Exprimer c est exister!

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«La perte du lieu, c est comme la perte d un autre, du dernier autre, du fantôme qui vous accueille chez vous lorsque vous rentrez seul» Marc Augé, Journal d un SDF/Ethnofiction, La Librairie du XXIe siècle, Seuil, 2011 Action et Recherche Culturelles Analyse 2013

Exprimer c est exister! L expression de soi, que ce soit au travers de la fiction, de la poésie, d un article peut être à l origine d une reconstruction de l image de soi permettant d ouvrir de nouveaux possibles. A travers trois exemples, cette analyse aborde l importance d offrir des lieux de parole aux laissés-pourcompte de nos sociétés. Quand on vit dans la rue : exprimer c est exister Dans la déclaration de Fribourg relative aux droits culturels 1, on peut lire que les droits culturels sont essentiels à la dignité humaine. On peut lire aussi que le terme culture recouvre, entre autres, les modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu il donne à son existence et à son développement Si ces principes énoncés sont sous-tendus par celui, fondamental, de dignité humaine, on peut se demander si celui qui vit sans toit, sans adresse, sans papiers échappe aux louables intentions d un texte fondateur en en étant, en quelque sorte, écarté ; car comment nourrir sa culture lorsque l on vit dans la rue? Ou bien, ce mode de vie, non choisi le plus souvent, serait-il porteur d une forme de culture propre? Et si, comme le dit Patrice Meyer-Bisch, membre du groupe de Fribourg 2, «Ma culture, c est ma peau» : que fait la personne Sans Domicile Fixe (SDF) de cette peau qu il traîne au hasard des rues? Que donne-t-il à voir de lui? Comment exprime-t-il qui il est et quel sens il donne à sa vie? On entend aussi par culture, «la représentation que l on se fait de soi et du monde( ). Les valeurs, les comportements qui en découlent et les attitudes des conduites et modes de vie qui les incarnent ( )» 3. Mais qu en subsiste-t-il lorsqu est bafoué le droit au logement? Le sans domicile porte, aux yeux du passant, le manteau de la rue ; il nourrit sa nouvelle culture d urbanité à fleur de peau. Sous ces signes extérieurs de déchéance, il 1 Les droits culturels, Déclaration de Fribourg, Déclaration des droits culturels, en vue de favoriser leur reconnaissance et leur mise en œuvre à fois aux niveaux local, national, régional et universel. Le texte est une nouvelle version, profondément remaniée d un projet rédigé pour l UNESCO1 par le groupe de travail international, peu à peu appelé «groupe de Fribourg» organisé à partir de l Institut interdisciplinaire d éthique et des droits de l homme de l université de Fribourg en Suisse. 2 Ibidem 3 P. Meyer-Bisch, Les droits culturels. Projet de déclaration, Paris/Fribourg, Unesco, Ed. Universitaires, 1998. Action et Recherche Culturelles - Analyse 2013 1

y a pourtant une autre histoire, celle d avant le basculement sur le pavé. Mais cette histoire ancienne est gommée par les pertes en chaîne de tout ce qui pose un individu dans une société, ce que Pierre Bourdieu nomme habitus 4. Les personnes sans logis perdent peu à peu toutes les références qui tissent le quotidien de la plupart d entre nous : la famille, le statut social et socio-économique, l environnement social, un mode de vie partagé... Comment être au monde sans pouvoir s extraire physiquement de tous ses bruits, sans lieu de ressourcement? Comment trouver en soi des raisons de se relever, d être debout lorsqu on ne sait plus comment reprendre sa place dans la société? Autant de questions qui restent sans réponse, celles apportées se limitant le plus souvent à une aide matérielle ponctuelle, protégeant le corps et ne se souciant pas des âmes blessées. Vivre sans domicile fixe, c est pourtant bel et bien perdre peu à peu son identité, construite sur des références communes. De l importance de dire, de se dire Heureusement, certains l ont bien compris et ont fait une priorité de la rencontre avec les personnes «à la marge», parmi lesquelles les habitants de la rue. Nous allons voir, à travers trois exemples concrets, comment donner la parole aux «sans-voix», c est leur permettre d exister dans l espace public. Le Collectif Manifestement a vu le jour à Bruxelles en 2006. Ses membres se sont fixé pour objectif d organiser chaque année une manifestation alliant performance artistique et questionnement citoyen. Fin 2010, année européenne de lutte contre la pauvreté et l exclusion sociale, choqué par le peu de considération portée aux personnes sans abri et par les dysfonctionnements dans le secteur de l aide qui leur est apportée, le Collectif a organisé une manifestation avec les SDF et a rassemblé leurs revendications dans un ouvrage collectif 5. La manifestation s est clôturée par un réveillon dans l ancien couvent du Gésu, à Saint-Josse ; un lieu occupé par des familles sans logement, des personnes sans papiers. Plusieurs membres du Collectif décidèrent alors de ne pas en rester là. Parmi eux, Anne Löwenthal, une journaliste. Ensemble, ils ont créé l asbl DoucheFLUX 6. L un des projets mené par l association est la réalisation d un mensuel : DoucheFLUX magazine dont Anne Löwenthal, est co-rédactrice en chef aux côtés d un journaliste qui a connu la rue. Les articles sont soit rédigés par les SDF ou dictés par 4 L habitus est un ensemble de dispositions durables, acquises, qui consiste en catégories d appréciation et de jugement et engendre des pratiques sociales ajustées aux positions sociales. Acquis au cours de la prime éducation et des premières expériences sociales, il reflète aussi la trajectoire et les expériences ultérieures. Dans : Anne-Catherine Wagner, Habitus, in Paugam Serge (dir.), Les 100 mots de la sociologie, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que Sais-Je?». 5 Revendications de (pré-)sdf bruxellois. Manifestation-livre. Ed. Citylights. Site Internet: www.manifestement.be. 6 DoucheFLUX asbl : www.doucheflux.be Action et Recherche Culturelles - Analyse 2013 2

