ENSAPVS Ecole Nationale Supérieure d Architecture de Paris Val de Seine L1 22CM - Introduction à la Sociologie et à l Anthropologie LES ENJEUX ET LES TERRITOIRES DE LA PARENTÉ 1/ Alliance et filiation - les grands systèmes de parenté 2/ Les territoires de la parenté Léo Legendre 2012 Document élaboré principalement à partir des textes suivants : DELIEGE (Robert) Anthropologie de la parenté, Armand Colin, 2005 GHASARIAN (Christian ) Introduction à l'étude de la parenté, Seuil Points Essais, 1996 LEVI-STRAUSS (Claude) Les structures élémentaires de la parenté, Mouton de Gruyter, 2002 [1949] RIVIERE (Claude) Introduction à l Anthropologie Paris, Hachette Supérieur, 1995 WARNIER (Jean-Pierre) Douze leçons d ethnologie, Université Paris V René Descartes, 1986-87 1
1/ LES ENJEUX DE LA PARENTÉ Alliance et filiation - les grands systèmes de parenté Nous nous intéresserons ici à la parenté, c est à dire, au sens large, aux phénomènes sociaux qui procèdent de l alliance matrimoniale et de la filiation et qui fondent les groupes de parenté (couple, famille, parentèle, lignage, clan ). En effet, toutes les sociétés humaines sont structurées, à des degrés divers, par la parenté. De plus, les groupes de parenté sont multifonctionnels, ils remplissent des fonctions économiques, politiques, religieuses La parenté est ainsi un carrefour à partir duquel on peut explorer les autres domaines de l activité sociale (politique, économique, religieux ). 1-1 LE BIOLOGIQUE ET LE SOCIAL La parenté est une reconnaissance sociale de certains liens de consanguinité, réels ou fictifs, elle est une manière de créer un lien social. Il faut donc distinguer la parenté biologique de la parenté sociologique. Au départ, il y a quatre faits biologiques : - les rapports sexuels - la gestation et la naissance - la longue période d immaturité de l enfant qui le met dans un état de dépendance envers les adultes, jusqu à l adolescence au moins - la mort Ces faits biologiques sont universels comme tout phénomène naturel que chaque société se doit de gérer en adoptant des règles qui la distinguent des autres. La gestion sociale de ces faits biologiques est une nécessité car ils ont des implications sociales importantes. Les rapports sexuels peuvent être un événement transitoire, mais, en règle générale, une relation sexuelle implique une reconnaissance sociale. Ce qui nécessite un cadre social, c est-à-dire une structure de groupe ou encore une famille (quelle qu en soit la forme) sans laquelle la société ne se reproduirait pas, biologiquement et socialement. L organisation sociale est une condition nécessaire de la reproduction biologique. La famille consolide la relation sexuelle et le cadre dans lequel s effectue la socialisation des enfants. Le mariage crée ainsi une alliance matrimoniale entre deux groupes : le groupe donneur de femmes et le groupe preneur de femmes. Par ailleurs, la mort crée un vide dans le groupe de parenté, vide qui doit être comblé d une façon ou d une autre. Pour cela, la société édicte des règles concernant la dévolution des droits sur les personnes et sur les biens (héritage). Toutes les institutions qui visent à gérer les faits biologiques sont des institutions sociales. Elles sont marquées par la contingence, la variabilité, la diversité, et l altérité sociale. Mais ces faits sociaux respectent quatre principes situés dans une zone qui recouvre à la fois le biologique et le social : 1 ce sont les femmes qui portent les enfants 2 il faut un homme et une femme pour qu il y ait fécondation 3 en général, ce sont les hommes qui sont hiérarchiquement dominants 4 les parents proches n ont pas de relations sexuelles entre eux. 2
