Peut-on se fier aux sondages?



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Transcription:

Peut-on se fier aux sondages? MICHEL BRULÉ * Le choc du premier tour de l élection présidentielle a jeté de sérieux doutes sur la fiabilité des sondages pré-électoraux. Au-delà de leur marge normale d imprécision, les enquêtes qui ont précédé le 21 avril marquent, en même temps qu une nette sous-estimation de l extrême droite, une surestimation du même ordre de l ensemble de la gauche. Pour réduire les biais dus à la composition sociologique de l échantillon ou aux réponses non sincères, les instituts disposent de méthodes de «redressement». Malheureusement, ces techniques restent peu transparentes, elles diffèrent selon les instituts, et leur stabilité dans le temps (nécessaire pour suivre les évolutions) n est nullement garantie Visite, guidée par un spécialiste, dans l univers opaque des sondages politiques. habituels pour les enquêtes d intentions de vote aient suspendu leurs commandes. D autres, en revanche, ont considéré que l écart entre les sondages et les résultats du scrutin du 21 avril était tout à fait compatible avec les particularités de cette élection, et avec les limites inhérentes aux enquêtes par sondage : ils ont donc poursuivi la publication de leurs travaux, même si ceux-ci recevaient moins d échos médiatiques qu à l accoutumée. Nous examinerons d abord les enquêtes d intentions de vote à l élection présidentielle publiées depuis le 1er janvier, avant de nous interroger sur les écarts entre les résultats de ces enquêtes et ceux du scrutin : quels enseignements peut-on en tirer pour les consultations à venir et, plus généralement, sur l utilisation des sondages dans l analyse socio-politique? L élimination surprise de Lionel Jospin au premier tour de l élection présidentielle a valu aux instituts de sondage une volée de bois vert. Du coup, certains d entre eux se sont abstenus de publier leur tra- * Cofondateur de l institut BVA. vaux entre les deux tours, et ont fait preuve d une inhabituelle discrétion pendant le début de la campagne des législatives soit qu ils aient estimé nécessaire de réviser leurs méthodes, soit que leurs clients La loi permettant désormais de publier des sondages jusqu à l avantveille d un scrutin, les instituts ont pu proposer aux médias des chiffres issus d interviews conduites trois à quatre jours avant le 21 avril. Seul un des six instituts familiers de ces sondages pré-electoraux a publié des derniers chiffres à partir d interviews précédant le scrutin d une semaine environ. C est d ailleurs 28

PEUT-ON SE FIER AUX SONDAGES? celui qui situait assez nettement les intentions de vote en faveur de Jean- Marie Le Pen au niveau le plus bas. Le tableau 1 résume ces ultimes Tableau 1. LES DERNIERS SONDAGES AVANT LE PREMIER TOUR DE L ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE Dates des 12-13/4 16-18/4 17-18/4 17-18/4 17-18/4 18/4 interviews Chirac 20 20 19,5 19,5 20 19 Le Pen 10,5 13 14 12,5 14 14 Jospin 16,5 18 18 18 18 18 Bayrou 6,5 7 6 6 6 6 Laguillier 7 8 7 6,5 7 8 Chevènement 8,5 6 6,5 6,5 6,5 6 Mamère 6,5 7 5 6 6,5 5 Sainnt-Josse 4 3 4 4 3 4 Besancenot 4 2 3 4 4 3,5 Madelin 3,5 5 3,5 5 4 5 Hue 5,5 5 5 6 5 5 Mégret 3 2 2,5 1,5 2,5 2 Taubira 1,5 1 2,5 1,5 1 2 Lepage 2 1 1,5 1 1 1 Boutin 0,5 2 1,5 1,5 1 1 Gluckstein 0,5 0 0,5 0,5 0,5 0,5 Total 100 100 100 100 100 100 Source : site Internet Canal-Ipsos. Tableau 2. MOYENNES DES SONDAGES ET RÉSULTATS RÉELS Moyenne des derniers sondages (6 instituts) Résultats réels Ecarts Chirac 19,67 19,9-0,23 Le Pen 13 16,9-3,90 Jospin 17,75 16,2 1,55 Bayrou 6,25 6,8-0,55 Laguillier 7,25 5,7 1,55 Chevénement 6,67 5,3 1,37 Mamère 6 5,3 0,70 Saint-Josse 3,67 4,2-0,53 Besancenot 3,42 4,2-0,78 Madelin 4,33 3,9 0,43 Hue 5,25 3,4 1,85 Mégret 2,25 2,3 0,05 Taubira 1,58 2,3-0,72 Lepage 1,25 1,9-0,65 Boutin 1,25 1,2 0,05 Gluckstein 0,42 0,5-0,08 Moyenne des écarts (en valeur absolue) : 0,94 enquêtes publiées avant le premier tour (les instituts ne sont pas identifiés, notre but n étant pas de distribuer des bons ou des mauvais points). Ces résultats sont remarquables par leur concordance, à la seule exception, déjà mentionnée, du faible score de Le Pen dans la première de ces enquêtes. Le tableau 2 indique la moyenne des intentions de vote en faveur de chaque candidat, et la compare