ceux-ci. L équipe de rédaction se réunit une fois par semaine lors d une permanence ouverte à tous. Certains participent à la mise en page, récoltent les interviews. Le magazine veut avant tout «Permettre aux précaires d ouvrir les yeux du lecteur sur leur réalité kafkaïenne, le réalisme de leur lutte et leur irréalisable humour!» lit-on sur le site Internet de l association «Dans DoucheFLUX magazine, le monde de la précarité «se raconte» au grand public sans langue de bois», explique Anne Löwenthal. Le magazine est aussi un outil au service des SDF. On y découvre des informations pratiques : où trouver une source d eau potable, un abri de nuit, des seringues gratuites etc. Il nous paraît essentiel de donner une parole à chacun et que chaque mode d expression soit accueilli. Pouvoir s exprimer, c est reconstruire peu à peu l estime de soi perdue. Les personnes SDF n ont plus aucune étiquette sociale qui les pose dans une société, ils ont des choses à faire valoir mais nulle part où les exprimer». Le projet DoucheFLUX permet aussi des rendez-vous réguliers, ce qui est très structurant lorsqu on n est attendu nulle part, lorsqu on vit au jour le jour, poursuit la rédactrice en chef. Les personnes savent qu on compte sur elles. Certains apprennent à taper à l ordinateur pour écrire leur article ou mettent leurs compétences au service de l association». Les exemplaires du magazine sont vendus en rue. Le nom de l association part d un constat : à Bruxelles, si chacun a de quoi dormir et se nourrir il n y a que trois douches «publiques et inconditionnelles», c est-à-dire gratuites et accessibles sans obligation de fournir des documents L asbl voudrait donc offrir aux personnes sans domicile un lieu confortable comprenant, outre des douches, des consignes, et un salon lavoir, des salles dans lesquelles différentes activités «épanouissantes intellectuellement» auraient lieu, parce que se divertir, utiliser ses compétences ou en acquérir sont nécessaires à la reconstruction de l estime de soi et à la reconquête d une qualité de vie. Un bâtiment a été trouvé. A ce jour, des dons ont permis de rassembler la moitié du montant nécessaire à son acquisition. «Pour l aménagement et les frais de fonctionnement, nous travaillons sur base de promesses de dons, puisque ces dépenses ne sont pas encore affectées. On se débrouillera pour trouver du matériel (serviettes de bain, mobilier, livres Dans ce lieu, il n y aura ni dortoir, ni réfectoire mais une bibliothèque, une salle de repos». Pour Anne Löwenthal, «On oublie que les SDF ont un cerveau. Ils ne viennent pas de nulle part, ils sont issus de tous les milieux socio-économiques. Ils ont des savoirs et des savoir-faire (il y a des graphistes, un journaliste, un plombier, un comptable ) et peuvent en acquérir de nouveaux. DoucheFLUX ne prend pas en charge les personnes de manière globale mais leur propose de prendre part ou d initier des activités ou des projets». L asbl souhaite donc offrir à ces personnes un lieu où prendre soin de soi et qui agirait aussi, par les activités proposées répondant aux souhaits de ces personnes, une sorte de tremplin pour leurs savoirs et leurs savoir-faire. Action et Recherche Culturelles - Analyse 2013 3

