Gabon: à l ombre de Paris



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Transcription:

Gabon: à l ombre de Paris Les premiers Européens à débarquer sur les côtes du Gabon furent les Portugais en 1472. Autour de la moitié du XIX ème siècle les Français signèrent des accords avec les chefs des communautés de la côte, qui acceptèrent de devenir part d un protectorat. Sous le Second Empire de Napoléon III, la côte du Gabon fut conquise, en posant les bases pour l entrée dans l empire colonial français, ratifiée par un décret en juillet 1886. Le Gabon fut initialement uni au Moyen Congo (aujourd hui la République du Congo), avec lequel il constitua le Congo français, pour ensuite s en séparer en 1906 et entrer en 1910 dans l Afrique Equatoriale Française (AEF). L Afrique Equatoriale Française fut créée pour administrer une partie des colonies françaises en Afrique comme une seule entité, sous un gouverneur général. Dans cette communauté il y avait le Gabon, le Moyen Congo, le Tchad et l Oubangui-Chari (aujourd hui République Centrafricaine). Dans les années 20 et 30 du XIX ème siècle, la politique coloniale française commença à changer. L Afrique devait se développer adéquatement, au bénéfice soit des populations locales, soit de la métropole. C est ainsi qu on demanda aux gouvernements coloniaux d entreprendre des pas pour garantir le développement économique des territoires administrés. Avec la Conférence de Brazzaville de 1944, les rapports entre la métropole et les colonies changèrent et on décida d adopter une politique négrophile, avec la formation de cadres africains et la création de conseils généraux pour permettre un certain degré d expression populaire. L administration française de la Quatrième République décida d octroyer une plus grande autonomie aux territoires coloniaux, en formant l Union Française, composée par la France, les territoires d outre-mer (parmi eux l AEF), les départements d outre-mer, les territoires associés et les Etats associés. L Afrique Equatoriale Française fut représentée à l Assemblée Nationale sous la Quatrième République, de 1946 à 1958: cela permit le développement au Gabon d un certain pluralisme politique, qui ne fut certainement pas immunisé de l influence des groupes de pression locaux (la lobby du bois, de l administration coloniale, de la maçonnerie et des mouvements catholiques), mais qui fut en tout cas représentatif. A partir des années 40, dans le pays africain il y a eu la domination de deux partis: le Bloc Démocratique Gabonais (BDG), guidé par Paul Gondjout et Léon Mba, et l Union Démocratique et Sociale Gabonaise (UDSG) de Jean Hilaire Aubame. Très proche du président ivoirien Felix Houphouet Boigny, Léon Mba avait initialement appuyé son parti interafricain, le Rassemblement Démocratique Africain (RDA), proche du Parti Communiste Français (PCF), et pour cette raison pas du tout aimé par la France. En 1951, cependant, on décida un clair rapprochement à la politique de l administration coloniale. Les principes politiques à la base de l Union Française furent repris en 1958 dans la Constitution de la Cinquième République, qui établit, par volonté du général De Gaulle, la Communauté Française. En septembre 1958, quand les quatre territoires de l AEF votèrent en faveur de la Communauté Française, le Gabon accéda à l autonomie. Avec la dissolution de l AEF en 1958, Léon Mba, qui était à l époque viceprésident du Conseil du Gouverneur, essaya de serrer encore plus les liens, déjà étroits, 1

avec la France. Il fit des pressions sur le gouverneur du Gabon, Louis Sanmarco, afin qu il présentât une requête auprès du gouvernement métropolitain pour rendre le pays un département français. Mais il reçut toujours des réponses négatives. La politique interne du Gabon était très divisée. Aux premières élections, ni l UDSG d Aubame, ni le BDG de Gondjout et Mba (les deux partis principaux) obtinrent la majorité. En 1959, cependant, une fois que le BDG obtint le soutien de certains députés indépendants, Mba devint premier ministre. En 1959, les quatre territoires qui constituaient l AEF formèrent l Union des Républiques de l Afrique Centrale. Cette union dura très peu et en 1960 les quatre républiques devinrent complètement indépendantes. Mba, qui cherchait d obtenir le soutien de l administration française, continua à insister pour la réalisation de son projet d annexion à la France, en obtenant toujours des refus de la part de Jacques Foccart, conseiller de l Elysée pour l Afrique, connu aussi comme Monsieur Afrique, jusque au moment de l indépendance, le 17 août 1960, quand il renonça. La réponse négative est facile à comprendre: le contrôle de territoires africains si loin de la métropole ne pouvait qu épouvanter le général De Gaulle, qui était engagé dans la sanglante guerre d indépendance algérienne. Une fois obtenue l indépendance, on procéda à la rédaction d une nouvelle Constitution. La proposition d un régime présidentiel, avancée par Mba, fut rejetée par certains membres de son parti, y compris Gondjout, et par l opposition d Aubame. Le 4 novembre 1960, une Constitution parlementaire fut alors adoptée. Immédiatement Mba procéda à un remaniement ministériel, sans consulter l Assemblée nationale. Ce fait créa des tensions et seulement après une négociation les deux leaders des partis principaux s accordèrent pour un système à deux partis, premier pas vers une liste unique. Le 17 novembre l état d émergence fut proclamé, Gondjout fut arrêté et le régime parlementaire fut aboli. Puisque une partie de son électorat était contre lui, Mba fut obligé à proposer à Aubame la présentation d une liste unique, l Union Nationale. Après les nouvelles élections du février 1961, Mba devint président et Aubame ministre des affaires étrangères dans le nouveau système présidentiel. Le système à liste unique fonctionna jusqu en 1963, quand, pour des divergences internes, les deux partis se séparèrent et des nouvelles élections furent annoncées. Mba, cependant, changea la loi électorale, en excluant des élections le UDSG. A l aube du 18 février 1964, le mécontentement de la population poussa un groupe de 150 soldats, commandés par les officiers Jacques Mombo et Valère Essone, à arrêter le président Mba, le président de l Assemblée nationale Louis Bigman et certains ministres. Il fut un coup d état sans effusion de sang, qui ne suscita aucune réaction de la part des autres factions de l armée. Il fut formé un nouveau gouvernement, qui fut confié au grand rival de Mba, Jean Hilaire Aubame. Mais la France, qui désormais appuyé l ancien Président, qui était totalement de son côté, décida d intervenir. Dans la nuit entre le 18 et le 19 février les troupes françaises, qui étaient stationnées à Dakar et à Brazzaville, purent ainsi intervenir et ramener l ordre dans la capitale, en redonnant le pouvoir à Mba. Une fois au pouvoir, la politique de Mba devint plus répressive. La liberté d association fut réduite, les contrôles de police devinrent plus serrés et les persécutions contre les opposants politiques 2

