La médiation scientifique et culturelle de musée 1. Introduction Anne Fauche Dégagée de toute institution 1 1. Dans les expositions des musées de sciences et des centres de culture scientifique et technique, on propose aujourd hui des prestations visant à faciliter l accès des visiteurs aux contenus exposés, et à aiguiser le plaisir qu ils y trouvent. On peut citer comme exemples la présence d un animateur, d un guide conférencier, ou d un démonstrateur ; la mise à disposition d écran interactif, de feuille d aide à la visite ou, pour les classes, de dossiers pédagogiques ; l organisation d évènements spectaculaires liés aux thématiques traitées. Ces propositions sont conçues et mises en œuvre le plus souvent- par les professionnels de la médiation scientifique et culturelle de musée. 1 2. Le terme de «médiation» est ambigu, mais il a l avantage de privilégier l idée de «négociation» entre d un côté, les savoirs scientifiques et techniques, et de l autre un large public très divers : enfant, famille, touriste, curieux, spécialiste,... 1 3. Ce qui distingue la «médiation scientifique» de l enseignement scientifique est avant tout le contexte : alors que ce dernier se déroule dans un cadre scolaire, celle-là s exerce dans un cadre d éducation non formelle comme le musée de sciences ou le centre scientifique et technique. Ce cadre va nécessairement orienter ses missions et ses spécificités. 1 4. Quant à la «médiation culturelle», elle «négocie» dans les musées auprès du grand public les savoirs liés à leurs expositions, à savoir l art contemporain, les arts appliqués, l histoire de l art, l histoire des hommes et des idées, autant de domaines d où la science est peu présente. Cependant l épistémologie et l histoire des sciences entrent dans ce champ, tout comme d ailleurs dans celui de la médiation scientifique. 1 5. Le terme de «médiation scientifique et culturelle de musée» s applique aux musées de sciences contenant des collections historiques, tels que les musées d histoire des sciences et les muséums d histoire naturelle. Le rôle du médiateur culturel de musée s y exerce en complémentarité avec celui du scientifique, du conservateur spécialiste des collections ou du commissaire d exposition. Le médiateur culturel œuvrant dans un musée d histoire des sciences ou d histoire naturelle est également médiateur scientifique puisque les collections historiques sont porteuses de savoirs scientifiques (et en partie conservées à ce titre). 2. Histoire 2 1. La diffusion autour des premières collections privées L humaniste du 16 e siècle conservant des objets rares et le possesseur éclairé d un cabinet de curiosité du 18 e siècle ont un point commun : ce sont des hommes de savoir, qui montrent, enrichissent et commentent leur collection en échangeant avec leurs pairs, membres comme eux de l élite savante de leur époque. 2 2. Le souci d éduquer le peuple A partir du 19 e siècle, le grand souci de vulgarisation qui naît dès la fin du 18 e siècle s empare de la société ; il «invente» les musées, lieux universels de référence culturelle et patrimoniale et aussi de diffusion et d enseignement, en même temps qu il
institutionnalise l école pour tous. Le «cœur» des collections est le plus souvent constitué des cabinets de curiosité des siècles précédents. Des «conservateurs» sont désignés pour assurer leur conservation et leur étude dans les domaines des beaux-arts, de l histoire, de l histoire naturelle et des arts appliqués. C est dans cette dernière section qu on conserve les instruments scientifiques et techniques les plus prestigieux (horloges, globes astronomiques ou planétaires par exemple), les autres étant perdus ou oubliés dans les greniers des instituts universitaires. Les conservateurs sont aussi chargés de diffuser les savoirs liés aux collections dont ils ont la charge en organisant des expositions et en publiant des catalogues qui intéressent surtout les chercheurs dans le domaine, ou un public très averti. 