Leçons de choses. Tome deuxième



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Transcription:

Leçons de choses Tome deuxième Les choses qu on partage La pensée abstraite. Communiquer : l écriture, le papier, le livre, le journal Calculer : les échanges, troc et monnaie, l or, l argent, les comptes Les choses qu on découvre Se situer : le système solaire, la terre, les cinq océans, les cinq continents Percevoir : les cinq sens, L Art : toucher, couleur, volume, sons, parfums et saveurs Les choses qu on transforme L empreinte humaine des paysages Les métiers de la terre, du bois, du fer, de la pierre, de la mer Les choses qu on s échange Les enseignes, l alimentation, les besoins de la personne et de la maison Les choses qui aident Ecole, gendarmerie, postes. Mairie et Etat civil. Justice et juges. Elus, notaire, médecin, Les médecines interdites, l Au-delà Les choses qu on vit en commun Calendrier des fêtes religieuses : Avent, Noël, Pâques et Pentecôte Fêtes républicaines : 14 juillet et 11 novembre. Fêtes patronales et foraines p Les choses qu on crée Enseignement, professeurs, écrivains, journalistes, Imprimeurs, éditeurs, libraires et bibliothèques 73

Les choses qu on doit faire p. 156 Le service militaire, Armée de terre Marine nationale Armée de l Air Les choses qui justifient le sacrifice suprême p. 164 La France et ses colonies Colonies anciennes, colonies récentes, territoires sous mandat international Ce que la France donne et ce qu elle reçoit Les choses qu on partage Communiquer ses pensées Les idées abstraites sont moins simples à exprimer que des objets qu on voit ou qu on touche. Pour mettre en commun ce qu on sait, ce qu on a découvert ou ce qu on pense, le langage est essentiel. Cependant la parole oblige à limiter les échanges de pensées à la présence physique de celui qui parle et de celui qui écoute. Seule l écriture affranchit la pensée des limites de la transmission verbale. C est par l écrit que nous pouvons connaître le passé. Ecrire nécessite un support solide. Graver la pierre comme les Egyptiens, imprimer dans l argile comme en Mésopotamie immortalisait la pensée. C est le papier qui permit de multiplier les textes conservés. Le papier Tome II Connu des Chinois depuis un temps immémorial, les Egyptiens surent en fabriquer, à partir du papyrus, commun dans le delta du Nil. Le nom même de papier vient de papyrus. Sa fabrication et son usage disparurent, et les Anciens utilisèrent la peau tannée des moutons ou des chèvres pour écrire. Le nom donné à ces peaux fut parchemin car les meilleurs venaient de la ville de Pergame. Des bandes de peau collées les unes au bout des autres étaient utilisées ; on roulait ces parchemins sous le nom de volumen d où le mot volume. D autres fois les parchemins étaient cousus pli sur pli et formaient un codex ressemblant aux livres actuels. Les parchemins dont on ne souhaitait pas garder le texte étaient grattés pour pouvoir les réutiliser. On arrive souvent à lire le premier texte sous le suivant ; ces manuscrits sont alors appelés palimpsestes. Tout notre savoir sur les auteurs grecs et romains nous vient de parchemins, souvent venus de la Mésopotamie musulmane. Le deuxième incendie volontaire de la bibliothèque d Alexandrie par les Arabes a fait disparaître d innombrables textes connus seulement pour être mentionnés dans d autres codex sauvés des invasions barbares dans les monastères qui furent des îlots de savoir durant les périodes noires du Haut Moyen Age. Pendant des siècles, une mission importante des moines fut de copier des manuscrits, souvent prêtés par une abbaye voisine. Jusqu à Gutenberg et à l imprimerie, seuls les copistes pouvaient, en les recopiant rendre possible la communication des écrits anciens. Cela explique que la plupart des œuvres anciennes soient consacrées à la religion ; cependant les philosophes grecs et latins, comme les historiens 74

et les auteurs tragiques ou comiques ont été sauvés, au moins partiellement, par les moines. L imprimerie avec des caractères mobiles aurait été une simple curiosité sans le papier. Ce rôle essentiel du papier est rarement rappelé à propos de l imprimerie. Chinois et Japonais utilisaient des feuilles fabriquées à partir de restes de soie. Marco Polo en rapporta en Europe. Ce sont de vieux chiffons qui furent utilisés dans des moulins à papier actionnés par des rivières. Les marteaux soulevés par des cames retombaient sur les restes de tissu, les broyant en une sorte de purée de pulpe. Des cadres portant des tamis recevaient la pâte à papier, l eau s écoulait peu à peu, lorsque la matière était presque sèche elle était insérée entre de morceaux de feutre et pressée pour en achever le séchage. Le papier fabriqué encore maintenant avec ce procédé se nomme «papier à la forme», c est un support très beau pour imprimer ou écrire. Le tamis de séchage laisse des marques sur la face inférieure de la feuille, le filigrane, le maître-papetier ayant sa marque propre : étoile, écusson, animal, etc. Cela permet de retrouver l origine de fabrication. Les billets de banque comportent toujours un filigrane pour rendre presque impossible la contrefaçon. Pour avoir des papiers ne jaunissant pas à la lumière il faut sélectionner des chiffons n ayant pas été en contact avec l eau de Javel. On trouve encore dans les montagnes reculées de vieilles chemises de toile blanchies sur pré permettant de faire de beaux «papiers chiffons». Cela deviendra de plus en plus difficile. Les méthodes actuelles de fabrication des divers papiers n ont plus rien à voir avec l ancienne pratique des papetiers dauphinois, auvergnats ou lorrains. D immenses bacs contiennent des fibres de cellulose extraites d arbres et produisent de la pâte à papier. Elle est pressée, séchée et débitée en continu pour être roulée en énormes bobines. Le papier-journal diffère complètement du papier écriture, du papier d emballage ou des diverses sortes de carton. Le produit peut être destiné à une vie très courte comme le journal, périmé quelques heures après sa parution, ou, au contraire, à durer très longtemps dans les cartons des administrations. Papiers à dessin et papier de boucherie n ont en commun que leurs noms. Les métiers du livre L invention de Gutenberg, les caractères mobiles qui, encrés et pressés, déposait le texte sur autant de feuilles de papier qu on en mettait sous la presse, était issu des xylographies c est-à-dire des gravures sur bois qui portaient, en relief, un dessin et un texte. Les xylographies (bois gravé) permettaient d imprimer plusieurs exemplaires du même document. L idée admirable fut de graver chaque lettre sur un bloc individuel, ces blocs alignés les uns à côté des autres formeraient des mots, des lignes des pages. En pratique des lettres furent gravées en creux dans du métal, puis on coula du plomb en fusion et avec un seul moule on pu fondre des dizaines d exemplaires de la même lettre. C est encore la manière de procéder en typographie * Les mots sont composés par le typographe sur une réglette, les lignes sont posées les unes au dessus des autres. On passe un rouleau garni d encre sur la page composée, un papier légèrement humide est posé sur la «forme» et on serre avec une presse. La presse était une sorte de pressoir à vin avec sa grosse vis en bois. Actuellement la composition est faite avec une sorte de machine à écrire qui aligne des moules en creux, on y verse du plomb fondu et la ligne peut être placée en dessous de la précédente. Cette machine se nomme linotype. Outre sa rapidité la linotype évite le travail ennuyeux de la distribution qui consiste, après utilisation, à trier les caractères pour les remettre dans leur casse, la caisse plate où chaque caractère a son casier. Avec la linotype, après avoir imprimer on refait fondre le plomb alors que les moules en creux sont automatiquement remis dans leur rangée. L impression à plat est assez lente. De plus il faut imprimer séparément chaque côté de la feuille. Pour imprimer rapidement et en grande quantité, les journaux en particulier, on a inventé des presses rotatives qui impriment simultanément les deux faces du papier qui arrive en grosse bobine et passe entre les formes des pages. Au bout de la rotative une série de machines coupent et plient le papier imprimé sortant de la presse. Les rotatives peuvent imprimer plusieurs milliers d exemplaires de journaux en une heure et «avalent» plusieurs tonne de papier chaque jour. Le Journal Un journal est normalement écrit, imprimé et vendu chaque jour, comme son nom l indique. Il existe des périodiques, hebdomadaires (chaque semaine) bimensuels (tous les quinze jours), mensuels, etc. Ce sont des journalistes qui écrivent la matière du journal. Informations, politiques, sociales, judiciaires, etc. Ces articles sont composés, corrigés et montés sur les rouleaux des rotatives. La vente de chaque numéro doit être faite le plus vite possible ; en effet la feuille de papier perd toute sa valeur quand le numéro suivant est mis en vente. Un journal vit de diverses ressources : la vente par abonnement et la vente au numéro par les crieurs, dans les rues, et dans les kiosques à * Typographie : le mot a été fabriqué à partir du grec et signifie écrire des caractères. 75

journaux. Il y a également les espaces vendus à des fabricants ou des commerçants pour qu ils fassent de la réclame. C est une part importante des ressources ; selon la quantité des ventes les tarifs varient. Des particuliers peuvent également faire paraître en quelques lignes ce qu ils proposent ou qu ils demandent, ce sont les «Petites annonces». Enfin une ressource faible mais sûre provient des publications légales. Certains journaux sont agréés pour recevoir avis officiels, ventes judiciaires publications de jugements civils ou pénaux, appels à fournir services et travaux, etc. Ëtre habilité à recevoir des annonces légales assure au journal un volume assez important de recettes régulières. Un journal n est pas libre d imprimer n importe quoi ; il existe une loi de 1881 sur la presse et l affichage, les procès en diffamation sont fréquents. Depuis peu les réclames utilisent un moyen de communication nouveau : la TSF. Maintenant que de plus en plus de foyers ont un appareil de TSF de manipulation facile, muni d un haut-parleur remplaçant le casque, ce qui permet à toute la famille d écouter ensemble, et alimenté sans piles ni accus par une simple prise de courant, les auditeurs entendent des nouvelles de toutes espèces et en particulier des annonces vantant les qualités de produits variés : mobilier, produits alimentaires, marques de lessive, etc. Certains pensent que cette nouvelle forme d annonces fait courir un risque à la liberté de la presse en concurrençant les journaux. L avenir dira si la concurrence entre journaux, affichage, distribution d objets et annonces sur les ondes Marconi dépasseront les capacités financières des annonceurs. Dans ce cas en effet ceux-ci pourraient être obligés de choisir de privilégier un moyen aux dépends des autres et ainsi de pouvoir peser sur le contenu du journal dans le sens de ses opinions personnelles. Cela a déjà été constaté quelques fois. La fabrication des livres est assez comparable à celle des journaux, plus soignée en général. Les feuilles sont généralement pliées trois fois, ce qui donne huit pages recto-verso, on appelle ce format in-octavo. De beaux livres sont parfois édités en in-quarto, les atlas et recueils de gravure sont habituellement des in-folio, page par page. Les très belles éditions sur papier de luxe et souvent numérotées sont reliées en peau, maroquin ou parchemin. Pour les œuvres illustrées, l éditeur peut les livrer pliées mais non cousues, l assemblage étant réservé au relieur d art habillant ainsi un exemplaire unique. En règle générale l impression se fait en typographie, ce qui signifie que les caractères en relief sont seuls encrés. Il existe un procédé déjà ancien où Rembrandt s illustra : la chalcographie ou gravure sur cuivre avec des variantes : eau-forte, burin, taille-douce, pointe-sèche ; dans tous ces procédés l encre garnit les creux, à l inverse de la typographie. Une variante qui a précédé la typographie est la xylographie ou gravure sur bois. Enfin la lithographie (de lithos : pierre) est sans relief ni creux, la répulsion de l encre pour l eau étant le principe du procédé. Les imprimeries lithographiques étant souvent spécialisées dans les affiches en couleurs, chaque couleur obligeant à un tirage, d où des prix de revient élevés, mais indépendants de la dimension du papier ; d où l utilisation de la lithographie (sur pierre ou sur zinc) pour reproduire des tableaux ou des affiches en couleur. L écriture Les peintures des grottes représentent souvent des hommes et des animaux. Il existe des gravures faites avec des silex sur des rochers des Alpes méridionales. Nul ne sait exactement ce que signifient ces inscriptions, toutefois on est en droit de s interroger : est-ce le début de l écriture? Datant probablement de cinq à six mille ans avant notre ère, des bibliothèques entières ont été découvertes en Mésopotamie. Ce sont des briques d argile pourtant des groupes de signes dits «cunéiformes». Ces tablettes de terre séchée au soleil sont marquées de signes faits avec un morceau de bambou taillé en biseau. Selon le sens d utilisation le même stylet imprime des coins courts et massifs ou des marques effilées. Des marques groupées forment des «idéogrammes» des signes qui ne sont pas des lettres, comme dans les inscriptions grecques et latines, mais qui ont des significations propre à chaque groupe ; ceux-ci expriment des idées qui sont ensuite liées aux idéogrammes voisins. On a réussi à déchiffrer la plupart de ces tablettes qui sont, le plus souvent, des comptes ou des contrats. Cela montre ce qui était important dans cette civilisation, donc nécessaire à conserver. L Egypte ancienne nous a laissé trois écritures utilisées en même temps. C est notamment grâce à la Pierre de Rosette, conservée au Louvre à Paris, que Champollion a réussi à déchiffrer les hiéroglyphes, l écriture sacrée des Egyptiens gravée dans les pierres des temples. Il existait aussi une écriture des prêtres et une écriture populaire. Près des images-lettres hiéroglyphiques, les prêtres utilisaient des signes schématisant les hiéroglyphes, l écriture populaire était d une graphie très éloignée de celle des inscriptions gravées sur les monuments. En Grèce des inscriptions montrent que l écriture alphabétique, les lettres assemblées pour faire des mots, était mélangée à une écriture syllabique où des sons représentés par des signes pouvaient être groupés. De plus l écriture sur du papyrus devait être lue successivement de gauche à droite, comme maintenant, puis de droite à 76

gauche à la ligne suivante. Cette manière d écrire et donc de lire était nommée boustrophédon, c est-à-dire «comme les bœufs» qui, au bout de chaque sillon, se retourne pour tracer le sillon suivant à l inverse du précédent. Les Romains écrivaient beaucoup, ou, plus exactement, faisaient écrire beaucoup par des esclaves scribes qui, avec un calame (une plume) trempé dans l encre, notaient ce qui devait être conservé dans des rouleaux de papyrus ou, parfois, de cuir. Mais pour la vie courante des tablettes de bois recouverts d une couche de cire, servaient à noter des idées sans grande importance. Un simple coup de polissage effaçait ces notes dès que le «pense-bête» avait fonctionné. Par chance on a retrouvé des tablettes dont la cire avait disparue, mais le scribe avait trop appuyé sur son stylet et avait gravé dans le bois ce qui aurait dû rester dans la cire. On connaît ainsi des détails sur la vie quotidienne des Romains. On est peu documenté sur les écrits juifs de la période pré-chrétienne. Les rares torahs qui subsistent sont d une datation incertaine. On sait toutefois que l écriture sémitique se compose de consonnes accompagnée parfois de signes indiquant les voyelles non écrites mais devant être prononcées. Il s agit bien d une écriture alphabétique. Les écritures arabes, comme toutes les écritures sémitiques, se tracent de droite à gauche et mélangent phonétique et alphabétique. C est cependant la tradition alphabétique gréco-romaine qui fixera le système alphabétique encore utilisé de nos jours. Sauf dans le slavon (vieux russe) le nombre de lettres de l alphabet reste proche des vingt six lettres. Même si l unification de l alphabet a été assez précoce, les graphies ont beaucoup évolué. L alphabet grec, tel qu il nous est parvenu, a peu varié au cours des siècles et reste très fortement inspiré d une graphie manuelle. Les inscriptions innombrables que nous ont laissées les Romains montrent que la filiation jusqu à nos jours a été parfaite. Curieusement les voisins et concurrents de Rome, les Etrusques, nous ont laissé des inscriptions sur lesquelles les déchiffreurs s exercent encore sans avoir encore réussi à les comprendre vraiment. La terminologie de l imprimerie est largement fidèle au modèle romain. Une des familles typographique est le Romain, caractère le plus classique, à côté de l Egyptien remarquable par les «patins» aux extrémités des hampes. L Italique est le caractère penché, qu il soit Romain ou Antique. Ces types de caractères comportent des majuscules (ou CAPITALES), et des minuscules (ou bas-de-casse parce que ces caractères, les plus utilisés, sont rangés en bas du casier à lettres ou casse). Ces divers types datent naturellement des débuts de l imprimerie. Les «Runes» alphabétiques et idéographiques des peuples du Nord de l Europe ont persisté jusqu à l entière conversion des populations au christianisme. En Allemagne notamment l écriture gothique tente de revenir en concurrence avec l alphabet latin ; cela n entraîne pas de modifications linguistiques même si cela ne simplifie pas le travail des imprimeurs, en particulier ceux qui font tourner les rotatives de presse. Même si l esthétique y gagne souvent, la lecture en est moins aisée. Cela est encore plus vrai pour l écriture cursive, celle qui cours au fil des mots sous la plume d un écolier, d un étudiant ou d un médecin Seule l expérience dira si ce renouveau du gothique sera de longue durée. Le premier livre sorti des presses de Gutenberg, la Bible des quarante deux lignes est un joyau typographique, sa lecture est parfois difficile en raison de la trop grande similitude entre des lettres ou des groupes de lettres, cela prête parfois à confusion. Depuis que les moines copistes ont introduit des abréviations destinées à alléger leur travail, les typographes ont continué à en user, rendant parfois ardue la lecture. Ainsi en est-il des doubles ff, des doubles tt ou des lettres liées comme st Ces signes typographiques (ligatures) ont progressivement disparu des «polices» de caractères. Une exception notable : & appelée esperluette reste en usage même sur les claviers des machines à écrire pour indiquer et. 77

Les échanges : commerce, argent, finances le troc et les espèces Les ethnologues * ont relevé que, aussi loin qu on puisse remonter chez les primitifs, l individu n existe que comme membre du groupe ; qu on le nomme tribu ou clan, il s agit d un ensemble d hommes, de femmes et d enfants vivant ensemble grâce à une conscience collective supérieure à la conscience individuelle, pour autant que celle-ci soit ressentie. Les besoins essentiels dépendent de la tribu qui œuvre pour les fournir à ses membres. La nourriture est recherchée, préparée et consommée collectivement avec des règles de distribution fixées depuis longtemps. Les enfants bénéficient de parts spéciales en matières alimentaires et en quantité. Les vieillards sont les premiers sacrifiés en cas de disette. Cela est aussi vrai chez les esquimaux que chez les polynésiens. L habitation est collective ; si il y a des séparations imposées elles ne distinguent pas les familles issues d un couple mais les âges et les sexes. Les adolescents sont souvent séparés des adultes, ils ne sont admis dans le monde de ceux-ci qu après des passages, épreuves, souvent nommés rites d initiation. Les rapports tribaux avec le monde des autres se limitent parfois à des guerres pour enlever des femmes et des enfants et pour augmenter la force des adultes mâles par des actes ou des simulations de cannibalisme. Cependant on trouve souvent des systèmes d échange fondés sur le troc, généralement organisés de manière à éviter les contacts entre rivaux. Les tribus maritimes peuvent s approcher des tribus forestières en déposant du sel ou des poissons séchés en territoire neutre mais surveillé. Les peuples chasseurs viennent alors déposer viandes et fruits en échange des produits de la mer. Des rites différents d échange d objets ou de produits sous forme de troc ont été observés dans des systèmes tribaux différents. L acceptation des produits d échange est souvent contrôlé par des observateurs évitant les contacts directs mais garantissant l équité entre les parties concernées. Ce système assure un certain équilibre entre les deux parties, en effet une disproportion trop importante amènerait inévitablement la partie lésée à trouver d autres partenaires. On trouve les traces de tels rituels dans des objets archéologiques datant de civilisations italiques pré-romaines ayant laissé des traces dans notre vocabulaire hérité du latin. Des lingots de bronze portant une représentation symbolique d un mouton ou d une vache ont probablement permis de représenter une valeur d échange sans avoir à apporter le produit au marché, au moins avant la concrétisation du troc. Onus, en latin, signifie poids, pesant, pecus signifie bête, bétail même si le mot pécore, encore utilisé par La Fontaine est tombé en désuétude. Les mots onéreux et pécuniaire sont les traces laissées par ces objets symboliques de produits d échanges. Naissance de la monnaie On est en droit de considérer que ces lingots furent des ancêtres des pièces de monnaie. Au début tout au moins ces lingots devaient avoir une valeur équivalente à l animal symbolique dont ils étaient porteurs. «Un porc vaut deux moutons.» Dès que les échanges ne furent pas limités au troc direct mais devinrent triangulaires, le lingot, pour pouvoir être utilisé avec des partenaires différents, devait avoir une valeur acceptée par tous les intervenants. D objet symbolique d un produit donné, le lingot passait à la matérialisation d une valeur pouvant indifféremment être utilisée pour des échanges diversifiés. Dès lors il n était plus nécessaire de donner au lingot un poids de bronze correspondant à la valeur réelle de l objet symbole. Il suffisait que les divers utilisateurs du lingot l acceptent pour une valeur commune. Insensiblement la monnaie était née. Il était plus facile de frapper une rondelle de métal d un signe convenu pour que chacun puisse transporter, donner ou recevoir cette valorisation d un bien matériel, qu il s agisse de bétail, de récoltes, d esclaves, de temps de travail ou de terres. L apparition de la monnaie ne fut pas le résultat d un système réfléchi mais plutôt une réponse empirique à des besoins. Besoin de matérialiser des biens divers en moyens d échange faciles à manipuler et à transporter, besoin de comparer des objets, des services, des ensembles immobiles par nature, et pour cela créer un langage commun exprimant des valeurs semblables pour des choses différentes, besoin de thésauriser en prévision d accidents météorologiques, démographiques et autres. Ces besoins vitaux ne se manifestèrent que progressivement et de manière confuse. Cette nécessité pratique fut initiatrice des premiers balbutiements du calcul et des comptes. Si on a trouvé des pièces de monnaie de Grèce bien antérieures aux pièces romaines, le pouvoir de «battre monnaie» fut toujours le signe de la souveraineté. Emettre des pièces de cuivre, de bronze, d argent ou d or n avait de sens que si ces espèces (sonnantes et trébuchantes) étaient acceptées sur un territoire dépassant le seul lieu de frappe. Sonnantes car les alliages n avaient pas la même sonorité que le métal pur tombant sur la pierre, trébuchantes parce que le poids pesé au trébuchet balance de précision permettait de savoir si la pièce n avait pas été rognée. * Les ethnologues étudient les peuples primitifs pour comprendre le chemin de l homme depuis qu il a pris conscience de son existence. 78

Il est révélateur d étudier la légende de la Toison d Or, d autant que les premières pièces d or sont attribuées à Crésus, roi de Lydie et symbole de la richesse. L or de Crésus, selon la légende, était récolté dans l eau du fleuve Pactole. L or natif se présente en paillettes, poussières ou pépites mélangées au gravier des torrents qui érodent les filons. Pour retenir les paillettes d or, on faisait couler le mélange boueux sur des peaux de mouton tapissant une auge en bois. L or, plus lourd, restait accroché dans les poils encore chargés de suint alors que graviers et boues étaient entraînées par le courant. L origine de la légende est facilement explicable par des voyageurs n ayant observé que la récolte après lessivage. On comprend que le souverain d un pays où l or se récolte sur une toison soit devenu le modèle du riche tyran. Une pièce de monnaie définissait sa propre valeur, mais elle ne représentait pas une fraction ou un multiple d une unité monétaire reconnue. Elle créait sa propre unité monétaire. Un sicle d or n était pas la représentation d un sicle immatériel inexistant. Un talent d argent était sa propre valeur, la seule manière de s en assurer était de peser (au trébuchet) la pièce pour voir si elle était plus ou moins lourde qu un autre talent d argent, quelle que soit la figure frappée d abord d un seul côté puis pile et face. On dispose de collections de monnaies antiques, certaines particulièrement belles par leurs gravures, notamment les monnaies celtes. Le calcul Dés que les possessions de monnaie dépassèrent quelques unités, le besoin de les compter devint essentiel. L alphabet numérique romain ne se prête pas du tout à la simple addition et à la soustraction *. Ne parlons pas de multiplication ou de division. Celles-ci n existent pas et, dans la pratique, le problème est résolu par des additions ou des soustractions indéfiniment répétées. Le moyen de compter le plus simple était le jeton ; comme son nom l indique, le «calculateur» faisait un tas de cailloux (calculus en latin) ou de rondelles d os représentant les objets à compter, il les jetait sur un autre tas au fur et à mesure du décompte, d où le nom de jeton donné à cet embryon de machine à calculer. On a retrouvé des graffiti sur des murs de Pompeï semblant représenter des abaques de calcul assez proches des bouliers chinois. En fait on sait peu de chose sur l arithmétique ancienne alors qu on a des informations nombreuses et précises sur la géométrie de Pythagore et sur celle des Egyptiens qui relève plus de l arpentage que de spéculations sur les angles et leurs rapports entre eux et au cercle. Le fameux «Théorème de Pythagore» sur le rapport trois quatre cinq des côtés d un triangle ayant un angle droit est vérifiable par le dessin, mais il repose sur un * Additionner CX et ILII est impossible à faire sans compter sur ses doigts ou mettre quarante deux jetons sur un tas de cent dix, puis de compter le résultat en jetant les objets symboliques au fur et à mesure pour ne pas en compter deux fois ni en oublier. raisonnement abstrait identifiant l angle droit et la valeur d un nombre qui forme un carré. Dans certaines civilisations primitives il n existe pas de mots pour dire des quantités. Il est possible d exprimer un, deux et beaucoup. Parfois n existe que la notion d unique ou beaucoup. Il en reste des traces : une vache, un troupeau de vaches. Appliqué au commerce, la quantité doit être exprimée avec précision ; l unité de valeur étant la pièce de monnaie prise pour sa valeur intrinsèque. C est de cette idée que découle l importance du rôle du changeur. Ce spécialiste était capable de connaître la valeur intrinsèque (et non symbolique) des pièces de monnaie en circulation. Il acceptait des pièces connues de l acheteur et les changeait en pièces acceptée par le vendeur. Naturellement le changeur prenait sa commission sur la transaction. Les surplus de production Dès lors que le producteur, cultivateur dans la quasi totalité des cas pendant des millénaires, avait un excédant de production après prélèvement de ses besoins personnels, il cherchait à en assurer la conservation pour avoir les moyens de faire face en cas de mauvaise récolte les années suivantes. Le songe de Pharaon déchiffré par Joseph : les sept vaches grasses et les sept vaches maigres raconté dans la Bible, exprime parfaitement ce besoin de ne pas tout dépenser afin de pouvoir supporter les aléas défavorables. Si, dès l âge paléolithique supérieure, la constitution de silos à grains était connue, les charançons savaient aussi s y introduire et vider silencieusement des réserves de précaution. Très tôt la monnaie, d abord instrument d échanges, devint un moyen de mettre à l abri la valeur excédentaire produite par le travail de l homme. On a trouvé en Gaule des dépôts de thésaurisation antérieurs aux pièces de monnaie. Des haches de cuivre soigneusement empilées et représentant une valeur certaine facile à négocier sont les premiers exemples de dépôts de précaution. Pendant des siècles, dans tous les pays d occident, la réponse aux périodes troublées était de se constituer un magot, un «bas de laine» rempli de pièces et caché dans un lieu connu du seul propriétaire. D innombrables trésors ont ainsi été mis à jour par hasard à l occasion de démolitions ou de terrassements. Le Code Napoléon a même réglementé le partage entre l «inventeur» du trésor celui qui l a trouvé, le propriétaire des lieux où fut faite la découverte et les héritiers du propriétaire initial du magot, s il est connu ; l Etat peut avoir droit à une part. Ce sont rarement des trésors connus par des documents anciens qui sont trouvés, bien que des chercheurs convaincus aient parfois consacré leur vie entière à la recherche du «Trésor des Templiers», sans résultat. 79

L identification des pièces de monnaie cachées permet de connaître avec précision la date de l enfouissement. Aucune monnaie postérieure à la mise à l abri ne peut naturellement faire partie du trésor ; les monnaies sont pratiquement toutes datées, que ce soit dans la gravure ou, à défaut, par comparaison avec des frappes identiques datées avec certitude. Les pièces frustes, c est-à-dire usées, sont naturellement les plus difficiles à dater et les plus révélatrices d un usage long et intense. L or, valeur-refuge Le symbole parfait du trésor est l or, qu il soit en pièces de monnaie, en lingots ou façonné en objets d orfèvrerie. De tout temps l or a été considéré comme la meilleure valeur-refuge. Ce métal, lourd, donc occupant un faible volume, incorruptible par l oxydation, au contraire de l argent-métal qui noirci avec le temps, malléable tout en étant solide et d aspect toujours brillant, est le principal constitutif des trésors cachés. Dans les périodes moins fastes cependant, malgré sa faiblesse l argent-métal était thésaurisé, avec un rapport de poids de cinq pour un généralement. Une pièce d or valait cinq pièces d argent de même poids. Il y eut de nombreuses variantes de bi-métallisme, l argent ne prenant de la valeur qu en cas de pénurie d or. L exploitation des mines d argent du nouveau continent succéda à la récupération massive de l or précolombien. Paradoxalement ce flux d espèces conduira l Espagne à la ruine. Trop de monnaie et pas assez de productions. En périodes fastes, l or qui dort dans un pot de terre, ou enseveli dans un bas caché au fond d une armoire, est certes une sécurité, mais ne sert qu à tranquilliser son propriétaire et ne produit rien. Pourtant paysans, artisans et bourgeois des villes savent que la vie dépend de l équilibre entre production et consommation. S il y a un excédent, même minime de produits, la vie est possible ; si l excédent est celui de la dépense, la vie de la famille devient menacée. Qu on nomme l excédent de produit bénéfice, profit, gains n a pas d importance. Cette marge entre les recettes et les dépenses est ce qui motive le travail des hommes. Pourquoi travailler si le travail appauvrit au lieu d enrichir. Une année où la pluie ou la sécheresse ont donné des récoltes mauvaises, le cultivateur sera obligé de restreindre ses dépenses et la faim peut s inviter à la table familiale. Si cette récolte est seulement mauvaise et que le foyer dispose de quelques réserves de l année précédente, la partie n est pas perdue ; ce sera seulement la disette. Mais si la récolte est perdue, le bétail malade, des familles entières peuvent mourir de faim car de telles calamités sont rarement cantonnées sur un hameau. L entraide entre voisins ne peut plus fonctionner, tous étant dans la même situation. Quand, en désespoir de cause, le chef de famille croit ou espère qu un prêt le sauvera, il tombe souvent entre les mains d usuriers qui finiront de le ruiner avec des intérêts exorbitants. Le propriétaire des terres données en culture à un fermier ou un métayer veut ignorer les mauvaises conjonctures et exige le règlement des fermages. C est alors que le magot caché peut être exhumé pour arrêter la catastrophe suprême : être chassé de chez soi. Les habitudes paysannes d économies rigoureuses, de parcimonie, ont été acquises par des siècles d angoisse si le temps est défavorable, quand il y a trop de soleil quand il faudrait de l eau ou que la pluie fait pourrir sur pied les moissons. Si minime soit-il, grâce à une conduite facilement et injustement définie comme de l avarice, vue de l extérieur, le profit, l excédent, le gain doit être géré avec une prudence absolue. Plusieurs types de comportement sont possibles. Thésauriser est la conduite la plus simple, la moins risquée. Mais le profit est immobilisé, il ne s augmente pas. Il est facilement disponible mais totalement improductif. Un autre comportement consiste à mettre ses économies à la disposition d emprunteurs sérieux, pour que ceux-ci puissent acquérir un bâtiment agricole, une pièce de terre, etc. Naturellement ces prêts doivent rapporter un intérêt convenable avec des garanties solides, généralement gagés sur des biens immobiliers de l emprunteur. Echéancier des intérêts et taux, échelonnement du remboursement, coût des sûretés (hypothèques), un tabellion, notaire, homme d affaire, est souvent l intermédiaire obligé de telles opérations. Les économies sont ainsi placées et rapportent, mais elles ne sont pas immédiatement disponibles ; il arrive qu une pyramide de prêts, gagés sur d autres emprunts, permette d arbitrer les coûts de nouveaux emprunts consentis pour garder les intérêts les plus élevés tout en payant des intérêts plus faibles. Insensiblement s installe une activité de prêteur. Pour simplifier le cas, on peut prêter à 3% si on peut emprunter à 2%, il y a alors une possibilité de bénéfices. A l inverse prêter à 2% ce qu on emprunte à 3% conduit vite à la ruine. Il existe une manière particulière d utiliser ses disponibilités : l achat en viager. Un vieillard ou un couple âgé et sans enfants vend sa maison moyennant une «rente viagère» qui sera versée jusqu à la mort du vendeur qui, le plus souvent garde l usage du bien vendu. Outre la rente viagère, l acheteur doit souvent verser un «bouquet», somme déterminée par accord dès la signature du contrat. Les viagers comportent une part d incertitude sur la durée de vie du bénéficiaire ; ce côté de jeu de hasard peut paraître choquant, les calculs utilisés par les notaires pour fixer le montant de la rente relèvent de la probabilité et utilisent des tables statistiques de durée de vie. La vente en viager peut permettre d améliorer la situation financière du vendeur jusqu à sa mort et de faire bénéficier l acheteur d un bien qu il paiera à un prix avantageux et échelonné. 80