commencèrent. Le leader de l opposition Aubame fut condamné à dix de prison et à dix ans d exile. A partir de 1965, cependant, les conditions de santé du président Mba poussèrent les Français à commencer la recherche d un successeur. Jacques Foccart, conseiller de l Elysée pour l Afrique, opta pour Albert Bernard Bongo, chef de cabinet du Président. Bongo fut nommé ministre délégué à la présidence, mais plus tard il assuma les fonctions de Premier ministre. En août 1966, Mba fut hospitalisé à Paris et, à cause de l insistance de Foccart, décida de nommer Bongo au poste de vice-président. En mars 1967, le Président Mba fut le seul candidat aux élections présidentielles anticipées, qui se déroulèrent en même temps que les législatives. On procéda immédiatement à une révision constitutionnelle, pour permettre la prise du pouvoir de la part du vice-président en cas de mort du président. C est ainsi que, après la mort de Mba le 27 novembre 1967, le 2 décembre Albert Bernard Bongo prêta serment comme président du Gabon. Il fut président pour 42 ans, jusqu à sa mort, le 8 juin 2009. L ère Bongo Devenu président en 1967, l année suivante Bongo fonda le Parti Démocratique Gabonais, le parti unique qui fut au pouvoir pour les prochains 25 ans. C est ainsi que la longue domination de la famille Bongo sur le pays commença. C était le temps de la croissance économique, de la modernisation de l état, de la construction d un réseau de relations internationales et du commencement de l exploitation intensive des ressources naturelles, qui amena ce petit état de l Afrique centrale à entrer dans l OPEP en 1975 et à devenir, ensuite, un des plus importants exportateurs de pétrole du monde. En échange du soutien inconditionné de la France, Bongo mit à sa disposition les richesses du Gabon (pétrole et uranium), éléments indispensables pour la continuation de la politique nationaliste de Charles De Gaulle; le Président gabonais s aligna systématiquement aux positions françaises à l Onu et donna le territoire national comme base militaire française pour les incursions africaines. Dans les années 70, connues comme les Dix Glorieuses, la crise pétrolière et l augmentation subite du prix du pétrole permirent au Gabon de bénéficier de revenus considérables, qui consentirent au pays de développer une sorte de paix sociale, aidée aussi par le contrôle de la presse et par un fort contrôle des opposants. En 1973, Albert Bernard Bongo se convertit à l Islam, il changea son nom en El Hadj Omar Bongo et amena le pays dans l OPEP, en s approchant des pays pétroliers arabes. En 1974, la production pétrolière du Gabon dépassa les 10 millions de tonnes (73 millions de barils par année, 200.000 barils par jour) et dans les trois années successives dépassa les 11 millions. A partir de 1978, cependant, la production commença à diminuer, en se stabilisant sur les 7 millions de tonnes de brut par an. Les grandes compagnies cherchèrent alors de compenser la réduction de l output avec des nouvelles découvertes. Elf Gabon mit tout son potentiel financier, technologique et humain au service de cette recherche dans des zones toujours plus difficiles, soit onshore, soit offshore. C est ainsi que le pays assista à une grande modernisation, qui prit la forme d une croissance 3