1-2 L ALLIANCE MATRIMONIALE - la règle d exogamie est la règle qui prescrit de chercher une alliance matrimoniale hors de son propre groupe (les limites du groupe étant socialement définies, donc de manière variable d une société à l autre),ex. exogamie de langues chez certains groupes amazoniens. - la règle d endogamie est la règle prescrivant ou permettant de contracter une alliance matrimoniale à l intérieur d un certain périmètre social (de caste, de classe, de religion ). - l inceste (du latin incestus = impur) est l union entre deux parents proches. Cette définition dépend elle-même de la définition des degrés de parenté prohibés, qui varie d une société à l autre. Il ne faut pas confondre l inceste et l endogamie, le sexe et le mariage, le biologique et le social. La prohibition de l inceste est universelle et toutes les sociétés édictent des règles d exogamie. Les relations sexuelles sont partout interdites entre parents directs et enfants, entre frères et sœurs, exception faite de familles princières où le mariage entre frère et sœur était considéré comme dérogation aux règles communes (Egypte, Inca, Hawaïens, Nyoro), entre jumeaux de sexe opposé (Bali), entre père et fille (Azandé), entre grandpère et petite-fille (Bakongo). La prohibition varie d une culture à l autre, avec le gendre ou la bru, le conjoint de l oncle ou de la tante, la femme du fils défunt, les frères et sœurs de lait (Indonésie), ou la personne avec qui il y a eu des relations sexuelles à l adolescence (Muria). Elle frappe plus souvent la parenté sociale (classificatoire) que la consanguinité réelle. Pour expliquer cette prohibition de l inceste, il y a trois tendances proposées : 1- Des explications qui font appel à la génétique : L inceste serait prohibé parce qu il serait désastreux d un point de vue génétique. Cette idée est fausse : il y a seulement plus de chance pour que les gènes nocifs apparaissent si les parents sont de la même famille. D une part, dans la plupart des sociétés humaines qui ne sont pas dans des situations d isolats génétiques, l inceste n aurait des effets biologiques adverses qu à un degré de fréquence très élevé qui nécessiterait qu il soit obligatoire. D autre part, des populations humaines vivant en isolats peuvent connaître une dérive génétique caractérisée par une fréquence anormale de tares transmissibles sans qu il y ait pour autant une fréquence anormale d inceste. De plus, au cas où la prohibition de l inceste n aurait jamais été évitée, la génétique montre que la sélection naturelle éliminerait au fur et à mesure les caractères néfastes. Enfin, ce fait n est connu en Europe que depuis le XVI siècle. 2- Des explications qui font appel à la psychologie : a les éthologistes et les sexologues estiment que l attrait sexuel est peu développé entre proches : à force de vivre ensemble, les frères et les sœurs n éprouvent plus de désir l un envers l autre (explication de Edward Westermarck). La société ne ferait donc que sanctionner une tendance affective avérée. A cet argument, on peut répondre que si l attrait sexuel est peu développé entre proches, il n y a alors pas lieu de l ériger en règle absolue. 3
b Les psychanalystes développent l argument opposé : l attrait sexuel serait maximum entre proches. L inceste serait une tentation refoulée donc la prohibition de l inceste est utile. C est la théorie de la horde primitive développée dans Totem et tabou (1912), liée à la théorie de l Oedipe. A l argument de Freud, on peut opposer le fait que ce concept de horde primitive n a aucune existence avérée, que la théorie de l Œdipe s effondre dans les sociétés où le rôle du père est insignifiant (sociétés à filiation matrilinéaire). 3- La position structuraliste, proposée par Claude Lévi-Strauss à la suite de Marcel Mauss, assez généralement acceptée par les ethnologues : la prohibition de l inceste et la règle d exogamie ne sont que des cas particuliers de la règle fondamentale de la socialité humaine, c est à dire la réciprocité et l échange, énoncée par Mauss dans L essai sur le don (1923) et développée par Lévi-Strauss dans les Structures élémentaires de la parenté (1949). Il faut se marier au-dehors afin d échanger des femmes, comme on échange des dons et des contre-dons, des mots, de la nourriture, de manière à se procurer des alliés. Le mariage à l extérieur est un geste d alliance. L alliance et la réciprocité sont le fait fondateur de la socialité humaine et de la parenté. La prohibition de l inceste est donc l expression négative d une loi d échange, l expression partielle d un principe universel de réciprocité, la contrepartie nécessaire d une instauration de liens sociaux entre familles. Ce sont les hommes qui échangent les femmes. Même dans les (rares) sociétés qui sont à la fois à filiation matrilinéaire et à résidence matrilocale, on ne peut prétendre que ce sont les femmes qui échangent les hommes (Minangkabau de Sumatra). Par ailleurs, la femme n est pas considérée pour autant comme un bien car, en se mariant, elle change de statut, passant de l état de fille ou de sœur à celui d épouse. Un groupe donne une fille (ou une sœur) à un autre groupe qui reçoit une épouse. Le mariage est un phénomène social complexe qui comporte également des dimensions rituelles et économiques. Les transferts en nature ou en travail vont soit de la famille du fiancé vers celle de la promise (compensation matrimoniale) soit de la famille de la fiancée vers le mari ou vers son groupe d appartenance (dot). 