Actualités sommaire Rassembler les forces en Europe pour la promotion 2 et la prévention en santé mentale Isabelle Déliege Première journée des associations d usagers en santé mentale 4 Hélène Carpiaux L autonomie en question : Spécificités de l Accompagnement en IHP 6 Thierry Van De Wijngaert «L entre temps», dépanneur de l aide aux adolescents 8 Hélène Carpiaux Le groupe thérapeutique à média pour enfants en âge de latence 10 Dominique Huon et Jean-Marie Warichet Confessions de Baillon - Hélène Carpiaux 12 L autisme s expose sur grand écran - Hélène Carpiaux 13 La santé mentale : des chiffres et des genres - Liliane Leroy 14 Dossier : Le temps de l enfant Préface - Sylvie Maddison 15 Le temps de la parentalité, un temps à contre temps 16 Brigitte Dohmen Regards croisés sur la grossesse et la naissance : 19 la pratique pluridisciplinaire au «Temps de naître» Isabelle Tapie et Thérèse Richard L évolution du bébé de la naissance au sevrage 22 à travers les rites africains - Oumou Diodo LY Les premiers temps de maman et bébé - Michel Dechamps 24 Le rythme comme base de sécurité - Sylvie Gérard 24 Les premiers liens : perspectives thérapeutiques et préventives 25 Jaqueline Wendland Temporalité du bébé et vitesse contemporaine : 28 le paradigme du maxi cosi - Pascale Gustin et Didier Robin Le temps de l enfant dans les projets santé-parentalité de l ONE 32 Marie-Christine Mauroy Le temps de la séparation vu au travers de l expérience en crèche 34 Cathy Gibson Le temps des intervenants - Christiane Bontemps 36 Sur le chemin de l école 37 Rencontre avec Annick Chodoire, Agnès Looze, Judith Carpiaux Quand la toxicomanie côtoie la parentalité - Magali Crollard 40 Témoignage : 30 ans de consultation neuro-pédiatrique 42 Paule De Ridder Vanderdeelen Les enfants de la télé - Sylvie Gérard 44 Quelle prévention de la maltraitance? 45 Toi, mon bébé, quand tu seras grand, tu seras maillot jaune! 46 Francis Turine Références et repères bibliographiques 48 1
Rassembler les forces en Europe pour la promotion et la prévention en santé mentale Avec la conférence interministérielle sur la santé mentale de l OMS à Helsinki en 2005 et la sortie du livre vert de la commission européenne, la santé mentale est au cœur des préoccupations européennes. Les activités en la matière et l intérêt pour ces questions sont au plus haut niveau et ce, d autant que le lancement d une stratégie européenne en la matière approche. Dans ce contexte, il était donc tout naturel d organiser une conférence européenne sur la santé mentale. Elle avait pour thème la prévention et la promotion : «Joining forces across Europe for Prévention and Promotion in mental Health». Petit aperçu de la teneur des débats organisés à ce sujet à Barcelone ces 13 et 14 septembre... Une conférence européenne en santé mentale : pour quoi faire? Il s agit de proposer une opportunité d échanges et de partages d expériences en Europe, afin de tirer les enseignements des pratiques effectives, de stimuler leur mise en œuvre au niveau national, régional et de supporter le travail en réseau au niveau européen. Il s agit aussi de disséminer les résultats du travail du réseau IMPHA (European Network for Mental Health Promotion and Mental Health Disorder), en termes de politique, d «evidence based practice», de formation, de promotion en santé mentale et de prévention des troubles mentaux. Aller à la rencontre de Dans un tel contexte, il est intéressant de rencontrer d autres types d acteurs concernés par la santé mentale et sa promotion que ceux que l on côtoie habituellement en Wallonie. C est également l occasion d être confronté à d autres approches de la prévention et de la promotion, chaque acteur mettant en lumière certains aspects de la problématique. Isabelle DELIEGE IWSM Le Dr Knapp, économiste de la London School of Economics, démontre, chiffres à l appui, pourquoi il est rentable à long terme d intervenir, si possible précocement, dans le domaine de la santé mentale : coût à long terme des comportements antisociaux des enfants (basé sur des études de cohortes), coût de la dépression chez les adultes, en termes de baisse de productivité, coûts en matière de justice (liés à la criminalité), de sécurité sociale (pour les personnes en congé de maladie ou en invalidité), etc. Des membres de gouvernements chargés de mettre sur pied des programmes de prévention et de les évaluer apportent leur éclairage. Ils insistent notamment sur l importance d avoir des politiques et des plans nationaux qui identifient les priorités, des partenariats entre départements gouvernementaux mais aussi avec les organisations non gouvernementales et la société civile. Les professionnels issus du secteur privé et du monde du travail sont, pour leur part, attentifs à l amélioration du bien-être sur le lieu de travail. Or, la promotion de la Santé Mentale y est encore peu présente, puisqu elle ne se fait que sur moins de 20 % des lieux de travail, d après le conseiller régional pour la santé mentale du bureau européen de l OMS, Matt Muijen. De plus, force est de constater que dans ce domaine, le terme «santé mentale» est plutôt tabou et les responsables des ressources humaines qui s en préoccupent parlent plutôt de «bien-être» ou de «prévention du stress». Ceux qui mettent en œuvre des programmes de prévention dans les écoles font remarquer que, dans ce domaine aussi, on préfère parler d «éducation sociale et émotionnelle» ou, comme dans un programme irlandais, de «développement personnel et social et d éducation à la santé». Petit aperçu d une situation européenne contrastée Il est saisissant de constater la manière dont sont établies les politiques en santé mentale dans d autres pays. Dans certains cas, les directives de l OMS semblent vraiment prises comme support général à partir duquel établir la politique. En Belgique, on a davantage une impression d hétérogénéité, de développement de projets à différents niveaux, sans que leur inscription dans un cadre d ensemble cohérent soit aussi évidente. Ce qui est probablement dû au fait que chez nous, le mouvement de sortie de l approche hospitalo-centrée est enclenché depuis plus de 30 ans et qu il est passé par le développement de multiples initiatives et structures, dont il s agit aujourd hui de penser l articulation. La pratique qui consiste à rédiger des «plans directeurs» pour la santé mentale, ne nous semble pas encore avoir fait de percée significative dans notre pays, alors que lors de cette conférence, nous avons pu constater sa mise en œuvre dans plusieurs pays ou régions notamment au niveau de la Région de Catalogne, qui accueillait la conférence. D autres documents de ce type comme le «mental health law» en Roumanie, le «mental health Act» en Pologne (en attendant que son pro- 2
gramme de santé mentale passe au parlement) définissent les nouvelles politiques. Elles mettent en œuvre des réformes dans ces pays de l ancien bloc de l Est où les nombreuses structures hospitalières psychiatriques occupent encore beaucoup de place puisqu elles étaient traditionnellement considérées comme la meilleure manière d aider les patients ayant des troubles de santé mentale. Cette référence importante aux textes de l OMS peut s expliquer de deux manières : d une part, pour ces pays, s inscrire dans le cadre OMS peut leur donner accès à certains subsides ; d autre part, il s agit là du discours que tiennent des programmeurs politiques et non des praticiens de terrain. Par ailleurs, concernant l application de directives européennes à l échelle de l Europe, un intervenant suisse attire l attention sur le fait que le degré de fédéralisation (différent) des pays membres est souvent un problème sous-estimé par l OMS: il donne pour exemple la difficulté de récolter des données épidémiologiques dans leurs 26 cantons. En outre, il y aurait peut-être des leçons à tirer de la manière dont ils arrivent à coordonner leur politique de prévention en santé mentale entre leurs 26 ministères de la santé publique! En Finlande, pays qui a une longue tradition de prévention en santé mentale, la «stratégie nationale de santé» inclut la prévention en santé mentale. La présidence finlandaise européenne a d ailleurs mis l accent en 2006 sur «la santé dans toutes les politiques», prônant ainsi une certaine intégration. Les intervenants en provenance des Pays- Bas considèrent qu une vision et une stratégie nationales stimulent les collaborations entre ministères. C est d autant plus nécessaire que la politique de santé publique entre parfois en conflit avec d autres politiques. En Russie, un volet du programme de prévention et de promotion en santé mentale est notamment adressé aux représentants de l église. C est en effet vers eux que les personnes souffrant de dépression ou de troubles émotionnels ont tendance à se tourner. Ceci constitue une belle illustration de la manière dont une politique générale de prévention en santé mentale doit s adapter à chaque réalité socio-culturelle particulière. En Ecosse, des initiatives impliquent les usagers en santé mentale qui deviennent des «coéducateurs» en promotion de la santé pour «concerner» les politiciens. Il apparaît en effet que, de par l expérience qu ils ont vécue, ils ont une grande capacité à «parler au cœur et au portefeuille (des décideurs)» En définitive, dans le cadre d une telle conférence européenne, il est intéressant de voir pour chacun, au niveau national, ce qui, parmi ces différentes initiatives, a un impact, comme politique et ce qui peut être transféré ailleurs. Les participants ont insisté sur la nécessité d échanger au niveau des processus de mise en œuvre de ces différents programmes. Car écrire une stratégie n est pas difficile mais il faut partager les conditions de mise en œuvre, en apprenant aussi des erreurs. Telle est en tout cas une des recommandations qui a été formulée. Extension et limites du champ de la santé mentale L atelier consacré à cette question 1 a permis de réaliser un constat partagé : l élargissement du champ de la santé mentale a à la fois des effets positifs et négatifs sur tous les acteurs concernés (professionnels, bénéficiaires, population générale et politiques). Des réunions régulières ou un système de communication sont donc nécessaires pour faire dialoguer (apprendre à se connaître, à discuter ensemble, voire à négocier) des acteurs de différents secteurs : acteurs du monde du travail (prévention et bien-être au travail, insertion socio professionnelle), de la santé mentale, de l immigration, etc. Par exemple, en Suède, un programme d introduction pour migrants, visant l apprentissage du suédois et l insertion professionnelle, a mené à la mise sur pied d ateliers avec des bénéficiaires, des employeurs, des représentants d autorités locales. En s interrogeant sur «comment fournissons-nous un système de travail qui soit vecteur de bien-être suffisant pour les migrants?», ils ont commencé à créer des valeurs communes et des groupes de travail intersectoriels ont pu se mettre sur pied. C est bien là la vocation de ce genre de dispositifs, tout comme celui de la conférence : permettre de développer des bases et des valeurs communes, ainsi qu un respect mutuel. Pour en savoir plus : La base de données de projets de promotion de la santé européens réalisée notamment par IMHPA : www.hp-source.net Le brouillon du rapport de synthèse de la conférence à télécharger sur : www.imhpa.net/conference Un programme irlandais de prévention et de promotion de la santé mentale à l école : www.sphe.ie/ 1 Co-organisé par le Centre Collaborateur OMS «Santé et facteurs Psycho-sociaux», l Institut Wallon pour la Santé Mentale et la Ligue Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale et co-animé par les 2 premiers. 2 Trouble Obsessionnel Compulsif. 3 Soutien aux usagers en neuropsychiatrie et en psychiatrie. 3
Première Journée des associations d usagers en santé mentale Ce 28 septembre à Namur avait lieu la première «Journée des associations d usagers en santé mentale en Belgique» sous l impulsion de l asbl Psytoyens. L occasion pour les associations de Wallonie et de Bruxelles de se découvrir entre elles. Mais aussi pour les professionnels de s enrichir de leurs expériences. Souvent, les usagers y trouvent une aide que ne peut leur apporter le professionnel : entraide, confrontation de vécus, échanges d impressions et de tuyaux, L objectif de l événement était de mieux connaître les associations, leur origine et leur fonctionnement au quotidien. Et au delà, d entendre la voix des usagers. Hélène CARPIAUX IWSM Les usagers sont venus en masse, souvent par groupes de centres de jour. Au total, 220 personnes ont fait le déplacement. Au programme de la journée : un forum sur «Le rôle des associations d usagers» la matinée, et l aprèsmidi, la visite de stands des associations et partenaires. «L objectif de cette journée est double, explique François Wyngaerden, coordinateur de Psytoyens, la fédération des associations d usagers en santé mentale en Wallonie et à Bruxelles à l origine de l événement. Cette journée est une occasion de permettre le contact entre les gens et de savoir ce que font les autres associations, comités et partenaires. Et de donner l envie de s engager ou de les soutenir en dehors du système de soins.» L Europe et les politiques suivent Sofie De Bonte du SPF Santé publique a rappelé le cadre de soutien du politique depuis 2005 dans le système global de la santé. La Conférence ministérielle européenne de l OMS, qui s est tenue en janvier 2005 à Helsinki, a défini 12 points d action. Parmi ceux-ci, on trouve l engagement de tous les pays participants à assurer entre 2005 et 2010 la représentation des patients et des familles au sein des commissions responsables de la planification, de la mise en œuvre et de l évaluation des soins de santé mentale. Et de les associer au trajet de soins qui les concerne. L usager est considéré comme un partenaire à placer sur un pied d égalité avec les professionnels de la santé mentale. Par ailleurs, «une étape importante a été franchie en Belgique avec le développement des circuits de soins des projets thérapeutiques qui s opère dans la transversalité». Autre innovation : la création du service «Médiation fédérale des droits du patient.» Pour les usagers par les usagers Depuis plus de 15 ans, des associations et comités d usagers ont progressivement vu le jour. Les usagers en santé mentale se rassemblent pour s entraider et participer à l amélioration de la qualité des soins. Une association d usagers n est pas l autre. Détente et loisirs, entraide et soutien entre pairs, diffusion d information et représentation des usagers sont quelques exemples d activités qu elles développent selon les envies et les besoins des membres. Les bénéfices sont nombreux : «Elles permettent de briser la solitude, de développer l entraide (et le bien-être) entre usagers que ne peut offrir le professionnel. Mais aussi de se sentir tout de suite compris par des gens qui ont connu des problèmes similaires. Et l expérience semblable fait qu on ne se sent pas seul. Bien souvent, ces associations donnent également l occasion de prendre des responsabilités, petit à petit, sans pression et de reprendre ainsi confiance en soi, Chacun des orateurs, politiques, représentants d usagers et professionnels, a abordé en fonction de son angle de vue, la question de l utilité et du rôle des associations d usagers, ainsi que la place qu elles doivent prendre dans le paysage actuel de la santé mentale. Hélène Carpiaux 4
ou d éviter les rechutes, d aider à la stabilité, grâce aux expériences fructueuses partagées et à l encouragement des pairs», explique Christine Decantere, représentante de la Ligue TOC 1. Et de réclamer un soutien plus important du politique, «pas seulement philosophique mais aussi financier.» Pour vivre, les associations ont besoin d aides concrètes : locaux, facilités logistiques, supports techniques (publicité), supports méthodologiques et ressources professionnelles extérieures (expert en droit, en communication ou en graphisme). Ceci permettrait de donner une vraie place aux associations d usagers dans la société, comme c est le cas en France avec le financement des «groupes d entraide mutuelle» gérés par des usagers. Avec les moyens dont elle dispose, l asbl Psytoyens soutient les comités et associations d usagers. Début 2008, elle éditera un guide pratique sur les expériences d associations d usagers pour faciliter leur création et leur fonctionnement. Force convocatrice Côté professionnel, on évoque les expériences fructueuses des groupes mixtes professionnels et usagers, appelés comités d usagers. «Un groupe comme SUN 2, du Club André Baillon, et déjà en 1996 des groupes d entraide dans les camps de réfugiés, démontrent l importance de «donner», dans le processus thérapeutique, tout en représentant une aide considérable au point de vue des professionnels», souligne le psychiatre et clinicien de concertation Jean-Marie Lemaire. Votre force est convocatrice. Travailler ensemble permet de mieux comprendre les champs de recouvrement.» Nouvelles pistes Le temps des témoignages a laissé place au temps du débat. Les mains se lèvent un peu partout. Les prises de parole font état de la volonté d une meilleure prise en compte des droits des usagers, notamment «pour faire face à certaines situations difficiles. Dans certains hôpitaux, des professionnels ne prennent que 10 minutes pour faire le tour du problème de la personne.» Autre demande : la consolidation du travail de représentation pour relayer au politique et aux professionnels des recommandations avec l aide de tiers, «une personne hors du champ de la santé mentale comme un expert en communication qui sache parler aux professionnels et aux politiques.» Aussi, la parole de citoyen de l usager n est pas assez prise au sérieux. «Vous arrivez à l hôpital pour un mal de ventre et on met cela sur le compte de la maladie mentale lorsqu on regarde votre dossier.» Autre question : comment envisage-t-on la réinsertion? «L Onem et la Mutualité se renvoient souvent la balle. Et une pension de handicap va à l encontre de la réinsertion.» Si la journée a permis la rencontre, elle a aussi suscité l envie de s engager. «3 structures de soins en Région wallonne ont fait la demande de constituer un comité d usagers. Par ailleurs, nombreux sont les échos positifs de la journée: des participants se sont dits enthousiastes de faire partie de quelque chose qui avait du sens. D autres m ont dit avoir senti un frémissement ou un regain de motivation», se réjouit François Wyngaerden. Cette journée n était pas destinée au grand public mais elle pourrait l être à l avenir. Un pas supplémentaire reste à franchir par la société qui accepte difficilement la maladie mentale. Les usagers parlent souvent de stigmatisation de la société, notamment dans leur recherche d un emploi. La déstigmatisation est un long processus qui s amorce petit à petit alors que les difficultés de santé mentale touchent pourtant 25% de la population au moins une fois dans sa vie. Nul n est à l abri de traverser une difficulté dans sa vie sociale, psychologique et médicale liée à sa santé mentale. Il reste souvent peu évident pour les usagers de parler en dehors de l anonymat. Les associations et comités d usagers leurs offrent souvent la force aussi de mieux vivre dans la société et de s en affranchir. 1 Trouble Obsessionnel Compulsif. 2 Soutien aux usagers en neuropsychiatrie et en psychiatrie. 3 Infos : www.schizopossible.be ou 0496/68.62.44. L accueil des pairs Les stands remplissent les pièces : brochures, magazines, photos des activités avec les usagers interpellent les visiteurs. Les associations se définissent parfois autour d un trouble particulier : Ligue TOC, Possible sur la schizophrénie, TDA/H Belgique pour les personnes atteintes de troubles de l attention, Dans les allées, une dame s avance vers un stand, une première approche avec le milieu de la santé mentale afin d aider un proche schizophrène qui n ose pas se l avouer. «Ce n est pas facile de reconnaître que l on a peutêtre un problème de santé mentale. C est pourtant très utile de pouvoir se faire diagnostiquer le plus tôt possible afin d éviter que la maladie ne fasse trop de dégâts», conseille la responsable de l asbl, elle-même en traitement pour ce trouble mental. L asbl symboliquement intitulée Possible 3 est gérée par une équipe de 6 membres. Ils se réunissent tous les 1 er et 3 èmes mercredis du mois, de 19h30 à 21h30 à Braine-l Alleud, dans un local prêté par la commune. Il s agit d un groupe de parole pour schizophrènes. «J ai lancé cette association pour l aide que j espérais en avoir et celle que je pouvais donner, explique sa co-fondatrice. Je suis allée assister à une réunion d une association déjà en place, le Funambule, pour voir comment ils structurent leurs réunions, comment ils prennent la parole, L idée d une charte s est vite imposée pour un bon fonctionnement dans la durée, si le groupe s étoffe, mais aussi pour faire face à un public pas toujours facile». Aujourd hui, la jeune femme se sent beaucoup plus forte face au monde extérieur. «L échange du vécu est précieux. L apathie par exemple est l un des symptômes négatifs de la maladie. Le fait de savoir que les autres ont aussi cette envie d aller se recoucher, déculpabilise. On échange aussi sur la médication et ses effets, ou les étapes de la maladie. Le vécu des usagers est complémentaire à l apport du psychiatre.» 5
L autonomie en question : Spécificités de l Accompagnement en IHP «Là où l autonomie apparaît comme un idéal de débrouillardise où l autre devient facultatif, nous prenons la mesure de ce que l enjeu majeur pour les personnes qui s adressent à nous est plutôt de savoir y faire avec l autre.» C est ainsi que se termine l argument du colloque organisé en octobre dernier par la Fédération Francophone des Initiatives d Habitations Protégées (FFIHP). Le débat était ainsi lancé sur le thème de l autonomie Plus de 300 participants, travailleurs de ce secteur et partenaires, y ont contribué, bien décidés à situer la portée du travail quotidien en IHP et ses nombreuses déclinaisons. Extraits de l intervention 1 de Thierry VAN DE WIJNGAERT - Président FFIHP Sélectionnés et mis en forme par Christiane BONTEMPS - IWSM Avec Thierry Van de Wijngaert, Président de la Fédération mais aussi et surtout travailleur en IHP, portons un regard sur la clinique pour interroger quelques-unes des facettes de ce concept d autonomie et ce qu il recouvre. «Autonomie» avez-vous dit? L autonomie est habituellement définie comme la «capacité d agir par soi-même en se donnant sa propre loi». C est un bel idéal qui évoque d abord la liberté! Mais, la première idée qui vient au clinicien par rapport à cela, c est que de nombreux résidants agissent justement selon leur propre loi et c est bien là que se pose le problème. Il s agirait en effet bien souvent que ceux-ci puissent plutôt essayer de tenir compte de certaines lois, de certaines règles. On pourrait même dire que la préoccupation quotidienne des intervenants est de savoir comment conjuguer les aspirations personnelles des résidants avec la vie sociale, ses lois et la réalité «commune» dans laquelle ils sont plongés avec nous. Mais il n est pas opérant de lire cela en terme de transgression ou de déficit et d y répondre par une rééducation pour l acquisition des compétences ad hoc. Une question de contexte relationnel Monsieur Tom, qui a 60 ans, vit en IHP depuis 6 ans. Son effondrement subjectif, l apparition des troubles psychotiques remontent à plus de 20 ans alors qu il avait un commerce et une vie sociale active. Il a fait de longs séjours à l hôpital et entre ces derniers, il a tenté de revivre seul. Mais cela s est systématiquement révélé impossible. Malgré la prise rigoureuse de ses médicaments, les hallucinations se déchaînaient et il sombrait dans l angoisse et le repli sur soi. En IHP, il gère son quotidien de façon responsable. Pour Tom, comme pour son médecin, cela ne peut tenir qu en IHP. C est grâce au cadre, aux liens et à la présence des autres résidants et de l équipe qu il peut se tenir apaisé dans l existence. Dans ce contexte, les troubles restent résiduels, juste une petite hallucination visuelle peu inquiétante. Pour certains résidants, l acquisition d un relatif équilibre dans une structure IHP est une réussite, pas toujours facile à atteindre. Le cas de Tom nous montre que, quand cet équilibre est acquis, vouloir qu ils quittent l IHP pour une vie plus autonome est parfois simplement dangereux. Les Initiatives d Habitations Protégées (IHP) «On entend par Initiative d Habitation Protégée l hébergement et l accompagnement des personnes qui ne nécessitent pas un traitement continu en hôpital et qui, pour des raisons psychiatriques, doivent être aidées dans leur milieu de vie et de logement pour l acquisition d aptitudes sociales pour lesquelles des activités de jour adaptées doivent être organisées.» - Art.2 de l AR du 10.07.90 fixant les normes d agrément des IHP. C est en juillet 1990, dans un vaste mouvement de réforme de la psychiatrie et d assainissement des dépenses de la sécurité sociale, qu un A.R. donne un cadre légal aux IHP ; un cadre resté très ouvert, la plupart de celles-ci ayant déjà fait leurs preuves, parfois depuis plus de 10 ans, en articulation avec les structures ambulatoires et hospitalières existantes. L Habitation Protégée est un lieu de vie qui se présente, le plus souvent, sous forme collective. Elle regroupe de 3 à 10 personnes rencontrant des difficultés psychiatriques ou psychosociales, tout en garantissant à chaque résidant un espace privé. L accueil, l écoute individuelle, l autonomisation et l insertion sociale sont 4 axes partagés par les différentes IHP autour desquels s organise leur travail d accompagnement. Pour le reste : modalités de fonctionnement, permanences, interventions, activités, admission, durée de prise en charge, conditions, etc., sont du ressort de chaque initiative. Cette souplesse du cadre offre l avantage de proposer dans chaque IHP un travail «sur mesure» qui tient compte de la situation et des besoins de chaque résidant, même si dans l ensemble, elle donne parfois du secteur l image d un patchwork. 6