rapide du PIB, poussée surtout par l exportation de matières premières (le pétrole notamment, mais aussi le gaz, le bois, le fer, l uranium et l or). Une croissance économique dont les effets ne retombèrent pas sur la population. Dans les années 80, les problèmes économiques et le mécontentement populaire commencèrent à émerger. L évolution de la politique française finit pour influencer aussi la politique gabonaise, en activant les premiers mouvements d opposition. En mai 1981, avec l élection à la présidence du socialiste François Mitterrand, le climat politique changea profondément. Les militants africains de l opposition, séduits par les discours humanistes des socialistes, commencèrent à se réorganiser. Au Gabon, le 13 novembre 1981 Simon Oyono Aba a fonda le Mouvement de Redressement National (MORENA). A Aubame, exilé en France, fut permis de rentrer dans le pays: il fut nommé Haut conseiller d Etat, afin de limiter ses revendications politiques. En août 1985, une tentative de coup d état, organisée par un officier de l armée, Alexandre Mandja Ngokouta, fut déjouée seulement grâce à l intervention des services de sécurité français. C est ainsi que le régime dut faire front, en même temps, à un climat institutionnel de révolte, à une attaque politique lancée par le parti d opposition MORENA, qui réclamait une rénovation, et à la crise économique qui aggrava le mécontentement social. Pour ce qui concerne le pétrole, 1986 est connue comme l année du contre-choc, après les deux chocs des années 70. Le baril de brut passa de 39,5 dollars en 1980 à 18 dollars en 1986: en 1984 le pétrole représentait pour le Gabon 83% des exportations et 65% des revenus de l Etat, équivalent à 691 millions de dollars. De 1985 à 1987, le pays subit une réduction de 58% des revenus pétroliers, provoquée par la diminution du prix du pétrole et du taux de change du dollar. L effondrement du prix du pétrole annula les effets positifs de l augmentation productive générée par les nouveaux gisements découverts. Pour faire face à une crise tellement grave, le Gabon recourut aux organismes financiers internationaux (la Banque mondiale et le FMI) et signa en 1986 un plan d ajustement structurel (PAS). Le coût social de cet engagement fut très dur. Le chômage arriva à des niveaux jamais atteints, les salaires furent réduits et le recrutement dans le secteur public fut bloqué. Tout cela provoqua une forte dégradation du tissu social. Changements de façade Dans les années 90, le mécontentement social lié à une requête de changement s inséra dans un nouveau climat international. En 1990, avec le discours de La Baule le président Mitterrand conditionna le soutien aux anciennes colonies à l ouverture au multipartisme. La réponse de Bongo ne se fit pas attendre. Il organisa une conférence nationale qui conduisit à l institution de la Cour Constitutionnelle et du Conseil National des Communications (qui auraient dû garantir le respect des règles démocratiques), à la rédaction d une Charte nationale des libertés et à la formation d un gouvernement provisoire. C est ainsi que le régime Bongo réussit à résister aux pressions internes et internationales. 4

L institution du multipartisme, toutefois, fut seulement un changement de façade. Les partis qui naquirent furent financés par l Etat et ne représentèrent jamais une alternative réelle au PDG. Les premières élections de cette nouvelle ère, les législatives de 1990, virent la victoire du parti au pouvoir avec 63 sièges pour le PDG et 57 pour les autres partis rivaux, qui restèrent séparés. Dans les premiers mois du 1990, le Gabon entra dans une phase de contestations sans précédents. C étaient surtout les étudiants qui s opposèrent au régime, en demandant une plus grande démocratisation dans les universités et des meilleures conditions de travail. La police intervint avec brutalité, en générant encore plus de mécontentement: les manifestations et les grèves se multiplièrent, en paralysant l économie et en bloquant la production pétrolière. Le 23 mai 1990, quand un des représentants de l opposition fut retrouvé mort, les désordres s intensifièrent. Des bâtiments du gouvernement furent incendiés, le Consulat français et les sièges des compagnies pétrolières furent pris d assaut. Elf et Shell, les principales compagnies pétrolières, diminuèrent la production de 270.000 barils par jour à 20.000, en alarmant le gouvernement et la France. Le président Bongo menaça de retirer les licences aux deux compagnies, si elles ne recommençaient pas à produire. Immédiatement Mitterrand envoya une compagnie de parachutistes pour ramener l ordre dans le pays: 500 hommes furent envoyés en soutien du bataillon français déjà présent dans le pays, afin de protéger les intérêts des 20.000 résidents français. Si certains signes (l existence d une Assemblée nationale multipartite sortie des législatives de 1990, la création en 1991 d une nouvelle Charte nationale des libertés et l institution d une Cour Constitutionnelle et d un Conseil national pour les communications) pouvaient faire penser à une vraie transition démocratique, les élections présidentielles du 5 décembre 1993 montrèrent qu on avait bloqué toute tentative démocratique dans le pays. Les voix pour la réélection de Bongo furent 51,2%, chiffre contesté par les supporteurs du principal challenger Paul Mba Abessole (20% des voix), qui commencèrent une série de révoltes domptées par les autorités au prix de nombreuses victimes, en faisant précipiter le pays dans le chaos. Après la proclamation des résultats les opposants, réunis dans le Haut Conseil de la République (HCR) avec Paul Mba Abessole comme leader, formèrent un gouvernement parallèle. Le climat de tension finit seulement en octobre 1994, avec la signature à Paris, sous l égide de l Onu, de la France, de l OUA et de l Union européenne, de certains accords entre les deux factions. Mais la trêve n a pas duré longtemps et ensuite il y a eu encore des fraudes électorales. En 1996, aux élections pour l Assemblée nationale, le PDG obtint 85 sièges sur 120, tandis que le principal rival, le PGP, seulement 10. En 1998 aux élections présidentielles, très contestées, Omar Bongo fut réélu avec 66,8% des voix, contre le 16% de Mamboundou et le 13% de Mba Abessole. Elections toujours contestées Les fraudes électorales qui ont marqué l histoire politique du Gabon se sont vérifiées aussi dans les consultations des années 2000. Aux élections législatives de 2001, 5