Enfin, lorsque le magot atteint une certaine masse, le paysan peut acquérir un bien dont il escompte un rendement dégageant un profit supérieur à ce qu il aurait obtenu en prêtant ses économies. Cette vision très schématique montre comment, insensiblement, un fermier exploitant une terre qui ne lui appartient pas peut devenir simultanément petit propriétaire, lentement, progressivement, jusqu à ce qu un événement imprévisible lui permette de devenir acquéreur en masse, comme cela s est passé avec la vente des biens d émigrés puis des biens du clergé, pendant la Grande Révolution. Changeurs et prêteurs Jusqu au Système de Law, sous Louis XV, juste avant la Révolution, toutes les monnaies étaient métalliques, or et argent pour des valeurs élevées, cuivre ou bronze pour le billon, la petite monnaie. La première tentative d introduire une monnaie-papier * s est mal terminée mais ne fut qu un incident de parcours dû à une spéculation folle. Spéculer c est espérer gagner de l argent en misant sur des profits futurs et en engageant une faible mise pour un gros profit supposé. La seconde opération, forcée celle-là, fut la création des assignats. Dans son principe l idée était bonne : les biens du clergé existaient et pouvaient garantir que la monnaie-papier représentait des valeurs réelles. C était essentiellement des biens fonciers, qui s étaient constitués au cours des siècles précédents parce que seuls ces biens n étaient jamais dispersés à l occasion des successions. Un chapitre, une abbaye ne mouraient jamais. L accumulation de ces biens dits de mainmorte atteignaient jusqu à deux tiers des terres cultivables dans certaines régions. Mais les révolutionnaires croyaient ces biens inépuisables, Rapidement les assignats perdirent leur valeur. Deux conséquences dramatiques en découlèrent. L assignat, même sans valeur, pouvait naturellement servir à payer les impôts, droits et taxes en appliquant leur valeur nominale, du coup les caisses de l Etat, remplies d assignats, étaient en réalité complètement vides. Les spéculateurs qui avaient échangé des assignats contre des biens, payant ainsi en monnaie-papier des terres, des bâtiments, des forêts, purent se constituer à peu de frais des propriétés souvent énormes. Ensuite ils dépeçaient leurs acquisitions, vendant des forêts entières, arrachant les toits de plomb des églises pour les vendre, transformant en carrières de pierre des monuments uniques comme l abbatiale de Cluny, la plus grande église de la chrétienté. Il faudra l arrivée de Bonaparte au pouvoir pour restaurer une monnaie en laquelle les Français et les étrangers ont eu confiance. * Ne pas confondre le papier-monnaie (assignats, billets de banque) avec les Lettres de change que se transmettaient les banquiers pour réduire les mouvements de fonds sur des routes peu sûres. Une monnaie a traversé les siècles sans changer de nom mais dont la valeur n a cessé de s éroder jusqu à nos jours. Charlemagne, voulant assainir les finances de l empire carolingien, créa une nouvelle monnaie à laquelle il donna le nom de solidum, solide. Le Sou d or, d une valeur très importante, appelé sou ou sol selon les époques, donna aussi son nom à la solde et aux soldats qui la recevaient sous cette forme. Maintenant le sou de cinq centimes est l unité monétaire la plus faible, mais dans les comptes notariaux le sol passa sans difficulté d une valeur rattachée à la livre à celle d un vingtième du Franc germinal de Bonaparte. Les monnaies n avaient plus de valeur intrinsèque, sauf pour l or ; elles étaient la représentation d une valeur fixée par celui qui battait monnaie. La Livre tournois, frappée à Tours où Louis XI résidait le plus possible, avait cours dans tout le royaume. D autres pièces circulaient également, le recours à un changeur était donc inévitable dans des transactions payées avec des monnaies différente. Encore de nos jours le Louis qui est le plus souvent une pièce d or portant le profil de Napoléon III, dont la valeur nominale est dix francs (et vingt francs pour le double louis * ) ne peut pas être utilisé dans la vie courante, mais se négocie à des prix bien plus élevés, correspondant d assez près à la valeur de l or constituant la pièce. Un changeur doit connaître en permanence la valeur de chaque pièce, non seulement au lieu de sa résidence, mais, si possible, dans d autres villes et d autres pays. Naturellement le temps que mettait la nouvelle d une modification de valeur à parvenir au changeur pouvait rendre l information périmée. Mais comme tout le monde était logé à la même enseigne, il n y avait pas de grandes spéculations à faire sur les taux de change. D autre part le transport, le plus souvent à dos d âne, des espèces métalliques, inévitable pour les opérations d une certaine importance, était lent et dangereux. Des Viennois, les Fugger, travaillant avec des Milanais et des Vénitiens, eurent l idée de faire parvenir des Lettres de change mentionnant la somme, la monnaie (on dirait maintenant la devise) et le prix de celle-ci à Vienne (on dirait maintenant le cours). L idée la plus novatrice était d échanger des transactions croisées, compenser les achats de Vienne à Milan par des ventes de Vienne à Venise et d autres transactions entre leurs succursales milanaise et vénitienne. Naturellement ce système reposait sur la confiance réciproque. L avantage principal était de limiter très sensiblement les transports d argent-monnaie et surtout d or. Des simples lettres suffisaient alors pour déplacer des sommes importantes sans risque de brigandage. De tout temps l attaque d un encaisseur dans la rue a été une pratique de bandits. * Le Louis était parfois d une valeur de vingt quatre francs souvenir du système duodécimal ancien de même que l Ecu pouvait valoir trois ou cinq francs (ou livres). 81

En combinant une activité de prêteur à une activité de changeur, apparut un métier nouveau, celui de banquier, car toutes ces transactions se passaient par écrit sur un banc, nous dirions maintenant un comptoir (parce qu on y comptait ses espèces) Le comptoir a ensuite désigné aussi le lieu où on boit rapidement un petit-blanc ou un café. Banques et marché des valeur, la bourse. Changeur et prêteur, le banquier devint progressivement un homme d argent à la tête d un établissement où la marchandise qu on achète et qu on vend est l argent. Ce paradoxe est que l objet même des transactions est le même produit avec lequel on compte et on paye. La banque est fondée sur la confiance, elle-même garantissant l existence de fonds disponibles suffisants pour faire face aux risques. La banque reçoit en dépôt l argent de ses clients ; avec celui-ci elle prête à d autres clients. En outre elle aide ses clients à trouver des lieux ou placer leurs disponibilités, le surplus de leurs revenus sur leurs dépenses. Le plus souvent les lieux de placement sont des entreprises industrielles ou commerciales qui ont besoin d argent frais mais qui sont capables de rémunérer les apports de fonds. On peut résumer les activités bancaires de façon simple : emprunter à taux bas pour prêter à taux élevé et réciproquement prêter à un taux supérieur à celui qu on paye pour emprunter. Les entreprises qui empruntent pour développer leurs activités sont liées au prêteur qui reçoit des Obligations, ce qui signifie que, quoi qu il arrive, un intérêt doit être versé. Certaines entreprises acceptent de faire partager les risques et les profits éventuels de leur activité, ce sont alors des Actionnaires qui souscrivent des parts du capital de la société. Actions et obligations s achètent et se vendent librement ; c est à la bourse que ces transactions ont généralement lieu. Les prix payés sont ceux de l offre et de la demande ; si les perspectives de profit sont bonnes le cours des actions tend à monter, il peut baisser dans le cas inverse. La manière dont sont fixés les prix des obligations tient compte, naturellement, de la bonne santé de l entreprise, mais ce qui est essentiel c est le taux d intérêt de l obligation comparé aux taux de nouvelles obligations en cours de souscription. Les taux élevés sont recherchés, naturellement, mais le développement de l activité de l entreprise considérée est essentiel pour donner confiance. Une entreprise en faillite ne paye plus d intérêts! Il existe des emprunteurs différents dont les besoins sont constants. Les banques et les compagnies d assurance sont dans des dispositions exactement opposées. Une banque a toujours besoin de plus d argent pour prêter à ses clients, que ce soit des personnes ou des entreprises ; les compagnies d assurance, au contraire, cherchent à placer au meilleur prix les fonds versés par leurs assurés, ceux-ci souscrivent en effet pour que l assureur paye à leur place en cas d accident, qu on nomme sinistre dans cette profession. Les bons placements des fonds par les assureurs donnent des produits financiers très attractifs. Les compagnies d assurances ne cessent de rechercher des produits nouveaux à proposer à leurs clients, chacune s efforçant de trouver une idée d avance sur celles des concurrents. Assurances-vie, à ne pas confondre avec les assurances-décès, assurances contre l incendie ou les inondations, assurances des risques divers familiaux ou professionnels, assurances contre les accidents automobiles, la somme des «primes» c est à dire des versements périodiques de celles-ci, représentent des sommes énormes. Les compagnies d assurances sont tenues d avoir des réserves sous forme d immeubles, mais aussi de détenir un «portefeuille» d actions et d obligations achetées en bourse au prix du marché de manière à toujours pouvoir payer pour les sinistres pouvant frapper leurs assurés. Enfin d autres emprunteurs pèsent un poids élevé sur les cours de la bourse. Il s agit de l Etat, des entreprises étatiques et des villes, pour elles-mêmes ou leurs régies municipales. L Etat place des obligations à courte et moyenne durée (court terme et moyen terme) à des taux plus bas que le marché compte tenu de l absence de risque d insolvabilité. Enfin la rente, l obligation de verser chaque année une somme définie au rentier, a longtemps été le baromètre de la bourse. La rente «au pair» se négocie au prix nominal, mais le plus souvent l érosion du prix par rapport à la valeur nominale, reflète en réalité une augmentation du taux d intérêt. De la rente 4 % perpétuelle achetée à 75 francs pour un nominal de 100 francs signifie que le taux d intérêt réel est de 5 %. Là encore le grand marché de l argent est à la Bourse des valeurs. Il faut le préciser quand il y a des risques de confusion ; il existe en effet des bourses spécialisées comme celles du sucre ou du café. Monnaies nationales Il faut d abord se souvenir que chaque pays a son propre système monétaire. Si le Franc fut créé pour payer la rançon de Jean le Bon au XV e siècle, c est le Consulat qui vit apparaître le Franc dit franc Germinal que nous connaissons encore. La livre sterling britannique a également un passé notable. L Autriche du XVIII e siècle connut une réforme monétaire, le Thaler de Marie-Thérése, imposante pièce d or portant le nom de la mine de Joachimsthal, devint, au XIX e siècle la monnaie unique en Afrique centrale, la monnaie des marchands d esclaves. Ce nom de thaler, déformé par l usage devint le dollar. 82

L Impératrice Marie-Thérése avait voulu évoquer l empire de Charles- Quint, son ancêtre et ses possessions espagnoles. Les Colonnes d Hercule, c est-à-dire Gibraltar figuraient sur les thalers. La pièce portait donc les deux colonnes et le serpent vaincu par Hercule. L emblème herculéen se trouve dans le caractère représentant le dollar $! Cette anecdote illustre le caractère national des monnaies. Le marché des changes est l endroit où s échangent des pesetas contre des lires, des livres sterling contre des francs suisse, la valeur du franc pouvant être différente par rapport à des monnaies elles-mêmes cotées de manière fluctuante. On imagine facilement les difficultés (et les profits) lorsqu un banquier doit fournir à un client les moyens de souscrire des actions d une société allemande à partir du produit de la vente d actions américaines. La banque autrichienne Rothschild, prévenue par le télégraphe de l abbé Chappe du désastre de Waterloo que tout le monde ignorait, vendit dans d excellents conditions tout ce qu elle avait pu amasser de rente française. Quelques heures plus tard les acheteurs étaient ruinés et Rothschild devenait une puissance qui s étendit à Paris et à Londres. Maintenant tous les banquiers ont accès aux mêmes moyens de communication, télégrammes et téléphones. Il n empêche que les décalages horaires entre la Bourse de Paris, le Stock Exchange de Londres et Wallstreet de New York compliquent certaines opérations. Les problèmes s aggravent quand il s agit de la Banque de San- Francisco dont le décalage horaire avec New York est supérieur à celui qui sépare New York de Paris. Des coups de bourse viennent d ébranler les économies mondiales à New York en 1929. Le marché de l argent-monnaie, à peine esquissé ici, est une organisation d une grande complexité. On peut comprendre le rôle essentiel du financier qui permet la création de nouvelles entreprises, de nouveaux emplois, de nouvelles richesses. En revanche il peut être difficile de comprendre que des sommes énormes changent de mains, que des profits gigantesque et des pertes phénoménales puissent intervenir sans que rien n ait changé ni dans les ateliers, ni dans les magasins, ni pour les employés. Cela ressemble au tapis vert des casinos où des joueurs se ruinent, et parfois s enrichissent sans apporter quoique ce soit à la société. Profits et pertes La mort d une entreprise peut avoir deux formes différentes. Lorsque les associés décident d arrêter, quelle qu en soit la raison, ils décident sa liquidation volontaire. On vend alors tous les biens de l entreprise et ses créances, on ferme les ateliers, licencie le personnel, et on paye toutes les dettes. Si la liquidation est bien faite il reste un bonus de liquidation que les associés se partagent et qui peut être supérieur aux fonds que ceux-ci avaient investi à la création. La liquidation forcée est une décision de justice ; un liquidateur paye les dettes, s il en a les disponibilités financières, vend les biens matériels et éventuellement immatériels (brevets, clientèle, etc.) et, avec ce qui reste rembourse les créanciers «au marc le franc», ce qui veut dire proportionnellement à leurs créances. A la limite les ventes (on nomme cela réaliser les Actifs) ne suffisent pas à payer les créanciers privilégiés (l Etat, certains créanciers avec garantie) les associés n ont donc rien à se partager, ils ont tout perdu. Selon les cas les banquiers peuvent être remboursés, mais ils peuvent aussi se voir reprocher d avoir trop longtemps aidé une société déjà moribonde. Dans ces cas là ils peuvent être condamnés à payer une partie des créanciers. Naturellement ce risque est assez théorique, les créanciers avertis que sont les banques savent quitter le navire avant le naufrage. Comptes Le calcul est le moyen de faire des opérations comme l addition, la soustraction, la multiplication et la division. Mais pour éviter de dépenser plus qu on ne gagne il est nécessaire de faire des comptes ; c est même le seul moyen de ne pas avoir de mauvaises surprises. La forme la plus simple des comptes, que ce soit ceux d une personne, d une famille ou d une entreprise est de noter tous les jours les sommes d argent reçues et les sommes d argent dépensées. Les pages d un livrejournal suffisent si tous les mouvements d argent y son bien marqués au jour le jour, avec l explication de la recette ou de la dépense. (Il peut alors arriver que un compte spécial soit tenu pour connaître les quantités de produits achetés et vendus). On peut noter ce qui est entrée et sortie de fonds. Il est plus commode de faire deux colonnes, l une pour les recettes, l autre pour les dépenses, ce qui permet d additionner quotidiennement, hebdomadairement ou mensuellement chaque colonne. A cette occasion on peut comparer le total des dépenses et le total des recettes afin de savoir quelle colonne est supérieure à l autre ; dans un sens on économise, dans l autre on s endette. Il est bon de faire périodiquement le compte des billets et des pièces de monnaie qu on a et à en comparer le montant au chiffre fourni par les comptes. Cela se nomme «faire sa caisse». Si il y a un écart, il peut être dû à des dépenses omises dans les comptes ou, bien plus rarement à des recettes oubliées ; faire sa caisse régulièrement est un moyen sûr d avoir des comptes exacts. Les choses sont un peu plus difficiles si on a un livret de caisse d épargne ou un 83

compte à la poste, mais les mouvements des recettes et des dépenses sont chaque fois écrites dans le livret ou sur une fiche envoyée par le centre postal, en outre Poste ou Caisse d épargne donne chaque fois la «position», c est-à-dire le montant disponible. Quand on fait le point sur l équilibre entre recettes et dépenses, il ne faut pas croire que la différence indique les dépenses qu on peut faire. En effet il faut tenir compte des dépenses à venir dont les plus importantes sont généralement le loyer et les divers impôts qui peuvent parfois être payés par trimestres. On peut aussi avoir des dettes dont il faut payer les intérêts et l amortissement, généralement annuel. Les comptes deviennent plus compliqués mais le principe reste le même, noter les dettes à la date du payement, ce qu on appelle l échéance afin d économiser à l avance la somme qu il faudra régler. Après les impôts les fermages ou les loyers sont prévisibles en montant et en date d échéance. Il en est de même pour les recettes, produits de ventes ou salaires, mais il est parfois difficile d être sûr du montant et de la date des recettes. Si on tient un commerce il est encore plus indispensable de «faire sa caisse» quotidiennement. C est grâce à une tenue de comptes rigoureuse qu on peut éviter des catastrophes provoquées par des erreurs de prix. Même si les acheteurs sont nombreux, si les prix de vente sont trop bas, il est impossible de se rattraper sur la quantité, bien au contraire! Plus on vend, plus on s enfonce. Une autre raison de faire régulièrement «sa caisse» est de faire apparaître, si cela arrivait, les prélèvements illicites. Prendre dans la caisse est généralement le fait d une employée malhonnête pour les petites sommes ou, d un comptable indélicat pour les détournements importants. Les choses qu on découvre Comment se situer dans l espace et le temps Les trois dimensions que chacun perçoit facilement : devant, derrière, en haut, en bas, à droite, à gauche, ne suffisent pas à l homme pour se situer. Même si rien ne change de place les choses changent simplement parce que le temps passe. Le temps est une quatrième dimension que l homme a découvert peu à peu depuis des millénaires. Le temps est sensible par l alternance du jour et de la nuit, par les nuits scandées par les phases de la lune et par le cycle des saisons. La durée de la vie humaine donne également un repère sur le déroulement du temps. Dans des pays lointains d Asie il n y a que deux saisons : la saison sèche et la saison des pluies. En Egypte antique également il n y avait que trois saisons : avant la crue du Nil, la crue et après la crue. En Europe on distingue quatre saisons : printemps, été, automne et hiver que l observation du ciel nocturne et la hauteur du soleil à midi au-dessus de l horizon permettent de fixer sans erreur. Il est fréquent d entendre les poètes parler du «printemps de la vie» pour évoquer la jeunesse et l hiver pour parler de la mort. Pour les Egyptiens et les Mésopotamiens la terre était plate. Certains Grecs, constatant qu un navire disparaît à l horizon par sa coque avant sa mâture, en avaient conclu que la terre était ronde. Mais pour tous la terre était le centre du monde. La course apparente des étoiles et des planètes supposait des systèmes compliqués pour les expliquer. Bien plus tard Copernic puis Galilée simplifièrent les courses apparentes des planètes en imaginant que le centre de rotation de tout le système était le soleil. D où le nom de «système solaire». Dès lors les mouvements de la lune, tournant autour de la terre comme celle-ci le fait autour du soleil, simplifièrent beaucoup la connaissance du monde : Newton, Kepler et d autres purent alors établir des explications simples de notre monde. L observation se complétait de calculs abstraits ; un savant astronome, Le Verrier, put ainsi décrire l orbite d une planète que personne n avait jamais observé. Sachant où la chercher et munis de lunettes plus puissantes, d autres astronomes trouvèrent Neptune ; ensuite ce fut Pluton. Ainsi la Lune dont les phases avaient été codifiées depuis des siècles, respecta rigoureusement les dates et heures annoncées de ses éclipses. Ainsi le «Bureau de la connaissance des temps» calcule et communique au monde entier les phases lunaires *, mais aussi les levers et couchés des planètes, les horaires et hauteurs des marées selon les ports, les variations magnétiques, etc. Toutes ces informations sont * Au premier quartier la lune ressemble à un D, au dernier quartier elle ressemble à un C. On dit «menteur comme la lune» parce qu elle annonce Décroit quant elle est croissante et Croît quand elle est décroissante). 84

indispensables à la navigation afin de permettre des calculs précis, de jour comme de nuit, des longitudes et latitudes des navires. Un navire qui se déplace hors de la vue des côtes doit pouvoir se situer. Un cercle imaginaire, l Equateur, fait le tour de la terre à égale distance des deux pôles, ceux-ci étant les extrémités de l axe de rotation de notre globe. Un bateau qui s éloigne de l équateur part de la Latitude O pour monter jusqu à la latitude 90 Nord pour le pôle arctique. Il en est de même pour la latitude 90 Sud du pôle antarctique. Les distances vers l Ouest ou l Est se calculent également en Longitude Ouest ou Est. La longitude O est celle du méridien d origine (autrefois le méridien de Paris, maintenant le méridien de Greenwich, près de Londres). A l opposé, les méridiens 180 Est ou Ouest se confondent en une même ligne appelée également Ligne de changement de date où s achève la dernière heure de la dernière journée occidentale et où commence la première heure du nouveau jour oriental. Par quelques chiffres accompagnés de la précision Nord ou Sud et Est ou Ouest, la situation exacte de chaque point du globe est définie sans risque d erreur. C est grâce à cette connaissance que des cartes marines et terrestres ont pu devenir des documents qui soient exacts. Les grandes cartes océaniques du Service hydrographique de la Marine sont précises pour indiquer phares, chenaux et écueils mais simplifiées pour les terres. Les cartes du Service géographique de l armée, atteignant des précisions telles qu on pourrait parfois les comparer à des photos aériennes qui, depuis quelques années, sont utilisées pour tenir à jour les plansdirecteurs où un bâtiment de vingt mètres de long est figuré par un rectangle noir de deux millimètres de longueur. Comment percevons-nous le monde où nous vivons : par nos cinq sens qui assurent la transmission des réalités extérieurs à notre cerveau, donc à notre connaissance. La vue Très tôt les nouveaux-nés suivent des yeux les mouvements de leur mère. On ne peut pas savoir exactement quand la vue sera à l origine de cette connaissance, car l ouïe et l odorat jouent probablement un rôle dans cette connaissance de la mère et dans la différence entre celle-ci et les autres personnes. L existence des deux yeux permet d avoir une connaissance du relief. En masquant un des yeux, on voit comme il est difficile de remettre un bouchon dans le goulot d une bouteille. Les deux yeux n ont pas toujours la même qualité de vue ; un examen de la vue faite par un médecin oculiste permettra de corriger les défauts de vision par le port de lunettes. Ce qu on appelle loucher, le strabisme, peut être corrigé et même opéré. Il est prudent de ne pas attendre l adolescence pour soigner la vue et fournir à l enfant les verres de lunette dont il aurait éventuellement besoin ; l instruction reçue à l école peut être affaiblie par une vue défectueuse, que ce soit pour la lecture, l écriture ou les leçons au tableau noir. L ouïe Il est moins facile de reconnaître la surdité chez un enfant qu un défaut de la vue. Un enfant qu on qualifie de distrait est parfois un enfant entendant mal sans être un sourd complet. Les enfants appelés sourdmuets ne sont que sourds ; la mutité est due à la surdité, en effet l apprentissage naturel de la parole nécessite obligatoirement que le bébé entende la voix de sa mère et sa propre voix. Il existe un apprentissage de la parole pour les enfants sourds, il y a également un apprentissage de la lecture sur les lèvres de l interlocuteur. Enfin un langage des signes, avec les mains, permet de communiquer. L oreille externe : le pavillon, joue un rôle essentiel dans la localisation des sons ou des bruits, c est pourquoi, au Moyen-Âge, un châtiment des malfaiteurs était d être «essorillé». Les pavillons étaient coupés par le bourreau et le malfaiteur perdait la capacité de situer la source de ce qu il entendait. L ouïe permet de recevoir des bruits et des sons ; la différence est que les sons sont harmonieux et que les bruits ne le sont pas. A la limite un roulement de tambour peut être reçu comme un signe de victoire ou comme l annonce d une catastrophe. Sons et bruits sont indispensables à la vie. Les animaux entendent des sons beaucoup plus graves (sourds) et beaucoup plus aigus (sifflements) que les hommes. L odorat Comme pour les sons et les bruits, les odeurs peuvent être perçues comme agréables ou désagréables, des parfums ou des puanteurs. Le siège de l odorat se trouve dans le nez, quand on a le nez congestionné (rhume de cerveau) on perd l odorat. Les aptitudes à user de son odorat diffèrent beaucoup entre les hommes, certains «nez» jouent un rôle essentiel en parfumerie pour composer de nouveaux parfums. D autres personnes arrivent à reconnaître des visiteurs en sentant seulement l odeur de leurs vêtements dans l antichambre. Des animaux comme les chiens sont capables de suivre la trace laissée dans les bois ou les herbages par des personnes perdues ou se cachant. Les odeurs sont généralement un signe pour attirer ou repousser. Des œufs gâtés ont une odeur répugnante, un pain sortant du four du boulanger répand 85

une odeur mettant en appétit. Certaines odeurs sont perçues comme agréables par certains et pénibles par d autres ; c est le cas de certains fromages. L apprentissage des odeurs est important dès le jeune âge. Les odeurs de la nature : foins coupés, sous-bois, bords de mer sont ancrées dans les souvenirs agréables. Mais il en existe aussi de très pénibles : fumier, marécages, charognes ayant un caractère répulsif. Le goût On situe généralement l organe du goût dans la bouche. C est à la fois vrai et faux. La langue connaît des goûts très tranchés : le salé, le sucré, l acide et l amer. Une personne enrhumée ne distingue que ces quatre espèces de saveur. Mais les innombrables nuances de plaisir ou de dégoût viennent d un ensemble de sensations gustatives et olfactives qui se composent et permettent de distinguer des nuances très fines. Un dégustateur de vin est capable de décrire l origine d un échantillon, lieu de récolte, année de récolte, etc. Un chef cuisinier saura doser avec précision les condiments d une sauce, des liqueurs amères comme la gentiane peuvent être composées avec précision par mélanges. Que dire du cognac dont les experts distinguent, en le goûtant, la forêt où ont été abattus les chênes ayant servi à construire les tonneaux dans lesquels ce cognac a vieilli! Il n y a pas si longtemps, l efficacité d une potion était considérée comme d autant plus grande que son goût était mauvais. Que d enfants gardent la répulsion de l huile de foie de morue dont les parents attendaient des miracles. Le toucher Beaucoup confondent le toucher avec les sensations transmises par les doigts. Certes les principaux messages du toucher proviennent des doigts, mais ils ne sont pas les seuls. Un exemple bien connu est celui des officiers de la Grande Guerre qui, pour connaître l heure exacte d un assaut, en pleine nuit et sans allumer des lumières, ouvraient leur montre-bracelet et, avec la langue, situaient les aiguilles avec une précision bien supérieure à celle que leurs doigts auraient pu avoir. La main est capable de distinguer d innombrables choses ; le poids d un caillou ou d un morceau de bois, le chaud ou le froid d une main étrangère aussi bien que la température de l eau ou la chaleur d un feu. Au toucher, dans le noir, on distingue la différence de tissus ou de cuirs, la consistance de la glaise, d un fruit, d une mousse ou d un champignon. Les pieds nus savent transmettre des informations précises sur une vasière, une plage de sable grossier ou fin, des rochers lisses ou grenus avec ou sans arapèdes (chapeaux chinois). Le dos est sensible : le chat à neuf queues de la marine à voile en témoigne. Il existe des phénomènes de toucher peu explicables. Une assiette en faïence et un bol en bois sortant d un même placard, donc à la même température, donnent l une une sensation de fraîcheur, l autre une sensation tiède. Pourquoi? Le dos de la main est aussi sensible au chaud et au froid : souffler dessus les lèvres presque fermées donne une sensation de fraîcheur alors qu avec la bouche grande ouverte l air expiré est ressenti comme chaud. La couleur La vue dans la nuit faiblement éclairée par la lune, à l aube ou au crépuscule, ne connaît que des nuances de gris étalées du noir au blanc. Il faut un éclairage suffisant pour qu apparaissent les couleurs des êtres et des choses. Dès l antiquité la couleur attirait les hommes ; dans la Bible l Arc-en-ciel apparu après le Déluge universel scelle l alliance entre Jéhova et les enfants de Noë. Chez les Grecs l Arc-en-ciel aux sept couleurs est «l écharpe d Iris» la messagère des dieux. On sait que la lumière du soleil traversant une atmosphère chargée en humidité est parfois décomposée comme à travers un prisme de verre. On distingue sept couleurs Violet, Indigo, Bleu, Vert, Jaune, Orangé et Rouge. Cette décomposition traditionnelle ne correspond pas réellement à une discontinuité entre les couleurs. De plus on sait maintenant qu au-delà du violet il y a les ultraviolets et avant le rouge les infrarouges. On reconnaît généralement l existence de trois couleurs dites primaires : le rouge, le jaune et le bleu. En mélangeant ces couleurs deux par deux on obtient des nuances de l arc-en-ciel : rouge et jaune donnent de l orangé, rouge et bleu donnent du violet, jaune et bleu donnent du vert. On considère que la couleur obtenu par chaque mélange à deux est la complémentaire de la couleur primaire non utilisée. Ainsi le rouge et le bleu mélangés donnant le violet, celui-ci est complémentaire de la troisième couleur primaire : le jaune. Le vert est complémentaire du rouge, l orangé est complémentaire du bleu. L œil est capable de distinguer des nuances très fines entre des couleurs presque semblables : les morceaux de verre de couleur des vitraux du Moyen-Âge montrent des centaines de nuances diverses. Mais certaines personnes confondent des couleurs. On appelle daltoniens les hommes qui ne peuvent distinguer le rouge du vert, ils voient des gris à la place de ces deux couleurs. De telles anomalies existent aussi pour le jaune et le mauve, et ainsi de suite. Il existe des cahiers de dessins spéciaux permettant de découvrir ces aberrations de la vue. Les couleurs sont souvent comparées entre elles : les Grecs déjà comparaient les yeux d Héra à ceux d une vache : et ceux d Athéna à la couleur de la mer : o t La couleur était plus présente que maintenant : on a peine à croire que le Parthénon avait ses colonnes couvertes de peinture, pourtant des traces 86