2 3. Les premiers centres de démonstrations scientifiques et techniques. Des espaces ne présentant pas de collections mais des expositions sur des thèmes de science et de technique sont ouverts au public en Europe dès la fin du 19 e siècle, comme l Urania à Berlin en 1888. Ils s imposent avec la création du Palais de la Découverte à Paris en 1936. Pionniers dans le domaine de la vulgarisation à destination des publics néophytes, des démonstrateurs y présentent la science au grand public de manière spectaculaire, quoique rigoureuse, à l aide de matériel scientifique moderne inspirés de celui utilisé dans l enseignement. Si ces démonstrations se situent dans la ligne de la «science amusante» pratiquée dans les salons aristocratiques européens du 18 e siècle, le ton utilisé devant ce nouveau «grand» public est fidèle à la tradition scientiste et universitaire du 19 e siècle : la science y est présentée sans beaucoup de distance critique par rapport à sa construction historique ou à ses outils propres. Ouvert en 1969, l Exploratorium de San Francisco continue dans cette ligne tout en inaugurant l ère du «libre service» avec ses modules d exposition «hands-on» proposés aux visiteurs sans intervention humaine. Inaugurée en 1986, la Cité des sciences de Paris est d abord conçue selon ce principe avant d évoluer au fil du temps en fonction des enquêtes menées par son «observatoire des publics», et en intégrant peu à peu des guides et des animateurs au cœur de ses expositions. 2 4. Le constat d échec dans les musées d art Dans les années 1960 en Europe, après les pays anglo-saxons pionniers en la matière, et alors qu un effort de vulgarisation dans le domaine scientifique ait déjà été initié, on prend conscience du fait que les musées d art sont réservés à des publics élitaires, comme le résume la célèbre citation de Pierre Bourdieu et Alain Darbel : «s il est incontestable que notre société offre à tous la possibilité pure de profiter des œuvres exposées dans les musées, il reste que seuls quelques uns (en) ont la possibilité réelle. ( ) L œuvre d art considérée en tant que bien symbolique n existe comme telle que pour celui qui possède les moyens de se l approprier, c est-à-dire de la déchiffrer.» Pierre Bourdieu et Alain Darbel, L Amour de l art, Les musées d art européens et leurs publics, Éditions de Minuit, 1966. 2 5. De nouvelles ambitions, un nouveau métier Dès les années 1970-1980 les musées (beaux-arts, histoire, arts appliqués, sciences et techniques, histoire naturelle) revisitent leurs missions fondamentales. A côté des tâches dévolues aux conservateurs, de nouvelles fonctions émergent pour répondre à une demande politique et aux nouvelles exigences d un public toujours plus large. Et c est ce «grand public» qui devient l une des trois grandes préoccupations des musées, outre la conservation et de l étude des collections. Dans ce but, diverses activités annexes se diversifient et se professionnalisent, et en particulier celle de guideconférencier. La traditionnelle conférence du spécialiste, conservateur ou commissaire d exposition, évolue en une rencontre «d égal à égal» entre le public et les objets exposés, dans une situation de libre communication et de dialogue, grâce à de nouveaux outils d interprétation. Ces premiers médiateurs de musée ne se considèrent plus
3. Missions comme des «transmetteurs» de savoirs, mais interagissant de manière dynamique «entre» savoir et public (souvent notés «publics» pour affirmer leur diversité). C est dans l air du temps puisqu au même moment les théories constructivistes de l apprentissage triomphent dans les nouvelles facultés de Sciences de l éducation. En Suisse, plus particulièrement, le débat sur cette profession émergente porte alors sur la distinction entre enseignant et pédagogue de musée. Jusque là, on ne parlait que de la mission éducative des musées et ce n est que progressivement que se sont dégagées les notions d éducation formelle (à l école) et informelle (dans la cité et d autres lieux comme les musées). En 1989, les deux comités de l Assemblée des Musées suisses (AMS/VMS) et de l International Council of Museums (ICOM) Suisse travaillent à la définition des professions de musée. Le terme de «chargé de médiation culturelle» est finalement adopté par les Romands, le mot médiation ayant été choisi par défaut car on n en a pas trouvé d autre. Les Alémaniques, pourtant pionniers en la matière, s en tiendront encore quelques temps encore au terme plus scolaire de pédagogue (Museum Pädagoge). 2 6. En Europe, au fil des années 1990-début des années 2000 Dans les musées d art, de sciences naturelles, et dans les premiers musées d histoire des sciences qui se sont entre-temps démarqués des musées d art appliqués, on voit progressivement apparaître des services «culturels» qui remplacent les services dits «pédagogiques» ou «éducatifs». On commence aussi à parler de «programmation culturelle» et de «formation en ingénierie culturelle». Accompagnant cette nouvelle terminologie, la logique économique entre en force au musée, basée sur l événementiel, l étude de marché, le rendement. L ancien pédagogue de musée devint alors souvent animateur et vise à attirer de nouveaux publics par des propositions originales, tandis que