LA DIGNITÉ DU PATIENT De quoi parle-t-on au juste? Geneviève Normandeau, Ph.D.
2 L AMBIGUÏTÉ DU CONCEPT DE DIGNITÉ Introduction
3 Un principe fondamental mais obscur Le respect de la dignité humaine sous-tend et englobe tous les principes, les valeurs et les normes de la bioéthique. Le concept de dignité connaît une popularité grandissante dans le débat public et dans le langage courant. La notion de dignité est donc souvent utilisée, mais elle est rarement définie.
4 De l ambiguïté aux usages contradictoires La popularité du concept et la quasi-absence de définition donnent lieu à des situations étonnantes : Le principe de dignité est souvent invoqué pour justifier des positions opposées!
5 Un exemple tiré du débat sur l euthanasie D abord, les opposants à la légalisation d une aide à mourir [ ] précisent que, peu importe sa condition, chacun de nous est porteur d une dignité propre et inaliénable
6 Un exemple tiré du débat sur l euthanasie Pour leur part, ceux qui revendiquent la légalisation de l euthanasie et du suicide assisté le font généralement au nom de l autonomie et de la dignité humaine. (Commission spéciale : Mourir dans la dignité, Document de consultation, mai 2010, p.17-18.)
7 Nécessité de clarifier le principe Les exemples de ce genre sont nombreux et ne se limitent pas à la question de l euthanasie. Comment mener à bien une délibération éthique, sans savoir ce que nous-mêmes et ce que les autres veulent dire quand la dignité d un patient est en jeu?
8 LES DIFFÉRENTS USAGES DU CONCEPT DE DIGNITÉ DANS LE LANGAGE USUEL Discussion avec l auditoire et recension provisoire
9 Délimitation de la question Se concentrer sur les personnes malades (même si elles ne sont pas les seules pour qui la question de la dignité se pose). Laisser de côté le sens des expressions dignement ou avec dignité, qui désignent un type de réaction ou de comportement. Cerner le sens des expressions la dignité du patient et vivre ou mourir dans la dignité.
10 Qu est-ce que la dignité selon vous? [réponses de l auditoire ]
11 1) La qualité de vie a) L autonomie conçue comme : une absence de dépendance envers les autres; le fait d être en pleine possession de ses facultés ou de ses moyens; le fait de pouvoir exercer un contrôle sur sa vie et son corps par opposition à la vulnérabilité, à la dégénérescence et à l invalidité.
12 1) La qualité de vie b) L inclusion sociale : le fait de participer à la société, d avoir un rôle dans sa communauté. c) Les conditions matérielles d existence : la qualité du logement, de la nourriture, etc. d) L absence de souffrance, surtout à l égard de la fin de la vie et de la mort (ex. : mort paisible plutôt que longue agonie).
13 2) L image de soi et le regard des autres e) Facteurs affectant la fierté et la pudeur : tout ce qui a trait au respect de l intimité; tout ce qui concerne l hygiène corporelle; éléments relevant de l esthétique (coiffure, rasage, maquillage, vêtements, etc.); etc.
14 Une propriété extrinsèque Dans les listes précédentes, la dignité réside: dans un état physique ou psychologique particulier; dans un ensemble de conditions d existence. La dignité d une personne apparaît ainsi comme une propriété qui peut diminuer, voire disparaître.
15 Vers une autre conception de la dignité La dignité humaine n a pas toujours été conçue de cette manière. Il existe une différence très importante entre ces usages courants et le concept philosophique qui sera présenté à partir d ici. L exposé suivant vise à faire ressortir cette différence, en se limitant aux éléments de base du principe développé par Kant.
16 UNE CONCEPTION PHILOSOPHIQUE DE LA DIGNITÉ HUMAINE Court exposé sur la dignité selon Emmanuel Kant
17 L origine du principe de dignité Le principe de respect de la dignité humaine a été tiré de l oeuvre d un philosophe allemand : Emmanuel Kant. Chez Kant, ce principe s inscrit dans l idée d une loi morale, qui serait présente dans la rationalité de tout être humain. Le concept de dignité est au coeur de la deuxième formulation de cette loi morale.
18 Une propriété intrinsèque Pour Kant, la dignité n est pas une propriété qu une personne peut acquérir ou perdre. La dignité appartient plutôt en propre à tout humain, de par sa nature d être humain. C est donc l appartenance au genre humain qui confère à toute personne une dignité, selon Kant.
19 Une distinction essentielle Chez Kant, l impératif du respect de la dignité humaine repose sur une distinction fondamentale : La distinction entre les personnes et les choses
20 Les personnes Les êtres humains ont deux facultés bien spéciales : la rationalité et la volonté. Ces deux capacités naturelles rendent tous les humains capables de moralité. La présence de ce potentiel en chacun de nous (quel que soit son degré d actualisation) fait de nous des personnes.