Bongo a obtenu encore une fois la majorité: 86 sièges sur 120 pour le PDG, contre les 8 sièges du PGP. En novembre 2005, aux élections présidentielles Bongo a eu 79,18% des voix, selon les résultats officiels contestés par le leader de l opposition Pierre Mamboundou, qui a obtenu 13%. Aux législatives du décembre 2006, le PDG (avec ses alliés) a obtenu 99 sièges sur 120. Toutes ces élections, toujours contestées, ont suscité encore une fois le mécontentement de la population, qui voyait ignorée sa demande de changement. Le 21 mai 2009, Bongo fut hospitalisé dans une clinique de Barcelone en Espagne. Selon les indiscrétions de la presse ibérique, Bongo avait une tumeur maligne. Le 8 juin 2009, le président Bongo mourut. Dans un message aux journalistes, le premier ministre Jean Eyeghe Ndong parla d un arrêt cardiaque. Après un gouvernement provisoire, guidé par la présidente du Sénat Rose Francine Rogombe, les élections présidentielles furent annoncées pour le 30 août 2009. Le candidat du parti au pouvoir, le PDG, était le fils du défunt président, Ali Bongo Ondimba. Le résultat était prévisible. Le jeune Ali Bongo (49 ans) sortit des urnes avec le 41,73% des voix, tandis que ses principaux adversaires, Pierre Mamboundou et André Mba Obame (ancien ministre de l intérieur), n obtinrent qu un peu plus de 25% chacun. Même ces chiffres officiels, donnés par la Commission électorale nationale autonome et permanente (CENAP, composée en grande partie par des membres du PDG, le parti de Bongo), furent fortement contestés. Encore une fois la Cour Constitutionnelle confirma les résultats. Ali Bongo Ondimba avait obtenu 41,79% des voix, Pierre Mamboundou 25,64%, tandis que André Mba Obame était arrivé troisième, avec 25,33% des voix. Economie Les projets de modernisation du pays, lancés par le président Bongo dans les années 60, firent du Gabon une économie ouverte aux investissements étrangers et à la main-d oeuvre étrangère. Une grande partie des investissements (publics et privés) finirent dans les secteurs extractif et pétrolier, sans créer beaucoup d emplois et sans avoir des effets sur le développement et la diversification de l économie. Les matières produites, comme le pétrole, le manganèse ou le bois, furent exportées brutes ou après un travail sommaire, destiné uniquement à diminuer le poids ou à réduire les frais de transport. Cette transformation sur place, donc, a très rarement alimenté les industries locales. Les problèmes économiques, que les pays africains connurent en 1973 à cause de la première crise pétrolière, ne touchèrent pas le Gabon qui, au contraire, bénéficia de l augmentation du prix du pétrole. En 1973, la production pétrolière du pays dépassa les 10 millions de tonnes par an: dans une année, le PIB eut une augmentation de 150%. Ce fait changea le destin du Gabon, qui jusqu à ce moment avait eu une économie principalement basée sur l exportation du bois (en 1969, le bois représentait 75% des exportations). Dès les premières années 70, le secteur pétrolier s affirma comme un élément fondamental de l économie gabonaise, tandis qu en 1979 le commerce du bois avait diminué de 87% par rapport à 1969. Dans cette décennie, les forts revenus permirent une politique de grands travaux publics, surtout à Libreville. Les Yougoslaves construirent 6

des routes, les Chinois entrèrent dans le secteur agricole, les Français continuèrent à être les leaders du secteur industriel, tandis que les Américains commencèrent à s affirmer dans le secteur pétrolier. C est pour cela que les années 70 furent baptisées les Dix Glorieuses. Les industries extractives se concentrèrent sur les gisements les plus riches et les plus accessibles, qu elles abandonnèrent quand ils devinrent moins lucratifs. Il faut se rappeler aussi que les accords de coopération signés en 1960 donnaient à la France une position privilégiée (presque coloniale), avec une exemption de taxes de longue durée. Par conséquent, les investissements et les activités extractives produisirent pour le Gabon des revenus qui furent plus limités mais, en tout cas, très considérables. Les deux chocs pétroliers (de 1973 et 1979) mirent sous pression l économie du Gabon. Les pays exportateurs de pétrole durent trouver la façon d investir le grand flux de capitaux qui se reversait dans les caisses de l Etat. Le régime néo-patrimonial qui était en train de s installer, à cause de ses fondements (corruption, gestion personnelle de la chose publique, distribution de primes et prébendes et contrôle politique de l économie) minait l accumulation de capitaux, en contrastant le développement économique. Dans ces années, une grande partie de l argent public fut transféré illégalement dans des banques étrangères, surtout européennes, grâce à la liberté de mouvement des capitaux dans la zone du franc CFA. Un grand pourcentage des investissements fut détourné vers des secteurs peu productifs et performants des entreprises publiques ou directement dans des comptes privés, liés à d importants hommes politiques et à des groupes de pouvoir (Elf Gabon, Fiba, financement des partis politiques français). Par conséquent, la dette du pays commença à augmenter. Les difficultés du Gabon, qui étaient à peine perceptibles quand le prix du pétrole avait commencé à descendre après la crise pétrolière de 1979, commencèrent à devenir pressantes en 1986, quand se vérifia un véritable effondrement du prix du pétrole (qui influença aussi le prix des biens) et l appréciation du franc par rapport au dollar. Dans les années 1988-1989, une croissance négative fut enregistrée dans la zone. La crise avait atteint la plus part des pays en voie de développement, mais dans la zone du franc elle toucha surtout les pays riches, comme le Gabon. Les raisons de la crise sont claires: la dépendance des entrées du Gabon de l exportation de biens d importance capitale comme le pétrole avait rendu le pays, dès les premières années 70, particulièrement vulnérable aux fluctuations et à l instabilité de l économie mondiale. Les erreurs de politique économique, comme la surévaluation de la monnaie, la mauvaise gestion des revenus (il a été calculé que trois des neuf provinces du Gabon Estuario, Ogooue-Maritime et Haut-Ogooue, où il y a les centres industriels de Libreville, Port-Gentil et France-ville-Moanda-Mounana, ont reçu, dans les années 70 et 80, 63% des revenus de l Etat), la croissance excessive du secteur public, le niveau inadéquat des prix des produits agricoles, la corruption et la mauvaise gestion économique ont empiré la situation. Dans les années 90, on assista aussi aux conséquences de la dévaluation du franc CFA. En 1993, la doctrine Balladur dicta le nouveau cours économique qui, avec l alignement de la politique économique africaine de la France aux positions des institutions de Bretton Woods (la Banque mondiale et le FMI), donna de plus en plus de 7