le versant purement éducatif est souvent repris par des enseignants détachés par l école. En France, on affine un répertoire de compétences pour définir un métier : celui de «médiateur culturel» pour les centres culturels et pour les musées de collections patrimoniales dont les musées d histoire des sciences, et celui de «médiateur scientifique» pour les Centres de culture scientifiques, techniques et industriels (CCSTI), et aussi pour les Muséums d histoire naturelle qui valorisent encore peu auprès du public la dimension historique de leurs collections. Une obligation légale d existence de ces postes est imposée dans les institutions. - Dans ce qui suit, on se limitera à brosser à grands traits la médiation scientifique et culturelle dans un musée d histoire des sciences. Cependant tout médiateur scientifique oeuvrant dans un centre de culture scientifique et technique devrait s y reconnaître puisqu on abordera, sans entrer dans le détail des situations, les grandes lignes communes au métier de médiateur culturel et/ou scientifique. 3 1. Les missions du musée Les missions de la médiation scientifique et culturelle de musée sont avant tout liées à l institution «musée» dont l actuelle définition, selon les statuts de l ICOM (International Council of Museums) art. 2 1, est la suivante : «Le musée est une institution permanente, sans but lucratif, au service de la société et de son développement, ouverte au public et qui fait des recherches concernant les témoins matériels et immatériels de l homme et de son environnement, acquiert ceux-là, les conserve, les communique et notamment les expose à des fins d étude, d éducation et de délectation». Cette définition date de 2004 mais a été affinée ultérieurement avec l ajout du terme «immatériel» qui permet d élargir le champ autour de l objet matériel conservé au musée ; elle est en réévaluation permanente. Sous sa forme actuelle, on peut noter que le terme de
«patrimoine» n y figure pas, alors qu est apparu celui de «témoins». Ce terme, associé à l expression «au service de la société et de son développement», cerne au plus près la mission nouvellement définie qui incombe au musée, celle de faire parler les témoins qu il conserve auprès du public, et à laquelle participe largement le médiateur culturel. 3 2. Des orientations diverses, des missions unifiées La variété des termes utilisés pour les métiers de la médiation scientifique et culturelle (démonstrateur, guide, etc.) correspond à la diversité de ses orientations. De plus, sa désignation est parfois uniquement descriptive quant à son niveau de responsabilité : chef de projet, attaché de projet, responsable de médiation, chargé de médiation, etc. On peut aussi noter que l institution muséale française propose les services de guide-conférencier ou d animateur, et celle des pays anglo-saxons ceux d interprétateur, voire de «questionneur» de musée. Quant au nom «Accueil des publics» choisi par certains services de médiation culturelle, il marque au mieux la volonté de placer le public (désigné par «les publics» pour mieux affirmer sa prise en compte dans toute sa diversité) comme un pôle essentiel du projet culturel ou éducatif de ces services. En effet, qu il soit concepteur d un projet ou exécutant de sa mise en oeuvre, présent auprès des visiteurs ou se consacrant à eux par l écrit ou le multimédia, le médiateur a une spécificité essentielle, celle d être spécialiste de tous les types de publics : sa mission première est d anticiper leurs envies, de les mettre en confiance, de leur faire sentir qu on s adresse réellement à eux, et de les amener d une manière qui leur soit agréable à s intéresser aux contenus des expositions. 3 3. Trois axes principaux pour s adresser au public 3 3-1. L institution, via ses médiateurs, vise à privilégier le plaisir (cf. plus haut le terme de «délectation» présent dans la définition du musée) que prendra le public à découvrir les savoirs liés au lieu, à lui donner envie d y revenir et d en savoir plus en en sortant. Les professionnels de la médiation culturelle sont ainsi amenés aussi bien à concevoir une programmation régulière de visites, d animations ou de démonstrations, que des évènements plus complexes faisant intervenir un ou plusieurs partenaires extérieurs (scientifiques, artistes, comédiens). Tous les publics sont visés, mais plus particulièrement le public familial pendant les jours de haute fréquentation des musées (vacances scolaires, samedis et dimanches). 