Jean-Philippe Veilleux Lili et l urne merveilleuse
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Veilleux, Jean-Philippe, 1983- Lili et l urne merveilleuse (Collection Vive le vent! ; 29) Pour enfants de 7 à 9 ans. ISBN 978-2-89537-513-5 I. Titre. II. Collection : Collection Vive le vent! ; 29. PS8643.E446L54 2016 jc843.6 C2016-941257-1 PS9643.E446L54 2016 Nous remercions le Conseil des Arts du Canada de l aide accordée à notre programme de publication. Nous reconnaissons l aide financière du gouvernement du Canada par l entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d édition. Nous remercions également la Société de développement des entreprises culturelles, la Ville de Gatineau, ainsi que le CLD Gatineau de leur appui. Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2016 Bibliothèque et Archives Canada, 2016 Révision : Lise Brunet Correction d épreuves : Renée Labat Graphisme et illustration : Éric Péladeau Jean-Philippe Veilleux & Éditions Vents d Ouest, 2016 Éditions Vents d Ouest 109, rue Wright, bureau 202 Gatineau (Québec) J8X 2G7 Courriel : info@ventsdouest.ca Site Internet : www.ventsdouest.ca Diffusion Canada : PROLOGUE INC. Téléphone : (450) 434-0306 Télécopieur : (450) 434-2627 Diffusion en France : Distribution du Nouveau Monde (DNM) Téléphone : 01 43 54 49 02 Télécopieur : 01 43 54 39 15
Ce matin, ma mère ne va pas bien. Je le vois à ses énormes cernes qui ont pris une teinte presque mauve. Elle n a pas touché à son bol de céréales. Elles sont probablement toutes molles maintenant, après avoir trempé dans le lait pendant une demi-heure. Ce n est pas nouveau : il y a des mois que maman est déprimée. En fait, depuis la mort de papa. Mais depuis environ une semaine, on dirait que c est pire. Samedi dernier, 9
elle n est pas sortie du lit de toute la journée! Alex et moi, on ne sait plus trop quoi faire pour lui remonter le moral. Ce n est pas comme si nous allions bien mieux. Les premiers mois après l accident, je pensais que ma vie était terminée. Je pleurais beaucoup. Je ne pouvais pas croire que je ne reverrais jamais mon petit papa. Aujourd hui, ça va faire six mois qu il est parti. Je vais un peu mieux. C est-à-dire que j ai encore de la peine quand je pense à lui, mais je ne pleure plus. Ou presque. Mon grand frère Alex n aide pas à améliorer l humeur de la maison. Il est souvent en colère. Quand il ne se fâche pas pour des riens, il est plongé dans la lecture de ses livres de dragons et de magie. Quand je lui propose des activités, il n arrête pas de dire des trucs du genre : «Laissemoi tranquille, Lili» ou bien «Ça 10
ne sert à rien» ou encore «C est stupide, ton idée». L école se termine dans deux jours. C est la première fois de ma vie que je n ai pas hâte aux vacances. Je vais devoir passer presque tout mon temps avec ces deux-là! Je les aime, mais ces temps-ci, ils ne sont pas drôles. Si seulement mon père était encore là Avec lui, on ne s ennuyait jamais. Il m amenait chaque dimanche au centre d escalade. C est lui qui avait eu l idée de m initier à ce sport pour mon huitième anniversaire. Pendant deux ans, on n a pas manqué de s y rendre une seule fois, sauf pour Pâques et Noël évidemment : le centre étant fermé. J y vais encore des fois avec oncle Simon, mais c est plutôt rare. Et ce n est pas pareil. Avec mon père, ce n était pas qu un mur d escalade. Il inventait des histoires. La paroi 11
