Il était une fois La Cépière Un peu d histoire Au Moyen Age, le premier nom connu du domaine de La Cépière est Borio del comte. Certains textes précisent parfois : «Borio del comte Ramon» («Borde du comte Raimond», en référence au sieur Ramon, comte de Toulouse). La Chanson de la croisade narre que, en l an 1216, Simon de Montfort, vainqueur des Toulousains, fit parquer 2 000 otages dans «la borde du comte de Toulouse». Les prisonniers demeurèrent, sous bonne garde, exposés toute une nuit au vent et à la pluie. «En la boaria del comte que tota noyt estero a la pluia et al vent», rapporte Martin-Chabot (Chanson de la croisade, tome II, chapitre XXIV, vers 45 à 49). Une borde désignait une exploitation familiale tenue en métayage. Elle ne dépassait pas les 40 hectares et disposait d une ou deux paires de bœufs. (Cf. Dictionnaire languedocien. Borde : bordo, bourdal ; ferme : bordo, bourdal, bastido, rendo ; métayer : bourdassiè, bourdaliè.) Quelques détails historiques et la présentation des personnalités évoquées s imposent. Le comte de Toulouse Raimond VI (1156-1222) naît dans le château Narbonnais, à Toulouse. Il est le fils de Raimond V (1134-1194) et de Constance, fille de Louis VII de France. A l âge de 40 ans, il prend le titre de comte de Toulouse, suite au décès de son père (1194). Il est surnommé «Raimond le Vieux». Raimond VI de Toulouse est un homme attachant, un bon vivant. Il apprécie la bonne chère, les réjouissances, collectionne les amantes et les enfants naturels. Pour faire la paix avec ses ennemis, il épouse leurs filles : Ermesinde de Pelet (décédée), Béatrix de Trencavel (qu il répudie), Bourguigne de Chypre puis Jeanne d Angleterre, sœur de Richard Cœur de Lion, qui lui donne un fils, Raimond, en 1197 et meurt en couches. Eléonore, sœur du roi Pierre II d Aragon, est sa dernière épouse. Le comte Raimond VI règne sur un vaste territoire comprenant le Quercy, l Agenais, le Rouergue, le marquisat de Provence, la terre d Argence, les vicomtés de Millau et de Grèze et le comté de Gévaudan. Son pouvoir s exerce aussi 7
La Cépière Hippodrome de Toulouse sur les terres de ses nombreux vassaux. Le comte de Foix est également son vassal pour la basse vallée de l Ariège, et le comte de Comminges pour la plaine de Muret. Raimond VI jouit d une influence considérable ; c est sans doute pourquoi, tout au long de sa vie, l Eglise s acharna contre lui. Elle ne cessa de le persécuter, de le combattre. Le pape Innocent III prêche la croisade contre les cathares (les purs) en 1208. La croisade contre les albigeois sert de prétexte aux seigneurs du nord pour conquérir du territoire à leur profit. Ils déferlent sur les provinces du sud. A Carcassonne, Raimond Roger Trencavel refuse d élever des bûchers. Les croisés mettent Béziers à sac puis attaquent Carcassonne. Les assaillants sont menés par Simon de Montfort, comte de Leicester, petit seigneur originaire d Ile-de- France. Trahi, Trencavel est emprisonné et meurt en prison le 10 novembre 1209. Simon de Montfort, maître de la cité (15 août 1209), garde pour lui la vicomté de Carcassonne. Son appétit de conquête le pousse vers Toulouse. Le pape somme Raimond VI de massacrer ses propres sujets, ses proches, ses compagnons gagnés à la doctrine cathare. Or, c est bien à tort qu on le surnomma le «cathare» car il ne partageait pas leurs croyances, même si, disaitil : «Mon esprit ne s est pas laissé gagner par leur doctrine mais mon cœur a été plus d une fois touché par la vie exemplaire des Bons Hommes.» Au lieu d obéir au pape Innocent III, d élever des bûchers ou de s ériger en défenseur de ses sujets, Raimond VI choisit de temporiser. Accusé de tiédeur, de complaisance envers les ennemis de l Eglise, il est excommunié, proscrit, dépouillé de ses terres, contraint à l exil par Pierre de Castelnau, légat du pape. Raimond VI s enrôle alors dans une croisade. Malheureusement, elle est dirigée contre lui. Durant l hiver 1210, Raimond le Vieux part pour Rome où il a sollicité audience avec Innocent III afin de plaider sa bonne foi. Et pour cause, Arnaud Amaury (nouveau légat du pape) vient à nouveau de l excommunier et de jeter l interdit sur ses terres «parce qu il n a pas chassé de ses états les hérétiques, leurs fauteurs et qu il ne les a pas abandonnés à la