Eugène Ionesco, Rhinocéros, acte II, tableau II.

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Transcription:

BÉRENGER. Réféchissez, voyons, vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie que ces animaux n'ont pas, un système de valeurs irremplaçable. Des siècles de civilisation humaine l'ont bâti! JEAN, toujours dans la salle de bains. Démolissons tout cela, on s'en portera mieux. BÉRENGER. Je ne vous prends pas au sérieux. Vous plaisantez, vous faites de la poésie. JEAN. Brrr... (Il barrit presque.) BÉRENGER. Je ne savais pas que vous étiez poète. JEAN, (Il sort de la salle de bains.) Brrr... (Il barrit de nouveau.) BÉRENGER. Je vous connais trop bien pour croire que c'est là votre pensée profonde. Car, vous le savez aussi bien que moi, l'homme... JEAN, l'interrompant. L'homme... Ne prononcez plus ce mot! BÉRENGER. Je veux dire l'être humain, l'humanisme JEAN, L'humanisme est périmé! Vous êtes un vieux sentimental ridicule. (Il entre dans la salle de bains.) BÉRENGER : Enfn, tout de même, l'esprit... JEAN, dans la salle de bains : Des clichés! vous me racontez des bêtises. BÉRENGER : Des bêtises! JEAN, de la salle de bains, d'une voix très rauque, diffcilement compréhensible : Absolument. BÉRENGER : Je suis étonné de vous entendre dire cela, mon cher Jean! Perdez-vous la tête? Enfn, aimeriez-vous être rhinocéros? JEAN : Pourquoi pas? Je n'ai pas vos préjugés. BÉRENGER : Parlez plus distinctement. Je ne vous comprends pas. Vous articulez mal. JEAN, toujours de la salle de bains : Ouvrez vos oreilles! BÉRENGER : Comment? JEAN : Ouvrez vos oreilles. J'ai dit : pourquoi ne pas être rhinocéros? J'aime les changements. BÉRENGER : De telles affrmations venant de votre part... (Bérenger s'interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros.) Oh! vous semblez vraiment perdre la tête! (Jean se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs.) Mais ne soyez pas si furieux, calmez-vous! Je ne vous reconnais plus. JEAN, à peine distinctement : Chaud... trop chaud. Démolir tout cela, vêtements, ça gratte, vêtements, ça gratte. (Il fait tomber le pantalon de son pyjama.) BÉRENGER : Que faites-vous? Je ne vous reconnais plus! Vous si pudique d'habitude! JEAN : Les marécages! les marécages! BÉRENGER : Regardez-moi! Vous ne semblez plus me voir! Vous ne semblez plus m'entendre! JEAN : Je vous entends très bien! Je vous vois très bien! (Il fonce vers Bérenger tête baissée. Celui-ci s'écarte.) BÉRENGER : Attention! JEAN, souffant bruyamment : Pardon! Puis il se précipite à toute vitesse dans la salle de bains. BERENGER fait mine de fuir vers la porte de gauche puis fait demi tour et va dans la salle de bains à la suite de Jean en disant : je ne peux tout de même pas le laisser comme cela, c'est un ami. (de la salle de bains) Je vais appeler le médecin! C'est indispensable, indispensable, croyez-moi. Jean, de la salle de bains : Non. BERENGER, dans la salle de bains : Si. Calmez-vous, Jean! Vous êtes ridicule. Oh! votre corne s'allonge à vue d'œil!... Vous êtes rhinocéros. JEAN (dans la salle de bains) : Je te piétinerai! Je te piétinerai! Eugène Ionesco, Rhinocéros, acte II, tableau II. Axe Outils d'analyse Relevé Interprétation I 1 ou II Didascalies (Il barrit presque.) (Il barrit de nouveau.) l'interrompant. d'une voix très rauque, diffcilement compréhensible Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros.) (Jean se précipite vers son lit, Plus on avance dans le texte, moins on entend le son de la voix de Jean : il est de plus en plus rhinocéros. Cela commence par la voix, puis le physique ; enfn, il se déshabille. Il y a de plus en plus de didascalies, parce que le dialogue devient impossible entre eux. OUVERTURE : l importance des didascalies. 2 fonctions dans cette pièce : - Ionesco a une idée très précise de la mise en scène (didascalies initiales) - à la fn de l acte II, le texte est saturé de didascalies

jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs.) à peine distinctement (Il fait tomber le pantalon de son pyjama.) (Il fonce vers Bérenger tête baissée. Celui-ci s'écarte.) etc. parce que le dialogue est devenu impossible (gestes, action). Vrai aussi pour le monologue fnal. II 1 I 3 Répétition de l'expression «salle de bains» + verbes de mouvements toujours dans la salle de bains. (Il sort de la salle de bains.) (Il entre dans la salle de bains.) de la salle de bains, toujours de la salle de bains Puis il se précipite à toute vitesse dans la salle de bains. va dans la salle de bains à la suite de Jean (de la salle de bains) (dans la salle de bains) Jean ne cesse de se déplacer. La métamorphose de Jean ne se passe pas dans la chambre, mais dans la salle de bains : les deux personnages ne sont pas toujours dans la même pièce, ce qui montre le refus de communiquer de Jean. Le spectateur ne peut pas tout voir : certaines choses se passent hors-scène. Cela renforce l'inquiétude, le mystère. II 2 ou III? Impératifs Démolissons tout cela Ne prononcez plus ce mot! Ouvrez vos oreilles! Jean ne cherche plus à échanger des idées, mais il impose les siennes. Ton devient autoritaire. Ouvrez vos oreilles. II 3 ou III 2 ou 3 Arguments Points de suspension vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie que ces animaux n'ont pas, un système de valeurs irremplaçable. Des siècles de civilisation humaine l'ont bâti! Car, vous le savez aussi bien que moi, l'homme... Je veux dire l'être humain, l'humanisme Enfn, tout de même, l'esprit... L'humanisme est périmé! Des clichés! Je n'ai pas vos préjugés. Ouvrez vos oreilles. J'ai dit : pourquoi ne pas être rhinocéros? J'aime les changements. Bérenger essaye de raisonner Jean, de le convaincre. Il n'arrive à développer que le premier argument. Les autres sont incomplets, parce qu'il est interrompu par Jean. Les arguments de Jean : des affrmations courtes, non développées, non expliquées. Il se contredit. Il prétend être plus ouvert intellectuellement que Bérenger, alors qu'il l'est moins : il aime le changement, mais veut devenir comme tout le monde ; il n'aime pas les préjugés, mais il ne respecte pas l'opinion des autres. OUVERTURE : même discours, même technique que Botard. L un est de droite (Jean), l autre est de gauche (Botard), mais cela revient au même. I 2 Onomatopées Brrr... Brrr... Le début de la métamorphose de Jean : il veut changer de voix. Tiens, tiens : le monologue fnal... III 1 Champ lexical de l'homme, de l'humanité Points d'exclamation vous le savez aussi bien que moi, l'homme... Je veux dire l'être humain, l'humanisme En fn, tout de même, l'esprit... Ne prononcez plus ce mot! L'humanisme est périmé! Des clichés! Ouvrez vos oreilles! Jean réagit en entendant ces mots. Il rejette tout ce qui est humain. Il empêche Bérenger de parler et devient autoritaire.