ont été retrouvées, comme sous la patine noire des cathédrales gothiques. Comment communiquer sa vision des couleurs? Ce sont des comparaisons qui ont permis de définir des nuances : rouge sang, rouge coquelicot, orange, jaune citron et jaune d or, vert amande ou vert olive, bleu ciel, bleu marine * et bleu nuit, prune, etc. Pour des couleurs composées les appellations sont encore plus descriptives : couleur brique, coq de roche, ardoise, etc. Dans la vie quotidienne aussi la couleur était affichée ; il n y a pas si longtemps que les uniformes de l armée étaient dangereusement voyants, ainsi les pantalons rouge-garance des soldats de l infanterie de ligne se voyaient bien plus que les uniformes gris-des-champs (feldgrau) des soldats prussiens. Le bleu-horizon qui remplaça les pantalons rouge était un progrès, le kaki est encore préférable en attendant un tissu invisible que la science saura trouver. Les premières expressions de la pensée humaine ont utilisé la couleur ; dans les grottes abritant des peintures murales préhistoriques, le noir n est pas la couleur principale alors que le charbon de bois était présent ne serait-ce que dans les torches d éclairage. Or les principales couleurs utilisées sont de nombreuses nuances de brun, beige, rouge et parfois noir, naturellement. Ces peintures utilisaient des terres colorées, le plus souvent, semble-t-il, mélangées à des graisses pour mieux adhérer aux parois. Il n y a pas qu en Europe qu on trouve des peintures rupestres ; en Afrique et en Asie également. Un jour peut-être sera-t-on capable de savoir approximativement l âge de ces peintures dont quelques-unes ont une valeur artistique certaine. En Mésopotamie, région des constructions en terre crue, on a retrouvé des constructions très importantes en briques cuites vernissées gardant des traces impérissables de la création artistique assyro-babylonienne. L Egypte, dès le début des constructions géantes de pyramides (pyramide à degrés de Geser) a couvert des murs de représentations colorées de scènes de la vie quotidienne dans la vallée du Nil, et ceci indépendamment des innombrables gravures de parois. Les sépultures de la Vallée des Rois, sur la rive gauche du Nil, montrent des milliers de scènes peintes aux couleurs exceptionnellement bien conservées après des millénaires. Il ne s agit pas de grossiers coloriages de dessins conçus d abord en noir et blanc, ces ensembles montrent par leurs compositions et leur harmonies que l expression artistique, pourtant destinée à l obscurité éternelle des tombes, utilisait toutes les ressources des couleurs. Rome réputée être un peuple d ingénieurs copiant les œuvres grecques a cependant laissé de très nombreuses traces d un sens artistique développé. Les ruines de nombreuses villes, et pas seulement à Pompeï, ont révélé de multiples peintures murales vivement colorées montrant un sens artistique très développé, mais le sommet des créations se trouvent dans les extraordinaires mosaïques qui apparaissent dans de très nombreuses fouilles. La technique de peinture à fresque (pose des colorants sur un mortier encore humide : fresco) ne pouvait naturellement pas rivaliser avec les somptueux motifs composés avec de petits cubes de marbre de toutes les couleurs. La mosaïque, obligée pour les sols, était également appliquée sur les murs des plus riches habitations. Les mosaïques représentaient des tapis de fleurs, des scènes nautiques, des personnages dans les activités les plus diverses. En Occident la chute de l Empire romain créa une discontinuité que l Empire d Orient ne connut pas. La somptuosité des mosaïques byzantines, dont les sujets étaient beaucoup plus religieux, se retrouva dans les innombrables sanctuaires. C est par la religion que les mosaïques reprirent pieds en occident. L église Saint-Marc, à Venise, est un exemple exceptionnel de la renaissance de chefs-d œuvre colorés dans la chrétienté latine. Des enluminures de manuscrits montrent que les Grandes Invasions, Hunniques, Normandes et Arabes, si elles portèrent la destruction avec elles, donnèrent aux «canots de sauvetage» que représentèrent les monastères la capacité de profiter d apports artistiques nouveaux. Si les traces des influences successives n est visible que dans les manuscrits enluminés, c est que toute autre forme d expression artistique disparut jusqu à la renaissance extraordinaire du Haut Moyen-Âge. On peut suivre également l influence des croisades sur l art chrétien occidental. Les très nombreuses peintures murales qu on retrouve dans des églises du XI e et XII e siècles ont, sans doute possible, cherché à reproduire les mosaïques byzantines admirées par les Croisés, que ce soit à Byzance ou à Venise, véritables agences de voyage, passages obligé des croisades. Les débuts de la peinture italienne, qu on attribue à Cimabue, sont une transition entre les peintures didactiques médiévales et les chefsd œuvre de Fra Angelico, Giotto, en attendant Raphaël, puis l exceptionnelle floraison de talents de la Renaissance, en Italie, en France et en Espagne. Les Flamands ont été plus marqués par les paysages, les nuages, la mer, préparant l avènement de grands paysagistes comme Claude le Lorrain. A côté des peintures murales médiévales, l art de l enluminure poursuivait son évolution : les Très Riches Heures de Jean Fouquet nous permettent de voir des reportages sur la vie agricole et les saisons, sur les paysages urbains, préparant d une certaine façon l art primitif flamand. Le changement le plus important entre enluminures médiévales et paysages flamands est le rôle essentiel de la lumière. * Le bleu marine doit son nom au bleu foncé des pavillons tricolores de la marine de guerre, bien différent du bleu clair des drapeaux et étendards de l armée. 87

La couleur devenait progressivement le vrai sujet des tableaux. Les scènes de bataille de Paolo Ucello sont des prétextes à des compositions picturales dont le sujet a beaucoup moins d importance que la manière dont les couleurs disposées. Lorsque Balzac écrit son roman : Le Chefd œuvre inconnu, il attribue à son héros de la Renaissance l aboutissement de toute peinture : l abstraction totale que quelques peintres, comme Eugène Delacroix, atteignirent presque, avant Cézanne. Le sujet du tableau n est plus qu un prétexte. Dans la nature les couleurs peuvent avoir des sens divers : la poule faisane est terne à côté du faisan multicolore, la coccinelle rouge est bien visible sur les feuilles vertes. Le caméléon, lui, se cache en changeant de couleur. Le volume Il existe des statuettes préhistoriques d ivoire, d os ou de pierre, qui ont été polies longuement et très vraisemblablement longuement caressées jusqu à prendre une patine qui a traversé les millénaires. Un chat égyptien en diorite polie ne peut pas ne pas avoir été souvent touché tant la surface appelle un mouvement de la main, comme sur un chat vivant. Si la couleur parle à l œil, la sculpture parle au toucher. Innombrables sont les œuvres sculptées que des milliers de pèlerins ont usées à force de les avoir touchées, embrassées. Il a même fallu, à St- Pierre de Rome, refaire en bronze une partie du pied de Saint Pierre, tant la statue était usée par la dévotion. Comme cela a été expliqué plus haut, si la main permet de «voir» les volumes en tâtonnant les yeux fermés, la vision optique des deux yeux est absolument indispensable pour percevoir les distances, donc les volumes. Pour les objets lointains la vision du relief n est possible que s il y a des ombres ; sinon la différence de distance des parties creuses ou saillantes est trop faible pour être appréciée par le regard. L os, le bois, la pierre, le bronze, l argile peuvent être façonnés en volume, que ce soit par taille direct, par moulage ou par modelage. Un «coup de poing» en silex éclaté est déjà une ébauche de sculpture, des haches de bronze reproduites en creux dans des moules de terre humide, ceux-ci recevant le métal en fusion sont des outils mais aussi des valeurs pré-monétaires et des armes. Des longs rouleaux d argiles, les colombins, assemblés pour former des vases et être solidifiés par la cuisson sont des sculptures utilitaires. Les volumes sont spontanément présents dans la vie, alors qu il faut des parois presque lisses, dans les cavernes, pour percevoir une surface plane, en deux dimensions. Cette notion plane est une forme d abstraction propre à recevoir des représentations magiques (ou religieuses) dégagées de la réalité entièrement «en trois dimensions» comme on le dit maintenant. Autant les volumes sont spontanément perçus par la main et par l œil, autant, pendant des siècles l homme s est efforcé de représenter le volume réel sur un mur, une toile, un papier, un plan. Les Egyptiens créèrent un code de représentation plane du relief : l homme (ou la femme) est représenté de profil pour la tête et les jambes et de face pour le corps et les bras. Les mêmes artistes savaient représenter la réalité des volumes : les sarcophages montrent des têtes d un réalisme étonnant, en trois dimensions. D innombrables sculptures de dimensions très variables, sont des chefs-d œuvre de la statuaire, de la célèbre statue du Scribe accroupi du Louvre aux colosses d Abou Simbel et aux minuscules personnages des cortèges mortuaires trouvés dans les sépultures. Les armées chinoises d argile dont on est en train de découvrir les restes enterrés sont d énormes sculptures alors qu au même siècle des peintures sur soie retraduisent des paysages ou des scènes de la vie en deux dimensions. Certaines mosaïques romaines s efforcent de tracer à plat ce qui est en relief. Un exemple célèbre est le chien de garde figuré prêt à bondir sur le visiteur, l inscription Cave canem (Prenez garde au chien) étant parfaitement explicite. Il faudra, en Occident, la fin du Moyen-Âge pour que des règles précises permettent de codifier la perspective. Déjà des peintures, flamandes notamment, arrivaient à donner une impression de relief, grâce à un emploi remarquable de la lumière, des reflets, des effets de miroir. Parmi les œuvres de Vermeer de Delft, sans avoir recours aux règles des points de fuite, certaines réussissent à rendre l espace des scènes d intérieur. L utilisation des arrières-plans représentant des paysages lointains était un procédé utile pour donner l impression d espace. Derrière La Joconde Léonard de Vinci montre la campagne ; et pourtant les règles de perspective, il les connaît puisqu il donne, dans ses carnets, des projets de chambres claires permettant de tracer avec rigueur des perspectives exactes. Ce sont les maîtres-d œuvre, maçons tailleurs de pierre, qui, dès le Moyen-Âge, sauront empiriquement tracer en plan ce qui devra être réalisé en volume. Il ne s agit pas de spéculations mais de réalité. Tailler des pierres de manière a ce qu elles puissent être montées et mises en place dans la construction d un mur ou d une voûte était un problème bien concret. Dans les carrières de pierre, les meilleurs bancs de roche, sans défauts étaient qualifiés de «bancs francs» que seuls les maîtres maçons pouvaient exploiter ; on les appelait les «francs maçons». Il faut savoir que les pierres extraites de ces bancs étaient immédiatement taillées à leur forme définitive. Cela évitait de transporter des parties qui seraient enlevées, donc allégeaient les charrois, mais surtout le séchage intervenait sur la pierre définitivement taillée ; le caleçin, cette croûte protectrice de sulfate naturel, se formait rapidement sur les faces définitives qui ne seraient pas endommagées par des tailles 88

complémentaires. Il était donc indispensable de définir dès la carrière la forme exacte de chaque pierre de taille pour qu elle trouve exactement sa place quand l édifice s élevait. Une pierre rectangulaire était facile à définir par ses trois dimensions, sachant cependant que les pierres calcaires devaient être posées dans le sens des bancs dont elle avait été extraite. Une pierre posée perpendiculairement aux lits de carrière (on disait posée en délit) pouvait provoquer des désordres dans la maçonnerie. Autant la préparation de maçonneries de murs verticaux étaient assez simple, autant les pentes et les courbes exigeaient des tracés précis des maîtres maçons. Pendant des siècles, en Occident, l œuvre de pierre considérée comme la perfection de la maçonnerie était un escalier : la Vis-St-Gilles de St- Gilles-du-Gard. Au départ c était un passage entre deux murs (piedsdroits) recouvert d une voûte en berceau (un demi-cylindre). Les pierres du berceau étaient assez simples à tracer. Mais ce passage s élevait en pente régulière. Les pierres des murs devaient rester posées horizontalement, mais au pied et en haut de chacun des murs porteur, des pierres taillées en biais devaient correspondre à la pente choisie. Au sommet de ces pieds-droit la même pente devait être donnée à la naissance de la voûte. Mais la Vis-Saint-Gilles était destinée à être un escalier «à vis», qu on dirait maintenant «en colimaçon». Un des pieds-droit était donc de forme cylindrique, l autre était réduit à un noyau formé des queues de chaque marche, marches triangulaires s empilant les unes au dessus des autres. Le plafond portant les marches de l étages supérieur était, je le rappelle, une voûte biaise en berceau. Autrement dit une voûte demi-cylindrique s enroulant sur elle-même en montant. Cette longue description d un ouvrage unique, modèle célèbre de l art des tailleurs de pierre, montre l incroyable science des volumes ayant permis de tailler des centaines de pierres pour qu elles composent un extraordinaire jeu de construction (puzzle diraient les Anglais) en trois dimensions vu de l intérieur! Il faut imaginer ce qu était l Art du trait pratiqué par maîtres maçons (et maîtres charpentiers) C était le grand secret des compagnons. Sur une aire parquetée couverte d un mince couche de plâtre, il fallait, avec une pointe de charbon de bois, tracer en vraie grandeur chaque face de chaque pierre, guidé par l équerre et le compas. Les courbes de chaque claveau (pierres qui assemblées formerait une voûte) devaient, mises en place, se raccorder parfaitement. Les tailleurs de pierre venaient prendre les mesures sur l aire à tracer. Depuis il y eut d autres réussites en volume comme le dôme de Florence de Brunelleschi, St-Pierre de Rome, les halles des gares de chemin de fer, etc. Mais la géométrie dans l espace était peu à peu devenue une science alors qu au Moyen-Âge c était un art. A la frontière entre les travaux des ingénieurs et ceux des sculpteurs, la célèbre Statue de la Liberté de New York, œuvre conjointe de l ingénieur Eiffel et du sculpteur Bartholdi montre l épanouissement conjoint des sciences et des arts. Le son Avant même d entendre la voix de sa mère, le bébé a enregistré deux rythmes contrastés, celui de son propre cœur et celui du cœur de sa mère. On dit que les rythmes africains, qu on appelle souvent le jazz proviennent de cette découverte des oppositions syncopées de bruits cardiaques suivant chacun sa propre cadence. Bruit et son, en tracer la frontière est impossible. Un jeune enfant tapant son assiette avec sa cuillère engendre un bruit pour ses parents et une musique pour lui-même. On touche là au mystère : le son existet-il si aucune oreille ne l entend? Mais la réponse se trouve peut-être dans les sons naturels émis par les animaux. Le brame du cerf, les meuglements des vaches, les bêlements des moutons expriment des formes de langage par les sons alors que d autres moyens de communication existent entre les bêtes. Il suffit de voir comment un chien s exprime avec ses oreilles et sa queue. Plus loin encore des vivants, la mer engendre des sons parfois bruyants, parfois plus sourds. L air est porteur de sons, mais il en produit aussi : le vent, la brise, la tempête, produisent des sons qu on ne peut confondre. Les orages sont à l origine des bruits les plus violents de la nature. On ne connaît que les explosions volcaniques pour les surpasser. Même les préparations d artillerie de la Grande Guerre ne peuvent être comparées à l explosion d un volcan. Des musiciens se sont efforcé d évoquer ces bruits en les transformant en musique. Les principaux instruments de musique sont de trois grandes catégories : les instruments à vent, les instruments à cordes et les instruments à percussion. Parmi les instruments à vent on distingue principalement les bois tels que hautbois et les cuivres tels que trompettes ou trombones. Il existe également des instruments d orchestre où l air ne provient pas de la bouche du musicien, l orgue par exemple, alimenté par une soufflerie manuelle ou mécanique. La cornemuse est un sac à air rempli par la respiration du «sonneur» et vidé par la pression du bras, les doigts modulant les sons d un galoubet. Les principaux instruments à cordes sont le violon, l alto, le violoncelle et la contrebasse. C est avec un archet, écheveau de crins tendus par une baguette de bois, que les cordes sont frottées et mises en vibration. 89

Des instruments à cordes peuvent être grattés à la main (guitare), pincés (clavecin) ou frappés par des marteaux (piano). Les percussions comprennent de très nombreuses variétés : tambours, grosses caisses, timbales comportant une peau tendue et frappée par le musicien avec des baguettes ; cymbales métalliques et triangles frappés de diverses manières, xylophones dont chaque lamelle correspond à une note. Des très nombreux instruments de peuples primitifs relèvent le plus souvent de la catégorie des percussions. Des ensembles musicaux composés principalement d instruments à vent se nomment souvent fanfares ; les ensembles les plus importants utilisant tous les instruments habituels se nomment orchestres. Des compositeurs de musique peuvent écrire des œuvres pour quelques musiciens ( trio, quatuor, quintette, etc.) mais également des ensembles de partitions pour de nombreux instruments, ce sont des concertos, des oratorios ou des symphonies. La voix est, à elle seule, un instrument musical exceptionnel. Des groupes d hommes, de femmes et d enfants composent des chorales ou des chœurs pouvant ressembles des dizaines, voire des centaines d exécutants. La musique instrumentale ou vocale repose sur sept notes : c est la gamme. Il existe également des modifications des sept notes : les dièses et les bémols. La musique s écrit en plaçant les notes sur une portée de cinq lignes, la valeur sonore des notes peut être modifiée selon l une des trois clés apposée sur la portée. La voix humaine s étage du plus grave : la basse profonde au plus aigu : la soprano. Baryton, ténor, contralto et soprano sont les principales catégories de voix. La même note jouée sur un violon, un hautbois, un orgue ou chantée a le même son mais un timbre propre à chaque instrument, c est cela qui permet une musique d ensemble où chaque instrumentiste participe à l œuvre orchestrale sans s y fondre. La voix humaine n est pas seulement un instrument de musique, c est aussi et surtout un moyen de communication. Le bébé commence l apprentissage en entendant sa mère à laquelle il répond par des gazouillis ou des vagissement. Progressivement il s exerce au langage articulé. Des enfants-loups ayant vécu leur petite enfance loin des hommes sont incapables d apprendre à parler quand, adolescents, ils reviennent dans la société humaine. L apprentissage vocal marque à vie les capacités d expression : les Japonais ont une incapacité à prononcer le R ; merci devrait se dire arigato, mais il est prononcé aligato. Lorsqu un européen peine à prononcer grenouille et dit à la place glenouille c est une déformation facile à corriger contrairement aux Japonais. On est généralement d accord pour dire que l apprentissage d une langue étrangère serait plus facile s il était entrepris dès le plus jeune âge ; cependant certains pensent que cela provoquerait une certaine confusion source de retard intellectuel. La voix humaine ne peut s entendre que jusqu à une certaine distance : à portée de voix, mais peut être très discrète : de bouche à oreille. Pour étendre la portée de sa voix il existe des porte-voix utilisés surtout sur la navires. Pour transmettre à plus grande distance des informations très simples, des signaux convenus existaient chez les peuples occidentaux. Un perfectionnement utilisé par les marins consistait à arborer des pavillons colorés ayant une signification convenue d avance dans un livre des signaux. L abbé Chappe, sous la Révolution, inventa le télégraphe à bras, les mots codés étant transmis de collines en collines par une sorte de sémaphore qui permettait aux administrations de communiquer d une extrémité de l empire à l autre. Depuis longtemps des bergers basques avaient inventé des sifflements portant très loin dans la montagne et permettant de communiquer instantanément. Après le télégraphe électrique de Morse, Graham Bell imagina le téléphone : la voix humaine pouvait être transmise instantanément, d abord dans une ville ou une région, puis au monde entier grâce à des câbles sous-marins. Puis Branly, Marconi et d autres élaborèrent progressivement la télégraphie sans fil (TSF). Alors vint la téléphonie sans fil, la voix humaine pouvait être envoyée aux extrémités de la terre sans le recours à l alphabet Morse. Dans le même temps les films cinématographiques, muets depuis leur invention, bénéficièrent du son : on entendit les acteurs parler entre eux. Deux progrès achèveraient les communications au monde entier : tous les films devraient être en couleur, et non pas quelques rares productions. Pour cela un procédé chimique différent des pochoirs doit être trouvé.. Par ailleurs, comme le fait déjà le Belinogramme avec les lignes téléphoniques, la TSF, téléphonie sans fil, devrait être étendue du son à l image : la télévision. Le parfum Même si on a des raisons de croire à l existence de réceptacles à parfum dans les objets du néolithique, la présence de parfums, en pommades, matières à brûler, onguents nécessaires à la momification, et ainsi de suite, est certaine dans l Egypte antique. On peut voir des parfumeurs en action dans de nombreuses peintures murales. Rome avait une passion pour l hydrothérapie et son complément indispensable, le savon, parfumé naturellement. La Bible comportent de nombreuses mentions d odeurs et de parfums. Lorsque Jacob veut se faire passer pour son aîné Esaü, il se déguise avec une peau de renard et des senteurs empruntées aux vêtements de son frère. Abraham, leur père aveugle, est trompé par ces artifices. La Reine de Saba vient voir Salomon en apportant des trésors pour le Temple et des parfums rares. Les trois mages venus saluer la naissance du 90

Sauveur à Bethléem apportent des présents : l or, l encens et la myrrhe : deux parfums. Dans les cérémonies liturgiques chrétiennes l encens fait partie du rituel. En Asie les bâtonnets fumants sont dans tous les temples ; en Amérique précolombienne des produits stupéfiants étaient inhalés dans les grandes cérémonies sacrificielles. Dès cette époque des champignons provoquant des hallucinations étaient utilisés. Quand l herbe à Nicot * s est répandue en Europe, la poudre à priser puis la fumée étaient des parfums appréciés. Dans le Midi de la France la cueillette des roses et leur distillation est bien antérieure à l initiative d Alphonse Karr : consacrer le Midi à la culture florale. Champs de roses et de lavandes permirent à Grasse d être la capitale mondiale du parfum. Du sachet de fleurs séchées de lavande dans l armoire à linge, au Pot-pourri de pétales séchées, des savons aux senteurs exotiques aux flacons d essence à utiliser avec discrétion, toutes les activités féminines sont associés aux parfums. D autres fragrances, fumets, odeurs, agréables ou fétides, sont souvent en rapport avec la nourriture. Si le sel n a pas d odeur, il est souvent indispensable pour relever le goût des aliments. Mais des épices, condiments, assaisonnements associent les sensations olfactives à la saveur propre de la viande, du légume ou du fruit constituant la base du plat. La saveur Les habitudes alimentaires jouent un rôle essentiel dans les plaisirs ou les dégoûts. L usage de l ail, parfaitement accepté et même réclamé des populations méridionales, est souvent insupportable aux populations septentrionales. Les Asiatiques consommateurs du riz comme aliment de base l accompagnent volontiers de nuoc mam concentré de poisson crû faisandé. Les Romains connaissaient le garum, pratiquement seul condiment de la cuisine antique et, semble-t-il, fabriqué comme le nuoc mam. On sait combien la cuisson peut changer l odeur des aliments. Les cuissons à la broche, en grillades, au four, à l étouffé ou bouillies révèlent des senteurs absentes des mêmes aliments crûs. Les légumes accompagnant un pot-au-feu ont d autres parfums dégagés par la marmite que les mêmes poireaux, choux, navets avant cuisson. Les aliments de base, depuis des millénaires, sont consommés après cuisson : pain et bouillies, fondements de l alimentation des pays tempérés, sont le produit de la transformation de matières végétales indigestes crues. Un aliment odoriférant qui joua un rôle primordial pendant des siècles fit d un peuple mal loti un des maîtres du négoce. Les habitants des Provinces-Unies dont une part importante était exposée aux inondations maritimes, auraient végétés si le passage périodique d un petit poisson nageant en bancs innombrables n avait pas incité les Bataves à trouver un moyen de conservation de ces périodes de pléthores suivies de saisons où la pêche ne donnait pas. Conserver les harengs allait être l origine de la richesse hollandaise. Avoir imaginé de garder un excèdent de pêche pendant la saison du passage des bancs de harengs pour vivre le reste de l année était remarquable : harengs séchés en plein air, harengs salés mis en caques et harengs fumés, non seulement les pécheurs assuraient leur propre subsistance, mais l excédent trouvait facilement preneur à une époque où l Eglise interdisait la consommation de viandes le vendredi ainsi qu en Carême et durant l Avent. L Europe connut une odeur de base commune à tous : l odeur du hareng. Un des premiers marchés dépassant le voisinage pour se répandre dans un continent entier, tel fut le rôle moteur du hareng salé, en caque ou fumé. En effet il voyageait facilement. Les bancs de harengs longeaient les côtes flamandes ; les Britanniques ne bénéficiaient pas de cette manne. Ils devaient donc donner en échange une marchandise aux Bataves ; ce fut la laine des innombrables troupeaux de moutons. L industrie du tissage, les draps flamands, sera une nouvelle source d enrichissement grâce aux harengs et aux moutons britanniques. La bataille des harengs (lors du siège d Orléans levé par Jeanne d Arc) fut une démonstration de plus de l importance des conserves hollandaises. Le Moyen-Âge était friand d épices donnant aux viandes des goûts souvent très relevés, cachant parfois les odeurs de venaison trop longtemps marinées avant cuisson. La recherche des épices fut un moteur important de l exploration maritime, qu il s agisse des navires espagnols ou portugais. Sous les Tropiques des épices particulièrement fortes excitent les appétits et la soif, ce qui est bon sous un climat débilitant. Les habitudes en matière d huile, beurre et graisse ont déjà été évoquées, les odeurs de ces produits sont suffisamment différenciés pour qu on puisse parler de cultures olfactives concurrentes. Pour les boissons fermentées les différences déjà évoquées des vins, alcools, bières sont, elles aussi, des cultures alimentaires différenciées. Les marcs ne peuvent naturellement pas rivaliser avec des cognacs ou des armagnacs. Les alcools de fruits ont souvent des bouquets plus subtils que les produits d origine viticole. Les distillations de grains fournissent des excellents alcools écossais ou américains, mais parfois aussi des boissons roboratives aux senteurs plus rustiques : vodka, aquavit, schnaps, etc. Les sucres sont à la base de rhums tantôt brutaux, tantôt parfumés. Devant cette infinie variété d alcools de bouche, un auteur décadent avait même imaginé un orgue dont chaque touche * Le tabac appelé également pétun, comme le pétunia, d où l expression pétuner pour fumer. 91

libérait un peu d un alcool rare ; il composait ainsi une symphonie d odeurs et de goût. Les choses qu on transforme Les métiers Métiers de la terre Nourriture et Boisson Laboureur C est le métier par excellence, le mot lui-même vint du latin : labor le travail. Ce sont les laboureurs qui forment l essentiel de la paysannerie française. Rares cependant les exploitants ne faisant que de la culture * ; les fermes françaises sont généralement consacrées à la polyculture, céréales et élevage, contrairement aux exploitations anglaises parfois orientées vers l élevage des moutons pour leur laine, ou les gigantesques fermes américaines vouées aux céréales, blé ou maïs, exploitées avec des engins mécaniques ayant transformé en ouvriers les agriculteurs du Middle West. La polyculture permet de mieux exploiter les ressources de chaque terroir, certaines parcelles étant plus productrices en fourrages, d autres en céréales. La ferme française vise à être autonome et à ne vendre que des surplus, contrairement à d autres systèmes ruraux orientés vers une production entièrement destinée à la vente *, les besoins personnels des cultivateurs étant fournis par l achat de productions extérieures. Il s agit là d un type d agriculture de masse, presque industriel, où les paysans ne sont que des ouvriers agricoles travaillant sur des tracteurs et ayant perdu tout le savoir accumulé depuis des générations. Eleveurs Il existe des régions, spécialement en montagne, où les fermes sont propres à l élevage. L élevage principal est naturellement celui des bovins qui peuvent être utilisés de trois manières différentes. La production laitière est souvent le choix principal, les bêtes étant aussi utilisées pour le travail. Des vaches attelées par paire à un joug ont plus de force que des chevaux, mais sont beaucoup plus lentes. Lorsque les vaches ne donnent plus (ou trop peu) de lait, on peut encore les vendre pour la viande de boucherie. Cependant certains conseillers agricoles pensent que ce type d exploitation est mauvais : la production laitière est réduite par le travail aux champs et la viande de boucherie venant de vaches de réforme ne donne pas une rémunération correspondante * La formule de Sully, premier ministre d Henri IV, Labourage et pasturage sont les deux mamelles de la France résume parfaitement d idéal de la polyculture. * Un exemple saisissant : le Danemark produit un beurre renommé, ses agriculteurs sont d énormes consommateurs de margarine! 92

