Le miroir de Zeuxis. Penser la limite

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Transcription:

G4-D69295-NE Page 9 Jeudi, 25. octobre 2007 2:14 14 Le miroir de Zeuxis Penser la limite I L œuvre d Yves Bonnefoy est Une poésie, poétique, traduction, critique d art : il faut commencer par ce paradoxe, par cette unité multiple. Habitée par plusieurs courants, traversée par des tensions qui la travaillent et repoussent toujours plus ses limites, cette œuvre semble plongée dans une mouvance qui la met constamment «à l œuvre» ; l œuvre se fait et se défait, elle cherche toujours à dé-limiter ses propres limites. Penser ce paradoxe, c est donc chercher une limite qui soit en même temps sa propre transgression ; en l occurrence, il s agira de réfléchir aux enjeux d une cohabitation (im)possible de la poésie et de la poétique. Comment penser une unité multiple, c est-àdire aborder l unité sans la fractionner, et saisir le 9

G4-D69295-NE Page 10 Jeudi, 25. octobre 2007 2:14 14 Une pensée en mouvement multiple sans le réduire? L œuvre de Bonnefoy paraît échapper à toute extériorité : elle se présente comme une totalité, elle pense et elle se pense, le poète étant de manière exemplaire le premier herméneute de son œuvre 1. Toute la difficulté est alors d interroger l œuvre de manière extérieure, presque «détachée», de pouvoir simplement la traverser en suivant une problématique qui échappe au propre questionnement qu elle développe déjà elle-même. Ainsi, dans quelle mesure ces quelques remarques initiales ne sont-elles pas déjà celles de l œuvre? Ce qui revient à demander : comment ouvrir cette œuvre? Cette dernière question doit s entendre dans un double sens ; il importe, d une part, de désengager l œuvre d elle-même, de la déplier ; il faut, d autre part, se déprendre soi-même de sa visée totalisante. Je vais tout d abord mettre en lumière les zones d ombre de l œuvre, ce qui lui demeure impensé, voire impensable ; je chercherai à la mettre en crise, à comprendre pourquoi elle est en même temps multiple et une, et plus précisément pourquoi la poésie et la poétique en particulier ont besoin l une de l autre mais ne se trouvent jamais, marquant ainsi une faille, une limite (qui est en même temps une ouverture dans la totalité) qui 1. Voir le chapitre suivant intitulé «Pour une herméneutique seconde». 10

G4-D69295-NE Page 11 Jeudi, 25. octobre 2007 2:14 14 Le miroir de Zeuxis empêche de sortir de cette double dialectique que forment l un et le multiple, la poésie et la poétique. Je pourrai alors, à partir de cette limite, à la fois rendre compte de l œuvre en tant que «totalité» et montrer comment elle travaille ses limites, repousse ses marges et finalement les traverse, au niveau de ce qui est à l œuvre. Il s agira de marquer une limite pour mieux la transgresser ensuite, de multiplier les niveaux de lecture en confrontant le discours de l œuvre avec le discours à l œuvre. Ce que j appellerai le poétique incarnera cette transgression : le poétique est la limite en tant qu elle se dé-limite, qu elle se dépasse à commencer par le dépassement de la question de la poétique et de la poésie. Le poétique étant avant tout un acte, il faut pour le comprendre le voir agir ; une dernière partie montrera le poétique à l œuvre dans trois livres qui forment une suite : Les Raisins de Zeuxis, Encore les Raisins de Zeuxis et les Derniers Raisins de Zeuxis 1. Aussi sera-t-il question, une toute dernière fois, d unité et de multiple, mais alors pour ramener le multiple à son unité. 1. Respectivement publiés à New York (Monument Press) en 1987, 1990 et 1993, ces textes sont repris dans La Vie errante, Paris, Mercure de France, 1993. Les références entre parenthèses dans le texte renvoient désormais à cette édition. 11