3 3 2. Pour satisfaire les demandes du public exclusivement scolaire, l institution peut déléguer la partie éducative à un ou plusieurs enseignants détachés, en coordonnant et supervisant leur action (comme c est le cas au Musée des Arts et Métiers à Paris), ou la gérer en interne selon des propositions conçues par les médiateurs et adaptées à ce type de public. La gamme est large entre l accueil direct avec prise en charge sur plusieurs jours (stages du type «classes musées» comme à la Cité des sciences) ou une ½ heure à une heure (démonstration, visite), et la proposition de documents écrits (dossiers pédagogiques, fiches pédagogiques, questionnaires) en complément d une formation d enseignants (d une ½ à 1 journée). L institution muséale, via ses médiateurs parfois nommés ici animateurs pédagogiques, vise ici à assurer sa mission éducative et utilise des outils familiers au système scolaire. Cependant, il s agit surtout pour lui de tirer le meilleur parti du lieu : créer la surprise et l émotion lié au cadre non scolaire. Médiateurs et enseignants constatent que le plaisir immédiat pris par les élèves au musée facilite à long terme l ancrage des nouveaux savoirs qui pourront être plus aisément travaillés ensuite à l école. 3 3 3. L institution muséale vise enfin, via ses médiateurs, à être un lieu de débats (du genre «agora») et participer ainsi à l éducation citoyenne de son public. Il s agit là d un type d éducation visant plutôt les adultes, ceux qu on regroupe sous l appellation de «grand public». L objectif est d éveiller chez les visiteurs un certain
sens critique par rapport aux savoirs scientifiques et techniques, et de leur proposer des éléments (en invitant divers spécialistes par exemple) leur permettant de jauger et de juger les problèmes qui se posent dans nos sociétés du fait de l utilisation toujours plus importantes des sciences et des techniques. L apport de l histoire des sciences est immense dans ce domaine, le passé offrant des outils utiles pour décrypter le présent. 4. Spécificités et compétences Elles se déclinent selon plusieurs modalités. 4 1. La médiation directe Incontournable dans la plupart des missions définies plus haut, elle implique la présence physique du médiateur. On parle aussi de médiation orale, ou encore de médiation humaine ou de médiation «présence». Pour le médiateur, ce qui s y joue se situe à la fois sur le plan des savoirs, et sur le plan de leur relation au public. Quant à la relation qui se noue entre savoirs et public : il s agit d abord pour le médiateur d accueillir l autre tel qu il se donne, à la fois en tant qu individu et en tant que membre d un groupe qui a sa dynamique propre. Il lui faut donc être au moins aussi observateur (des regards, des comportements, des attitudes) qu acteur, et en même temps capable d une seconde à l autre de changer de ton ou de faire un lien inattendu en usant du questionnement et de l interaction verbale, ce qui est parfois pris pour de l improvisation spontanée alors c est le fruit d un travail antérieur qui a été actualisé sur le vif. Le préalable à toute prestation réussie de médiation «présence» est que le public se sente respecté, reconnu dans ses attentes et sa curiosité, assez mis en confiance et rassuré sur ses possibilités pour être prêt à aborder de plain pied des savoirs qui lui sont a priori étrangers, à envisager avec plaisir de les apprivoiser. Quant aux savoirs : le médiateur a dû engranger les contenus culturels et scientifiques liés aux objets qu il présente. Cependant ces contenus ne doivent plus avoir de valeur «en eux-mêmes» mais en tant que «savoirs à réinvestir» auprès du public. Ce point de vue du médiateur est fondamentalement différent de celui du scientifique ou du conservateur spécialistes des mêmes savoirs. En effet, l exhaustivité et la précision recherchées à juste titre par ceux-ci, et dont s est nourri le médiateur, seraient un handicap pour lui s il cherchait à les conserver telles quelles dans sa prestation. Son travail est de les laisser mûrir, de les envisager selon d autres perspectives, de les retravailler, de les peser, de les élaguer, de les restructurer en fonction du public qu il cible. Il est indispensable pour le médiateur de connaître les spécificités de ce public en fonction de son âge, du contexte de sa venue (classe, famille, etc.), de ce qu il attend de la description préalable faite par le musée, et bien sûr de ses conceptions de base, de ses caractéristiques et de ses intérêts supposés et qui seront affinés sur le vif. Par exemple, pour construire une visite commentée dans une exposition, le médiateur doit acquérir l ensemble des contenus qu il juge nécessaires (et s arrêter quand il s y perd lui-même!), prendre assez de distance pour