avec les résultats effectifs du premier tour. Que retirer de cette comparaison? D abord, la faible valeur de la moyenne des écarts entre les derniers sondages et le résultat réel. Bien sûr, ce calcul bénéficie du grand nombre des «petits candidats» : en effet, pour un candidat recueillant 2 % des votes, les intentions exprimées ne peuvent s écarter beaucoup de ce modeste score. Certes, un écart de 1 point représente alors une imprécision de 50 %, alors qu il correspond à une imprécision de 5 % pour un candidat qui recueillera 20 % des suffrages. Mais c est en général l écart en valeur absolue, et non en valeur relative, qui retient l attention des commentateurs. Pour les neuf candidats n ayant pas atteint 5 % des suffrages, l écart moyen n est que de 0,57, alors qu il est de 1,41 pour les six candidats ayant passé la barre des 5% des suffrages exprimés. Ce chiffre demeure modeste : il est à comparer avec les intervalles de confiance que l on calcule quand on travaille sur des échantillons aléatoires ce qui n est pas le cas des sondages politiques. UNE NETTE SURESTIMATION DE LA GAUCHE Il s agit ici d enquêtes quasi-simultanées, avec des échantillons initiaux de même importance (autour de 1 000 interviewés), et des échantillons utiles de l ordre de 700 individus par sondage (les personnes décidées à 29

30 aller voter et indiquant pour qui) : nous pouvons donc nous permettre de considérer l ensemble comme un échantillon unique d environ 4 200 individus. A titre indicatif, l intervalle de confiance des estimations obtenues à partir d un échantillon de 4 000 individus (avec 95 % de chances que le résultat vrai se trouve contenu à l intérieur de cet intervalle de confiance) est de : plus ou moins 1 pour un candidat se situant dans la zone des 16 à 20 % d intentions de vote ; plus ou moins 0,5 pour un candidat se situant dans la zone des 3 %. Même si ces calculs ne s appliquent pas stricto sensu aux méthodes d échantillonnage utilisées dans les enquêtes pré-électorales, ils fournissent une idée du halo d imprécision propre à tout sondage. L amplitude des écarts observés entre les sondages de la dernière semaine et le vote du 21 avril semble donc tout à fait compatible avec les indications du calcul des probabilités. Cependant, ces mesures d écart candidat par candidat ont l inconvénient de ne pas mettre en évidence la représentation globale des forces politiques en présence, représentation qui suppose des regroupements de candidats, étant donné l abondance des candidatures. Nous examinerons plusieurs regroupements possibles (tableau 3) : l extrême gauche (Laguiller, Besancenot, Gluckstein) ; la majorité plurielle (Jospin, Mamère, Hue, Taubira) ; la droite gouvernementale ( Chirac, Bayrou, Madelin, Lepage, Boutin) ; l extrême droite (Le Pen, Mégret). Enfin, pour prendre en compte le vote Chevènement et le vote Saint- Josse, nous proposerons une analyse en deux grandes familles : un «total gauche» incluant l extrême gauche, la majorité plurielle et les voix Chevènement ; un «total droite» incluant la droite gouvernementale, l extrême droite et les voix Saint-Josse. Ce tableau donne une perspective bien différente des chiffres présentés plus haut. Certes, comme nous l avons vu, les écarts moyens par candidat entre sondages et vote effectif sont modestes (sauf pour Le Pen). Mais les regroupements par familles politiques montrent que ces écarts ne se distribuent pas au hasard : si nous nous en tenons aux candidats ayant obtenu au moins 3 % des suffrages, tous ceux de gauche sont surestimés (à l exception de Besancenot). La surestimation relative est particulièrement élevée pour Hue et Laguiller. Familles Estimation Résultats réels Ecarts politiques moyenne Extrême gauche 11,08 10,04 1,04 Majorité plurielle 30,58 27,20 3,38 Droite parlementaire Avant le premier tour de l élection présidentielle, les sondages ont surestimé la gauche de plus de cinq points. Tableau 3. ESTIMATIONS ET RÉSULTATS PAR FAMILLE POLITIQUE 32,75 33,70-0,95 Extrême droite 15,25 19,20-3,95 Total gauche 48,30 42,90 5,40 Total droite 51,70 57,10-5,40 Inversement, tous les candidats de droite sont sous-estimés (à l exception de Madelin, surestimé d un demipoint). Au total, la majorité plurielle a subi une surestimation presque aussi importante que la sous-estimation du vote Le Pen ; de même, la droite