Niger famine prévisible
Qu est ce qui provoque aujourd hui une famine? Au Niger en 2005, les pénuries alimentaires n ont pas été provoquées que par la sécheresse et les criquets, comme le laissent croire les prévisions, et comme le répercutent les médias. (d'après "le Dessous des Cartes" novembre 2007)
le Sahel La zone du Sahel s étend de l Atlantique à la Mer Rouge, sur environ 5500 km d ouest en est, et 400 à 600 km du nord au sud. Sahel signifie rivage en arabe. Le Sahel est une zone de transition entre le désert du Sahara et l Afrique tropicale humide, entre les modes de vie nomades et les sédentaires.
les Cycles de sècheresses Le Sahel a toujours connu des cycles de sécheresse (un phénomène lié aux interactions entre l Océan Atlantique et la masse désertique du Sahara). C est au cours d un de ces cycles que le Sahel a connu deux grandes famines, en 1973, puis 1984. De grands concerts de solidarité avaient été organisés en Europe et aux Etats-Unis à cette occasion.
le C.I.L.S.S. Après la première famine de 1973, les Etats sahéliens d Afrique de l Ouest s organisent en créant le CILSS (Comité Inter-Etats de Lutte contre la Sécheresse au Sahel).
les Dispositifs d alerte Après la seconde famine de 1984, ce Comité reçoit l aide des Nations Unies (c est-à-dire la FAO et le Programme alimentaire mondial), de l Union européenne et des Etats-Unis, qui vont mettre en place des systèmes d alerte précoce, afin d anticiper les déficits agricoles.
les Dispositifs d alerte Ces systèmes s appuient sur des images satellites, des relevés hygrométriques, des enquêtes de terrain, et peuvent ainsi fournir des données sur la pluviométrie, la formation des essaims de criquets et l état des récoltes.
la Prévision de 2003-2004 En 2003 / 2004, ces systèmes d alerte enregistrent une insuffisance des pluies et repèrent la formation d essaims de criquets pèlerins. Au Niger, on prévoit un déficit de production céréalière équivalent à 8 % des besoins de consommation du pays.
la Prévision de 2003-2004 Ce sera donc une mauvaise année, mais on est loin des chutes de production de 1973 ou 1984. D ailleurs, les autorités nigériennes et les bailleurs de fonds estiment que ce déficit agricole pourra être comblé par le mécanisme des importations régionales.
le Rôle de la libéralisation des marchés En effet, depuis les grandes crises alimentaires des années 1980, la Banque Mondiale, ainsi que l organisme donateur de l Union européenne, ont couplé la mise en place de systèmes d alerte à la libéralisation des marchés. Cela signifie que les Etats du Sahel ne peuvent plus contrôler les prix agricoles. S'il y a pénurie, le marché régional doit être le garant de la sécurité alimentaire des populations.
la Crise de 2005 Or, en juillet 2005, le Niger et le Niger seul connaît une crise alimentaire majeure, bien plus grave que ses voisins, et fait la une des médias internationaux. En effet, les systèmes d alerte n étaient pas adaptés à une crise de nature économique. Lorsque se confirme le déficit céréalier, le Niger ne parvient pas à importer des céréales au niveau régional :
la Crise de 2005 - d abord parce que le Mali et le Sénégal, voulant garder leurs propres productions pour faire face aux mauvaises récoltes, ferment leurs frontières ; - ensuite, parce que le Nigéria voisin n exporte pas non plus, au contraire, il importe des céréales du Niger, les commerçants du Niger préférant vendre leurs stocks aux plus solvables, c est-à-dire aux consommateurs du Nigéria, appliquant ainsi la loi de l offre et de la demande.
le Facteur ethnique En outre, les plus grands marchands nigériens appartiennent à l ethnie Haoussa, qui vit à cheval sur la frontière entre Niger et Nigéria. Les commerçants de Maradi, au Niger, ont des liens étroits avec ceux du grand marché de Kano au Nigéria, eux aussi Haoussa. Le gouvernement de Niamey a donc beaucoup de difficultés à contrôler les flux commerciaux.
