10 Communication internationale et communication interculturelle RÉSUMÉ La communication interculturelle et la communication internationale constituent deux domaines particuliers d étude dans le champ de.recherche en communication. Quels sont la carte et le territoire de chacun de ces deux domaines? Quelles sont les frontières qui les.séparent? Quels sont les ponts qui les unissent? Quels sont les textes fondamentaux qu ils ont en commun? Quels sont les éléments épistémologiques, théoriques et méthodologiques qui les traversent? Dans une vision d éloge des marges, le texte tente de répondre à ces questions en évoquant quelques thématiques qui peuvent être.traitées tantôt dans une perspective internationale, tantôt dans une perspective interculturelle. De véritables enchevêtrements entre les enjeux interculturels et internationaux résultent des interactions entre individus, groupes, organisations et sociétés. Ces enjeux s inscrivent dans le vaste champ disciplinaire de la communication et forment deux domaines d étude vus souvent comme étant distincts l un de l autre. Or, si nous croyons en la commodité de cette distinction, en la spécificité de certains de leurs objets et en leur indépendance pragmatique, tels qu institutionnalisés dans le monde académique par exemple, nous demeurons convaincus que leur dialogue est inhérent et que leurs assises conceptuelles sont interchangeables, ce qui rend les frontières qui les séparent marginales. D entrée de jeu, statuons qu il y a une réciprocité indéniable entre les deux domaines : les communications internationales servent de contexte pour comprendre les enjeux d interculturalité, alors que les communications interculturelles servent de contextes pour comprendre les enjeux d internationalité, pour ainsi dire. C est ce que nous essaierons de démontrer plus loin, partant de l hypothèse selon laquelle les deux domaines sont fondés sur une porosité méthodologique, théorique et épistémologique commune. 1. CE QUI LES SÉPARE : DEUX DOMAINES DE RECHERCHE L interculturel désigne souvent une rencontre, une relation de coprésence culturelle entre individus ou groupes, acteurs de la communication. Cette relation de coprésence opère par le biais de plusieurs niveaux d expérience : par le biais d expériences immédiates, par le biais d expériences transmises entre les porteurs de cultures différentes, par le biais d expériences médiatiques, par le biais des cadres et des limites.juridiques et politiques, ou bien, comme c est souvent le cas, par une combinaison de tous ces éléments.
Chapitre 1 v Communication internationale et communication interculturelle 11 L international réfère à une situation de communication qui, à différents niveaux, met en contact des cadres étatiques distincts, des relations entre nations, desquelles découle toute une série de problématiques ayant lien avec des acteurs, des gouvernements, des organisations et des groupes inter ou multinationaux. À titre d exemple, si l adaptation d un groupe d étudiants canadiens en Chine dans un milieu donné illustre le cas d une probléma.tique de communication interculturelle, les démarches entreprises par ces mêmes étudiants auprès d un organisme local en vue de défendre les droits de la personne dans ce pays illustrent, quant à elles, le cas d une problématique de communication internationale. On peut comparer les frontières qui séparent ces deux domaines d étude aux portes d une maison, servant à l entrée et à la sortie : pour se protéger du monde extérieur, mais aussi pour le connaître. Nous pouvons ainsi avancer que la porte d entrée de l interculturel demeure celle de l expérience individuelle ou groupale avec un ou plusieurs acteurs ou au sein d environnements différents de leur milieu de départ ; alors que la porte d entrée de l international demeure celle de la relation entre une situation dans laquelle se trouvent des individus et des.groupes et les cadres nationaux et internationaux qui la régissent ou la définissent (parfois de façon conflictuelle entre les deux). Chaque domaine possède ainsi ses propres enjeux, ses.thématiques et ses environnements conceptuels de base et son vocabulaire. C est pourquoi, par exemple, développement, coopération, organisations non gouvernementales, droits, institutions, mondialisation, homogénéisation et hybridation font partie du vocabulaire marquant l international ; tandis qu immigration, intégration, identité, ethnicité, interaction et acculturation font partie du vocabulaire marquant l interculturel. Ce qui n exclut pas, faut-il le dire, l interchangeabilité de l un ou l autre de ces concepts parfois, sans que cela affecte le portrait global de l environnement conceptuel. En revanche, les outils théoriques, méthodologiques et épistémologiques de ces deux champs sont puisés dans le même dépôt de connaissances communes. Leurs piliers et le toit qui les abrite sont proches, pour ne pas dire identiques, et font partie des savoirs.épistémologiques et méthodologiques qui les ont vus naître et.prospérer. Mais avant d examiner ce qui les rapproche sur le plan de ces savoirs, regardons ce qui les distingue sur le terrain de la recherche.