devenait une haute falaise dans la mer des Caraïbes. Si je ne grimpais pas en haut en moins de trois minutes, les pirates allaient me capturer et me jeter en pâture aux requins. Avec mon père, il y avait toujours des pirates dans le coin. À la maison, je lui rendais visite quand il travaillait dans le bureau bleu. Il faisait comme si je le dérangeais, mais je savais qu il était toujours content de me voir. Je l aidais à trouver des idées pour ses jeux. Parce que c était ça son métier : concepteur de jeux de société. Tous mes amis auraient voulu avoir un père comme lui. Maintenant, il est parti. Maman lève enfin les yeux de ses céréales trop molles et me regarde. Le coin de ses lèvres se soulève. Son sourire n est pas très convaincant. 12
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Alex, peux-tu poser ton livre s il te plaît? J ai quelque chose à vous dire. Mon frère grogne, lève un index le temps d achever son paragraphe et ferme enfin le livre. Je suis un peu nerveuse. Ma mère prend ce ton-là quand elle a une nouvelle importante à nous annoncer. J ai décidé qu il était temps que je reprenne ma vie en main. Ses mots me permettent de respirer un peu mieux. Comme elle me dit toujours elle-même : «Lili, l étape la plus importante face à un problème, c est de prendre la décision d agir. Le reste suit.» Si elle a vraiment l intention de tenir compte de son propre conseil, je suis persuadée qu elle retrouvera rapidement sa bonne humeur. Elle ajoute : 14
Je pense que ce sera plus facile si je prends du temps pour moi. Oui, c est sûr que ça peut aider, dis-je en lui prenant la main. Elle me sourit, mais j ai l impression qu elle se sent coupable. Ce serait mieux si j avais la maison à moi toute seule. Comme ça, je pourrai me remettre dans mes projets, me reposer et me retrouver. Je ne comprends pas ce qu elle veut dire. Mon frère non plus apparemment. Heu tu veux dire que tu nous mets à la porte? dit-il. On va rester où nous autres pendant que tu te retrouves? Maman prend un moment pour répondre. Elle fait rouler l élastique qui lui enserre le poignet et noue sa chevelure noire d un geste habile. Je remarque qu elle a plus de cheveux argentés qu avant. 15
Vous allez passer les vacances à l auberge de Mamie et Papi à Bar Harbor. Tout l été à Bar Harbor! Je ne suis pas certaine si la nouvelle m excite ou me terrifie. Bar Harbor. Je sais que la ville se trouve dans le Maine, aux États-Unis. On me dit que j y suis déjà allée, quand j avais trois ans, mais je n en garde aucun souvenir. Je peux difficilement m imaginer passer toute la période des vacances là-bas, avec des grands-parents que je connais à peine. Dans un pays où tout le monde parle anglais et, surtout, loin de mes amis. D un autre côté, je vais découvrir la mer. Et ce qui me rend le plus enthousiaste, c est le fait de me retrouver à l endroit où mon père a grandi. Là où il a inventé ses premiers jeux. 16
Plus j y pense, plus je me dis que ce sera super! Alex n est pas du même avis. Quoi? Tu peux pas faire ça! Je voulais m inscrire au camp avec David et Loïc. Pas cette année Alex. Je suis désolée, mais vois-le du bon côté. Tu vas te faire plein de nouveaux amis et Non! Je veux pas y aller. Je regarde la scène en cherchant quelque chose à dire qui amadouerait mon frère. On va peut-être pouvoir apprendre à faire du kayak. Mon argument ne le convainc pas. C est pas juste, lance-t-il à l intention de ma mère. Pourquoi tu y vas pas toi au Maine? Je peux m occuper de Lili. Alex, ça suffit. La décision est prise. Vous allez prendre le bus pour 17
vous rendre chez vos grands-parents dans deux jours. Je ne veux plus en entendre parler. Alex va s enfermer dans sa chambre en claquant la porte. J essaie de ne pas laisser sa réaction entacher ma fébrilité. Es-tu fâchée toi aussi? me demande maman. Fâchée? Non, ça va être génial!