parlementaire a fait l objet d une sous-estimation à peu près équivalente à la surestimation de l extrême gauche. Et quand on divise les forces politiques en deux grandes familles la gauche et la droite on s aperçoit que la première a été surestimée en moyenne de plus de 5 points. UN ÉLECTORAT VOLATIL ET INDÉCIS On connaît les arguments qu invoquent les sondeurs pour rendre compte des écarts entre intentions de vote et résultats effectifs (l auteur de ces lignes les a utilisés assez longtemps pour ne pas les avoir oubliés ) : l indécision d une large fraction du corps électoral (certains électeurs ne se décidant que le jour même du scrutin), les évolutions qui peuvent se produire en fin de parcours et dont une image instantanée ne peut rendre compte, et la marge d erreur propre aux enquêtes par sondage. Au vu des résultats récents, que valent ces arguments? Le constat sur la plus grande volatilité de l électorat et le recul de la décision de vote cadre bien avec une certaine déstructuration des comportements politiques, qui s exprime aussi par la montée de l abstention et du vote protestataire. Cette tendance complique sûrement le travail des sondeurs. Reste qu il est étonnant que la prise de décision de dernière minute, si c est elle qu il faut incriminer dans la surestimation de la gauche, se fasse apparemment à sens unique. Sur le caractère instantané des informations issues des sondages, et la nécessité, pour saisir des évolutions, de disposer d une série de mesures successives, cet argument

PEUT-ON SE FIER AUX SONDAGES? repose sur des bases solides. Depuis le début de l année, les sondages nous ont fait vivre de réelles évolutions, que nous aurions ignorées sans eux : l ascension, puis le retour à la case départ, de Chevènement puis Laguiller, la baisse constante des intentions de vote en faveur de Chirac et de Jospin, la brusque montée de Le Pen dans les derniers jours. Au point que plusieurs politologues, prolongeant ces évolutions dans leurs analyses ultimes, n avaient pas exclu que les courbes Jospin et Le Pen puissent se croiser. On peut être moins convaincu par l invocation des marges d erreur. Si les écarts s expliquaient par les fluctuations aléatoires propres aux mesures sur échantillons, alors les chiffres devraient encadrer la valeur vraie, en s en écartant parfois par excès, parfois par défaut. Ce n est pas ce que suggèrent les tableaux, qui montrent une tendance systématique à surestimer les candidats de gauche et à sous-estimer les candidats de droite, à commencer par Jean-Marie Le Pen. De surcroît, les instituts ne publient pas des résultats bruts, mais des résultats redressés, ce qui a normalement pour effet de réduire l ampleur des fluctuations aléatoires, donc les marges d erreur. LES TECHNIQUES DE REDRESSEMENT Ce terme de «redressement», appliqué aux enquêtes politiques, a longtemps senti le soufre. Il s agit pourtant, dans son principe, d un procédé banal destiné à améliorer la précision des estimations. Il consiste à vérifier dans l échantillon la distribution de quelques variables dont les valeurs réelles sont connues au niveau de l ensemble de la population, et qui présentent une relation plausible avec la variable que l on veut connaître, puis à en rétablir les distributions exactes par un jeu de pondération quand l échantillon s en écarte. C est ainsi que les enquêtes sur les sujets les plus divers contrôlent des variables telles que la répartition par tranches d âge, ou encore la répartition régionale ou professionnelle des interviewés, variables dont la distribution exacte nous est connue par les recensements. Dans le domaine politique, l utilisation de ces redressements dits «socio-démographiques» est courante, mais insuffisante. Elle ne permet pas, en effet, de combattre les biais les plus importants. Le premier est la sousreprésentation chronique de certaines couches de l électorat, entraînant automatiquement la surreprésentation d autres groupes. En matière de sous-représentation, on pense d abord à l extrême droite et au vote Le Pen. Il faut d ailleurs une certaine dose de naïveté ou de mauvaise foi à certains commentateurs pour reprocher aux sondeurs de n avoir pas saisi toute la force du vote Le Pen, et, dans les mêmes colonnes, de dénoncer la souillure que ce vote constitue pour notre démocratie. Peut-on vraiment s étonner des