II ou I 2? III 2 III 3 ou II? I ou II 2? I 2 ou II? Phrases averbales ou nominales Pronoms personnels Tutoiement Anaphore Phrases courtes Chaud... trop chaud. Démolir tout cela, vêtements, ça gratte, vêtements, ça gratte. Les marécages! les marécages! vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie Démolissons tout cela Regardez-moi! Vous ne semblez plus me voir! Vous ne semblez plus m'entendre! JEAN : Je vous entends très bien! Je vous vois très bien! Je te piétinerai! Je te piétinerai! Je te piétinerai! Je te piétinerai! Les marécages! les marécages! Pardon! Non. Je te piétinerai! Je te piétinerai! Vers la fn de l'échange, Jean est incapable de faire des phrases complètes : il perd le langage. Les marécages : lieu où vivent les rhinocéros. On ne trouve le pronom «nous» qu'au début de l'échange (et rarement). Rapidement, les deux amis divergent : ils sont l'un («je») contre l'autre («vous»). Dans la dernière réplique, le ton a changé : il ne le respecte plus. Il répète une menace : son langage se réduit à une formule répétée. Le langage de Jean se réduit considérablement. Axe Outils d'analyse Relevé Interprétation I 1 Didascalies (Il barrit presque.) I 2 Répétition de l'expression «salle de bains» + verbes de mouvements (Il barrit de nouveau.) l'interrompant. d'une voix très rauque, diffcilement compréhensible Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros.) (Jean se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs.) à peine distinctement (Il fait tomber le pantalon de son pyjama.) (Il fonce vers Bérenger tête baissée. Celui-ci s'écarte.) (Bérenger s'interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros.) etc. toujours dans la salle de bains. (Il sort de la salle de bains.) (Il entre dans la salle de bains.) de la salle de bains, toujours de la salle de bains Puis il se précipite à toute vitesse dans la salle de bains. va dans la salle de bains à la suite de Jean (de la salle de Plus on avance dans le texte, moins on entend le son de la voix de Jean : il est de plus en plus rhinocéros. Cela commence par la voix, puis le physique ; enfn, il se déshabille. Il y a de plus en plus de didascalies, parce que le dialogue devient impossible entre eux. OUVERTURE : l importance des didascalies. 2 fonctions dans cette pièce : - Ionesco a une idée très précise de la mise en scène (didascalies initiales) - à la fn de l acte II, le texte est saturé de didascalies parce que le dialogue est devenu impossible (gestes, action). Vrai aussi pour le monologue fnal. Jean ne cesse de se déplacer. La métamorphose de Jean ne se passe pas dans la chambre, mais dans la salle de bains : les deux personnages ne sont pas toujours dans la même pièce, ce qui montre le refus de communiquer de Jean. Le spectateur ne peut pas tout voir : certaines choses

bains) (dans la salle de bains) II 3 Impératifs Démolissons tout cela Ne prononcez plus ce mot! Ouvrez vos oreilles! Ouvrez vos oreilles. se passent hors-scène. Cela renforce l'inquiétude, le mystère. Jean ne cherche plus à échanger des idées, mais il impose les siennes. Ton devient autoritaire. II 1 Arguments Points de suspension vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie que ces animaux n'ont pas, un système de valeurs irremplaçable. Des siècles de civilisation humaine l'ont bâti! Car, vous le savez aussi bien que moi, l'homme... Je veux dire l'être humain, l'humanisme Enfn, tout de même, l'esprit... L'humanisme est périmé! Des clichés! Je n'ai pas vos préjugés. Bérenger essaye de raisonner Jean, de le convaincre. Il n'arrive à développer que le premier argument. Les autres sont incomplets, parce qu'il est interrompu par Jean. Les arguments de Jean : des affrmations courtes, non développées, non expliquées. Il se contredit. Il prétend être plus ouvert intellectuellement que Bérenger, alors qu'il l'est moins : il aime le changement, mais veut devenir comme tout le monde ; il n'aime pas les préjugés, mais il ne respecte pas l'opinion des autres. OUVERTURE : même discours, même technique que Botard. L un est de droite (Jean), l autre est de gauche (Botard), mais cela revient au même. Ouvrez vos oreilles. J'ai dit : pourquoi ne pas être rhinocéros? J'aime les changements. I 3 Onomatopées Brrr... Brrr... Le début de la métamorphose de Jean : il veut changer de voix. Tiens, tiens : le monologue fnal... II 2 II II Champ lexical de l'homme, de l'humanité Points d'exclamation Phrases averbales ou nominales Pronoms personnels vous le savez aussi bien que moi, l'homme... Je veux dire l'être humain, l'humanisme En fn, tout de même, l'esprit... Ne prononcez plus ce mot! L'humanisme est périmé! Des clichés! Ouvrez vos oreilles! Chaud... trop chaud. Démolir tout cela, vêtements, ça gratte, vêtements, ça gratte. Les marécages! les marécages! vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie Démolissons tout cela Regardez-moi! Vous ne semblez plus me voir! Vous ne semblez plus m'entendre! JEAN : Je vous entends très bien! Je vous vois très bien! II Tutoiement Je te piétinerai! Je te piétinerai! Jean réagit en entendant ces mots. Il rejette tout ce qui est humain. Il empêche Bérenger de parler et devient autoritaire. Vers la fn de l'échange, Jean est incapable de faire des phrases complètes : il perd le langage. On ne trouve le pronom «nous» qu'au début de l'échange (et rarement). Rapidement, les deux amis divergent : ils sont l'un («je») contre l'autre («vous»). Dans la dernière réplique, le ton a changé : il ne le respecte plus. II Anaphore Je te piétinerai! Je te Il répète une menace : son langage se réduit à une