12 Communication internationale et communication interculturelle 1.1. Le domaine de la communication interculturelle : carte et territoire Comme nous l avions souligné, le domaine de la communication interculturelle réfère principalement aux phénomènes de communication en situation de pluralisme ethnique et culturel. Il touche davantage les pays ou les sociétés d immigration, et est alimenté par trois grands enjeux : Le premier enjeu est celui qui réfère à des thématiques centrales, telles que l immigration, l intégration, la reconstruction nationale et toutes les questions liées à la gestion du pluralisme. Sa carte du territoire est construite autour d un certain nombre de notions dont on peut retrouver l usage en anthropologie, en sociologie, en communication, en histoire et autres champs d études culturelles : ethnie, groupes, minorités ou communautés ethniques, nationalisme, multiculturalisme, interculturalisme, laïcité, immigration, gestion de la diversité, etc. Le deuxième enjeu est celui qui réfère à la rencontre avec l autre, aux «problèmes» de communication entre porteurs de cultures différentes avec filtres culturels et sociaux, ainsi qu aux zones sensibles à la différence (perceptions du temps et de l espace, règles de bienséance, rapports intergénérationnels et ainsi de suite). Sa carte du territoire est construite autour de notions puisées de la psychosociologie et de.l anthropologie culturelle et urbaine notamment. Entre autres, on y retrouve : interaction, cadres de référence, définition de la situation, distance/proximité culturelle, perception, adaptation, intégration, acculturation, évolution et changement culturel, etc. Le troisième enjeu est celui qui traite de la question des appartenances identitaires et des espaces politiques, économiques et culturels de cohabitation et de confrontation. Sa carte du territoire est construite autour de notions en provenance des domaines de la communication, de la psychologie et de l intervention/gestion. Cette carte repose davantage sur les notions de stratégies identitaires (l ethnicité comme entité politique), d identités plurielles, de sensibilisation, de médiation et de médiatisation, de négociation, d intervention et de compétences.communicationnelles (cognitive, affective, comportementale). 1.2. Le domaine de la communication internationale : carte et territoire Ce domaine réfère à des thématiques de réflexion largement dominées par la communication et le développement. On débat de la question du développement et de l aide au développement, ou encore de la
Chapitre 1 v Communication internationale et communication interculturelle 13.communication pour le développement et la coopération internationale. Dans le flux de communication Nord-Sud, on utilise les nouvelles théories du codéveloppement, de développement participatif, de l hybridation, de l union régionale, de mises en convergence des économies, de la croissance équitable, ou encore de l aide publique et de la solidarité internationales. Ainsi, le domaine est alimenté par trois grands enjeux. Le premier enjeu tourne autour de la modernité, notamment occidentale, et son exportation dans les pays dits en voie de développement, ou du Sud, et la question du «choc des civilisations». Le deuxième enjeu tourne autour de la coopération internationale et des organismes internationaux : ONU, UNESCO, UNHCR, FAO, OMS, etc. Le travail des organisations non gouvernementales (ONG) est abordé dans ce contexte en tant que médiation entre, d une part l Occident qui privilégie la politique des droits de l homme et des droits des peuples et, d autre part, des pays totalitaires, théocratiques ou «non démocratiques», qui se revendiquent des droits des gouvernements. Le troisième enjeu touche à la question de la spécificité et de la diversité culturelles. La protection et la gestion de cette spécificité/ diversité culturelle de la planète, notamment face à la domination.américaine, devient l objet de prédilection de cet enjeu. 2. CE QUI LES RAPPROCHE Qu en est-il maintenant de cette porosité méthodologique, théorique et épistémologique commune? En premier lieu, nous soutenons que l Altérité constitue le noyau fort de cette porosité. Il s agit là d un positionnement épistémologique qui place la connaissance, son statut, au niveau du monde des acteurs. C est donc un positionnement compréhensif et non positiviste des enjeux ci-dessus mentionnés. Par conséquent, le rapport à l autre, égal et différent, théoricien de son propre monde, devient l une des conditions d entrée au terrain : que ce soit auprès de populations étrangères et dans un milieu étranger au chercheur, ou bien auprès de populations immigrantes dans un milieu familier au chercheur. En second lieu, et cela découle du premier constat, la posture du chercheur, son rôle et sa place dans la recherche sont déterminants dans le rapport qui s établit avec les sujets de sa recherche. C est un rapport sujet/sujet ayant des implications théoriques et méthodologiques
14 Communication internationale et communication interculturelle.communes aux deux domaines en question. D un côté, le chercheur ne peut se soustraire de l équation qui le place en présence de ses interlocuteurs. D un autre côté, les sujets, eux, ne peuvent se réduire à de simples répondants à l enquête et au questionnaire administrés par le chercheur. C est donc affirmer que, sur le plan éthique et théorique, le retour du chercheur sur soi, sa réflexivité, est un impératif.philosophique qui engage les deux champs. En troisième lieu, l effort (épistémologique) de compréhension du monde des sujets implique la contextualisation (méthodologique) de ce monde, sa mise en valeur dans, et non en dehors de, toute sa complexité (théorique). En quatrième lieu, et sur un plan beaucoup plus concret : dans le contexte actuel de mondialisation des rapports économiques, politiques, technologiques et militaires, mondialisation des rapports de force contre «le terrorisme» ou contre «l impérialisme», on ne peut plus faire l économie des enjeux qui lient ou qui défont les rapports entre les populations de la planète. En d autres mots, se pencher sur le phénomène d intégration des immigrants dans un pays d immigration, c est inévitablement retourner au regard que les premiers portent sur les rapports du second avec leur milieu de départ. Ainsi, ontologiquement, il n y a pas d international sans l interculturel, son pendant, ni d interculturel sans l international, son miroir. Par conséquent, nous pouvons traduire ces quatre lieux de rencontre à travers les éléments qui suivent, tels qu illustrés par des auteurs ou des ouvrages que nous considérons communs et incontournables aux deux domaines : La prise en compte du contexte ; la communication comme rituel ; la figure de l étranger et l entre-deux thématique ; la posture de l ethnographe ; l être ici, l être là-bas ; les compétences des intervenants. 2.1. La figure de l étranger et l entre-deux thématique Écrits par Alfred Schütz, respectivement en 1944 et 1945, L Étranger et L Homme qui rentre au pays sont deux essais fondamentaux à la compréhension de cette figure. L immigrant, qu était Schütz d ailleurs depuis son exil d Allemagne vers les États-Unis en 1940, est celui qui a été élevé dans un «modèle culturel» donné, «allant de soi», et qui, du jour au