discrétion des croisés». Innocent III lève l interdit et l excommunication. Fou de rage, Arnaud Amaury fait périr sur le bûcher de Minerve, en juillet 1210, 104 hommes et femmes «hérétiques». La guerre est inévitable (juin 1211). Raimond VI, consterné, se lamente. Il a la guerre en horreur. Les troupes de Simon de Montfort et Arnaud Amaury assiègent Toulouse. Elles sont très vite écrasées par l armée de Raimond le Vieux. L ennemi, vaincu, repart vers Carcassonne. Mais le nord et le sud des états du comte de Toulouse sont ravagés, la population massacrée, asservie. Bûchers et potences se dressent partout dans le pays. Faute d avoir pris Toulouse pour dominer le pays, Simon de Montfort s empare des terres et domaines pour parvenir à soumettre Toulouse. A la fin de l an 1212, il tient tout à l exception de Toulouse et de Montauban. En janvier 1213, Raimond VI prend conscience que sa terre n est plus un pays de libertés, que les hérétiques y sont sans cesse pourchassés. Il abdique en faveur de son fils Raimond VII le Jeune. La croisade contre lui est arrêtée. Mais, 8
Il était une fois La Cépière hélas, le pape Innocent III, revenant sur sa décision, relance la croisade en avril de cette même année! Une nouvelle guerre est engagée. Le 12 septembre 1213, la bataille de Muret fait rage. La ville est anéantie. Le roi Pierre d Aragon, combattant aux côtés de l armée toulousaine, trouve la mort au combat. Raimond le Vieux part en exil à Barcelone. Il y demeure jusqu en 1217. La cité toulousaine, par la volonté de l occupant Simon de Montfort, est démolie pierre après pierre par les habitants requis pour cette sinistre besogne (1215). Seul le château Narbonnais reste debout. Loin de l enceinte de la ville, la borde du comte n est pas démembrée. L année suivante, 2 000 otages sont conduits à la borde du comte où ils doivent supporter la pluie et le vent toute une nuit. Par cette action, Simon de Montfort pense fléchir la résistance des Toulousains. Raimond le Vieux rejoint Toulouse en septembre 1217. Il organise la rébellion contre Simon de Montfort «l usurpateur». Le 25 juin 1218, après neuf mois de luttes et de combats, Simon de Montfort est tué lors du siège de Toulouse. La borde du comte reste propriété des comtes de Toulouse jusqu en 1271. L antique borde des comtes de Toulouse Bertrand et Hugues de La Cépière nommés, dès l an 1478, «Bertran e Huc de la Cipiera, fraires», devient château de La Cépière (Lacipière ou La Sipière). L abondance de cèpes disséminés dans les bois du domaine est à l origine de l appellation des lieux. Au XV e siècle, le domaine et la borio (ou boaria) passent à la famille Goyrans. Une parcelle de terrain est donnée en jouissance à Jean Roger, un tripier du quartier Saint-Cyprien. Arnaud Madron, marchand de fer, «ferratier», capitoul* en 1476 et 1488, reprend le fief. Le cadastre de 1478 mentionne : «La borio del comte es de parets de terra et dessus es carnelada de paretz de mur et y a dedins habitacio per los gasalhas et defora es lo terrador que conte LX arpens e plus de terra laboradissa.» Le 3 septembre 1506, la famille Madron s affranchit de la féodalité des Goyrans. Auger Madron, dit «Auger de Lacipière», capitoul* en 1518, est à la tête de 58 arpents de la «borio del comte». Il épouse Catherine de Vales en 1569. Pour elle, il fait ouvrir, dans la muraille de la demeure, de splendides fenêtres à croix de pierre Renaissance dont les meneaux sont sculptés de cariatides. Ils passent pour les plus remarquables de la ville de Toulouse. Le domaine de La Cépière, mis sous séquestre en 1585, est vendu, le 17 juin 1588, à Pierre de Vignaux, un riche commerçant, capitoul* de 1577 à 1586, désigné sur les registres comme «bourgeois». Il fait restaurer le château et dote l édifice d une ligne de créneaux de faux mâchicoulis. Un pigeonnier est érigé au sud du château. Jean-Pierre Suzzoni précise dans son ouvrage Le Pigeonnier de La Cépière : «Ce pigeonnier a été édifié dans la seconde moitié du XVI e siècle et présente un intérêt à plusieurs titres. Tout d abord, son bail à besogne (contrat de 9