piétinerai! formule répétée. Phrases courtes Les marécages! les marécages! Pardon! Non. Je te piétinerai! Je te piétinerai! Le langage de Jean se réduit considérablement. I. UNE METAMORPHOSE PROGRESSIVE DE JEAN. 1. UNE TRANSFORMATION PHYSIQUE 2. UNE PAROLE TRANSFORMEE 3. UN COMPORTEMENT TRANSFORME II. UN DIALOGUE IMPOSSIBLE 1. JEAN EVITE BERENGER 2. IL SE REPETE 3. IL NE LAISSE PAS BERENGER PARLER III. JEAN ET BERENGER S'OPPOSENT TOTALEMENT : L'UN CROIT EN L'HOMME PLUS L'AUTRE. 1. JEAN NIE L'HUMANITE 2.JEAN NE RESPECTE PAS BERENGER 3. LE TON DE JEAN SE DURCIT EUGÈNE IONESCO RHINOCÉROS Sous les regards effarés de BÉRENGER en plein désarroi, son ami JEAN se métamorphose en rhinocéros; la contagion commence à s'étendre à toute la société. Dans cette scène burlesque et fantastique, la mutation physique traduit l'évolution du personnage séduit par la morale «rhinocérique» : il rejette l'humanisme pour revenir à la loi de la jungle, en invoquant les arguments qui ouvrent la voie à toutes les dictatures. On notera l'importance des «éléments scéniques matériels». Dans la dramaturgie de Ionesco, en effet, le théâtre est autant visuel qu'auditif : «Tout est permis au théâtre : incarner des personnages, mais aussi matérialiser des angoisses, des présences intérieures. Il est donc non seulement permis, mais recommandé, de faire jouer les accessoires, faire vivre les objets, animer les décors, concrétiser les symboles» (Expérience du théâtre, 1958).

BÉRENGER. Laissez-moi appeler le médecin, tout de même, je vous en prie. JEAN. Je vous l'interdis absolument. Je n'aime pas les gens têtus (Jean entre dans la chambre Bérenger recule un peu effrayé, car Jean est encore plus vert, et il parle avec beaucoup de peine Sa voix est méconnaissable.) Et alors, s'il est devenu rhinocéros de plein gré ou contre sa volonté, ça vaut peutêtre mieux pour lui. BÉRENGER. Que dites-vous là, cher ami? Comment pouvez-vous penser. JEAN. Vous voyez le mal partout. Puisque ça lui fait plaisir de devenir rhinocéros, puisque ça lui fait plaisir! Il n'y a rien d'extraordinaire à cela. BÉRENGER. Évidemment, il n'y a rien d'extraordinaire à cela. Pourtant, je doute que ça lui fasse tellement plaisir. JEAN. Et pourquoi donc? BÉRENGER. Il m'est difficile de dire pourquoi. Ça se comprend. JEAN. Je vous dis que ce n'est pas si mal que ça! Après tout, les rhinocéros sont des créatures comme nous, qui ont droit à la vie au même titre que nous! BÉRENGER : A condition qu'elles ne détruisent pas la nôtre. Vous rendez-vous compte de la différence de mentalité? JEAN, allant et venant dans la pièce, entrant dans la salle de bains, et sortant : Pensez-vous que la nôtre soit préférable? BÉRENGER : Tout de même, nous avons notre morale à nous, que je juge incompatible avec celle de ces animaux. JEAN : La morale! Parlons-en de la morale, j'en ai assez de la morale, elle est belle la morale! Il faut dépasser la morale. BÉRENGER : Que mettriez-vous à la place? JEAN, même jeu : La nature! BÉRENGER : La nature? JEAN, même jeu : La nature a ses lois. La morale est antinaturelle. BÉRENGER : Si je comprends, vous voulez remplacer la loi morale par la loi de la jungle! JEAN : J'y vivrai, j'y vivrai. BÉRENGER : Cela se dit. Mais dans le fond, personne... JEAN, l'interrompant, et allant et venant : II faut reconstituer les fondements de notre vie. Il faut retourner à l'intégrité primordiale. [...] L'humanisme est périmé! Vous êtes un vieux sentimental ridicule. (Il entre dans la salle de bains.) BÉRENGER : Enfin, tout de même, l'esprit... JEAN, dans la salle de bains : Des clichés! vous me racontez des bêtises. BÉRENGER : Des bêtises! JEAN, de la salle de bains, d'une voix très rauque, difficilement compréhensible : Absolument. BÉRENGER : Je suis étonné de vous entendre dire cela, mon cher Jean! Perdez-vous la tête? Enfin, aimeriez-vous être rhinocéros? JEAN : Pourquoi pas? Je n'ai pas vos préjugés. BÉRENGER : Parlez plus distinctement. Je ne vous comprends pas. Vous articulez mal. JEAN, toujours de la salle de bains : Ouvrez vos oreilles! BÉRENGER : Comment? JEAN : Ouvrez vos oreilles. J'ai dit : pourquoi pas? ne pas être rhinocéros? J'aime les changements. BÉRENGER : De telles affirmations venant de votre part... (Bérenger s'interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros.) Oh! vous semblez vraiment perdre la tête! (Jean se précipite vers

