De la construction des «déviances parentales» : la maltraitance par Arnaud Frauenfelder SUMMER UNIVERSITY, 22 juin 2011, Lausanne
Le point de départ 1) Une recherche sur mandat du Grand conseil genevois 2) Une recherche exploratoire et ethnographique 3) Une perspective sociologique «constructiviste»
On «dévie» toujours que par rapport à une certaine norme «Avant qu un acte quelconque puisse être considéré comme déviant [ ], il faut que quelqu un ait instauré la norme qui définit l acte comme déviant» (Becker, 1985, p. 186) «Une fois qu une norme existe, il faut qu elle soit appliquée à des individus déterminés avant que la catégorie abstraite de déviants que crée cette norme puisse se peupler. Il faut découvrir des délinquants, les identifier, les appréhender et prouver leur culpabilité. [ ]. Cette tâche incombe ordinairement à des professionnels spécialisés dans l imposition du respect des normes» (ibid.)
Plan 1. L institutionnalisation de la «la maltraitance» comme problème social (1990-2005) 2. La maltraitance : repérage, diagnostic et traitement institutionnel d un phénomène faussement évident 3. La bientraitance : un nouveau modèle éducatif et ses bases sociales
1) L institutionnalisation de la «la maltraitance» comme problème social Emergence d un certain consensus moral Extension de la définition de la maltraitance Un regard «qui s aiguise»
Illustrations empiriques «Il est vrai qu on signale plus, le regard s est aiguisé ces dernières années» (médecin du Service santé jeunesse, Office de la jeunesse) «Moi je ne pense pas qu il y en ait plus [parlant de l augmentation des cas de maltraitance]. Moi je pense que quand on braque le spot sur un phénomène, on le voit. Voilà ce que je crois. Je crois pas proportionnellement qu il y en a plus qu avant.» (psychologue, particulièrement impliquée dans la formation des futurs travailleurs sociaux)
2. La maltraitance : repérage, diagnostic et traitement institutionnel d un phénomène faussement évident - Affaire de famille, affaire d Etat - Le fait déclencheur : l enfant «qui se fait remarquer» - Un enfant en situation d écart à des normes diverses
UN ECART A DES NORMES MEDICALES santé physique-hygiène équilibre et santé sexuelle diététique et nutrition Rhume chronique (d16, SSJ) Hématome Bleu-rouge (d13, SSJ) dessin d enfant qui mentionne : «Papa, j aimerais que tu arrêtes de me toucher, cela me dérange» (d6, SSJ) enfant forcé de manger des légumes, vomit (d6, SPJ) enfant qui vole le goûter des copains (e2, SPJ, AS) Surpoids (d15, SSJ)
UN ECART A DES NORMES PSYCHOLOGIQUES état psychique fragile développement psychique en retard caractère psychique difficile enfant déprimé (d6, SSJ) Stade oral encore (d6, SSJ) enfant provocateur et oppositionnel (d9, SSJ)
UN ECART A DES NORMES SCOLAIRES plan des apprentissages Absentéisme (d18, SSJ) plan du comportement Enfant fatigué en classe, sauvage (d14, SSJ) bêtises aux toilettes avec eau (d6, SSJ) Enfant qui ne fait pas ses devoirs (d22, SSJ) Enfant qui n écoute pas les consignes (d5, SPJ) répond à la place des autres Enfant qui ne peut pas travailler de manière autonome (d5, SPJ) Enfant vif et turbulent (d17, SSJ) souffre douleur de la classe
UN ECART A DES NORMES DU SAVOIR VIVRE enfant qui n a pas de jouets (d9, SSJ) enfant qui ne fête pas son anniversaire (e8, STG, AS) enfant qui regarde trop la télévision (e2, SPJ, AS) enfants qui sont à 4 dans une seule chambre (d2, SPJ) enfant mal habillé
- De l élaboration du diagnostic - aux réponses préconisées. - Le rôle joué par la «bonne collaboration» des parents dans les mesures proposées.
3. La bientraitance : un nouveau modèle éducatif et ses bases sociales - Le rôle de parent : un «métier» de plus en plus exigeant. - «Ayez de l autorité mais ne soyez pas autoritaire» - «Communiquer mais de manière pédagogique» - Le bon parent comme «coach» - Un style éducatif socialement situé - Un style éducatif inégalement distribué
La norme de «bientraitance» en phase avec l esprit du temps «Bien-traiter, c'est faire émerger les potentialités, les compétences enfouies et les ressources propres à tous les acteurs (parents, professionnels, l enfant lui-même). [ ] C est respecter la continuité du développement de cet enfant dans son histoire et l aider à construire son identité dans la sécurité affective et l épanouissement de toutes ses compétences» Rappoport (2004, 95), pédagogue clinicienne.
Le bon parent comme coach doit investir l enfant comme un capital humain qu il convient de valoriser, «appliquant la logique d'une gestion des ressources humaines à [son] éducation» (De Gaulejac, 2005, 147). Ce nouveau régime de savoir éduquer risque de retraduire une distance sociale en distinction morale.
Références bibliographiques Becker, H. S. (1985), Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance (trad. de l'américain par J.-P. Briand et J.-M. Chapoulie, préf. J.-M. Chapoulie). Paris : A.-M. Métailié. Donzelot, J. (1999), «La police des familles. Suite», Informations sociales, no 73-74, pp. 136-143. Fassin, D. (2005), Les constructions de l intolérable. Études d anthropologie et d histoire sur les frontières de l espace moral, Paris, Éd. La Découverte. Frauenfelder A., Delay C. (2005), «La «maltraitance» en tant que problème public et instrument d encadrement des familles : analyse de l émergence d un nouveau régime normatif de «savoir éduquer»», Revue suisse de sociologie, 31 (2), pp. 383-406. Frauenfelder A., Delay C. (2005), «La cause de l enfant et sa résonance spécifique auprès des classes moyennes à travers la régulation du problème «maltraitance»», Carnets de bord en sciences humaines, N 10, pp. 79-92.
Frauenfelder A., Delay C. et Pigot N. (2006), «De la maltraitance à la bientraitance envers les enfants. La promotion d un nouveau modèle d excellence parentale socialement situé», Petite Enfance, no 98, décembre, pp. 52-61. Garcia S. (2011), Mères sous influence. De la cause des femmes à la cause des enfants, Paris, La Découverte. Gavarini, L., Petiot, F., (1998), La fabrique de l enfant maltraité, un nouveau regard sur l enfant et la famille, Éd. Erés. Hacking, I. (2001), «La fabrication d un genre : le cas de l enfance maltraitée», in Hacking I. (éd.), Entre science et réalité. La construction sociale de quoi?, Paris, Éd. La Découverte (coll. «texte à l appui / anthropologie des sciences et techniques», pp. 171-220.
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Annexe 1 1990 «maltraitance»: violences physiques extrêmes 1990-1998 «maltraitance»: englobe aussi les sévices psychologiques, abus sexuels, négligences 1999 «enfance en risque» d être maltraité : «enfant qui connaît des conditions d'existence qui risquent de mettre en danger sa santé, sa sécurité, sa moralité ou son éducation.» (SSJ, 2003) 2000 «bientraitance»: «faire émerger les potentialités, compétences enfouies et ressources propres à tous les acteurs (parents, professionnels, enfant luimême)» (Rappoport)