aux cours des bêtes élevées uniquement pour la viande. La production laitière peut être le but principal du cultivateur : beurre ou fromage, s ils sont de qualité élevée et constante peuvent assurer un revenu notable à l éleveur. Le choix d une race bovine est important. La culture du fourrage doit absolument assurer une alimentation toute l année. Les périodes de stabulation libre jouent aussi un rôle dans le rendement laitier. La récupération du fumier et du purin quand les bêtes sont à l étable est essentielle pour ne pas appauvrir les pâturages. Les régions particulièrement pauvres et arides se prêtent à l élevage du mouton, la laine pouvant être le produit principal, comme en Angleterre. La viande d agneau, si elle est de très bonne qualité, est rémunératrice (moutons de prés-salés) ; le lait de brebis, dans la région de Roquefort, trouve un marché assuré. La chèvre, qui a déboisé les Alpes du Sud par un pâturage inconsidéré, est aussi appréciée dans les régions habituées à certaines spécialités fromagères, en Touraine, dans le Berry, etc. La chèvre fournit un poil apprécié : l angora. Vignerons Dans bien des régions de France le cultivateur consacre un peu de ses terres les mieux exposées à quelques rangs de vigne pour sa propre consommation. Le produit est rarement de qualité. Des exploitations sont entièrement vouées à la vigne, le cultivateur est alors un vigneron. L ensoleillement et la géologie sont les facteurs principaux de la qualité d un vignoble, avec le choix du cépage, naturellement. Des terres calcaires, même sèches, mais bien exposées peuvent fournir des vendanges de qualité. C est ce qui explique que la carte des vignobles s étend des Pyrénées et des bords de la Méditerranée jusqu à l Alsace en passant par la Champagne, la Bourgogne, le Val de Loire, les bords du Rhône et naturellement le Bordelais, le plus important des vignobles de vins de qualité. Les vins d Alsace sont réputés, leur consommation est surtout régionale ou locale, alors que le champagne est mondialement connu et apprécié. Les bourgognes, souvent considérés comme inégalables, n ont pas une production très importante, contrairement au bordeaux qui, depuis le Moyen-Âge, fournit aux Britanniques la boisson la plus appréciée. Le Languedoc fournit, comme l Algérie, un vin de consommation courante en grande quantité. Le vigneron travaille son vignoble tout au long de l année. Les façons et les traitements s enchaînent de manière ininterrompue : taille, sarclage, pulvérisation de bouillie bordelaise, sulfatage, crainte de la grêle qui peut dévaster un vignoble entier en quelques minutes, puis les jours précédents la vendange, la crainte de la pluie ou d une absence de soleil. Après la vendange le travail de vinification commence, chaque terroir a ses méthodes. Il faudra attendre pour savoir si l année sera bonne en qualité et en quantité. D autres spécialités rurales se rapprochent du travail de la vigne : les bocages normands et bretons se prêtent à la culture des pommiers à cidre : cidre au tonneau dit souvent boisson et cidre bouché sont largement produits et consommés dans le quart nord-ouest de la France. En Alsace des houblonnières existent dans l Artois et la Flandre on brasse énormément de bière, mais loin derrière la production belge, sans parler des énormes quantités bavaroises. L olivier qui produisait une huile excellente est de plus en plus abandonné ; la production italienne ou tunisienne concurrençant les moulins à huile provençaux. Des vergers d arbres fruitiers, notamment en Franche-Comté et en Lorraine, sont destinés à la distillation pour produire des eaux-de-vie de fruits renommés. Les exploitants agricoles ont un privilège de production d alcool avec leurs propres productions viticoles ou arboricoles. Cette production pour leur usage personnel les exonèrent de toute redevance à la Régie des Alcools dans la limite de vingt litres d alcool absolu par exploitation chaque année. Les ligues antialcooliques demandent l abrogation de ce privilège. Les métiers auxiliaires de l'agriculture : Le tonnelier n'est qu'un second rôle en pays de céréales, presque confondu avec les boisseliers (ou bacholiers dans certaines provinces) assemblant des bachots, seilles, cuveaux et autres récipients en bois d'usage quotidien. Mais en pays de vignobles le tonnelier est l'égal des meilleurs. Le vendeur de machines agricoles les fabrique rarement, il assemble à la demande, Il agit comme conseil pour ne pas laisser un cultivateur acheter un outil inadapté. La déchaumeuse à disques n'est-elle pas trop importante pour la taille de l'exploitation et celle des pièces de terre? Le brise-motte est-il préférable à la herse métallique? Le paysan est méfiant, mais si son voisin a changé de brabant double, pourquoi lui n en ferait-il pas autant? Le maréchal ferrant se remarque au bruit du marteau frappant régulièrement l'enclume ; son atelier est souvent marqué par le «travail» cet ensemble de troncs solidement fichés en terre et de courroies permettant d'immobiliser le cheval à ferrer. La maréchal connaît bien les chevaux et peut donner un avis avant de devoir recourir au 93

vétérinaire. Le remplacement d'un ou des quatre fers est une dépense importante qu'on ne peut pas différer. Métiers du bois Bûcheron et scieries L exploitation forestière, depuis Louis XIV et les édits de Colbert, est très contrôlée par les services des Eaux et Forêts qui veillent à ce que les forêts domaniales (propriété du domaine de l Etat) ne soient mises en coupe qu au meilleur moment de leur rendement. Des forêts privées peuvent, elles-aussi, à l initiative des propriétaires, être gérées par les Eaux et Forêts. Chaque année les Conservateurs des Eaux et Forêts dirigent des ventes aux enchères de cantons et quartiers de forêt *. Les marchands de bois enchérisseurs doivent payer le bois sur pieds et assurer ensuite abattage et débardage sous le contrôle des Gardes forestiers. Les négociants en bois ont recours à des bûcherons travaillant à l année dans les coupes. Les feuillus arbres à feuillage caduc - : Chênes, hêtres, châtaigniers, sont destinés à des usages divers comme bois d œuvre (charpente), menuiserie, tonnellerie, mobilier, etc. Les résineux arbres à feuillage persistant pins, sapins, épicéas, ont des utilisations variées, des poteaux télégraphiques aux poteaux de mines ou à la pâte à papier. L usage des résineux dans la construction exige des arbres ayant poussé en altitude afin d éviter les parasites. Un résineux doit être écorcé dès son abatage sinon le bois attaqué devient rapidement inutilisable. Parmi les utilisations du bois, il ne faut pas omettre la fabrication du charbon de bois dans des meules de distillation, généralement en forêt, et la récupération des bois-taillis, rejets sur les tailles, les souches d arbres abattus. Les taillis ont un débouché important connu sous le nom de bois-de-boulange et dont les boulangers font une énorme consommation quotidienne pour chauffer leurs fours. Les bûcherons vivent souvent en forêt dans des cabanes provisoires, comme les charbonniers. Le métier de bûcheron est dangereux, non seulement au moment de l abattage, à la cognée et au passe-partout, mais également au débardage, lorsqu un attelage de robustes chevaux de trait remorque les grumes (troncs ébranchés) jusqu à la route où les troncs seront chargés. Le débardage dans des sous-bois détrempés, les grumes pouvant échapper à l attelage, est aussi aléatoire que l abattage. Jusqu à la mécanisation des scieries qui devinrent alors fixes, il existait un métier très pénible, celui des scieurs de long. C était eux qui refendaient les troncs dans le sens de la longueur avec de très grandes scies montées sur un cadre manié à deux hommes. Le tronc installé sur un chevalet devait être assez haut au-dessus du sol pour que l homme du bas puisse tirer la lame ayant au moins une toise de longueur (environ deux mètres). L homme du haut, perché en équilibre sur le tronc, travaillait en tirant le cadre vers le haut, dur travail pour le corps et risque de chute. L homme du bas utilisait son propre poids pour tirer la lame, ses yeux et ses narines recevaient sans arrêt la sciure de bois particulièrement irritante, riche en tanin, tombant du bois encore frais. Les scieries ont été installées près de torrents dont l eau faisait tourner la lame de scie à ruban ou la scie circulaire. Même si, souvent, l électricité remplace la roue du moulin à eau, les scieries sont le plus souvent en forêt. Les troncs sont débités en plateaux de quelques centimètres d épaisseur et stockés en plies aérées pour plusieurs années de séchage. Grâce aux chemins de fer, gros consommateurs de traverses, le séchage en étuve avec traitement à la créosote s est développé ; pour les bois d usage soigné, le bois séché à l air reste favori. Le forgeron maréchal ferrant, le charron, le tonnelier, le bourrelier, le fabriquant de machines agricoles, le blatier et le grainetier, le coquetier, peaux de lapins et ferrailles telles sont les activités des artisans ruraux, auxiliaires des paysans. Même si le cultivateur est habile, il existe des besoins que le paysan pourrait peut-être satisfaire lui-même, mais qu'il est plus utile de demander à des artisans dont c'est le métier et qui feront mieux, plus vite et à meilleur marché. Nous verrons plus loin les caractères de chaque corps de métier : travail du fer et machines compliquées, travail du bois, tels sont les métiers qui aident vraiment le paysan. A côté d'eux on trouve aussi dans les villages des intermédiaires dont la marque distinctive est qu ils vendent des produits qu ils ne fabriquent pas. Parfois maréchal ferrant et forgeron sont une seule et même personne, mais ce sont bien deux métiers différents. Reforger un soc de charrue, ressouder un coutre éclaté sur une pierre, refaire la denture usée d'une herse, travail de métaux différents. Le fer à cheval n'est pas du même usage que la lame d'une faux ou que le versoir d'un brabant double. Entre ces deux métiers le troisième métier du métal, le taillandier débitant le métal en coupons a disparu. En ville on trouve encore chaudronnier, ferblantier, plombier, etc. * Les enchères des coupes de bois se font à la baisse : le représentant de l administration récite des prix de plus en plus bas, le Charbonniers premier acheteur qui interrompt cette litanie est attributaire de la coupe. 94

Le charbon de bois est issu des branches des arbres abattus ; ces courts morceaux de bois étaient installés en meules recouvertes de mottes de terres ; un petit feu était allumé au centre de la meule et devait être surveillé jour et nuit : il ne devait pas s emballer, au risque de brûler toute la meule, ni être étouffé. Le bois sans air carbonisait, perdait son eau et son goudron par la fumée s échappant au sommet de la meule. Depuis quelques années des meules métalliques (des tôles formées à cet usage) permettent une distillation mieux contrôlée. Après refroidissement, les branches noires et légères sont devenues du charbon de bois aux usages divers, en boulangerie, en chimie (les filtres au charbon de bois sont les plus fiables) en teinturerie, etc. La manipulation de ces gros volumes très légers de charbon de bois justifient que le travail se fasse au plus près des branches à traiter. Transporter de la sève et de l humidité serait une erreur. Sabotier Ce métier est probablement destiné à disparaître. Lui aussi se pratique en forêt, tout près de la ressource en bois. La plupart des sabots est taillée dans le hêtre. Des bois beaucoup plus légers sont parfois utilisés pour des sabots de cérémonie, taillés dans des arbres ne poussant pas en forêt, comme le tilleul, ou dans des bois moins indigènes, comme le bouleau. Il faut que le bois soit bien sec mais sans fentes pour tailler une paire de sabots. L ouvrier est assis sur un banc de sabotier, à son extrémité une longue lame tranchante est attachée par un anneau, l autre bout étant emmanché. C est avec ce manche que de sa main droite, le sabotier taille l ébauche, ou plutôt les ébauches gauche et droite. C est de la main gauche qu il tient la bûche devenant ébauche. La dextérité d un sabotier est admirable alors que la grande lame de l ébauchoir coupe le bois sec comme une lame de faux coupe le foin. Maintenue par une large courroie en cuir, l ébauche est peu à peu affinée. Puis les diverses cuillers permettent de creuser l intérieur, sans amincir excessivement la paroi, mais en donnant un espace confortable au pied. Parfois une bride en cuir décore le sabot en le rendant plus confortable, moins blessant au cou-de-pied. Le chef-d œuvre du sabotier, c est la parfaite symétrie des deux pieds. Souvent la semelle du sabot reçoit une garniture de clous pour assurer une meilleurs protection contre l usure ; le sabotier sait planter ces clous sans fendre le bois ; ce n est pas donné à tout le monde. Menuisier-charpentier Le chêne, comme le châtaignier, est le bois des charpentes. A force de construire des cathédrales les grosses poutres devinrent de plus en plus rares et, à la fin du Moyen-Âge les charpentiers durent inventer un nouveau système de nombreuses petites fermes à entrait retroussé à la place des grandes fermes portant des pannes longues de fort équarrissage. Plus tard les guerres de religion aggraveront encore la misère de la forêt française. La marine, plus encore que les constructions de châteaux et de bâtiments agricoles, souffrira de pénurie de bois. Les charpentes en châtaignier seront encore nombreuses, le bois très tannique n étant pas apprécié en charpente navale. Tout charpentier-menuisier connaît les avantages et inconvénients de chaque essence. Une charpente de châtaignier dure très longtemps, mais il est difficile de trouver des pièces de gros équarrissage. Il n y a jamais de toiles d araignée dans une charpente de châtaignier alors qu elles apprécient beaucoup les charpentes en chêne. Les charpentiers savent l excellent pouvoir de cicatrisation des toiles d araignée qui, avec les moisissures de fromage bleues, soignent toutes les plaies contre hémorragies et infections. Un charpentier n a pas un énorme outillage. Le gros crayon rouge et plat, dit de charpentier est naturellement indispensable, ainsi qu une aire à tracer. Les scies, y compris celle permettant de découper un «trait-de-jupiter» sont accompagnées de ciseaux à bois de largeurs diverses pour tailler des mortaises, diverses tarières pour les assemblages chevillés. Un palan pour lever les éléments de charpente, des échelles, quelques marteaux lourds pour les gros clous de charpentier, tout y est avec un niveau, une équerre, un fil à plomb. Dans les maisons à pans de bois les colombes (colonnes) forment un colombage qui sera rempli de torchis. En pays de montagne où le bois est abondant, les modes de construction par empilement sont fréquents. Le bois, le plus souvent du résineux, utilisé en grosses sections, peut supporter le poids de la neige, est un excellent isolant et résiste bien aux incendies. C est alors que les techniques de charpente se rapprochent des techniques de menuiserie. Le choix de bois fruitiers tels que poirier ou noyer se prêtent à des ouvrages très soignés, à des moulures fines, généralement enrichies de ferrures décoratives. Sculpture des armoires normandes en chêne, rouets des vaisseliers et lits-clos bretons, colonnettes multiples des meubles provençaux, tout l art rural du menuisier apparaît dans les mobiliers simples que les usines à meuble sont malheureusement en train de détrôner à travers la France. Les menuisiers commencent à s équiper en moteur électrique. Les établis, valets, presses, maillets sont toujours nécessaires, comme les diverses scies égoïnes et à chantourner, les rabots, rifflards et autres guillaumes. La scie à ruban est maintenant généralisée, mais la raboteuse simultanée des quatre faces dite dégauchisseuse commence, elle aussi, à pénétrer dans les menuiseries. La «toupie», instrument dangereux et efficace qui permet de «pousser» des moulures de fenêtres ou de portes, gagne du terrain. Il faut espérer qu on trouvera 95

des systèmes évitant les trop nombreuses amputations infligées aux doigts des compagnons par cette machine-outil. Charron Le plus remarquable produit de charronnerie est la roue à rayons ; mais les fardiers, haquets, chars, carrioles, tonneaux, tilbury, etc. sont aussi produits par les charrons et carrossiers. Il faut considérer l énorme progrès apporté par l invention de la roue. En Amérique, avant l arrivée des Européens, Incas et Aztèques ignoraient la roue, l esclavage jouait de ce fait un rôle important. Le charron et le tonnelier n'ont en commun que le cerclage métallique d'une jante pour l'un, des douelles pour l'autre. Même les essences sont différentes. Le choix des bois est essentiel en charronnerie. Une roue de grand char à moissons peut atteindre deux mètres de diamètre dans certaines régions. Les rayons sont généralement en frêne ou en acacia, le moyeu en loupe d orme (orme tortillard) et la jante, le plus souvent, en chêne. Tous ces éléments d une roue travaillent toujours dans le même sens, en utilisant le fil du bois. Seul le moyeu est soumis à des pressions successives dans tous les sens ; c est pourquoi le choix de l orme tortillard est indispensable car il n a pas de fil unique et peut subir pressions et tractions dans tous les sens. Lorsque la roue est assemblée, posée sur le côté et calée, un feu circulaire est allumé. Il s agit d un petit feu de copeaux et de chutes disposé à proximité de la roue et disposé de manière à pouvoir y faire chauffer tout le bandage métallique préparé par le forgeron. Le feu fait dilater le cercle d acier ; il n est pas nécessaire d atteindre des températures élevées : le métal porté au rouge sombre est au maximum nécessaire. L équipe munie de pinces va poser le cercle sur la jante et dès, qu il est en place, arrose le bandage avec des seaux d eau. En refroidissant le métal contribue à serrer tout l ensemble, les pièces de jante et les rayons dans leurs logements du moyeu et de la jante. Une roue bien construite doit pouvoir se tenir sur sa jante sans tomber ni rouler. Plus le diamètre des roues est important, moins l attelage peine dans les champs. S il s agit de charges importantes à déplacer sur des chemins empierrés il est préférable d avoir de petites roues larges, beaucoup moins fragiles que les grandes. Les fardiers transportant des pierres de taille ont toujours de très petites roues à gros moyeu et à forte jante, les rayons très courts étant moins exposés aux accidents. Les roues des canons les plus lourds ont continués, jusqu à la Grande Guerre, à être faites en bois. La rareté du bois et la demande immense des usines d armement ont obligé à produire des roues entièrement métalliques qui, maintenant, menacent le métier de charron. Pour les charrettes à deux essieux le diamètre des roues du train avant sont toujours plus petites que les roues principales qui supportent la plus grande partie du poids. Le train avant est orientable, c est à lui que sont fixés les brancards et les traits ; il est rattaché au corps de la charrette par la cheville ouvrière autour de laquelle pivote l avanttrain ; les roues avant doivent pouvoir passer sous le corps de charrette pour virer facilement, ce qui explique aussi la différence de diamètre. La roue du charron est son chef-d'œuvre, l'avant-train et sa chevilleouvrière son pont-aux-ânes, la caisse, les brancards, ridelles et chambrière, du travail d'apprenti. Les premiers véhicules automobiles dont le châssis était fabriqué par des charrons, étaient directement issus des voitures à chevaux. Les diamètres différents des roues avant n avaient pas de justification puisque les roues avant s orientaient sans que l essieu pivote. Bien plus, le moteur placé à l avant pesait plus sur l essieu avant et aurait justifié des roues d un plus grand diamètre. Au bout de quelques années les constructeurs automobiles donnèrent le même diamètre aux quatre roues, simplifiant ainsi les rechanges de pneumatiques. Les carrossiers automobiles se sont développés à partir des charrons jusqu au jour où les carrosseries métalliques remplacèrent les ensembles de bois et de toiles imperméables. Cela s est passé naguère, autour des années 1930. Les suspensions assurées par des lames de ressort venaient directement des berlines, landaus et autres limousines. C est aussi à l époque de la carrosserie métallique que des barres de torsion remplacèrent de plus en plus les ressorts à lames si fragiles. Tonnelier On dit que ce sont les Gaulois qui ont inventé le tonneau pour remplacer les amphores. Il est exact que les tonneaux qui apparaissent sur des bas-reliefs gallo-romains sont les premiers exemples de ce remarquable objet. Il n est pas fragile comme les amphores de terre cuite, il se roule facilement, se met en tas stables, on peut facilement soutirer le vin avec un chantepleure et le remplir par sa bonde. Le tonneau est, par excellence, le contenant du vin, mais aussi du cidre, de la bière et autres liquides. Sa forme est tellement bien conçue qu au Canada les tonneaux de bois blanc (peupliers) servent de caisses d emballage. Les déménageurs emballent tout, vêtements, livres, dans des tonneaux. Les pommes canadiennes arrivent en France dans des tonneaux. Une utilisation imprévue de cet objet de bois a été, pendant des guerres et des invasions, d être rempli des objets les plus précieux de la famille et d être enterré secrètement. Choisir les chênes, les débiter et les faire sécher des années avant de façonner les douelles, ces pièces toutes en courbe, sans rien de plat ou 96

de rectiligne. Les fonds sont plans mais doivent être assemblés à fil contrarié pour éviter des efforts mal transmis rendant l'étanchéité incertaine. Le tonnelier va monter ses douelles sur le premier fond, puis en utilisant le feu et un cric de serrage il va enfoncer à force les cercles de feuillard remplaçant les anciens liens en châtaignier refendu. A l'oreille il jugera du serrage des cerces ; en frappant légèrement le fond il produira un son parfait écouté à la bonde. Si le son n'est pas rond et parfait le tonneau ne tiendra pas à l'usage. Les tours de main du tonnelier sont remarquables : aucun élément des côtés du tonneau n est plan ou rectiligne. Tailler les douelles qui, resserrées à la flamme, formeront le ventre après serrage avec des lattes de châtaigniers et des cerces de métal demande un coup d œil sûr. Rien de cela ne peut être tracé à la règle et à l équerre, et pourtant le tonneau se fabrique et, bien mouillé, se gonfle et devient étanche. Les chênes longuement séchés ont été découpés et assemblés ; la forêt de Tronçais, en Bourbonnais, fournira les tonneaux où vieilliront les cognacs «goût anglais», Fine Napoléon ou Rémy Martin, alors que les chênes du Limousin feront vieillir les cognacs «goût américain» Hennessy ou Courvoisier. Vannier Les bois utilisés en vannerie sont riches en eau et se travaillent donc très facilement. L osier pousse sur les rives des ruisseaux. En fait ce sont des pousses de saule têtard, dont les branches sont taillées avant même de devenir du bois. Les tiges des rejets de saule, coupées dès qu elles ont atteint la bonne longueur, sont conservées dans l eau avant d être écorcées et tressées. Les fonds de paniers et les carcasses des grosses vanneries sont généralement en bois blanc c est-à-dire en peuplier qui, lui aussi, pousse vite dans des sols gorgés d eau. La vannerie est une technique très ancienne dont on voit les traces dans les peintures et les bas-reliefs égyptiens et mésopotamiens. On peut penser que les toutes premières embarcations de Mésopotamie succédant aux radeaux de roseaux furent constituées de vanneries recouverte de bitume. Au Moyen Age, en Europe, de telles embarcations existaient, elles étaient appelées corracles. D après la Bible le jeune Moïse, sauvé des eaux, était dans un berceau de vannerie quand il fut trouvé par une fille de Pharaon. Dans l Evangile, à propos de la multiplication des pains on parle de corbeilles. Les vanniers tressent des osiers pour en faire des récipients solides et légers. Des malles de voyage aux mannequins de couturières, des paniers à ramasser les fruits aux corbeilles à linge, la vannerie est partout dans la maison. Les grands récipients de vannerie dans lesquels les comédiens ambulants transportent leurs costumes sont nommés panières. Les nasses à prendre le poisson sont aussi en osier tressé, comme les hottes des vendangeurs. A l origine du nom il y a le van, cette grande corbeille très plate avec un rebord à l arrière et munie de deux poignées. La femme qui vanne le blé battu au fléau se met le dos au vent et secoue dans son van le grain dépiqué (sorti de l épi) mais encore mélangé à la balle. Le grain retombe sur le van sans la balle que le vent emporte. L usage du van a été remplacé par une machine soufflante dénommée du nom de la ville qui en fabrique : Tarare, près de Saint-Etienne. Bourrelier Cuirs, poix, paille et bois, c'est l'odeur de l'atelier du bourrelier. Un collier d'attelage est un bel objet, lourd, coloré et décoré, lourd cadre de bois, gros tissu de crin noir pour le matelassage de paille, anneaux de cuivres pour le passage des guides, cloutage décoratif, houppettes multicolores, grelots et fortes fixation des traits près des épaules. Le collier n'est pas le seul ouvrage de bourrellerie. L'ensemble des harnais, avaloirs et sous-ventrière, fausse-selle, traits, bridons, en cuir ciré noir ou en cuir fauve, cousu à deux fils poissés tirés à fond sur les avanttrous percés avec l alêne, tous ces harnachements comportent toujours des décorations inutiles sauf pour le plaisir, même pour un harnais de travail dans un manège à dépiquer où le cheval tourne en rond. C est un métier très spécialisé et indispensable : faire des harnais suppose une bonne connaissance du cuir, de la toile, du bois et du métal et de l anatomie des chevaux et mulets. L appellation bourrellerie est plus simple que la dénomination sellerie. Un sellier fabrique des selles, le niveau le plus élevé des pièces de harnais. Les selles sont souvent des objets de luxe destinés à des utilisateurs aisés qui se font faire des selles sur mesure, comme les bottes. Il existe des selles d usage, notamment pour l armée, façonnées, comme les harnais et les buffleteries * dans des ateliers de production massive. Le bourrelier de la campagne est aussi éloigné des selliers- bottiers que des fournisseurs de l armée. Le cuir cousu est la base de la bourrellerie ; cuir épais, ciré, aux coutures solides faites avec des alênes, grosses aiguilles emmanchées et pourvues d un chas près de la pointe. Du fil poissé (enduit de poix, mélange de résine et de goudron) appelé ligneul est passé à travers les lanières, il est fortement tendu et noué, il reste sur la face opposée jusqu au prochain trou. Ainsi deux ligneuls servent alternativement d un côté et de l autre. Cette double couture est appelée parfois couture de sellier. La pièce maîtresse du harnais est le collier ; l invention de cet * Les buffleteries sont l ensemble des équipements de cuir du soldat : ceinturon, cartouchières, bretelles de suspension, etc. Les houseaux, guêtres et bottes relèvent de l habillement et non de l équipement du soldat. 97

élément a révolutionné les transports, comme la cheville ouvrière et son avant-train, et dans une moindre mesure l étrier parvenu en Occident avec les Grandes Invasions. Il existe des types différents de colliers, tous sont conçus pour appuyer sur les épaules du cheval une pièce rembourrée contournant le cou et à laquelle les traits sont fixés. A leur autre extrémité les traits, de corde ou de cuir, est relié aux brancards ou à un palonnier fixé sur l avant-train. Les guides passent par des anneaux attachés au collier avant d atteindre la bouche du cheval. Des décorations, des clochettes ou d autres accessoires équipent le collier, lourd et solide pour les gros charrois, plus léger pour tirer des charrettes légères. Le bourrelier fournit tout les harnachement, du mors de bride aux traits, rênes, guides, aux croupières, avaloirs, selles à sous-ventrière et divers colliers ou bricoles (attelage sans collier usuel dans l armée). Le bourrelier vend fouets de charretiers et mèches de fouet, filets protégeant les bêtes des mouches, et tous les produits d entretien du cuir. Dans certaines régions on trouve aussi des jougs, avec coussinets et lanières, et rarement des aiguillons, chacun fabriquant le sien. Rempailleur Les chaises d usage quotidien sont le plus souvent composées de quatre pieds, deux courts et deux hauts, reliés par des barreaux. Le siège proprement-dit, sur lequel on s assoie, est fait de paille entourant les barreaux supérieurs. A l usage le siège de paille s use et doit être remplacé. Pour les sièges ordinaires la paille est simplement roulée sur elle même avant d être tendue entre les quatre cotés du siège. Lorsqu on veut une chaise plus élégante, une paille soigneusement aplatie est enroulée autour de chaque brin, donnant ainsi une belle couleur dorée à la chaise. Le métier de rempailleur ne nécessite aucun outil spécial ; seule une bonne dextérité est indispensable. Les vanniers utilisent des tranchoirs et des liens, même ces modestes outils ne sont pas indispensables pour les rempailleurs. Matelassier Le travail se fait surtout du printemps à l automne, en effet tout doit être entrepris et terminé le jour même pour que l utilisateur ait un lit pour se coucher ; il faut donc que les jours ne soient pas trop courts. D autre part le cardage des matelas doit se faire en plein air, ou, au pire, sous un hangar tant cela dégage de poussière. L ancien matelas décousu et vidé, la toile est lavée, si elle peut être réutilisée. Pendant ce temps la matelassière passe la laine à la cardeuse. Ce métier porte un quart de cylindre creux, fixe et hérissé de clous. Un autre quart de cylindre, suspendu comme une balançoire, porte sur sa face convexe d autres rangées de clous. L ouvrière balance d avant en arrière la cardeuse en l alimentant devant elle. La laine à carder est roulée en boules, en nœuds écrasés, le matelas n était plus qu une galette plate et dure. La cardeuse désagrège tous les amas de laine dans un nuage de poussière. Quand tout a été cardé le volume de laine semble ne plus pouvoir être réduit à la taille d un matelas. Avec la vieille toile rayée ou avec une neuve tendue sur des chevalets, le matelassier coud avec de grosses aiguilles et de la ficelle fine des houppettes de coton qui servent à maintenir la laine et éviter qu elle se mette trop vite en boules. Les personnes exigeantes demandent un matelas à bourrelets qui nécessite des coutures sur tous les angles. Un tel matelas permet de faire un lit beaucoup plus net. Le matelassier est aussi chargé de refaire les sommiers à ressorts. Les sommiers à cuvette sont plus confortables. Métal Maréchal-ferrant L essentiel du travail du maréchal-ferrant est de forger les fers et de les poser sur les sabots des chevaux. A cette occasion la corne du sabot doit être raccourcie pour compenser la croissance normale. C est aussi à chaque ferrage que la sole est examinée pour d éventuels soins. Naturellement l examen de la sole n attend pas un nouveau ferrage si la bête boite. A partir de barres de fer achetées chez le taillandier, le maréchal forme sur l enclume les fers de diverses dimensions et en assure le percement des huit à dix trous à travers lesquels passeront les gros clous de fer forgé. Un maréchal a toujours en stock quelques dizaines de fers de tailles différentes. On trouve de plus en plus des fers préparés en usine que le maréchal n a plus qu à reforger pour les adapter à chaque sabot. Quand un cheval est conduit chez le maréchal, celui-ci, pendant qu il fait rougir le fer le plus proche de la taille souhaitée, doit, avec de grosses tenailles, couper les clous du ferrage précédent et retirer le vieux fer. C est alors qu il pare le sabot avec un gros tranchet à corne et, éventuellement, avec une grosse râpe. Le fer rougi est alors façonné au marteau pour avoir le profil exact du sabot. Puis, tenu par les bras d une pince plantés dans des trous de clous, le fer est approché et carbonise légèrement la corne. La fumée qui s échappe monte dans les narines de l aide tenant le pied ; c est souverain contre les rhumes de cerveau! Par retouches successives le fer est amené à sa forme définitive ; il est alors refroidi dans un seau d eau, la râpe élimine les points carbonisés du sabot et le ferrage proprement dit s achève en plantant les gros clous dans la corne et en en retournant l extrémité sur le sabot. Les quatre pieds sont toujours chaussés en même temps. Il existe différents types de fer, en particulier pour l hiver afin de ne pas déraper sur la glace. Des tailles différentes existent pour ânes et 98

mulets. Les chevaux sont souvent ferrés sans avoir recours au travail. Cet instrument tient son nom des Romains : tripalium trois poteaux. La bête était entrée dans l angle du trépied et sanglé de manière à l immobiliser complètement. Le travail est indispensable pour ferrer bœufs ou vaches dans les régions où les bovins sont utilisés comme animaux de trait. Sans fers leurs sabots ne résisteraient pas à l usure. Les bovins étant à pieds fourchus, les sabots sont doubles pour chaque patte ; la corne étant moins fournie que celle des chevaux, les fers ont un appendice remontant entre les deux ongles qui est ensuite rabattu sur l extérieur du sabot. Des clous complètent parfois le dispositif. Le maréchal-ferrant a besoin de son feu de forge pour façonner les fers. Souvent le maréchal est également forgeron. Forgeron Si le maréchal-ferrant est parfois forgeron, le contraire n est pas exact. Le travail du forgeron couvre tout les usages du métal dans l agriculture. Le soc et les coutres d une charrue sont exposés à de nombreux accidents, le forgeron reforgera, réparera ces pièces essentiels d une charrue ou d un brabant double. La pointe d une araire est également dépendante de la forge. Une herse a perdu des dents, une faucheuse a cassé sa biellette, là encore le forgeron interviendra. Feu de forge, enclume sont les outils de base, mais le poste de soudure avec ses grosses bouteilles d acier, la cintreuse, les clés anglaises de toutes tailles, les rondelles et roues dentées sont indispensables. Bien au-delà des instruments agricoles le forgeron peut intervenir pour dégripper la crapaudine d un portail, refaire le treuil du puit, réparer le palonnier d un attelage. La potence qui permet de monter les sacs de grains jusqu au grenier sera refaite par le forgeron, la grille du cimetière également. Les chenets de la grande cheminée doivent périodiquement être redressés, c est encore le travail du forgeron Mécanicien-garagiste Aux débuts de l automobile, le chauffeur souvent en panne sur la route avait recours à l aide du forgeron du village le plus proche. Mais si l intervention pour une lame de ressort cassée pouvait être bricolée par un forgeron, il n en était pas de même en ce qui concernait le moteur. Avant la Grande Guerre, les premiers concurrents du Tour de France cycliste allaient chez les forgerons réparer leur vélo après qu une chute a tordu fourche ou cadre. Le fils du forgeron avait parfois l envie de comprendre la mécanique, misant sur l avenir de la voiture automobile. Des représentants-placiers venaient proposer des dépôts de bidons de cinq litres d essence, ces bidons de section carrée à partir desquels les automobilistes pouvaient se ravitailler. Des pompes à essence à main, montrent au client l essence remplir successivement les deux globes contenant chacun cinq litres d essence. Plus besoin de manipuler les bidons. Ces pompes sont apparues au début des années 1930. Du bidon d essence au débouchage du carburateur encrassé, le pas fut vite franchi ; de l épicerie faisant dépôt d essence, les piles de bidons glissèrent devant la forge, l huile et la graisse également. Peu à peu les forgerons se familiarisèrent avec les moteurs à essence, d une très grande simplicité, sauf le circuit électrique. L essence coulait par gravité dans l unique gicleur du carburateur à papillon, l huile était envoyée par barbotage dans tous les coins du moteur, les tringles actionnant les freins arrières pouvaient être rajustées au coup d œil. Mais le gros des ennuis provenait des pneumatiques. Tantôt il fallait déposer toute la roue, tantôt seule une partie de la jante pouvait être démontée. Tout automobiliste devait absolument être capable de soulever la voiture avec le cric pour changer une roue (c est pourquoi les conductrices étaient rares) mais poser sur la chambre à air une pièce qui ne se décolle pas était plus sûr chez un mécanicien. Laisser sa voiture dehors, la nuit, était imprudent, d autant plus que la police exigeait l allumage de «feux de position» alors que les batteries d accumulateurs «tombaient à plat» trop vite. C est pourquoi, dans les bourgs, les mécaniciens trouvèrent des granges ou des remises qu ils baptisèrent garages. Un jour viendra peut-être où des voitures pourront passer la nuit dehors. Serrurier Dans les gros bourgs les métiers du métal se sont spécialisés progressivement. Le forgeron a donné naissance au mécanicien, mais auparavant au serrurier. Cette spécialisation se rapprochait des métiers du bâtiment. C est le serrurier qui fournit les grilles décoratives, les balcons, les volets ou persiennes métalliques. De plus en plus le serrurier fournit et pose des objets manufacturés en usine. Certains portails métalliques garnis de tôle sont fabriqués sur mesure par le serrurier, il en est souvent de même pour des portes extérieures de descente en cave. La plupart des serrures simples sont fournies par les menuisiers avec les portes et fenêtres qu ils posent ; ces accessoires sont connus sous l appellation de quincaillerie. Certaines grilles avec des volutes parfois extraordinaires sont des chefs-d œuvre de ferronnerie, alliant la beauté de création à l efficacité de la protection : certains «artichauts» hérissés de pointes rendent pratiquement impossible l escalade du mur par des malfaiteurs. Les serruriers sont capables de copier des serrures et des clés, leur responsabilité leur interdit de pratiquer leur art pour des inconnus. Il en est de même quand ils sont sollicités pour ouvrir une porte dont la clé a été égarée. Ils sont souvent requis par la force publique pour permettre à celle-ci de pénétrer dans des lieux clos pour y procéder à des constats. 99