Une présence nécessaire, malgré de bonnes compétences Albert n a pu trouver un semblant d apaisement, au début de son séjour, qu en gardant le contact intensivement avec l équipe de la communauté thérapeutique où il résidait avant son arrivée. Il a besoin de contact quasi continu, il a non seulement besoin d amis, mais il souhaite être accompagné dans la plupart de ses démarches. Il nous dit qu il n est pas sûr de bien faire les choses. On pourrait croire que nous allons pouvoir lui apprendre à savoir se débrouiller seul, à le rassurer sur ses compétences réelles pour qu il acquière la confiance en soi nécessaire à une plus grande autonomie. Pourtant, au fil des années, nous ne constatons pas d évolution significative. D une part, la menace d être malmené ne se réduit pas. Même avec nous, la moindre invitation à un entretien lui fait redouter l annonce d une mise à la porte. D autre part, Albert sait faire pas mal de choses. Par exemple, il sait mieux que quiconque comment faire la lessive, mais il n envisage pas de la faire sans être accompagné. La simple présence d un accompagnateur reste une condition pour qu une série de choses se fassent. Être laissé tomber ou attaqué est un point d horreur qui ne le quitte jamais. Albert est toujours au bord de l hospitalisation qui constitue un lieu de répit passager dans cette vie sans paix. L autonomie comme savoir-faire concret est bien secondaire par rapport au drame subjectif d un monde vécu comme menaçant. Le branchement continu constitue une suppléance à l absence de sécurité fondamentale. Protéger de l impasse du don sans limite Bernadette se définit et se soutient avant tout de son identité de bonne mère, de bonne grandmère. Elle donnerait sa vie pour eux. Et elle n est pas loin de le faire. Elle accepte de garder sa petite fille jusqu à l épuisement, elle fait des cadeaux jusqu à s endetter. Elle le constate, mais nous dit ne pas pouvoir s en empêcher. Là, non seulement quelqu un doit faire bord à ses dépenses irraisonnées, mais c est l autorité médicale qui doit intervenir pour qu elle cesse de s épuiser en gardant sa petite fille pleine d énergie. Elle sait très bien comment gérer ses revenus, elle a appris différents systèmes et a entendu les bons conseils de nombreux intervenants, mais cette aptitude est parasitée par l impossibilité de dire «non» à la demande de l autre. La lecture de cette situation permet de mettre en évidence les éléments importants de l accompagnement en IHP : le fait qu une IHP ne travaille pas seule, l intérêt d une limitation externe (ici pour la gestion des biens), l appui obtenu dans le suivi et l autorité du discours médical, l impuissance de la seule approche pédagogique pour améliorer les aptitudes, mais aussi le peu d impact de l approche psychologique centrée sur la prise de conscience. Un dernier élément, crucial bien qu anodin à première vue, c est simplement de «garder le contact». Pour Bernadette, sa protection suppose qu elle s adresse à l équipe. C est d ailleurs le fil rouge pour tous les résidants, qu ils maintiennent le lien avec l équipe pour pouvoir repérer les moments de déstabilisation et agir en conséquence par une juste sollicitation des partenaires. Accompagner L accompagnement est ce qui fonde le travail de toute IHP. Il transparaît dans chacune des illustrations. C est un terme pertinent parce qu il est généraliste et peut recouvrir un ensemble très large de pratiques. «Accompagner», c est : «Se joindre à quelqu un pour aller où il va en même temps que lui» nous dit le petit Robert. Dans cette définition, comme dans celle de l autonomie, l accent est mis sur l autodétermination, loin du discours psychiatrique classique, qui faisait du sujet, un aliéné et un objet de soins. Comme nous venons de l évoquer à travers ces vignettes cliniques, il n est pas non plus à rééduquer. Accompagner, c est favoriser la création de liens nécessaires au sujet et non l acquisition d une sociabilité normée. Pour ponctuer la réflexion 2 In fine, c est la référence première à la qualification de «protégées» des habitations qui s impose avant l idéal social ou plutôt l idéal économique d autonomie. Il semble en effet nécessaire de rappeler que le point de départ de la mission des IHP porte sur la souffrance des résidants, de cette souffrance liée à leur façon de penser, d interpréter et de sentir le monde. Les résidants sont avant tout des personnes dont les «solutions» sont problématiques et une des missions en IHP peut - paradoxalement - s avérer de faire en sorte qu ils restent à l abri. Il n est pas ici question de guérison et très peu d apprentissage, mais d aménagement d un quotidien en tenant compte du rapport de chacun au monde. La prise en considération des différentes facettes en jeu dans les difficultés rencontrées par les résidants justifie de poser que l autonomie apparaît non comme une fin en soi, mais une dimension parmi d autres qui ne peut se substituer à la mission première de protection. La Fédération Francophone des Initiatives d Habitations Protégées La FFIHP est membre de l Institut Wallon pour la Santé Mentale. Elle regroupe 24 associations (dont 15 en Wallonie) qui proposent ensemble environ 700 places d HP. Créée en 1992, au lendemain de l A.R., elle s est constituée officiellement en asbl en 1997 pour informer ses membres, les représenter et défendre leurs intérêts, mais aussi mener en permanence une réflexion de fond sur les pratiques en termes éthiques et déontologiques. Elle termine actuellement la réalisation d un cadastre très fouillé de ses membres et l étendra aux autres IHP qui le souhaiteront. Président : Thierry Van de Wijngaert Vice-président wallon : Patrick Vandergraesen Coordination : Nathalie Delhaye Contacts : FFIHP : Rue Bonaventure, 28 1090 Bruxelles - 02/478.93.62. ffihp@skynet.be - www.ffihp.be 1 L idéal de l autonomie : «de l AR de 1990 aux pratiques de terrain aujourd hui» Th. Van de Wijngaert, Namur, le 25 octobre 2007. L intervention originale comprend 7 pages et nous ne vous en livrons ici que quelques extraits sélectionnés subjectivement, juste pour vous donner l envie d en savoir plus 2 Bien plus large que ce que ces quelques lignes n en dévoilent Pour plus d infos : FFIHP 7
«L entre-temps»: dépanneur de l aide aux adolescents Parfois, les structures classiques d éducation et de soins en santé mentale se trouvent en panne ou en difficulté pour poursuivre la prise en charge d adolescents. Depuis trois ans, l asbl l entre-temps vient en appui de ces institutions pour sortir de l impasse des jeunes en rupture de liens sociaux. Elle propose une autre logique de prise en charge. Le service offre un accompagnement individualisé pour les jeunes, en tenant compte des dimensions sociales, éducatives et de santé mentale. Le tout dans une action concertée avec les familles et les professionnels. Rencontre avec sa fondatrice Marie- Rose Kadjo. Hélène CARPIAUX IWSM Le regard droit devant elle, l attitude posée et les idées claires Son optique sur l aide à la jeunesse, Marie-Rose Kadjo l a forgée avec le temps. Après un long parcours d aide aux enfants, adolescents et familles en souffrance dans des services tels que les espaces de rencontres Maison de la famille, le centre de crise pour adolescents la Porte rouge ou la Plate-forme bruxelloise de la santé mentale, elle a mis au point depuis trois ans un nouveau service à destination des jeunes en difficulté. L asbl l entre-temps aide à sortir de l impasse des jeunes en rupture de liens sociaux, grâce à une action concertée avec les familles et les professionnels des secteurs psycho-médico-social et éducatif. «Cette structure d aide transversale vise à combattre l impuissance née de ruptures et d échecs successifs : échec scolaire, exclusion d un lieu d hébergement, dysfonctionnement dans la cellule familiale, impasse dans l application des mesures d aide», explique sa fondatrice. Elle intervient aussi en faveur de l intégration des jeunes fragilisés par des souffrances psychiques nécessitant des soins psychiatriques... En fait, elle se préoccupe «des jeunes qui à un moment se retrouvent sur le carreau. Il s agit du public le plus en difficulté, en souffrance, en marge par rapport aux structures proposées parce qu ils sont «trop» ou «pas assez» : trop névrosés pour un centre ambulatoire (SSM 1, AMO 2 ou COE 3 ) et pas assez pour faire de la psychiatrie.» L asbl l entre-temps est agréé par l AWIPH en tant que Service d aide à l intégration (SAI) et reçoit le soutien de la Région wallonne, de la Communauté française et de la Cocof. Ce service ambulatoire situé à Braine-l Alleud accompagne des jeunes provenant des provinces de Namur, du Brabant Wallon et du Hainaut ainsi que de Bruxelles mais suit le jeune partout où il se déplace en Communauté française. Il s adresse à un public âgé de 12 à 18 ans et mixte. Ceci étant, ce n est pas le jeune qui fait la démarche mais l institution. Toute prise en charge par l entre-temps repose sur une démarche volontaire, émanant d un service d aide à la jeunesse ou sur orientation d un juge, un SAJ 4, SPJ 5 ou un bureau régional de l AWIPH. Le service intervient donc en deuxième ligne, en appui des institutions en place, sur rendez-vous. «Grain de sable dans la machine» «Notre rôle est de veiller à ce que le jeu reste le plus ouvert et dynamique possible. L objectif étant d éviter de stagner dans une situation. C est toujours plus difficile quand on se ferme et que les choses se répètent. Un grain de sable s immisce dans la machine et c est la panne.» Dans son rôle de tiers, l entre-temps propose un appui aux institutions lorsque celles-ci rencontrent des difficultés à poursuivre leur prise en charge. Son action se situe à la lisière de 3 secteurs : social, santé mentale et éducation. «On se mouille aussi, comme les institutions. On s implique, on se risque aussi à l échec. Notre rôle n est pas la supervision. Et c est ce qui fait notre force. Nous ne sommes pas dans une optique de résultats.» Etape par étape L activité de l entre-temps s inscrit dans un protocole de travail et d adhésion, validé par l ensemble des acteurs clés concernés par la prise en charge. «Un protocole, ça lie les personnes à une action et cela confirme leur adhésion», souligne d emblée Marie-Rose Kadjo. La première phase de travail, dite exploratoire, correspond au temps de la rencontre avec le jeune et les personnes concernées. «On demande systématiquement au jeune comment il peut comprendre son parcours et sa situation actuelle de blocage». Vient ensuite la phase protocolaire : identification des difficultés, des besoins et des ressources disponibles, Celle-ci permet de définir des pistes de travail globales qui seront ensuite mises en pratique par l équipe pluridisciplinaire (psychologues, assistantes sociales, éducateur). On négocie un dispositif de prise en charge qui agrée tout le monde. Dans sa phase active, le protocole propose un espace de parole et de rencontre avec le jeune, la famille et l école. En principe, le processus mène à la phase de stabilisation à évaluer, avec redéfinition d un protocole si nécessaire. Faciliter l accès à la santé mentale 6 Malgré leurs souffrances, malgré les recommandations exprimées par les professionnels d une prise en charge, le suivi ambulatoire de certains adolescents en structures classiques de santé mentale n aboutit pas. Ces jeunes ne s inscrivent 88 8
pas dans une démarche volontaire de soins. Leur «pathologie du lien» place la rencontre et le cadre relationnel au cœur même de l enjeu thérapeutique avec ses va-et-vient, ses crises, ses passages à l acte et ses ruptures. Face à ce constat, l entre-temps adopte une logique de prise en charge plus souple dans l accueil (lieu d intervention, horaires 7 ), globale (dans sa dimension personnelle, familiale, sociale). La flexibilité du cadre d intervention rend la rencontre avec le «psy» plus accessible et plus acceptable pour les adolescents à l identité fragile. L entre-temps est aussi attentif à ce que la relation thérapeutique tienne compte des spécificités culturelles des familles (rapport au temps, rythme de vie, rôles familiaux, ) et du contexte de vie du patient (valeurs, langage, situations socio-économiques). C est à travers l action sociale que l accompagnement proposé prend sens et rend significative la relation avec l intervenant psychosocial. Cette écoute bienveillante, ces échanges informels ouvrent progressivement à la réflexion et à l élaboration d une prise en charge. De la prise en charge à l autonomie: quelques chiffres En tout, 36 situations ont fait l objet d une prise en charge entre les mois de janvier et de juin 2007. 14 des 23 adolescents wallons (60%) pris en charge par le service sont issus d institutions spécialisées 8. Tous ont en commun un lourd parcours de placements. Au 30 juin, 9 d entre eux ont réintégré le milieu familial avec le soutien d un réseau coordonné de ressources personnelles et professionnelles élaboré en fonction des besoins du jeune et de sa situation. 4 ont fait le choix d une expérience en autonomie avec l appui d un service ambulatoire qui s inscrit, là encore, dans l action d un réseau coordonné d intervention éducative et psycho-sociale personnalisé. L école comme point d appui Parmi les adolescents accueillis, 5 étaient déscolarisés à leur arrivée à l entre-temps, tous écartés d établissements de l enseignement spécial de type 3 adapté aux troubles caractériels. 3 d entre eux ont repris une scolarité dans un autre établissement de même type, l un a fait le choix de l enseignement en alternance, le dernier reste en incapacité de scolarité. En cas d exclusion d un établissement d enseignement spécialisé, le jeune est également privé des services de soins dont il bénéficierait dans ce cadre, ce qui accentue l isolement et la rupture d un projet global de soins. Certains sont orientés vers des structures pour enfants non scolarisés dans lesquels ils ne se reconnaissent pas et qui ne leur laissent aucune perspective de réintégration socioprofessionnelle. L entre-temps souhaite, par son action d appui en réseau scolaire, freiner certains automatismes de réorientation. L équipe propose un accompagnement scolaire sous différentes formes et en partenariat avec la famille et différentes personnes ressources telles que les titulaires de classe, les PMS 9, les SAS (service d accrochage scolaire), les AMO et les écoles de devoirs. «Il y a stabilisation quand la personne se sent investie.» Il faut parfois attendre plusieurs mois voire plusieurs années car le schéma panne-appui-veilleuse-suivi peut se répéter. Les situations à rebondissement amènent à la réalisation d un nouveau protocole dont le but est de redéfinir les meilleures ressources et l appui le plus adéquat. La stabilisation passe par le milieu de vie et la scolarisation. L entre-temps se retire quand le dispositif (social et psychologique si nécessaire) est en place. Perspectives Si aujourd hui l entre-temps est un service ambulatoire, il envisage également d ouvrir un centre de jour en santé mentale mais aussi en psychiatrie précoce, ainsi qu un centre d accueil résidentiel 10. «Mais, lance la fondatrice, le jour où on n aura plus besoin de nous, ce sera l idéal. En attendant, nous sommes là en tant que service d aide pour surmonter les obstacles, rouvrir le jeu. Nous en sommes un maillon, et ceux qui perçoivent cela, en tirent beaucoup de profits.» Asbl l entre-temps www.lentretemps.be Avenue Ducpétiaux, 132 1060 Bruxelles 02/346.77.30 Place de la Gare, 1 1420 Braine L Alleud 02/385.15.68 1 Service de Santé Mentale. 2 Service d Aide en Milieu Ouvert. 3 Centre d Orientation Educative. 4 Service d Aide à la Jeunesse. 5 Service de protection judiciaire. 6 L analyse se base sur le rapport d activité 2006 de l entre-temps. 7 Les interventions sont menées en semaine de 9h à 20h et le week-end si la situation l exige.une permanence téléphonique est assurée jusqu à 22h pour les jeunes pris en charge par l entretemps. 8 6 en SRJ, 6 en AAJ, 2 en soins psychiatriques. 9 Centre Psycho-Médico-Social. 10 Pour 4, 5 jeunes, une semaine maximum. Atelier Image/Yves Carpentier. 9
Le groupe thérapeutique à média pour enfants en âge de latence A côté des propositions de thérapies habituelles, le Centre de guidance de Charleroi a mis en place un groupe thérapeutique à média destiné aux enfants en âge de latence 1. Une expérience qui se poursuit depuis 1999, au sein d une équipe pour enfants avec laquelle s élabore le processus. Un travail qui se construit en articulation avec d autres services de santé mentale (SSM) qui développent de telles initiatives, pour des enfants ou pour des adultes, réunis autour d une mission spécifique, baptisée GTR (Groupes Thérapeutiques en Réseau 2 ). Dominique HUON Thérapeute du développement, Jean-Marie WARICHET Psychologue Centre de guidance de Charleroi Cette prise en charge groupale était une première au sein de notre service. Elle a ouvert pour l équipe un nouvel et vaste espace de réflexion qui s élabore au quotidien. Depuis, un dispositif de groupe pour adolescents utilisant le psychodrame psychanalytique fait aussi partie de notre arsenal thérapeutique. L expérience nous a montré la nécessité de partager avec l équipe globale du SSM la discussion sur les indications cliniques, le recrutement 3 et les articulations avec les interventions des autres collègues. Les questions sur les indications spécifiques au travail groupal versus travail individuel sont régulièrement ré-abordées, avec en corollaire la question de l adéquation d une approche verbale interprétative. En effet, une particularité de nos choix méthodologiques consiste également à mettre à l arrière plan l intervention de type interprétation des contenus inconscients individuels. Nous faisons le pari que la mise en mots interprétative n est pas un passage obligé pour le changement. La pratique de groupe orientée vers les enfants en âge de latence amène également à interroger le concept de latence. L élaboration et la recherche d ajustements sont donc permanentes. Qu est-ce qu un groupe thérapeutique à média? Il s agit d un petit groupe de 5 à 6 enfants composé de manière équilibrée tant en fonction du sexe, que de l âge ou de la problématique rencontrée. De septembre à mai, il se réunit une fois par semaine autour de deux animateurs psychothérapeutes. Le travail s initie au départ d un inducteur (par exemple, un conte, une consigne) ou de médias (modelage, collage, peinture, photo, jeu de mise en scène ). Ces supports aideront la mise en forme des contenus psychiques produits au contact de l inducteur, de l expérience du groupe et des problématiques personnelles. Il permet une autre dimension d approche qui n a pas directement de visée interprétative mais favorise l expression, la création et l aménagement d une place pour chacun au sein du groupe. A qui s adresse ce type de prise en charge, quelles indications cliniques? Le dispositif est pensé pour des enfants en âge de latence qui semblent expérimenter la rencontre individuelle avec l adulte comme étant soit trop excitante soit trop inhibante. Le groupe permet d avancer sur une voie détournée face à l interaction duelle. Le travail en petit groupe encadré peut également s avérer un levier thérapeutique pour des enfants éprouvant le groupe comme source de souffrances ou de difficultés plus aiguës (telles que: inhibition, agressivité, problème de distance, omnipotence ). Enfin, l usage des média peut se présenter comme un outil adapté aux enfants pour qui le langage n est pas le meilleur support utilisable pour la représentation de leur monde interne (troubles de la symbolisation). Le protocole d entrée dans le groupe L indication s articule avec le travail habituel de notre équipe de centre de santé mentale. Nous essayons idéalement d établir une collaboration avec l envoyeur pour l accompagnement des parents et l éventuel accompagnement individuel de l enfant, par exemple, sous forme d un follow-up 4. Mais, quel que soit le mode d entrée, après le travail de la demande et la pose d indication, nous revoyons l enfant et ses parents dans un entretien conjoint où nous re-clarifions la demande et explicitons notre proposition de groupe thérapeutique (cadre général du groupe, objectifs et règles de travail, engagement, confidentité ). Ensuite, dans un deuxième temps, les animateurs rencontrent l enfant seul. C est un moment où s engage une discussion avec l enfant sur base de deux dessins (dessin, collage ) que l enfant aura réalisé au préalable : un dessin-collage d une situation de groupe où l on se sent bien et un dessin-collage d une situation de groupe où l on ne se sent pas bien. Cela peut être une situation inventée, imaginaire ou réelle, qui met en scène des personnes, des animaux, des objets Nous investiguons alors avec l enfant seul ces pré-représentations du groupe et ses capacités à scénariser la rencontre en lui demandant par exemple : «pour le dessin du groupe positif, que pourrais-tu imaginer, changer, ajouter, enlever pour que cela se transforme dans ton dessin en une situation où l on ne se sent pas bien» Nous veillons à essayer de comprendre aussi comment l enfant se représente la présence et l activité des adultes (des animateurs) dans ce scénario : «s il y avait des grandes personnes dans ton dessin, où les mettrais-tu, et qu est-ce qui se passerait avec elles». Nous travaillons le dessin «négatif» de la même manière. 10
Points particuliers sur le dispositif Chaque séance est filmée par une caméra fixe. Les images sont destinées à notre usage unique et ne seront montrées ni aux enfants ni aux parents, mais seront visionnées durant les temps d inter-séances prévus chaque semaine. Ceux-ci permettent d élaborer des hypothèses de travail ajustées à chaque enfant afin d accorder en séance nos interventions. Ces hypothèses sont malléables et remodelées en fonction des processus groupaux et individuels qui se déploient. L enregistrement vidéo, comme ce temps d élaboration entre les séances et l intervision ponctuelle avec certains collègues font partie des supports pour notre élaboration de la dynamique transféro-contretransférentielle. Nous veillons aussi à ne pas singulariser, aux yeux du groupe, le fonctionnement spécifique d un enfant particulier en le mettant en rapport avec une modalité relationnelle habituellement établie (par exemple, en famille, à l école ) même si les hypothèses de travail tranférentielles sont présentes dans notre psychisme d animateurs. Nous essayons d intervenir davantage à travers le média pour proposer une expérience potentiellement remobilisante, qui essaie d ouvrir à d autres modalités relationnelles. L usage des différents médiateurs d expression, le choix d une consigne individuelle ou collective, d un registre d expression offrent beaucoup de souplesse et d inventivité dans la recherche d un ajustement, d une mise en tension des problématiques vers un gain dans les capacités représentatives de nos patients. Nous avons également décidé de nous abstenir de produire des réalisations car dans nos expériences précédentes, elles polarisaient beaucoup trop l attention du groupe et induisaient beaucoup de réactions. Nous étions également moins présents psychiquement. Enfin, nous essayons de rester souples dans le dispositif et sommes très soucieux de créer l effet contenant à travers le média. Face à des moments de débordement groupal où les passages à l acte deviennent la règle, nous sommes en recherche constante de contenants (rituels, consignes, médiatisations...) qui permettent au groupe de reprendre le travail de mise en représentation. Ainsi, l entrée et la sortie du groupe sont régulièrement des moments d excitation Par exemple, lors d une session, nous avons progressivement structuré un «sas» de sortie dans le dernier quart d heure de la séance : un pictodrame individuel (ombre chinoise de la silhouette personnelle sur toile blanche) qui se construit progressivement à chaque séance, qui favorise un retour sur soi et un apaisement. Les règles de fonctionnement se formulent au fur et à mesure que les questions se posent et sont consignées dans un cahier qui est le carnet du groupe (qui contient également les commentaires de chacun sur chaque séance) : On ne se fait pas mal, ni avec des gestes, ni avec des mots les réalisations personnelles restent dans le groupe le temps de la session. Les enfants peuvent les reprendre à la dernière séance de la session. Regard sur une année de pratique Pour l année scolaire 2006-2007, nous avons travaillé d octobre à mai, avec un groupe de sept enfants, à raison d une séance par semaine, hors congés scolaires. Les évaluations avec les parents et les envoyeurs ont lieu en juin : En terme de processus, en raison du nombre de participants et des problématiques spécifiques de certains d entre eux, nous avons dû repenser constamment le cadre, les manières de contenir l excitation et l explosivité pulsionnelle. Différents supports de représentations ont été expérimentés pour permettre au groupe de se contenir, d exprimer les vécus respectifs et de les transformer dans des registres plus métaphorisés que l externalisation dans le comportemental. Enfin, globalement, les parents nous formulent des effets positifs sur le fonctionnement psychique et relationnel de leur enfant pour trois des participants, un statu quo (quant aux plaintes symptomatiques qui avaient motivé la demande) pour trois autres. Mais pour ces derniers, notre vécu d un an de processus de groupe nous permet : d affiner notre compréhension de la situation clinique ; de faire d autres propositions d intervention, articulées avec les collègues. Pas tout seul L équipe, par sa bienveillante préoccupation, les espaces de discussion cliniques organisés, l envoi interne de participants, est une ressource indispensable pour consolider les capacités contenantes des animateurs du groupe et les soutenir dans leur recherche anxieuse du meilleur cadre mobilisateur. Cette aventure, même si elle a pu voir le jour en dehors du Groupe Thérapeutique en Réseau (GTR) notamment grâce à l engagement authentique et profond de notre SSM, a été grandement enrichie grâce à l appui du GTR qui permet aux praticiens du groupe de confronter leurs pratiques, d affiner leurs modèles internes d intervention par l échange sur leurs options de travail conscientes et préconscientes. Enfin, la supervision approfondit, dans un espace sécurisé, dans un moment de prise de distance, le questionnement sur : le cadre mis en place, les processus qui s y déploient ; l usage spécifique des médiateurs d expression; les écarts entre les effets pressentis et les effets observables ; la gestion de l excitation groupale ; les ressentis émotionnels des animateurs, les attitudes et contre attitudes, l accordage et les désaccordages dans l intervention surle terrain. La co-animation est une option méthodologique de base dans notre approche. Pour conclure, nous pourrions dire que chaque séance est une surprise, une acrobatie patiente et complexe entre expulsions pulsionnelles, potentialités représentatrices et rencontres en devenir. 1 Correspondant grosso modo à la scolarité primaire. 2 Le GTR est coordonné par le SSM de Huy. Il prépare une journée d études sur la pratique de groupes thérapeutiques en services de santé mentale, programmée à Namur le 14 mars 2008. Rens. : 085/ 25. 42. 26. 3 Processus de constitution du groupe en fonction de critères déterminés par l équipe. 4 Suivi plus ou moins intense ou structuré en fonction de la situation. 11
Confessions de Baillon «Il faut en revenir à un théâtre de l essentiel». Ces mots sont ceux de Christian Leblicq, metteur en scène de «Délires», un récit autobiographique d André Baillon qui vient d être joué pour la 200 ème fois 1. Ce texte propose un témoignage poignant sur la folie. Fondateur de l asbl namuroise Hypothésarts, il met toute son énergie, depuis 1980, dans un théâtre militant et citoyen, à contre-courant du divertissement 2, qui met l homme de la rue au centre de ses préoccupations. Durant 1h30, le comédien Fabrice Rodriguez nous entraîne dans une plongée en apnée au cœur du monde de Baillon avec ses désordres et ses doutes les plus intimes. Sur un damier noir et blanc : une chaise, une table, un aquarium avec un poisson rouge, une horloge restée bloquée sur 9h. Un homme seul vêtu de noir tourne en rond dans sa cuisine. Il scande de façon répétitive : «il ne faut pas jeter le marc dans l évier» ou «donne-t-on à manger à une montre?» L agencement de phrases courtes, obsessionnelles, traduit l angoisse qui s empare petit à petit de lui. Sur le damier, l homme se livre à un véritable combat avec les mots, «ces insectes» qui grimpent le long de son porteplume, qu il essaye d écraser, mais qui se mettent à lui ronger le cerveau. Hélène CARPIAUX IWSM Crédit photo : hypothésarts Un écrivain écorché André Baillon est né à Anvers en 1875. Son enfance a été marquée par le sceau de la mort : son père décède un mois après sa naissance, puis sa mère alors qu il n a que 6 ans. Son frère et lui sont recueillis par une vieille tante bigote. Psychiquement vulnérable, il sortira brimé d une éducation et d une scolarité rigides. En 1894, il entama sans conviction des études d ingénieur à Louvain en attendant de pouvoir disposer de son héritage qu il dilapidera en trois ans. En 1902, il épouse une ancienne prostituée flamande et devient secrétaire de rédaction à La Dernière Heure. Mais, au fond, il veut être écrivain. Grâce à sa rencontre avec une pianiste en 1912, il y parvint. Son instabilité mentale le conduit à faire un séjour en psychiatrie à La Sapêtrière à Paris. Quelques années passent. Ecrire ne l a pas sauvé : en 1932, il meurt d une overdose de somnifères. Une place à l altérité Dans l idée de «Théâtre Agora», il arrive qu un débat suive la représentation. A Namur, ce 9 octobre, Pascale Champagne, psychanalyste 3, a réagi aux questions des spectateurs : «Le théâtre est-il un moyen important pour traiter de la folie?» «Le théâtre ne fait pas autre chose que de parler de la folie, selon Pascale Champagne. Il suffit de lire les grands auteurs comme Shakespeare pour s en rendre compte. Les tragédies grecques en sont l origine, que ce soit Antigone de Sophocle ou Médée d Euripide qui tue ses propres enfants, La littérature théâtrale ne fait que dire ce qui habite l humain: le désir, le meurtre, l inceste, la jalousie ou l amour. On est tous un peu fou, (névrosés ou psychotiques) mais à des degrés divers.» «Le texte de Baillon est-il un bon moyen pour aborder la folie?» «L auteur décrit bien dans quels délires il est pris. Il fait preuve d une extrême lucidité sur tous les démons qui l habitent. Il dit toutes les nuances de la souffrance. Cet homme nous parle de cette autre scène qu est l inconscient» Dans la salle, les questions fusent, toujours très concrètes. Celle d un jeune étudiant infirmier va droit au but : «Où se situe la frontière entre la folie et la normalité?» «Un des signes comme on l a vu dans la pièce est cette impression que le monde est contre soi», réagit une thérapeute. «Quels peuvent être les déclencheurs?» «Qu est-ce que la marge? Et inversement, qu est-ce que la normalité?» Ou, «quelle place est accordée à l altérité de nos jours?» «La folie est aussi une notion culturelle, soulignet-on par ailleurs. Dans une société quelqu un considéré comme fou ne l est pas forcément dans une autre.» Un professionnel de la santé souligne l importance d être vigilant «au danger que la folie peut représenter pour soi et pour autrui.» Le mot de la fin revient à un autre étudiant infirmier: «Comment accepter sans comprendre?» Et d inviter à la «tolérance» pour comprendre au moins la difficulté de l autre. 1 A Namur, du 4 au 13 octobre dernier, au Théâtre «Jardin-Passion». 2 Les thématiques abordées sont souvent liées aux souffrances humaines : la folie, la guerre, 3 Elle met aussi en scène, au théâtre, des adolescents et des adultes qui sont passés par la psychiatrie. 12