son lit, jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs.) Mais ne soyez pas si furieux, calmez-vous! Je ne vous reconnais plus. JEAN, à peine distinctement : Chaud... trop chaud. Démolir tout cela, vêtements, ça gratte, vêtements, ça gratte. (Il fait tomber le pantalon de son pyjama.) BÉRENGER : Que faites-vous? Je ne vous reconnais plus! Vous si pudique d'habitude! JEAN : Les marécages! les marécages! BÉRENGER : Regardez-moi! Vous ne semblez plus me voir! Vous ne semblez plus m'entendre! JEAN : Je vous entends très bien! Je vous vois très bien! (Il fonce vers Bérenger tête baissée. Celui-ci s'écarte.) BÉRENGER : Attention! JEAN, soufflant bruyamment : Pardon! (Puis il se précipite à toute vitesse dans la salle de bains.) En vain Bérenger veut calmer son ami dont «la corne s'allonge à vue d'oeil» : Jean menace de le piétiner! «Au moment où Bérenger a réussi à refermer la porte, la corne du rhinocéros a traversé celle-ci». La porte s'ébranle sous la poussée continuelle de l'animal qui émet des barrissements mêlés à des mots à peine distincts : je rage, salaud, etc. BÉRENGER, se précipitant dans l'escalier : Concierge, concierge, vous avez un rhinocéros dans la maison, appelez la police! Concierge! (On voit s'ouvrir le haut de la porte de la loge de la concierge; apparaît une tête de rhinocéros.) Encore un! (Bérenger remonte à toute allure les marches de l'escalier. Il entre dans la chambre de Jean tandis que la porte de la salle de bains continue d'être secouée. Bérenger se dirige vers la fenêtre, qui est indiquée par un simple encadrement, sur le devant de la scène face au public. Il est à bout de force, manque de défaillir, bredouille :) Ah mon Dieu! Ah mon Dieu! (Il fait un grand effort, se met à enjamber la fenêtre, passe presque de l'autre côté, c'est-àdire vers la salle, et remonte vivement, car au même instant on voit apparaître, de la fosse d'orchestre, la parcourant à toute vitesse, une grande quantité de cornes de rhinocéros à la file. Bérenger remonte le plus vite qu'il peut et regarde un instant par la fenêtre.) Il y en a tout un troupeau maintenant dans la rue! Une armée de rhinocéros, ils dévalent l'avenue en pente!... (Il regarde de tous les côtés.) Par où sortir, par où sortir!... Si encore ils se contentaient du milieu de la rue! Ils débordent sur le trottoir, par où sortir, par OÙ partir! (Affolé, il se dirige vers toutes les portes, et vers la fenêtre, tour à tour, tandis que la porte de la salle de bains continue de s'ébranler et que l'on entend Jean barrir et proférer des injures incompréhensibles. Le jeu continue quelques instants : chaque fois que, dans ses tentatives désordonnées de fuite, Bérenger se trouve sur les marches de l'escalier, il est accueilli par des têtes de rhinocéros qui barrissent et le font reculer. Il va une dernière fois vers la fenêtre, regarde.) Tout un troupeau de rhinocéros! Et on disait que c'est un animal solitaire! C'est faux, il faut réviser cette conception! Ils ont démoli tous les bancs de l'avenue. (Il se tord les mains.) Comment faire? (Il se dirige de nouveau vers les différentes sorties, mais la vue des rhinocéros l'en empêche. Lorsqu'il se trouve de nouveau devant la porte de la salle de bains, celle-ci menace de céder. Bérenger se jette contre le mur du fond qui cède; on voit la rue dans le fond, il s'enfuit en criant.) Rhinocéros! Rhinocéros! (Bruits, la porte de la salle de bains va céder.) Rhinocéros, acte II, tableau II (Librairie Gallimard, éditeur).

Étudiez la tension présente dans cette scène, en vous interrogeant sur la signification symbolique de la métamorphose qui allie le grotesque fantastique à la réflexion philosophique. INTRODUCTION Cet extrait met en scène la métamorphose progressive de Jean en rhinocéros. Cette transformation apparaît tout à la fois ridicule et étrangement fantastique. Elle s'opère lors d'un dialogue serré, véhément et rapide qui oppose deux protagonistes : tandis que Jean, péremptoire et agité, défend la légitimité de la " rhinocérité ", Bérenger, plus réfléchi et pondéré, s'insurge au nom des valeurs humaines, veut le ramener à la raison. Mais en vain: la " contamination " intellectuelle de Jean va se concrétiser dans sa métamorphose qui le transforme en animal déchaîné. Le commentaire composé pourra s'attacher à étudier ce moment critique à travers l'animation de la scène, les contrastes entre les personnages. Il analysera ensuite plus précisément la métamorphose, motif comique et monstrueux qui sert cependant une réflexion plus abstraite sur l'humanité. UN MOMENT DE TENSION La scène apparaît particulièrement tendue comme en témoignent différents éléments tels que la vivacité du dialogue, la gestuelle des personnages, les différences qui les opposent et aboutiront à une incompréhension mutuelle. a. Un dialogue animé Le rythme de la conversation frappe par sa rapidité : elle comporte de nombreuses phrases brèves, juxtaposées (l. 9, 20, 46, etc.). Certaines, inachevées, ébauchent des raisonnements incomplets que mettent en évidence les points de suspension. Ainsi Bérenger tente-t-il d'argumenter (" Mais dans le fond, personne... ", l. 23 ; " Car, vous le savez aussi bien que moi, l'homme... ", l. 35 ; ou encore les lignes 37 et 39), aussitôt interrompu par son interlocuteur. D'autres répliques se réduisent à peu de mots (" Et pourquoi donc? ", l. 8 ; " - La nature! " - " La nature? ", l. 18, 19 ; " Des bêtises! ", l. 41, etc.). En outre, elles s'enchaînent vite, comme le prouvent les rebondissements, lorsque l'un des personnages attaque sa réponse par la reprise d'un terme précédemment utilisé par son interlocuteur (" Tout de même, nous avons notre morale [...] " - " La morale! [...] ", l. 14-15 ; " Car, vous le savez aussi bien que moi, l'homme... " - " L'homme, ne prononcez plus ce mot! ", l. 34 à 36). Les différentes modalités utilisées traduisent la vivacité du dialogue : on rencontre des assertions fortes, contenant une interdiction (" Je vous l'interdis absolument ", l. 2), une formule d'insistance (" Je vous dis que ce n'est pas si mal que ça! ", l. 10), des formules tranchantes et définitives (" La nature a ses lois. La morale est antinaturelle ", l. 20, etc.). Les exclamations abondent, exprimant la véhémence (" L'humanisme est périmé! ", l. 38 ; " Des clichés! ", l. 40 ; " Des bêtises! ", l. 41, etc.). Enfin, les interrogations reflètent elles aussi la tension du dialogue (" Que dites-vous là, cher ami? ", l. 4 ; " Et pourquoi donc? ", l. 8 ; " Perdez-vous la tête? ", l. 43 ; " Comment? ", l. 48, etc.). Elles reflètent l'étonnement, le besoin d'explication et finalement l'incompréhension qui s'installe entre les deux personnages. L'agitation physique de Jean, perceptible dans les didascalies, représente concrètement sa nervosité " Jean entre dans la chambre ", " allant et venant dans la pièce, entrant dans la salle de bains, et sortant ", " l'interrompant, et allant et venant ", etc. Ici, l'emploi fréquent du participe présent marque la concomitance entre les déplacements réitérés et la conversation. Ces allées et venues signalent en effet son irritation face au discours de Bérenger ; elles constituent des réponses concrètes. À partir de la ligne 38, " il entre dans la salle de bains ", où il demeure avant de " faire une apparition effrayante ", ligne 50, enfin métamorphosé. Cela traduit nettement son isolement par rapport à Bérenger, le refus des arguments qu'il avance, leur séparation. b. Le contraste entre les personnages Bérenger. Il apparaît d'emblée plus conciliant, pondéré que Jean, comme en témoignent son souci de le guérir (l. 1) et son apostrophe fraternelle (l. 4 " Cher ami "). Ses précautions oratoires tempèrent la contradiction apportée à son interlocuteur très virulent (" évidemment... pourtant ", " tout de même ", " Cela se dit. Mais dans le fond... "). Le recours aux hypothèses (" À condition que... ", l. 12 ; " Si je comprends... ", l. 21), l'emploi du champ lexical de la réflexion (" penser ", " se rendre compte ", " juger ", " comprendre ", " réfléchir ", " connaître ", " pensée ", " esprit ", etc.) expriment clairement son désir de raisonner Jean grâce à la logique et à l'examen lucide des propos énoncés. On observe, par ailleurs, une évolution dans son discours. À la formule : " Il m'est difficile de dire " (l. 9) succédera l'affirmation: " Je ne suis pas du tout d'accord avec vous " (l. 25). Relativement timoré au début, il exprime de plus en plus nettement ses convictions. Le pronom " Je ", récurrent dans ses paroles, traduit certes d'abord sa confusion, mais aussi, par la suite, son engagement personnel. Jean. Son discours s'avère plus rarement personnel, sauf lorsqu'il signifie une opposition : " Je vous dis que ce n'est pas si mal que ça! " (l. 10) ou " Je n'ai pas vos préjugés " (l. 45). De même, le recours au pronom " je " exprime parfois ses aspirations " J'y vivrai, j'y vivrai " (l. 22), " J'aime les changements " (l. 49). Les tournures impersonnelles abondent en revanche (" Il faut dépasser la morale ", l. 15-16 ; " La nature a ses lois... ", l. 20 ; " Il faut reconstituer les fondements de notre vie. II faut retourner à l'intégrité primordiale ", etc., l. 24). Elles