1-3 LA NOTATION DE LA PARENTÉ Les variantes des systèmes de parenté ne sont pas infinies, ce qui a permis de définir certaines typologies. Ce qui est important dans l étude de la parenté, ce sont les explications des liens en termes d incompatibilité selon les sociétés. L étude de la parenté requiert huit termes de base : Père/Mère ; Frère/Sœur ; Fils/Fille ; Epoux/Epouse. germain ou sibling : les frères et soeurs sans prendre en compte le sexe cousins parallèles : enfants issus de deux frères ou issus de deux soeurs, enfants issus de germains de même sexe cousins croisés : enfants issus d'un frère et d'une sœur, enfants issus de germains de sexe différent parenté patrilinéaire : du côté du père parenté matrilinéaire : du côté de la mère agnat : qui se reconnaît uniquement par les hommes utérin : qui se reconnaît uniquement par les femmes cognat : quelque soit le type de filiation, concerne les ensembles consanguins. 4
Les ethnologues ont codifié la notation des relations de parenté de la manière suivante : Homme Femme sexe non spécifié = ou relation conjugale relation de filiation relation de germanité (germains = enfants de même père et de même mère) germanité alliance filiation relation avunculaire ego L atome de parenté selon Claude Lévi-Strauss 1-4 LA FILIATION La filiation est une relation sociale qui a un fondement biologique, mais qui prend des libertés par rapport à celui-ci. Le «père» social n est pas forcément le «père» biologique. Le lien mère-enfant crée une unité indissociable. Il existe trois cas de figure au regard de la filiation : A La filiation est dite indifférenciée (cognatique ou bilatérale) lorsque, comme chez nous, la parenté est reconnue des deux côtés et lorsqu il y a identité des droits et des devoirs à l égard des parents maternels et paternels. Même s il y a parfois des inflexions patrilatérales dans la transmission des noms, de l autorité ou de l héritage. 5
B La filiation dite unilinéaire détermine le groupe des parents dont l individu deviendra membre. Si les droits sociaux, le rang, le nom, la religion, les ancêtres, les biens sont transmis par les parents paternels, on parle de filiation patrilinéaire ou agnatique. Les enfants font alors partie du lignage de leur père et non de celui de leur mère. EGO SYSTÈME PATRILINÉAIRE A l inverse, si Ego se rattache socialement à ses ascendants par sa mère, on parle de filiation matrilinéaire ou utérine. Dans ce cas cependant, le pouvoir et le contrôle social appartiennent le plus souvent aux hommes et c est l oncle maternel qui exerce l autorité sur les enfants de sa sœur. EGO SYSTÈME MATRILINÉAIRE La filiation unilinéaire obéit à deux principes : - un seul sexe transmet l appartenance au clan - les germains (frères et sœurs) appartiennent au parent qui transmet l appartenance. Ce qui a pour conséquence, en raison de la règle d exogamie de lignage, que les cousins parallèles sont le plus souvent prohibés comme conjoints alors que les cousins croisés sont des conjoints possibles. Une même et unique raison justifie le mariage avec les cousines croisées et l interdiction du mariage avec leurs analogues parallèles : l impératif social de l échange. C La filiation est dite bilinéaire lorsqu il y a combinaison à la fois d une filiation patrilinéaire et d une filiation matrilinéaire. C est le cas notamment chez les Aborigènes australiens. Certains droits sont rattachés au groupe du père, d autres à celui de la mère. 6