hésitations des électeurs d extrême droite face aux enquêteurs des instituts de sondage, quand leur choix politique est assimilé à la «peste brune» des années 30? Comment les instituts procèdentils pour tenter de compenser cette sous-estimation? Ils s appuient sur la reconstitution d un ou plusieurs scrutins antérieurs dont le résultat est connu. En demandant par exemple aux interviewés comment ils avaient voté aux précédentes législatives ou aux précédentes présidentielles, on obtient des distributions de votes que l on compare à la réalité. On calcule alors des coefficients de pondération, en espérant que le rétablissement des Il faut une certaine dose de mauvaise foi pour reprocher aux sondeurs de n avoir pas saisi toute la force du vote Le Pen, en même temps qu on dénonce la souillure que ce vote constitue pour notre démocratie. familles politiques à leur niveau réel du scrutin antérieur permettra leur représentation exacte dans les intentions de vote pour le scrutin à venir. Il s agit là d un correctif puissant, puisque les coefficients utilisés dans le cas de l extrême droite, principal écueil des sondeurs, sont couramment égaux ou supérieurs à 2. Cependant, cette méthode n est pas aussi rigoureuse que son principe le suggère. C est que la reconstitution d un vote passé, utilisée ici comme base de redressement, n est pas une donnée «dure» comme peuvent l être l âge, le sexe ou la catégorie de commune, qui serviront aux redressements socio-démographiques. L interviewé peut avoir oublié comment il a voté il y a cinq ou sept ans. Il peut aussi confondre ses dispositions actuelles avec celles d alors : du coup, quand les intentions de vote en faveur d une étiquette progressent, la part de cette étiquette dans la reconstitution des votes passés tend également à progresser. Pas dans les mêmes proportions, sinon les deux distributions tendraient à se confondre, ce qui n est pas le cas, mais suffisamment pour qu on ne puisse pas prendre à la lettre ces reconstitutions. UNE CORRECTION NÉCESSAIRE, MAIS IMPARFAITE Le résultat de cette «contamination» des reconstitutions du passé par les intentions présentes, c est que l on risque de sur-corriger les intentions enregistrées en voulant rétablir la «vraie» distribution des votes passés. C est ce qui s est produit à l élection présidentielle de 1995, quand les sondeurs s appuyaient sur les législatives de 1993 pour vérifier la représentativité 31

32 politique de leurs échantillons. Mais ce scrutin de 1993 était atypique, la gauche y ayant enregistré son pire score à des législatives sous la V e République. Or une fraction de ses électeurs, qui l avaient abandonnée en 1993, l ont rejointe en 1995. Les instituts ont donc systématiquement estimé que les échantillons étaient «trop à gauche», et ont opéré des redressements de forte ampleur pour y remédier. C est pourquoi ils n ont pas prévu que Jospin parviendrait en tête du premier tour. A la veille de ce premier tour, le très médiatique directeur d un des principaux instituts convia même ses meilleurs clients pour leur confier, sous le sceau du secret de polichinelle qui prévalait pendant la période de censure précédant le scrutin, que Jospin ne serait pas au second tour : il ne s était trompé que de sept ans. Cette correction est donc nécessaire les résultats bruts s écartent davantage de la réalité des forces politiques que les résultats redressés mais imparfaite, parce que fondée sur une variable assez peu fiable. La qualité de la reconstitution d un vote passé varie avec son éloignement dans le temps : les seconds tours des L attitude à élections sont en général l égard du principe mieux cernés que les même du sondage premiers, parce qu on peut «caler» les échantillons sur des données être plus électoral semble toutes fraîches ; elle varie favorable dans aussi avec la netteté du souvenir qu il a laissé à l électorat de l électeur, et avec l ampleur des fluctuations gauche que dans celui de droite, politiques qui se sont produites depuis. d où une propension plus grande à accepter l interview. Cette méthode de redressement des intentions de vote, principalement destinée aujourd hui à corriger la sous-estimation chronique du vote d extrême droite, ne pèche pas toujours par défaut, comme ce fut le cas à la veille du 21 avril. Lorsque l évolution de l extrême droite entre le