indiquent son aliénation, sa déshumanisation progressive. Son agressivité s'impose dès les premières répliques : une interdiction (l. 2), des reproches (l. 5), deviennent ensuite attaques à l'encontre de Bérenger : " vous me racontez des bêtises " (l. 40) ; " Je n'ai pas vos préjugés " (l. 45). La gestuelle désordonnée finale que signalent les didascalies (" se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre ") marque l'aboutissement inquiétant de cette violence verbale. En outre, tout au long de la conversation, le ton de Jean apparaît plus péremptoire que celui de Bérenger : les points de suspension indiquent ses interruptions successives (l. 4, 23, 35, 37, 39) ; ses phrases sont plus laconiques, paratactiques car dépourvues le plus souvent de liens logiques, attestant ainsi son refus de raisonner. Ses répétitions véhémentes (l. 5, 15, 22), le recours aux impératifs (l. 15, 29), les exclamations assertives (l. 10-11, 15, 38, 40) dénotent des affirmations fortes qui n'admettent pas la contradiction. c. Un désaccord croissant La frayeur de Bérenger. Elle constitue la première étape de la séparation entre les deux collègues. La formule fraternelle initiale " cher ami " est ainsi précédée d'une didascalie (" Bérenger recule un peu effrayé "), renchérie finalement par cette indication " Bérenger s'interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. " L'inquiétude face à l'étrange allure physique de Jean devient surprise face à ses propos, comme en atteste la formule " Je suis étonné de vous entendre dire cela " (l. 43). De nombreuses oppositions. Elles se manifestent par l'interdiction (l. 2) d'aller chercher le médecin, imposée par Jean à Bérenger, par ses reprises terme à terme (" La morale! Parlons-en de la morale... ", l. 15 ; " L'humanisme est périmé ", l. 38) qui traduisent les divergences d'opinion entre les deux personnages. Toutefois, les contradictions apportées par Bérenger sont d'abord prudentes, comme en témoigne sa fréquente utilisation des liens logiques adversatifs (" pourtant ", " tout de même ", " mais dans le fond ") qui expriment plus un souci de rectification du propos qu'une opposition nette. Une incompréhension mutuelle. Malgré le souci de conciliation marqué par Bérenger, l'incompréhension s'installe, soulignée par les nombreuses interrogations (l. 4, 8, 16, 19, 43). Mais surtout, les répliques finales (l. 46 à la fin) manifestent la difficulté à établir une communication. Le lexique concret (" parler distinctement ", " articuler mal ", " ouvrir les oreilles ") signifie nettement que le message est incompréhensible. Les phrases paratactiques (l. 46 et 49) indiquent l'abandon de l'argumentation, la précipitation nerveuse des propos face à un interlocuteur " incompétent ". Un désaccord total. Dès la ligne 25, Bérenger manifeste sa désapprobation, renchérie par la formule " Je ne vous prends pas au sérieux. Vous plaisantez... ", tentant de dédramatiser les propos inadmissibles de Jean. Celui-ci se réfugie alors dans l'agressivité injurieuse (" Des clichés! vous me racontez des bêtises ") exprimant clairement, par sa brièveté, le refus de toute discussion, mais aussi le mépris face à Bérenger. Les relations entre les deux personnages évoluent donc nettement du début à la fin de la scène. Tout d'abord, ceux-ci, familiers, semblent appartenir à une même communauté humaine, comme en témoignent la formule de politesse " cher ami " ou les pronoms personnels (" nous ", " la nôtre ") ou encore la certitude de Bérenger qui dit " connaître " les pensées de son interlocuteur. Ensuite, le pronom " nous " qui réunissait les deux hommes n'est plus employé et l'on aboutit à cette constatation inquiète " Je ne vous reconnais plus ", alors que Jean a choisi " le changement "... Si nous avons envisagé les contrastes concernant le ton, la psychologie des personnages et leurs propos, il nous reste maintenant à étudier plus précisément leur contenu. Chacun défend en effet une idéologie : Ionesco nous propose donc, par-delà la métamorphose étrange de Jean et la dispute entre ses deux personnages, une réflexion grave et essentielle sur " l'humain ". DU MOTIF GROTESQUE AU DÉBAT PHILOSOPHIQUE a. La métamorphose Une transformation progressive. Elle est signalée par les didascalies concernant l'apparence, la voix, le ton de Jean (" Jean encore plus vert ", " voix méconnaissable ", " soufflant bruyamment ", " barrit presque ", " barrit de nouveau ", " voix rauque difficilement compréhensible ", " la bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros", " paroles furieuses et incompréhensibles ", " Sons inouïs "). L'allure physique, le langage de Jean se déshumanisent peu à peu. Le comique. Il réside certes dans la métamorphose, représentation concrète et outrancière du changement qui s'opère en Jean. Sa couleur verte, ses barrissements contre nature en font un personnage extravagant et grotesque qui prête à sourire. Sa monstruosité ridicule est ainsi manifeste lorsque Bérenger attribue le comportement de son interlocuteur à ses qualités de " poète " (l. 30 et 32), ce qui connote une certaine délicatesse, un amour du langage. Or, Jean répond par des barrissements (l. 31, 33) ; l'auteur instaure ici un écart entre les répliques, utilise un effet de grossissement qui relève du grotesque. En outre, des jeux de mots suscitent un effet comique: les expressions " la loi de la jungle ", " Je veux respirer", "perdre la tête" se comprennent moralement et concrètement, à la lumière du changement qui transforme Jean. Une inquiétude diffuse. Contre-nature, outrancier, le grotesque suscite le rire mais révèle un malaise, alors que la monstruosité s'installe, telle une menace. Les didascalies signalant la progressive métamorphose de Jean et ses allées et