L autisme s expose sur grand écran L autisme était au coeur de deux films projetés dans le cadre du FIFF (Festival International du Film Francophone de Belgique). Nic Balthazar, dans «BenX», un film sur l autisme asperger 1, recourt à la fiction pour rendre compte de la maladie où le jeune se réfugie dans un monde imaginaire pour fuir la réalité vécue comme hostile. Tandis que Sandrine Bonnaire opte pour le documentaire dans «Elle s appelle Sabine», pour témoigner de la dégradation de la maladie de sa sœur autiste, suite à son passage dans un hôpital psychiatrique. Deux approches complémentaires sur la maladie. Hélène CARPIAUX IWSM Chevalier face à l autisme Ben est n 1, invincible dans un jeu on line de chevaliers. Dans la réalité, Ben souffre du syndrome d autisme asperger, il ne parle pas et vit replié sur lui car la réalité lui semble hostile. Perte de confiance en soi, non communication, mutilation par période de grande souffrance, regard fuyant voire pas de regard du tout Malgré cela, il parvient à vivre une vie «normale», est scolarisé avec de bonnes notes, Jusqu au jour où l école lui est insupportable quand deux caïds intolérants et violents le harcèlent gratuitement, notamment par happy slaping 2. Cette violence se retourne alors contre lui par l automutilation, voire le suicide. Un plan que son amie de jeu vidéo Scarlite va éviter en faisant irruption dans sa vie. A coup de grands effets spéciaux, le réalisateur parvient à rendre magnifiquement le ressenti de ce jeune où tout paraît amplifié. On perçoit ce qu il peut éprouver entre doute, angoisse, frustration, sentiment d impuissance et douleur. «BenX» rend compte de l extrême détresse et tristesse des parents pour qui la maladie semble être un labyrinthe sans issue. Et leur culpabilité de ne pas savoir s y prendre. Certains pourront y voir aussi un film sur l adolescence, une ode à l altérité. A l issue de la projection 3, les messages des spectateurs, pour la plupart des parents de jeunes ou d adultes autistes, se voulaient rassurants envers les autres parents face à la culpabilité de ne pas réagir comme il faut, de faire pire, de ne pas «être au top.» «On fait ce qu on peut.» Le débat tournait aussi autour de «l extrême violence» et le harcèlement moral que peuvent subir ceux qui souffrent d autisme «Toute cette détresse, on peut l éviter.» La ministre de l Enseignement Marie Arena a réalisé un dossier pédagogique à destination des enseignants pour préparer les classes à voir le film. Il y a déjà 16.000 inscriptions. A sa soeur Sabine Sandrine Bonnaire passe de l autre côté de la caméra, livrant un portrait intime et émouvant de sa sœur Sabine. A travers des archives personnelles recueillies pendant 25 ans et le témoignage de sa vie actuelle dans un établissement spécialisé, le documentaire évoque la personnalité attachante de Sabine ainsi que les difficultés qu elle a rencontrées, comme ce séjour de 5 ans dans un hôpital psychiatrique. On parlait alors très peu d autisme et encore moins de diagnostic. Comme beaucoup de familles, ses parents n ont pas su évaluer son état. Ses comportements singuliers ne l empêchent pas de jouer aux jeux de la fratrie de 11 enfants. A l école, où elle restera deux ans, sa différence est mal perçue et elle se fait très vite surnommer «Sabine la folle» par les élèves. Ce qui la rend violente à l égard d elle-même. Suite au choc émotionnel provoqué notamment par le décès de son frère, elle devient davantage violente et détruit tout ce qui lui tient à cœur. Elle ira en hôpital psychiatrique où ses angoisses s exacerbent. On la maintient sous camisole et on lui administre des neuroleptiques à haute dose. Prostrée, incontinente, avec 30 kilos de plus, elle tremble et bave, n a presque plus de mémoire. Sandrine a connu sa sœur joyeuse, rieuse et pleine de vitalité. A l époque, sa créativité la pousse à tricoter, jouer du piano et lire des livres de langues ou de géographie. Elle fait preuve aussi d une relative indépendance, se déplaçant seule, en mobylette ou en train. Ces images contrastent violemment avec celles d aujourd hui. Elle a retrouvé le goût de vivre mais ses facultés restent altérées. Le documentaire évoque une personnalité attachante, dont le développement et les dons multiples ont été broyés par un système de prise en charge défaillant. Démonstration par l exemple de la pénurie de centres spécialisés et ses conséquences dramatiques. 1 «L absence de retard dans le langage est un préalable au syndrome d Asperger, alors que les déficiences du langage constituent une caractéristique essentielle dans l autisme» (Dr Manaan Kar Ray, Asperger s Syndrome, AZ Psychiatry). 2 Phénomène de harcèlement filmé et mis sur Internet. 3 L asbl APEPA, Association de parents pour l épanouissement des personnes autistes, qui encadre le débat, entend soutenir les familles d autiste et informer le public par ce genre de films. 13
La santé mentale : des chiffres et des genres De nombreuses études ont attiré l attention sur les inégalités des européens 1 et singulièrement des belges par rapport à la santé. Les chiffres de santé publique et d épidémiologie montrent que si le facteur «classe sociale» est le facteur le plus prégnant en matière de santé «physique» ; en santé mentale par contre, c est le facteur genre 2 qui marque les inégalités. Liliane LEROY Psychologue au service d études des FPS 3 Administratrice IWSM Quelques chiffres Lenquête de santé par interview4, publiée en 2004 par l Institut Scientifique de Santé publique, montre que 24% de la population belge déclarent des difficultés psychologiques «confirmées», (28% chez les femmes, 21% chez les hommes). 7% de femmes et 5% d hommes ont déclaré avoir vécu une dépression dans les douze mois qui ont précédé cette enquête. 1,6% d hommes ont déclaré avoir réduit leurs activités pour des raisons d ordre psychologique contre 2,4% de femmes. Toujours selon cette enquête, les femmes consomment plus de psychotropes (19% contre 11% pour les hommes). Une étude des mutualités socialistes 5 va dans le même sens. Elle compte 18,5% des femmes sous antidépresseurs contre 9,1% d hommes parmi ses affiliés. Ce rapport de 1 à 2 subsiste à âge égal et après prise en compte du statut socioprofessionnel et du statut BIM 6. Quant au suicide, les femmes sont plus nombreuses à y avoir pensé (14% de femmes, 11% d hommes) et à l avoir tenté (4,6% et 2,7%). C est entre 15-24 ans et 59-74 ans que ces différences sont les plus marquantes. Par contre, en 1997, 2,78% des décès masculins et 1,07% des décès féminins ont eu pour cause un suicide. 7 Derrière les chiffres Ces chiffres recouvrent des réalités diverses. Les femmes reconnaissent sans doute plus facilement que les hommes qu elles sont déprimées, elles parlent et se confient peut-être plus facilement. Il a été montré aussi que les médecins ont une plus grande propension à poser un diagnostic de trouble mental lorsqu ils ont affaire à une femme. Les féministes ont souligné dès 1972, les biais sexistes qui déterminent l attribution des diagnostics psychiatriques. Elles ont souligné combien ceux-ci contribuent à cacher les réalités politiques et les enjeux sociaux contenus dans la souffrance qu elles expriment 8. Elles dénoncent aussi le modèle médical qui cherche les causes de la souffrance des femmes exclusivement dans leurs gènes, leurs hormones, leurs dysfonctionnements physiologiques, leurs cerveaux «défectueux», leur «vulnérabilité biologique.» La pauvreté, la double journée des femmes, le manque de pouvoir et d empowerment, les abus, les violences sont des facteurs qui pourraient rendre compte en grande partie de la plus grande souffrance mentale des femmes. Si l on admet Atelier du CRF du Club A. Baillon. que le manque de confiance en soi, d estime de soi, le manque d écoute de ses propres besoins, une image négative de son corps, le sentiment d impuissance pourraient être interprétés comme les signes d un état dépressif, est-ce un hasard, si cela correspond justement aux réalités sociales des femmes et aux injonctions qui sont faites aux filles dans les images que la société renvoie d elles? Les conséquences des rôles sociaux stéréotypés et des stratégies d homéostasie du système social, touchent également les hommes, mais les hommes en tant que groupe de genre ont peu été, jusqu à présent, l objet d études spécifiques. Une analyse sexospécifique telle celle qui est recommandée par l OMS ouvrirait des perspectives et encouragerait une meilleure adéquation des pratiques aux problèmes spécifiques des femmes et des hommes. Réaliser cette analyse demande un travail de changement de paradigme important. Il s agit d entamer une démarche épistémologique afin de quitter les représentations androcentriques. L idée n est pas facile à faire passer! Les analyses : Genre et santé : Vers une analyse sexospécifique de la santé La santé des femmes et des hommes : Des chiffres peuvent être consultés en ligne : www.mutsoc.be/fps 1 http://www.health-inequalities. Closing the gap. 2 Bossuyt N, Gadeyne S, Deboosere P, Van Oyen H. Socio-economic inequalities in health expectancy in Belgium. Public Health 2004; 118: 310. 3 Femmes Prévoyantes Socialistes. 4 http://statbel.fgov.be/ 5 Données socio-économiques et étude longitudinale de la prescription des antidépresseurs. Michel Boutsen, Jean-Marc Laasman et Nadine Reginster. Mutualité Socialiste Direction Etudes, mai 2006, p.18. 6 Bénéficiaire d Indemnités Majorées (ex. vipo) 7 Chiffres clés, aperçu de la statistique en Belgique INS 2002, p.23. 8 Chesler, P., Women and Madness, New York, Doubleday - 1972. 14
Le temps de l enfant dossier Dès les premiers jours, le temps de bébé est rythmé par des besoins : dormir, être nourri, être rassuré, aimé, touché Un nourrisson n attend pas, il vit dans l instant Et quand ses besoins de base ne sont pas entendus, il est dans la souffrance de celui qui ne sait pas - n a pas encore appris - à attendre Accompagner le petit enfant qui grandit en tenant compte de ses rythmes propres et de leur évolution semble aller de soi, la relation précoce pouvant être assimilée à une rencontre faite de découvertes mutuelles et d ajustements permanents. Trouver un subtil équilibre qui respecte au mieux le rythme de l enfant tout en lui offrant les bases rythmiques nécessaires à un épanouissement sécurisant et harmonieux : cela aussi paraît évident. Et pourtant Certains discours véhiculés aujourd hui sonnent comme de véritables sentences du «juste temps» : «Un bébé doit faire ses nuits à 3 mois» ; «Allaitez-le 15 minutes toutes les 4 heures» ; «Tu le prends trop souvent à bras, il va devenir difficile» ; «Maintenant que tu vas rentrer à l école, tu es un grand garçon qui ne fait plus pipi dans son slip!», etc. Le tic tac maléfique retentit en fond sonore de nos vies et entraîne avec lui, telle une spirale, même les plus vigilants d entre nous! Les africains ne disent-ils pas de nous: «Vous, vous avez les horloges et nous, nous avons le temps!» Comment en sommes-nous arrivés là? A bien des égards, nous sommes tentés de mettre en cause notre culture occidentale à la «Fast-food», avec sa course à la rationalisation et la rentabilité, et ses modèles familiaux où il n y a pas d heure pour manger, dormir, regarder la télé, Au delà de ce qui peut sembler des lieux communs, que faisons-nous à la maison ou dans notre travail, pour nous mettre au temps de nos enfants, sans vouloir les happer trop vite dans notre temps à nous? Ce dossier abordera les grands «passages» de la vie de l enfant, de sa conception à son entrée à l école en donnant la parole à de multiples intervenants qui se sont penchés sur cette «énigme du temps» et ses dérives Les articles interpellent et chamboulent parfois même nos manières de penser, de fonctionner. Tout simplement parce qu ils vont à contre-courant, à contre-temps En espérant que ces réflexions, ces expériences, fassent écho dans vos propres pratiques et, pourquoi pas, dans vos vies? Sylvie MADDISON IWSM 15 15
Le temps de la parentalité, un temps à contretemps Les couples vivent-ils la parentalité de la même façon que leurs parents ou grandsparents? Il semble bien que non, et ce changement s est produit en une génération. Mais qu estce qui est différent? Brigitte DOHMEN Psychologue spécialisée en périnatalité et en haptonomie périnatale 1 Nous sommes dans une société où tout va très vite, tout change rapidement : il y a cinquante ans, la télévision n existait pas ; il fallait au moins quinze jours pour qu une lettre traverse l océan. A l heure actuelle, nous pouvons vivre en direct des événements qui se passent à l autre bout du monde ou communiquer oralement ou par écrit sans délai d attente! Si un appareil photo, acheté il y a cinq ans, dysfonctionne, on vous déconseille de le réparer parce qu il est déjà dépassé. De plus, les pièces de rechange se font de plus en plus rares. C est la société du prêt à jeter. Il nous faut tout, tout de suite : si je commande une voiture, il est hors de question qu on me la livre dans six mois. Si tel devait être le cas, j annule ma commande et me tourne vers un autre fournisseur. C est la société du fast-food, lastminute, all in one, Tout s est universalisé, voire même uniformisé : mode unisexe, même pour la layette des bébés, meubles Ikéa partout dans le monde, coca-cola dans le fond de l Amazonie, «fast-food» identiques dans toutes les grandes villes du monde, C est la société de la mondialisation. Tout se vend et s achète : l eau, le terre, ce qu elle produit même le plus couramment. Ikéa vous propose de passer votre WE en amoureux ou en famille dans un de ses magasins : vous dormez dans le rayon literie, vous mangez dans une salle à manger Ikéa et vous vous baladez entre les rayons. C est la société de consommation poussée à sa caricature. Les leitmotivs idéologiques actuels sont : maîtrise, contrôle, performance, réussite Il faut savoir se vendre, éventuellement avec l aide d un chasseur de tête, être un «killer», rester au top, C est drôle cette utilisation d une autre langue (l anglais) pour exprimer cette instrumentalisation de l humain, peut-être pour en cacher pudiquement la déshumanisation? Un enfant quand je veux, comme je veux Dans ce contexte, quand une femme arrête sa contraception, il est évident que sa grossesse devrait survenir tout de suite. Si ce n est pas le cas, c est nécessairement que la mécanique de son corps ne fonctionne pas bien et qu il faut avoir recours à un spécialiste pour la réparer. Les médecins soignent dès lors des stérilités qui n en sont pas et utilisent les techniques de procréation médicalement assistée chez des couples impatients et sans pathologie. On ne prend plus le temps de l attente, délicieuse et /ou insupportable. «Un enfant quand je veux, comme je veux», scandaient les féministes des années 80. Le temps que cela prend de «tomber enceinte» est devenu une anomalie qui la fait se sentir différente des autres (donc anormale) et crée de l incompréhension et de la souffrance. Ce temps de latence est refusé. Sa mère a fait ses petits quand elle était jeune, elle s est mise entre parenthèses quelques années puis s est (re)lancée dans la vie professionnelle. Main- tenant le temps est inversé. La femme investit d abord sa carrière, puis, quand l horloge biologique se rappelle à elle, elle fait vite, sur le tard, un ou deux enfants. Et ce sans interrompre sa carrière parce qu elle n accepte plus de vivre cette parenthèse perçue comme dévalorisante. Parfois même, c est bien après que l horloge de la maternité se soit arrêtée qu elle décide d aller à contretemps et de procréer malgré tout, et surtout malgré la nature, dans un temps nié et suspendu pour devenir une sexagénaire enceinte. Le temps de la grossesse Une fois enceinte, le temps est modifié. L écrasante fatigue du début de grossesse est peut-être là pour souligner le travail considérable qui commence à s opérer dans le corps de la femme : deux cellules vont se nourrir d elle pour fabriquer une nouvelle vie. Cette «enceinte», à entendre à la fois comme enfermement et comme mur de protection, la happe dans un autre univers, dans un temps hors du temps, temps atemporel, celui où la création du monde se rejoue à l intérieur d elle. C est un temps de retrait, comme l hiver qui est porteur de la promesse du printemps, un temps d intériorité, de rêveries, un temps engourdi qui se conjugue sur un rythme plus lent. A l heure actuelle, la société et les impératifs de sa vie professionnelle ne l autorisent plus à se couler dans le temps de la grossesse. Elle doit continuer à fonctionner comme si elle n était pas enceinte, faire oublier qu elle l est, rester performante, être dans l agir plutôt que dans l être, dans le masculin plutôt que dans le féminin, malgré le fait qu elle soit submergée d hormones féminines et encombrée par des rondeurs de plus en plus accentuées. Cela génère un stress plus ou moins important et son corollaire : les somatisations. C est son corps qui, malgré elle ou envers et contre elle 16
quelquefois, la rappelle à l ordre et lui intime de le respecter. Sa mère ne contractait pas pendant sa grossesse, tout au plus avait-elle des nausées le premier trimestre pour exprimer à quel point cet ajustement à un nouveau rythme était difficile. Si, par malheur, elle avait des contractions, elle était aussitôt mise au repos par son médecin. La femme moderne contracte pendant plus d un tiers de sa grossesse, au point que c est devenu la norme. La médecine la médique alors pour qu elle puisse reprendre son travail. Parfois elle s enfonce dans des pathologies bien plus graves, telles la prééclampsie ou l éclampsie 2. 9 mois pour naître Neuf mois, c est à la fois court et très long. Mais dans une société où tout doit aller vite, quelle perte de temps! Certaines femmes l expriment d ailleurs et demandent qu on leur sorte le bébé du ventre une fois qu il est viable. Pourquoi ne continueraitil pas son développement en dehors? Il existe des médecins (rares) qui cautionnent cette attitude ; d autres (un peu plus nombreux) acceptent que le bébé puisse naître à 36 semaines, escamotant le dernier mois. Ou ils n acceptent plus qu il ne se décide pas à sortir à la date prévue 8 mois plus tôt. Alors, on déclenche l accouchement à une date convenue, on programme la césarienne souvent sans véritable raison médicale, ou pour des raisons qui n en étaient pas avant et qui le sont devenues dans la précipitation et la volonté de maîtrise de notre époque. Or la grossesse est une période de crise sur le plan psychique, une crise maturative qui a neuf mois pour se déployer. Neuf mois pour devenir parent, pour s assumer comme tel. Neuf mois pour repenser à son passé, pour se confronter à l image de sa propre mère en soi et avoir une idée de la mère qu on veut être. C est très peu! Daniel Stern décrit les processus fantasmatiques qui émergent chez la femme enceinte, se développent puis régressent avant la fin de la grossesse, peut-être pour permettre un peu de recul par rapport à l enfant idéalisé avant d accueillir l enfant réel. Que se passet-il quand la naissance survient avant? Puis vient le temps de l accouchement, point d exergue de tout ce qui a précédé. Sa mère le voyait arriver avec impatience et angoisse. Allait-elle être à la hauteur? Comment allait se dérouler cette rencontre avec elle-même et avec son bébé ensuite? Dans tous les cas, elle savait que ce serait un des moments les plus importants de sa vie. Elle y faisait à la fois l expérience de l illusion de sa toute-puissance et celle de sa toute-puissance en même temps. Elle traversait une tempête physique et psychique et se découvrait des capacités qu elle ignorait. Puis elle accueillait entre ses mains la vie qu elle avait créée. Partie de «Scubidul, sculpture collective réalisée par 140 jeunes pour les 30 ans des Goélands. Actuellement, l accouchement est devenu un acte médical, géré comme une pathologie qu il n est pas, contrôlé et orchestré en fonction des besoins de l équipe et des horaires du médecin. Il est la plupart du temps déclenché et rythmé artificiellement, anesthésié et contrôlé sans respect de la physiologie. L expulsion est accélérée et est ramenée à un «mobile fœtal qui passe à travers la filière pelvienne.» On va «l aider» au passage en le poussant à travers le ventre de la maman et éventuellement en tirant sur sa tête de l autre côté. Pour «agrandir» la sortie que la nature n aurait malencontreusement pas prévue assez large, on fait subir à la femme une mutilation sexuelle. On est dans un temps totalement artificiel qui ne respecte pas les besoins physiologiques et psychologiques de la maman ni du bébé. A contre courant Sa grand-mère restait 10 jours allongée en maternité, on lui bandait le ventre pour bien soutenir son bassin après cette grande ouverture de la naissance. Sa mère n avait plus droit qu à 7 jours de prise en charge. Elle-même rentre à la maison de 1 à 5 jours après son accouchement. Dans les cultures traditionnelles, les accouchées restaient couchées pendant 40 jours, cycle d un achèvement. 40 jours pendant lesquelles elles n avaient qu à allaiter leur bébé jour et nuit selon son rythme à lui. 40 jours pour laisser récupérer leur périnée avant de lui imposer de nouveaux stress (la station debout). 40 jours pour faire la connaissance de leur petit. La femme moderne se lève tout de suite, veut perdre son ventre sans délai et veut que son bébé passe ses nuits immédiatement. De nouveau le temps est écrasé au profit de l action. Pour qu il soit plus facile à gérer, elle va apprendre à son bébé un rythme de nourrissage qui ne correspond pas à sa physiologie : de longues tétées espacées dans le temps. La société lui impose aussi de reprendre le travail trop tôt, alors qu elle n a pas encore vraiment récupéré, qu elle est encore en pleine «préoccupation maternelle primaire» et que son bébé a encore totalement besoin d elle, favorisant par là-même DOSSIER 17
des dépressions post-natales à plus long terme. Naissance affective? Je pense que la maternité se vit à l heure actuelle à contretemps ; que, ce faisant, la femme n est pas respectée dans ses rythmes et ses besoins. Mais l idéologie qui la pousse dans ce sens, fait que la plupart du temps elle ne s en rend même pas compte. Je rencontre régulièrement des femmes dont le bébé est hospitalisé pour une prématurité plus ou moins grande et qui me disent qu elles n ont jamais réalisé que leur rythme de vie pouvait les conduire là, qu on attire tout le temps leur attention sur les risques de malformation ou de maladie chez le bébé, mais qu on ne leur dit pas que le danger le plus réel est là, dans ce non respect de ce que cela implique d être enceinte et ensuite d avoir un bébé. Je pense aussi que le bébé est déjà un être sensible et conscient dans le ventre de sa maman, et que lui fait-on vivre depuis le début? On l examine sous toutes les coutures à l affût de la moindre pathologie, freinant l investissement des parents pendant la première moitié de la grossesse (quand les résultats de l amniocentèse sont là, la moitié de la grossesse est déjà passée). Puis on va déclencher l accouchement sans attendre qu il soit prêt. On intensifie artificiellement le rythme des contractions au point que parfois il faut le sortir en urgence parce qu il n en peut plus. On refuse de le considérer comme une être à part entière tant qu il n a pas poussé son premier cri. Et celui-ci est loin d être un cri de joie! Puis on le pèse, le mesure, on l aspire, on le pique, bref un accueil individualisé et chaleureux! Bienvenue dans le monde. Monde à l envers qui accueille avec si peu d humanité celui qui sera notre futur. 1 Brigitte Dohmen s est spécialisée en périnatalité (consultations psychothérapeutiques dans une maternité et un service de réanimation du nouveau-né, consultations privées concernant tout problème psychologique autour de la parentalité, formation de professionnels de la santé autour de la naissance), en haptonomie périnatale (consultation avec des couples et des bébés pendant et après la grossesse) et en psychothérapie psychanalytique à médiations. 2 Crise convulsive, souvent suivie de coma, frappant les femmes enceintes. 3 Quatre formations sont proposées aux professionnels du secteur psycho-médico-social et de la petite enfance : la communication par le toucher, la préparation affective à la naissance, l accompagnement affectif du bébé après la naissance et la communication par le toucher avec les mourants. Renseignements sur www.naissanceaffective.com 4 Réf. biblio. 22. Formation à contretemps Depuis une quinzaine d années, je donne des formations 3 au cours desquelles j essaie de transmettre mon expérience à la fois comme accompagnante de naissance formée au départ en haptonomie périnatale et comme psychothérapeute psychanalytique spécialisée en périnatalité. J y transmets aussi mes convictions et mon combat de près d un quart de siècle pour une naissance respectueuse et humaine, combat que je décris avec deux autres professionnelles dans le livre «Trois fées pour un plaidoyer ou l éloge d une naissance amoureuse et consciente» 4. Ces convictions m ont amenées à être traitée de «nostalgique du siècle passé» par certains médecins. Mais j assume! J ai conscience que ces formations sont à contretemps par rapport à notre époque et vont à contre courant. D abord c est une formation longue (3 modules de 2 ans chacun). Un non sens à notre époque! Au Québec où je donne aussi ces formations, ils n ont jamais vu ça! Ensuite, pendant les deux premières années, on ne fait «que» prendre conscience de soi d abord et de l autre ensuite, notamment à travers le toucher. Prendre le temps d être avec soi, avec l exigence d être soi plutôt que d imiter un modèle. Pas de recettes, juste des petites lampes qui s allument dans les consciences. Une formation où on apprend à fonctionner dans l être et plus dans le faire. Un comble pour les professions médicales! Une formation où on apprend à sentir et à ressentir plutôt que d être dans sa tête. Un comble pour les psy! Une formation bébés admis. Un comble pour les formateurs! Après, pendant deux années, on apprend à accompagner les couples pendant la grossesse et l accouchement de manière à faire passer le message que ces évènements leur appartiennent et qu ils ont en eux les compétences de les prendre en charge. Toute l idéologie médicale les convainc que la femme et le bébé sont cernés de toutes parts par des pathologies et qu ils doivent s en remettre aux spécialistes qui savent mieux qu eux ce qui se passe et ce qui est juste. Quand j entends un gynécologue dire à une femme qui n a pas suivi de préparation à l accouchement : «Mais Madame, comment allez-vous faire pour accoucher?» J aurais envie de répondre : «Mais Docteur, comme les femmes font depuis des millions d années!» Ou quand je les entends parler du bébé qu ils ont mis au monde, j ai envie de leur faire remarquer que ce n est pas eux qu ils l ont fait. J essaie de transmettre au couple son savoir puis de rester discrètement dans l ombre pour leur laisser la place qui leur revient. Enfin viennent deux années consacrées à guider le bébé vers son autonomie en toute sécurité, à travers une observation, une écoute, des moments relationnels, des petits jeux psychomoteurs pour l aider à se sentir compétent. Une formation où on prend le temps et du bon temps aussi en dehors du stress de la vie professionnelle et quotidienne. Brigitte Dohmen 18