liberté à ces institutions. En janvier 1994, on arriva à la décision de la dévaluation de 50% du franc CFA par rapport au franc français. D une part cette dévaluation amena à une augmentation des exportations, de l autre elle causa la réduction de moitié des revenus de l exportation (pas des revenus pétroliers, parce que le pétrole était commercialisé en dollars et il l est encore) et à une considérable augmentation des prix des biens de première nécessité, en rendant plus difficile faire face aux paiements des importations, comme les médicaments, les produits alimentaires et les instruments industriels. Cette dévaluation marqua surtout le commencement de la fin du néo-colonialisme monétaire français, en libérant un espace qui fut occupé par les institutions financières internationales. Les années 90 représentèrent pour le Gabon la décennie des privatisations. Insérées dans les programmes d ajustement structurel, elles commencèrent en 1996 avec le soutien du FMI et de la Banque mondiale et continuèrent jusqu aux années 2000. Il fut donc une décennie très difficile pour le pays. La crise économique se joignit aux revendications sociales et aux demandes d ouverture politique. La grave crise pétrolière qui toucha le pays entre 1997 et 1999 amena les revenus de 980 millions d euros à 760 millions en 1998 et à 562 millions en 1999, une diminution de 43%. Les autres secteurs (bois, industrie extractive, agriculture, élevage, pêche) ne pouvaient certainement pas compenser la chute de la production, parce qu ils étaient profondément négligés. La dette interne et la dette extérieure eurent une croissance exponentielle. A partir de la moitié de 2002, le Gabon, en considération de la nouvelle politique économique qui prévoyait la diversification des investissements, a commencé une assainissement des caisses de l Etat, à travers le remboursement anticipé de la dette extérieure, une vague de privatisations et une série d investissements visant le secteur non pétrolier. Afin d opérer dans des conditions plus favorables, le pays a obtenu du FMI une série de Stand-by Arrangements, qui lui ont permis de renégocier sa position avec le Club de Paris, en réduisant la dette extérieure de 28,2% en 2007 à 6,4% en 2009. Très peu d initiatives, toutefois, ont suivi cette route. Jusqu à 2009, presque rien n a été fait pour développer l agriculture ou le secteur industriel, qui paie le sousdéveloppement causé aussi par le coût élevé du travail, influencé par celui du secteur pétrolier. Le pays a lié son économie à d autres produits d exportation (fer, bois, manganèse), en continuant à être à la merci des fluctuations des prix des matières premières exportées. Le secteur pétrolier est resté la principale voix de l économie gabonaise, même pendant la première décennie du XXI ème siècle. En 2000 et 2001 les revenus pétroliers son augmentés, en atteignant 1,24 milliards d euros, et cela a même permis en 1999 de dépasser l ancrage du franc CFA à l euro, mais ils sont diminués à nouveau en 2002 (928 millions), en 2003 (868 millions) et en 2004 (914 millions). Dans la seconde moitié des années 2000, grâce à la croissance du prix du pétrole, le Gabon a pu bénéficier d une augmentation des revenus pétroliers, qui en 2005 ont atteint 1,22 milliards d euros, c està-dire, dans la période 2004-2008, 51% du PIB, 85% des exportations et plus de 65% des revenus budgétaires. Et cela malgré une diminution de l output dans le pays. 8