Chaudronnier Les chaudrons et marmites sont soit en fonte, soit en cuivre martelé. La fonte, fragile, ne se répare pas et, comme son nom l indique, est fondue dans un moule de sable. Les marmites à trois pieds sont la pièce essentielle d un foyer. C est dans la marmite que se prépare la soupe. Le chaudronnier, lui, répare les vases de cuivre sujets aux chocs ou aux déchirures. Très souvent ce métier est exercé par des artisans ambulants allant de village en village proposer leur intervention. De tout temps les métiers du feu et du métal sont associés aux tribus tsiganes souvent appelées Romanichels qui campent avec leur roulotte non loin des villages. Lorsqu un campement de bohémiens s installe, le gardechampêtre garde un œil sur ces familles considérées comme des voleurs de poules. La recherche de plumes ou d entrailles, pièces à conviction recherchées, sont rarement couronnées de succès, l expérience ayant appris à ces errants à ne pas laisser de traces. Les mêmes gitans sont appréciés des ménagères par leur grande habileté à souder ou à décabosser des chaudrons et bassines de cuivre rouge ou jaune. Tant qu on entend le bruit du marteau sur le métal, on sait que le travail avance. C est le silence qui provoque les soupçons. Dans certaines régions de France on reconnaît aux romanichels une aptitude particulière à s occuper des chevaux. Leurs déplacements sans fin avec leur roulotte peut expliquer cette réputation, mais d autres prétendent que leur science est surtout celle du maquillage des défauts des animaux de réforme ; on leur attribut une capacité à rouler les maquignons, ce qui n est un mince compliment. Ferblantier Le fer blanc est composé d une feuille mince de tôle de fer qui a été plongée dans un bain d étain liquide. Il existe aussi de la tôle galvanisée, mais ni la fabrication, ni l usage ne sont comparables. La galvanisation consiste à déposer une pellicule de zinc sur la tôle, l application se faisant par courant électrique, d où le nom se référant à Galvani l inventeur. On dit aussi tôle zinguée. La qualité principale du fer-blanc est la facilité de sa soudure ; le ferblantier a besoin d un réchaud à charbon de bois, d un soufflet, des quelques fers à faire chauffer, d une cisaille, d un bâton d étain comme soudure et d une bougie ; en effet l acide stéarique contenu par la bougie est un excellent décapant facilitant la soudure à l étain. Avec deux ou trois mandrins de bois dur et une pince le ferblantier peut façonner de nombreux ustensiles de ménage tels que mesure à lait, facelles pour égoutter le fromage frais, etc. Il fabrique divers récipients comme l estagnon qui sert à transporter et conserver l huile d olives. Cylindre surmonté d un cône, il a un goulot recevant un bouchon de liège tronconique. Une anse rabattable sert à le transporter. Les accessoires de lampisterie sont le plus souvent en fer-blanc qui se décabosse très facilement. L usage des boites de conserve alimentaires en fer-blanc a favorisé l usage à tout faire de ce métal léger, solide, d emploi aisé. Souvent des boites de conserves déjà utilisées servent à coiffer les piquets de clôture pour les protéger de la pourriture. Plombier-zingueur. Couvreur-fumiste Il s agit souvent d un métier d appoint. Le puisatier qui creuse un puit est souvent chargé d installer une pompe alimentant l abreuvoir et l évier de cuisine. Pour cela il utilise un tuyau de plomb qui donne son nom à l ouvrier. Le recueil de l eau des toits pour alimenter une citerne nécessite l utilisation du zinc pour faire des gouttières et des tuyaux les raccordant à la citerne. Le zinc est d un travail facile mais le façonnage et la mise en place demandent quelques précautions parce que le zinc a une dilatation importante à la chaleur et qu il se déchire facilement. Le plombier-zingueur n a pas une activité importante à la campagne, il est souvent aussi couvreur. En ville, au nord de la France, les toits ont souvent des parties presque horizontales appelées terrassons qui sont exécutées en zinc ; les parties presque verticales appelées brisis sont alors en ardoises. Des entreprises de couverture exécutent également des travaux d installation d eau ; ce sont des artisans en couverture-plomberie. De plus en plus ces activités sont complétées, dans les villes, par des travaux d installation de chauffage central à eau chaude. Les foyers ouverts : cheminées de cuisine et de chambres, ont été progressivement remplacés par des poêle et des cuisinières en fonte souvent en provenance de la fabrique Godin. L évacuation des fumées est mieux contrôlée. Les souches de cheminées, la partie de maçonnerie hors du toit, sont parfois complétées d un mitron en terre cuite ou d un chapeau en tôle avec ou sans girouette destinée à éviter que la cheminée refoule la fumée au lieu de l évacuer. Tout ce qui se rapporte à la fumée, au tirage, aux ventilations sont du domaine du fumiste. Les progrès de conception et d installation des cheminées rendent ce métier de moins en moins courant. Métiers de la pierre Dans la plupart des cantons il existe une carrière. Les pierres sont lourdes, donc chères à transporter alors qu elles ne valent pas cher à l achat qui est même parfois le simple droit d extraire soi-même des pierres de la carrière ; il y a donc tout avantage à se les procurer le plus près possible du chantier. 100

Selon la géologie, les carrières fournissent de nombreuses variétés de pierre. Les régions sédimentaires comme le Bassin Parisien ou l Aquitaine fournissent des roches calcaires et des sables ; les régions volcaniques comme le Massif Central produisent des basaltes, les plus vieux massifs : Bretagne, Limousin, Vosges, donnent des roches très anciennes tel que grès et granites. Mais la géologie française est très compliquée, des mélanges nombreux font apparaître des poches minérales très diverses, de sorte qu on peut espérer trouver presque partout les types de pierre dont on a besoin. Les pierres les plus dures, comme certains granites, voisinent parfois avec des schistes qui se défont facilement. Les argiles de tuileries sont presque partout en France, les nombreuses briqueteries tuileries le démontrent. Le sable est plus souvent extrait du lit des rivières que de véritables carrières de sable. Celles-ci existent et sont beaucoup plus dangereuses à exploiter que les carrières de pierre ; en effet des poches de sable peuvent brusquement se déverser, des creux s effondrer sans signes avertisseurs. Un ouvrier pris sous une avalanche de sable est plus rapidement tué par asphyxie que la victime d un éboulement de rochers pouvant occasionner de graves blessures, mais n étouffant pas à coup sûr. Les pierres sont extraites de carrières pour quelques types d utilisation. Pierres à bâtir, empierrement des routes et ballast des chemins de fer, fabrication des terres cuites, pierres à calciner. Les carriers travaillent à ciel ouvert contrairement aux mineurs. Les mines de charbon, en France, sont toutes souterraines ; en Amérique il existe des carrières de houille, mines en plein air. L outillage du carrier est simple : masse, fleuret (barre d acier pour percer des trous cylindriques) pince ou barre à mine (barre d acier à l extrémité en biseau pour pouvoir se glisser sous les blocs), cordeau détonnant et dynamite. C est en faisant une série de trous alignés et en faisant exploser des bâtons de dynamite dans ces cavités que se pratique l abattage. Des blocs de toutes les tailles peuvent alors être débités. La pierre non triée provenant de dragage en rivière ou de carrières est livrée sous le nom de «tout-venant de carrière». Un ouvrier peut tamiser la matière sur des tamis de tailles croissantes qui séparent sable, gravettes, gravillons, graviers, etc. catalogués par les diamètres extrêmes. Il existe un appareil nommé trommel pour un triage mécanique : c est un tambour incliné, mû par un moteur, qui tourne sur lui-même. En haut le tube est un tamis très fin, à mesure que la pierre descend dans le tambour elle est brassée par des tamis de plus en plus gros. Le métier de carrier est dangereux ; l utilisation de la dynamite n est pas la seule source d accidents. L abattage projette de la pierre dans toutes les directions, la poussière irrite les poumons, des éclats peuvent blesser les yeux. C est cependant un métier indispensable, qui peut se passer de pierres? Les pierres à bâtir (pierres de taille) sont souvent façonnées sur la carrière en utilisant de grandes scies ou des fils métalliques sans fin pour découper les blocs à la dimension fixée. Le carrier est alors également tailleur de pierre. Chaufournier Certaines pierres calcaires ont la propriété de pouvoir être calcinées au feu en donnant une nouvelle matière : la chaux. Sortant du four à chaux elle est avide d eau. On la nomme chaux-vive, il faut l éteindre avec beaucoup d eau ; on obtient alors de la chaux-éteinte. Cette chauxéteinte, mélangée avec du sable sert à faire le mortier, pâte utilisée dans la construction des murs pour joindre les pierres entre elles. Lorsqu on mêle du ciment au mortier de chaux, on obtient du mortier bâtard. Les mortiers de chaux résistent bien aux intempéries, en effet plus ils sont humides, plus ils durcissent. Toute la science du chaufournier réside dans la manière de conduire la cuisson de la pierre à chaux, puis d éteindre la chaux-vive. La pierre à plâtre (gypse) est aussi cuite pour être transformée en plâtre. Celui-ci, additionné d un bon dosage d eau, durcit rapidement, on dit qu il prend. La prise du plâtre entraîne un léger gonflement, il n y a, contrairement au ciment, ni retrait, ni fissures. Le séchage complet peut demander des jours * Le plâtre ne résiste à l humidité que s il reçoit une couche de peinture mais il résiste longtemps au feu. Une poutre de bois couverte de plâtre est solide plus longuement qu une poutre d acier au milieu d un incendie. Certaines argiles chauffées à haute température deviennent du ciment. Celui-ci, gâché avec de l eau et du sable, devient du béton dont la prise peut demander plusieurs semaines. Le produit est d une exceptionnelle solidité. Résistant bien à la compression, il doit être armé de barres métalliques pour résister à la traction. Cantonnier Un personnage toujours présent le long des routes est le cantonnier. Ses outils de travail : un vieux sac de pommes de terre, des grosses lunettes de chauffeur d automobiles renforcées d un grillage et un merlin. C est une petite massette d acier emmanché au bout d une longue branche souple de coudrier (noisetier). Le long des routes il y a des tas de cailloux destinés à l entretien de la chaussée. Il est rare de parcourir quelques kilomètres sans en longer un. Le cantonnier, quel que soit le temps, assis sur son vieux sac posé sur le tas, éclate avec son merlin les cailloux ou même les pierres de trop * Dans les constructions neuves le propriétaire a coutume de louer à tarif réduit à son premier locataires parce que celuici doit subir la fin du séchage des plâtres, d ou la locution «essuyer les plâtres». pour dire «faire une expérience». 101

grande taille. Un tombereau, ou même un camion automobile, a apporté ce qu on nomme «tout-venant de carrière», c est à dire de la pierre non triée ; le cantonnier doit unifier la taille des cailloux pour réparer la chaussée. C est pourquoi le tas de cailloux doit passer sous son merlin avant de servir à boucher les «nids-de-poule» de la chaussée. Le cantonnier doit aussi curer les fossés pour que l eau, la plus grande ennemie des routes, ne puisse pas s accumuler. Le système écossais de Mac Adam, adopté partout, repose sur un empierrement de pierres de même calibre roulées au cylindre. Bien drainée grâce aux fossés, la route est presque inusable si les nids-de-poule sont rechargés dès qu ils commencent à se former. L activité du cantonnier est donc essentielle, tant la route est essentielle à l activité rurale, commerciale et industrielle. Un cantonnier est responsable de la surveillance et de l entretien d une portion de route appelée canton, d où son nom. Le chef-cantonnier, conducteur de travaux, se reconnaît à l équerre qu il porte sur l épaule : c est un grand A en bois dont l ouverture, à l extrémité des branches est d un mètre cinquante. La traverse limite à cinquante centimètres la hauteur libre ; la section en trapèze est donc invariable. Le volume du tas calibré est facilement calculé par une simple multiplication de la section, connue, par la longueur. C est aussi pour cela que le chef-cantonnier dispose d un jalon rouge et blanc à planter et d un décamètre en ruban. Depuis la Grande Guerre des essais de goudronnage ont été fait sur des portions de routes importantes. Des fûts de deux cent litres de goudron liquide sont répandus sur le macadam après que celui-ci a été roulé au cylindre à vapeur. Le cylindre, très lourd, tasse l empierrement, puis les cantonniers répartissent le goudron sur l ensemble de la chaussée afin de lier les pierres entre elles. On peut déjà penser, sans pouvoir juger sur de nombreuses années, que les routes goudronnées sont plus roulantes que les routes blanches permettant ainsi une vitesse supérieure et que la poussière a pratiquement disparue, améliorant ainsi la vision des chauffeurs. Il semble que les crevaisons soient plus rares. On est en droit d espérer que le goudronnage des routes se généralisera. Tuiliers-briquetiers Plusieurs millénaires avant notre ère la fabrication de briques crues était déjà pratiquée en Mésopotamie. L argile mélangée d un peu de paille était malaxée, puis poussée dans un cadre de bois et exposée au soleil après démoulage. La même technique se retrouve dans de nombreux restes de civilisations disparues. Sous nos latitudes exposées aux pluies et au gel, la cuisson de la brique était indispensable. La Rome ancienne était une ville de briques recouvertes d habits de pierre. Dans les régions pauvres en pierre, comme le nord de la France, le recours à la brique était indispensable. Dans le midi de la France c est le recours à la tuile qui s est imposé. Inspiré par la tuile romaine, bien que différente de celle-ci la tuile «canal» ou «romane» marque les paysages. Les toits des villages méridionaux sont de construction simple puisque un seul moule de tuile suffit, contrairement aux tuiles romaines composées de deux moules différents. La fabrication industrielle des briques plus ou moins épaisses s est généralisée sans qu il y ait eu de modèle unique. Briques pleines ou briques creuses, minces pour cloisons plâtrières ou épaisses pour les murs, toutes ces briques sont de fabrication locale. Si la tuile canal est variée dans ses dimensions précises et dans sa coloration, dans le Nord la tuile mécanique a une régularité de format et de couleur qu on peut regretter sur le plan esthétique. Les énormes besoins pour la reconstruction des régions dévastées par la Grande Guerre expliquent la priorité donnée à la quantité produite plus qu aux préférences esthétiques. Les tuileries et les briqueteries sont souvent en production saisonnière, la main-d œuvre disponible variant selon les travaux des champs. Métiers de la mer Marin-pêcheur Les marins-pêcheurs sont le plus souvent des habitants des côtes, que ce soit en Méditerranée, sur l Océan ou en Manche. La pêche peut se pratique près des côtes : c est la pêche côtière, ou loin du port d attache : c est la pêche hauturière. Les campagnes de pêche à la morue, sur les bancs de Terre-Neuve, durent plusieurs mois. Les morues étaient salées ; depuis la Grande Guerre la conservation de la pêche est de plus en plus assurée par de la glace. Les bateaux appelés terre-neuvas viennent surtout de Fécamp, Saint-Malo ou Saint-Jean-de- Luz. La morue salée était largement consommée au Portugal ou sur les côtes méditerranéennes. D autres espèces comme l anchois ou la sardine n obligent pas à d aussi lointaines campagnes, les passages des bancs sont assez connus pour permettre de justifier la création de conserveries. Le cas du hareng a déjà été détaillé. Conserveries Les bancs de sardines suivent les côtes à des saisons connues et remontent en surface la nuit. La pêche au filet peut alors apporter des pêches miraculeuses. Mais il y un rythme saisonnier. L idée est donc venues à des industriels de refaire en Bretagne avec les sardines ce que les Flamands avaient imaginé au Moyen-Âge. Comment conserver des 102

sardines? Faire confire dans l huile les petits poissons préalablement vidés et stériliser les boîtes de fer blanc à l autoclave. Des sardineries, usines de conserve, se sont édifiées dans de nombreux ports. Mais les passages des bancs ne durent pas toute l année. Les ouvrières ont de longues périodes sans travail quand les conserveries sont fermées. Des industriels imaginèrent alors de faire fonctionner leurs usines en fabriquant des conserves de légumes entre les périodes des sardines. Les petits-pois, souvent gros, alimentèrent des conserveries, amenant les cultivateurs proches à planter des champs entiers de petits-pois, de haricots verts, etc. La pêche fut donc à l origine de la grande extension des légumes sur certaines côtes, bretonnes en particulier. Puis les récoltes destinées aux usines furent orientées également vers les marchés : la culture de primeurs commençait en Bretagne. Les ouvrières purent progressivement travailler toute l année et pas seulement lors des passages des bancs de poisson. Si la morue ne passe pas par les conserveries, le thon commence, lui, à être mis en boîte comme des sardines. Tous ces progrès dans la conservation alimentaire sont issus des travaux de Nicolas Appert. Paludier Le sel est indispensable aux hommes et aux animaux. Ceux-ci sont capables de découvrir des roches ou des racines porteuses de sel. Les mines de sel de l Antiquité étaient exploitées par des condamnés qui y laissaient leur vie. Les caravanes chamelières qui traversent le Sahara d Ouest en Est, chargées de barres de sel, représentent de vrais trésors qui attirent les pillards des rezzou. La gabelle, l impôt le plus impopulaire de l Ancien Régime, était une taxe sur le sel. Le sel existe sous terre dans des mines, mais, en France, c est la mer, le soleil et le vent qui fournissent la plus grande partie du sel alimentaire. Des marais (paluds) * ont été aménagés avant même la conquête romaine. Ce sont des damiers de bassins limités par de petites digues. A marée montante le paludier introduit l eau salée dans son labyrinthe de bassins ; il organise le remplissage et le flot fait monter progressivement la mer dans des bassins de moins en moins profonds. Le soleil et surtout le vent font s évaporer l eau, concentrant de plus en plus le sel qui commence à cristalliser en fleurs blanches à la surface. L eau restante est devenue de la saumure. Des petits terre-pleins permettent de rassembler la fleur de sel, ils sont nommés œillets car c est là que se fait la cœuillette avec un large râteau. Le mélange de sable et de sel qu on récolte dans les derniers bassins se nomme sel gris. L ennemi du paludier est la pluie qui peut ravager une récolte. L exploitation des marais-salants par les paludiers est fortement * Les mots de palud, paludisme, paludéen, paludier viennent du latin Palus, Paludis : marais menacée par les exploitations industrielles de bassins gigantesques en Méditerranée (Camargue et Hyères) mais surtout par une nouvelle méthode d extraction dans les mines de l Est de la France : de l eau est envoyée au fond de mines où les mineurs ne descendent plus. L eau se charge en sel dissous et la saumure est alors remontée à la surface, chauffée à ébullition, la vapeur s échappe et le sel reste dans les chaudières. Gardien de phare L île de Pharos, en Méditerranée, fut la première à être équipée d un feu allumé chaque soir en haut d une tour. C est l origine du nom de phare donné aux tours de maçonnerie construites sur les côtes pour guider les navigateurs. D un simple feu initialement, puis de becs à huile, on arriva, quand c était possible, aux ampoules électriques. Un savant français nommé Fresnel imagina de transformer la lentille grossissant la lumière en une série de prismes circulaires transformant le rayon lumineux en pinceau parallèle. Ce système adopté dans le monde entier sous le nom d optique de Fresnel, augmente énormément la portée des phares modernes, certains étant visibles à cinquante kilomètres. Seule la rotondité de la terre limite la portée des phares modernes Le plus ancien phare français, le phare de Cordouan, à l embouchure de la Gironde, a été construit sous François I er. Il est d une élégance remarquable. Les tours de maçonnerie surmontés d une lanterne contenant le système d éclairage ont été édifiées à des points particulièrement dangereux pour les navigateurs. Certains ouvrages sont des tours de force. Construits en pleine mer sur des rochers souvent recouverts à marée haute, les tours d Ar-Men, des Pierres-noires, de la Jument, à la pointe de la Bretagne ont sauvé des centaines de vies. Le plus haut est le phare d Eckmühl en pays bigouden. Des gardiens vivant dans le phare assurent l allumage et le mécanisme de rotation de l optique. Les équipes sont généralement composées de deux hommes qui sont relevés tous les quinze jours, si le temps le permet. En effet, pour les phares de pleine mer, la relève se fait par un siège circulant sur un câble tendu entre le navire de ravitaillement du service de Phares et balises et une poulie scellée en haut de la tour. Si la mer est trop forte, le va-et-vient est trop dangereux et la relève ne peut pas être faite. Les gardiens distinguent les phares en trois catégories : l Enfer pour les phares en pleine mer, le Purgatoire pour les feux isolés mais toujours accessibles comme le Creac h à Ouessant, et le Paradis, comme les phares de la Garoupe à Antibes ou le feu du Cap Ferrat qui comporte l appartement de vacances du Directeur des Phares et balises. Ces deux phares sont situé en Méditerranée à l ouest et à l est de Nice. 103

Les gardiens, qui sont aussi guetteurs dans la journée, en liaison avec les sémaphores, surveillent le trafic maritime. Ce sont des fonctionnaires issus le plus souvent de la population de marinspécheurs ou d anciens ayant navigué «au commerce». En début de carrière ils sont souvent adjoints dans des «enfers», plus tard ils finiront comme chefs dans des paradis. Les «guetteurs sémaphoriques» constituent les équipages des sémaphores installés tout le long des côtes. Observant le passage des navires et les conditions météorologiques, ils communiquent par signaux entre eux et avec les navires. Les sémaphores sont armés par la Marine nationale. Le «Livre des Phares» donne les caractéristiques de tous les phares et feux (petits phares des entrées de ports) des côtes de France. La principale est la «signature» : fixe, tournant, à éclats, coloré par secteurs, etc. La cadence de la rotation, les éclats successifs, la couleur du faisceau permettent d identifier sans aucun risque d erreur le phare aperçu dans la nuit par le marin. La portée en milles marins et la position exacte du feu, en longitude et latitude figurent sur le livre. Grâce au phare le navigateur sait exactement où il est. Les métiers des bourgs Manger et boire Boulanger Le pain a été pendant des siècles la base de la nourriture humaine dans le monde occidental, comme le riz dans le monde oriental. Si Rome a connu les techniques boulangères, celles-ci ont pratiquement disparues avec les invasions barbares et jusqu au Haut Moyen-Âge. Les céréales étaient déjà la nourriture par excellence, mais c était sous forme de bouillies que les blés, avoine, seigle, froment, etc. étaient préparés. Le porridge britannique en est la survivance. En Asie Mineure et en Afrique du Nord les céréales continuaient d être moulues à domicile avec des meules à main. Moulues assez fin, elles pouvaient être pétries avec de l eau et cuites sous forme de galettes collées à la paroi interne de fours de terre ; moulues plus grosses elles donnaient diverses sortes de semoules. Les Evangiles parlent du pain distribué, des restes ramassés, du pain rompu et donné. Ces galettes de pain cuites dans de petits fours familiaux continuent d être produite en Palestine comme en Egypte. La grande révolution des moulins, aux XI e et XII e siècles, modifia complètement les usages. L investissement nécessaire pour établir un moulin flottant ou un moulin sur bief devait être rentabilisé. Des seigneurs laïcs ou religieux voulurent donc imposer l usage du moulin banal en supprimant les meules familiales. Il faut imaginer ce que serait une rafle des moulins à café chez tout les particuliers et l obligation d aller faire moudre dans les bureaux du fisc! Force resta aux puissants. Si un moulin à eau était un gros investissement, ce qui fut aussi le cas des moulins à vent. Mais le fonctionnement grâce à l eau ou au vent ne coûtait pas cher. A l inverse la construction d un four n était pas d un coût excessif, mais la dépense répétée en bois de chauffe devait être répartie sur le plus grand nombre possible de familles. Les fours banaux, à l image des moulins, furent souvent imposés. Un four banal était utilisé pour le plus de «fournées» possible avant que la chaleur soit retombée trop bas. Il pouvait alors se passer des semaines, voire des mois avant de rechauffer le four. Les utilisateurs obligés avaient donc intérêt à faire cuire le plus de pain possible, le moins souvent possible. Ces habitudes amenèrent les paysans à faire des miches de plus de vingt livres et à les consommer pendant plusieurs semaines. Dans certains terroirs auvergnats, bien après la disparition du four banal, la 104

cuisson se faisait tous les six mois, comme la lessive. Seules les grandes exploitations étaient équipées d un four Si le four banal disparut, souvent avant la Grande Révolution, les fours collectifs dans les hameaux continuèrent d exister. Mais dans les bourgs un artisan spécialisé assura la cuisson, puis le pétrissage et la cuisson du pain. Ce fut l apparition du boulanger. Au Moyen-Âge la boule de pain, rassie et découpée en une tranche épaisse, nommées tranchoir, servait d assiette. Les ragoûts mangés à la pointe du couteau, imbibaient le pain ; les tranchoirs étaient ensuite mangés par les bourgeois ou donnés aux chiens par les seigneurs. Dès cette époque le boulanger pétrissait, le mitron enfournait et la boulangère pesait les achats pour faire payer soit en fin de mois, soit même en fin de saison. Le boulanger était souvent payé en farine. Les comptes étaient tenus avec des «coches». Une baguette de coudrier d environ une coudée de longueur (50 cm environ) recevait des marques pour distinguer chaque «pratique» (chaque client) et était fendue sur toute sa longueur. Les deux moitiés étaient gardées, l une par la boulangère et l autre par l acheteuse. A chaque achat les deux demi-baguettes étaient rapprochées et une «coche» entaillée au couteau de manière à marquer les deux moitiés du témoin. En fin de mois, ou de saison religieuse (l Avent, le Temps de Noël, etc.) on comptait le nombre de coches ; il n y avait aucune possibilité de contestation. Cet usage subsiste notamment en Auvergne. Les pratiques du boulanger avaient l habitude, avec son accord naturellement, d utiliser la chaleur du four pour y faire mijoter longuement certains plats. C était le plus souvent après la dernière fournée, à cause des odeurs que le pain prend facilement. Les tripes doivent être cuites longuement, certains pâtés également. Le charcutier avait souvent, pour des querelles de concurrence, de mauvaises relations avec le boulanger de sorte qu il devait avoir son propre four au lieu de profiter de celui de son voisin. La corporation des boulangers réussit à la fin de l Ancien Régime, à se réunir avec les pâtissiers pour faire une corporation unique des boulangers-pâtissiers. La loi Le Chapelier supprima les corporations sous la Grande Révolution, mais le rapprochement des deux métiers s est maintenu. Le pain étant vendu au poids, la pesée impose à la boulangère de rajouter la tare pour faire le poids exact. La tare est souvent mangée en route par le ou la porteuse du pain familial. Il existe des pains «de fantaisie» comme les baguettes, vendus à la pièce. Une bonne ménagère reste fidèle au pain de ménage, boule, couronne ou pain fendu. Boucher-charcutier Si on constate fréquemment la double dénomination dans les petits bourgs, les deux professions ont des antécédents distincts. Le boucher a, de tout temps, eut le privilège d abattage de tous les mammifères destinés à la consommation humaine. Mais le boucher ne vend que de la chair crue. Comme son nom l indique, le charcutier (chair cuite) était le spécialiste des tourtes, tartes et pâtés de viande ; progressivement il fut conduit à travailler surtout la viande de porc. Salaisons et fumaisons, les seules méthodes de conservation connues jusqu à l industrie de la conserverie, étaient son domaine. Les outils de travail du boucher : d abord son tablier blanc long et enveloppant sur son costume à petits carreaux bleus. Une série de couteaux très pointus, à désosser, à dénerver, à découper fichés dans une fente du billot sont sans cesse affûtés avec le fusil pendu à sa ceinture. Une scie utilisée verticalement tranche en particuliers les os à moelle. Enfin la «feuille», lame d acier d un seul bloc fend sans problème les vertèbres et les articulations les plus solides. Un accessoire traditionnel est le papier dit de boucherie. La viande crue est enveloppée dans un papier sulfurisé, celui-là est alors emballé dans une feuille de papier jaunâtre un peu cartonné que seuls les bouchers utilisent. Le boucher débite des carcasses qu il peut garder en chambre froide, que ce soit du gigot, du pot-au-feu ou des escalopes, il tue rarement luimême les bovins adultes, les abattoirs étant plus commodes à cause des nuisances et parce qu un boucher n a pas l écoulement d une bête entière. Un quartier de Lyon est connu sous le sobriquet de Lyonmouches, à cause des abattoirs, ce sobriquet a curieusement été donné à des bateaux de passagers construits sur les quais voisins : les bateauxmouche. Dans bien des villes du Midi il y a un quartier Cap de Biau, Tête de bœuf, celui des abattoirs. A Toulouse, le quartier de Matabiau est celui où on «tue les bœufs». Les veaux et les moutons sont souvent abattus à la boucherie. Le sort du porc est différent. Pratiquement toutes les familles rurales élèvent un porc avec les épluchures et les restes de cuisine, l excédent de pommes de terre, du son, etc. Seules les familles les plus pauvres n engraissent pas un cochon. Traditionnellement le porc est tué aux approches de Noël, les froids de l hiver facilitant la conservation durant la préparation des diverses utilisations. Saloir, séchoir, fumoir, sauf le boudin fait avec le sang d abattage, tout est prévu pour être consommé plus tard et échelonné jusqu à l année suivante. Il existe donc des tueurs qui circulent en campagne pour aller tuer et parer le cochon familial. Le charcutier du bourg en fait aussi office et participe sur place à la préparation des jambons, saucissons, poitrine, échine, pieds, hure, oreilles, fromage de tête, etc. Tout est bon dans le cochon! 105