venues dans la salle de bains, donc ses apparitions et disparitions, créent un suspens, porteur de tension. De même, la fréquence croissante des exclamations, des phrases brèves entrecoupées de barrissements, dans le discours de Jean, témoignent de son agressivité de plus en plus sauvage. Enfin, les didascalies finales (" d'une voix rauque difficilement compréhensible ", " paroles furieuses et incompréhensibles ", " sons inouïs " et " se précipite vers son lit ", " jette les couvertures par terre ") signifient la perte du langage humain, articulé et suggèrent une sauvagerie primaire. Le comique s'avère finalement ponctuel et vient contrebalancer l'étrangeté angoissante de cette métamorphose. Il libère par instants le public de la tension qui s'installe mais surtout signale l'absurdité de la situation. Le motif grotesque et irréel de la métamorphose nous situe entre le rêve fantastique délirant et la réalité tragique la plus noire et la plus menaçante ; il représente en effet concrètement l'inacceptable : la déshumanisation d'un homme. De fait, choisir l'extravagance, l'étrangeté radicale pour la figurer, c'est, pour Ionesco, stigmatiser l'inadmissible. Néanmoins, cette réflexion critique transparaît également à travers le débat qui oppose les deux personnages et leurs valeurs. b. Une réflexion philosophique Deux valeurs dominantes s'affrontent : Nature et Morale. Sont confrontées ici d'une part, la volonté, chez Jean, de légitimer la rhinocérité et, d'autre part, la défense de l'humanisme, menée par Bérenger. Le débat concerne d'abord la tolérance éventuelle accordée à " l'étranger " mais, surtout, la menace de déshumanisation que représente l'épidémie. Le point de vue de Jean. Littéralement brandi, puis répété (l. 18 et 20), le terme " nature " est ensuite complété par un lexique évoquant le retour aux sources (" créatures ", " fondements ", " primordiale ") qui signifie la pureté (" intégrité ", l. 24). Il invoque l'argument du plaisir individuel, du libre choix (" puisque ça lui fait plaisir ", " j'aime ") pour les rhinocéros et pour luimême. Il s'assimile donc finalement (l. 49) à ces animaux, alors que le début de la scène (l. 10-11) avait préparé ce ralliement, grâce à l'analogie établie entre rhinocéros et hommes, où Jean leur reconnaissait le même " droit à la vie ". Cela revient à nier la morale et l'existence d'une spécificité humaine (l. 15 et 38). Il fait figure de révolutionnaire, en choisissant finalement la bestialité et la sauvagerie du rhinocéros, contre la suprématie de " l'esprit " (l. 39, 40), et en " démolissant " la " civilisation " et ses principes (l. 28, 29). Le point de vue de Bérenger. Il se fait le héraut de la pensée comme en témoigne la récurrence, dans son discours, d'un vocabulaire intellectuel (" penser ", " comprendre ", " se rendre compte ", " juger ", " réfléchir ", " savoir ", " esprit "). Il fait appel à la réflexion de son interlocuteur, s'inscrit dans la continuité d'un héritage : celui d'une " morale ", d'une " philosophie ", d'un " système de valeurs " solide parce qu'ancien (l. 28), célébrant l'être humain (" l'humanisme ", l. 37). Un débat miné de l'intérieur Des arguments peu convaincants: Bérenger évoque " la différence de mentalité " qui sépare l'homme et le rhinocéros... Est-ce un euphémisme prudent de Bérenger (qui sous-tendrait une absence de valeurs)? Ou cela revient-il à reconnaître que cet animal serait doué de facultés de jugement? De même, Bérenger, pour démontrer la force de la " philosophie " et des " valeurs " humaines, invoque leur ancienneté, comme si c'était là une garantie d'infaillibilité... Des clichés: les formules employées par les personnages expriment des idées vagues ; les articles définis à valeur universelle (" la morale ", " la nature ", " l'humanisme ", etc.) reprennent des lieux communs, partagés par tous, mais éculés, sans contenu précis. Il en est de même pour les articles indéfinis (" une philosophie ", " un système ", " des siècles ", etc.) qui accompagnent des notions mal identifiées. Bérenger utilise des expressions toutes faites telles un refuge, pour formuler une pensée confuse, qui s'élabore péniblement. Ainsi a-t-il du mal à répondre à la question de Jean (l. 8-9) ou procède-t-il par réajustements successifs : " l'homme [...]. Je veux dire l'être humain... l'humanisme " (l. 35 et 37). Jean, quant à lui, assène ces clichés pour manifester sa conviction, à l'aide d'une phrase nominale (" La Nature! ", l. 17), de définitions brèves, non explicitées, laconiques (" La nature a ses lois. La morale est antinaturelle ") ou de commandements impersonnels (" Il faut reconstituer les fondements de notre vie. Il faut retourner à l'intégrité primordiale "). Toutefois, ceux-ci ne s'accompagnent d'aucune explication, ce sont des slogans arbitraires car non motivés, convaincants par leur seule véhémence et dans lesquels le locuteur ne manifeste pas sa pensée, son choix individuels puisque le pronom de première personne est absent. Ces formules figurent donc des principes arbitraires qui endoctrinent l'homme plus qu'ils ne le convainquent par la réflexion. Est-ce à dire qu'aucune des deux parties ne propose d'argument acceptable? Ionesco nous engagerait au scepticisme. De fait, ces clichés incitent le public à adopter une distance critique face au débat et complètent en cela l'effet du comique. Mais ils prouvent aussi qu'il n'existe pas de solution toute faite face à la monstruosité barbare (que Jean figure grotesquement, entre le ridicule et l'insoutenable). Ainsi, le recours au grotesque d'une part, aux stéréotypes idéologiques d'autre part, représentent la menace inhérente à tout fanatisme qui pervertit l'homme : le premier illustre l'étrangeté radicale, les seconds la difficulté à réagir et lutter face à elle. CONCLUSION Cet extrait de Rhinocéros frappe par sa bizarrerie déroutante qui provient d'une part, du motif de la métamorphose, fantastique mais inquiétante, et, d'autre part, de l'alliance entre les procédés comiques et le sérieux du propos. Le rhinocéros, grotesque et brutal, symbolise caricaturalement l'aberration menaçante que constituent fanatisme et totalitarisme. Il est notable, en outre, que la réflexion humaine positive, figurée par Bérenger, s'avère incertaine, minée par des stéréotypes peu convaincants. De fait, dans Rhinocéros, Ionesco a mis l'accent sur une révolte instinctive, viscérale, que la pensée, trop simpliste, traduit