L extraction, en effet, est passée de 18,7 millions de tonnes par an en 1997 (année dans laquelle le Gabon a atteint le maximum de la production avec 367.000 barils par jour) à 11,9 millions de tonnes en 2006. L entrée dans le marché, à partir de la fin des années 90, de nombreuses sociétés étrangères (comme Sinopec, Anadarko, Marathon, Perenco, Vaalco, Maurel et Prom) a permis, dans la deuxième partie des années 2000, la stabilisation de la production pétrolière autour de 13 millions de tonnes. A partir de ce moment, cependant, la quantité extraite a diminué, en atteignant 11,7 millions de tonnes en 2010. Les espoirs d une reprise productive viennent de l exploitation de gisements offshore très profonds qui, à cause des coûts plus élevés par rapport à l offshore normal, sont encore à explorer, et des gisements onshore récemment ouverts aux sociétés chinoises. Aujourd hui le pétrole représente 60% des revenus publics, assure plus de 40% du PIB, constitue 80% des exportations et a permis au Gabon d avoir en 2010 un PIB par tête de 8.400 dollars (14.900 dollars à parité de pouvoir d achat), qui est presque sept fois supérieur à la moyenne des pays de l Afrique sub-saharienne, mais auquel ne correspond pas un très haut index de développement humain. Aujourd hui, en effet, dans le tableau de l Onu qui mesure l index de développement humain (IDH), le Gabon occupe la 93 ème place à niveau mondial, une position qui n est certainement pas prestigieuse. Quel futur pour le pays? Dès le commencement de son mandat, Ali Bongo a voulu garder ses distances de la politique de son père, en réalisant une plus large politique de cooptation : des nombreux représentants de l opposition sont entrés dans des postes-clé de l administration et il y a eu une grande attention à l équilibre ethno-politique entre les fangs et les téké, proches du Président et du premier ministre, Paul Biyoghé Mba. En outre, le nouveau Président a essayé d écarter certaines grandes personnalités liées au précédent régime, en provocant la création, en février 2010, d un nouveau parti d opposition, l Union Nationale (UN), guidé par Mba Obame, qui regroupe nombreux personnages éminents, dont beaucoup de déserteurs du parti d Ali Bongo. En juin 2010, il y a eu la campagne pour les élections partielles pour des sièges vacants au Parlement, qui se sont libérés à cause de la sortie de la majorité de certains membres de la coalition pro-bongo. C est encore une fois le parti démocratique du Président qui a gagné, avec 83 sièges sur 120 à l Assemblée et 75 sur 102 au Sénat. L Union Nationale, qui a perdu deux sièges importants, a dénoncé des graves fraudes électorales Le 16 octobre 2010, pendant un discours au Parlement en occasion de la première année de gouvernement, le président Bongo annonce la proposition de révision constitutionnelle de 3 paragraphes et 36 articles, concernant l organisation des élections présidentielles et législatives. En particulier, la possibilité de présenter sa candidature aux élections présidentielles est ancrée à la résidence dans le territoire national dans les 12 mois précédents les élections; en cas de double nationalité, il ne faut pas avoir eu des charges politiques ou administratives dans un autre pays; enfin, la suspension des élections est prévue en cas de force majeure, de catastrophe naturelle ou d attaque armé. 9

Une réforme qui n accueille pas du tout les demandes de l opposition et d une partie de la population, comme le retour au double tour, l introduction de cartes électorales biométriques et la définition des prérogatives de la Cour Constitutionnelle en matière électorale. Les prochains rendez-vous électoraux sont les législatives de cette année, les élections locales de 2013 et les sénatoriales de 2015. C est difficile d imaginer qu une cohabitation puisse sortir de ces élections, mais, vue la fluidité des partis et le dynamisme politique que le pays est en train de connaître, tout est possible. Une des possibilités est qu Ali Bongo décide de nommer premier ministre l ancien rival aux élections présidentielles de 2009, Pierre Mamboundou, actuel président du parti d opposition Union du peuple gabonais (UPG). Cela lui permettrait de diminuer la force d une opposition qui, aux élections de 2009, avait pris plus de 50% des voix et de se renforcer politiquement en vue des élections présidentielles de 2016. Du point de vue économique, le gouvernement cherche de diversifier l économie, en pariant surtout sur le secteur extractif, qui représente seulement 3% du PIB. Aujourd hui le pays cherche d augmenter l extraction du fer, en concédant de nouvelles licences d exploration et d exploitation, en particulier dans la région de Belinga, et pousse pour une plus grande exploitation d un gisement de niobium, récemment découvert à Lambaréné. Le gouvernement a décidé de relancer l économie du pays avec une stratégie basée sur trois axes ( Gabon vert, Gabon industriel et Gabon des services ), qui sont résumés dans la formule du Gabon émergeant. C est ainsi que, en juin 2010, pendant la visite du directeur général de la Fao, Jacques Diouf, le président Bongo a exprimé sa volonté de rendre le Gabon un pôle d agriculture intensive. Cette rencontre a permis de trouver un accord pour le soutien de la Fao au programme agricole du gouvernement. En 2010, presque 52 millions d euros ont été destinés par le gouvernement à la mise en place d un programme national de sécurité alimentaire, au financement des secteurs agricoles en difficulté et à la création d un programme d agriculture intensive, avec l objectif de contribuer au 8% de la croissance annuelle du PIB. Un autre domaine est le tourisme, avec la création de 13 parcs nationaux et de structures pour le tourisme de luxe. Même si des mécanismes et des institutions pour la lutte contre la corruption ont été créés, elle reste un problème réel: un dossier publié en avril 2010, écrit par la Banque mondiale, le Fmi et le Global Financial Integrity, a souligné le transfert illégal de fonds du Gabon à l étranger, de 1970 à 2008. Plus de 9 milliards d euros, venant d aides au développement, de fonds publics, d évasion fiscale et d autres pratiques financières illégales, auraient été déposés à l étranger. De cette somme, 4,5 milliards d euros seraient disparus de 2000 à 2008. Après avoir signé avec l Union européenne, dans le cadre du X FED, deux conventions de financement, pour un total de 3 millions d euros, pour soutenir le commerce et la gestion des finances publiques, en mai 2010 le gouvernement gabonais a obtenu par un consortium bancaire, guidé par la BGFI Bank, un prêt de 267 millions d euros, pour réduire une partie de la dette intérieure, en particulier vers les sociétés qui travaillent pour la construction des infrastructures nécessaires à la Coupe d Afrique des nations (CAN), qui est prévue pour 2012. 10