PARENTS PATERNELS PARENTS MATERNELS cousins parallèles d'ego cousins croisés d'ego EGO cousins croisés d'ego cousins parallèles d'ego ligne collatérale ligne directe ligne collatérale Aujourd hui, de nombreux ethnologues remettent en question ce découpage qu ils jugent un peu trop systématique. Par exemple, certaines sociétés à tendance matrilinéaire présentent également des traits de patrilinéarité, dans la transmission de certains biens précis, de savoirs rituels, de propriété ou de titres. Claude Lévi-Strauss distingue les structures complexes (qui ne sont dotées que de règles négatives et qui concernent plutôt nos sociétés) des structures élémentaires qui impliquent des règles positives pour le choix du conjoint (mariage prescrit ou préférentiel). Ces structures élémentaires présentent deux systèmes : 1 L échange restreint ou symétrique se fait entre deux groupes exogames. L échange peut être immédiat (échange de sœurs), différé ou reporté à la génération suivante. Il correspond au mariage entre cousins croisés bilatéraux (de nombreux exemples en Afrique). A ÉCHANGE RESTREINT B 2 L échange généralisé ou asymétrique orienté dans une seule direction avec au moins trois groupes. Dans l échange généralisé, ego masculin épouse exclusivement la fille du frère de sa mère (chez les Trobriandais par ex.), mais la réciprocité est brisée car le groupe B donneur de femmes au groupe C est seulement preneur par rapport au groupe A. Le sens du don ne varie pas à chaque génération. N D A C B ÉCHANGE GÉNÉRALISÉ Chez les Kariera d Australie, divisés en deux moitiés patrilinéaires et en quatre sections par interférence d une règle matrilinéaire, ego se marie généralement avec la fille du frère de sa mère qui est aussi la fille de la sœur de son père. Une femme est donnée à un groupe qui redonnera lui-même une autre femme (échange restreint). 7
MARIAGE KARIERA "Les KARIERA appartiennent à l'une ou à l'autre des sections suivantes: BANAKA, KARIMERA, BURUNG, PALYERI. Banaka épouse Burung et Karimera épouse Palyeri. La règle de descendance est que les enfants d'un homme Banaka et d'une femme Burung sont Palyeri, tandis que les enfants d'un homme Burung et d'une femme Banaka sont Karimera. De même les enfants d'un homme Karimera et d'une femme Palyeri sont Burung et si les sexes sont inversés, les classes restant les mêmes, ils sont Banaka". Les structures élémentaires de la Parenté C.Lévi-Strauss ([...]p182) Chez les Warlpiri, Aborigènes australiens, les frères du père sont des pères, les sœurs de la mère sont des mères. La sœur du père est une tante, le frère de la mère est un oncle. Le fils du frère du père est un frère. La fille de la sœur de la mère est une sœur. Les enfants de la tante et de l oncle sont des cousins. Les enfants du frère d un ego masculin sont des fils et des filles. Ceux de sa sœur sont en revanche des nièces et des neveux. tante père père mère mère oncle cousins frère frère EGO soeur soeur cousins fils fille fils fille neveu nièce PARENTÉ WARLPIRI Le système de parenté des Warlpiri présente huit sections, ou «nom de peau», chaque personne est affectée à l une d entre elles. Les mariages préférentiels doivent avoir lieu avec une personne d une autre section bien déterminée, et les enfants de cette union seront affectés à une troisième section qui dépend de la section de la mère. 8
1=5 2=6 3=7 4=8 DESCENDANCE ET ALLIANCE ENTRE LES SECTIONS WARLPIRI 1423 MATRICYCLE 1 5768 MATRICYCLE 2 17 PATRICYCLE 1 5 28 PATRICYCLE 2 7 = 3 1 4 = 8 36 PATRICYCLE 3 2 45 PATRICYCLE 4 6 d après Marcia ASCHER Mathématiques d ailleurs - nombres, formes et jeux dans les sociétés traditionnelles, Seuil, 1998 En numérotant ces sections de 1 à 8, on constate qu un homme de la section 1 épouse une femme de la section 5, leurs enfants seront dans la section 7. Un homme de la section 6 épouse une femme de la section 2, leurs enfants seront dans la section 3. Si l on suit le processus sur plusieurs générations avec une femme de la section 1, on observe que sa mère appartient à la section 3, la mère de celle-ci à la section 2, puis sa mère en section 4 et enfin la mère de cette dernière dans la section1. Le cycle se répète donc toutes les quatre générations, ce qu on appelle un matricycle. Il existe de même un autre matricycle si l on part d une femme de la section 5. Ces deux matricycles ne se recoupent pas, chacun contient la moitié des sections Warlpiri. C est pourquoi les ethnologues parlent de système de parenté à moitiés. Les relations à l intérieur d une moitié sont plutôt libres, tandis que les relations avec les membres d une autre moitié