scrutin passé et le scrutin à venir s est produite à la baisse, elle peut même aboutir au contraire à surestimer les voix Le Pen ou Mégret : c est ce qui s est passé aux élections européennes de 1999. Mais comme il s agissait d un événement politique de moindre retentissement ou plus conforme aux vœux des observateurs on ne l a guère relevé. En général, la correction apportée au rapport gauche-droite par les redressements politiques est importante ; elle produit un rééquilibrage politique de l ordre de 5 à 10 points en faveur du vote de droite. Rééquilibrage qui peut cependant se révéler insuffisant, comme on l a vu au premier tour de l élection présidentielle. LES AMÉLIORATIONS POSSIBLES Pourquoi les résultats bruts présentent-ils de telles distorsions? Dans le cas du Front national, la réponse, on l a vu, semble claire : il s agit d une erreur d observation, due à une assez compréhensible dissimulation de la part des interrogés. En revanche, la propension des sondages à surestimer la gauche pose un problème plus complexe. On peut penser qu elle reflète plutôt une forme de biais d échantillon. Et risquer une hypothèse : l attitude à l égard du principe même du sondage électoral est plus favorable dans l électorat de gauche que dans celui de droite, et se traduit par une propension plus forte à accepter l interview. C est ce qu on observe dans la partie la plus âgée de l électorat modéré, et notamment chez certaines électrices âgées, qui considèrent comme un peu inconvenant qu on vienne s enquérir de leurs intentions de vote, et se dérobent plus fréquemment que les autres électeurs. Pour respecter son plan de travail, l enquêteur sera amené à rechercher une autre femme âgée qui, elle, acceptera l interview. Mais si la seconde est plus à gauche que la première, le biais demeurera. Comment combattre ces facteurs de distorsion des enquêtes préelectorales? La dissimulation du vote extrême est un problème qu ont bien connu les sondeurs des premiers temps de la V e République mais, à l époque, c était le vote communiste qui était largement sous-estimé. On eut alors recours à des procédés destinés à accroître la confidentialité des réponses, comme l utilisation d une urne et d un jeu de bulletins tendus à l interviewé, qui glissait dans l urne le bulletin de son choix et détruisait les autres. Avec de réels effets, puisque la reconstitution du vote communiste passait d environ 1/2 à 3/4. Aujourd hui, la plupart des sondages pré-électoraux se font par téléphone : le recours à l urne n est plus envisageable, et il appartient aux instituts d inventer de nouvelles méthodes pour mettre l enquêté plus en confiance. Quant au biais dû à la plus grande propension des électeurs de gauche à participer aux enquêtes électorales, certaines précautions peuvent diminuer son incidence sur nos échantillons. Notamment dans l élaboration des questionnaires. Les chargés d étude frais émoulus de la rue Saint-Guillaume ont tendance à rédiger des questionnaires plus adaptés au niveau d information politique de leurs congénères qu à celui de la «veuve de Carpentras» ce qui peut inciter cette dernière à prétexter de son incompétence pour se dérober à l interview. Les questionnaires doivent donc être rédigés en pensant que, si les électeurs à la pensée politique la plus sophistiquée peuvent aussi répondre

PEUT-ON SE FIER AUX SONDAGES? aux questions les plus simples, l inverse n est pas vrai. La correction «politique» des échantillons, à travers la reconstitution d un ou plusieurs votes passés, peut aussi gagner en exactitude si l on parvient améliorer la qualité du souvenir en aidant l interviewé à bien faire la différence entre son choix d aujourd hui et celui d hier : en mentionnant, par exemple, les noms des candidats en présence et pas seulement leur étiquette, que certains électeurs ignorent dans les circonscriptions rurales notamment, où les candidats sont connus en tant que personnalités locales plutôt qu en représentants d une formation nationale. IRREMPLAÇABLES SONDAGES POLITIQUES Que retirer de cet examen critique des sondages électoraux qui ont précédé l élection présidentielle? D abord, qu il ne faut pas jeter le bébé avec l eau du bain. Les mêmes publications qui annonçaient la «Berezina des sondages» dès le 22 avril analysaient le coup de tonnerre du premier tour à l aide d informations