En novembre 2010, le gouvernement a approuvé une lois des finances supplétive, qui s est rendue nécessaire à cause des difficultés rencontrées dans la mise en œuvre du budget qui avait été initialement prévu. Cette deuxième loi des finances est focalisée sur la réalisation des projets liés à la CAN 2012 et aux populations rurales. Le secteur pétrolier reste un élément central de l économie du pays. En juin 2010, le gouvernement a annoncé son intention de mettre aux enchères 42 blocs pétroliers, mais la vente, qui était prévue pour le 27 octobre 2010, a été enfin annulée, parce qu on a préféré des négociations directes avec les sociétés pétrolières. Le déroulement de la Coupe d Afrique sera le papier de tournesol du Gabon. Le président Ali Bongo vise à relancer le pays, mais surtout son image, à niveau africain et à niveau international. Tableau 1 Le Gabon et Elf Barnabé Toumandjé On ne peut pas comprendre l histoire, la politique et l économie du Gabon sans comprendre le rôle qu Elf a joué dans le pays. La société pétrolière Elf fut voulue par le général De Gaulle en 1965, dans le cadre de sa vision d indépendance nationale, qui se concrétisait dans la volonté de devenir une puissance nucléaire et dans la tentative de réaliser une indépendance énergétique, à travers le contrôle des principales sources: le pétrole et l uranium. Après l indépendance de l Algérie, la France avait besoin d augmenter son accès aux sources énergétiques. L Elf fut donc poussée à commencer des activités exploratoires dans les pays du Golfe de Guinée. C est ainsi que le Gabon de Bongo devint, pour longtemps, le cœur de l empire pétrolier d Elf et le centre de la politique française en Afrique, la Françafrique. L Elf a toujours été un instrument de la politique étrangère et un moyen de financement des partis, en particulier le parti gaulliste RPR (Rassemblement du Peuple Français), mais ensuite aussi le Parti socialiste, en permettant à ceux qui en avaient le contrôle de gérer les fonds pour les campagnes électorales. La société pétrolière fut profondément liée au service secret français, le Service de Documentation Extérieure et de Contre-espionnage (SDECE), qui en 1982 est devenu la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) sous François Mitterrand. Son premier président, Pierre Guillaumat, expert en questions énergétiques et militant gaulliste de la première heure, fut aussi un des fondateur du service secret qui ensuite devint le SDECE. Comme les autres compagnies pétrolières, Elf aussi avait son Bureau Sécurité, qui fonctionnait comme un service de renseignements. Le colonel Robert, par exemple, qui était au service de la Section Afrique du SDECE, fut intégré comme chef du Bureau Sécurité d Elf, avant de devenir conseiller du président Bongo et, sur la requête du président africain (et du Clan des Gabonais), ambassadeur français au Gabon en 1979. L Elf a financé plusieurs actions du SDECE et ensuite de la DGSE. Soit l Elf, soit le SDECE étaient supervisés par Jacques Foccart, collaborateur de De Gaulle et ensuite 11

de Pompidou, qui comme conseiller du président contrôlait les services de renseignements et comme secrétaire général des affaires africaines et malgaches guidait la politique africaine de De Gaulle. Membre du parti gaulliste, le Rassemblement du Peuple Français (RPR), Foccart fut aussi le chef du Service d Action Civique (SAC), une organisation clandestine qui avait les fonctions de police politique, active aussi en Afrique à travers des relations avec les unités de la garde présidentielle, parmi lesquelles celle du président Bongo, partiellement payée par Elf. Le président Bongo fut le principal partenaire de Foccart et d Elf et le Gabon devint le règne de la compagnie pétrolière. Bongo et Elf furent politiquement et financièrement interconnectés. André Tarallo, lié au président Jacques Chirac dès les années de l Ecole Nationale d Administration, fut pour 30 ans le Monsieur Gabon d Elf. Il était un grand ami du président Bongo (et de plusieurs autres leaders africains), mais les rapports entre les deux s interrompirent quand, à la fin des années 90, le juge suisse Perraudin découvrit des comptes bancaires joints, sur lesquels on avaient déposé des fonds venant d actions illicites. Un autre lien fort entre la compagnie pétrolière et le Président était la French Intercontinental Bank for Africa (Fiba), appartenant à l Elf, à Bongo et à son entourage. Cette banque, dirigée par Jacques Sigolet, fut utilisée pour des opérations illégales, comme le payement de pots-de-vin et de primes secrètes. Une partie des considérables sommes d argent obtenues par l exploitation du sous-sol fut déposée dans des comptes privés dans des paradis fiscaux par l élite gabonaise, en commençant par le président Bongo et sa famille, ou retourna, à travers une série de passages, à la métropole, dans les caisses des partis politiques, des grands managers (en commençant par les hauts dirigeants d Elf) ou de certaines banques (il faut se rappeler du rôle eu par la French Intercontinental Bank for Africa dans le scandale Elf qui éclata en France dans les années 90). C est ainsi qu on arriva aux déclarations de Loic Le Floch-Pringent, ancien directeur général d Elf, condamné en 2003 pour avoir détourné des millions d euros venant des caisses de la société. En 1996, Le Floch-Pringent écrivit: En 1962, [Pierre Guillaumat] convainquit [le général De Gaulle] à constituer une structure parallèle autour de vrais techniciens pétroliers [en créant Elf à côté de Total]: les gaullistes voulaient un vrai bras au service de l Etat, en particulier en Afrique, une sorte d inamovible Ministère du pétrole, une sorte de service secret dans les pays exportateurs de pétrole. Jusqu au au jour où Foccart fut en charge des affaires africaines, il contrôla Elf et la Françafrique, en donnant une direction unitaire à la politique française en Afrique. Quand en 1974, après la mort de Pompidou, Valéry Giscard d Estaing fut élut à la présidence de la République, ce dernier se chargea lui-même de la direction des affaires africaines, en substituant Foccart avec un homme de confiance. Il procéda aussi à un remaniement de la direction du SDECE pour limiter l influence de Foccart sur les services de renseignements, mais il ne réussit pas à prendre le contrôle de la société pétrolière et le réseau Foccart garda son pouvoir. 12