en discerner les lignes de force dont il pressent qu elles seront pertinentes pour le public puis, sans rien lâcher sur l essentiel, trouver les mots, les métaphores ou les images qui les rendront accessibles au public. Ce n est qu à ce prix que ce dernier, sur le très court laps de temps qu il passe au musée, pourra entrer dans la problématique générale proposée dans l exposition. Si quelques visiteurs ont envie d en savoir plus, le médiateur pourra leur indiquer certaines des ressources scientifiques auxquelles il a pu lui-même avoir recours, et les orienter ainsi vers un espace de «savoir-plus» qui n a pas été présenté durant la visite proprement dite qui a été maintenue volontairement à des niveaux de formulation et d approche simples, généraux, sans jargon, abordables par tous. Ce travail de ré-élaboration fait partie de l art de la médiation : il est subjectif, géré différemment de cas en cas et ne peut être formalisé comme un livre de recettes car le
savoir-faire et le savoir être se mettent difficilement en boîte formatée. On retrouve cependant des constantes, comme par exemple le décalage entre le synopsis de travail soigneusement préparé par le médiateur et la présentation qu il fait réellement devant son public du jour. Si grand que soit ce décalage, il n en ressent aucun sentiment d échec : ce que le public a entendu, il l a vraiment entendu, avec plaisir, contrairement à ce qui peut se passer pour l enseignant qui se sent contraint de suivre son programme (et les savoirs qu il doit «faire passer»). Au musée, une indication de satisfaction du public est sa présence durable, car dans les lieux d éducation informelle, sa caractéristique est d être «non captif», contrairement au milieu scolaire où les élèves doivent rester physiquement en classe quelque soit leur intérêt pour le cours qui s y déroule. Le médiateur garde cependant une attitude critique par rapport à ses prestations et est réceptif à l évaluation de ses pairs ou de tout observateur extérieur pour viser toujours plus finement une «balance» optimale entre le plaisir du public et la qualité des savoirs mis en jeu : le musée n est pas non plus un champ de foire et sa mission d éducation et de sensibilisation culturelle reste essentielle. 4 2. La médiation indirecte On la nomme aussi médiation «support». Elle consiste à élaborer divers documents, soit écrits (fiches d aide à la visite, dossier pédagogique), soit destinés à un autre support (audio ou vidéo) et proposés aux visiteurs réels ou potentiels du musée. En effet, si le public averti se satisfait avec bonheur du catalogue savant et quasi exhaustif élaboré par le conservateur ou le commissaire de l exposition, et de divers films ou multimédia scientifiques, d autres visiteurs dont le jeune public, le public familial, et le public scolaire, attendent des propositions qui leur soient adaptées, et dont se chargera le médiateur. Comme dans le cas de la médiation directe, ce qui s y joue se situe à la fois sur le plan des savoirs et sur le plan de leur relation au public, mais dans une perspective très différente. La difficulté tient au fait que le médiateur s adresse à un public invisible qui devra utiliser les productions réalisées sous forme écrite, audio ou vidéo, sans autre accompagnement et de manière autonome. Le piège permanent qui guette le médiateur, à savoir celui de n envisager les savoirs que «pour eux-mêmes», ressurgit comme dans le cas de la médiation directe, sans que cette fois puisse intervenir le moindre signal d alarme tel que le regard perplexe d un visiteur, le départ d un autre pour cause de désintérêt, ou une trace, même ténue, de dissipation dans le groupe. On constate d ailleurs, expérience faite, que toute production de médiation indirecte a un meilleur impact auprès du public visé si le sujet a déjà été testé lors de prestations de médiation directe qui ont permis de connaître, même sur un plan qualitatif et informel, les réactions les plus fréquentes par rapport aux savoirs en jeu et d en repérer les meilleures accroches. Il est bien sûr souhaitable d évaluer la qualité d une production de médiation indirecte en la testant préalablement auprès d un échantillon significatif du public auquel elle s adresse. 4 3. La gestion de projet, la formation Tout en restant sur le terrain de la médiation directe et indirecte, le médiateur qui bénéficie d un certain niveau de responsabilité est amené à définir des projets et des évènements, en lien avec des expositions temporaires par exemple, puis à les monter et à les gérer. Il fait alors intervenir des partenaires extérieurs comme des associations, des spécialistes des sciences et des techniques, des artistes. Son réseau de compétences est essentiel pour élargir et améliorer l offre culturelle de l institution. Le médiateur conçoit et anime par ailleurs des formations d enseignants pour permettent à ces derniers une plus grande autonomie avec leurs classes dans les expositions. Il s adapte au mieux à ce public particulier qui n envisage parfois le musée que comme une annexe de l école, ce qu il est en effet, mais pas seulement : il