largement empruntées à ces mêmes sondages : c est ainsi qu on a appris que Le Pen était en tête chez les ouvriers et les chômeurs ; à quel moment le thème de l insécurité avait dépassé celui du chômage dans les préoccupations des Français ; ce qu étaient devenus les électeurs qui avaient voté à droite ou à gauche en 1995 ou en 1997 ; quelles compétences les Français accordaient ou refusaient aux candidats qui avaient sollicité leurs suffrages ; ou encore, pourquoi le message de Jean- Pierre Chevènement n avait pas pris chez les jeunes électeurs On mesure à quel point les enseignements de la géographie électorale d hier paraissent limités, maintenant que nous disposons grâce aux sondages des liaisons entre le vote et toutes les caractéristiques signalétiques des électeurs : âge, profession, niveau d instruction, revenus, alors qu hier on devait s en tenir aux analyses par bureaux ou agrégats de bureaux de vote. Les cartes électorales dressées au lendemain du premier tour suggèrent bien des corrélations entre le vote Le Pen et le niveau de l immigration, du chômage ou de la délinquance, mais seules les données individuelles permettent de transformer ces présomptions en certitudes, en montrant le poids de chacun de ces facteurs dans la décision du vote en faveur de l extrême droite. Il faudrait aussi rappeler le rôle irremplaçable des enquêtes d opinion entre les consultations : comment connaîtrait-on, sans elles, les hauts et les bas d une législature ou l impact des principales décisions qui la jalonnent? L ensemble de ces informations constitue aujourd hui un corps de données indispensables à qui veut comprendre la vie politique contemporaine, données pour lesquelles il n existe pas de sources alternatives. Le fait de ne pas avoir formellement annoncé que Jospin ne serait pas présent au second tour de la présidentielle n est pas de nature à remettre en question tout cet apport. Certes, on l a vu, des distorsions apparaissent dans l estimation du poids des grandes familles politiques, même après redressement des échantillons et a fortiori avant. Ce constat aiguillonnera sûrement les instituts dans leurs recherches pour améliorer tant la saisie des intentions de vote que leur méthodes de correction des données brutes. DES MÉTHODES ENCORE TROP OPAQUES Il reste que l ampleur de ces écarts justifierait que l on informe le lecteur des sondages de la nature des chiffres qu on lui présente ; s agit-il de données brutes, de données ayant subi un redressement socio-démographique, ou de données ayant également fait l objet d une correction politique, et laquelle? Les méthodes de redressement sontelles identiques pour les différents candidats? Sont-elles constantes au fil de la campagne? Nous avons constaté, en analysant les derniers sondages antérieurs au premier tour de l élection présidentielle, que l estimation par familles politiques avait sensiblement surestimé les candidats de gauche à la veille du scrutin ; le même calcul, appliqué, non plus aux six ultimes sondages (un par institut), mais à la moyenne des publications des quatre premiers mois de, fait apparaître les résultats indiqués au tableau 4. La lecture de ce tableau suggère que le total des voix de gauche a subi un fléchissement en fin de campagne, même s il reste assez nettement surestimé tout près de l arrivée. Pour que cet enseignement puisse être analysé avec profit par les observateurs, et notamment par les responsables des campagnes, il est essentiel que la tendance enregistrée exprime les variations des intentions de vote à méthodes de redressement constantes. C est le rôle de la Commission des sondages, mise en place par la loi du 19 Juillet 1977, que de veiller à la rigueur méthodologique des sondages relatifs aux élections et faisant l objet d une publication. Elle dispose pour cela des notices techniques que les instituts lui remettent à la veille de la publication ; elle peut en outre requérir de ceux-ci les compléments d information qui lui sembleraient nécessaires. Les modifications apportées par la loi du 2 février prévoient d ailleurs que désormais «toute personne a le droit de consulter auprès de la Commission des sondages la notice prévue par l article 3». 33