imparfaitement: " C'est la preuve que cette résistance est authentique et profonde " (Notes et contre-notes). L'auteur stigmatise donc les idéologies, refuse d'enfermer l'homme dans une philosophie ou un système de valeurs monolithiques. Le face-à-face de Bérenger et Jean a lieu alors que l invasion des rhinocéros a déjà commencé : on en a ri, mais on ne tardera pas à s en inquiéter. Pour la première fois, le public assiste ici à la métamorphose - sur scène - d un humain en rhinocéros. Métaphore des fascismes rampants et triomphants, la rhinocérisation de Jean est un moment clé de la pièce d Eugène Ionesco : elle dénonce la soumission de tous à un mot d ordre absurde et criminel. I. Un moment de tension A. Le dérèglement de la conversation 1. Une situation conventionnelle Bérenger se rend chez Jean pour se réconcilier avec lui : ils viennent de se disputer au sujet des rhinocéros d Asie et d Afrique. On attend donc une scène de réconciliation et de pardon réciproque... 2. Le détournement On note dès le début une discordance entre le ton mondain (" je vous en prie ", " mon cher Jean ") de Bérenger, ses appels répétés à la réflexion (" penser ", " comprendre ", " savoir ", " réfléchir ") et la véhémence de Jean, qui impose ses idées avec autoritarisme. 3. Un rapport de forces Le noyau de la scène est donc cette lutte entre deux langages, celui de Jean tentant d écraser celui de Bérenger, le seul personnage encore confiant dans les forces persuasives de la parole. Dès le début, Jean semble le plus fort car c est lui qui occupe l espace alors que Bérenger est assis dans un fauteuil et parle sans bouger. Au théâtre, celui qui occupe l espace a le pouvoir. B. L affrontement verbal 1. Les signes de tension Ils sont très vite présents : ponctuation forte, raccourcissement des répliques, interruptions répétées et succession d impératifs. 2. L enchaînement des répliques De plus en plus courtes, elles se succèdent rapidement et cet enchaînement a un sens. Notons que les mots repris d une réplique à l autre changent de signification (lignes 29-32 : la morale, lignes 36-37 : la nature) ou que les personnages " rebondissent " sur des antonymes : l invitation à " bâtir " (lignes 50-51) de Bérenger est effacée par l appel à la démolition (ligne 52) de Jean. Au fur et à mesure, les protagonistes ont de plus en plus de mal à s entendre car la communication est parasitée par les barrissements tonitruants de Jean. On risque donc le malentendu absolu, d autant plus que la logique des enchaînements est mise à mal. II. De la farce à l horreur A. La métamorphose 1. Le goût du spectacle Ce passage pose un évident problème de mise en scène : comment montrer la métamorphose de Jean? En 1960, Jean-Louis Barrault utilisa pleinement les allers-retours de Jean vers sa salle de bains : l acteur s y maquillait progressivement et devenait donc de plus en plus vert! Paradoxe : le lieu qui symbolise la civilisation est, pour Jean, celui du retour au monstrueux. 2. Le processus de transformation Une lecture précise des didascalies permet de repérer les différents aspects de la transformation. Elle touche l apparence physique, la faculté de parole (différence entre l homme et l animal) et les déplacements : Jean subit un dérèglement général de ses caractéristiques humaines. B. Un malaise croissant 1. Le langage atteint Si Bérenger s efforce de parler normalement, la conversation apparaît truffée de jeux de mots et de mots à double entente : l évocation de la " loi de la jungle ", les craintes de Bérenger (" Perdez-vous la tête? "), les mots à double entente de Jean (" J aime les changements ") attirent l attention du public qui prend conscience de l ampleur des dégâts : les mots aussi sont touchés par le rhinocérisme! III. Le " rhinocérisme " A. Le renversement des valeurs Les valeurs humaines sont toutes renversées au profit de valeurs qu illustre parfaitement le rhinocéros : dureté, puissance, agressivité latente et couleur proche de celle des uniformes militaires...

Ce qui prime, c est l instinct : on note la répétition de " plaisir " dans les premières répliques, le combat de la nature contre la morale pour établir la loi du plus fort, la lutte de l animal contre l homme (" L humanisme est périmée " s exclame Jean) pour assurer la victoire de la brute. Le règne de l instinct se concrétise sur scène par la furie croissante du personnage, qui tourne comme un lion en cage. B. La rhétorique totalitaire Les valeurs prônées par les rhinocéros sont totalitaires dans leur essence et dans leur formulation. Jean parle par clichés (" elle est belle la morale! "), slogans (" Il faut [...] ") et ne recule pas devant des périphrases qui visent à dissimuler la brutalité de ses aspirations (" l intégrité primordiale ", " les fondements de notre vie " : autant de formules pour évoquer l état de bestialité). Ces paroles ne sont pas le fruit d une réflexion, mais d un automatisme. Bérenger, hésitant et réfléchi, n a pas ici la force nécessaire pour lutter contre un tel langage. Texte 3 : La métamorphose de Jean : tableau 2, Acte 2 p.160 «Réfléchissez, voyons» à «malgré la poussée contraire p.164 Intro La métamorphose de Jean, dans le second tableau de l'acte II, constitue un moment clé de la pièce. II s'agit en effet de la seule mutation d'un personnage en rhinocéros directement représentée sur la scène. Bérenger est venu rendre visite à Jean pour tenter de se réconcilier avec lui après l'altercation de la fin de l'acte I et pour lui relater la métamorphose de M. Bœuf (acte Il, tableau 1). La scène se déroule dans la chambre de Jean. Nous verrons quelle est la place accordée au langage du corps et en quoi cette scène illustre la fracture désormais inévitable entre Bérenger et Jean. 1. Les procédés dramaturgiques de la métamorphose a) L'utilisation de l'espace