Regards croisés sur la grossesse et la naissance. La pratique pluridisciplinaire au «Temps de Naître» La grossesse, l accouchement et les exigences du maternage d un tout petit sont des moments clefs dans la vie d une femme, accompagnés le plus souvent d un important remaniement psychologique, qui ne peut être ignoré sous peine d abîmer la relation entre la mère et le nouveau-né. Une sage-femme et une psychologue témoignent de leurs pratiques auprès de parents pour les soutenir dans cette aventure, avant tout humaine et affective. Thérèse RICHARD Sage-femme indépendante Isabelle TAPIE Psychologue et praticienne en préparation affective à la naissance Asbl Le Temps de naître à Beauraing L obstétrique traditionnelle consiste à surveiller un phénomène physiologique en se tenant prêt à intervenir à tous les instants. L obstétrique moderne consiste à perturber le dit phénomène de telle sorte que l intervention devienne indispensable à l heure exacte où le personnel est disponible. 1 Relativisons : l obstétrique, comme toute profession, compte de très bons praticiens mais l on peut s interroger, voire s inquiéter, d un courant de plus en plus prégnant qui tend à laisser croire que la grossesse est une maladie, que l accouchement est dangereux et que la médecine doit intervenir pour que cela se passe vite et bien. Il importe de libérer les femmes de cette emprise, de leur rendre leur corps et leurs émotions, de leur apprendre à se faire confiance, à faire confiance au bébé, à prendre le temps qu il faut et à mettre des mots sur leurs inquiétudes. Elles risquent sinon d accepter, voire de réclamer, des actes médicaux, des examens qui ne sont pas nécessaires ou même qui risquent de compliquer une grossesse et un accouchement qui s annoncent avec sérénité. Il faut accompagner les personnes dans leur globalité: leur histoire, leurs rêves, leurs peurs. Il faut les écouter au-delà des questions techniques, sur les plans émotionnel et relationnel. Un lieu pour accueillir les parents C est l objet même du Temps de naître à Beauraing: pouvoir accompagner, de manière globale et pluridisciplinaire, les couples qui veulent se préparer à la naissance et qui demandent un suivi après celle-ci 2. Mais le parcours s est révélé plus difficile que nous le pensions. N étant ni un service de santé mentale, ni un centre de planning familial, nous n entrons dans aucune catégorie subsidiable et sommes donc, pour combien de temps encore, partiellement bénévoles. Pourtant, notre pratique, ici comme ailleurs, nous montre à quel point les parents, et les mamans en particulier, ont besoin d être soutenus et accompagnés dans ce passage qui n est pas toujours aussi idyllique qu on veut bien le dire. Prévenir plutôt que guérir? Ma pratique de psychologue est plurielle. Je travaille dans un service de santé mentale en consultation générale et spécialisé dans le suivi sous contrainte d auteurs d agressions sexuelles. Cette pratique spécialisée m amène à rencontrer des personnes très abimées psychologiquement par des relations précoces avec une mère qui s est acharnée à empêcher l émergence de leur identité de sujet par toutes sortes de moyens, bien évidemment inconscients. On peut donc aisément faire des ponts entre ce travail psychothérapique et le travail d accompagnement de couples qui attendent un enfant. Dans ma pratique de psychothérapeute en consultation générale, lorsque j interroge les patientes sur leur grossesse et leur accouchement, voire sur ce qu elles savent de leur propre naissance, ce que je fais systématiquement, les récits montrent clairement à quel point le vécu est lourd et difficile quand la médicalisation excessive et la non prise en compte des affects en jeu dans le processus de grossesse et de la naissance ont nié ce temps indispensable non seulement pour établir un lien avec leur bébé mais avec cette nouvelle personne qu elles deviennent, pour naître à elles-mêmes en tant que mère. On connaît bien en santé mentale aujourd hui, la problématique de ces enfants sans limites, sans repères qui manquent de cette sécurité de base essentielle à leur développement. Ils sont hyperactifs, anxieux, incapables de se concentrer et, plus grands, ils font parfois peur à leur propres parents qui osent encore moins assumer leur rôle et l autorité qui l accompagne. Soutenir la parentalité Les enfants et les familles vont mal, tout le monde manque de repères. «Aller mal», ça commence de plus en plus tôt. Les gens sont très isolés socialement, ne savent pas à qui s adresser et les femmes peuvent avoir des difficultés à demander de l aide alors qu elles sont censées être heureuses avec leur bébé. Un accompagnement à domicile peut être nécessaire après la naissance. Ce qui frappe les sages-femmes lors des visites à domicile après la naissance, c est la grande solitude et le désarroi des mamans qui se retrouvent seules avec leur bébé et éventuellement avec d autres enfants plus grands et qui sont complètement débordées. Les professionnels de la santé mentale qui travaillent avec des enfants plus grands - mais encore petits et déjà très en détresse - parlent DOSSIER 19
volontiers maintenant d incompétence parentale On évalue la compétence parentale en observant les interactions des parents avec l enfant, etc. Mais avant, que s est-il passé? Comment a-t-on permis à la maman de construire une relation de qualité avec son bébé, si on la dépossède ainsi de son corps de femme et de mère, de ce qui fait son intimité, sans pouvoir ensuite la soutenir, lui offrir un contenant qui lui permettra de refermer la béance ouverte par cette grossesse et cet accouchement? On sait d ailleurs maintenant que les femmes qui souffrent de dépression du post-partum ont également un relâchement du périnée. Là aussi, le lien entre le corps et le psychisme est clair et la béance est réelle, somatique. Des femmes psychiquement fragilisées par une enfance difficile, une relation très conflictuelle avec une mère déjà inadéquate, parce que mobilisée par ses propres fragilités, ne passeront pas sans dommage par cette épreuve. Pour ces mères, c est le risque de voir leur identité ébranlée au point de régresser à des périodes de leur vie si anciennes qu elles n ont pas de mots ni d images pour se les représenter et que leur corps seul sert de théâtre à ces sensations brutes. Cette grande vulnérabilité psychique de cette période de la vie des mères que sont la grossesse, l accouchement et le post-partum, il ne faut pas la banaliser. Il faut pouvoir s y confronter pour pouvoir aller plus loin et pour qu elles puissent établir avec ce bébé qui est en elles un véritable lien d amour respectueux de son identité de bébé. C est une partie du travail psychologique autour de la grossesse et de la naissance : accompagner les mères et les pères dans ce chemin initiatique qu est la mise au monde d un bébé. Pour une prise en charge globale Il y a des pays industrialisés, pas si lointains (Pays nordiques, Pays-Bas ), où les grossesses et les accouchements normaux sont moins médicalisés. Ce sont les sages-femmes qui accompagnent les grossesses et pratiquent les accouchements, laissant aux gynécologues les situations à risques et les accouchements difficiles (maximum 15% des accouchements). Et les sages-femmes travaillent différemment. Elles prennent le temps avec les parturientes, elles ont moins recours à la technologie médicale, elles écoutent, elles accompagnent. C est une prise en charge globale qui prend en compte toute la personne, pas seulement son utérus et son bébé. En Belgique, on essaie tant bien que mal d instaurer une complémentarité entre les deux pratiques, celle du gynécologue, plus technique et celle de la sage-femme, plus globale. Car le recours à l intervention médicale, si elle est parfois indispensable, n est pas à recommander dans la majorité des cas. Elle est souvent l expression d une angoisse médicale qui se transmet à la parturiente (appelée patiente comme si elle était malade) et au couple: le bébé est trop gros, trop petit, il y a trop de liquide amniotique, ou pas assez, il faut déclencher (ce que l on fait d ailleurs dans la plupart des maternités lorsque le terme est dépassé d une semaine ou parfois moins). Laissez-moi, je n ai pas fini! J ai suivi un couple en préparation affective à la naissance (haptonomie) qui souhaitait une naissance la plus naturelle possible. Trois semaines après la naissance de leur fille, ils reviennent avec le bébé et nous faisons, comme à chaque fois, un «débriefing» de l accouchement et des premiers moments avec bébé. Madame me raconte qu après une semaine de dépassement du terme, le gynécologue décide de déclencher l accouchement. Mais ça ne donne rien, à part quelques contractions, le col reste à 3-4 cm d ouverture pendant plusieurs heures. Les contractions devenant douloureuses et très rapprochées, ce qui est le cas lorsqu un accouchement est induit, madame demande donc la péridurale. Le gynécologue appelé dit alors que si le bébé ne descend pas et que le col ne s ouvre pas, il faudra faire une césarienne. Madame s endort deux heures, spontanément, probablement à cause de la péridurale. A son réveil, surprise, son col est presque à dilatation complète. Pas de césarienne donc Elle me raconte ainsi que lorsque le bébé est sorti, elle n a pas voulu qu on le mette sur son ventre et elle raconte en riant qu elle ne comprend pas pourquoi elle n arrêtait pas de répéter à ce moment-là «laissez-moi, je n ai pas fini» Heureusement que le papa a été très présent et s est occupé les premiers jours de ce bébé que sa maman ne voulait pas regarder. Elle répète qu elle ne comprend pas pourquoi elle disait «je n ai pas fini», ça l intrigue. Je dis «mais non, vous n aviez pas fini votre grossesse!» Surprise, elle éclate en sanglots comme si cette interprétation avait brusquement percuté un vécu douloureux. «Oui, me dit-elle entre deux sanglots, c est comme si on m avait arraché mon bébé de mon ventre!» Voilà comment un acte médical banal et de plus en plus répandu, comme l induction d un accouchement, peut susciter chez une femme qui n est pas spécialement fragile psychologiquement un vécu douloureux et risquer d handicaper gravement les relations précoces avec un bébé qui n avait pas non plus demandé à venir au monde pour apaiser l angoisse du gynécologue. Pour une naissance plus humaine Nous avons trop souvent l impression que les accompagnants, qu ils soient psychologues ou sages-femmes, doivent réparer les dégâts psychologiques et même parfois physiques que certains gynécologues trop pressés et trop techniciens font subir aux femmes qu ils suivent et accouchent : consultations trop rapides, angoisse face à des examens complémentaires qu ils n expliquent pas, épisiotomies inutiles et mutilantes, forceps ou ventouses qu un peu de patience aurait pu éviter, césariennes programmées sans avoir laissé aucune chance à la voie basse, etc. Comment ensuite pouvoir aimer ce bébé qui a été l occasion de tant de souffrances? Pourquoi ne pas envisager cette période privilégiée sous un angle plus humain, plus naturel, en faisant appel à une sage-femme qui, par le temps d écoute qu elle accorde, sera en première ligne 20
pour accompagner le cheminement vers la parentalité, les orientant si nécessaire vers un(e) psychologue en cas de difficultés nécessitant une aide particulière? Parents/professionnels, partenaires? Martine était enceinte de son deuxième enfant. Le premier accouchement s était assez mal passé pour elle, dans un hôpital où habituellement, ils médicalisent très fort les accouchements. Induction de routine, péridurale et immobilité pendant le travail d où, pour cette maman, une expérience de perte d autonomie, de dépossession et comme souvent au premier accouchement, elle n a pas osé dire grand-chose, elle s est laissé faire. Sentiment donc aussi de s être fait maltraiter puisqu elle n a pas été entendue ni respectée en tant que personne adulte et autonome. Or, médicalement, on pourrait dire que tout s était passé «correctement». Maintenant, elle souhaite être accompagnée par une sage-femme. Martine est voisine du centre et il est donc plus facile pour elle de venir chez nous que de se rendre chaque fois à la maternité qui est située à une quarantaine de kilomètres de chez elle. Très vite, elle me parle de ses angoisses, de ses cauchemars. Cette grossesse est attendue, souhaitée et ses cauchemars ne sont pas en lien avec une ambivalence quelconque par rapport à la venue du bébé. Nous parlons, comme je le fais chaque fois, de son projet de naissance, de ce qu elle souhaite autour de l accouchement Elle souhaite un accouchement différent, plus humain, plus respectueux d elle-même. Je ne peux m empêcher de lui dire que la maternité où elle souhaite toujours accoucher est connue pour pratiquer des accouchements très techniques et très médicalisés et qu elle en sait quelque chose. Mais les mamans changent très rarement de gynécologue ou de maternité. Même si ça s est mal passé, elles s en sentent souvent responsables. Elles essaient encore. Martine voulait donc retourner accoucher là-bas. C était son choix et je l ai respecté. Nous avons donc tenté d aménager la situation de manière à lui permettre de vivre les choses autrement. Je l ai aussi envoyée en consultation chez la psychologue du centre pour lui permettre de travailler sur ses angoisses et ses cauchemars. Nous avons donc, toutes deux, travaillé en parallèle avec cette maman pendant toute la deuxième moitié de sa grossesse. Je l ai suivie ensuite à domicile, après son retour à la maison, en postpartum. Elle avait réussi à ce qu on ne déclenche pas son accouchement, et en ayant expliqué à l équipe de la maternité qu elle souhaitait bouger ou tout du moins ne pas rester couchée pendant le travail, l équipe a aménagé sa routine autour de la péridurale pour respecter du mieux qu elle pouvait ses souhaits. Tout s est donc passé beaucoup mieux pour elle que la première fois. Tout ceci nous montre à quel point il est utile de développer une pratique pluridisciplinaire dans un domaine central de la santé mentale et de l obstétrique. Nous pourrions conclure avec Isabelle Brabant, sage-femme québécoise : Nous devons réapprendre ensemble l écologie de la naissance qui reconnaît la force, l intensité, qui parle de soutien, de normal, qui sait ( ) combien le corps et le cœur vivent la maternité en conjugaison intime. L accouchement appartient aux femmes et aux hommes qu elles aiment 3 Dominique, l Atelier des Artistes Anonymes!, Clinique de Bonsecours Le Temps de Naître Uniquement sur RDV 22 Faubourg St Martin 5570 Beauraing 0494 19 32 71 letempsdenaitre@yahoo.fr 1 Citation du Professeur Malinas, gynécologue-obstréticien. 2 Notons à ce sujet que les soins post-natals à domicile proposés par la sage-femme sont intégralement remboursés par la sécurité sociale. Voir à ce sujet le site de l association professionnelle des sages-femmes : www.sage-femme.be 3 Réf. biblio. 10. DOSSIER Confluences N 18 Décembre 21
L évolution du bébé de la naissance au sevrage à travers les rites africains Un enfant même s il doit devenir un prophète, est encore un enfant. Un enfant est un toit. Il faut plus d une main pour l élever. (Parole peule) 1 Oumou DIODO LY Psychologue clinicienne 2 Ker Xaleyi - CHU Fann Dakar - Sénégal sera à l eau claire avec des formules de protection prononcées par l accoucheuse traditionnelle. Les rites de protection de la mère consistent en des bains et encens. Dans la case maternelle, n importe qui n est pas autorisé à entrer sauf les accoucheuses traditionnelles et cela jusqu au quatrième jour suivant la naissance. Les quelques idées que nous présentons ici concernent l ethnie Peule du Nord du Sénégal, appelé Région du Fleuve. Dans les croyances africaines, le bébé qui vient au monde est considéré comme un étranger à apprivoiser pour qu il reste parmi les êtres humains et devienne un être humain. Le bébé est considéré comme un étranger qui vient du village des ancêtres disparus. Et si ce petit visiteur n est pas satisfait, apprivoisé, il peut décider de retourner là d où il est venu. On peut dire que dans les croyances africaines, l enfant revêt un double paradoxe : il est perçu à la fois comme petit et grand. Sa condition d inachevé à la naissance le place dans une dépendance absolue à l égard de l adulte et requiert ainsi des soins et une attention soutenue jusqu à l acquisition de la marche et de la parole. Il est perçu comme grand parce qu il est un mystère, la réincarnation d un ancêtre. Cette perception est confirmée par le choix d un prénom qu il va porter et qui est celui d un ancêtre, d un grand-parent, d un marabout, d un personnage considéré comme un modèle idéal. Nous allons voir le processus d évolution du bébé africain et les pratiques et rites qui en marquent les différentes étapes. La mère en grossesse jouit d une attention et de soins particuliers de la part de son entourage. Elle fera l objet de protections rituelles pour arriver à terme. Et dans ce sens, elle aura à observer des interdits qui, enfreints, risquent de perturber l évolution normale de la grossesse : dormir dehors à la belle étoile seule, ne pas porter les gris-gris de protection de la grossesse ou manger des aliments interdits pendant la grossesse (lapins 5, rats, etc.). Les femmes, plus particulièrement les matrones et les accoucheuses traditionnelles, l accompagnent et lui rappellent les attitudes positives dans son état. La naissance ainsi préparée, l enfant vient au monde. Il s annonce par son cri inaugural à l entourage familial et aux voisins proches. Cependant, c est au bout de trois jours que la nouvelle sera diffusée à la famille élargie et à toute personne devant être informée. Cette précaution vise à laisser mère et bébé se reposer de la grande épreuve de la naissance et les rites de protection seront accomplis surtout contre la sorcière jugée avide de proies nouvelles, et aussi contre le mauvais œil 3. Par exemple, avant la première tétée, on mettra dans la bouche du bébé la nourriture spirituelle préparée par le marabout ou le guérisseur traditionnel. Cette nourriture, sorte d eau bénite, est composée d eau, de formules coraniques, de miel et de lait de chèvre. Pour le premier bain du bébé, l enfant sera rincé dans sept eaux différentes, dont le dernier rinçage On peut rapprocher les croyances africaines et les travaux scientifiques sur la médecine néonatale : c est au bout des 72 premières heures suivant la naissance que s effectue l attachement affectif bébé-mère. Les visites à la mère et au bébé commencent au 4ème jour, chaque visiteur formule des vœux et remet un cadeau. Certains parents ayant un statut particulier sont tenus de prendre le bébé dans leurs bras pendant un moment. Ce sont des personnes qui jouissent d un statut social et d un âge enviables comme le marabout ou un grand parent. Ils sont tenus aussi de souffler sur le bébé des formules de vœux de chance, de vie, de santé. Ce sont des personnes dont on dit que leurs prières sont toujours exaucées. Rappelons qu à l accouchement, les accoucheuses doivent mettre le nouveau-né en contact avec la terre pour qu il se constitue une base solide. L attribution du (des) prénom(s) se fera au huitième jour de la vie. Cette cérémonie comporte beaucoup de rituels et a une valeur de reconnaissance et d inscription du nouveau-né dans la lignée paternelle. Après rasage de la tête, le prénom est soufflé dans l oreille de l enfant, il est annoncé à l assemblée et un mouton est sacrifié. Ce rituel est propre à la religion islamique au Sénégal. Il a le sens de racheter, dès le début, la vie de l enfant et le père versera du sang pour faire naître l enfant à la vie familiale, sociale comme la mère en a versé au moment de donner vie à l enfant. 22
L inscription de l enfant dans la lignée paternelle est marquée par l échange de cadeaux dont l élément essentiel est le pagne traditionnel tissé. Le premier portage se fera de façon rituelle par une préadolescente ayant la position de cousine esclave du bébé 4. Ce portage à une valeur symbolique de protection, d ouverture de chance et d intelligence du bébé. C est au crépuscule que le bébé sera mis sur le dos de la cousine par une vieille personne. Une fois sur le dos puis par terre et ce geste va se répéter sept fois. Après, il sera maintenu par les deux pagnes rituels (Mbottu et Rogueuntal). Dans le maternage de son bébé, la mère est assistée par des accoucheuses qui l initient aux soins articulés au holding et au handlding définis par Winnicott 5. L allaitement, le portage, le massage, le bercement, etc. constituent des techniques propres au maternage 6 africain. Marcelle Géber 7 et Solange Faladé ont montré grâce à ces techniques l avance du développement psychomoteur de l enfant sur toutes les échelles d évaluation euro-américaines. Le portage au dos favorise la transformation progressive des grasping reflex en une préhension volontaire. Il anticipe la position verticale de l axe vertébral par une acquisition rapide de la position assise. Le portage au dos protège le bébé de la luxation de la hanche. Le massage à l huile végétale ou animale, a la vertu de détendre les différents membres du corps du bébé en favorisant une motricité précoce. Le père est tenu, dans ces rituels, de fournir de l or qui sera échangé contre les cheveux du premier rasage du bébé. Cet or sera donné en aumône à une femme âgée et d un certain statut social. Le mouton de nomination sera fourni par le père. C est lui qui décidera aussi du moment du sevrage de l enfant en l effectuant lui-même ou en désignant le marabout ou le guérisseur qui le fera (entre 15-20 mois). Il faut préciser qu à la naissance du bébé, la mère est déchargée de tous travaux domestiques. Elle reste en réclusion temporaire avec son bébé pendant une période de quarante jours et plus. Cette réclusion correspond à l investissement d un «espace maternel» qui se rompt lors de la première sortie dans la cour de la concession paternelle. L enfant africain qui était, dans la culture tradition- Françoise, l Atelier des Artistes Anonymes!, Clinique de Bonsecours nelle, au centre des préoccupations des adultes et cela de la naissance à la sortie des rites de puberté, va aujourd hui se retrouver relégué à un autre plan. Du statut d enfant roi, il va basculer dans le statut d enfant encombrant, et sera confié parfois pendant de longues heures, de façon précoce et sauvage, aux domestiques, aux voisins. Ce phénomène propre au milieu urbain, concerne surtout les jeunes mères qui travaillent et habitent à des lieux éloignés. Dans notre consultation à KËR XALEYI 8, c est depuis un peu plus d une dizaine d années que nous sommes confrontés à des enfants de plus en plus jeunes (18 mois 3 ans) pour des retards de développement global (retard de marche, de langage, etc.), psychose, autisme, etc. Ces formes de pathologies sont imputables à la séparation précoce mère enfant sans substitut adéquat (disparition des grands-mères, des mères multiples etc.). En milieu africain Peul, quand l enfant venait au monde, la mère était aidée et «régressait» pour accompagner son enfant jusqu au sevrage et même au-delà. Aujourd hui, le respect du rythme d évolution de l enfant est un problème familial et même social. Les solutions à ce problème sont bien souvent inadéquates, comme les «Cases des tout-petits» 9. 1 L analogie du toit renvoie à la construction de la case africaine. La confection du toit demande beaucoup de travail et plusieurs mains, surtout au moment de l ériger sur les murs de la case déjà construite. 2 Réf. biblio. 19 à 21. 3 Le mauvais œil n est pas toujours la sorcière mais une personne qui par son œil, porte le malheur sur tout ce qu elle regarde, touche ou approche, elle peut être homme mais généralement c est une femme. On pourrait parler de guigne, ou de personne mortifiée 4 La cousine esclave est la fille de la sœur par rapport à l enfant du frère qui est toujours roi ou reine. 5 Réf. biblio. 51. 6 Erny P., L enfant et son milieu en Afrique noire, Paris, L Harmattan, 1987. 7 Réf. biblio. 24. 8 Kër Xaleyi qui signifie dans la langue Wolof du Sénégal, la «Maison des Enfants», est une unité de pédopsychiatrie qui reçoit des enfants de 0 à 18 ans. Ses nouveaux locaux datent de 1992 et se situent dans l enceinte du CHU de Fann-Dakar. Cette unité est une annexe de la psychiatrie adulte dans la même enceinte. 9 Les Cases des tout-petits dépendent d une Agence nationale créée à l initiative du Président de la République. Ces cases ont été implantées dans les zones sub-urbaines et dans certains villages très défavorisés. Elles reçoivent des enfants de deux à quatre ans. Le personnel est composé de mères et grand-mères. Des éducatrices de l action préscolaires supervisent le travail des parents. DOSSIER 23
Les premiers temps de maman et bébé Michel DECHAMPS Pédiatre CHR Namur Conseiller pédiatre et membre du conseil scientifique de l ONE Tout devrait commencer par un projet d enfant. C est le temps du désir puis de la gestation. L enfant idéal mûrit dans les circonvolutions cérébrales de ses parents. Le fœtus grandit, serein, dans les replis utérins. Madame achève le périple qui transforme la fille en maman. La préoccupation maternelle primaire 1 s élabore en cours de grossesse et permet d atteindre un degré de sensibilité, d attention et de disponibilité accrues qui durent pendant les premières semaines suivant la naissance. C est une capacité d empathie très particulière pour savoir ce dont le nourrisson a besoin, et qui permet une identification projective. La contenance maternelle 2 est cette capacité de la mère : à s adapter aux besoins de son enfant ; à le stimuler, tout en respectant son rythme et son niveau de tolérance à la frustration ; à lui prodiguer l affection et les soins adéquats pour qu il acquière le sentiment d exister dans la continuité et vive en bonne harmonie avec son corps ; à donner du sens aux expériences qu il vit, en les détoxiquant, de telle sorte qu il puisse s adapter à la réalité sans être submergé par l angoisse ; à le faire accéder au monde de l intersubjectivité et du partage. Bref en quelques mots, à lui fournir des bases stables et sécurisantes pour se construire. La manière dont l enfant est tenu, manipulé, soigné et dont on lui présente les objets, lui permet de vivre son corps délimité et unifié, de construire un appareil à penser capable d intégrer adéquatement les expériences endogènes et exogènes, et d entrer en contact avec la réalité extérieure et les autres sans que cela détruise son sentiment d exister dans une continuité sécurisante. La mère suffisamment bonne peut faire attendre son bébé juste assez pour lui laisser le temps de désirer, mais sans qu il soit débordé dans ses capacités adaptatives. Il faut respecter et proposer une rythmicité dans les échanges qui permettra à l enfant d organiser ses expériences sensorielles et motrices, selon un repère temporel structurant. L enfant apprend ainsi que rien ne dure indéfiniment et cela l aide à supporter les événements déplaisants et la frustration puisqu il sait qu après il y a autre chose 1 décrite par Winnicott. 2 autre mention Winnicottienne. Macrorythmes et microrythmes Le bébé prend très tôt la mesure du temps. Il fait sans cesse l expérience de ruptures, de discontinuités, de moments de présence et d absence des personnes et des objets qui l entourent. Si l on sait l enfant sensible aux séparations, faut-il pour autant les éviter? Qu est-ce qui permet au tout petit de grandir, de passer de la «fusion» à «l identité» sans s abîmer? Pour A. Ciccone 1, l absence n est tolérable et participe à la croissance de l enfant qu à condition de s inscrire dans une certaine «rythmique». L alternance des temps de présence et de non présence, selon un rythme qui garantisse une certaine continuité, assure au tout petit une sécurité de base qui lui permet d expérimenter l absence et d en développer la pensée. Cela suppose bien sûr de ne pas s absenter un temps au-delà duquel le bébé est capable d en garder le souvenir vivant. Daniel Marcelli 2 distingue les macrorythmes, qui sont les rythmes des soins maternants, des microrythmes, qui désignent les rythmes à l intérieur des interactions mère 3 -bébé. Les macrorythmes, que l on retrouve dans les rituels de soins, sont répétitifs et assurent un fond de permanence qui rend possible la mémorisation et l anticipation. Ils nourrissent la confiance et la sécurité, ce qui permet au bébé de supporter la discontinuité. Les microrythmes, en revanche, développent la capacité d attention (puis d apprentissage) de l enfant en jouant sur la surprise, l incertitude, l attente, l excitation. C est ce que l on observe dans les jeux de chatouille: Le bébé investit le temps d attente et anticipe la chatouille, dans un mouvement paradoxal fait d attirance et de refus craintif, et la chatouille arrive juste à côté de là où elle était anticipée 4. Si les macrorythmes doivent être respectés pour éviter tout traumatisme, les microrythmes, à l inverse, se jouent des écarts pour produire de la jubilation, du plaisir, du ludique. La diversité des expériences permet ainsi au bébé de repérer l altérité et de reconnaître l autre. Sylvie Gérard - IWSM 1 Réf biblio 14 2 Réf biblio 34 3 Ou tout adulte ayant en charge le bébé. 4 Réf biblio 14. 24