ouvre aussi à beaucoup plus de possibilités, comme le montrent les collaborations tissées régulièrement entre enseignants et médiateurs sur toute une année scolaire. Enfin, c est le médiateur responsable qui prépare et suit ses collaborateurs dans leurs interventions auprès du public, que ceux-ci suivent scrupuleusement la ligne qu il propose, ou innovent avec bonheur selon leurs propres charismes. Et c est aussi lui qui accompagne le plus diplomatiquement possible les intervenants extérieurs pour les orienter dans leur manière de s adresser à un public qu ils connaissent parfois mal, qui n est ni spécialiste, ni universitaire, et qui a toujours la liberté de partir s il ne se sent pas concerné : au médiateur incombe la responsabilité de tout faire pour éviter cette situation. 5- Contraintes et place dans la conception de l exposition 5 1. Les contraintes liées au métier. Le médiateur rencontre nécessairement des difficultés pour s approprier les contenus liés au lieu (c est-à-dire aux collections ou aux contenus des expositions) souvent non abordés dans son cursus scolaire secondaire et supérieur : vu le niveau universitaire qui lui est demandé pour assurer sa fonction, il devrait en principe mener cette tâche à bien. Dans un musée d histoire des sciences par exemple, il aura un gros travail à faire du côté de l histoire des sciences s il est scientifique, et du coté des sciences s il est historien, sans compter l apprentissage du contenu de la collection, toujours particulière et souvent locale. Parallèlement, bien sûr, il devra faire face aux exigences du public, d autant plus justifiées dans le cas où il œuvre en institution publique. Cependant, la vraie contrainte est inhérente à la mission fondamentale du médiateur, pris en tension entre ses deux pôles : savoirs et public. D un côté il doit pouvoir décliner sur le thème traité des connaissances généralistes sur lesquelles le scientifique spécialiste du sujet ne puisse rien trouver à redire, mais aussi accepter parfois de «ne pas savoir» sur des sujets très spécialisés. D un autre côté il doit les proposer de manière séduisante au public très varié auquel il s adresse, qui peut aller de l ingénieur retraité au visiteur totalement néophyte, en passant par le groupe familial à la synergie propre et représentant tous les âges. Il s agit alors de s adresser non pas à tous à la fois mais tantôt à l un, tantôt à l autre, avec la même souplesse, dans un discours fluide et cohérent, pour que chacun se sente concerné. L exercice, très contraignant si on le souhaite de bon niveau, fait partie du métier. 5 2. Les contraintes liées à la place du métier dans l institution. Bien qu on les néglige trop souvent, elles sont importantes et peut-être significatives d un métier en devenir, comme on le verra plus loin. La médiation scientifique et culturelle de musée est l un des derniers-nés des métiers de musée. Or les secteurs traditionnels (recherche et conservation, administration, décoration, restauration, sécurité, etc.) définis depuis des lustres, mettent du temps à «absorber» cette nouvelle activité dont ils ne comprennent pas toujours le fonctionnement, et souvent vue exclusivement comme la prise en charge des enfants au musée : on voit ici les dégâts du terme «pédagogique». Ainsi, bien des conservateurs et des scientifiques commissaires d exposition négligent d informer (et encore moins de consulter) les médiateurs dès la conception de leur exposition. Souhaitant néanmoins un succès public et non pas seulement de prestige, ils se soucient d animer leur exposition, d y accueillir des classes, d y organiser des évènements, bref d y attirer et d y accompagner le plus grand nombre de visiteurs. Tardivement contactés, les médiateurs sont alors contraints d organiser en un temps record des visites, animations, démonstrations, d élaborer des documents pédagogiques, d organiser des partenariats avec l école et la cité, autant de prestations supposées être d autant plus faciles à concevoir et à réaliser que le «message» est réduit, vu le public non érudit : ainsi le voient naïvement les services extérieurs à la médiation. Pour faire bref, nous dirons ici que l une des plus grandes contraintes que rencontrent souvent les médiateurs est que leurs missions, compétences, la manière dont ils travaillent, le temps