sont plus formalisées. Si l on s intéresse maintenant aux pères et aux fils, on observe qu un homme de la section 1 épouse une femme de la section 5, son fils sera de la section 7. Ce fils épousera une femme de la section 3, et son fils sera de la section 1. Le cycle des hommes est donc de longueur 2, c est à dire qu il se boucle en 2 générations, contrairement aux matricycles qui durent quatre générations. Il existe quatre patricycles, chacun de longueur 2 : 1----7 2----8 3----6 4----5 Les droits d héritage et les prérogatives sur la terre ainsi que les rituels religieux, sont déterminés par ces groupements. Par ailleurs, les sections 1, 7, 2, 8 forment une patrimoitié, les sections 3, 6, 4, 5 une autre patrimoitié. Le fait d appartenir à l une ou l autre des patrimoitiés régit les activités du domaine politico-religieux. Ce système complexe de parenté permet aux Warlpiri de relier le passé et le futur dans le présent. 9
Chez les populations arabo-musulmanes, le mariage préférentiel se fait avec une cousine parallèle, la fille du frère du père généralement. Il y a alors mariage à l intérieur du lignage et confusion entre parents et alliés. Le groupe reçoit une femme, mais n en rend pas. Ego MARIAGE ARABO-MUSULMAN De nombreuses sociétés, en particulier en Asie, présentent un mariage préférentiel avec la cousine croisée matrilatérale. Rappelons ici que la prohibition de l inceste basée sur des croyances génétiques s avère inopérante : le degré de consanguinité est le même avec une cousine parallèle qu avec une cousine croisée. MARIAGE PRÉFÉRENTIEL AVEC LA COUSINE CROISÉE MATRILATÉRALE 1-5 LA TERMINOLOGIE DE LA PARENTÉ. les termes de référence, utilisés à la troisième personne, sont les mots utilisés pour décrire un parent (père, mère, fils, fille, oncle, tante, grand-père ). les termes d adresse sont les mots utilisés dans la vie courante pour s adresser directement à quelqu un (papa, maman, papy, tata ). Les termes descriptifs correspondent à une seule catégorie de parents définis par la génération, le sexe ou le lien généalogique : père, mari, sœur.. Les termes classificatoires : lorsque des gens qui n ont pas la même position par rapport à ego sont classés sous le même nom : cousins, cousines, grands-parents, belle-mère, bellesoeur ou beau-frère (comme c est le cas chez nous). Ego peut ainsi, dans certains systèmes, appeler «frère» tous ses cousins parallèles ou «père» tous les hommes de la même génération que son père et qui auraient pu être des conjoints potentiels de sa mère. Il existe neuf critères pour préciser les degrés de parenté : 1) la génération. On distingue chez nous père et grand-père, oncle et neveu, mais le terme «cousin» néglige la génération. 2) Le sexe. Oncle/tante ; beau-frère/belle-sœur, mais on ne précise pas pour «petits enfants» ou «grand-parents». 3) L alliance. Gendre/bru, mais oncle peut être frère de la mère ou mari de la tante. 4) La collatéralité. Ce qu on exprime chez nous par la précision «maternelle» ou «paternel» (oncle, tante), mais que d autres cultures expriment par des termes différents. 5) La bifurcation. On distingue dans certaines sociétés les parents mâles du côté de l époux de ceux du côté de l épouse. 6) La polarité. Les termes se combinent deux à deux. L oncle dit «mon neveu», le neveu dit «mon oncle». 7) L âge relatif. Certaines sociétés distinguent par des termes différents, par exemple, les aînées des cadettes parmi les sœurs du père. 8) Le sexe de la personne qui parle. Certaines sociétés, comme les Haïda du Canada, ont deux termes différents pour désigner le père, selon que c est le fils ou la fille qui parle. 9) Le décès. Après la mort d une épouse, par exemple, le terme utilisé pour désigner le beau-père ou la belle-mère change. Ceci peut lever parfois certains interdits, comme épouser la sœur cadette de la défunte. 10