Si les bouchers ornent de cocardes et de guirlandes leurs quartiers de bœuf suspendus dans leurs boutiques, au moment des fêtes, les charcutiers, eux, exposent avant Noël de véritables merveilles faites en saindoux, personnages, animaux, ainsi que des compositions pouvant presque rivaliser avec les œuvres de chocolat des confiseurs au moment de Pâques, quand les cloches reviennent de Rome. Dans une charcuterie, outre un matériel semblable à celui du boucher, on trouve presque toujours une trancheuse ; elle permet de tailler des tranches fines dans le «jambon de Paris» qui est cuit désossé dan un récipient cubique. C est chez le charcutier qu on trouve friands, pâtés en croûte, vol-au-vent, bouchées à la reine, langue écarlate, etc. Les balances automatiques donnent le prix en lecture directe sur le cadrent en éventail : la règle oscillante porte en échelle les prix au kilo, le fond de la balance permet de lire le prix à payer en face du prix au kilo. Ces nouvelles balances accélèrent grandement le service des clientes. Coquetier-volailler Ce commerce est en concurrence directe avec ses propres fournisseurs. De tradition la basse-cour est du domaine exclusif de la femme. Elle seule ramasse les œufs, nourrit les poules, les égorge, les vide et les plume, tue et écorche les lapins puis en sèche les peaux ; c est à son profit qu elle vend sa production au marché ou au coquetier ambulant. La fermière préfère souvent aller jusqu au marché, le plus souvent à pied, pour marchander ses produits aux acquéreurs éventuels. Le prix n est pas meilleur, le temps passé à marcher et à débattre est plus long, mais c est d abord l occasion de sortir de son isolement et de rencontrer du monde. Le coquetier achète les œufs au détail et les revend en gros, contrairement à toutes les autres professions commerciales. Son activité au marché est secondaire par rapport aux ventes à des négociants grossistes qui, eux aussi, chercheront à fournir par douzaines ou même par grosses des acheteurs en masse qui fourniront les halles de Paris ou d autres grandes villes. Epicier Le commerce où on trouve de tout est presque toujours tenu par une femme. La manipulation des sacs de cinquante kilos est faite par le mari, mais la pesée, les additions et les comptes sont du ressort de l épicière. La plupart des marchandises sont vendues au poids et doivent donc être pesées. La balance de Roberval avec ses deux plateaux de cuivre et sa boite de poids est depuis peu remplacée par une balance automatique qui donne directement le prix à payer en face du poids et de l échelle des prix au kilo. Les cornets de papier-journal sont de plus en plus remplacés par des pochons en papier renforcé appelé kraft ce qui est plus hygiénique. Le sucre est vendu sous trois formes : le carton d un kilo de sucre en morceau, le sucre cristallisé pris dans un sac de cinquante kilos et le sucre semoule livré en sac de dix kilos. Toutes les autres fournitures vendues au poids sortent de sacs, de la farine au café vert ou torréfié, du sel fin au gros sel de cuisine, du riz aux pâtes, nouilles, coquillettes, vermicelles, etc. Le vin, selon son degré, est versé avec une tireuse dans les litres vides apportés par le client. L huile est aussi servi à la tireuse. Il existe des bouteilles de vin bouché avec des étiquettes. On trouve également des apéritifs et digestifs en bouteille ; le choix est plus grand lorsqu il y a dans le bourg un magasin de Vins et spiritueux. Parfois l épicière a quelques légumes frais et des pommes de terre ; cependant c est généralement au marché que légumes et fruits frais sont proposés avec le plus de choix et de fraîcheur. Mais, sauf en ville, la plus grande partie des ménages ont leur propre jardin potager. Ils ne recourent au maraîcher que pour les semis et les plants. Jardinier maraîcher Le jardinier ne vend au marché qu une partie de sa production, en effet son activité principale est de produire et vendre des graines obtenues d une année sur l autre par semis, mais surtout les plants qu il élève en couches, sous châssis ou en serres et que les acheteurs repiqueront dans leurs plates-bandes. Les semis de radis ou de carottes sont faciles à faire, il faut seulement les éclaircir lorsqu ils sortent et à les mettre à l abri des gelées. Mais le principal est le repiquage des plants, du chou aux diverses salades, mais aussi des oignons frais ou à conserver, des aulxs et des échalotes. Les pois à ramer, les haricots verts, mange-tout, à écosser ou gros blancs se sèment directement en rangs qui seront plus faciles à ramer le cas échéant et à cueillir. Ces plantes sont généralement semées par groupe de trois ou quatre graines tous les dix à quinze centimètres. Un bon potager comporte des plants de fines herbes, lauriers, etc. Des fraisiers peuvent se développer d une année sur l autre. Des groseilliers rouges ou blancs, des groseilles à maquereaux, du cassis sont indispensables comme la présence d un cognassier dans le verger près des pommiers de plein-vent. Les planches de pommes de terre doivent avoir été plantées de tubercules germés avec des yeux biens formés. La surveillance doit être permanente pour enrayer toute invasion de doryphores. On peut se fournir de fruits et légumes au marché selon les saisons, mais beaucoup préfèrent la production de leur potager et de leur verger. Crémière Une boutique de crémerie doit être fraîche et très propre afin que le lait ne «tourne» pas, même pendant les grosses chaleurs orageuses de 106

l été. Le lait est livré le matin en canne, ces grands bidons métalliques fermés par un bouchon de même composition tenu par une chaînette. La canne de lait est versée dans un récipient incorporé à la table de la crémière. C est là qu elle puise avec une mesure de fer blanc les demi ou quart de litre versés dans le bidon apporté par le client. Depuis quelques années, dans les grandes villes, on présente aussi le lait en bouteille, comme les Anglais. Les bouteilles vides sont rendues au moment de la livraison suivante, le lendemain matin. Des bidons de crème sont aussi livrés quotidiennement à la crémerie. Sur le comptoir trônent les deux mottes de beurre enveloppées dans leurs mousselines contre les mouches. Beurre doux et beurre demi-sel sont débités avec le fil à couper le beurre, mince fil d acier terminé par deux barrettes de bois comme poignées. Le fil est plissé en petites ondulations, marquant ainsi la motte de beurre de vaguelettes minuscules. En ville on commence à voir des beurres empaquetés dans du papier d argent ; ce sont généralement des paquets d une demielivre, coupés en deux ils représente le «quart de beurre» souvent mentionné dans les recettes. La quantité de beurre consommée varie beaucoup d une région à l autre. On peut penser que, si la pratique du beurre empaqueté se généralise, la consommation baissera surtout en Bretagne et en Normandie. Des paniers d œufs de différentes tailles sont à disposition du client, la crémière enveloppant chaque œuf dans un carré de papier de journal. Le principal des produits vendues dans une crémerie, outre le lait, est le fromage, ou plutôt les fromages. Sur un étal parisien trône toujours, sur son lit de paille, le fromage parisien par excellence : une roue de brie. Il y a aussi du gruyère à trous et quelques variétés de luxe comme le roquefort et le camembert. En province les innombrables variétés locales de tomes, de fourmes, de fromages cuits et de pâtes persillées dépassent rarement la région de production tant ces produits voyagent mal. Liquoriste (vins et spiritueux) Le «vin à emporter» se trouve dans les épiceries, classé en 10, 11 et 12. Seuls les vins d Algérie dépassent ces taux. Il s agit de vin «à la tireuse» dont on rempli le litre vide apporté par le client. Parfois l épicier a quelques bouteilles de vin bouché, généralement d origine locale. Les «vins fins» s achètent dans des magasins spécialisés sous l enseigne Vins et spiritueux. Il s agit de boutiques entièrement consacrées aux alcools. En premier lieu on y trouve des vins cachetés dont le goulot, bouché avec du liège, a reçu un casque de protection en cire à cacheter ou composé d une mince feuille de plomb colorié, sertie autour du bourrelet. En règle générale la forme des bouteilles renseigne sur l origine : les bourgognes ont des épaules tombantes, les bordeaux comportent une demi-sphère entre les deux cylindres, corps et goulot. Les bouchons bordelais sont souvent plus longs que ceux des bourgognes. Les vins d Alsace ont des bouteilles longues et minces, mais le vin de fête par excellence, le «mousseux» (qui n est pas toujours du champagne), a un bouchon-champignon tenu par une cage de fil de fer, tout le goulot étant habillé de papier doré. Le verre des bouteilles «champenoises» est plus épais que celui des bouteilles ordinaires. Les culs-de-bouteille sont de règle pour le champagne, et courants pour les vins fins. Les grands vins sont réputés particulièrement bon et de bonne garde certaines années plus que d autres. Les «bonnes années» sont souvent propres à une région. Une bonne année des bordeaux n est pas forcement une bonne année pour les vins de bourgogne. Dans les magasins spécialisés, très surveillés par les «rats de cave» (les agents de la Régie des Alcools) on trouve également apéritifs et digestifs, ainsi que des liqueurs de marque comme la Bénédictine ou la Chartreuse. Les apéritifs à base d anis ont remplacé l absinthe interdite au moment de la Grande Guerre. Il existe de nombreux amers à base de plantes, des vins cuits, des vins liquoreux comme les muscats et des mélanges de vins doux et d alcools comme le pineau des Charentes. Le choix des digestifs est immense, s agissant de produits de distillation. Les plus simples sont des distillations de marcs, on en fait dans toutes les régions vinicoles. Le privilège des bouilleurs de crus permet à tout propriétaire ou exploitant agricole de faire distiller en franchise de taxe l équivalent de vingt litres d alcool absolu annuellement. La revente de cette production n est possible qu en payant des droits élevés à la Régie. On peut facilement imaginer les fraudes sur les alcools distillés en franchise et la guerre permanente entre les contrôleurs et les bouilleurs. Des digestifs illustres comme les cognacs et les armagnacs, les alcools de fruits, mirabelles, kirsch, framboises, et les produits de la canne à sucre, rhums et tafias sont souvent appréciés au-delà des frontières. La conservations des vins fins nécessite des caves en terre battue afin de garantir température et humidité constantes faute de quoi le bouchon risque de sécher ou de moisir et le vin de s éventer. Débit de boisson Dans certaines régions comme en Bretagne le nombre de débits de boisson approche parfois la moitié des maisons! Au nom de la Loi Le Chapelier interdisant les corporations et assurant la liberté d entreprendre, tout citoyen peut ouvrir chez lui un débit de boisson. Il suffit d accrocher à sa porte un bouquet de genêts ou une branche de sapin. Si la régie des alcools contrôle les déplacements des 107

produits spiritueux, elle ne peut empêcher quiconque ayant produit du cidre ou du vin de le consommer avec des amis dans sa propre maison. Il est naturellement impossible de distinguer le cousin venant boire le verre de l amitié du passant assoiffé désirant un verre de cidre. Seul le transport donne lieu à perception de droits. Dans sa propre maison les rats-de-cave peuvent seulement rechercher des liquides qui auraient été transportés. Même un transport de pommes à cidre d une ferme à l autre pourrait être verbalisé et taxé. Quand les débits de boisson se succèdent d une maison à l autre et qu un pichet de «boisson» (cidre au tonneau) coûte quelques sous, il est difficile de lutter contre l ivrognerie. Un jour viendra peut-être où l ouverture d un débit de boisson sera soumis à autorisation. Ce serait une révolution! Naturellement seule la production personnelle peut être vendue au verre ou au pichet, la vente à emporter étant interdite. Il est facile d imaginer les multiples manières de frauder et de servir des «petits verres» sortant de l alambic ce liquide baptisé lambic dans les pays où la tournée de la machine à distiller dure toute l année. Dans certaines régions le café est toujours servi «arrosé» si le contraire n a pas été spécifié. Arrosé sous le nom de café-calva ou café-lambic. Plus de la moitié des dépenses du département du Morbihan est consacrée aux frais d hébergement des alcooliques dans l asile d aliénés départemental. Il en est probablement de même chez ses voisins. Vin et cidre semblent plus nuisibles que la bière qui est consommée surtout dans les régions des frontières nord-est du pays. Les choses qu on s échange Les besoins de la personne et de la maison Jusqu à la Grande Guerre les rues étaient jalonnées d enseignes figurant les articles à vendre et suspendues aux murs. Il y avait ainsi de grandes figurations, généralement en bois peint, pour attirer le chaland. Les plus courantes étaient le grand chapeau haut de forme ou tromblon, la grosse montre de gousset, la paire de ciseaux, la clef, la botte, les parapluies, la boule dorée à laquelle était suspendue une queue de cheval, et ainsi de suite. La carotte de tabac signalant un débit n a pas encore complètement disparue. Ce long tube rouge en double cône est souvent encore resté en place. Chapelier, horloger, tailleur, serrurier, chausseur et bottier, marchand de parapluies, tous vendeurs et surtout réparateurs se font connaître de loin. On peut noter que la suppression progressive des enseignes a coïncidé avec la transformation des rez-de-chaussée. Ceux-ci éclairaient l atelier de l artisan qui y était installé. De plus en plus la fenêtre vitrée a été transformée en «montre» ou «devanture» où sont présentées les principales fabrications de l artisan, ou même des objets qui ne sont pas produits dans son échoppe. Cette modification est peut-être due au changement d activité principale, l artisan cédant la place au commerçant. Il s agit en réalité non pas d un changement de personnes, mais de l importance croissante du négoce comparé à la fabrication ; c est le signe d une réelle abondance de choix. La Grande Guerre a entraîné la curieuse modification d une enseigne. L arrivée des soldats américains obligea les barbiers-coiffeurs à abandonner leur plat à barbe ou la boule dorée au profit d une sorte de mirliton aux trois couleurs, manière dont les barbiers américains signalent leurs boutiques, dit-on. Une autre enseigne de plus en plus visible et même souvent éclairée la nuit, est celle du pharmacien, la grande croix rouge, s est développée aux dépens des gros bocaux rempli de liquide vert rouge ou bleu et éclairés par derrière. On peut penser que la croix l emportera. Nous avons évoqué la carotte du débit de tabac. Le monopole des tabacs et allumettes est ancien. La Régie des tabacs peut seule importer, transformer et vendre le tabac sous tout-venant enseigne ses formes : tabac à chiquer, à priser ou à fumer, tabac à pipe, cigarettes et cigares. Les manufactures sont dirigées par des ingénieurs de l Etat issus des premiers sortis de l Ecole polytechnique. L importation de tabacs, cigares et cigarettes étrangères est sous tutelle de la Régie, les planteurs de tabac, particulièrement du Périgord et 108

d Alsace sont obligés de vendre leur production aux manufactures. Après la Grande Guerre le parlement a créé une caisse autonome d amortissement des dettes de guerre, celle-ci fait gérer le monopole du tabac par le Service d exploitation industrielle des tabacs et allumettes (SEITA) dont les profits sont affectés à la caisse. La vente au détail de la production est assurée par des débitants représentant le monopole dans toute la France. En Corse le tabac ne paye aucune taxe ; en Algérie, comme dans les colonies, le monopole n existe pas. Le nombre des débits de tabac est limité, tout fumeur est donc client obligé. Le bénéfice d un débitant peut être important dans les grandes villes et très minime, mais jamais nul dans les campagnes. Les débits des petits bourgs de campagne sont souvent attribués à des personnes âgées et méritantes, invalides de guerre ou veuves. Le plus souvent le titulaire tient lui-même le débit ou le donne en gérance au cafetier qui prêtera son local. Des débits mixtes, vendant du tabac et des papiers timbrés, des plaques fiscales de bicyclette et autres documents fiscaux peuvent partager la boutique d un débit de boissons. Dans les villes plus importantes le débit, mis en gérance dans un café-restaurant, peut être extrêmement fructueux. Souvent réparti en parts de débits, celles-ci sont accordés, comme secours, aux personnes méritantes victimes de la guerre, sans fortune et ayant des charges de famille. Une part de débit de tabac dans une grande ville représente parfois une libéralité importante et régulière attribuée par l administration. L appui d un député peut faciliter cette attribution. Le monopole couvre aussi allumettes et cartes à jouer ; les allumettes de la Régie, soufrées, ont mauvaise réputation, surtout depuis que des allumettes suédoises «de sûreté» sont importées régulièrement. Les briquets sont aussi soumis à taxation et portent la marque des droits fiscaux payés. Seul le tabac à mâcher (la chique) est débité au poids, la carotte tressée est découpée et pesée. Toutes les autres spécialités sont vendues empaquetées, même le tabac à priser de moins en moins utilisé. Pharmacie D une certaine manière la pharmacie ressemble au débit de tabac. Ce n est pas un monopole, mais l installation d une pharmacie (d une officine selon la terminologie officielle) est soumise à quelques conditions destinées à éviter la pénurie comme l excès. En pratique un pharmacien qui se retire peut vendre sa clientèle et son fond à un successeur. Un jeune docteur en pharmacie a des possibilités de création d officine dans des villages retirés ayant pourtant une population suffisante ; sinon il devra trouver un pharmacien âgé prêt à céder son affaire. On comprend que l installation d un jeune diplômé soit une opération onéreuse qui amène le candidat à emprunter. Les pharmaciens ayant fait des études longues ont le droit d afficher la mention Pharmacien de première classe, ce qui lui reconnaît le plein exercice, le droit de faire des analyses médicales, de réaliser des préparations magistrales prescrites par un docteur en médecine et en général de pratiquer tous les actes de son art. Les pharmaciens ordinaires vendent des préparations conditionnées par des laboratoires pharmaceutiques. Certaines préparations ne peuvent être délivrées que sur présentation d une ordonnance médicale. Un registre des ordonnances, du médecin prescripteur et du malade est tenu quotidiennement dans l officine. Une armoire spéciale pour les produits toxiques doit être installée de manière inaccessible aux clients. Le pharmacien est tenu de procéder aux premiers soins d urgence sur les blessés ou les malades qu on lui amènerait. La vente de produits d hygiène, même ne provenant pas de laboratoires est autorisée sous la responsabilité du pharmacien titulaire, même si ce sont des préparateurs qui procèdent à la vente. Il s agit essentiellement de savons, eaux de toilette, poudres et pâtes dentifrices, shampoings, brillantine, etc. Droguerie-marchand de couleurs-bazar-quincaillier Le métier de droguiste n a pas de rapport avec l activité du pharmacien, même si la présence en France de nombreux soldats américains, à la fin de la Grande guerre, a parfois créée des confusions. Là-bas les médicaments sont vendus dans des drug stores, ce qui a donné lieu à des confusions avec les drogueries. Les limites entre marchand de couleurs, bazar et quincaillier sont floues. Chez le droguiste on peut se procurer de nombreuses variétés de produits liquides comme l eau de Javel, l acide muriatique, l alcool à brûler, la benzine, le pétrole pour les lampes, etc. Parmi les produits solides les cristaux de soude, le souffre en poudre ou en mèche, le cirage, l encaustique, etc. Les peintures liquides ou en poudre colorée, les brosses de peintre voisinent avec le mastic ; les carreaux sont taillés par le droguiste qui peut faire le vitrier en cas de besoin. S il y a prédominance des ustensiles ménagers, casseroles, fait-tout, poêles, des réchauds à alcool et matériels de cuisine divers, on peut parler de bazar. Toutes ces boutiques proposent des armes contre le fléau que sont les mouches. Deux possibilités existent, complémentaires. Le papier tuemouches est une sorte de cartouche de carton qui, à l ouverture, montre une punaise à passer dans une boucle de bolduc et à planter au plafond. En tirant la boite on fait sortir et se dérouler un ruban brunâtre extrêmement collant. Ce papier, d une soixantaine de centimètres de longueur, attire par son odeur les insectes qui se posent et ne peuvent plus repartir, engluées par pattes ou ailes. Les mouches se débattent désespérément en un vrombissement sonore. Lorsque plusieurs insectes 109

s efforcent simultanément de s envoler, le bruit est lancinant et dure jusqu à la mort. Autre arme contre ces bestioles : le Fly-Tox. Dans toutes les maisons il y a le pulvérisateur spécial acheté chez le droguiste ou au bazar. Une pompe à air se compose d un piston coulissant dans un cylindre d une vingtaine de centimètres. A l extrémité un réservoir perpendiculaire de liquide, court et bien plus important, alimente une sorte de bec. A coups de pistons on pulvérise un nuage asphyxiant auquel aucun insecte de résiste. Les humains sont forcés d ouvrir les fenêtres pour respirer, les cadavres de mouches sont très nombreux surtout à l automne. Enfin, au bazar on peut se procurer des rideaux de porte constitués chapelets de perles de bois. C est une bonne protection contre les invasions dans la cuisine. Ces portières sont beaucoup utilisées dans le Midi, rarement au nord de la Loire. Lorsqu on peut acheter non seulement des clous et des vis, mais de l outillage, des verrous, des accessoires d équipement de la maison, c est le quincaillier qui l emporte. Selon l importance du bourg et la concurrence, une seule boutique suffit ou, au contraire, deux magasins peuvent être présents avec des produits comparables, mais l un étant surtout quincaillier et l autre bazar-droguiste. Les paysans s efforcent de faire de leurs mains des objets, meubles, aménagements qu on peut se procurer dans le commerce, mais qui entraînent des dépenses en espèces. Souvent le travail chez soi est beaucoup plus économique puisque le temps ne compte pas. Le quincaillier est souvent un conseilleur qui donne gratuitement des moyens, des tours de main, des recettes. Cordonnier Le marchand de chaussures ne se trouve que dans les gros bourgs ; souvent cependant un marchand forain est présent sur les grands marchés. Mais le cordonnier, appelé autrefois le savetier est un réparateur. Les savates, en espagnol zapatos étaient les chaussures de pauvres, les souliers étant les chaussures de riches. Le cordonnier tient son nom de Cordoue, une ville espagnole où les Mahométans avaient un royaume longtemps après que le reste de l Espagne ait été reconquise par les Chrétiens. Cordoue était célèbre en particulier pour ses cuirs. Le cordouanier devint cordonnier et, des chaussures faites à la mesure du pied de l acheteur, passa à l adaptation puis à la réparation de souliers déjà portés. Le ressemelage est le changement de semelle lorsque celle-ci est usée. C est le principal travail du cordonnier qui travaille aussi sur l empeigne, recousant, mettant des pièces, etc. On trouve généralement chez le cordonnier des galoches à semelle de bois et dessus de cuir. Quelle que soit l habileté du paysan il ne peut pas se passer de réparateur pour ses gros «godillots» du nom de celui qui le premier, proposa à l armée un modèle unique de chaussure cloutée *. Papeterie-journaux Les journaux parisiens sont très peu lus en campagne, pour ne pas dire pas du tout. Même les journaux locaux ont surtout des lecteurs pour les nouvelles du canton. Les informations qui intéressent le lecteur sont celles qui concernent des gens et des lieux connus. L annonce de l installation d un nouveau médecin, les avis concernant une tête de bétail disparue, le communiqué annonçant que M. X «ne répond plus des dettes de sa femme, Mme X.» sont plus importants que l annonce d un tremblement de terre meurtrier à l autre bout de la planète. L autre information recherchée, ce sont les mercuriales : tel jour, à tel marché, les volailles se sont négociées sur telle base, le beurre valait entre tant et tant, les porcs n ont pas dépassé tel prix et tous ne se sont pas vendus. Ces gazettes, hebdomadaires le plus souvent, voisinent chez le papetier avec Le Pèlerin bonne lecture des Pères Assomptionnistes. D autres titres comme l Echo de la Ligue visent les familles chrétiennes. La Calotte violemment anticléricale a sa clientèle de fortes têtes. De petites feuilles consacrées au tricot et autres ouvrages de dames apparaissent également. Depuis peu une revue en couleur donne des images de la mode parisienne. Les dessins pour enfants, comme Mickey et Bibi-Fricottin, attirent un public qui n a pas souvent les moyens de ses envies. Quand les journaux de la ville : L Ouest-Eclair, Le Petit Dauphinois, La Dépêche de Toulouse ou Les Allobroges impriment en gros caractères des nouvelles à sensation, le marchand qui a lu l article donne ses commentaires personnels. Le chiffre des ventes, contrairement à ce qui se passe en ville, n est pas changé pour autant. On trouve des enveloppes décorées et du papier à lettre assorti. Chez le papetier on peut, à la saison des Premières Communions, trouver des images pieuses, les plus belles ayant de la dentelle de papier autour d un sujet en chromolithographie, comme les décalcomanies. Des images à découper, des petites palettes de peintre en carton avec de petits blocs de peinture à l eau «peintures sans danger» et un pinceau, des Cahiers de Dessins présentant sous une couverture quelques feuilles de papier blanc sans réglure, tel est le rayon pour les enfants. Enfin il y a le présentoir pour les cartes postales. Les photogravures en noir ou en bistre montrent quelques vues du bourg le plus proche et du monument ou paysage remarquable du département. Parfois des cartes illustrées de personnages fantaisies accompagnés d une légende Bons baisers mettent un peu d imprévu. Sur l autre face de la carte, souvent * Au début du siècle dernier les troupes napoléoniennes faisaient souvent des étapes quotidiennes de dix lieues (40 km) par jour avec des chaussures sans pied droit ni pied gauche. La chaussure devait alors être renouvelée tous les mois. 110

colorée en vert, la place pour la correspondance, à gauche, comporte une légende. A droite des lignes pour le nom et l adresse du destinataire. La poste a parfois obtenu que soit imprimé un rectangle pour le timbre, afin d obtenir que l habitude de coller le timbre côté photographie se perde. Pour les postiers cette manière d affranchir force à retourner la carte. Avant la Grande Guerre le tarif postal était réduit si la correspondance se limitait à cinq mots sans compter la signature. L habitude des textes très brefs s est maintenue sur les cartes postales même sans tarif particulier. Tissus La boutique de tissus, dans les gros bourgs, est consacrée aux tissus d habillement pour les femmes et les enfants. Les hommes s habillent le plus souvent en confection. Toutes les femmes ne peuvent pas tailler les morceaux d un tablier d enfant et encore moins une robe pour elle-même. Heureusement il existe des «patrons» de papier pour guider la coupe des pièces. C est généralement à l occasion d une cérémonie familiale prévue longtemps d avance qu on entreprend la confection d une robe, d une blouse, d une jupe. Depuis que Singer a réussi l introduction de la machine à coudre, suivi de Necchi et Hurtu, quelques foyers se sont équipés et les magasins de tissus se sont multipliés. La couturière à domicile sera évoquée plus loin. Des groupes féminins se sont constitués pour se donner des conseils de coupe et de couture. Les «ouvroirs» suscités par des communautés religieuses pour tricoter ou coudre en commun afin d aider les miséreux ont été aussi l occasion d expériences de couture. Ce qui nous mène à la Mercerie Le tricot a seulement besoin de laine et d aiguilles. La couture, la dentelle et la broderie créent d autres besoins. Epingles et aiguilles, fils de lin, de soie, de coton «mercerisé» ou non, boutons, agrafes, lacets, rubans, tels sont les produits qu on achète à la mercière.ciseaux à broder, mètre de couturière, craie de tailleur, roulette à décalquer, ces outils indispensables se trouvent à la mercerie avec les passe-lacets, les tambours, les canevas, les métiers à broderies, etc. Les professionnelles de la dentelle ou de la broderie n ont pas recours à la mercière, mais toute femme a eu un jour envie de réaliser un «ouvrage de dame» et peut s être découvert un don. Blanchisseuse L expression «laver son linge sale en famille» dit bien ce qu elle veut dire ; les révélations les plus intimes peuvent être mises au grand jour par la blanchisseuse. Dans la France rurale, jusqu à la Grande Guerre la grande lessive était semestrielle : au printemps et à l automne. Les jeunes couples découvrent que les trousseaux de mariage de leurs parents se comptaient en douzaines, qu il s agisse de draps ou de chemises de nuit. Douze douzaines de draps était le signe d un beau trousseau. L armoire à linge, souvent promenée dans une charrette le jour de la noce, en Bretagne, en Provence comme en Bresse ou en Maurienne était un signe d aisance qui devient moins ostentatoire si on se souvient du rythme des buées. Les buées se passaient dans les buanderies ; buée voulait dire lessive, le même mot servit ensuite pour parler de la vapeur d eau libérée par l ébullition. Les familles de peu de ressources n avaient pas toujours les moyens de chauffer l eau. La lessive se passait entièrement au bord du ruisseau ou au lavoir, si le village en avait un. Les lavandières profitaient de la lessive pour beaucoup parler entre elles. Le rituel de la lessive évolua lentement. Trempage dans un cuveau avec un mélange de graisse et de cendres devenu une sorte de savon. Parfois on trouvait de l argile savonneuse. Ailleurs on utilisait une plante : la saponaire. Après un long trempage, le linge était mis dans un bassin chauffé à ébullition ; les lessiveuses les plus modernes ont un champignon guidant l eau bouillante du bas vers le haut pour ensuite redescendre à travers la masse du linge. Sans champignon, c était avec un bois ressemblant à une rame que le linge était brassé. Sorti de la lessiveuse le linge était empilé sur des tréteaux d où il s égouttait. Transporté en brouette jusqu à l eau courante sauf dans les maisons ayant une buanderie avec bacs et robinet- pour le rinçage à grands coups de batte pour exprimer l eau savonneuse. Brosse en chiendent et planche rainurée achevaient la chasse aux dernières taches. Et l opération s achevait avec l étendage. Souvent la blanchisseuse est aidée par une «femme de journée» qui, comme son nom l indique, est employée à la journée, sans aucune certitude de travail d un jour sur l autre. Depuis la Grande Guerre les lessives sont plus fréquentes et on fait appel à des femmes venant à domicile. L avènement de la lessiveuse à champignon assurant un brassage constant de l eau en ébullition et l apparition des essoreuses à rouleaux a changé le travail des femmes. Dans le même temps des «blanchisseuses de fin» passaient ramasser les pièces délicates comme le linge de corps pour faire la lessive à la blanchisserie en achevant par un repassage soigné. Ce sont ces blanchisseries qui commencèrent à proposer des teintures rapides : Deuil en 24 heures afin de confectionner des vêtements noirs à temps pour l enterrement. Certes les personnes âgées ont toutes des robes et 111