qui leur est nécessaire pour préparer des prestations de qualité, etc. au sein même de leur institution, sont très mal connues. 6 - Son avenir Étant données les contraintes institutionnelles souvent récurrentes comme on l a vu plus haut, on pourrait aussi imaginer que les spécificités de la médiation fécondent l institution elle-même, et s y fondent pour faire émerger un musée adapté à notre temps. C est déjà le cas dans de nombreux musées et centres scientifiques dirigés par de jeunes équipes, sur un mode qui rompt radicalement avec le fonctionnement traditionnel du musée. L exposition est déjà en elle-même «médiation», faite pour s adresser réellement à un grand public, parfois déclinée selon plusieurs approches, car elle a été conçue, pensée et réalisée en collaboration étroite avec divers professionnels non seulement des savoirs, mais aussi de l espace muséal, et des publics. Les médiateurs ont été intégrés dans ces équipes, et leur présence «en amont» de l exposition les dispense d une présence «en aval». Dans un avenir proche, on peut imaginer que ces modèles qui existent déjà dans un certain nombre de centres de sciences et de techniques, se généraliseront dans les musées. La médiation scientifique et culturelle se limiterait alors à proposer quelques prestations de médiation directe pour des publics particuliers (handicapés, classes d accueil, très jeune public des crèches), à prendre en charge la gestion de certains types d évènements ponctuels, et à coordonner les dossiers pédagogiques permettant l autonomie des classes. L émergence du métier n aurait alors été qu une manière de transformer de l intérieur le musée et ses missions : l hypothèse est plausible. Aux actuels et futurs médiateurs culturels et scientifiques de la vérifier ou d en assurer l évolution! Pour en savoir plus Indications bibliographiques ; colloques ; sites Web (avec remarques recentrant sur la médiation quand le titre n est pas explicite) 2008 - Publication de référence ICOM/mediamus (Suisse) «Charte du médiateur culturel de musée» http:// www.ville-ge.ch/culture/culture_tous/pdfs/charte_fr.pdf Publication de référence Association Médiation Culturelle (France) http://mediationculturelle.free.fr/ PDF/MCAVersUneCHARTEMEDIATION.pdf - Colloque «Vers une éthique de la médiation culturelle», Paris, organisation Médiation Culturelle association www.mediationculturelle.net 2007 - Article «La médiation culturelle, au service d un avenir culturel partagé», Cécilia de Varine, présidente de l association Médiation Culturelle, réf. publication? - Article «La médiation présencielle dans un musée de sciences», Florence Belaën, Marion Blet, La lettre de l OCIM, n 114 - Article «Expositions permanentes : grands récits ou fragments de discours?», Dominique Botbol, La lettre de l OCIM, n 112 (sur la base des enquêtes de l Observatoire des Publics de la Cité des sciences de Paris) 2006 - Article «Mediamus, état des lieux de la médiation culturelle en Suisse», David Vuillaume, Nicole Zellweger, in museums.ch, n 1
- Article «Pour un musée au service de la société et de son développement», Isabelle Burkhalter, Anne Fauche, Jeanne Pont, Françoise Vallet, La Lettre de l OCIM, n 105 2005 - Colloque «2èmes Rencontres Ethnologiques, la médiation humaine dans les musées de société et les territoires», organisation et lieu : MEG de Genève et Ecomusée Paysalp de Viuz-en-Sallaz - Rencontre et AG mediamus, Zürich, «L innovation dans le domaine de la médiation culturelle de musée», http://www.mediamus.ch - Article «Le non-objet de la muséologie», Ninian Hubert van Blyenburgh, ref. publication, (L objet de la muséologie est le visiteur) - Article «Muséums d Histoire Naturelle : Lieux pour lire, lieux à lire?», Cora Cohen-Azria, ref. publication, (sur les questionnaires des enseignants ne portant que sur les cartels et non pas sur les objets) 2003 - Article, actes de colloque «Au-delà d un travail d acculturation, réflexions sur la médiation scientifique humaine à la Cité des sciences», Florence Belaën, JIES XXV, organisation A. Giordan, J.