Les premiers liens : perspectives thérapeutiques et préventives Dès les premiers instants, les compétences du nouveau-né et celles des parents se rencontrent et s ajustent progressivement dans la spirale des interactions. De la qualité de ces premières interactions quotidiennes dépendra non seulement le développement du bébé, mais aussi l évolution du processus de parentalité et la qualité du lien qui unira l enfant à ses parents. A partir de l expérience de travaux préventifs et thérapeutiques, l auteur expose ici les intérêts du travail clinique et de la recherche portant sur les stratégies d intervention précoce visant la promotion des premiers liens parents-bébé. Jaqueline Wendland 1 Docteur en psychologie Hôpital Pitié-Salpêtrière, Unité petite enfance et parentalité Vivaldi, Paris 12 ème Université Charles-de-Gaulle, Lille-III Prévenir c est soigner Chaque étape de la vie exerce une influence sur celles qui vont lui succéder. La prévention en santé mentale ne peut donc faire l économie du travail avec le jeune enfant en développement et sa famille. Les nombreuses recherches dans les domaines du développement précoce, de la parentalité, des notions de risque et de résilience, ainsi que la mise en évidence des compétences sensorielles et interactives précoces de l enfant ont entraîné des retentissements importants dans les champs médical et psychologique. Les professionnels de la petite enfance ont changé leur façon de se représenter le bébé, de l étudier et sans doute aussi de le soigner. Aussi, le champ de la périnatalité, initialement réservé à la gynécologie-obstétrique et à la pédiatrie, a vu ses frontières s élargir à mesure qu il s affirme comme terrain propice aux actions de prévention et d intervention en santé mentale. Par définition, nous savons que toute stratégie de prévention doit intervenir le plus tôt possible, dès que des conditions de risque sont identifiées et, dans l idéal, avant même l apparition des premières difficultés. De là émerge une autre notion fondamentale : la notion de temps pour un bébé est différente de celle d un enfant plus âgé. Nous nous disons souvent «un bébé n attend pas». En effet, il faut agir vite afin d éviter que des perturbations sévères s installent durablement dans son développement. Un des aspects les plus intéressants de la psychiatrie périnatale repose justement sur le fait qu un dysfonctionnement psychosomatique ou comportemental du bébé se manifeste dans la relation parent-enfant et y est observable avant même qu il ne devienne un trouble psychopathologique affectant le psychisme de l enfant. Aussi, soigner un trouble précoce du sommeil pourrait prévenir l installation d un mode relationnel anxieux entre la mère et l enfant ainsi que le développement ultérieur d un lien d attachement insécurisé chez le bébé. Pour les parents, cette période des premières semaines et des premiers mois est tout aussi sensible. Il n est pas rare que nous recevions des parents qui expriment une culpabilité et un sentiment diffus d avoir «raté» quelque chose avec leur enfant au cours de cette période précoce. Et ce dont il s agit le plus souvent, c est bien de la question de la rencontre avec le bébé, du lien affectif qui ne s est pas installé dans des bonnes conditions et qui perturbe les interactions avec leur enfant jusqu au point de produire des symptômes chez ce dernier, tels que des troubles du comportement, des désordres psychosomatiques et des troubles du développement. Contrastant avec les opinions qui tendent à présenter la prévention comme une tâche extrêmement difficile, Winnicott soulignait que, généralement, toute mère possède en elle les compétences pour le maternage, pour bien prendre soin de son bébé, et qu il suffirait, si nécessaire, que quelqu un la confirme dans ses capacités. La présence d une personne de la famille, parfois d une équipe disponible et attentive à la maternité, fournit généralement le soutien nécessaire à l émergence du sentiment, puis de l expérience, de bien pouvoir s occuper du bébé. La clinique montre que ce sentiment et cette expérience sont des préalables importants à l instauration du lien affectif des parents avec l enfant. Le devenir parent et la rencontre avec le bébé Cependant, la compétence maternelle n est pas innée. Devenir mère n est pas un instinct qui apparaît naturellement à la maternité, après l accouchement. Savoir aimer et comprendre son bébé n est pas donné immédiatement à toute femme qui accouche. Devenir mère est plutôt le résultat, d une part d un long processus de maturation du désir d enfant dont l origine est ancienne et antérieure à la grossesse et de l autre, d un apprentissage progressif pré-et postnatal de découverte et de rencontre avec un être nouveau, processus dans lequel le bébé joue un rôle actif. Les interactions mère-bébé sont la continuité de la vie intra-utérine, en lien avec la période de gestation bien plus qu en rupture. A la naissance, la découverte et la rencontre avec le nouveau-né, doté de capacités sensorielles et communicatives uniques, à travers les expériences quotidiennes de soins, viendront compléter et actualiser le processus de devenir parent. ( ) DOSSIER 25
Notre pratique à la maternité de La Pitié-Salpêtrière (voir encart), en particulier à l aide de l échelle de Brazelton 2, nous montre que, dès les premiers instants de la vie, le bébé est le meilleur guide pour les parents. L organisation comportementale et neurologique du nouveau-né semble le prédestiner à instaurer progressivement une relation de proximité et d attachement avec l adulte. En effet, les éthologues ont bien noté que le nouveau-né manifeste à chaque instant des comportements qui visent à réduire la distance interpersonnelle et à augmenter la proximité corporelle et les contacts avec l adulte. Montagner parle de «comportements d élan à l interaction» et cite les vocalisations, les pleurs, la dilatation des pupilles, les protrusions de la langue, les manifestations physiologiques comme l état de faim, la défécation, la fatigue, et même des réflexes qui induisent des contacts physiques et affectifs, de préférence en face-à-face. Ces comportements sont décrits par Bowlby 3 comme des comportements inducteurs d attachement. Le fait que la mère focalise son regard et son visage sur l enfant aide celui-ci à percevoir les intentions maternelles ainsi qu à développer une attention soutenue et à manifester en retour des signaux de plus en plus clairs. Cette communication précoce multimodale constitue un support essentiel à l installation, au maintien et peut-être à la restauration du lien affectif. Toutefois, bien que compétent, le bébé a besoin de s appuyer sur les capacités de l adulte pour déployer ces prédispositions à l interaction. Ainsi, lorsqu une mère se sent incapable de comprendre les états et les signaux de son bébé, ou lorsque son bébé a des désordres de la régulation, des difficultés à bien traiter et intégrer les stimulations sensorielles, il sera important d une part, d aider les parents à comprendre le langage du bébé et de l autre, de soutenir l enfant, en reconnaissant et en donnant du sens à ses initiatives, ses signaux et ses besoins. Comprendre comment «fonctionne» son bébé constitue en effet un autre fondement du lien de la mère à son enfant. La clinique des interactions précoces nous montre que la femme a besoin de se voir mère dans le regard de son bébé et qu il lui sera difficile d aimer, de se lier à quelqu un qu elle ne comprend pas, qu elle ne connaît pas, un étranger dans lequel elle ne se reconnaît pas. En d autres mots, nous pourrions dire que connaître son bébé permet à la femme de devenir mère et de se reconnaître en tant que telle. Sensibiliser les parents aux compétences précoces du bébé A la suite de nombreuses études ayant permis de mettre en évidence les remarquables compétences sensorielles et interactives du nouveau-né, d autres recherches ont remarqué que l attachement précoce parents-bébé pourrait être favorisé si les parents étaient conscients des capacités interactives de leur nouveau-né 4. Par ailleurs, ces observations prennent d autant plus de valeur qu il s agit d une première naissance. En effet, de nombreux parents, particulièrement dans les milieux défavorisés, n ont qu un accès limité à l information et peuvent construire de fausses idées concernant les capacités ou le développement des bébés. Comportant à la fois fragilité et mobilisation, le temps de la naissance et de l accès à la parentalité correspond à une étape critique de la vie humaine et à une ouverture propice aux interventions préventives ou thérapeutiques auprès de la famille. Le court passage à la maternité peut être l occasion de proposer une intervention simple et peu coûteuse, mais dont les effets auront un caractère bidirectionnel, à la fois sur l enfant et sur les parents. De plus, ces effets positifs pourraient se renforcer dans la spirale des interactions, puisque nous savons qu à mesure que le maternage est favorisé par une meilleure sensibilité, le bébé, à son tour, demande des soins de meilleure qualité et des interactions plus riches à sa mère. Les liens conflictuels et l alliance thérapeutique D un autre point de vue, aider à l établissement des liens revient aussi à aider les parents et leur enfant à trouver la bonne mesure, la bonne distance et l harmonie qui favorise le développement de chacun aussi bien dans la relation à l autre qu individuellement. S attacher implique aussi pouvoir se séparer sans se perdre. Les très fréquents troubles liés à la séparation (p. ex. échec du mode de garde, troubles du sommeil, difficulté de sevrage) témoignent des difficultés et conflits potentiels. Développer un lien d attachement solide et stable avec l enfant tout en favorisant son individuation et son autonomie n est pas une tâche aisée pour tous les parents, d autant plus que cela implique aussi pour l adulte de modifier ses investissements conjugaux, sociaux, et professionnels. Par ailleurs, la naissance d un enfant entraîne d importants réaménagements psychiques et parfois la résurgence de conflits du passé, des phénomènes qui rendent les jeunes parents potentiellement plus vulnérables 5. Les relations entre les parents et l enfant peuvent alors devenir conflictuelles, instables ou ambivalentes. Les symptômes de l enfant et les plaintes des parents en seront les révélateurs. Témoin de cette relation d amour et de haine, le rôle du professionnel est délicat, car il n est pas surprenant que ces conflits retentissent sur la 26
relation avec le clinicien. Ainsi, le travail sur le lien parent-bébé passe souvent et d abord par le travail autour de l alliance thérapeutique. La notion d alliance thérapeutique rappelle bien entendu celle de «base sécure» de Bowlby : c est grâce à cette alliance que le parent va pouvoir explorer son monde interne et les contenus douloureux de sa vie passée qui perturbent la relation avec le bébé. De nombreux parents que nous recevons n ont pas connu des relations de sécurité et de Delphine, l Atelier des Artistes Anonymes!, Clinique de Bonsecours confiance dans leur vie et il leur sera parfois difficile de se livrer à cette expérience émotionnelle intime avec un thérapeute en présence du bébé. Ainsi, lorsque la situation au départ est difficile et tendue, lorsque l alliance thérapeutique n est pas évidente, la place de l interprétation sera réduite. Ce qui compte alors, c est l empathie, la présence, la confiance, l absence de jugement, c est «être avec». En tant que tiers accueillant, nous allons écouter le bébé en souffrance chez la mère, le bébé qu elle a été et qui continue à vivre en elle. Paraphrasant Winnicott 6, nous adoptons une «préoccupation thérapeutique primaire», une attitude «suffisamment dévouée» et sécurisante. En effet, très souvent une mère a tout simplement besoin que l on s occupe d elle pour qu elle puisse s occuper de son enfant. La clinique du lien est ainsi souvent une clinique du holding, une clinique où l on soutient et sur laquelle le patient se soutient ; parents et enfant se soutiennent pour pouvoir se lier. Cette enveloppe du holding doit contenir et protéger à la fois les parents et l enfant, car il ne faut pas oublier que l enfant va grandir avec ses parents et non malgré ou contre ses parents. Ainsi, le but de tout travail préventif ou thérapeutique dans ce domaine sera toujours l enfant en relation, en lien avec ses parents. Plutôt que le cadre thérapeutique proprement dit, l unité Vivaldi (voir encart) dans sa globalité peut alors fonctionner comme un réceptacle maternel, une enveloppe du maternage, un lieu où la mère s autorise à laisser tomber le masque, à régresser à une position infantile, de dépendance, nécessaire à la rencontre avec le bébé qui vit en elle et avec celui à qui elle a donné naissance. Cette régression et le soutien apporté permettent à la mère de développer ses capacités à supporter les exigences et la dépendance de son bébé ainsi que la frustration de ses propres désirs que la maternité implique. Dans ces conditions, l accès aux expériences émotionnelles précoces et aux affects douloureux du parent pourra mettre en évidence ce qui se répète avec le bébé et qui envahit la relation à l enfant. Plutôt qu à un dialogue de mots, on assiste à un dialogue d images et d émotions entre le parent et le bébé. Et c est dans ce dialogue, soutenu par la présence contenante et «empathique» du thérapeute, que se restaure ou se construit le lien parent-enfant. 1 Ce texte reprend des extraits significatifs d un article publié, en version intégrale, dans la revue : Neuropsychiatrie de l enfance et de l adolescence, réf. biblio 50, p.p. 71-77. L auteur élabore cette réflexion à partir de l expérience de travaux préventifs et thérapeutiques menés en France et au Brésil. 2 Brazelton TB. De la NBAS aux Touchs points. In : Dugnat M., editor. Le monde relationnel du bébé. Ramonville Sainte Agne : Eres ; 1997. p. 87-92. 3 Réf. biblio 9. 4 Wendland-Carro J., Piccinini C., Millar S., The role of an early intervention on enhancing the quality of mother-infant interaction in low income families. Child Development, 1999; 70(3): 713-21. 5 Cramer B., Le fonctionnement psychique dans le post-partum et son rôle dans l épinglage d identité. Devenir, 1994 ; 6(2) : 15-21 et Cramer B., Palacio - Espasa F., La pratique des psychothérapies mère - bébé : Etudes cliniques et techniques. Paris : PUF; 1993. 6 Winnicott DW., De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris : Payot, 1969. L unité Vivaldi aussi un espace de pensée et de rencontre pour les parents et leur enfant. La question des liens parents-enfant y est abordée à différents niveaux : les liens entre le pré-et le postnatal, les liens de filiation et le transgénérationnel, les liens de la famille à son contexte social et culturel, etc. et des enfants sans rendez-vous, de façon gratuite et même anonyme, sans passer par une Rattachée à l hôpital Pitié-Salpêtrière de Paris, consultation médicale au préalable. L aménagement l unité petite enfance et parentalité Vivaldi a été intérieur a été pensé de manière à favoriser les intentionnellement implantée dans des locaux extérieurs, proche de plusieurs maternités, et insérée dans le tissu communautaire. Elle reçoit gratuitement des futurs parents et des parents avec leurs enfants de 0 à 3 ans. Elle se destine aussi bien à des enfants qui présentent des dysfonctionnements précoces qu à des parents qui se sentent en difficulté avec leur enfant, bien que celui-ci ne présente aucun symptôme. L unité Vivaldi est non seulement un espace pensé pour les bébés, mais liens et permettre des rencontres tant dans le collectif que dans l intimité. Du point de vue architectural, l unité est composée de deux espaces distincts unis par une passerelle : l espace accueil et l espace consultation. L originalité de l espace accueil est de proposer un lieu ouvert et accueillant et une équipe pluridisciplinaire (la même que pour l espace consultation) disponible au quotidien pour recevoir des parents Dans l espace consultation, plusieurs modalités d évaluation et de prise en charge individuelle, groupale ou en cothérapie sont proposées. Ces deux espaces conjuguent prévention et intervention précoce, la frontière entre ces deux dimensions étant souvent peu délimitée à cet âge précoce de la vie. DOSSIER 27
Temporalité du bébé et vitesse contemporaine : le paradigme du maxi-cosi Qui de nous n a jamais suivi dans une galerie commerciale un parent chargé comme un baudet. Ployant sous le poids porté à bout de bras, il s arrête un instant. Croyant alléger la charge en transférant les paquets d une main à l autre, il passe de la main droite à la main gauche les sacs emplis de diverses marchandises. Puis il glisse de son bras gauche à son bras droit la coque d un maxi-cosi où somnole un bébé 1. «La révolution du siècle» A force de croiser cette scène ou de voir ainsi sortir de la maternité les parents avec leurs précieux bagages, nous avons fini par observer avec intérêt l usage fait de cet objet relativement neuf au rayon des listes de naissance. Initialement conçu pour sécuriser le transport des bébés en voiture, ce siège coque se voit peu dans les transports en commun où la présence des nourrissons est d ailleurs un fait plutôt rare. En consultation, les parents viennent avec le bébé porté en sac kangourou, en écharpe, en landau ou poussette convertible. Les parents motorisés arrivent, eux, avec le maxi-cosi au bras et déposent souvent cette coque au sol, sans paraître éprouver le besoin de prendre leur enfant dans les bras. Au-delà de sa fonction sécuritaire initiale, le maxicosi nous est alors apparu dans sa dimension de portage «hors circulation automobile». Témoins en sont les nombreuses familles qui arpentent les galeries commerciales ou les rues avec leur bébé à bout de bras. L enfant reste attaché à sa coque qui est, elle, détachée du corps de l automobile. Ainsi porté, le bébé peut suivre le parent dans tous les déplacements motorisés que le siège facilite. Véritable instrument qui permet à Pascale GUSTIN Psychothérapeute et thérapeute familiale Didier ROBIN Psychanalyste et systémicien la mère de sortir dans l espace familial et social, le maxi-cosi semble alléger le fardeau que représente la charge du nourrisson dans les premiers temps de la vie. C est en ce sens que se font les commentaires entre mères sur un forum de discussion ; «C est la révolution du siècle» dit l une d elle dont le congé de maternité s est trouvé transformé grâce à cette possibilité d emmener son bébé partout avec elle. Une autre raconte comment le maxi-cosi lui permet de continuer son entraînement en piscine : il lui suffit de «poster» son bébé dans son siège au bout du couloir de natation et d y jeter un coup d œil avant chaque virage. De moyen sécurisant de transport automobile, le maxi-cosi semble ainsi devenu pour certains une nouvelle technique de portage qui favorise la liberté de mouvement des parents. Entre portage et attachement Que l enfant reste ainsi attaché et emporté dans cette coque rigide est une observation sur laquelle nous pouvons nous arrêter quelques instants. Nous savons que de tout temps, le bébé a dû être «attaché» au corps de la mère durant des semaines, voire de longs mois et cela, pour des motifs de simple subsistance et de protection que nous avons tendance à oublier aujourd hui. Aux commencements, le corps de l enfant existe en fonction des bras qui le tiennent, des bras qui ont dû ou doivent encore être occupés à d autres tâches essentielles : à la charge d autres enfants et au travail des femmes au sein de l économie collective. Un peu partout et de tout temps, les enfants ont pour cela été tenus à proximité du corps de la mère de façon à lui permettre de poursuivre sa fonction sociale et ses déplacements tout en satisfaisant aux besoins vitaux de l enfant. Appendu au corps de son maternant, le bébé découvre le monde à partir de ce que cette personne lui en offre comme expériences sensorielles articulées au langage. Dans les recherches sur l attachement, cet arrimage au corps maternel est apparu comme une source évidente de sécurisation corporelle et psychique. Nous y reviendrons. Plus récemment, la prosodie et la musicalité particulières qui caractérisent la façon dont une mère parle à son bébé ont été finement observées. La rythmicité qui accompagne les soins corporels et les interactions ludiques ont aussi fait l objet de recher- Cédric, l Atelier des Artistes Anonymes!, Clinique de Bonsecours 28
ches approfondies. Daniel Marcelli a ainsi mis en évidence le caractère essentiel des macrorythmes et des micro-rythmes dans le développement du bébé 2. Accompagnant les soins corporels primaires, ces rythmes «habillent» les tâches de maternage et ont pour fonction de donner une contenance au bébé. Ils lui offrent une série d enveloppes corporelles qui vont l aider à se sentir peu à peu unifié et constituent la matrice des enveloppes psychiques. Aux commencements de la vie, la prévisibilité du comportement maternel et des conditions d environnement sont basales. Puis, la mère introduit peu à peu de la variabilité, des séquences nouvelles où la surprise joue un rôle plus grand. Cette rythmicité favorise chez le bébé l anticipation des changements et l adaptation à ceux-ci, deux processus qui encouragent le travail de la pensée. A partir de telles interactions, l enfant fait l expérience de la présence et de l absence ainsi que des liens subtils existant entre prévisibilité et nouveauté. Il se construit de telle sorte une première expérience du temps et de l altérité. Pour que la mère offre ainsi au bébé le monde «petit bout par petit bout», elle doit lui «asservir» une bonne partie de son temps personnel. Cela l oblige à restreindre ses autres activités et ses déplacements, à moins de les effectuer avec le nourrisson comme certains portages traditionnels n ont cessé de le permettre. Une histoire du portage des bébés L évolution et l organisation des techniques de maternage nous rappellent cependant que la société humaine organise un réel conditionnement par le biais des soins apportés aux nouveaux-nés. Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand nous l ont montré dans L art d accommoder les bébés, un ouvrage qui n a nullement vieilli 3. Cette psychanalyste et cette ethnologue y retracent l évolution des préceptes et des normes en matière de grossesse, d accouchement et de maternage. Durant les deux derniers siècles de l histoire de l Occident, les mères ont dû composer avec des spécialistes qui ont considérablement influencé le rapport au bébé, creusant notamment la distance entre le corps de l enfant et celui de sa mère. Grossesse, habillement et méthodes de langeage des bébés, alimentation, soins corporels, sorties, sommeil, tout y passe. Au travers de ces conseils et de ces idéaux, les auteurs revisitent la transformation de certains rites de passage qui entourent la naissance, procédés traditionnels qui dissociaient la femme enceinte de son entourage ordinaire afin de les protéger des forces hostiles supposées s exercer autour de la naissance. Les auteurs tentent de lire comment ces rites sont réutilisés autrement par ces experts, puis par l industrie pour réguler en quelque sorte les liens des enfants à leur famille en favorisant de nouveaux modes de production. Ceux-ci impliquent de préparer les enfants à devenir des travailleurs adaptés au taylorisme. Dans la civilisation occidentale, un processus de conditionnement s amplifie. Le bébé doit apprendre à être seul, isolé dans son berceau et sa chambre particulière, dans le silence préservé du repos. Ces nouvelles normes se trouvent alors mises en perspective dans leur contexte historique. Elles y apparaissent comme un système visant à protéger l enfant et ses parents des mouvements pulsionnels. On voit ainsi combien il est question de dresser les enfants, de leur faire accepter des contraintes corporelles et de mouler l enfant dans un rapport au temps découpé selon des rythmes chronométrés d une grande rigidité. Ce n est que vers 1970 que l idée du plaisir dans l interaction mère/enfant apparaît à un moment où surgit une nouvelle conception du bébé comme être de langage faisant preuve de compétences dès sa naissance. Les spécialistes portent alors leur intérêt sur l observation du nouveau né au sein des interactions précoces. La «qualité» du portage attire dès lors toute l attention. Etonnement, si ce livre traite des premières sorties et promenades, des rites de présentation de l enfant marquant la fin de la réclusion de la mère et de l enfant, il n y est pas fait mention du terme de «portage». Ce sont davantage les rituels découpant la temporalité du maternage et les techniques de contention physique du bébé qui nous permettent d aborder ce sujet. Parmi celles-ci, le «langeage» occupe une place centrale qui traverse les siècles puisque l emmaillotage des bébés fut en usage jusque la fin de la première guerre mondiale, voire plus tard encore. Cet emmaillotage permettait de manipuler et de transporter l enfant commodément «comme un bout de bois», tout en le mettant en sûreté lors du travail des parents. En l absence de ces derniers, dans les campagnes, l enfant mailloton pouvait en effet être accroché au mur, bien au chaud et à l abri de l attaque potentielle des animaux. Intrigués par l absence de référence explicite au «portage», nous avons entrepris de parcourir différents manuels destinés aux parents néophytes. L enfant bien portant de Naouri, véritable bible parue en 1993, semble pareillement muette sur le sujet 4. L auteur n y fait que brièvement référence aux couffins, kangourou landau et filet Tonga, sans plus. L usage de l automobile n est pas problématisée non plus puisque, selon Naouri, l enfant peut accompagner les parents partout et à toute heure dans leur déambulation. Pas question du maxi-cosi dont il est pourtant déjà fait usage. Dans ce manuel, Naouri choisit par ailleurs une curieuse métaphore pour symboliser le travail de maternage. Il écrit ceci ; «Ne perdez jamais cette métaphore de vue : votre bébé, c est un passager de taxi, et vous, vous en êtes le chauffeur. Soyez pour lui le chauffeur que vous aimeriez avoir». Il décrit alors le chauffeur talentueux qui vous fait découvrir la corniche surplombant la région niçoise avec délectation vous donnant goût au voyage. Puis, à l inverse, le chauffeur grincheux, maussade et pusillanime! Il n apporte aucun commentaire au temps passé avec un bébé dans les déplacements automobiles. De même qu il ne s accorde qu une courte note de bas de page pour faire référence à la fréquentation télévisuelle imposée au bébé. Comme s il était aveuglé par l évidence des «outils» de son temps. Sans doute, est-il logique de ne pouvoir percevoir le conditionnement culturel de sa propre époque, la visibilité n émergeant qu après coup dans les effets macrosociaux que ces normes produisent. Une visite à la librairie nous apprend d ailleurs que la référence au portage n est pas plus étoffée à ce jour dans les manuels de puériculture. Du DOSSIER 29