21 Les choses Les choses désignent l ensemble des êtres et des objets qui n ont pas de rationalité, ni de volonté. Les choses sont donc incapables de moralité : elles sont entièrement soumises aux lois de la nature; leurs actions (ou leurs mouvements) n ont pas de portée morale.
22 La personne comme fin en soi Or je dis que l homme, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, et non pas simplement comme moyen pour l usage arbitraire de telle ou telle volonté (Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs, section 2, paragraphe 48, trad. Muglioni.)
23 L existence d une personne n est pas un moyen en vue d autre chose. est une fin en soi, c.-à-d. qu elle contient sa propre fin, qu elle n est pas subordonnée à d autres buts. a donc une valeur intrinsèque et absolue.
24 L existence d une chose est un moyen qu on utilise en vue d autres fins. a une valeur qui dépend des buts et des désirs de chaque utilisateur. a donc une valeur conditionnelle et relative.
25 L absence d équivalent Une chose peut toujours être remplacée par un autre objet ou un autre moyen. L être humain n a pas d équivalent : une personne ne peut pas être remplacée par autre chose.
26 La dignité par opposition au prix Une chose étant remplaçable, sa valeur relative n est qu un prix. L absence d équivalent pour l être humain fait qu il est au-dessus de tout prix. L humain n a donc pas de prix : il a une dignité.
27 Le respect de la dignité humaine À la base, le concept kantien de dignité désigne donc la valeur absolue de l existence d un être humain. L impératif du respect des personnes découle directement de cette dignité naturelle, de leur statut de fins en soi. En quoi consiste ce respect selon Kant?
28 Le respect de la dignité humaine Agis de telle sorte que tu traites l humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne d autrui, toujours en même temps comme fin, jamais simplement comme moyen. (Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs, section 2, paragraphe 49, trad. Muglioni.)
29 Une personne n est pas un moyen Le statut de fin en soi propre à tout humain impose des limites à nos actions. Traiter une personne simplement comme un moyen en vue d un autre but, c est la traiter comme une chose. Tout acte qui ravale ainsi une personne au rang de chose est une atteinte à sa dignité.
30 QUELQUES EXEMPLES Conclusion
31 L euthanasie La dignité, pour Kant, désigne d abord et avant tout la valeur absolue et intrinsèque de l existence d une personne. Dans cette optique, mettre fin à la vie d un humain (intentionnellement) est une atteinte directe à sa dignité.
32 L euthanasie Parce que la personne souffre, on considère que sa vie n a plus une valeur absolue, mais seulement une valeur relative. La personne est réduite, de ce fait, au rang d une chose. Les opposants à la légalisation de l euthanasie emploient donc le concept de dignité en un sens qui est proche du sens kantien.
33 L euthanasie À l inverse, l expression mourir dans la dignité, qui est utilisée par les partisans de la légalisation de l euthanasie, relève plutôt des usages courants de cette notion. Pour eux, la dignité est une propriété extrinsèque et variable, et non une caractéristique inhérente à la nature humaine.
34 L acharnement thérapeutique D autres pratiques entrent en contradiction avec la dignité humaine telle que définie par Kant. Le statut de fin en soi de la personne est aussi mis à mal par l acharnement thérapeutique. Imposer (intentionnellement) la vie à un humain qui ne peut plus vivre porte atteinte à sa dignité.
35 L acharnement thérapeutique On se sert alors de la personne comme d un moyen : un moyen pour les proches d éviter de souffrir (en retardant le deuil); un moyen pour les soignants d éviter des discussions pénibles avec la famille ou des poursuites judiciaires.
36 En guise de conclusion Respecter la dignité d un patient est souvent une tâche délicate et complexe. Le principe développé par Kant peut cependant être un repère très utile dans la délibération. Selon ce principe, il faut d abord questionner ses propres motivations et celles des autres acteurs impliqués.
37 Questionner les motivations Quel est le but réel de l acte envisagé ou demandé? S agit-il vraiment du bien du patient ou d autres considérations? Lorsqu on agit en vue d un autre but que le bien du patient, on traite ce dernier comme un moyen. Toute forme d instrumentalisation du patient est une atteinte à sa dignité.
38 Questionner l acte lui-même Toujours selon Kant, il faut aussi questionner l action en elle-même (indépendamment des buts) : L action envisagée respecte-t-elle la valeur absolue et intrinsèque de l existence du patient? L action aura-t-elle pour effet de traiter le patient comme un simple moyen?
39 Traiter le patient comme une personne Traiter le patient comme une personne, et non comme une chose, constitue la base du respect de sa dignité. Ce principe s applique à tous les patients, quel que soit leur état.