Dire sa singularité Autre exemple, en France, celui des ateliers d écriture proposés par Ricardo Montserrat, un écrivain et auteur dramatique chilien. Soucieux lui aussi de partager, depuis son arrivée en France en 1992, sa plume avec les minorités qui subissent de plein fouet ce qu il appelle la dictature économique, Ricardo Montserrat 7 se définit luimême comme un «accoucheur de romans». C est ainsi que ses ateliers ont déjà «enfanté» plusieurs romans écrits avec des personnes en mal d'identité. Il travaille sur le savoir que possèdent les gens. «Je suis un écrivain et un auteur dramatique qui partage ce que je sais de l écriture et du monde, un rapport politique au monde, aussi, avec des gens qui ont accumulé une série de savoirs : savoir divorcer, savoir être licencié, savoir être battue par son mari... Des savoirs positifs et négatifs, mais qui, du moins quand on n est pas passé par la fenêtre, donnent une certaine force». Ricardo Montserrat invite donc des groupes de personnes «privées d emploi», sans domicile, privées de liberté, victimes de violence à exprimer à travers la fiction cette force. Il crée des lieux où l on peut, par l apprentissage et la pratique des différentes formes d expression (roman, théâtre, documentaire) «à la fois revendiquer et reconstruire son identité. Il s agit pour ces personnes, dit-il, d occuper un espace qui était a priori interdit : chacun a droit à la culture, à la fête, au plaisir, à la lumière». En plongeant dans la fiction, les personnes reprennent peu à peu le fil de leur propre vie et se reconnectent avec leur capacité à tracer un parcours de vie. Ricardo Montserrat résume par cette phrase ce qui sous-tend tout son travail en atelier d écriture : «L essentiel est de retrouver une manière originale et personnalisée d avancer». Dire «Je», c est se remettre debout Ngo Semzara Kabuta 8, est né au Congo. En 1958, venu chanter lors de l exposition universelle, il découvre la Belgique. Si son histoire plonge ses racines sur le continent africain, il n a de cesse de lancer des passerelles entre les continents et de relier les individus les uns aux autres, de les relier à leur environnement mais aussi à euxmêmes. Cela, à travers une pratique de la littérature orale africaine dont il fit le sujet de sa thèse de doctorat : l éloge de soi ou «expression publique de la personne», le Kasàlà en langue Cilùba du Congo. Ce professeur émérite de l Université de Gand 7 Ricardo Montserrat, Les Mains d'or avec les hôtes de l'hébergement d'urgence Le Phare, Béthune. Colères du Présent, Ed. Baleine sous le titre : Serial Mineur, 2011 - Avec le collectif Roseback : Ne crie pas, Gallimard, Série noire, 2000 (Roubaix) - Avec le collectif Koc h Lutunn, Pomme d amour, Ramsay, 1999 (Pont-Aven) - Avec les Ateliers des Mauges, Le mouchoir dans la plaie, Siloë, 1998 - Avec le collectif Kelt, Zone mortuaire, Gallimard, Série noire, 1997 (Lorient). Ricardo Montserrat, A corps écrits, Coll. «L Art pour quoi faire», Autrement, collection Mutations, septembre 2000. 8 Ngo Semzara Kabuta, Eloge de soi, éloge de l autre, Coll. Pensée et perspectives africaines, P.I.E.-Peter Lang, Bruxelles, 2003. Action et Recherche Culturelles - Analyse 2013 4

anime des ateliers se fondant sur cette pratique. «Le Kasàlà est émerveillement devant le phénomène humain et l univers». Le kasàlà dit «Je» et situe ce Je, unique et universel à la fois, dans sa lignée. Il plonge au cœur de la pensée africaine et dans le désir fondamental chez l homme de grandir, d être reconnu, aimé : d être quelqu un ; un besoin universel constate Jean Kabuta. Par le Kasàlà, la personne apparaît comme un héros qui relève des défis énormes. Le héros moderne lutte contre la faim, le froid, le manque, les ruptures. Par le Kasàlà, il reprend la parole, il relève la tête et prend la parole pour entendre sa voix, pour revendiquer son droit à l existence. «Le chant public du soi c est la bonne parole Champ d étonnements de rires de rythmes Cimetière des deux violences des épouvantails Hauteur d où l on se contemple de mille yeux» Extrait d un Kasàlà de Ngo Semsara Kabuta, récité à la journée d hommage au génie créateur africain, au musée royal de l Afrique centrale à Tervuren, en 2010. Et si nous allions rechercher dans cette sagesse venue de loin, des vérités capables d ouvrir réellement les yeux sur soi-même et sur l autre, là où de grandes déclarations internationales manquent terriblement de chaleur et de chair? Ces trois exemples montrent combien l expression de soi, que ce soit au travers de la fiction, de la poésie, d un article peut être à l origine d une reconstruction de l image de soi permettant d ouvrir de nouveaux possibles. La culture, passant par l écriture, est donc bien ici un vecteur de réinscription dans le tissu social. Elle doit être encouragée au même titre que d autres réponses structurelles et politiques. Au moment où le plan hiver bat son plein ces Robinson Crusoé modernes, perdus dans les îles urbaines ont à retrouver l estime de soi. Celle-ci passe par les regards bienveillants de ceux qui militent pour les remettre debout et surtout par le regard positif que ces personnes vont pouvoir poser sur elles-mêmes, en ayant saisi le formidable outil qu est l expression. Par Laurence Delperdange Journaliste dans la presse associative, animatrice dans l'education permanente Coordonnée par Carole Druez Coordinatrice Thématique ARC asbl. Action et Recherche Culturelles - Analyse 2013 5

Publié avec le soutien du service de l Éducation permanente de la Fédération Wallonie-Bruxelles Editeur responsable : Jean-Michel DEFAWE ARC a.s.b.l. - rue de l Association 20 à 1000 Bruxelles www.arc-culture.be info@arc-culture.be Action et Recherche Culturelles Analyse 2013