Tableau 2 Sarkozy et le Gabon La politique française au Gabon n a pas changée, même pas après la proclamation d une nouvelle politique africaine de la part du président Nicolas Sarkozy. Elu à la présidence de la République le 6 mai 2007, Sarkozy se présenta sur la scène politique en annonçant: Je veux être le Président de la France des droits de l homme. [ ] Je ne veux être le complice d aucune dictature à travers le monde. Mais immédiatement, le 25 mai 2007, le président Sarkozy rencontra à Paris Omar Bongo, deuxième chef d Etat africain reçu à l Elysée. Après quelques mois, le Président français choisit Libreville, la capitale du Gabon, pour terminer son premier tour africain. Aux journalistes qui lui faisaient remarquer le choix en contradiction avec sa proclamation de rupture avec la Françafrique, il répondit que le Gabon n avait pas de raisons d avoir honte de sa démocratie interne. Sarkozy avait annoncé sa volonté de mettre fin à la Françafrique, mais sa politique est allée dans le sens inverse. Les nominations de Robert Bourgi et d Henry Guaino aux fonctions de conseillers spéciaux du président (le deuxième a été l auteur du célèbre discours de Dakar, prononcé par Sarkozy en juillet 2007, dans lequel il louait le rôle du colonialisme) et la nomination en 2008 de Joyandet au poste de Secrétaire à la coopération, en substitution de Jean Marie Bockel, sous pression d Omar Bongo pour avoir dénoncé la façon de gaspiller l argent de certains chefs d Etat africains, rendaient évident l absence d un sérieux changement de direction. Des premières intentions de rupture, le leadership français est bientôt passé à une realpolitik guidée par les intérêts nationaux, économiques et politiques. Pendant les désordres suivis aux élections présidentielles du 2009, gagnées par Ali Bongo, la France n est pas restée à regarder: à part la dénonciation du risque d une division du vote sur base ethnique, elle s est déclarée prête à intervenir, en cas de nécessité, pour soutenir ses citoyens et ses intérêts, après qu un des candidats à la présidence, Bruno Ben Moubamba, l avait accusée d être responsable de la victoire de Bongo. Selon certains opposants, la victoire d Ali Bongo a souligné les intérêts économiques des sociétés étrangères (principalement françaises et chinoises) et des élites locales, qui veulent continuer la politique traditionnelle et gérer sans transparence les flux économiques. Ces craintes ont été renforcées aussi par les déclarations de Robert Bourgi, conseiller du président Sarkozy, qui avant les élections a défini Ali Bongo comme son candidat et comme le meilleur défenseur des intérêts français dans tous les secteurs. Une fois élu, dans les premiers jours d octobre Ali Bongo s est rendu en France pour une visite privée. A Paris il a rencontré le Secrétaire général de l Elysée Claude Guéant, Henry-Claude Oyima, P.D.G. de la Banque internationale gabonaise et française (BGFI - Bank), les responsables de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) et de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et le manager de Total. Le mois suivant il a rencontré le président Sarkozy et a défini comme exemplaire le comportement français pendant les élections gabonaises. Le Président français, de 13

son côté, a déclaré d avoir apprécié les propos de Bongo de s engager pour la réalisation de la bonne gouvernance. Le rôle de l armée française a été un élément clé pour comprendre les raisons de la durée au pouvoir de la famille Bongo: n étant pas en mesure de gérer les divisions internes du pays, aggravées par la pauvreté, le régime a réussi à durer dans le temps grâce à la politique répressive des services de sécurité nationaux et grâce au déploiement des Forces françaises au Gabon (le 6 ème Bataillon d Infanterie de Marine), qui sont stationnées à Libreville, selon les accords signés au moment de l indépendance. Ce déploiement d environ 1.000 hommes fut nécessaire pour protéger, à part les entreprises françaises et le zones économiquement importantes pour le pays (et surtout pour la France), les 11.000 citoyen français présents sur le sol gabonais (il s agit surtout de résidents dans la capitale Libreville et dans la zone pétrolière et commerciale de Port- Gentil). En février 2010, toutefois, un nouvel accord de défense a été signé: il exclut l intervention automatique de la France en cas de menace au gouvernement gabonais, mais prévoit le maintien d un contingent militaire français (actuellement environ 600 hommes) et l effectuation de manœuvres militaires conjointes tous les trois ans. Cet accord fait du Gabon un élément important de la présence stratégique de Paris dans l Afrique entière, importance qui est augmentée après la décision de fermer les bases d Abidjan et de Dakar, en rendant la base militaire de Libreville le seul préside français en Afrique occidentale. 14