costumes noirs, ils n ont même souvent que ça à côté des vêtements de travail. Mais les jeunes n en ont pas et font teindre des vêtements usagés. On en est arrivé à redonner une jeunesse à de vieux habits en les reteignant d une couleur autre que le noir. Le nom de teinturerie a été accolé à celui de blanchisserie, ces magasins proposes le dégraissage à sec des vêtements tachés et des services complémentaires comme le stoppage des accrocs, le remmaillage des bas, les plissés, la confection de boutonnières et autres finitions. Ravaudeuse Des vêtements portés rarement ou, au contraire, très usés peuvent avoir besoin de modifications comme élargir la ceinture d un pantalon, rétrécir une robe, mettre une pièce, changer un gros-grain, et surtout repriser les chaussettes et les bas, changer un fond de pantalon, réparer un torchon usé, boucher la brûlure d un tablier. En règle générale la ravaudeuse vient faire sa journée à domicile et vide le panier à raccommodage où se sont accumulés depuis son passage précédent. Les ravaudeuse ne rechignent pas à la tâche mais regrettent qu on jette dans le panier des pièces de vêtements sans les avoir lavés au préalable. Couturière en chambre Dans les petites villes, grâce aux machines à coudre, des femmes seules se proposent de confectionner des robes à la mesure de la cliente. Des revues montrent des modèles à la mode, le tissu est choisi, parfois un patron en papier est inséré dans la revue, plus souvent on trouve chez la mercière un patron pour un même genre de jupe ou de corsage ; la couturière adapte, modifie, invente. Les patrons donnent des tracés gigogne, selon la taille de la personne. Dans les cas les plus soignés, robes de cérémonie par exemple, la couturière refait un patron en papier fort ou même en tarlatane et le bâtit pour l essayer sur la cliente avant de tailler dans le tissu choisi. La roulette perforant le patron permet de faire passer du talc sur l envers et de couper les pièces qui sont ensuite bâties. De nombreux essayages sont encore nécessaires, que ce soit pour les pinces de poitrine, le montage des manches ou l ourlet de la jupe. L adresse d une bonne couturière se transmet presque clandestinement, d amie à amie, pour éviter que l excès de commandes fasse monter les prix et baisser la qualité. Certains événements comme les Premières Communions et les mariages peuvent augmenter la clientèle et obliger la couturière à appeler des amies en renfort. De telles nécessités sont mal acceptées par les clientes fidèles. Les choses qui aident au service de tous Ecole Dans toutes les communes il y a une maison d école. C est une obligation prévue par la loi sur l enseignement primaire, laïc, gratuit et obligatoire. La maison d école accueille au moins deux classes séparées pour les garçons et les filles. Les classes primaires doivent amener les enfants au niveau du certificat d études. Ce n est que si le nombre d enfants scolarisés est trop faible que garçons et filles peuvent se retrouver dans une même classe. Les classes vont du cours préparatoire au cours complémentaire. Les matières enseignées commencent par la lecture, l écriture et l arithmétique des quatre opérations : addition, soustraction, multiplication et division.. Puis viennent la grammaire et l orthographe, l histoire et la géographie. Dans des communes retirées sans possibilité de regroupement scolaire, un maître ou une maîtresse peut devoir assurer dans une section unique les cours préparatoires, élémentaires et moyens. Les cours complémentaires sont obligatoirement séparés des cours préparatoires. Les locaux scolaires sont éclairés par les soins de la commune, leur chauffage peut comporter une participation en nature demandées aux familles des écoliers. A certaines périodes de l année (moissons et vendanges) le directeur d école, ou à son défaut, le maître principal doit vérifier la présence effective des enfants inscrits et éventuellement demander au maire l intervention de la force publique (gendarmerie) pour réprimer l absentéisme agricole. L inspecteur d académie doit, pour sa part, veiller toute l année au respect de la loi. Il est recommandé de contrôler l observation stricte des dates de vacances fixées par le ministre. L instituteur et le maire doivent, dans la mesure du possible, aider à l émulation des élèves en organisant une distribution des prix à la fin de chaque année scolaire. La commune doit participer à l acquisition des livres de prix choisis sur la liste proposée par l inspecteur d académie. Gendarmerie Dans les bourgs importants existe une brigade de gendarmerie. Les gendarmes sont des militaires qui, revêtus de leur uniforme, représentent la force publique au service de la loi. Ils agissent sur ordre de leurs supérieurs * pour les missions de police générale, sur réquisition du procureur de la République ou d un juge d instruction pour les missions de police judiciaire et sur réquisition du maire ou du préfet pour les missions de maintien de l ordre. Les gendarmes et leurs * Tout procès-verbal dressé par un gendarme commence obligatoirement par la formule : «Revêtu de mon uniforme et conformément aux ordres reçus de mes supérieurs» 112

familles logent dans la caserne, celle-ci comporte une cellule (surnommée violon) pour maintenir sous clé les ivrognes jusqu à leur réveil ou les malfaiteurs jusqu à leur transfert, de brigade en brigade à la prison départementale. Les gendarmes tiennent à jour la liste des hommes ayant effectué leur service militaire ; ils leur communiquent leur fascicule de mobilisation et préviennent l autorité militaire de tout changement familial ou de résidence des «réservistes». Les gendarmes interviennent sans attendre lorsqu il y a des accidents de personne ou des rassemblements importants de population. Contrairement aux polices municipales urbaines, les gendarmes doivent absolument entretenir de bonnes relations avec tous les habitants de leur brigade. Ils tiennent informé leur hiérarchie de l état d esprit public. A côté de la gendarmerie fixe, dite gendarmerie départementale, il existe une gendarmerie dite mobile à la disposition du préfet pour assurer le maintien de l ordre. Poste-télégraphe-téléphone Le bureau de poste est installé au centre du bourg, souvent dans le même bâtiment que la mairie. La poste est d abord le lieu par lequel passe le courrier. L administration des Postes a le monopole du transport et de la distribution des lettres et des colis. C est donc dans le bureau de poste que les lettres déposées par les usagers dans les boites à lettres sont tamponnées en indiquant le lieu, le jour et l heure du dépôt. L habitude a été prise de payer à l avance le port des lettres en apposant un timbre-poste ; ce n est pas une obligation, le paiement peut être effectué par le destinataire au tarif plein. Les timbres payés d avance bénéficient du demi-tarif. Le tampon de la poste sert également à oblitérer le timbre pour qu il ne puisse pas resservir. Le tri du courrier et son acheminement, généralement par le chemin de fer, est organisé de manière à être le plus rapide possible. A l arrivée au bureau destinataire le courrier est trié pour composer la tournée de distribution du ou des facteurs. A la création du service des postes par Louis XI, celui-ci était réservé au courrier royal. Au XVII e siècle la petite poste accessible aux particuliers commença à s organiser à Paris. L homme qui portait les lettres à domicile s est appelé tantôt le piéton, tantôt le messager. Sa dénomination officielle est le facteur. Le service des colis de moins de 5 kg est souvent confié à des entreprises privées tout en gardant l appellation de colis postal. Pour les envois plus important le recours au chemin de fer est la règle. Au port des lettres est venu s ajouter des opérations financières. En effet il est formellement interdit de mettre dans les enveloppes du courrier des billets de banque, pour d évidentes raisons de sécurité. Il a donc fallu proposer au public un moyen d envoyer de l argent, ce fut l institution des mandats-lettre, sortes de certificats qu une certaine somme a bien été déposée au bureau expéditeur à destination de telle personne qui recevra les fonds en présentant au bureau destinataire le mandat transmis par courrier. D autres services financiers se sont ajoutés, tel le service des Chèquespostaux ; chaque titulaire d un compte peut recevoir ou envoyer des fonds soit à un autre titulaire, soit à un destinataire qui pourra retirer les espèces correspondantes dans le bureau de poste de son choix. La poste aux lettres ne fut autorisée que tardivement à utiliser le réseau télégraphique de l abbé Chappe. C était prioritairement destiné aux dépêches officielles. Le mât du sémaphore principal d où partaient toutes les lignes de signaux était installé au sommet d une des tours de l église Saint-Sulpice, à Paris. Lorsque le télégraphe électrique s étendit dans la France entière, ce fut l administration des Postes qui reçut le monopole ; le central postal était rue du Louvre, à Paris ; le central télégraphique fut installé rue de Grenelle, à proximité du Ministère de la Guerre, utilisateur prioritaire du service. Les machines télégraphiques impriment directement les lettres ou les chiffres du message sur un ruban de papier gommé. L employé n a plus qu à couper et coller ce ruban sur la formule de télégramme imprimée sur papier bleu. Les télégrammes peuvent être soumis à des règles de distribution fixées par l expéditeur comme : remettre en mains propres, remettre jour et nuit, remettre ouvert, réponse payée, etc. Lorsque le service téléphonique se répandit, il fut naturellement confié à l administration des Poste et Télégraphe qui devint les Poste, Télégraphe et Téléphone, en raccourci PTT. On imagine mal ce qui pourrait être adjoint à cette administration qui semble couvrir la totalité des services de communication. Le monopole de la poste ne peut pas être remis en cause. L administration des Postes a tenté de prendre place dans l immense système de la TSF ; la station de TSF nommée Paris-PTT n est pas en mesure de faire concurrence au Poste Parisien ou à Radio-Paris. Le Maire et la mairie La commune est la plus petite organisation de la population ; il y en a 36 000 en France. La plus grande commune est Paris qui compte près de trois millions d habitants. Puis Marseille et Lyon, la population de cette dernière ville apparaît comme inférieure à celle du grand port méditerranéen ; cependant les chiffres lyonnais qui sont de près d un million d habitants sont peut-être supérieurs à la réalité marseillaise. D autres villes importantes comme l ensemble Lille-Roubaix-Tourcoing atteignent des populations comparables. Mais il existe des communes ne regroupant que quelques centaines, voire même quelques dizaines 113

de foyers. Sauf Paris qui n a pas de maire, toutes les communes ont un conseil municipal élu au suffrage universel ; ce conseil élit parmi ses membre le maire qui, assisté de son conseil, dirige la commune. La maison d école, les chemins ruraux, l état civil sont les principales missions d une commune qui gère un budget (un projet d équilibre entre les recettes et les dépenses de l année) sous la surveillance du préfet et du percepteur des impôts. Le maire est l autorité de base issue du suffrage universel. Les adultes mâles de vingt ans doivent se faire recenser à la mairie de leur domicile afin de passer le Conseil de révision, présidé par le maire, au cours duquel l aptitude au service militaire, un éventuel sursis ou une exemption peuvent être prononcés sur rapport du médecin militaire commis à cet effet. Agissant comme officier d état civil le maire instrumente pour les mariages, il peut déléguer ses pouvoirs à un adjoint. C est en son nom que le secrétaire de mairie reçoit les déclarations de naissance et de décès qui, comme les mariages, doivent faire l objet d un acte contresigné par des témoins. Le maire, par son élection, est habilité comme officier de police judiciaire sur le territoire communal. Secrétaire de mairie, appariteur, tambour de ville Les mairies de communes importantes sont obligées d avoir du personnel communal pour les innombrables tâches dont le maire est responsable. Dans les plus petites communes il y a un secrétaire de mairie assurant les missions administratives imposées comme la tenue matérielle des registres d état civil, les comptes qui seront mis en forme par le comptable par délégation, et d une manière générale tout ce que le maire ne peut pas faire lui-même ou faire faire à ses adjoints par délégation. Le plus souvent l instituteur assure le rôle de secrétaire de mairie. Le maire reçoit quotidiennement le Journal Officiel de la République contenant le texte des lois, décrets, arrêtés, circulaires, etc. qui régissent la vie des citoyens. En outre la préfecture et les divers services de l Etat interrogent le maire par de nombreux questionnaires auxquels réponse doit être donnée. En plus du secrétaire de mairie, les communes peuvent avoir un appariteur tambour de ville qui fait connaître par des avis lus à travers tout le territoire communal les informations publiques et privées intéressant la population. Souvent, en Bretagne notamment, c est à la sortie de la grand-messe du dimanche que les annonces sont faites, et en particulier les promesses de mariages. Dans les grandes ville la publication des bans de mariage prévue par la loi se fait par affichage en mairie. Une commune peut se doter d un garde-champêtre assermenté. Celuici doit porter de manière visible une plaque portant la mention LA LOI. Le rôle du garde-champêtre est surtout préventif, il surveille en particulier les récoltes encore sur pied, les maraudeurs voleurs de poule et les romanichels. Il peut dresser procès-verbal des infractions relevant de sa compétence. La Robe On évoque souvent la justice comme un troisième pouvoir après le Pouvoir Législatif et le Pouvoir Exécutif : le pouvoir judiciaire. C est une fâcheuse confusion. Il n y a pas de pouvoir judiciaire mais une Autorité souveraine dans les limites de la loi votée par le pouvoir législatif et des autres textes émanant du pouvoir exécutif. L autorité judiciaire ne fait pas la loi, elle l applique. De nombreux corps participent à l autorité judiciaire : les juges du siège et ceux du parquet ; les auxiliaires de justice, greffiers, avocats, avoués, huissiers. Les services de police judiciaire enquêtent sur demande du juge d instruction. Des titulaires d offices ministériels : notaires, commissaires-priseurs, des experts assermentés : géomètres sont souvent des intermédiaires obligés entre le citoyen et l autorité. On dit, comme sous l Ancien Régime, que ce sont des professions de robe. En effet certains d entre eux portent encore une robe dans l exercice de leur profession. La Justice Dans les chefs-lieux de canton il existe généralement un tribunal de première instance qui est également tribunal de simple police. Un magistrat peut intervenir sans assesseurs : le Juge de Paix a un rôle beaucoup plus important qu il n y paraît. Ce magistrat vit au contact des réalités quotidiennes et très souvent il peut raisonner le délinquant ou, surtout, les parties qui s opposent. Bien des affaires mineures mais importantes aux yeux des personnes concernées, arrivent à être réglées grâce à l intervention du juge de paix agissant comme un arbitre. Sans ce magistrat les tribunaux auraient beaucoup plus d affaires à examiner et les parties opposées verraient s allonger les délais avant qu une solution n intervienne, d où souvent une aggravation d un litige, mineur à l origine, mais envenimé par les délais de justice. Le jugement en première instance est réservé aux petits litiges de voisinage ou aux contestations entre un client et un fournisseur ne dépassant pas une certaine somme peu élevée. De même le tribunal de simple police est compétent pour de petites infractions contraventionnelles. Toutes les décisions sont susceptibles d appel devant le tribunal civil ou le tribunal correctionnel. En première instance comme en simple police le recours à un avocat ne s impose pas 114

Les tribunaux civils sont compétents pour juger des litiges entre citoyens, les jugements peuvent faire l objet de contestation devant la Cour d Appel. Les arrêts de la Cour peuvent être soumis, uniquement sur le respect de la procédure, devant la Cour de Cassation, instance suprême. Les tribunaux correctionnels jugent des infractions et délits, ils sont composés de juges professionnels. Les jugements correctionnels sont également susceptibles d appel puis de pourvoi en cassation. Les crimes entraînent la comparution en Cour d Assises où siègent douze jurés tirés au sort parmi les électeurs du département. Les jugements en cour d assise ne sont pas susceptibles d appel. Le pourvoi en cassation porte sur d éventuels vices de forme, le jugement d un jury d assises ne peut être modifié que par le droit de grâce du Président de la République qui peut alléger tout ou partie de la condamnation sans jamais pouvoir l aggraver. La loi dit que tout homme est présumé innocent jusqu à sa condamnation par le tribunal, ceci est vrai quels que soient les soupçons qui peuvent justifier sa mise en prison à titre provisoire. Les juges Les juges ne sont pas des fonctionnaires mais des magistrats professionnels. Les magistrats «du siège» sont ceux qui sont assis sur l estrade des tribunaux ou des cours. Ils dépendent du Président du tribunal, lui même dépendant du ministre de la justice, Garde des Sceaux. Les magistrats «du parquet» qui interviennent debout à l audience dépendent du Procureur Général. Les juges sont toujours trois : un président et deux assesseurs pour éviter tout parti-pris personnel. La société est représentée par le procureur ou un substitut qui demande (requiert) la peine dans son réquisitoire. L avocat de l accusé, qui assure sa défense, est le dernier à parler. Toute personne accusée est présumée innocente tant qu elle n a pas été condamnée «au nom du peuple français». Le greffier lit l acte d accusation, conserve et présente les «pièces à conviction», enregistre les débats et établit le texte de la décision qui, signée par le président et ses assesseurs, sera exécutoire. Il existe un juge «du parquet» chargé d instruire à charge et à décharge, c est à dire en recherchant les preuves de culpabilité et celles d innocence de l accusé (l inculpé). C est le juge d instruction qui décide ou non de renvoyer l inculpé devant le tribunal. Le juge d instruction agit selon sa propre conviction. Il peut se faire aider par la police judiciaire ou la gendarmerie qui agissent alors sur la demande du juge. Il peut également mettre l inculpé en détention à titre provisoire. L exécution des peines est du domaine de l administration pénitentiaire responsable des prisons et du bagne. Le châtiment suprême, la peine de mort, est exécuté dès que le recours en grâce a été rejeté. Les tribunaux civils décident qui a raison et qui a tort entre les Parties en litige. Les avocats plaident au nom de leur client, les avoués préparent toutes les pièces de procédure. Les huissiers constatent, mettent en demeure et éventuellement saisissent les biens du débiteur pour les «vendre à l encan», autrement-dit aux enchères au plus offrant. Les Elus L organisation de la commune dépend du maire, comme nous l avons vu plus haut. Le maire est en principe élu par le conseil municipal choisi par les électeurs. En fait c est autour du futur maire que se prépare l élection ; le vote du conseil municipal donne forcément la majorité à celui qui a mené la campagne électorale. Le maire a du poids sur ses concitoyens, quelle que soit sa profession. Dans les petites communes il est souvent cultivateur, dans les bourgs il exerce souvent une profession libérale. Son rôle dans l élection du sénateur est important ; on a souvent dit que le Sénat était l assemblée des maires ou l assemblée des notables, ce qui explique pourquoi cette assemblée a souvent tendance à ralentir les réformes votées à la va-vite par la Chambre des Députés. Le mode d élection des députés change assez souvent. Le découpage des circonscriptions amène de grosses différences entre les élus de tel département peu peuplé, comme la Lozère et les représentants de populations des banlieues urbaines. En vertu d un principe fixant au nombre minimum de deux députés les élus d un département et un nombre total de cinq cent cinquante sièges à la Chambre, il est inévitable qu un député de montagne soit élu par dix fois moins d électeurs que le député d une circonscription de la Seine. Lorsque le vote se fait pour un siège, il est de tradition que le scrutin ait deux tours, permettant ainsi des alliances entre partis proches au deuxième tour. Selon une formule célèbre «au premier tour on choisit, au deuxième tour on élimine». On vote pour une personnalité au premier tour et on vote contre l adversaire au deuxième. Dans ces scrutins la personnalité des candidats compte plus que leur étiquette politique. Il est parfois difficile d avoir une majorité stable au parlement, les crises ministérielles se succèdent. Diverses expériences de votes pour une liste regroupant tous les sièges du département ont été expérimentés. Des groupes parlementaires solides peuvent voir le jour, les élus dépendent plus de leur parti que des électeurs. La création d une majorité solide assure au gouvernement une certaine durée. Au contraire une majorité éparpillée donne plus de pouvoir aux ententes d élus s unissant pour un objectif plus limité. Le ministère risque de tomber plus souvent. Pouvoir des élus ou stabilité gouvernementale, l alternative a marqué la politique française depuis 115

les débuts de la III e République. Un député doit rester à l écoute de ses électeurs ; il doit tenir des permanences pour maintenir le contact, ces permanences sont aussi le lieu où l électeur peut demander une aide à son élu, les demandes pouvant concerner les domaines les plus variés : l affectation d un fils pour son service militaire, une difficulté avec le percepteur, un litige de voisinage. Même si le député n a pas les moyens d intervenir, son aptitude à écouter donnera au solliciteur l impression d avoir fait avancer l affaire. Un député régulièrement réélu depuis des années peut, à juste titre, briguer un siège de sénateur, le mettant ainsi à l abri des incertitudes du suffrage universel. Où trouver un nouveau sénateur? Au Sénat! Pourquoi en changer. Certains sénateurs semblent parfois inamovibles, comme au début de la III e République. Les notables On nomme ainsi les principaux personnages d un bourg ou d une ville, ceux qui peuvent avoir une influence, bonne ou mauvaise, sur leurs concitoyens. Ils sont parfois désignés sous le vocable de conducteurs d opinion. La fortune n est pas l essentiel. Dans certaines provinces d anciens seigneurs désargentés restent influents. Des entrepreneurs en pleine prospérité peuvent ne pas avoir de véritable influence, faute d être entrés dans la vie de la communauté. L opinion publique est influençable, versatile et souvent aveugle. Médecin Au moins autant que de soigner, le médecin doit écouter. D une manière certaine il a progressivement remplacé le curé dans le rôle de confesseur. Un médecin est naturellement informé des maladies de ses clients. Il est tenu au secret professionnel. Cependant certaines maladies contagieuses l obligent à interroger l entourage, sans compter les maladies à déclaration obligatoire. Sans que ce soit par goût de l indiscrétion, des phrases anodines peuvent être révélatrices telle celle d un médecin racontant, sans donner de nom, une aventure galante dans une ville d eaux. A ce moment une jeune et jolie femme arrive et déclare «Vous souvenez-vous, cher Docteur, de la buvette des curistes à C est un souvenir inoubliable!» Certaines prescriptions médicamenteuses, même anonymes tel le 606, parlent trop *. Lorsqu un projet de mariage est en cours d élaboration, les parents de la jeune fille se renseignent sur la santé de l éventuel postulant avant de l autoriser à «faire sa cour». Le médecin ne dira rien mais un silence peut être très parlant. Notaire Le médecin est le confesseur des secrets de famille ; il arrive qu il soit dans l obligation d empêcher un mariage en raison de consanguinité occulte. Le notaire, lui, est le confesseur des affaires patrimoniales. L obligation d intervention de cet officier ministériel a été codifié par Napoléon. Un notaire doit assurer la préservation de tous les actes passés en son étude. Il assure, à ce titre, la conservation des minutes de son (et ses) prédécesseur. Il doit délivrer des «expéditions», (des copies) de ses minutes originales. Par les archives d une étude, toute l histoire d une famille peut être reconstituée. Bien des fortunes assises ont une origine que les héritiers préfèrent oublier, que cela vienne des ventes de biens du clergé sous la Grande Révolution ou des marchés d approvisionnement des armées napoléoniennes. Fournisseur aux armées n est une activité dont on aime se vanter pour un ancêtre. Lorsqu il y a dans l air un projet d alliance, les questions de la dot de la future n ont plus l importance primordiale d avant la Grande Guerre, quand des alliances étaient conditionnées par l importance de la dot. Mais ces questions ne peuvent être totalement éludées. C est au moment des successions que le notaire trouve toute son importance. Au moment d un mariage les futurs sont parfois dépourvus de tout bien tout en ayant des «espérances». Au moment d un décès il est bien rare que le de cujus n ait rien, ne serait-ce que des «hardes et meubles meublants». Les inventaires après décès notent même la vaisselle ébréchée. Même si l intervention du notaire n est pas indispensable pour faire son testament si celui-ci est entièrement écrit de la main du testateur, il est pourtant conseillé de consulter un notaire pour éviter des dispositions interdites par la loi, comme, par exemple, de déshériter un enfant. Le notaire peut, bien malgré lui, être témoin de querelles qui se continueront en brouilles irréparables des dizaines d années plus tard, alors que tous en auront oublié l origine. L âpreté au gain est un révélateur que le notaire, mieux que quiconque est à même de constater. A eux deux, notaire et médecin sont capables de savoir ce qui se passe au fond des cœurs. Vétérinaire S il a quelques points communs avec le médecin, le vétérinaire est un autre type d homme. Sa force physique est nécessaire, par exemple pour maîtriser un cheval avec le tortillon, le temps d un examen. Un médecin n a pas besoin de s imposer en force. Lorsqu un vêlage se passe mal, le vétérinaire doit payer de sa personne. Avoir à soigner un malade qui ne peut dire ce qu il a et où il souffre rapproche le praticien du médecin examinant un nourrisson. En campagne on hésite moins à appeler le vétérinaire que le médecin. La bête est un instrument de travail, un capital, plus que le vieux grand-père auquel il suffit de * Médication anti-vénérienne. Parodiant le Panem et circenses des Romains «Du pain et des jeux», les permissionnaires de la Grande Guerre définissaient à leur retour au front les souvenirs en disant «Paname et 606» 116

donner des remèdes de bonne femme. De ce fait le vétérinaire connaît mieux les soucis de la vie du cultivateur. Le vétérinaire a parfois des cas de conscience à trancher ; c est en particulier difficile en cas d épizootie comme la fièvre aphteuse. Peut-on ruiner une famille pour éviter une contagion incertaine. La cause douteuse de la mort d une bête justifie-t-elle l envoi à l équarrissage au lieu de la boucherie? La santé quotidienne Dispensaire Pour les petits incidents de santé, il existe souvent, dépendant d une communauté religieuse, un lieu où une sœur infirmière dispense les soins ne nécessitant pas le recours au médecin. Il faut noter que, même aux moments les plus difficiles de la Séparation de l Eglise et de l Etat, quand toutes les congrégations enseignantes ont dû quitter la France, aucune sœur soignante n a eu de difficulté à conserver son action charitable dans les hôpitaux, les asiles de vieillard, les prisons et les dispensaires, Qu il s agisse de blessures superficielles, de malaises avec ou sans fièvre, les femmes vont plus volontiers au dispensaire. La même religieuse fait parfois la tournée des femmes alitées pour voir si l état de santé ne s aggrave pas et, le cas échéant, de conseiller le recours au médecin. De plus en plus on soigne par des piqûres qu une sœur infirmière peut administrer. Parfois les relations entre médecin et religieuses ne sont pas bonnes. Le médecin estime que la sœur du dispensaire outrepasse ses compétences et fait de la médecine sans le dire. De leur côté les bonnes sœurs reprochent au médecin d être matérialiste et d oublier les vertus de la souffrance. Il faut savoir que, jusqu à la Grande Guerre, il existait deux sortes de médecins : les Docteurs en médecine diplômés par la Faculté et les Officiers de santé issus d écoles de médecine. Les officiers de santé ont disparu, ils étaient souvent de bons praticiens pour la médecine courante, parfois jaloux des Docteurs ; fréquemment ils représentaient la «libre-pensée» la plus anticléricale. Rebouteux, guérisseurs, jeteurs de sort On ne peut éluder le rôle des différents substituts à la médecine. Personne, même parmi les médecins, ne conteste l aptitude de certains à manipuler les articulations, les fractures, les nœuds nerveux afin de les réparer. Cette pratique empirique est le fait des rebouteux. Souvent formés par le père ou l oncle, eux-même rebouteux, également issus de la pratique des bergers soignant leurs moutons, ils ont une notoriété dépassant largement les limites du canton. Cette notoriété montre leur efficacité. Si la luxation était mal remises, la nouvelle se répandrait rapidement. Que le rebouteux dise des prières tout en manipulant, ce qui n est pas toujours le cas, n enlève rien à son don. Le plus souvent il refuse toute rémunération. Il arrive que des rebouteux improvisés fassent plus de mal que de bien ; cela se sait vite. Si le nom du rebouteux est facile à trouver car il ne se cache pas, retrouver la guérisseuse ou le guérisseur n est toujours facile. Sous l appellation unique se dissimulent parfois des pratiques bénéfiques, mais aussi l exploitation de la crédulité. Les «méthodes» sont variées, on peut les classer en trois familles : les incantations, le pendule, l imposition des mains. Il semblerait qu on trouverait la même proportion de réussite et de charlatanerie dans les divers types de pratiques. Les formules bénéfiques comportent, dit-on, le même mélange de prières connues, de charabia-abracadabra et de formulations aux consonances latines sans signification. Le pendule peut être une alliance suspendue à un cheveu de femme, une montre de gousset au bout de sa chaîne ou simplement un fil à plomb comme ceux des niveaux de maçon (et de francs-maçons). Balancements ou rotations sont interprétés par le guérisseur-radiesthésiste qui peut être lui-même convaincu. Les passes magnétiques au dessus du corps, les pressions, impositions des mains sont la manière du magnétiseur qui pense pouvoir agir à distance avec une photo de la personne en cause. Certains guérisseurs-magnétiseurs annoncent des «retours d affection», des guérisons de maladies des nerfs La principale raison du recours à ce type soins vise le cancer vrai ou supposé. Quelques guérisseurs agissent sans demander aucune rémunération ; d autres ont des tarifs parfois très élevés, justifiant cette pratique par l affirmation que l effet plus grand si le consultant «se saigne aux quatre veines *» pour obtenir sa guérison. Il est très difficile de juger ces pratiques, elles échappent à l observation scientifique, comme les guérisons de Lourdes * *. Une chose est sûre, certains guérisseurs tirent des revenus considérables de leurs pratiques. Si les malades éprouvent un bien-être après leur passage dans le cabinet du guérisseur ou de la guérisseuse, tant mieux. Ce qui n est pas acceptable c est lorsque l intervention du guérisseur entrave les soins de la médecine reconnue. Il existe encore une catégorie différente des rebouteux et des guérisseurs ; on ne peut en parler que par on-dit. Ceux qui ont eu recours à certaines pratiques ne veulent pas en parler. Selon les cas on en parle à mi-mots sous l appellation de leveurs de sorts ou de jeteurs * L expression date du temps où les médecins traitaient tout par la saignée. Si les quatre membres subissaient la saignée, le malade était exsangue et avait perdu tous ses moyens. * * Il existe à Lourdes un bureau des constatations composé de médecins qui disent ce qu ils pensent de la réalité scientifique des miracles. 117

de sorts. Ces périphrases désignent en fait ceux qu on appelait naguère dans les campagnes reculées des sorciers. Certaines œuvres littéraires récentes les évoquent, plus par leurs actions que par leur personne. Des spécialistes d une discipline encore peu répandue : le Volk-Lore rassemblent des informations sur des pratiques anciennes essentiellement rurales. Un récent ouvrage, couronné par le jury des Prix Goncourt, Gaspard des Montagnes, d Henri Pourrat, évoque de nombreuses histoires mettant en cause des sorciers du Massif Central au siècle dernier. Ceux qui ont recours à ces pratiques nomment leveur de sort celui qui les a délivré d une série inexplicable de malheurs ; grâce à lui le bétail cesse de mourir de manière incompréhensible, les récoltes redeviennent normales et les poules pondent. Au contraire celui qui cherche une explication à des malchances répétées qu il pense causées par un voisin ou un parent croient être victimes d un jeteur de sort mobilisé par celui qui lui veut du mal. Il est d autant plus difficile de se faire une idée que ni la victime, ni l auteur ne désirent parler de ces affaires qui aboutissent très rarement au Tribunal correctionnel. Quant au «sorcier», habitant généralement assez loin de la commune où a lieu son intervention, il évite naturellement d apparaître. Il est impossible de savoir la manière de procéder d un sorcier, le mystère faisant partie du rituel. On croit savoir que certains ont recours à un livre maudit Le Grand Albert que seuls des prêtres auraient le droit de détenir ; il est enchaîné au mur, mais le sorcier arrive à le libérer le temps de trouver et de prononcer les formules sataniques. Le passé de cette croyance remonte peut-être à l époque où les livres des bibliothèques monastiques étaient enchaînés. La sorcellerie, dans ce cas, se rattache à la connaissance hermétique. Une autre famille de rituels pourrait provenir des rites païens de fécondité qui ont subsistés bien après la christianisation de l Europe. Le dieu cornu, le bouc, a continué d être célébré par des sabbats de sorcières dans les campagnes. Les œufs, eux-aussi représentant la fécondité, sont utilisés dans les rituels d envoûtement : œufs cassés cachés autour de la grange ou de l étable ; cheveux ou rognures d ongles de la personne sur laquelle le sort doit être jeté sont aussi reliés à la suppression de la vie par retrait d un élément symbolique mais issu de l objet de l envoûtement. Autant le rebouteux est immédiatement reconnu capable, autant les passes magnétiques peuvent provoquer la sensation de guérison réelle ou supposée, autant le domaine de la sorcellerie est opaque. Ce qu on peut dire avec certitude c est qu il existe des personnes ayant recours à des pratiques secrètes ; l attrait de l occultisme est très fort pour des personnes faibles et malheureuses. L inconnu est censé répondre aux interrogations fondamentales : qui, pourquoi, comment? Le silence qui entoure ce domaine, qu il s agisse des opérateurs ou des victimes justifie un regard critique sur ces phénomènes supposés. La seule chose certaine, c est qu il y a des hommes et des femmes qui sont convaincus d avoir été envoûtés. Vrai ou faux? Pour les victimes la question ne se pose pas et leur souffrance, leurs craintes existent. L au-delà Le curé Bien avant le maire, le député ou le juge, le curé était présent. Dès les invasions barbares, le christianisme venu de Rome sous le règne de l empereur Constantin était, grâce aux moines irlandais (Celtes), rétabli en Gaule devenu le royaume des Francs. Malgré les raids des pirates normands, les paysans regroupés en hameaux se soutenaient mutuellement. Un prêtre (parocchio) devenait le chef au moins spirituel de la communauté (paroisse). Les guerriers combattaient contre les voisins pour protéger gens, bêtes et biens. Petit à petit se constituèrent trois classes : les laboureurs, ceux qui travaillent, les guerriers qui devinrent les seigneurs, et la caste des prêtres, ciment de la communauté, faisant le pont entre la vie et l après-vie, la mort. Le curé chef de la communauté assurait de nombreuses fonctions : il était juge des petits conflits, maître des décisions communes, par exemple sur le début des récoltes, et mémoire de la collectivité, enregistrant naissances, mariages et décès. Jusqu à la Révolution de 1789, le curé a gardé l essentiel de son rôle ancestral ; la Noblesse vivait comme classe de guerriers, le Tiers Etat rassemblait tout les autres citoyens, du juge au tâcheron des campagnes. Le clergé était composé de membres bien différents. D une part il y avait le clergé de paroisse, nommé séculier, vivant «dans le siècle» la vie de tout le monde, et le clergé dit régulier, obéissant à une règle, autrement dit les moines. Les monastères, couvents et autres maisons furent dissous à la Révolution et leurs biens rendus à la nation. Les églises paroissiales furent, le plus souvent, gardés par les prêtres constitutionnels qui avaient adhérés à la Constitution Civile du Clergé. Bonaparte, Premier Consul, signa avec le Pape un Concordat qui mettait fin aux conflits religieux qui avaient ensanglanté la nation. Les prêtres séculiers devenaient fonctionnaires de l Etat. Mais ils ne retrouvèrent pas toutes leurs missions d avant la Révolution. Les registres de l état civil restèrent dans les mairies, les cimetières étaient créés et entretenus par la commune, etc. Au début du siècle le pouvoir législatif décida souverainement la séparation de l église et de l état ; la plupart des églises redevenait propriété de la commune, celle-ci la mettant à disposition du prêtre paroissial pour y célébrer le culte. Le clergé n était plus payé par l état. 118