1-6 LES SYSTÈMES DE PARENTÉ Nous n aborderons pas ici la totalité des systèmes de parenté. On recense actuellement plusieurs grands systèmes, baptisés par Murdock d après le nom d une société l appliquant de façon notoire : Eskimo, Hawaïen, Iroquois, Crow-Omaha, Soudanais et des variantes du système Dravidien : Murngin, Dakota, Guinéen, Fox, Nankanse et Yuma. Le système de parenté hawaïen met l emphase sur la séparation entre les générations. Ces sociétés ont tendance à s organiser en familles étendues. Dans ce système, les parents en ligne directe et les collatéraux sont ordonnés par génération. mère père père mère mère père frère soeur frère EGO soeur soeur frère fils fille fils fille fils fille SYSTÈME HAWAïEN Dans le système iroquois, les cousins parallèles d ego sont appelés frères et sœurs. Ils sont distingués des cousins croisés qui sont appelés cousins. Ego appelle «père» les frères de son père, «mère» les sœurs de sa mère. tante père père mère mère oncle cousine cousin soeur frère frère EGO soeur frère soeur cousin cousine SYSTÈME IROQUOIS Le système eskimo est celui en usage dans les sociétés occidentales. tante oncle père mère tante oncle cousine cousin cousine cousin frère EGO soeur cousin cousinecousin cousine SYSTÈME ESKIMO 11
Le système crow présente une filiation matrilinéaire et une résidence matrilocale, tandis que le système omaha présente une filiation patrilinéaire et une résidence patrilocale. Les systèmes de parenté se différencient essentiellement par la façon de nommer les sœurs, les cousines parallèles et les cousines croisées, impliquant des règles d exogamie spécifiques : Hawaïen : soeurs = cousines parallèles = cousines croisées bilatérales Eskimo : soeurs = cousines parallèles = cousines croisées bilatérales Iroquois : soeurs = cousines parallèles = cousines croisées bilatérales Crow/omaha : soeurs = cousines parallèles = cousines croisées bilatérales (patrilatérales = matrilatérales) Soudanais : soeurs = cousines parallèles = cousines croisées bilatérales (patrilatérales = matrilatérales) 12
2/ LES TERRITOIRES DE LA PARENTE 2-1 LA QUESTION DE LA RÉSIDENCE La question de la résidence est de toute première importance. La résidence est en effet souvent plus fonctionnelle dans les relations sociales que les lignages ou les clans. Les règles de résidence sont celles qui, pour chaque société, déterminent quels sont les individus qui vont résider ensemble. Ces règles interviennent principalement lors des grandes étapes de la vie sociale : grossesse, naissance, initiation, mariage, décès. Les règles les plus importantes sont en général celles qui déterminent la résidence d un nouveau couple au moment du mariage. Résidence patrilocale Après le mariage, le couple va habiter sur les terres ou à proximité du groupe du père du mari. Résidence virilocale Le couple ne va pas s établir sur les terres de la famille de son mari, mais sur les propres terres de celui-ci. Résidence matrilocale Le couple va s installer chez les parents de l épouse. Résidence uxorilocale Lorsque le couple s installe à proximité des parents de la femme dans un habitat distinct, on parle d uxorilocalité. L homme habite chez sa femme. Résidence bilocale (ou ambilocale) Le choix est laissé au couple. Ainsi les Iban de Bornéo vivent dans des grandes maisons contenant jusqu à cinquante familles, chacune habitant dans une partition (bilek). Le couple s installe dans le bilek de l homme ou de la femme, l un des deux conjoints perd alors son appartenance à son bilek d origine. Résidence alternée La résidence est patrilocale puis matrilocale ou l inverse. Chez les Dobu de Mélanésie, le couple alterne annuellement d une maison à l autre. Résidence duolocale ou natalocale Chacun des conjoints réside séparément avec sa famille pour une période plus ou moins longue. C est le cas chez les Touareg. La femme reste pendant au moins un an dans sa famille, parfois plus, le mari ne faisant que des visites occasionnelles. La résidence est ensuite patrilocale. Résidence avunculocale Le couple marié va vivre chez le frère de la mère du mari. Résidence néolocale Dans ce cas, le choix du lieu où va s établir le couple est indépendant des parents des mariés. C est le cas de la plupart des sociétés industrialisées, mais c est aussi le cas chez les Inuit. 13
2-2 ASSIGNATION ET IDENTIFICATION L EXEMPLE BORORO (Amazonie) village bororo (résidence uxorilocale) D après C. Lévi-Strauss, «Contribution à l'étude de l'organisation sociale des Indiens Bororo», Journal de la Société des Américanistes, 28-2, pp. 269-304, 1936. 14