Double espace (voir la didascalie d'ouverture du tableau 2 de l'acte II, p136) : la chambre de Jean, espace visible par les spectateurs, et la salle de bainsp.161,162,163, située hors scène, qui est le lieu de la transformation proprement dite. Les allées et venues de Jean de la salle de bains à sa chambre permettent d'une part de réaliser «techniquement» le processus physique de la métamorphose, d'autre part de rendre perceptibles au spectateur les différentes étapes de ce processus comme l'«apparition effrayante» de Jean à la p. 164. b) Les éléments sonores Ils concernent d'abord le langage de Jean. S'opère une déconstruction progressive de son discours, une dislocation de la syntaxe : répliques brèves, parfois réduites à un mot ou deux («Chaud... trop chaud. Démolir tout cela, vêtements, ça gratte, vêtements, ça gratte» avec l'emploi de l'infinitif et l'absence d'article devant le nom, p. 162) ; parole plus proche du cri que du discours construit («Les marécages! Les marécages!...», p. 163) ; parole incompréhensible où se fait entendre le souffle du fauve («soufflant bruyamment», p. 163) ; paroles furieuses et incompréhensibles» (p. 162). On assiste donc à une perte progressive chez Jean du langage humain, remplacé peu à peu par les barrissements : «il barrit presque» (p. 160), «il barrit de nouveau» (p. 161), «une voix très rauque, difficilement compréhensible» (p. 161), «sons inouïs» (p. 162). Les commentaires de Bérenger soulignent cette évolution : «Parlez plus distinctement. Je ne comprends pas. Vous articulez mal.» (p. 162). Par ailleurs, la violence finale, avec l'affrontement invisible des deux personnages dans la salle de bains (p. 164), perce grâce aux bruits que peuvent entendre les spectateurs. c) Les éléments visuels Les indications scéniques révèlent la volonté de Ionesco de donner une dimension «réaliste» à la métamorphose de Jean : celui-ci devient vert (p. 162) et une bosse grossit sur son front jusqu'à devenir corne de rhinocéros : «Oh! Votre corne s'allonge à vue d'oeil!... Vous êtes rhinocéros», p. 164. Ionesco multiplie les signes visuels de cette transformation : Jean se débarrasse de ses vêtements, caractéristiques de la civilisation humaine («Il fait tomber le pantalon de son pyjama» p. 163), et ce geste suggère également la métamorphose du corps La gestuelle de Jean renvoie elle aussi à cette transformation corporelle («Jean se précipite sur le lit, jette les couvertures», p. 162) et exprime une agressivité animale («il fonce vers Jean tête baissée», p. 163) que couronne la dernière réplique entendue depuis la salle de bains : «Je te piétinerai, je te piétinerai». 2. La confrontation des personnages : élément révélateur de la métamorphose a) L'opposition des discours La métamorphose de Jean est aussi rendue perceptible par l'échange verbal entre les deux personnages et par leurs points de vue divergents : Jean rejette la civilisation humaine : son discours est d'entrée destructeur et nihiliste («Démolissons tout cela», p. 160 ; «L'homme... Ne prononcez plus ce mot!» ; «l'humanisme est périmé!», p. 161). I I perçoit la position négative de Bérenger sur les rhinocéros comme un «préjugé» (p. 162) et formule indirectement, à deux reprises, son adhésion au système rhinocérique ( «Pourquoi pas!» (p. 162 ; «pourquoi ne pas être un rhinocéros? J'aime les changements» p. 12). Jean fait ainsi le choix de la force brute, de l'animalité, de la loi de la nature (qu'exprime son désir de retrouver les «marécages»). À cela, Bérenger tente certes d'opposer la raison («Réfléchissez, voyons, vous vous rendez bien compte», p. 160) et d'esquisser un rapide bilan de la civilisation humaine, dont il rappelle les valeurs («un système de valeurs irremplaçables», «des siècles de civilisation humaine», «l'humanisme», «l'esprit»). Mais Ionesco refuse de faire tenir à Bérenger un discours philosophique et argumenté et de construire sa pensée en système. Il incarne plutôt ce qui dans l'homme résiste intuitivement à la rhinocérite, ce qui reste irréductiblement humain. Le propos de

Bérenger ne se place pas sur le plan du débat d'idées, mais sur celui de l'amitié : il désire appeler un médecin et tente de calmer Jean (p. 164). b) L'art du décalage et l'impossible communication Bérenger refuse d'admettre la possibilité même de l'adhésion de Jean à la rhinocérite : «Vous plaisantez», (p. 160) ; «Je ne savais pas que vous étiez poète» (p. 160) ; «Je vous connais trop bien pour croire que c'est là votre pensée profonde» (p. 161). Cette position donne lieu à un décalage comique entre ce qui est réellement en train de se produire et ce dont Bérenger a conscience. Ionesco joue ainsi sur le double sens (et sur la double énonciation) des propos de Bérenger («Perdez-vous la tête?», p. 162 ou «Je ne vous reconnais plus», p. 162), double sens qui révèle tout à la fois la candeur de Bérenger et le processus de métamorphose de Jean. Les phrases négatives de Bérenger («Je ne comprends pas» p. 162 ; «vous ne semblez plus me voir! Vous ne semblez plus m'entendre!», p. 163) soulignent que la communication est désormais rompue. Pourtant, jusqu'au bout, Bérenger tente de maintenir une forme de contact ; même effrayé, il reste au nom de l'amitié et considère l'état de Jean comme une maladie. Conclusion Ionesco utilise ainsi plusieurs procédés dramatiques pour donner à voir la métamorphose de Jean. Tous révèlent le désir de réalisme de l auteur. les deux personnages s affrontent alors, la communication se rompt et Bérenger acquiert son statut de personnage tragique, désormais seul et spectateur d une réalité insondable.