G4-D69295-NE Page 12 Jeudi, 25. octobre 2007 2:14 14 Aporie Une pensée en mouvement Aborder l œuvre de Bonnefoy comme une unité multiple, c est aller directement au cœur de l écriture et situer en même temps ses marges ; c est commencer par marquer une limite. Il en est ainsi de la question de la poésie et de la poétique, de leur rapport : elle ne doit être posée que pour être ensuite dépassée 1. Très schématiquement, la poétique de Bonnefoy pourrait être comprise comme une réflexion sur la langue en général, et sur la poésie en particulier. Au travers notamment du concept, le poète dénonce et rejette le fractionnement du monde par le langage, alors que c est l unité, l Un, qui compte ; le langage nous coupe du monde, il nous prive de toute immédiateté. Le concept doit donc être dépassé pour aboutir à ce que Bonnefoy appelle la «présence 2» 1. Je ne pose donc cette question que dans l espoir de m en affranchir. Je désire avant tout la mettre en crise et cherche à penser la question plutôt que d y répondre. Il n en demeure pas moins que cette question garde tout son sens, en son lieu. On lui trouvera des réponses, pour me limiter aux ouvrages les plus récents, dans Daniel Acke, Yves Bonnefoy essayiste. Modernité et présence, Amsterdam, Rodopi, 1999 ; Patrick Née, Poétique du lieu dans l œuvre d Yves Bonnefoy ou Moïse sauvé, Paris, PUF, 1999 ; Yves Bonnefoy penseur de l image, ou les travaux de Zeuxis, Paris, Gallimard, 2006 ; et John Edwin Jackson, Yves Bonnefoy, Paris, Seghers, 2003. 2. Bonnefoy écrit, dans «Les Tombeaux de Ravenne», que l objet «sensible est présence. Il se distingue du concep- 12

G4-D69295-NE Page 13 Jeudi, 25. octobre 2007 2:14 14 Le miroir de Zeuxis aussi écrite «Présence», et le problème affleure ici plus nettement, voulue comme la saisie de l objet tel qu il est hors langage. Déjà surgit un premier paradoxe, une première aporie de la poétique conçue comme pure réflexivité du langage : critique du langage par le langage, dénonciation du concept par le concept (car l Un, la Présence, mais encore l Image et bien d autres grands vocables de la poétique de Bonnefoy, que sont-ils en fin de compte sinon des concepts?), la poétique n a, semble-t-il, pas les moyens de sortir du cercle. Elle est, au contraire, une fuite en avant vers toujours plus de langage, alors qu elle désire pourtant retrouver quelque chose comme une saisie pré-linguistique de la réalité. Elle est prise dans un mouvement spéculatif qui l oblige à créer ses propres concepts pour les dépasser ensuite : la «transgression» de la limite n est alors qu un déplacement de celle-ci. Autrement dit, la poétique est parfaitement exemplaire de ce qu elle dénonce : le cercle se referme en même temps qu il se dénonce, le langage, ou le concept, a toujours le dernier mot. Réflexion qui se dénonce elle-même en tant que réflexivité, la poétique de Bonnefoy rejoint à sa manière les enjeux et le type de questionnetuel avant tout par un acte, c est la présence» (dans L Improbable, Paris, Mercure de France, 1992, p. 23). Toute la difficulté sera alors de réaliser cet acte dans le langage. 13

G4-D69295-NE Page 14 Jeudi, 25. octobre 2007 2:14 14 Une pensée en mouvement ment de la déconstruction derridéenne lorsque celle-ci problématise l effacement qui a toujours lieu avec la saisie conceptuelle, qui voile l objet en même temps qu elle le «présente 1». Toutefois, le rapprochement entre la démarche de Derrida et celle de Bonnefoy ne doit être effectué qu avec la plus grande prudence, dans la mesure où le poète vise à rétablir cette métaphysique de l être en tant que présence que Derrida voulait justement dépasser en la déconstruisant. Bonnefoy instaure alors une «métaphysique» très particulière, où il ne s agit plus de concevoir l être comme essence, mais au contraire comme immanence, où il s agit encore de renverser le sens de la transcendance, puisque ce sont les concepts, le langage, qui doivent être traversés pour retrouver un accès immédiat à la réalité hic et nunc. Ainsi, plus qu à une déconstruction ontologique, Bonnefoy en appelle littéralement à une reconstruction de l ontologie. Il faut envisager l ontologie de Bonnefoy en tant 1. Je renvoie aux recherches entreprises par Jacques Derrida depuis De la grammatologie (Paris, Minuit, 1967), et en particulier à ce qu il dit de la différance : «La différance, c est ce qui fait que le mouvement de la signification n est possible que si chaque élément dit présent, apparaissant sur la scène de la présence, se rapporte à autre chose que luimême, gardant en lui la marque de l élément passé et se laissant déjà creuser par la marque de son rapport à l élément futur» Marges de la philosophie, Paris, Minuit, 1972, p. 13. 14