L'IMPLANTATION DU CALVAIRE DU «PUITS DE MOÏSE» A LA CHARTREUSE DE CHAMPMOL par M. Pierre QUARRÉ Auprès de l'église de la Chartreuse de Champmol se trouvait le grand cloître sur lequel s'ouvraient les cellules des moines. Le terrain que bordaient les galeries du cloître servait de cimetière ; celui-ci fut béni en 1393 par l'évêque de Troyes. Après avoir terminé les sculptures du portail de l'église, Claus Sluter et son atelier entreprirent en 1396 d'élever en son milieu un Calvaire, monument à, double étage reposant sur une pile baignant dans l'eau : l'eau avait ici valeur symbolique de régénération. Quant au Calvaire, il était placé sur un massif hexagonal entouré de prophètes : association traditionnelle de l'ancien et du Nouveau Testaments sous une forme nouvelle. Chacun de ces prophètes annonçait la Passion du Christ en des termes qui étaient gravés ou peints sur de longs phylactères. Dans les comptes relatifs à la construction de ce monument et à la sculpture des statues, comme dans ceux qui accordaient des indulgences à la visite, il n'est question que de «grande croix» et de «fontaine». Les prophètes n'étaient pas figurés pour euxmêmes, mais étaient associés au drame du Calvaire. Au-dessus d'eux était plantée la Croix, au pied de laquelle avaient pris place la Vierge, saint Jean et la Madeleine. Le Christ et les personnages du Calvaire avaient été posés entre 1399 et 1402, avant même que les six prophètes encadrés par les anges deuillants n'aient tous pris place sur les faces du soubassement. Vers la fin du xvm e siècle, le Calvaire avait disparu. Il ne semble pas avoir été la victime du vandalisme révolutionnaire ; il avait sans doute été déjà brisé par la chute de la toiture de l'édicule qui le protégeait depuis 1632 et l'abrite encore actuellement. Des débris du Calvaire avaient été trouvés par Févret de Saint-Mémin, qui en avait donné la liste en 1832 dans son Rapport à la Commission départementale des Antiquités de la Côle-d'Or sur les restes des Monuments de l'ancienne Chartreuse de Dijon. Malheureusement, à part le buste et les jambes du Christ, ainsi que les bras de la
162 PIERRE QU/VRRÉ CROIX DE CIMETIÈBE PE J,'HÔI>ITAJ. DO SAINT-ESPRIT, 15 508
CALVAIRE DU «PUITS DE MOÏSE )) 163 Bout) I>K LA TERRASSE DU PUITS DE MOÏSE TERRASSE DU PUITS DE MOÏSE
164 PIERRE QUARRÉ Madeleine, tous les fragments de la Croix avaient disparu des collections du Musée Archéologique en 1894, date d'impression du Catalogue du Musée de la Commission des Antiquités du Department de la Côle-d'Or. Dès lors, les prophètes élevés au-dessus de l'eau attiraient seuls le regard, d'où le nom de «Puits des prophètes», qui fut donné au début du xix e siècle au Calvaire du Grand Cloître. Celui de «Puits de Moïse *» prévalut en raison de la prééminence de ce personnage, de son air dominateur et de son saisissant visage cornu de législateur des Hébreux. L'examen de la terrasse aux bords rocailleux où s'élevait le Calvaire entouré de la Vierge, de la Madeleine et de saint Jean, ne donne aucune indication sur la disposition des personnages. II reste un fragment de la tige métallique correspondant à la Croix, mais aucune trace de fixation de statue. Les restitutions graphiques proposées par G. Troescher 2 et par A. Liebreich 3 présentent le Christ et Moïse sur le même plan. Dans la pensée des Chartreux et la conception de Claus Sluter lui-même, Moïse avait-il cette place prééminente parmi les six prophètes? Les textes du xv e siècle ne permettent nullement de l'affirmer. En entrant dans le préau du cloître par le passage situé au milieu de la galerie orientale, on se trouvait vis-à-vis de la statue du roi David et non de celle de Moïse : il semble donc que la place la plus en vue était ainsi occupée par David et que le Christ en Croix était tourné aussi vers Lui. Sans doute le Calvaire avait une orientation semblable à celle de l'église de la Chartreuse. On n'a malheureusement conservé aucun dessin de l'ensemble du monument avant la disparition des personnages du Calvaire. Celui qui avait été envoyé en 1601 par la Chartreuse de Dijon à la Chartreuse de Scala Cœli d'evora au Portugal a disparu. Cependant, pour la «Belle Croix» qu'il avait fait élever en 1508 dans le cimetière de l'hôpital de Dijon, Guillaume Saquenier, Commandant de l'ordre du Saint-Esprit, avait fait reproduire le soubassement hexagonal du Calvaire du grand Cloître de la Chartreuse avec ses statues de prophètes. Or, la Croix à double traverse, qui avait été disposée à la place de la Croix du Christ, telle que nous 1. Cette dénomination est déjà employée par L. B. Baudot en 1824. Bibl. Mun. de Dijon, ms. 2471, f 36. 2. Claus Sluter und die burgundisclie Plastik uni die Wende des XIV Jahrhunderts, Fribourg-en-Brisgau, 1932, p. 89. 3. Claus Sluter, Bruxelles, 1936, p. 89.
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166 PIERRE QUARRÉ la montre en son état primitif un dessin conservé aux Archives de la Côte-d'Or 4, est axée dans le même sens que la statue de David. Cette présentation semble bien devoir confirmer que le prophète qui était immédiatement au-dessous du Christ était le roi David et que la place prééminente n'avait pas été donnée à Moïse. 4. Cf. QUAHRÉ (P.), dans Mêm. de la Comm. des Antiquités de la Côte-d'Or, t. XXVI, 1963-1969, p. 113.