La Cépière Hippodrome de Toulouse construction datant de 1589) a été conservé. Ce type de document est rare, en particulier pour un pigeonnier, et fournit d intéressantes précisions sur cette construction. Par ailleurs, sur le plan architectural, il présente un certain nombre de particularités qui en font un pigeonnier unique dans la région.» Sans postérité, Pierre de Vignaux teste en faveur de son cousin Michel Bayard : «Davantage le sieur testateur donne et lègue au sieur Michel Bayard, son cousin, toutes les métteries avec les terres qu il a acquises, par décret, des héritiers de feu Augier de la Cypière, à Lardenne haute, dite la métterie de Sardemont, ensemble tous les bastiments faicts au lieu depuis la dite acquisition, ensemble tous les meubles qui se trouveront à la dite métterie et tout ce qui s y trouvera le jour de son décès.» Pierre de Vignaux rend l âme en 1607. Michel Bayard, riche marchand toulousain, capitoul* en 1608-1609, s installe au château de La Cépière : «Le dit Bayard tient et possède une grande maison bastie à briques avec autres édifices, pigeonnier, sol, jardin, verger, cour et terre labourable. [ ] Le tout contenant cinquante-huit arpents ou environ, assis en Ardenne à la borde du Comte ou à la pointe de Madron.» Michel Bayard, décédé en 1614, transmet le bien à son fils Antoine. Ecuyer, seigneur de La Cépière, Antoine Bayard est capitoul* en 1663-1664. «Sieur de la Garde», son portrait fut exécuté par Hilaire Pader et Antoine Durand. Il figure dans les Annales manuscrites de la ville de Toulouse, en 1663-1664. A sa mort, en 1681, le domaine de La Cépière revient à son neveu François Bayard, en faveur duquel il avait testé : «J ai laissé en ma maison de la Sipière, trois matelas, deux garnimens de lits rouges, quelque table, un coffre-bahut, trois cuves vinaires, vingt pipes, quantité de comportes, onze plats estain, dix-huit assiettes, une belle jument et une calèche.» Son descendant, Jean de Bayard, seigneur de La Cépière, marié à Angélique de Boiscourjon, jouissait tranquillement de son domaine. Or, à l issue d un long procès, il est condamné par un arrêt du parlement (30 juillet 1729) à passer une nouvelle reconnaissance féodale en faveur de dom Jean Bourdet, prieur de l église de la Daurade. Il est aussi condamné à payer une somme de 550 livres et 12 sols à titre d indemnité ainsi qu aux dépens. Veuve, Angélique de Boiscourjon, empêchée de régler les frais de succession, vend le domaine de La Cépière à l abbé Antoine de Calvet par acte du 20 juin 1736. Le père du nouveau propriétaire, Jean-Joseph de Calvet, est premier président au Bureau des finances en la généralité de Toulouse. Antoine de Calvet s acquitte de la reconnaissance due au prieur de la Daurade : «Une pièce de pré, jardin, vigne, bois, verger sur laquelle se trouvent la grande maison de brique à haut étage et autres bâtiments dépendant du château de Pierre de Vignaux.» Initiateur d un séminaire portant son nom dont il est le Supérieur, il offre son 10
Il était une fois La Cépière domaine au séminaire diocésain (lettres patentes royales de 1744). A sa mort, en 1790, l abbé Gaspard de Saint-Félix administre La Cépière. Après la Révolution, le domaine devenu bien national est mis aux enchères le 25 novembre 1792 : «Cy-devant joui par le séminaire Saint-Charles, dans la 10 e section du Gardiage, dite la Fédération.» Guillaume Roux s en porte acquéreur pour la somme de 73 000 livres «payables en douze ans jusqu au 25 novembre 1804». Propriété de Jean-Baptiste Sabatié, résidant au numéro 10 de la rue de Peyras, le domaine de La Cépière est porté pour 85 hectares sur le cadastre de 1829 (famille Sabatié-Garat). Le château est restauré, les créneaux de l antique tour carrée arasés et le pigeonnier maintenu en état. Paul-Alexis Sabatié hérite de La Cépière en 1844. Jean-Baptiste Sabatié-Garat et le capitaine Paul-Edouard Sabatié-Garat en sont propriétaires (1887) avant de le léguer, en 1904, au baron Jean-Paul Sabatié-Garat. Les bains de la reine Pédauque (los bainhs de la regina de Pedauca), point de départ de l antique aqueduc, étaient situés près de La Cépière. Dans les années 1960, le domaine de La Cépière est racheté par la SETOMIP afin d étendre la ZUP du Mirail. Le château est vendu à Bernard Cave. Il confie sa restauration à l architecte toulousain Dominique Alet. Le parc, le château et le pigeonnier sont vendus en 1973 pour être englobés au sein d un centre d affaires. 11
La Cépière Hippodrome de Toulouse Photo J. Luzergues.