Tableau 4. EVOLUTION DES SONDAGES AVANT LE 21 AVRIL Mois : Janvier Février Mars Avril Dont 6 derniers Vote réel Nbre de sondages 14 17 21 17 6 Total gauche 51,9 52,1 51,1 48,7 48,3 42,9 Total droite 47,8 47 48,5 51,3 51,7 57,1 Total général (1) (1) (1) 100 100 100 (1) Total inférieur à 100 en raison de la présence de candidats inclassables. Source : site Internet Canal-Ipsos. Un accord est intervenu entre la commission et les instituts pour que le contenu de l information donnée aux personnes désirant faire usage de ce droit d accès n inclue pas le détail des opérations de redressement effectués sur les résultats bruts : ces opérations, considérées comme un savoir-faire spécifique de chaque institut, n auraient pas à être mises sur la place publique. Au moins les personnes intéressées peuvent-elles connaître le principe des redressements effectués : redressements socio-démographiques et redressements politiques, et, pour ces derniers, à partir de quelles bases. Certaines des notices émanant des instituts laissent d ailleurs le lecteur étonné, quand il apprend par exemple que les résultats ont été pondérés (entre autres) sur la base des préférences partisanes : on se demande d où peut être extraite la distribution exacte de ces préférences dans l ensemble de la population, si l on admet qu une telle variable est suffisamment stable pour servir à redresser un échantillon. D autres notices sont plus disertes sur l étendue de l expérience des responsables des études politiques de l institut en matière de sondages électoraux que sur la façon dont les nombreuses variables politiques énumérées comme bases de pondération ont pu être simultanément prises en compte. Le lecteur reste sur l impression que les méthodes utilisées peuvent laisser beaucoup de place à l arbitraire au moment d arrêter les chiffres qui seront finalement publiés. Et qu une certaine confusion existe entre le rôle du technicien, qui devrait être de produire des chiffres aussi exempts de biais que possible, et le rôle du politologue, qui est de les interpréter. Il nous semble que les déconvenues du 21 avril devraient amener la Commission des sondages à exiger des instituts davantage de précision sur la façon dont leurs chiffres sont produits. Il serait également souhaitable, compte tenu de l ampleur des déformations constatées dans le rapport droite-gauche, que la partie de la notice consultable par le public inclue une distribution des intentions de vote avant et après redressement, sans entrer dans le détail des procédures permettant de passer de l une à l autre ; ces dernières resteraient connues de la seule commission, à charge pour elle d en garantir l objectivité et la constance au fil de la campagne. La qualité du travail des instituts dans la collecte de leurs données apparaîtrait ainsi à travers l ampleur des calculs correctifs subies par celles-ci. Enfin, il serait raisonnable que les fiches techniques dont les instituts assortissent leurs publications complètent les renseignements usuels dates et modalités des interviews, texte des questions, taille des échantillons par l indication de la nature des redressements effectués : socio-démographique et/ou politique. Quand on observe que le déplacement sur l équilibre droite-gauche opéré par certains redressements politiques peut atteindre 10 points, cette information devient trop importante pour ne pas être mentionnée, compte tenu de l enjeu politique des sondages. l Législatives : des sondages discrets mais instructifs Quelle appréciation les observateurs auraient-ils portée sur le travail des instituts de sondages si les législatives avaient eu lieu avant les présidentielles? Ils leur auraient vraisemblablement accordé un satisfecit, au vu des intentions de vote publiées par cinq d entre eux. En effet, les tendances fortes sont détectées, le poids de l ex-majorité plurielle est bien situé, et la poussée vigoureuse à droite bien annoncée. Tout au plus peut-on observer qu au sein du total des voix de droite, la droite de gouvernement est sous-estimée et l extrême droite surestimée. C est l effet des redressements, qui imputent à l ensemble de l électorat Le Pen le comportement des plus déterminés de ses électeurs, ceux qui annoncent leur vote aux enquêteurs. Reste un paradoxe : l élection présidentielle, statistiquement la plus simple, aura causé cette année bien plus de tourments aux sondeurs que ce premier tour des législatives avec ses 577 compétitions particulières 34