-L. Martinand et D.Raichvarg - Rencontre organisée par le ministère français de la Recherche et l AMCSTI «Journées de réflexion sur les métiers de la médiation scientifique», Paris 2002 - Article, actes de colloque «Les Moments-Musées de l Accueil des publics des Musées d art et d histoire de la Ville de Genève», Anne Fauche, Isabelle Burkhalter, Jeanne Pont, Sciences au musée, sciences nomades, organisation Musée d histoire des sciences, Ville de Genève - Article «La médiation-présence au Musée d histoire des sciences de Genève, enjeux, objectifs, pratiques, réflexions», Anne Fauche, La lettre de l OCIM n 83 2001 - Ouvrage «Quand l enfant devient visiteur. Une nouvelle approche du partenariat école/musée», Cora Cohen, L Harmattan 2000 - Ouvrage, actes de colloque «Des expositions scientifiques à l'action culturelle, des collections pour quoi faire?», coordination Yves Girault, synthèse par Michel Van Praët, organisation et édition Muséum d'histoire naturelle, Paris - Ouvrage, actes de colloque «La muséologie des sciences et ses publics, Regards croisés sur la Grande Galerie de l'évolution du Muséum National d'histoire Naturelle», sous la direction de Jacqueline Eidelman et Michel Van Praët, Presses Universitaires de France 1999 - Ouvrage «L exposition à l œuvre : stratégies de communication et médiation symbolique», Jean Davallon, L Harmattan, 1999 1998 - Article «L'espace muséal scientifique et ses publics», Jacqueline Eidelmann, la Lettre de l'ocim, n 55 (numéro entièrement consacré aux visiteurs des musées de science) - Article «Les publics au centre», propos de Bernard Gérard recueillis par Jacqueline Eidelmann, la Lettre de l'ocim, n 55 - Ouvrage «Apprendre!», André Giordan, Belin Débats (pour la prise en compte des savoirs préalables de l élève ou du visiteur par l enseignant ou le médiateur) - Article «Repenser le musée à partir de comprendre et d apprendre», André Giordan, in La révolution de la muséologie des sciences : vers les musées du XXIe siècle?, Presses universitaires de Lyon
- Article, actes de colloque «Le médiateur culturel au musée : quelle spécificité, quelle formation?», Anne Fauche, JIES XX, organisation A. Giordan, J.-L. Martinand et D.Raichvarg 1997 - Ouvrage, actes de colloque «Musées et médias, pour une culture scientifique et technique des citoyens, Rencontres culturelles de Genève 1996», sous la direction d André Giordan, organisation et édition Ville de Genève, Département des affaires culturelles. - Article, actes de colloque «La médiation culturelle au musée : sa spécificité quand son champ d action porte sur un réseau de collections artistiques, historiques et scientifiques», Anne Fauche, JIES XIX, organisation A. Giordan, J.-L. Martinand et D.Raichvarg 1995 - Ouvrage «A l approche du musée, la médiation culturelle», Elisabeth Caillet, avec la collaboration d Evelyne Lahalle, Presses Universitaires de Lyon 1994 - Article «L'ambiguïté de la médiation culturelle: entre savoir et présence», Elisabeth Caillet, Publics et Musées, n 6, in Professions en mutation, Presses Universitaires de Lyon 1993 - Ouvrage «Évaluer pour innover, Musées, médias et écoles», André Giordan, Christian Souchon, Maryline Cantor, Z éditions - Article «La médiation culturelle, histoire d un véritable métier», Yvan Mathevet, in Les métiers des musées et la filière culturelle territoriale 1991 - Article «L évolution des musées d histoire naturelle : de l accumulation des objets à la responsabilisation des publics», Michel Van Praët, in La Galerie de l Evolution, concepts et évaluation, Muséum National d Histoire Naturelle 1989 - Article «Réflexions sur l action culturelle et pédagogique dans le musée», Michel Van Praët, Museological News, n 12 - Article «Une étude du décalage entre les connaissances du public et le savoir scientifique en biologie humaine : évaluations des conceptions, analyses des obstacles et réalisation d aides didactiques», Ninian Hubert van Blyenburgh, Université de Genève (application de cette thèse dans la conception d expositions) 1966 - Ouvrage «L amour de l art : les musées et leur public», Pierre Bourdieu et Alain Darbel, Editions de Minuit Documents sur sites Web - 2008, Formations pour licences professionnelles, conceptions et mises en œuvres de projets culturels http://sites.univ-provence.fr/lacs/documents/rub_184/licdistance.pdf (par exemple) - 2006, Propos de Marie-Clarté O'Neill, recueillis par Michèle Protoyerides, consultante en médiation culturelle, http://www.educationprioritaire.education.fr/dossiers/culture/int2_mconeill.asp - 2004, IRES, La lettre (sur le rapport des musées aux publics, les enjeux qui se posent aux conservateurs, l équilibrage apporté par les nouveaux services d accueil des publics, etc.), http://213.56.65.5/files/publications/lettre/lettre61.pdf - 2001, Musées et expositions : métiers et formations en 2001 (introduction) Elisabeth Caillet et Michel Van Praët, Chroniques de l'afaa n 30, http://www.afaa.asso.fr/_externes/musees/intro.htm