L EXEMPLE YANOMAMI (Amazonie) Système de parenté de type iroquois. A l intérieur du shabono, chaque groupe lignager occupe un espace déterminé. De même, chaque famille occupe la portion de l auvent construite par elle-même. Là où vivent mes frères (consanguins), se trouvent mes épouses virtuelles (alliées), là où sont mes beaux-frères (alliés) se rencontrent mes sœurs (consanguins). L auvent exprime et rend manifeste toute une géographie de la parenté. La disposition parcellaire à l intérieur du jardin est une expression spatiale de la structure sociale, elle est en correspondance avec la disposition des groupes lignagers et des unités domestiques à l intérieur de l auvent. L habitation et le jardin sont agencés en fonction des rapports de parenté, ils rendent manifeste l ordre social. dessin Flore PETIT, étudiante S3, ENSAV, 2012 15
L EXEMPLE KAROBATAK (Sumatra, Indonésie) Société patrilinéaire et virilocale. Chaque village comprend plusieurs clans patrilinéaires merga se subdivisant en lignages. La fille quitte la maison de son père pour résider dans celle de son mari. Exogamie de clan. Mariage préférentiel avec la fille du frère de la mère (cousine croisée matrilatérale). Pour les Karo, les êtres humains sont en relation les uns avec les autres selon 4 catégories : Sembuyak = cousins parallèles patrilatéraux Senina = cousins parallèles matrilatéraux Anak beru = preneurs de femmes issus de plusieurs lignages Kalimbubu = donneurs de femmes issus d un seul lignage Autrefois il y avait des maisons comportant jusqu à 24 familles. La maison traditionnelle construite à l établissement d un nouveau village doit comporter au moins quatre «compartiments» présentant les 4 fondateurs du village en relation les uns avec les autres. GRAND-PARENTS donneurs de femmes 1 2 3 4 JAHE aval ouest JULU amont est preneurs de femmes 5 6 7 8 MARIAGE PRÉFÉRENTIEL 16
2-3 INSCRIPTION DE LA PARENTE DANS L ESPACE SOCIAL CONTEMPORAIN Les études anciennes sur la parenté dans les sociétés dites «exotiques» prétendaient donner une image des formes «primitives» de la famille, comme si le développement des sociétés conduisait à une forme «supérieure» de la famille, celle des sociétés occidentales. Or les nombreuses études anthropologiques ont fini par montrer que le degré de sophistication de certains systèmes était sans rapport avec le degré d avancement technique de ces sociétés. Au-delà des populations d origine étrangère ou d immigration récente chez lesquelles la parenté peut jouer peut-être encore un rôle important en terme d inscription spatiale, force est de constater que malgré des généalogies sûrement moins profondes que dans d autres systèmes exposés plus haut, la société contemporaine française garde des traces d occupation de l espace liée aux relations de parenté. La différence résidant peut-être dans la moindre imbrication des relations de parenté avec d autres domaines de l analyse anthropologique comme le religieux, le politique ou l économique, catégories elles-mêmes devenues prépondérantes et plus autonomes. L engouement actuel pour la généalogie est peut-être le signe que les relations de parenté jouent un rôle plus important que l on ne croit dans notre propre société. Ou bien souhaite-ton leur voir jouer un plus grand rôle au regard des profondes mutations que connaissent les relations de parenté dans notre société? Si l alliance se fragilise, par contre, les liens entre ascendants, descendants et collatéraux se renforcent (cas des familles «recomposées»). L accroissement des divorces entraîne de plus en plus fréquemment la socialisation des enfants par des adultes qui ne sont pas leurs géniteurs. Peut-être alors que la filiation l emporte sur l alliance dans notre société? Toute société réglemente la sexualité pour que ses enfants soient légitimés. De nombreuses questions surgissent, comme la possibilité que des frères et sœurs naissent simultanément ou à plusieurs générations de distance (embryons congelés). Se posent alors à la société de nombreuses questions :. Qu est-ce qu un embryon?. Un embryon est-il concerné par les questions de filiation?. Un enfant conçu «à l aide» de l utérus d une mère porteuse est-il le sien ou celui de la femme dont on a prélevé l ovule? Si la parenté se fonde sur le fait biologique de la procréation, les relations de parenté sont essentiellement sociales. D où un certain paradoxe entre la validation biologique (tests ADN de paternité) et les revendications de parentalité sociale (homoparentalité par exemple). 17