maxi-cosi, il n est d ailleurs fait mention qu en tant que siège automobile conçu pour assurer la sécurité du bébé dans les déplacements motorisés. Temporalité du bébé et rythmes contemporains En raison de cette éventuelle tache aveugle, il nous paraît intéressant de nous interroger ici sur la fonction de cet instrument de portage et sur ce qu il offre comme expériences corporelles aux bébés d aujourd hui. Loin du conditionnement à la solitude et au temps chronométré des années 50, éloigné aussi du maternage «idéalisé comme pur temps de plénitude et de plaisir», le bébé semble à ce jour pris dans la course contre la montre qui agite le monde contemporain. On se déplace beaucoup. Le mouvement est permanent, de même que les stimulations sensorielles. L image des écrans qui restent allumés et la présence constante des téléphones portables qui tapissent d ondes notre espace n en sont qu un aspect bien visible. Aujourd hui, le bébé dans le maxi-cosi est toujours à portée de main. Il déambule au rythme d une société qui s agite beaucoup. On lui demande de dormir en toute circonstance. On le soumet à des stimulations sensorielles de tout ordre (olfactives, visuelles, auditives, cinesthésiques) et ceci tout en le portant à bout de bras, à distance du corps. La perception brute du corps du parent se trouve également remplacée par ce qu on peut appeler des «prothèses» corporelles que sont les matelas d eau, balançoire à pile, nounours émettant les bruits corporels maternels ou siège de bain. Si nous devions actualiser la métaphore de Naouri, nous dirions : le bébé convoyeur accompagne un chauffeur qui conduit en suivant la voix synthétique de son GPS, tout en restant branché grâce à son kit «mains libres» sur la communication tenue au gsm et, pourquoi pas, après avoir mis un écran vidéo afin d occuper durablement le bébé pendant un trajet mené à bonne allure, vu les progrès réalisés en matière de freinage ABS! En quelques années, les interactions précoces se sont ainsi enrichies de l expérience de la vitesse, du son et de l image. On peut bien entendu se demander comment les bébés s adaptent à de telles sollicitations sensorielles. Sont-elles en excès? Leur impose-t-on le primat de l image? Sollicite-t-on une excitation motrice par ce mouvement permanent? Partis d une observation discrète concernant l usage du maxi-cosi, nous voudrions souligner que les mères continuent d habiter l espace social, bien au-delà de la simple «triade» familiale. La présentation du monde au bébé qui en découle est possible grâce aux différentes techniques de portage. Celles-ci autorisent déplacement et activité de la mère selon un certain découpage qui est aussi affaire de «géographie rythmique» : le corps de la mère qui porte l enfant se meut selon sa rythmique corporelle et pulsionnelle propre dans un environnement géographique qui a sa propre «pulsation». La façon concrète dont le bébé est porté introduit ainsi chaque bébé à un nouage particulier du rapport entre temps et espace. Le temps du bébé lie ces deux dimensions actualisées dans la dynamique propre du portage auquel il est soumis. Chaque sujet humain apprend ainsi à créer son monde intérieur à partir du monde des objets et des relations sociales. Et si cette expérience précoce dépend bien sûr de la structure du langage, elle s inscrit également dans une histoire sociale. Nous pouvons à présent nous interroger sur le conditionnement culturel actuel. Au travers de l usage insistant de ce siège coque, le bébé se trouve invité à rester assis, à la fois «seul» c est-à-dire à distance corporelle du contact sécurisant au corps de l adulte, et pourtant toujours «ensemble» face au spectacle d un monde haut en couleur, mouvement, voix et teneur acoustique. N est ce pas là la future posture du consommateur installé devant les écrans! Tout récemment, au théâtre, nous avons pu assister à une pièce intitulée «Les fines bouches» 5. Lever de rideau, le spectacle débute par d interminables minutes de profond silence. Dans un caisson étanche, zone de méditation loin de la fureur urbaine, deux hommes dorment ou se reposent dans le respect absolu d une règle qui les invite à se taire. Cette Catherine, l Atelier des Artistes Anonymes!, Clinique de Bonsecours scène silencieuse dure tout au plus trois minutes. Mais elle semble insupportable. La salle s anime, les gens se regardent, toussent, rient, interpellent les acteurs, claquent dans les mains. Il faudrait qu ils bougent, qu ils parlent. Insupportable attente. Insupportable tête à tête. Mortelle solitude. N est ce pas ce silence, déjà, que les parents fuient pour aller courir les galeries commerciales avec leur nourrisson casé dans le maxi-cosi? N est-ce pas cette absence de mouvement extérieur que nous apprenons aux enfants à ne pouvoir supporter, les conditionnant à rechercher dans ces stimulations externes les conditions de leurs enveloppes corporelles et psychiques? Comment peut s expliquer une telle insécurité? Entre sûreté et sécurité Sur son site, le distributeur officiel de la marque initiale de ces sièges met l accent sur la sûreté et ceci avec ce slogan percutant : «Maxi-cosi, et le monde devient plus sûr». La «sûreté» dont il est question se pose bien en terme de sécurité routière, mais est ce pour autant que cela produit un «plus» en terme sécurité psychique? Il nous semble qu un outil conceptuel repris à 30
Jean Delumeau nous permettrait maintenant d aller un peu plus loin sans perdre pour autant la cohérence de notre propos 6. En effet, pour penser le sentiment d insécurité, cet historien estime nécessaire de distinguer deux notions : d une part la «sûreté» et d autre part la «sécurité». A propos de l évolution historique de ces deux notions en Occident, Jean Delumeau écrit : «En somme, sécurité exprime «la croyance bien ou mal fondée qu on est à l abri de tout péril» tandis que sûreté connote surtout des réalités et des situations concrètes : mesures de précaution, garanties diverses, caractère d une personne de confiance, lieu où l on ne craint pas d agression, fermeté du pied qui marche, de la main qui écrit, du coup d œil qui apprécie, etc. L évolution du langage a donc tiré les deux mots issus de securitas dans deux directions différentes, encore que complémentaires.». On est ou pas en sûreté, on se sent ou pas en sécurité. Pour prendre un exemple trivial qui ne nous éloigne ni du maxi-cosi, ni de la métaphore du taxi, il est compréhensible qu on se sente davantage en sécurité quand on roule dans un quatrefois-quatre. Le gain en termes de sûreté est pourtant très peu évident. Ce type de véhicule est beaucoup plus dangereux pour les autres usagers notamment et surtout pour les piétons qui ne sont par ailleurs pas une menace. Ce type de véhicule nuit beaucoup plus à l environnement par le dégagement supplémentaire de gaz à effet de serre. Qui plus est, les quatre-fois-quatre ont une structure beaucoup plus rigide que les autres voitures, ils ont donc un très mauvais coefficient d absorption des chocs. En cas d accident, le véhicule reste relativement intact mais les passagers sont plus facilement victimes de lésions internes. L onde de choc n ayant pas été absorbée par la machine et même si les passagers restent tenus par leur ceinture ou les airbags, leurs organes sont soumis à des mouvements violents qui provoquent de graves blessures. A bien y regarder, il semble que pour le maxicosi ce soit le contraire qui se passe. La coque et son arrimage garantissent une bien meilleure sûreté au bébé transporté en voiture. Mais un contenant inanimé, aussi sûr soit-il, ne peut apporter le sentiment de sécurité que produit le contact physique avec le corps de la mère, de la personne qui veille sur l enfant. On peut ici se référer à la théorie de l attachement inspirée à John Bowlby, par Imre Hermann et toujours développée par Boris Cyrulnik, sans oublier les travaux de Winnicott ou de Stern, pour se convaincre de cet invariant transculturel : un bébé humain a besoin d adultes pour assurer une base de sécurité à partir de laquelle il se construit une sécurité de base 7. C est au travers du contact interhumain que sûreté physique et sécurité psychique peuvent se conjuguer. Le paradigme de l individu hypermoderne Nous voulons donc mettre l accent sur le fait que la sûreté offerte par les progrès techniques ne peut pas être considérée comme équivalente à la sécurité que seul peut donner le «contact» humain, pour autant qu il soit bien sûr caractérisé par une bienveillance suffisante 8. Sans sombrer dans le catastrophisme, notre insistance à ce sujet est fondée sur la constatation clinique que le lien de proximité physique et psychique tend à être remplacé par des prothèses technologiques de plus en plus nombreuses. On pense d emblée à la télévision réputée pour ses vertus de baby-sitter électronique puis à la console de jeux comme réponse à la solitude, à l ennui et à une certaine absence des adultes. De manière plus insidieuse, le développement des médications psychotropes pour les enfants et les débordements alimentaires en témoignent tout autant dans leurs manières de réguler l individu dans sa chimie la plus intime ; sans oublier les nouvelles technologies de la communication. L inscription de l expérience vécue du bébé dans une temporalité habitable, faite de changements de rythmes mais aussi d une suffisante permanence, ne peut se construire sans la sécurité offerte par la présence de l autre. Quand nous parlons ici de «présence», nous ne pensons pas seulement à une simple co-présence physique mais bien à une présence faite de disponibilité psychique. Cette qualité de présence ne paraît pas compatible avec une agitation permanente, une mobilité toujours plus grande éloignant d une présence aussi à soi-même. Le danger nous semble consister dans le fait de fabriquer des individus de plus en plus hypermodernes et donc de plus en plus individualistes. Des individus qui, nous le savons, vivent de plus en plus longtemps mais ont de moins en moins de temps. Des individus qui bénéficient en effet d une sûreté inouïe mais qui souffrent pourtant d un grandissant sentiment d insécurité. Il ne s agit évidemment pas de faire un mauvais procès ni à la technologie, ni à la liberté démocratique et encore moins à l ouverture sociale recherchée par des parents de jeunes enfants. Il s agit plutôt de voir comment l usage d un tel outil de portage peut devenir une métaphore du rapport contemporain à l espace et au temps. Car, par la sûreté de déplacement qui nous est ainsi offerte, nous introduisons précocement le bébé dans un monde caractérisé par des changements rapides d ambiance, une sur-stimulation sensorielle et de la distance dans les contacts corporels. C est en ce sens que nous voyons le maxi-cosi comme une sorte de paradigme qui illustre nos vies d individus hyper-modernes. 1 Nous avons choisi de garder l appellation «maxi-cosi» car c est sous ce vocable qu est communément désigné le siège coque «dos à la route» utilisé pour transporter les enfants de leur naissance à 13 kg. 2 Marcelli D., La surprise : chatouille de l âme, Albin Michel, 2006. 3 Réf. biblio. 17. 4 Réf. biblio. 34. 5 Les fines bouches, un texte de Jean-Pierre Dopagne mis en scène au Théâtre Jean Vilar à Louvain-La-Neuve par Olivier Leborgne (septembre 2007). 6 Delumeau J., Rassurer et protéger. Le sentiment de sécurité dans l Occident d autrefois, Fayard, 1989. 7 On se reportera par exemple avec grand intérêt à BOWLBY J. Attachement et perte / 1 : l attachement, PUF, 1978, à Cyrulnik B., De chair et d âme, Odile Jacob, 2006 et Hermann I., L instinct filial, Denoël, 1972. 8 Nous pensons à l enseignement de Jacques Schotte. DOSSIER 31
Le temps de l enfant dans les projets «Santé-parentalité» de l ONE En 2004, l ONE a entrepris une vaste réforme de ses consultations de nourrissons. Un des éléments majeurs de cette réforme a porté sur la réorganisation du temps de la consultation. La décision de généraliser le système de rendez-vous avec le médecin et le TMS (Travailleur Médico-Social) et de le limiter à raison de 5 rendez-vous par heure en moyenne avait une grande valeur symbolique. Il s agissait à la fois d une reconnaissance du travail du médecin et du TMS mais surtout d accorder un espace-temps suffisant à chaque famille et chaque enfant. Marie-Christine MAUROY Médecin Coordonnateur ONE Favoriser les temps de rencontres Les effets secondaires de cette décision ont été aussi importants. Les salles d attentes étant moins surchargées et les familles moins stressées par l attente de leur tour, le temps de l attente ou plutôt celui de «l avant et l après» visite médicale a de plus en plus été utilisé pour la rencontre et l échange, dans le cadre de ce qui est devenu le projet santé-parentalité. Ainsi, l accompagnement des familles, défini dans le projet santé parentalité de chaque consultation repose à présent sur trois piliers complémentaires. L examen médical préventif structuré suivant un calendrier fixant 15 rencontres pour la période 0-36 mois et 3 pour la période 3-6 ans avec la possibilité d examens complémentaires dans le cadre de «suivis renforcés». Le suivi du TMS au domicile des familles ou en colloque singulier dans les locaux de la consultation. Les activités collectives. Pouvoir se ressourcer Les activités collectives sont proposées aux familles et aux jeunes enfants en fonction des besoins identifiés, des spécificités locales ainsi que des possibilités de collaborations avec d autres structures du quartier comme autant de «moments de ressourcement». Ainsi, progressivement, les animations ou activités proposées en salle d attente ne servent plus à «occuper» le temps d attente des familles mais existent en tant que telles, et de plus en plus souvent en dehors des périodes de consultation médicale. Si ces séances ont perdu l alibi de la consultation médicale pour motiver le déplacement des familles, elles y ont gagné une existence et un temps propre et de ce fait, une plus grande sérénité. Une fois le cadre fixé, une grande liberté de créativité a été laissée aux acteurs locaux afin que chaque projet corresponde aux spécificités locales. Nous voyons ainsi s installer dans nos structures différents temps qu on pourrait décliner comme suit Le temps de la découverte et de la détente Lors des ateliers «massage pour bébé», chaque parent est invité à retrouver un mode de relation peu développé dans notre culture mais primordial dans d autres. L animateur guide les gestes des parents et les aide à décoder les réactions de l enfant aux sensations produites par les mains de l adulte. Il est important de repérer tant les signes de bien-être que ceux de mal-être et d en tenir compte. C est pour l adulte l occasion de prendre le temps d observer son enfant, de le toucher, de respecter ses réactions, ce qu il semble vouloir communiquer, de prendre conscience de son rythme propre. Le temps de l allaitement Si les bénéfices de l allaitement maternel sur le plan physique et psychique sont actuellement unanimement reconnus, beaucoup reste à faire pour que toutes les mères retrouvent suffisamment de confiance en elles et découvrent les gestes adéquats pour allaiter leur enfant. Pour les y aider, dans de nombreuses consultations, un «coin allaitement» a été installé. Un fauteuil douillet, à l abri des regards, invite à un moment que l on voudrait «hors du temps» rien que pour bébé et maman, quand tout va bien. Et, si un allaitement a du mal à démarrer ou pose question, il est possible de demander l aide d un travailleur médicosocial ou d une sage-femme. Le temps du conte, le temps du rêve Ecouter ensemble une histoire racontée ou la raconter à son enfant, c est s offrir un moment de détente et de rêve en commun. C est sortir pour un temps du stress de la vie active et laisser son esprit vagabonder autour de l histoire, poser des questions, imaginer des réponses. Lorsque le conte devient prétexte à dialogue entre parents, enfants et accueillant, il ouvre naturellement des champs de discussion et rencontre alors tout son intérêt. Pour M. Lipman 1, il peut alors être l occasion d apprendre à penser sa vie. Le temps du jeu Pour beaucoup d enfants et particulièrement ceux disposant de peu d espace à la maison, le coin jeu ou l espace de psychomotricité de la consultation peut être un endroit merveilleux de découverte de son corps. De plus en plus souvent, les coins jeu ont évolué vers des espaces de rencontre parentsenfants à géométrie variable mais où l on retrouve presque toujours les mêmes préoccupations: allier 32
espace de détente, de ressourcement, de rencontre et de dialogue pour les parents et espace de jeu, de socialisation pour l enfant dans un temps qui leur est réservé et protégé. C est un moment privilégié où l enfant pourra progressivement se détacher de son parent tout en restant dans la sécurisation de son regard. L enfant y apprend que la socialisation implique de respecter des règles et le parent y est conforté et soutenu dans son rôle éducatif. Le temps chanté Lorsque adultes et enfants partagent des moments musicaux sous forme de chants, bruitages et jeux musicaux, ils se placent automatiquement dans un mode relationnel spécifique où les codes, les interdits, les dits et non-dits diffèrent, où les émotions prennent une place importante, où le mode de communication est plus ludique, plus authentique, permettant l expression de sentiments habituellement contenus avec, à la clef, des moments précieux de plaisirs partagés. Nous essayons, dans certaines consultations, de redécouvrir avec les parents ces modes de relations pour beaucoup oubliés. Dans un premier temps, les berceuses et chants de maternage vont jouer un rôle de «pare excitation», d apaisement de l enfant et contribuer à l élaboration d un lien signifiant entre la mère et l enfant. Ensuite, le chant peut devenir un support rituel rythmant divers moments de la journée. Dans l espace de la consultation, la communication musicale sous forme de rythmes, comptines, danse favorisera aussi le développement cognitif et psycho-moteur de l enfant. A travers les reproductions de rythmes, l enfant accède aux concepts de temps, de partage du temps, avant, après, pendant A travers les comptines, les jeux chantés et dansés, l enfant apprend naturellement à connaître et maîtriser son corps et développe son langage, pour autant qu on ne le place pas devant des obligations de performance et de réussites prématurées. Le temps multiculturel Le fait que le chant et la musique soient universels en fait un média de communication interculturelle de premier plan. Quel plaisir et quelle valorisation pour une personne d une autre culture, que de pouvoir transmettre à d autres parents, à travers l apprentissage d un chant de son pays, des bribes de sa culture et de la voir ainsi reconnue à sa juste valeur. On retrouve ce même plaisir de partage à l occasion de fêtes et d échanges culinaires. Ces expériences vécues dans certaines consultations multiculturelles sont toujours très riches et permettent de briser bien des barrières. Le temps de la solidarité L existence de lieux de convivialité est indispensable à l intégration sociale. Les locaux de consultations, adaptés aux adultes accompagnés de bébés et de jeunes enfants sont, pour beaucoup de parents, les seuls ou les premiers endroits culturellement et financièrement accessibles. Notre bonheur est de voir s y tisser des liens et des solidarités entre les familles. Le temps du projet santé-parentalité Si au XX ème siècle, nous avons connu une diminution drastique de la mortalité infantile, au XXI ème siècle, le développement socio-affectif et la santé mentale de l enfant constituera certainement un des enjeux majeurs de notre société. Le défi pour un organisme de prévention comme l ONE sera de continuer à garantir un suivi médical de qualité accessible à tous, tout en développant en parallèle des approches novatrices et éthiques, dans les domaines qui touchent à la santé mentale et au bien-être du jeune enfant et de ses proches. Les projets santé-parentalité des Consultations pour enfants de l ONE, en offrant des temps pour soutenir la parentalité constituent certainement autant de pas allant dans ce sens. Dans ce cadre, le rôle des professionnels, médecins et TMS de l ONE, est d informer les parents sur les besoins de base de l enfant, sur la façon dont il va se développer, sur les choses auxquelles il faudra être attentif et d imaginer avec eux des façons de faire. Mais, in fine, il revient à chaque parent de décider quel modèle éducatif, quelles valeurs il veut transmettre à son enfant avec toute sa créativité person- nelle. Cette prérogative fondamentale des parents doit être respectée. Soutenir la parentalité, c est aider les parents à construire les tuteurs de résilience sur lesquels l enfant va s appuyer pour grandir, ce n est en aucun cas donner des solutions toutes faites ni uniformiser les pratiques éducatives. Le temps de la collaboration Les besoins sont énormes mais surtout nous voyons combien les collaborations avec les autres acteurs oeuvrant dans le domaine de la prévention médico-sociale enrichissent la réflexion et la concrétisation des projets santé-parentalité. Ce défi du XXI ème siècle, l ONE ne pourra le réaliser seul. Contribuer à l éclosion de la société de demain dans un cadre humaniste, demande un engagement de tous les réseaux locaux de prévention. Voilà un beau défi à relever. Dans le cadre de la réforme de l Office National de l Enfance, les 540 sites d activités existant en Communauté française ont été restructurés en 373 consultations pour enfants et en 167 antennes médico-sociales (chacune liée à un centre de consultation). Les activités collectives - essentiellement les coins jeu/lecture, psychomotricité, massage et éveil musical - sont proposées dans chaque Province. Dans les chiffres, cela se traduit (ou tend à se traduire) de la façon suivante : 460 consultations/antennes sont équipées d un coin lecture 2. Chaque consultation/antenne 3, doit proposer un espace jeu (animé selon les endroits). En 2007, 166 consultations/antennes avaient prévu d organiser des séances de massage pour bébé et 104, des séances d éveil musical. 1 Matthew Lipamn est professeur de philosophie aux Etats-Unis et Docteur de l Institut de Recherche pour l Avancement de la Philosophie avec les enfants. Voir à ce sujet l article publié sur http:// philohorsclasse.free.fr/article.php3?id_article=6 2 doté de coffre, couette, coussins et de quelques 80 livres. 3 conformément à l arrêté portant sur la réforme des consultations. DOSSIER 33
Le temps de la séparation vu à travers l expérience de la crèche En crèche, le temps de la première séparation est un sujet fondamental. Fondamental pour l enfant : elle préfigure toutes celles qui suivront. Fondamental pour les parents et particulièrement pour la mère. Elle fait ressurgir de manière plus ou moins consciente toutes les propres expériences de séparation. Notre rôle est donc capital dans la mise en œuvre de moyens facilitant cette première expérience. Cathy GIBSON 1 Infirmière accoucheuse Directrice de la Crèche Les Coccinelles Woluwe Saint-Pierre Cela commence par un coup de téléphone et la demande d une place en crèche, malheureusement déjà pleine. Mais prenons le temps d analyser cette demande La maman de Valérie, 5 mois, est acculée à chercher du travail ou entreprendre des études pour ne pas perdre son droit aux allocations sociales. Ce n est pas son désir personnel ce qui explique qu elle n a pas cherché une place en crèche plus tôt. Elle n a pas de famille en Belgique et l allocation de chômage est vitale à la famille. Nous prenons le temps de la rencontrer et de clarifier sa demande. Cette entrevue nous permet de découvrir que cette maman a eu un premier enfant décédé à l âge d un mois. Sa deuxième grossesse s est très bien passée et sa grande fille, actuellement âgée de deux ans et demi, va rentrer à l école. C est un réel soulagement pour cette maman qui, après une expérience douloureuse, a laissé sa grande fille devenir un réel petit tyran domestique. La petite Valérie est beaucoup plus calme que sa grande sœur, elle nous regarde avec de grands yeux très sérieux. Nous décidons, vu l urgence sociale, de prendre en compte cette demande et, grâce à un désistement de dernière minute, l entrée de Valérie peut se réaliser dans le cours du mois suivant. Déjà, pendant la semaine de familiarisation, les premières difficultés apparaissent et cela malgré un accueil tout en douceur. Dès les premiers jours, la puéricultrice de référence de Valérie prend le temps avec la maman. Elles complètent ensemble un document appelé «portrait de l enfant» qui fait le tour de toutes les habitudes du bébé (de la position de la tétine du biberon aux habitudes d endormissement, tout est passé en revue). Grâce à ce document, la puéricultrice pourra se calquer sur le comportement de la maman vis-à-vis de son enfant et lui assurer un maximum de repères. D un autre côté, ce document permet à la maman de réellement passer le «flambeau», de partager toutes les informations qui concernent son bébé. Malgré tout cela, Valérie tombe malade dès cette première semaine. Nous avons donc postposé son entrée définitive et repris du temps pour un accueil progressif 10 jours après. Cette semaine-là, en préparant la première visite médicale de Valérie à la crèche, nous découvrons que sa maman a vécu un grand stress lors de sa grossesse. Le triple test (dépistage d une trisomie possible) était positif. Malgré cela, elle a refusé l amniocentèse pour ne prendre aucun risque de fausse-couche. Cette grossesse fut dès lors vécue avec angoisse jusqu après l accouchement. Cette maman reste anxieuse devant tout changement. Elle nous semble aussi très ambivalente par rapport à l entrée de sa fille en crèche. D un côté, elle semble avoir envie de sortir de chez elle, de «redevenir femme» comme elle le dit et de nous confier son enfant. D un autre côté, son histoire personnelle et sa culture l entraînent à vivre cette expérience de séparation avec une énorme culpabilité qu elle n exprime pas verbalement mais qui transpire à travers ses attitudes. Valérie fait bronchite sur bronchite, elle ne semble pas malheureuse en crèche mais plutôt accablée par la maladie (fièvre et encombrement bronchique). Les semaines qui suivent sont émaillées d absences pour maladie. Il a fallu plus de 6 semaines à Valérie et surtout à sa maman pour s acclimater à la crèche. La maman de Valérie s est énormément attachée à la puéricultrice de référence de sa fille (cet attachement quasi exclusif se remarque très souvent dans les premières semaines de l entrée en crèche). Mais cet attachement lui permet petit à petit de faire confiance, de faire le pas de la séparation. A présent, Valérie vient avec plaisir à la crèche, ses grands sourires en sont la preuve évidente! Cet exemple rend compte de l importance du travail à effectuer sur l entité mère-enfant. C est à travers l accueil, l écoute et l accompagnement de cette maman que nous lui avons permis de développer suffisamment de confiance pour nous laisser son enfant. Valérie, quant à elle, a bien ressenti que sa maman n était pas prête à la séparation. Nous pensons que grâce à ces épisodes de bronchites, elle a donné plus de temps à sa maman. Ce facteur temps est aussi crucial. Il nous est difficile de prévoir dans l absolu le temps qui sera nécessaire à chacun. C est à nous de faire preuve de souplesse si nous voulons un accueil de qualité. Nous devons donc y être attentifs et inventer, tant que faire se peut, des ré- 34
