, je fus invité à envisager quelque promotion coopérative de lutte contre les cancers ou plus précisément l élaboration d un institut anticancéreux à la française. En fait, jamais je n ai pu discerner sur place les prémices d une cohésion médicale, universitaire et politique, qui permette d entreprendre une collaboration assidue comparable de près ou de loin à ce que nous avions vécu au Maroc. ( Image 19. Portrait du Dr. Benhima en 1988 et Image 20. Plaque commémorative) Bien sûr, le sillage coopératif ouvert 30 ans plus tôt par le jeune étudiant Taïbi Benhima et les centaines de ses compatriotes accueillis à sa suite par notre faculté, puis les travaux pédagogiques offerts par notre faculté pour la création de celle de Rabat avaient renouvelé l attachement et l estime réciproque de la Lorraine et du Maroc, comme l avait voulu le Maréchal Lyautey et son épouse. Ces événements avaient renouvelé l attachement et l estime réciproque de la Lorraine et du Maroc. Pendant les 40 ans de sa carrière, le Dr. Benhima a apporté son attachement indéfectible, sa con]iance
en nous, son soutien politique ; ils furent indispensables à la réalisation des travaux universitaires et hospitaliers de la faculté de Nancy qui l avait accueilli en 1945. L attachement du Dr. Benhima et de ses successeurs, autant que le nôtre aux visions du Maréchal Lyautey et de son épouse envers le Maroc a inspiré profondément nos travaux communs. Elles ont alimenté cette ]lamme qui est indispensable pour inscrire dans la durée les œuvres généreuses et ef]icaces. ( Image 21. Dessin du Dr. J. Délivré) Je livre à la ré]lexion de ceux qui ont bien voulu m écouter les propos du Maréchal Lyautey qu il prononça en 1922 à la pose de la première pierre de la mosquée à Paris. Les qualités qu il prête aux uns et aux autres suggèrent 90 ans plus tard selon le Colonel Geoffroy, président de l Association Maréchal Lyautey, ce qu il faut être et faire pour soutenir la collaboration franco- marocaine. La France libérale, ordonnée, laborieuse, l Islam, rénové et rajeuni, apparaissent comme deux forces, deux grandes et nobles forces dont l union doit être un facteur prépondérant de la paix dans le monde