les Facteurs nationaux Outre les facteurs régionaux, cette crise alimentaire a des causes propres au Niger lui-même.
les Facteurs nationaux La carte montre les zones d activités du Niger : - au nord et au centre prédominent les éleveurs (en marron sur la carte), - plus au sud, la zone agro-pastorale associe élevage et agriculture (hachures vertes et marron), - et plus au sud encore, c'est la région agricole du pays (en vert), où est surtout produit le mil, qui est la base de l alimentation locale.
Une production insuffisante même dans la zone agricole En 2004, c est la zone agro-pastorale qui a été la plus touchée par les criquets. C est donc là que sont anticipées des difficultés alimentaires, et que l'aide est prévue. Mais ce n est pas le cas pas de la zone agricole (à l extrême sud), qui a été peu touchée par la sécheresse ou les criquets. Pour cette raison, personne ne s'attend à voir apparaître là une crise alimentaire.
Une production insuffisante même dans la zone agricole Les autorités de Niamey ne voient pas que la production de mil n'est pas suffisante pour nourrir la population. Deux raisons expliquent ce phénomène :
Une production insuffisante même dans la zone agricole - D abord, la zone agricole est la plus densément peuplée du Niger. La population y a été multipliée par deux en vingt ans, et au sud de Maradi et de Zinder, es terres agricoles sont surexploitées les petits producteurs ne peuvent vivre de leurs seules récoltes. Ceux-ci, dès la fin de la récolte, vendent donc le mil aux commerçants pour couvrir leurs dépenses quotidiennes et pour rembourser leurs dettes.
Une production insuffisante même dans la zone agricole Mais ils doivent ensuite racheter le mil quand leurs greniers sont vides, au moment des semences, et entre-temps les marchands ont fait monter les prix. - Ensuite, il y a le facteur conjoncturel, qui aggrave la situation en 2005. Le déficit agricole touche l'afrique de l'ouest, et la demande du Nigéria encourage la spéculation des commerçants. Le prix des céréales explose et provoque ainsi la crise.
Une crise finalement médiatisée La crise frappe surtout les populations déjà appauvries, tandis que les marchands s enrichissent grâce à la montée des prix. Cependant, l apparition de la malnutrition des enfants dans la région agricole va rendre la crise visible.
Une crise finalement médiatisée C est dans les régions de Maradi et de Zinder, qu on appelle pourtant le "grenier à mil du Niger", que les ONG vont enregistrer le plus grand nombre d enfants atteints de malnutrition sévère. Et ce sont ces enfants affamés qui vont finalement attirer l attention des journalistes à l été 2005.
La cause est entendue : la sécheresse et les criquets sont naturellement responsables. Et bien non, les causes de cette famine là ne sont pas naturelles, elles ont été économiques, sociales, politiques ; et c est pour cela que les systèmes d alerte ne les ont pas vu venir. C est pour cela aussi que le gouvernement nigérien et les bailleurs occidentaux ont refusé pendant des mois de distribuer une aide alimentaire gratuite. Car distribuer des céréales gratuitement peut déstabiliser le marché, qui est considéré comme la solution au déficit agricole.
Cette crise de 2005 est un révélateur car en se focalisant sur la sécheresse, les criquets et l état des récoltes, les acteurs extérieurs à l Afrique, mais aussi les autorités du Niger ont montré combien les politiques de développement reposent sur l image de sociétés africaines immobiles. r, les pays du Sahel connaissent des mutations sociales majeures, liées à la mondialisation, à l intégration régionale, aux transitions démographiques. Et sans système de santé accessible, sans soutien social de l Etat, les familles les plus vulnérables, et surtout leurs enfants, paient en fait le prix de ces bouleversements. Le fonctionnement du marché en 2005 ce n était pas la solution au déficit alimentaire, c était justement le problème.