ponses en fonction des besoins spécifiques. Réflexions plus générales de nos équipes quant à cette séparation Dans tous les cas de figure reviennent sans cesse certains mots clés. Nous allons les développer mais aussi présenter en quoi nos équipes peuvent jouer un rôle facilitateur et accompagner la séparation. L écoute Quotidiennement, nous réalisons combien les premiers contacts sont décisifs et ce dès le premier échange téléphonique. Combien de parents ne se sentent pas rejetés quand nous devons leurs adresser un refus par manque de places en crèche? Combien aussi ne se contentent pas d une crèche dont le projet d accueil ne leur plait qu à moitié? Nous réalisons l importance de prendre du temps pour bien comprendre et analyser la demande réelle des parents. Quels sont leurs besoins, leurs motivations? Nous pourrons dès lors réorienter les recherches ou inscrire l enfant en bonne connaissance de cause. Mais prendre en charge un enfant, c est aussi s ouvrir à l écoute d une entité familiale. Nous ne pouvons dissocier l enfant de ses parents surtout pas de sa maman, même si nous lui reconnaissons sa personnalité propre. C est un travail de chaque jour que d essayer de comprendre et décoder les messages et comportements des parents. Une fois l enfant entré à la crèche, les puéricultrices entrent en jeu et c est alors, en équipe, que nous échangeons les informations. La communication Dès les premiers contacts, le plus souvent lors de la grossesse de la maman, nous établissons le dialogue. Nous commençons, lors de la visite de la crèche, par présenter aux parents ce qu est une crèche, ce qu on y fait, pourquoi et comment. D où l utilité de présenter un projet pédagogique clair et bien expliqué. Nous organisons une entrée en crèche tout en douceur appelée «familiarisation» qui va durer plus ou moins deux semaines. Pendant ce temps, les parents et leur bébé ont l occasion de rencontrer la puéricultrice de référence et de passer du temps en section avant la première séparation de fait. Avec elle, ils remplissent le «portrait» de l enfant qui dépeint dans le détail ses habitudes de vie. Nous avons aussi un «carnet de bord» : il donne toutes les informations sur la journée passée en crèche (les petits soins mais aussi les grandes découvertes!). De cette manière, les parents ont la possibilité de se réapproprier la journée de leur enfant et aussi de nous faire part des informations importantes sur le restant de cette journée et sur la nuit. Le dialogue se développe aussi avec l enfant. Nous ne savons pas dans quelle mesure il nous comprendra mais, au-delà des mots, c est une intonation, une attention, un contact humain de qualité que nous voulons développer. Assurer la sécurité affective Les dernières décennies nous ont apporté des connaissances fines du développement du toutpetit, de ses compétences propres et de ses besoins fondamentaux. Parmi ces derniers, le besoin d attachement est indispensable à sa sécurité de base. Toute séparation est vécue comme une rupture du lien mère-enfant. C est pourquoi nous avons aménagé le temps de familiarisation et la puéricultrice de référence. Celle-ci, par sa présence régulière et attentive, permet au bébé de se sentir unique, connu et reconnu dans toutes ses particularités de manière à pouvoir élaborer la conscience de son individualité et le sentiment de sa propre valeur. C est l interlocutrice privilégiée des parents, celle qui prête une attention toute particulière au développement des enfants de son groupe. C est elle qui s occupe le plus souvent de l enfant et qui rassemble toutes les informations le concernant. La confiance C est sur elle que nous construisons toute la relation. Elle s établit progressivement grâce aux rencontres successives. D abord avec l équipe de direction ensuite, et surtout, avec les puéricultrices pendant la période de familiarisation et tout au long du séjour de l enfant. Sans cette confiance le sevrage affectif est inévitablement voué à l échec. La compréhension et le non-jugement C est tout un travail, particulièrement en crèche où nous avons éternellement besoin de prendre du recul. Nous cheminons chacune d entre nous avec notre propre passé de mère et, avant cela, avec celui de notre enfance : nos propres épreuves, nos propres expériences de séparation qu elles soient conscientes ou non. Nous devons donc régulièrement nous remettre en question afin de ne pas comparer notre «idéal parental» à la réalité de vie des parents que nous côtoyons. Pour y arriver, nous avons la chance d avoir des supervisions au sein de la crèche. Mais rien n est acquis, il reste impératif de nous remettre en question régulièrement. Voilà en quelques lignes ce que nous avions envie de partager. L accueil en crèche évolue, se professionnalise. Nous réfléchissons à la façon de l améliorer. La première séparation en est une étape fondamentale. Nous pensons qu une fois réussie, elle permettra à l enfant de vivre beaucoup plus sereinement toutes les autres expériences de séparation qui se présenteront dans le courant de son existence, d où l importance que nous lui accordons! 1 Cet article s inspire des réflexions menées dans le cadre d échanges entre les puéricultrices, assistantes sociales et infirmières directrices des différentes crèches communales de Woluwe-Saint- Pierre. DOSSIER 35
Du temps pour les intervenants D une manière générale, on rencontre encore peu de petits enfants dans les consultations de santé mentale. Et pourtant, les intervenants soulignent régulièrement qu intervenir au plus tôt lorsqu un problème se pose permet de résoudre plus facilement les difficultés ou, au moins, d éviter que la situation ne se dégrade. Dans les SSM (Services de Santé Mentale), on en est conscient, et nombre d entre eux ont fait le choix de soutenir les professionnels qui sont en prise directe avec les tout petits et leurs familles. Prendre du temps pour les intervenants, c est aussi donner de l espace au temps du bébé. Christiane BONTEMPS IWSM Merci pour leurs réflexions et commentaires à : Colette Brognon (SSM Binche), Ingrid Vael (Crèches Région du Centre), Monique Verhelle (SSM Namur), Philippe Wattier et Brigitte Willemse (SSM Haine St Paul). A l écoute des TMS Le quotidien des TMS1 est multiple et souvent éprouvant sur le plan émotionnel : travail de première ligne, accompagnement de la grossesse, de la naissance et des premiers pas de la vie des enfants et des familles. De leur côté ou en collaboration avec le médecin ou avec d autres services d aide, en consultation ou à domicile, elles rencontrent un large éventail de familles avec de jeunes enfants. Régulièrement, elles sont confrontées à des situations délicates auxquelles elles donnent la priorité : précarité, grossesses de jeunes adolescentes, problèmes d alcoolisme ou de toxicomanie, maltraitance ou négligence, Souvent seules, elles se retrouvent démunies pour répondre aux besoins de ces familles fragilisées : Comment aborder le développement du bébé, son alimentation, les questions d hygiène... quand le logement est insalubre? Comment gagner la confiance de la famille? Faut-il être du côté de la maman, ou du côté de l enfant? Comment aider telle maman à sortir de son isolement? etc. Dur, dur parfois! C est pourquoi, depuis de nombreuses années (plus de vingt ans pour certains!), des SSM leur proposent, ce que l on a coutume d appeler une supervision. En fait, il s agit davantage d une intervision qui permet un partage autour des pratiques. Tantôt selon un rythme mensuel, tantôt à la carte, ce travail de groupe comporte habituellement un volet clinique qui s appuie sur une situation amenée par une participante et, parfois, un éclairage plus théorique. Dans certains services, l utilisation de médias (jeux de rôles, vidéos, etc.) vient enrichir la réflexion. Il ne s agit pas de dispenser un savoir et de fournir des solutions «clef sur porte» mais de permettre au groupe de trouver des grilles de lecture et des pistes pour les situations difficiles. L accent y est mis sur l échange tout en proposant un espacetemps soutenant dans les situations qu elles vivent. Le groupe leur propose un lieu tiers pour prendre du recul en exprimant et en analysant les problèmes auxquels elles sont confrontées et les réponses apportées. Il s inscrit dans un processus de questionnement clinique et éthique qui joue en outre un rôle de prévention. Là où se trouvent des enfants et des parents Sur le terrain, c est autre chose encore L heure de la pesée par ici, le jour de la piqûre par là, la salle d attente, le temps du repas en crèche, autant de lieux et de moments qui demandent toute l attention des professionnels de la petite enfance. Comment alors rester disponible pour cette maman qui perd patience, pour cet enfant inconsolable, pour celui-là qui n a pas d appétit ou celui-ci qui mange trop? Dur, dur aussi! Et quelques SSM ont décidé de dégager du temps pour assurer une présence dans ces espaces privilégiés pour l enfant. En crèche par exemple certains veilleront à occuper les enfants pendant que les puéricultrices prennent le temps de donner les repas, créant ainsi des liens, qui permettent à chacun de se sentir mieux mais aussi de réagir plus vite lorsqu une difficulté survient. Ailleurs, dans une consultation de nourrissons, il s agira de proposer un coin lecture, où les parents «apprennent» à raconter des histoires et les enfants à écouter mais aussi à imaginer et élaborer. Là, on expliquera à la maman combien il est important de parler à son bébé, même s il est tout petit, de mettre des mots sur ce qui se passe, d expliquer qu on va aller chez le médecin et qu il ne sera pas tout seul. Ici, avec la maman et/ou le papa, on proposera d apprendre à masser bébé, question de renforcer les interactions via le regard, la parole, les caresses, et de (re)tisser des liens familiaux solides. Ailleurs encore, on proposera un espace jeu aux petits tout en permettant aux mamans d échanger sur des thèmes qui leur tiennent à cœur comme la jalousie, le petit pot, les colères, Autant d espaces où tout un chacun peut se sentir invité et pourra déposer le trop plein du quotidien. 1 Travailleurs Médico Sociaux de l ONE (Office de la Naissance et de l Enfance). Ndlr : Il s agit essentiellement de femmes et nous en parlerons au féminin. 36
Sur le chemin de l école S il est un cap essentiel, tant pour le «petit homme» que pour son parent, c est bien celui de l entrée à l école. Une rentrée qui peut varier sensiblement d un enfant à l autre, l âge d obligation scolaire étant fixé à 6 ans. Pourtant, la plupart des enfants seront accueillis «en classe d accueil» à l âge de 2 ans et demi, parfois même le jour de leur anniversaire! Un cadeau empoisonné? Tout dépendra de la faculté de l école et des parents à s adapter aux besoins et rythmes des enfants, si variables à cet âge précoce de la vie. D autant que ce qui change fondamentalement dans cette approche, c est que ce n est plus l enfant qui montre qu il est prêt pour le grand «passage» dans le monde scolaire mais bien l adulte qui le prépare, l entraîne à intégrer l école et cela, quel que soit son degré d autonomie! Rencontre avec Annick CHODOIRE et Agnès LOOZE Enseignantes à l école Ste Marguerite à Bouge Judith CARPIAUX Enseignante à l école Rudolf Steiner 1 à Court-Saint-Etienne Propos recueillis et mis en forme par Sylvie MADDISON, IWSM L entrée à 2,5 ans de leur propre rythme «Vite, vite, si tu veux aller à l école, il faut que tu sois propre!» Accueillir des enfants qui ne sont pas propres et/ ou qui ne parlent pas est un tout autre métier que celui pour lequel les enseignantes ont été formées C est en tout cas assumer deux rôles et ce n est pas toujours évident quand on sait le nombre croissant d enfants par classe Les enseignantes sont inquietes des projets dont ils entendent parler, à savoir avancer encore l entrée en classe à l âge de 2 ans pour pallier le manque cruel de structures d accueil Maman, tu viens me chercher à l école? Tu sais, chérie, j ai ma vie aussi! Maman, si tu n as pas ta vie à midi, tu peux venir me chercher??! (Alexia, 3 ans, www.enfandises.com). A l école Steiner, qui développe une pédagogie dite alternative, il a fallu «se faire» à cette nouvelle norme dictée la plupart du temps par des raisons très extérieures au seul bien-être de l enfant. On a donc ouvert une section «petit jardin d enfant» pour les 2,5-4 ans en plus de la section «jardin d enfants» des 4-6 ans imaginée par le fondateur Rudolf Steiner. Plusieurs facteurs viennent expliquer ces changements. La principale raison évoquée semble être, avant tout, le travail des deux parents, à laquelle s ajoute indubitablement la question financière. Plutôt que de payer la crèche ou la gardienne, les parents choisissent de faire entrer l enfant en classe. Les enseignantes ont même le sentiment que les structures d accueil ont tendance à vouloir «pousser» les enfants dehors, submergées qu elles sont par des demandes auxquelles elles ne parviennent pas à répondre On entend aussi parfois des parents dire que leur enfant s ennuie à la maison ou à la crèche. Il semble en tous cas que l envie de découvrir, d apprendre et de rencontrer d autres enfants soit présente, même chez les tout petits. La plupart des enfants sont curieux et très vite intéressés par ce qui se passe en classe Mais, l autre constat, moins réjouissant, est que la plupart de ces jeunes enfants ne sont, pour la plupart, pas autonomes au niveau propreté et langage. Or ces deux critères permettaient, jusqu à il n y a pas si longtemps, d évaluer si l enfant était prêt ou non à entrer en classe. Ces signes clairs de l autonomie dans le développement de l enfant ne sont, à l heure actuelle, plus pris en compte A l inverse de cela, on en est venus à «driller» les enfants à être propres ne tenant pas compte La période de familiarisation Pour que cette entrée à l école se vive pour l enfant comme un passage, un lien et non comme une rupture, il semble primordial de consacrer du temps à ce premier contact grâce à une familiarisation progressive. Les trois enseignantes semblent y accorder une importance particulière A Ste Marguerite, les parents sont invités à venir passer du temps en classe avec leur enfant et ce, au moins un mois avant la date de rentrée choisie. Cela se passe lors de la journée des parents, le mercredi. Les enfants, ainsi accompagnés, s imprègnent alors de l ambiance de la classe, tout en découvrant les jeux et le groupe d enfants. Les parents circulent librement et voient leur enfant en action avec les autres dans les différentes activités proposées à l accueil : dessin, DOSSIER 37
lecture, modelage, constructions, etc. Chaque enfant peut de la sorte se retrouver dans un espace de la classe, actif ou plus calme en fonction de ses besoins. Cette possibilité de découvrir à son rythme le rassure. Ce moment d accueil privilégié se poursuit tout au long de l année, chaque mercredi. Les autres jours de la semaine, le démarrage de la journée se fait en douceur : les parents accompagnent leur enfant en classe à l espace rassemblement, ils se disent au revoir et tous les enfants «envoient» ensemble des bisous devant la fenêtre qui donne sur la sortie de l école. Les doudous ou autres objets transitionnels sont acceptés. Avant de commencer les activités, une berceuse est mise pour les doudous et les enfants, qui sont prêts affectivement, vont le déposer sur leur lit au local sieste. A l école Steiner, ce temps d adaptation est aussi vécu comme très important. Les jours qui suivent la rentrée, les parents sont invités à participer aux jeux libres avec leur enfant. Ils partent quand ils le sentent, en douceur, pour que chaque enfant puisse vivre la séparation à son rythme «Oserais-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l éducation? Ce n est pas de gagner du temps, c est d en perdre.», Jean-Jacques Rousseau, Emile ou de l éducation. Le respect du rythme de chacun Cela paraît aller de soi : chaque enfant est différent, a son rythme propre qu il est important de pouvoir prendre en compte pour lui permettre de se sentir bien en classe et d y évoluer de manière harmonieuse Les enseignantes sont attristées de constater combien nombreux sont les petits enfants qui, suivant le rythme de travail de leurs parents, sont soumis à des horaires professionnels, pas toujours compatibles avec leur épanouissement En effet, beaucoup d enfants arrivent à l ouverture de la garderie et repartent à la fermeture de celle-ci. Rares sont ceux, plus chanceux, dont les grands parents peuvent prendre le relais, la plupart de ceux-ci étant toujours dans la vie active Dans le projet pédagogique des deux écoles rencontrées, l importance du rythme propre à chaque enfant est mise en avant. A l école Ste Marguerite, on parle de pédagogie différenciée et donc respectant le rythme et les caractéristiques de chacun notamment par le choix d activités adaptées, la variation des situations d apprentissages (individuelles, collectives, interactives), la diversification des outils et du matériel didactique, etc. A Steiner, la notion de rythme est intrinsèque à la pédagogie : «l enfant est en mesure de développer au mieux ses potentialités si l éducation s appuie sur une observation rigoureuse de son être en développement. Cette observation permet de déterminer la manière d aborder l enfant et les contenus des activités qui correspondent à son évolution. En effet, l expérience montre que certaines aptitudes et talents ne peuvent être acquis qu à des stades déterminés du développement.» 2 Ce qui différencie très fort les deux écoles, ce sont les programmes auxquels elles se réfèrent. Ste Marguerite, suit le «programme intégré» et se rattache aux socles de compétences établis par les experts de la Communauté française. Les enseignantes tiennent un journalier, reprenant chaque activité proposée en expliquant quelle compétence celle-ci permet de développer. Par contre, l école Steiner 3 s est battue pour faire reconnaître son propre programme avec ses propres socles de compétences. «On avance en tenant compte du rythme de chaque enfant, on va voir telle matière ou telle compétence en fonction de l évolution propre à chaque âge. Au jardin d enfant, par exemple, on développe avant tout la motricité et la créativité artistique beaucoup plus que la sphère intellectuelle Les concepts, s ils sont abordés, le sont toujours par le biais d activités concrètes. Pour dire plus simple, on n intellectualise pas les choses, on les vit. Il y a quand même des apprentissages au niveau notamment du temps, de l espace mais cela n est pas du tout amené de façon structurelle.» L acquisition des repères Par le biais des activités proposées en classe, les enfants intègrent la notion du temps : La structuration du temps : Les enseignantes soulignent l importance de structurer l année, les mois, les semaines, les journées pour fournir à l enfant des repères stables lui permettant d acquérir confiance et sécurité. A Steiner, l année s articule autour des saisons et de certaines fêtes. Un endroit dans la classe du jardin d enfants est consacré à la décoration d une table de saison, garnie en fonction de chaque période de l année. Les jours de la semaine ne sont jamais cités au jardin d enfant, mais sont associés à une couleur et à une activité : il y a le jour du pain, le jour de la ballade en forêt, le jour de la peinture, etc. A Ste Marguerite, l enseignante de la classe d accueil amène progressivement l enfant à garder des traces par le biais de divers supports : album de vie, panneau collectif, référentiels, En première maternelle, le repère essentiel est le découpage d une journée. Les jours de la semaine sont repris sur un calendrier avec des référents sous forme d images, de photos qui permettent de visualiser les activités prévues Chaque jour correspond aussi à une couleur. Le projet d école s articulant sur le thème «une école structurée et structurante» amène les enseignants à développer, chacun dans leur classe, une activité particulière en fin de journée. Celle-ci consiste à se remémorer, à partir du calendrier, ce que l on a fait depuis le matin, en retraçant les différents activités et leur succession chronologique. Cela permet à l enfant d acquérir les notions d avant, après d activité présente, passée, future. L importance de la répétition : Dans la pédagogie Steiner, la «jardinière» veille 38
à ce que l enfant puisse bénéficier de rythmes réguliers et de répétitions afin de lui donner le temps d intégrer et de faire vraiment siens tous les vécus recueillis en lui, chaque jour, et d en disposer pour son expression et son champ d expérience personnel. Ces éléments essentiels du rythme et de la répétition renforcent l enfant dans la formation de sa volonté et de sa mémoire, le confortent dans un sentiment de stabilité et de protection qui lui permet de percevoir le monde comme fiable et digne de confiance et de développer ainsi sa confiance en lui. «La ronde est un moment partagé avec des comptines, des jeux de doigts. Ce sont les mêmes qui sont proposés pendant 3 semaines. Le but étant de créer une certaine sécurité et, au fur et à mesure, les enfants se souviennent de ce qui suit dans la ronde et trouvent donc leurs repères. Dans le cadre du petit jardin d enfants, après la ronde, les enfants prennent une collation et vont jouer dehors. Ensuite, ils rentrent pour écouter l histoire qui est aussi la même pendant 3 semaines. Le thème de l histoire est lié à la saison, chacun vit l histoire à sa manière Après, c est le temps du repas puis de la sieste pour tout le monde. Elle se passe dans le jardin d enfants, chaque enfant a son petit coin, on met des tissus pour faire des séparations. Chez les grands, de 4 à 6 ans, tout se passe aussi en fonction des saisons et des fêtes par périodes de 3 à 4 semaines,» L importance de l alternance : A Steiner, les activités à travers lesquelles l enfant s exprime lui-même : jeux libres, travaux manuels ou artistiques, s équilibrent dans un rythme harmonieux avec les autres activités proposées où l enfant est plus réceptif : rondes des Saisons, contes et comptines. Elles alternent entre elles, et à l intérieur de chacune d elles, dans un rythme qui permet à l enfant d agir et de recevoir, tour à tour ; d être actif ou contemplatif, intériorisé ou expansif. «Durant la même journée, on alterne les moments collectifs et individuels, créant un équilibre entre intérieur et extérieur On part du principe, qu à certains moments, l enfant est plus en activité/ veille et à d autres plus dans le sommeil. C est comme la respiration : on inspire et on expire On essaie donc de suivre ce rythme que l on vit dans son corps. Les matinées commencent par des jeux libres, permettant ainsi aux enfants qui le souhaitent de rester dans leur bulle sans se Partie de «Scubidul», sculpture collective réalisée par 140 jeunes pour les 30 ans des Goélands. sentir obligés d aller directement vers les autres Ensuite, un moment est consacré au rangement des jeux : faire de l ordre dans la classe permet aussi de se «rassembler» et de «faire de l ordre en soi». Après, on va se retrouver tous ensemble dans la ronde.» A Ste Marguerite, cette alternance d activités collectives et individuelles va également de soi dans la structuration des journées. La sieste, temps de repos et de retour à soi : A Ste Marguerite, pour pouvoir répondre aux besoins des enfants qui ont besoin de dormir l après-midi, il a fallu adapter le cadre et faire des travaux pour créer un local «sieste». Avant cela, les enfants devaient dormir en classe, ce qui n était vraiment pas évident. Aujourd hui, aussi bien petits que grands peuvent rejoindre le local «sieste» et se reposer au calme. Les institutrices d accueil et de 1 ère s échangent ainsi des élèves, les grands voulant dormir rejoignant les petits et les petits ne faisant plus la sieste rejoignant les grands A Steiner, le moment de la sieste est considéré comme «privilégié», non seulement pour les enfants qui ont besoin de dormir mais aussi comme moment d abandon, de «retour» à soi. C est pourquoi ce temps de sieste est prévu jusqu à l âge de 6 ans. Les périodes de calme sont considérées comme nécessaires pour se ressourcer et pour que l enfant ne soit pas toujours tourné vers le monde extérieur et ses stimulations. On le voit, si les pédagogies diffèrent, et les moyens aussi, l intention est, elle, analogue de vouloir cheminer avec l enfant dans son parcours en lui proposant des apprentissages qui l aideront à grandir, à son rythme. 1 www.ecole-steiner.be 2 Extrait d un document remis aux parents inscrivant leur enfant à l école Steiner. 3 Ce programme est spécifique à l école de Court Saint Etienne, les autres écoles Steiner ayant chacune un programme propre, reconnu ou pas. DOSSIER 39
Quand la toxicomanie côtoie la parentalité Le temps d un adulte et le temps d un tout petit enfant sont différents. En principe, l adulte est construit (même s il est toujours en perpétuelle évolution) et dans le bon sens populaire, être adulte, c est savoir prendre le temps. Le petit enfant, lui, évolue de jour en jour tant sur le plan physiologique que psychologique. En règle générale, le parent s adapte au rythme de l enfant pour pourvoir à ses besoins. Le temps d un adulte toxicomane peut être différent de celui des autres adultes car, à l extrême, il peut être entièrement centré sur la recherche du produit, sa prise, ses effets. Le temps d un usager de drogues peut donc ressembler fortement à celui d un bébé dans le sens de la satisfaction immédiate d un besoin impérieux. Mais alors, comment un parent toxicomane peut-il répondre aux besoins de son tout-petit s il passe son temps à chercher à satisfaire les siens? Comment peut-il parvenir à instaurer un rythme sécurisant pour celui-ci s il est lui-même déstructuré? Et comment les intervenants vont-ils pouvoir l aider à concilier ces deux temps (celui de son tout-petit et le sien)? Magali CROLLARD Psychologue, Responsable du service d Accompagnement des parents usagers de drogues et de leurs enfants Centre ALFA, Liège Ladéquation des temps et rythmes des parents consommateurs de produits et de leurs bébés est souvent déjà mis à mal au moment de la naissance. En effet, par sécurité et pour surveiller l éventuelle apparition d un syndrome de sevrage du nourrisson, celui-ci est placé pendant 2 ou 3 semaines minimum en néonatologie et donc, séparé de ses parents. Avec dès lors toutes les conséquences liées à une rupture précoce des liens qui ne facilite hélas guère le lien d attachement, d une part, ni la phase de préoccupation maternelle primaire décrite par Winnicott, d autre part, phase où le parent est 24 heures sur 24 avec son bébé, centré sur lui, pour apprendre à reconnaître son rythme et ses besoins et ainsi pouvoir y répondre adéquatement. La toxicomanie est souvent un parcours long et chaotique. Le bébé, lui, a besoin de continuité et n attend pas pour se développer. Les parents toxicomanes sont rarement maltraitants et peuvent être des parents très adéquats mais souvent par intermittence : ils sont présents, puis absents, présents, absents.. dans la vie de leur enfant. On se trouve donc régulièrement dans des situations de parentalité à temps partiel, dont une des difficultés est que, le parent ne voyant pas son enfant chaque jour, a parfois du mal à s adapter à son évolution rapide. Il ne le voit pas grandir et, par exemple, il n est pas rare que s il lui fait cadeau d un vêtement et/ou d un jouet, celui-ci soit plus petit que l âge réel de l enfant. Un service spécialisé Cela fait 13 ans que le Centre ALFA, Centre de Santé Mentale spécialisé dans la prévention et le traitement des problèmes de dépendance au sens large du terme, a mis en place un service d accompagnement des parents consommateurs abusifs de produits et de leurs enfants. De façon à aider les parents à maintenir une continuité et à percevoir et donc répondre au mieux aux besoins de leurs tout-petits, nous proposons qu ils viennent à leurs différents entretiens (médico-psycho-sociaux) avec leurs bébés. Nous réalisons également un travail de proximité «d éducation à la parentalité» sur le lieu de vie des parents et des enfants (qu ils vivent sous le même toit ou non). Nous utilisons 3 types d outils qui permettent d une part d harmoniser les temps des adultes et des enfants, de mettre du lien entre eux, ainsi qu entre le passé, le présent et l avenir de tous. La parole Nous facilitons la parole des parents devant et vers leurs enfants. Nous pensons en effet qu apprendre à parler devant le bébé de leur histoire, de son histoire, crée en quelque sorte une habitude qui permettra plus tard d éviter les secrets de famille et les non dits ô combien pathogènes. Le parent aura appris à parler sans tabou devant son enfant et donc ne ressentira pas de malaise à le faire plus tard. Cela va également permettre d enraciner l enfant dans son histoire et celle de sa famille, ce qui est une sécurité basale indispensable pour son bon développement et physiologique et psychologique. Il est évident que nous tentons également de voir de quoi il est opportun de parler ou non à un enfant pour respecter la place de chacun et son rythme. 40
Un enfant n est pas un copain. Il est important de répondre à ses questions sans mentir, en respectant le rythme de ses demandes et besoins. Le modeling Beaucoup de parents en difficultés (pas seulement les consommateurs de produits) ont vécu euxmêmes des ruptures familiales précoces ou des traumatismes dans leur passé et n ont donc pas toujours eu de modèle parental. Ce qui peut en partie expliquer leurs difficultés à reconnaître et répondre aux besoins d un tout-petit (puisque l on n a pas reconnu ni répondu aux leurs). La présence du bébé lors d entretiens ayant un autre objectif (prescription médicale, thérapie individuelle, démarches sociales) est alors intéressante. Plutôt que de donner des conseils, cela permet d une part, de valoriser les compétences parentales et renforcer leur estime de soi souvent déficiente surtout en tant que parent (par exemple : juste souligner qu ils ont trouvé euxmêmes le geste pour calmer leur bébé qui pleure en entretien). D autre part, nous pouvons ainsi réaliser devant eux des gestes adéquats avec leur bébé, gestes qu ils pourront s approprier et reproduire, ce qui est bien plus parlant que des mots. Ou encore, nous les invitons à lire un livre à leur tout-petit ou à jouer avec lui et si cela est trop neuf pour eux, nous le faisons avec eux, devant eux. Marie, 30 mois, est confiée depuis la naissance à la garde de sa grand-mère maternelle. Elle retourne depuis 3 mois un week-end sur deux chez sa mère héroïnomane. Tout se passe bien, excepté les nuits où l enfant refuse de dormir loin de sa grand-mère. Nous recevons donc Marie, sa mère et sa grand-mère en consultation et proposons une tâche de coopération qui va s étaler sur plusieurs entretiens. Il s agit de la construction d un théâtre de vie. La psychologue met à disposition du matériel de bricolage permettant de créer, selon le désir de l enfant, sa chambre et les personnages qu elle souhaite mais sous forme d animaux. Marie choisit de peindre une boîte à chaussures en noir avec des étoiles et de bricoler 3 lits en bois d allumettes ainsi que 3 petits ours : un bébé, une maman, une mamy et y ajoute un grand méchant loup. La phase de construction du théâtre de vie est tout aussi importante que la scène finale qui va s y jouer. En effet, le jeune âge de l enfant l oblige à demander l aide de l adulte et le rôle de la psychologue va être d aider à restaurer la hiérarchie transgénérationnelle, c est-à-dire que l enfant sollicite peu à peu l aide de sa mère plutôt que de sa grand-mère et avec l approbation de celle-ci qui aidera à son tour sa propre fille lorsque celle-ci le lui demandera. Le verbal n est là qu en soutien au non-verbal (le jeu). Ce qui crée une cohérence rassurante entre le dire et le faire. La scène finale n est que le résumé de ce qui s est passé pendant les séances. La mamy ours dit au revoir au bébé ours qui reste dormir chez sa maman. Elle reprend avec elle le méchant loup devenu un gentil chien qui lui tient compagnie... Les tâches de coopération Faire une activité ensemble, parents et enfants, permet d apprendre à avoir du plaisir ensemble en respectant (ou instaurant) la hiérarchie transgénérationnelle, souvent mise à mal et pourtant indispensable au bon fonctionnement des relations intra familiales. Il s agit d apprendre ainsi aux parents d attendre que le petit le sollicite, lui demande de l aide 1 et à l enfant qu il peut la demander parce que le grand la lui apportera ainsi que son savoir d adulte. 1 Dans le cadre, par exemple, de coloriage, dessin, bricolage. DOSSIER 41
30 ans de consultation neuropédiatrique Que de temps passé depuis mes premiers pas en Neurologie Pédiatrique, il y a 33 ans déjà! Ce fut d abord en milieu hospitalier universitaire puis en hôpital de long séjour pour les pathologies chroniques comme les épilepsies, et puis, surtout, en consultation; celle-ci s étant, petit à petit étoffée à mesure que la neuropédiatrie s est fait connaître d abord dans le milieu médical 1, puis dans le grand public 2. Paule DE RIDDER - VANDERDEELEN Neuropédiatre - Namur Au début de ma pratique, les enfants arrivaient souvent après un long parcours : médecin généraliste, pédiatre, kiné, orthopédiste, centre PMS, psychologue, pédo-psychiatre. La neuropédiatrie était perçue comme s occupant de maladies rares et incurables, ou confondue avec la psychiatrie : combien d enfants arrivaient en disant : «mais je ne suis pas fou!» Il fallait d abord prendre le temps, expliquer ce qu était la neuropédiatrie, et ce temps était primordial si l on voulait apprivoiser l enfant et ses parents, trouver le fil rouge du problème pour patiemment dévider la pelote et arriver à une ébauche de solution. Ce temps à consacrer à la consultation est tout aussi important aujourd hui. Il conditionne tout le vécu ultérieur de la maladie, du handicap ou du déficit. Il faut d abord écouter l enfant puis les parents, l examiner attentivement puis expliquer à tous les protagonistes (souvent un grand-parent, un frère, une sœur, un ami, une voisine accompagnant, la salle d attente est toujours trop petite ), faire part de ses incertitudes comme de ses certitudes, expliquer patiemment le traitement, s assurer que tout soit compris, puis, alors que la mère à la main sur la poignée de la porte, entendre sans s énerver : «Docteur, j ai oublié de vous dire, nous sommes séparés». A mesure que les années passaient, j ai vu le temps social se modifier : crèche ouverte plus tôt et plus tard, parents travaillant de plus en plus loin, diminution du temps passé en famille, diminution du temps de présence scolaire, augmentation du temps des loisirs ou supposés tels («ah non, je ne veux plus aller en stage!»). Cela débute ainsi bien avant la naissance, par la programmation du temps biologique : on aura un enfant à tel âge, le 2 ème après autant d années, la naissance sera provoquée ce jour là, parce qu on ne veut plus attendre et que c est plus facile et organisé, on n allaite pas parce que ça dure trop longtemps, etc. Malgré les progrès techniques considérables de la médecine pédiatrique (en Occident ), les consultations neuropédiatriques n ont fait qu exploser en raison de l apparition de nouveaux problèmes liés au temps : naissances prématurées de plus en plus précoces, avec séquelles à long terme, naissances multiples sur procréation médicalement assistée (parce qu on a trop attendu), retard de langage parce qu on n a plus le temps de se parler, retard d apprentissage parce qu on n a plus le temps de jouer avec ses enfants, virage vers les mondes virtuels, où tout va tellement vite que ces images peuvent provoquer des crises d épilepsie Dans la masse des changements sociétaux intervenus en 30 ans et retentissant sur ma pratique, je ne prendrai que 3 exemples liés au temps : La séparation de plus en plus fréquente du couple parental : la vie des enfants est mise à rude épreuve, leur temps se fragmente et est tiraillé entre les 2 parents et parfois les grands-parents, par petites portions de quelques jours ou demi-jours, ou en alternance 50/50 : à chaque changement de lieu de vie, l enfant doit se réadapter, il n en a pas le temps, il s épuise affectivement, il devient un «sans domicile fixe». Ce phénomène de société inéluctable est une des causes de l explosion des troubles d apprentissage et du comportement depuis une quinzaine d années. «Ma puce tu me fais perdre mon temps» «Mais maman c est quand tu dis çà que tu fais perdre du temps!» Megan, 4 ans, www.enfandises.com Un fait médical particulièrement marquant et en expansion constante est l hyperkinésie. Voilà bien LA maladie du temps, et de notre temps : L enfant n arrive plus à être dans la continuité d un geste, d une intention, d un jeu, d une idée. Il saute de l un à l autre, ne peut donc établir de véritable relation avec l environnement matériel et humain, car relation = temps. Bien souvent, un ou les deux parents ont le même problème, qui déteint sur l enfant. D autre part, la société, école et famille en première ligne, devient intolérante au moindre mouvement excessif de l enfant. Sur 10 enfants qui me sont adressés au motif d hyperkinésie, seul un l est peut-être vraiment et nécessite une prise en charge spécifique. Dès qu un enfant remue trop l entourage, et ce parfois 42
DOSSIER Barbara, l Atelier des Artistes Anonymes!, Clinique de Bonsecours dès 2 ans, on pose la question : «Ne faudrait-il pas de la Rilatine?». Il faut beaucoup d énergie aux soignants pour défendre l épanouissement de l enfant contre la pression normative de la société. Le temps de la communication s est accéléré avec Internet : les informations sont quasi instantanées partout dans le monde. On peu entrer en contact avec une foule d autres individus, mais souvent sans véritable relation, car une fois de plus, relation = temps. La Toile tisse des liens sociaux virtuels, et ce sont les enfants à risque, les plus vulnérables dans la vie réelle, qui le sont aussi sur Internet, qui est comme un amplificateur de leur mal-être. Internet a aussi changé la relation médecin-parents : de plus en plus souvent, les parents arrivent avec une masse de renseignements glanés un peu partout concernant le problème de leur enfant, mais sans pouvoir les utiliser. Leur confusion et leur angoisse sont grandes et la consultation prendra paradoxalement plus de temps. Quelques pistes de réflexion émergent de ces évolutions. Les enfants, parce que leur temps n est pas le même que celui des adultes, sont les plus fragilisés de notre société face à l évolution rapide du monde. Mais ils sont parfois aussi très forts et ont des capacités d adaptation étonnantes, pour autant qu on intervienne suffisamment tôt pour leur donner un coup de pouce, respecter leur vécu, se mettre à leur place, comprendre qu ils sont très logiques et que nous ne le sommes plus La pédiatrie en général et la neuropédiatrie en particulier, devraient avoir un rôle préventif considérable, et si l on peut transmettre un message et une piste de réflexion aux instances responsables et aux décideurs, c est de favoriser l intervention la plus précoce possible à tous niveaux (école, famille, travail, justice, etc.), y consacrer les moyens financiers et surtout du temps. 1 Notre association scientifique existe depuis 1976. 2 Notre existence officielle apparaît au Moniteur en 1995. 43
Les enfants de la télé Viiite! Dépêche-toi, on va être en retard! La scène est pour beaucoup familière. Une tartine à la main, le cartable dans l autre, le manteau à moitié boutonné, Dès le réveil, le ton est donné et le rythme ne sera pas forcément «moins cadencé» aux retrouvailles : Je suis mal parqué; on nous attend, le magasin va fermer, Une fois rentrés, et même s il y a fort à parier que chacun aspire à «se poser», les temps de repos, de jeux ou d échanges risquent encore d être reportés au moment de la mise au bain ou de la mise au lit. «Il faut bien» préparer le souper! La télévision peut alors apparaître comme l outil providentiel qui pourra «calmer le jeu» le temps de. Mais c est oublier, comme le souligne l étude de l Observatoire de l Enfance et de la Jeunesse de la Communauté française de Belgique : «que l aliénation subie par les adultes dans leur rapport au temps a un impact direct sur la vie des enfants! Sylvie GERARD, IWSM Happés par une vie professionnelle toujours plus exigeante, certains parents n ont plus assez de temps à consacrer à leur vie familiale. D autres, façonnés par le narcissisme ambiant, refusent les sacrifices que celle-ci impose. Au bout du compte, les enfants qui ne peuvent prendre appui sur la présence réconfortante de grands-parents, se retrouvent face à des machines «communicantes» pour combler leur solitude 1.» Faire, c est se faire La télévision pour combler un vide relationnel ou pour se divertir, s occuper, «consommer» vite et sans effort? Le recours systématique à la petite lucarne laisse en tout cas à penser que nous n imaginons plus que l enfant puisse trouver dans son environnement immédiat ce dont il a naturellement et «simplement» besoin. Comme le souligne Jean Baudrillard 2, l aliénation du loisir est précisément liée à «l impossibilité de perdre son temps». Dans cette transformation du temps en marchandise, il devient de plus en plus difficile à chacun «d habiter son temps», c est-àdire de vivre selon un rythme temporel qui corresponde aux mouvements propres de sa vie psychique. Pourtant, «Faire», c est «se faire», aime aussi à rappeler Raymonde Caffari 3 : «L activité enfantine n est pas une réponse mécanique à des stimulations extérieures. Elle trouve son origine chez l enfant lui-même, dans son intérêt pour ce qui l entoure et dans son aspiration à développer ses capacités, à grandir. Elle ne peut donc naître et se développer que si l enfant a des temps de retour, voire de repli, sur lui-même, de plongée dans son monde intérieur. Ces moments de latence de l activité permettent à l intérêt de surgir et aux projets de prendre forme. L action se construit dans la non-action, en quelque sorte. C est aussi un fait d observation courante, chez les enfants plus grands, que des jeux riches et passionnants peuvent apparaître après un passage d ennui, pour autant que l on n ait pas voulu à tout prix distraire et occuper celui ou celle qui dit «je ne sais pas que faire.» Une TV pour bébé? Le psychiatre français Serge Tisseron invite aussi les parents à préférer aux écrans TV des jeux qui n éloignent pas les tout-petits des activités motrices, exploratoires et inter-humaines fondamentales à leur développement à cet âge. Il s inquiète de l arrivée en force d une nouvelle chaîne de télévision spécialement dédiée aux enfants âgés de 6 mois à 3 ans, accessible 24H/24. Avec d autres psychiatres et pédopsychiatres français, il fait valoir ses arguments dans le cadre d un moratoire 4 aujourd hui largement diffusé par mail. «Nous savons aujourd hui que le développement d un jeune enfant passe [aussi] par la motricité et la capacité d interagir avec les différents objets qu il rencontre. Alors que l activité est intrapsychique chez l adulte et l enfant grand, elle a encore besoin de s appuyer sur le corps et la sensorimotricité chez l enfant jeune. L intelligence, à cet âge, est en effet plus corporelle (sensi-motrice) que imagée ou conceptuelle. ( ) Nous savons que l enfant ne se développe, et n établit une relation satisfaisante au monde qui l entoure, que s il peut se percevoir comme un agent de transformation de celui-ci. C est ce qu il fait quand il manipule de petits objets autour de lui. Il est à craindre que l installation d un tout petit devant un écran ne réduise son sentiment de pouvoir agir sur le monde et ne l enkyste dans un statut de spectateur du monde. ( ) De nombreux travaux d éthologie, y compris appliqués à la relation mère enfant, ont montré combien l être humain est capable de s accrocher aux éléments les plus présents de son environnement, dès le début de la vie, et notamment à ceux dont il a l impression qu ils le regardent.( ) Un petit DVD de dix minutes regardé régulièrement peut être structurant, parce que l enfant va 44
y organiser une certaine représentation de l espace et de la durée, comme lorsqu on lui raconte le même conte de fée. Il est structurant de retrouver les mêmes repères, d anticiper, de repérer que le chasseur arrive quand le loup sort de la forêt Le grand problème de la télé, c est le flux continu. L enfant est constamment dérouté dans ses repères. Et il n a pas le choix.( ) Les producteurs de ces chaînes jouent avec le feu. C est un domaine dont on ne connaît quasi rien, mais on sait au moins que la sensibilité du bébé à son environnement précoce joue un rôle important dans son développement ultérieur. Il est dangereux de confier les bébés à des machines. 5» Cela semble évident, et pourtant, nous sommes tellement coupés de notre horloge interne que nous en oublions parfois l essentiel Tant pis pour les courses, le bain! Va pour un temps d arrêt, non chronométré, qui permet de se reconnecter à soi, à ses besoins réels Va pour un temps partagé avec les enfants. S asseoir à côté d eux ; être là, réellement, respecter leur rythme, être à l écoute de ce qui leur fait du bien. Va pour contribuer, là maintenant, à améliorer la qualité de vie des plus petits, de la famille. Par des petits gestes concrets, non spectaculaires. Choisir quelques jeux, éteindre la TV, lui faire quitter le rang de troisième parent 6, choisir en- semble les temps partagés et individuels, faire confiance à son enfant, se faire confiance en tant que parent. S écouter, se respecter et garder la capacité de s amuser. 1 Réf. biblio. 32 2 Baudrillard J., La Société de consommation. Paris, Folio essais, 2004., p244. 3 Réf. biblio. 12 et 13. 4 La pétition : Un moratoire contre la fabrique des bébés téléphages! lancé sur squiggle.be a été cosigné par deux pédopsychiatres, Bernard Goise et Pierre Delion et compte près de 20.000 signataires, dont de nombreux spécialistes de la petite enfance. 5 «Non à la télé en continu pour les bébés?» et «Il est dangereux de confier les bébés à des machines», mis en ligne sur le site de Lalibre.be. 6 Comme elle est communément appelée aux Etats-Unis. Quelle prévention de la maltraitance? Le programme Yapaka, développé par la Communauté française, est conçu de manière à soutenir et encourager les parents dans leur démarche éducative. Un livre pour les parents Un premier niveau de communication rappelle qu il existe des différences de rythmes entre petits et grands et que la vie au quotidien est un vrai remue ménage dans lequel chacun doit trouver sa place. Chaque parent, chaque adulte peut se sentir à un moment ou à un autre débordé par une situation. «Etre parent c est» décline des facettes du rôle de parent. composer avec les horloges souligne la difficulté de composer avec les temporalités propres à chacun : nourrisson, enfant, parent, le décalage est une réalité qui impose aux adultes de se débrouiller Mais cette débrouille peut s avérer galère, détresse et solitude ou au contraire créativité pour autant que l on trouve appui et solidarité : le coup de pouce d un ami, l aide d un proche, l accompagnement d un professionnel Conçu pour être ouvert à n importe quelle page, le livre est à picorer au gré des envies, des moments, des questions sur un coin de table, dans le train, dans une salle d attente que chacun puisse y trouver une petite idée, une piste ou un appui pour rebondir. Le livre ainsi qu une affiche et des autocollants, à mettre à disposition de votre public, peuvent être obtenus gratuitement sur demande au 0800/20. 000 ou via le telvert@cfwb.be Un livre pour les enfants Un deuxième niveau de communication ouvre à la parole et invite à aborder la complexité des situations quotidiennes que rencontrent parents, enfants et adolescents. «Une vie de chien» propose d aborder les questions les plus complexes de la vie de l enfant dans la diversité de chaque histoire. La course ou la vie? Ne rien faire c est super! D un nid à l autre, s adapter Le livre propose une démarche ouverte qui laisse cheminer les questions car les réponses toutes faites ne font jamais œuvre de prévention, la vie ne s apprend pas, elle se construit dans la relation à l autre, le cheminement de chaque histoire. Pour chacun des thèmes, sont mis en dialogues des points de vue d enfants et des points de vue d adultes qui soulignent le décalage entre ces deux mondes. Diffusé chaque année auprès des enfants de 4 ème année primaire, ce livre peut également être obtenu sur demande. Une collection de livres pour les professionnels Un troisième niveau de communication a également été conçus pour soutenir les professionnels dans leur travail au quotidien. La collection de livres Temps d arrêt propose des textes de référence sur des sujets en lien avec le développement de l enfant et de l adolescent au sein de sa famille et dans la société. Dans un contexte social en mutation, les professionnels sont invités à penser nouvellement leur pratique. Les livres sont une invitation à s arrêter, à prendre du recul, à réfléchir seul, en équipe et en réseau. Publiés et diffusés tous les 2 mois en version papier, les textes sont également consultables en ligne sur www.yapaka.be. DOSSIER 45
Le billet de l Institut Toi, mon bébé, quand tu seras grand, tu seras maillot jaune! Chaque trimestre, dans les pages de Confluences, un thème avec son lot de questions, de théories, d illustrations, de réflexions, pour y puiser des idées ou y nourrir des pensées mais aussi pour alimenter, au sein de l Institut Wallon pour la Santé Mentale, un savoir collectif lié à l expertise de terrain. Le billet de l Institut relève quelques idées et lance quelques pistes dans ce sens Francis TURINE Président de l IWSM Directeur du Centre de psychiatrie infantile Les Goélands, Spy Quoi de plus normal que de vouloir améliorer ses résultats, de chercher à se dépasser, de progresser dans ses connaissances, de chercher à comprendre le monde, l univers, le fonctionnement du corps et du cerveau humain! La civilisation a vu son évolution grâce à ce mouvement permanent de soif de savoir. Voici une cinquantaine d années, une bande dessinée racontant l histoire de Don Bosco (prêtre italien du 19 ème siècle et fondateur de la Société des Salésiens) était publiée. Le premier dessin représentait la maman portant le nourrisson dans ses bras, le papa étant dans la pièce. La maman dit avec toute la tendresse et l inquiétude qu on peut imaginer: «Que deviendra-t-il plus tard?» et le père, paysan dans une campagne aride italienne, de répondre de manière bourrue, brusque et comme si c était une évidence: «il sera paysan comme on l a toujours été». Au-delà de cette image d Epinal, et aussi paternaliste, ces propos indiquent d emblée que l amour maternel s exprimant par l espérance et l inquiétude pour la vie de son enfant, se trouve cadré, limité et, sans doute aussi partiellement rassuré, dans une réalité familiale et sociale particulière. Force est néanmoins de constater que cette dernière, formulée par les propos du père, n a toutefois en rien empêché la destinée particulière de cet enfant devenu adulte. Un repérage initial est là mais sans enfermement. Aujourd hui, le contexte social est tout autre ; l avenir d un enfant, de par les progrès technologiques toujours plus rapides et gigantesques, est corrélé, dès le plus jeune âge, non seulement à l injonction d un plus mais à un toujours plus dans l immédiat. Au souci maternel du «que deviendra-t-il plus tard», on pourrait dire que la réponse du social supplante toujours davantage celle du père lequel, d ailleurs, est de plus en plus souvent séparé de la mère. Et cette réponse serait : «On lui en demandera plus ; il ira plus loin.» «Tout lui est possible, il va se surpasser.» «Tu seras (devras être) maillot jaune, mon fils!» L insécurité, l inquiétude, l injonction sont toujours davantage présentes. Le dopage est là, qu il soit chimique ou psychique. On en arrive à pouvoir se dire que ce n est plus à un capitalisme financier auquel on a affaire mais à un véritable capitalisme vital. Ce phénomène n est sans doute pas neuf. La Fontaine ne nous le dénonçait-il pas déjà par une de ses fables «la grenouille qui voulait devenir aussi grosse que le boeuf»? Ce qui, par contre, est peut-être neuf c est l universalité de la connaissance de cette prétention humaine grâce à ce qu on qualifie aujourd hui de globalisation. Cette immédiateté n est pas acceptée sans réaction. C est ainsi qu en 2003, Jean-Jacques Delfour 1 rappelait dans «L ennui comme école du désir» que l ennui est nécessaire et qu il convient donc, si on veut que le désir s éveille, de s abstenir de le gaver. C est le vide qui laisse un espace pour la création. C est le temps qui laisse place à de l entre-deux lequel permet l élaboration. Le temps, la temporalité sont des notions et des phénomènes essentiels et pourtant la pression pour une immédiateté est de plus en plus grande. Quelle en est alors la conséquence pour l enfant? Pourquoi serait-il épargné ou pourquoi échapperait-il à ce mouvement aux allures de rouleau compresseur? De plus en plus de professionnels en santé mentale disent leur inquiétude face à ce constat. Le fœtus, le nourrisson, l enfant grandissent, naturellement, selon une évolution physique qui leur est propre, selon un rythme dicté par une maturation physique, cérébrale, psychique naturelle et, paradoxalement, on observe qu ils sont confrontés à des stimulations et des attentes qui, de plus en plus souvent, sont en rupture avec ce rythme évolutif, stable, constructif et sécurisant. Quels en sont les effets? L enfant, naturellement patient dans une ambiance «suffisamment bonne», devient alors impatient dans un environnement fait d injonctions et d idéalisation. Il s agite car il s angoisse et il s angoisse car il ne sait pas encore métaboliser, assimiler et comprendre ce qui lui est demandé. Il devient donc patient d un spécialiste qui cherche alors à le faire redevenir patient et calme et cela grâce, et d une manière de plus en plus banalisée, 46
à des amphétamines C est stupéfiant! Traduction : pris dans un environnement agité, l enfant s inquiète, s agite, est répertorié hyperactif et catalogué TDHA. Le voilà risperdalisé et rilatinisé! On croit bon s attaquer aux manifestations, aux symptômes sans s arrêter aux causes! Mais pourquoi donc l enfant s angoisset-il? C est bien connu et pourtant la société ne semble pas s en inquiéter pour autant car, nous le savons, elle est pavée de bonnes intentions! Prenons un exemple : Certains enfants rencontrent des difficultés face aux rythme et apprentissages scolaires? La société a imaginé et mis en place, de manière pertinente, l enseignement spécial. Fort bien! Encore faut-il que l enfant puisse y accéder. Pas de problème, on imagine le «ramassage scolaire», très belle initiative s il en est : Pratiquement, cet enfant, en difficulté avec le rythme scolaire ordinaire, doit subir un trajet en bus, matin et après-midi, qui peut aller jusqu à 1h30 par trajet (!!!!!) pour rejoindre une structure censée lui prodiguer un enseignement adéquat et adapté. Certains s étonneront encore que dès lors certains enfants ne supportent pas de tels trajets, réagissent, font preuve de santé, s agitent et s en font exclure! De plus, la Société - et chacun de nous avec elle - avec ses avancées extraordinaires sur le plan technologique, est face à des questions éthiques importantes. De plus en plus d enfants naissent Cédric, l Atelier des Artistes Anonymes!, Clinique de Bonsecours prématurés. La prématurité signe pourtant un non respect décidé, programmé, subi, aléatoire, accidentel du rythme vital d un fœtus et d un enfant. La volonté, la recherche de sauver ces vies particulièrement fragiles, tout en étant tout à fait honorables, légitimes voire naturelles ne peuvent pas faire l économie de l interrogation sur la limite. Il n est pas banal - et j en reste interpellé - que l Opération Cap 48 se soit penchée plus particulièrement cette année sur la situation de ces enfants prématurés et les services qui cherchent à les entourer, à limiter les effets à long terme de cette immaturité devant affronter ce monde ardu extra-utérin et à les «éduquer» le mieux qu ils peuvent, avec les limites humaines qui sont là une fois que ces prématurés sont parmi nous! Comment permettre à ces êtres fragilisés et extraits de leur rythme de retrouver ce dernier ou de se construire un nouveau rythme qui soit bénéfique à leur évolution? Poursuivons par un passage de l introduction à l ouvrage récent de Jacqueline Berger «Sortir de l autisme» 2 : «J aime mes filles telles qu elles sont. Cela ne signifie pas un renoncement. Je me bats pour qu elles développent une capacité d aimer et de travailler, signe d une bonne santé psychique et, à mon sens, source de bien-être. Je me bats pour qu elles puissent le faire à leur rythme, qu on ne leur impose pas un timing qui ne soit pas le leur, sur le mode de «tout se joue avant trois, quatre, cinq ans» - discours destructeur pour quiconque dévie de la route de «l enfance radieuse», un modèle là aussi unique de développement. Ce chemin est difficile, les âges sont considérés comme des butoirs imposés, il y a partout exigence de résultats ; je me bats pour qu une déviance au plus jeune âge ne devienne pas une relégation à vie». Par ailleurs, nous devons bien reconnaître que nous sommes face à des phénomènes et manifestations très paradoxaux. Les professionnels sont de plus en plus nombreux à tirer une sonnette d alarme car ils ont à rencontrer de plus en plus d enfants, en bas âge, qui présentent de grandes difficultés relationnelles et de développement. Et pourtant, les conditions matérielles de vie, même dans les milieux précaires actuels, n ont rien à envier aux conditions matérielles de vie et de confort du XIX ème siècle et des siècles précédents. Les enfants «soldats», «mineurs» ou «garçons de ferme» sont là pour nous le rappeler. Les conditions matérielles de vie de l enfant, futur «Don Bosco», n étaient certes pas des plus confortables. Nous formulons donc l hypothèse que l augmentation des troubles chez les jeunes enfants est due principalement à la réduction, voire la suppression du temps. Nous négligeons trop souvent que l enfant, même quand il est en grande difficulté psychique ou s il rencontre des situations relationnelles douloureuses, a une capacité exceptionnelle et admirable d adaptation pour autant qu on lui donne le temps, qu on lui octroie son temps. Il ne s agit pas alors d un temps social, scientifique ou gestionnaire mais, tout simplement, intimement et légitimement, du temps subjectif, le temps dont chacun, dans sa situation propre, dans son évolution propre, a besoin pour se construire. «Les passions tristes ont à voir avec une perception altérée du temps. L individu ressent le temps comme ne s écoulant plus de manière fluide, il le perçoit soit comme ne passant plus, soit comme passant trop vite. Et ce sont ces moments d altération de la fluidité du temps altération de l idée d une vie qui s écoule paisiblement en un flux constant qui nous projettent dans un espace incertain, celui de la dépossession du sentiment d existence. 3» Chacun a besoin d un maillot jaune, de son maillot jaune, de tenter de l obtenir ou de l atteindre mais il ne sera vraiment maillot jaune que s il ne vient pas en réponse à un dictat social, médiatique ou financier donc tout à fait éphémère. 1 Réf. biblio 18. 2 Jacqueline BERGER : Sortir de l autisme, Ed Buchet Chastel, 2007. 3 Op cit, p59. DOSSIER 47
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