Seule exception, les départements recouvrés en 1918. Le clergé d Alsace et de Lorraine continue de vivre selon le Concordat, le clergé catholique et protestant étant payés comme fonctionnaires. La paroisse a pratiquement les mêmes limites que la commune, celle-ci ayant été dessinée en respectant les frontières paroissiales, Le curé, en Bretagne on dit le recteur, n a officiellement aucun rôle dans la vie communale ; cependant, surtout à l occasion des cérémonies de souvenir de la Grande Guerre, le prêtre est souvent invité par le maire qui, de son côté, assiste à la messe à la mémoire des Morts pour la France de la paroisse. C est aussi pour les mariages et les enterrements que des rapports se poursuivent entre les autorités civiles et religieuses. Un curé n a pas le droit de célébrer un mariage si celui-ci n a pas été précédé du mariage civil en mairie. Bien que les cimetières soient communaux, c est le plus souvent le curé qui dirige la cérémonie d inhumation, mais c est le maire qui reçoit le permis d inhumer. Après des périodes de tensions extrêmes entre clergé et élus, la paix religieuse revient en France. Le prêtre a un auxiliaire aux noms divers : bedeau ou sacristain. Dans les paroisses des grandes villes il y a des fonctions différentes, mais dans la grande majorité des cas l auxiliaire unique du prêtre s occupe aussi bien de la sacristie où les vêtements sacerdotaux sont conservés que de l ordonnance des cérémonies. A ces missions s ajoute le plus souvent le rôle de sonneur. Trois fois par jour, matin, midi et soir la cloche doit sonner l Angelus ; elle sonne également le glas quand un paroissien meurt. Les baptêmes et mariages religieux donnent également lieu à des carillons joyeux. A propos des médecins a été abordé le rôle des religieuses d ordres hospitaliers. Beaucoup d hôpitaux ruraux sont tenus par des religieuses soignantes ; d autres sont consacrées aux asiles de vieillards où des personnes des deux sexes sans ressources finissent leur vie grâce à la charité publique. Il est de plus en plus rare de découvrir au creux d un chemin, le corps d un malheureux mort de froid ou de faim. Les asiles de vieillards permettent au moins d éviter une mort de bête sauvage. Il existe une multitude de communautés féminines, parfois connues seulement dans les limites d un canton, parfois couvrant le monde entier comme les Filles de la Charité, appelées souvent sœurs de Saint- Vincent-de-Paul car c est lui qui a fondé cette œuvre admirable, Il y a des vocations diverses : ainsi des sœurs espagnoles sont consacrées aux enfants nés gravement infirmes, d autres congrégations sont dans les prisons pour aider d un peu d humanité l administration pénitentiaire, d autres se sont données entièrement aux personnes entrées en agonie. Il arrive que des conflits opposent les religieuses au médecin. Le plus souvent ils viennent de conceptions différentes de la souffrance : le médecin cherche à la diminuer, les religieuses pensent qu elle est envoyée par Dieu. Fossoyeur Il ne s agit pas d un travail constant ; seules les très grandes villes doivent avoir une organisation fonctionnant tous les jours dans les cimetières. Il y a souvent mission donnée au cantonnier de creuser la fosse, les hommes du village se chargeant de porter le cercueil de l église au cimetière. La loi a défini un monopole communal pour tout ce qui touche à la mort. Très souvent la commune concède à la paroisse ce rôle ou se mêlent deuil, choix de cérémonie et affaires financières. Agissant pour le compte de la commune, le clergé apparaît, souvent à tort, comme exploitant la tristesse de ceux qui pleurent un être cher. Célébrations et fêtes Les choses qu on vit en commun Le calendrier L année romaine commençait le 1 er mars ; c est pourquoi les jours supplémentaires étaient placés à la fin du dernier mois, celui de février. Puis vint le christianisme ; le solstice d hiver, à la fin de décembre coïncidait avec la date supposée de la naissance de Jésus, neuf mois après la fête de l Annonciation *. Il apportait la lumière nouvelle, l année commença entre la Naissance le 25 décembre et l Epiphanie (le Jour des Rois), le 6 janvier. Avec la généralisation des écoles, les maîtres furent obligés de constater que le maximum d absence des écoliers se situait de la mijuillet à la fin de septembre. En effet la période des moissons et des battages, puis les vendanges mobilisaient toute la famille et les écoles étaient vides. Pour éviter des conflits avec les familles le ministère de l Instruction publique institua ce qu il ne pouvait pas empêcher : les * La date de l Annonciation est fixée par le calendrier juif : la Pâque juive qui célèbre la fuite des Hébreux vers la Terre Promise après la mort du premier-né par ordre de Pharaon. Cette célébration préfigure la venue du Christ qui est censé être ressuscité trente-trois ans après sa conception. 119

vacances d été de la mi-juillet à la fin de septembre. Ce calendrier fut applicable à la campagne comme dans les villes pourtant loin des moissons et des vendanges. Le calendrier scolaire est resté fidèle à cette pause estivale alors que de plus en plus d écoliers ne sont plus indispensables aux moissons. Pour la vie quotidienne, l année commence bien avec la rentrée des classes, le départ des hirondelles et la chute des feuilles. Célébrations civiles du 11 novembre et du 14 juillet, fêtes religieuses de Noël et de Pâques, célébration civile et religieuse du Jour des Morts et de la Toussaint, de la fête laïque du Carnaval. L année est rythmée de novembre à octobre. De plus il existe des fêtes traditionnelles comme le 15 août, célébré dans la France entière ou le 8 décembre fêté par les Lyonnais qui organisent des illuminations vouées à la Vierge Marie. Si Noël est bien la fête de la Nativité et l Epiphanie, la Fête des Rois, on fête aussi la Chandeleur le 2 février, le Mardi-Gras annonçant le Carême, les Rameaux pour le buis béni, la Semaine-Sainte aboutissant à Pâques qui célèbre, pour les croyants, la Résurrection du Christ, le 24 juin, Saint-Jean d été avec ses feux de joie, le 29 septembre, Fête de Saint-Michel qui voit, avec l achèvement des vendanges, la fin de nombreux contrats agricoles. Le Jour des Morts et la Toussaint La célébration à laquelle tous les Français sont le plus attachés est le Jour des Morts où chacun va fleurir ses tombes et se recueillir au cimetière. Le 1 er novembre, dans le calendrier catholique, est la Fête de Tous les Saints ; le lendemain, le 2, les catholiques prient pour tous les fidèles trépassés. Ces deux fêtes se sont mélangées, les messes en noir ont bien lieu le 2 novembre alors que les prêtres sont revêtus d ornements de fête pour la Toussaint. La coutume des vêtements noirs portés par les proche du défunt dure encore avec des délais fixés par le degré de parenté avec le mort. C est dès le premier jour que les familles se pressent autour des «chers disparus». Le temps généralement maussade et les fleurs qu on trouve en fin de saison : les chrysanthèmes, sont bien adaptés à cette période de souvenir triste. La proximité avec le 11 novembre accentue la tristesse des célébrations. Les anciens cimetières étaient établis autour des églises paroissiales ; les curés et les seigneurs étaient souvent ensevelis sous la nef ou les bas-côtés. Pour les autres défunts, les familles souhaitaient enterrer leurs défunts aussi près que possible de l église. La mort faisait partie de la vie, du moins pour l immense majorité des chrétiens. La mortalité des jeunes enfants était énorme, les épidémies pouvaient réduire brutalement la population de toute une région. Le souvenir de la Grande Peste de 1348 qui tua plus d un tiers de la population et que de nombreuses «Danses macabres» peintes ou sculptées rappelaient, continua de marquer la vision de la Mort. Le principal souci de nos ancêtres, sa grande crainte, était la mort subite. Une «bonne mort» était celle que tous voyaient venir, que le mourant affrontait avec ses proches en prière et les sacrements de l Eglise administrés par le curé. Les funérailles n étaient pas funèbres au sens actuel ; la famille et les proches suivaient le prêtre qui allait bénir une dernière fois la dépouille mortelle enfouie provisoirement en terre chrétienne. Inhumation provisoire car les cimetières ne s agrandissaient pas. Après un temps plus ou moins long les restes réduits à des ossements s entassaient dans l ossuaire proche. L idée de pierre tombale n existait pas, la grande croix du cimetière abritait tous les défunts qui n avaient aucun besoin de croix individuelles. A Paris le Cimetière des Innocents était le plus recherché ; pendant plusse sept siècles des millions de corps furent inhumés puis envoyé à l ossuaire. Sous Louis XVI on descendit dans les «Catacombes» de la barrière d Enfer les restes provenant des cimetières parisiens. La Révolution, l introduction du Code Napoléon, la commune prenant une grande partie des responsabilités des paroisses, tout cela amena la création progressive de grands cimetières laïcs, les Nécropoles ou villes des morts. Les communes «concédèrent» un emplacement pour inhumer un défunt ou une famille ; concession pour cinq ans, dix ans ou plus, et même concession «à perpétuité» qui disparaît si la tombe ou le monument funéraire n est pas entretenu. Mais le nouveau visage des cimetières nécessite toujours de nouveaux agrandissements. En effet la méthode utilisée autrefois, exhumation des ossements et mise en charnier, ne serait plus acceptée ; d où l encombrement des cimetières. Il existe actuellement un grand projet de ville funéraire dans la banlieue nord de Paris ; des trains spéciaux conduiraient les dépouilles et le cortège directement du centre de Paris au Champ du Repos. 11 novembre Le jour où la Grande Guerre prit fin donna lieu a des réjouissances exceptionnelles. L érection de monuments aux morts dans presque toutes le communes de France permit d évoquer l interminable liste des millions de Français victimes de cette guerre. Si seuls les tués sont inscrits, les blessés survivants viennent souvent honorer la mémoire de leurs compagnons de combat. Ce jour de l Armistice du 11 novembre a contribué à donner un éclairage triste à cette journée du Souvenir. A Paris une foule énorme vient assister au défilé militaire escortant les drapeaux et étendards des régiments dissous venus s incliner sur la tombe du Soldat Inconnu. Puis, après une minute de silence, cette forêt tricolore va redescendre les Champs Elysées et rejoindre l Hôtel des Invalides pendant qu une batterie de 75 tire 101 coups de canons. 120

Fantassins en tenue bleu horizon, cavaliers aux uniformes rutilants, artilleurs sur les avant-trains des batteries et leurs prolonges, fusiliersmarins de Dixmude, coloniaux en tenue réséda, tous ces hommes jeunes sont commandés par des officiers et sous-officiers ayant fait la guerre. Ce défilé du 11 novembre est l occasion d un élan d unanimité nationale par delà des partis politiques divisés. En même temps de nombreux Français se rendent dans les innombrables cimetières militaires de la zone de guerre ; ces alignements de croix blanches barrées de tricolore donnent une idée de l ampleur des sacrifices acceptés par nos soldats. Comme nos cimetières militaires, les champs de stèles britanniques couvrent des hectares et des hectares, en particulier dans la Somme et dans les Flandres. Les forêts de croix noires abritent les corps des soldats allemands tombés sur le sol de France entre 1914 et 1918. L Ossuaire de Douaumont, près de la Ville-Martyre de Verdun, est le plus important et le plus symbolique des Monuments aux Morts de la Grande Guerre. Noël et la Fête des Rois Les jours ont raccourci jusqu au solstice d hiver, le 21 décembre. Le soleil va commencer à se lever de plus en plus tôt et les interminables nuits d hiver se feront moins longues. Le 25 décembre on peut déjà espérer que l hiver va s éloigner. La Nativité de l Enfant Jésus se célèbre à cette date depuis les premiers siècles du christianisme. Les chrétiens fêtent la nuit de Noël par trois messes successives, à minuit, à l aurore et au jour. Noël vient du latin Natalis, naissance. Depuis plusieurs siècles des pièces de théâtre jouées dans ou devant les églises racontaient en tableaux vivants l Histoire de Jésus depuis l Annonciation faite à Marie et la Naissance de Jésus à Bethléem, en Judée, jusqu à la Passion et la mort du Christ sur la Croix, suivie de la Résurrection le Jour de Pâques et son Ascension. Ces spectacles appelés Mistères furent joués jusqu à la Renaissance et aux Guerres de Religion. Puis de nombreux tableaux de peintres illustres représentèrent de très nombreux épodes de la Vie de Jésus. Des sculpteurs modelèrent des figurines qui servirent à installer des Crèches que chaque église expose au moment de Noël. Puis dans de nombreuses familles il devint habituel d installer une crèche et de faire déposer devant la cheminée les souliers des enfants où le Petit Jésus (ou le Père Noël) viendrait déposer un cadeau. Dans le Nord et surtout l Est de la France, cette distribution de cadeaux aux enfants est attribuée à Saint Nicolas qui, dans la fameuse légende, ressuscita les Trois petits enfants qui s en allaient glaner aux champs et que le boucher mit au saloir, comme des pourceaux. La Saint Nicolas est fêtée le 6 décembre. Venue d Outre-Rhin, une nouvelle habitude se répand en France, celle du Sapin de Noël, le beau sapin, roi des forêts. Qui voisine avec la crèche. Les chants de Noël sont innombrables, mais trois d entre eux sont connus de tous : Il est né le Divin Enfant, Les Anges dans nos campagnes et le cantique latin : Adeste fideles. Une semaine après Noël c est le 1 er janvier, fête de la Circoncision, rite juif qui rappelle que Jésus était juif. Mais la grande fête est celle des Rois, le 6 janvier. Cette fête célèbre trois Rois-Mages venus de l Orient pour adorer l Enfant-Jésus : Melchior, Balthazar et Gaspard. Ce jour-là on «tire les Rois» : le hasard distribue les parts d une galette. Dans une des parts il y a une fève, celui qui la trouve est proclamé roi pour la soirée. Le 2 février c est la Chandeleur qui rappelle le Présentation de Marie au Temple de Jérusalem. Traditionnellement on fait des crêpes ce jourlà. Mardi-gras, Carême, Rameaux, Semaine-Sainte, Pâques A l époque romaine déjà on célébrait l arrivée du printemps à la fin de Mars. Le 26 mars était la première date possible pour Pâques, en effet c est le calendrier juif qui fixe la date de la Pâque en fonction de la lune. Les chrétiens eurent la coutume de préparer la fête pascale par un temps de pénitence qui dure quarante jours (quadragésime : carême) pendant lesquels on devait «faire maigre», s abstenir de manger de la viande et des aliments gras. Avant ces jours de sacrifices, l habitude s établit de faire des fêtes avant la pénitence. Les jours d avant le Carême sont appelés les Jours-Gras. Le Carême commençant le Mercredi (des Cendres), les jours gras se terminent le mardi-gras. Les fêtes qui dégénèrent parfois forment ce qui compose le Carnaval. Un défilé costumé s organise pour enterrer Carnaval. Au milieu du Carême il y a une journée où les enfants se déguisent : la Mi-carême. Le dimanche précédant Pâques est appelé Dimanche des Rameaux pour raconter l entrée de Jésus à Jérusalem quand les habitants agitaient des palmes. Très souvent les croyants emportent chez eux du buis-béni à l église. Le rameau de buis restera attaché à un crucifix jusqu au Mercredi des Cendres de l année suivante. Dans le midi de la France le buis est souvent replacé par des palmes tressées. Puis c est la Semaine-Sainte destinée à raconter l arrestation de Jésus, son passage devant des juges, sa condamnation à mort et sa crucifixion le Vendredi-Saint. La veille, le Jeudi-Saint, il y eut le dernier repas : La Cène qui fut représentée par d innombrables tableaux. A la messe du Jeudi le prêtre lave les pieds de pauvres. Les cloches sonnent une dernière fois et sont censées être parties à Rome d où elles reviendront le Jour de Pâques. Le Vendredi-Saint commémore par le Chemin de croix la montée au Calvaire, la crucifixion et la mort de Jésus sur la croix. Détaché du gibet le corps est enseveli à côté du calvaire. Le troisième jour des femmes venus parfumer le cadavre ne le trouvent pas, les Apôtres qui arrivent 121

derrière les Saintes Femmes trouvent aussi le tombeau vide. Jésus est ressuscité. Revenues de Rome les cloches sonnent pour célébrer la Résurrection. Les œufs de Pâques sont un symbole de la résurrection, du retour de la végétation, du printemps La vie reprend après l hiver. Le jeudi de l Ascension, quarante jours après Pâques, Jésus s élève dans le ciel et disparaît. La Pentecôte est célébrée cinquante jours (penta : cinquante) après Pâques. C est la fête de l Esprit-Saint et de la mission des disciples d aller à travers le monde annoncer la Bonne Nouvelle (l Evangile). Feux de la Saint-Jean, 14 juillet, 15 août, St-Michel L été arrive, le temps des récoltes. Une vieille fête païenne du solstice d été, avec des bûchers, des danses du feu et des rites de fécondité ont été christianisés par l église après qu elle ait essayé en vain de les faire disparaître, comme les sources miraculeuses, la cueillette du gui et autres cultes du dieu cornu qui a été transformé en diable représentant le mal. Souvent des symboles païens qui avaient survécu à la christianisation furent ainsi baptisés et inclus dans les rituels chrétiens. Cette fête du solstice est donc devenue celle de la Saint-Jean d été ou Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin, alors que la Saint-Jean d hiver, fête de l Apôtre bien aimé, Jean l Evangéliste, est fêtée le 27 décembre. Les deux solstices se célèbrent sous la protection des deux Saint-Jean. Le cycle des saisons est marqué ainsi. Les feux de la Saint-Jean sont allumés sur les points le plus élevés de la commune, d une commune à l autre les feux se répondent ; lorsque le feu se calme des couples sautent ensemble à travers les flammes ; des braises, emportées dans la nuit, après extinction, protègent contre la foudre, les mauvais sorts et diverses calamités. Il arrive qu au cours de la nuit de la Saint-Jean, nuit la plus courte de l année, les garçons du village organisent un Charivari, concert de vieilles casseroles et chants osés pour railler un veuf âgé qui épouse une jeune fille du village. Certains charivaris dégénèrent en combats très violents si l épouseur vient d une autre commune. Le 14 juillet est la Fête nationale. Ce jours a été choisi sous la Grande Révolution, pour célébrer la Fête de la Fédération qui eut lieu le 14 juillet 1790 sur le Champ de Mars, à Paris. La date choisie annonçait la fin de la Révolution commencée un an plus tôt par la Prise de la Bastille, symbole de l oppression. En juillet 1790 les patriotes croyaient vraiment la révolution achevée. Depuis 1889 cette fête donne lieu dans beaucoup de villes à des défilés militaires. A Paris la revue avait généralement lieu à Longchamp sur le champ de course. Depuis la Grande Guerre la Fête nationale est l occasion d un grand défilé sur les Champs Elysées, partant du Tombeau du Soldat inconnu pour se disperser à la place de la Concorde. Le Français souvent cocardier, au moins le 14 juillet, vient en grand nombre assister aux défilés militaires. Dans les villages les plus petits la fête nationale donne lieu à un rassemblement autour du conseil municipal qui offre un «vin d honneur» après s être recueilli au Monument aux Morts de la Grande Guerre. La tradition veut que chacun pavoise son logement aux trois couleurs nationales ; les rues de Paris ainsi colorées ont tenté bien des peintres. Une autre tradition est celle des bals populaires s achevant par des feux d artifices dans presque toutes le communes. A Paris la coutume a donné aux Pompiers du régiment des Sapeurs-pompiers l initiative des bals populaires devant chaque caserne. Des quêtes sont faites au profit des familles des sapeurs morts en combattant un incendie. Comme le début des grands vacances se situe autour cette date, que les Distributions des Prix ont donc lieu au début de juillet, l atmosphère de fête dure plusieurs jours. Dans certaines colonies la fête nationale dure plusieurs jours ; à Tahiti la fête dure un mois Dans le monde entier le 14 juillet est l occasion de festivités dans les Ambassades de France. Des réceptions permettent aux Français de l étranger de reprendre contact avec la France ; il y a aussi des réceptions du corps diplomatique pour les étrangers. On dit que les fêtes du 14 juillet sont très attendues dans de nombreuses capitales étrangères. Le 15 août avait été choisi comme date de la Saint-Napoléon au moment du Concordat qui mit un point final aux conflits entre la République du Premier Consul et les Etats pontificaux. Après le coup d état du 2 décembre 1851, la Saint-Napoléon fut rétablie. Bien entendu cette fête disparut avec la proclamation de la république le 4 septembre 1870. Comme toujours il est préférable d instaurer une nouvelle fête pour faire oublier l ancienne. Le 15 août redevint la fête de l Assomption de la Vierge Marie. Plus de retraite aux flambeaux pour Napoléon (le Petit selon Victor Hugo) mais une procession avec des cierges en chantant des Ave Maria, comme à Lourdes. Le 15 août est très inégalement fêté en France bien que ce soit resté une fête d obligation pour l église et un jour férié et chômé pour la société laïque. Après la Séparation de l Eglise et de l Etat, la société laïque a reconnu quelques fêtes religieuses fériées et chômées : La Toussaint, Noël, Pâques, la Pentecôte et le 15 août ; mais Pâques et la Pentecôte «tombant» toujours un dimanche, le lundi suivant est férié et chômé. Ainsi cinq fêtes religieuses sont reconnues par la République. Bien avant la scolarisation de tous les enfants, l année laborieuse avait un calendrier différent de celui du pape Grégoire. Comme maintenant 122

dans les écoles, c était à la fin de septembre que s achevaient les engagements annuels des employés principaux, Grands-valets, charretiers, bergers, vachères, etc. Les embauches se renouvelaient à la Saint-Michel, le 29 septembre. Nourris, logés, blanchis, il y avait ensuite le salaire annuel pour partie en nature : vêtements, chaussures de cuir et sabots, partie en pièces de monnaie, écus de cinq francs en argent, les pièces d or étant rarement sortie de leur cachette. A la Saint-Martin, le 11 novembre, les récoltes, moissons et vendanges sont terminées, les fermages, redevances diverses, loyers, etc. avaient été calculés et étaient réglés pour l année écoulée, de nouveaux baux pouvaient donner lieu à d interminables marchandages, aboutissant parfois à de vraies scènes dramatiques qui, au fond, faisaient partie du plaisir des deux parties. Les deux dates où le travail aux champs passait au deuxième plan, la Saint-Michel et la Saint-Martin, inauguraient la période du repos des cultures et de préparation de l année à venir : garder ou changer le personnel, faire ses comptes, régler ses dettes et faire les choix des emblavures. Naturellement chaque région, chaque terroir pouvait différer dans ses habitudes, les vignerons, plus que d autres, avaient un calendrier soumis aux dates, variables, des vendanges. Mais en pratique la période s étendant de la Saint-Michel à la Saint-Martin était celle de la fin d une année et du début d une autre. vieux sanctuaires de granite, mais dans toutes les provinces, des fêtes religieuses continuent d être célébrées. Fêtes locales En plus de fêtes reconnues dans la France entière, un certain nombre de festivités sont propre à une ville ou un village. La fête patronale est généralement le jour du calendrier portant le nom du saint attitré de la paroisse. Les festivités «tombant» en semaine sont repoussées au dimanche suivant. A cette occasion il y a généralement un rassemblement de forains, manèges, tir à la carabine, pyramides de boites de conserve, jeu de massacre, marchand de pralines et de berlingots, diseuse de bonne aventure et parfois même un cirque. Un phonographe, mieux encore un accordéon ou même un orchestre avec un violoneux anime la fête où le soir on dansera. Dans les villes importantes les fêtes peuvent durer plusieurs jours. A Nîmes il y a une féria dans les arènes romaines. A Dunkerque des géants défilent en musique, à Lille pendant trois jours on brade et tout le monde se nourrit de moules et de pommes de terre frites. Lyon célèbre l Immaculée Conception et Nice attire une foule énorme pour ses Corso fleuris des journées de Carnaval. Les Fêtes de Jeanne d Arc, à Orléans, unissent Autorités civiles et militaires au clergé. Lourdes, durant les pèlerinages, rassemble des foules énormes qui font des processions autour de la basilique. La Bretagne est connue pour ses Pardons, processions immenses autour de 123

Les choses qu on apprend et celles qu on crée Professions de l intelligence Les métiers évoqués précédemment sont toujours assez proches du travail manuel, même les médecins ou les notaires appliquent leur savoir à des objets matériels, que ce soit des malades ou la transmission de biens. Certaines professions ont comme outil principal l intelligence. On parle alors de professions intellectuelles. Instituteurs et professeurs Profession éminente et humble, le rôle de l instituteur est de développer la curiosité et l intelligence de ses écoliers après leur avoir inculqué les connaissances de base dont les enfants ont besoin pour pouvoir entrer dans le monde du savoir. Lire, écrire, compter, connaître les conjugaisons, l analyse logique d une phrase ou même la concordance des temps est indispensable pour entrer dans le sens d un texte. Connaître «sa» table de multiplication est le passage obligé dans la raison arithmétique. L instituteur a le devoir de préparer ses élèves à affronter la vie, il doit les obliger à apprendre, plus tard des professeurs auront le rôle plus satisfaisant d apprendre à apprendre. Mais seules les bases de pensée apprises à l école communale permettront aux écoliers devenus élèves d entrer dans la voie du savoir. L instituteur a également une mission très importante : il doit discerner chez ses élèves ceux qui ont des possibilités de progrès. Naturellement les résultats de l examen du certificat d études sont déterminants, mais c est pendant les années qui précèdent que l instituteur remarquera, aidera et préparera celui ou ceux qui ont en eux les capacités méritant d être encouragées. Que soit par l école normale d instituteurs ou par les études primaires supérieures, aider un écolier à entreprendre un parcours différent est une des missions les plus importantes de l instituteur. L appellation (le titre) de professeur correspond à des réalités très différentes. Du professeur unique des petites classes de lycée aux professeur du secondaire, il y a déjà des différences mais pas de supériorité. Les professeurs de classes préparatoires aux concours des grandes écoles sont souvent plus reconnus que des professeurs de faculté dans des matières mineures. Le cycle universitaire donne à son corps enseignant de grandes satisfactions, mais peu d avenir de promotion. Dans les lycées on enseigne des matières alors que les facultés dispensent des cours dans des disciplines bien plus diverses. Le temps consacré aux cours doit être complété du temps de travail personnel de préparation ; il est d ailleurs usuel que les travaux personnels destinés à être publiés empiètent sur ce temps de préparation. Pour les enseignements du cycle secondaire, l emploi du temps ne fait pas apparaître les corrections des devoirs faits par les élèves, corrections qui font partie du temps d enseignement. Enseignement supérieur et grandes écoles Si les professeurs de faculté n ont pas cette astreinte de correction, ils doivent par contre participer au contrôle continu des études et aux examens annuels des étudiants. Les études médicales sont un cas particulier par leur durée habituelle bien plus longue que dans les autres disciplines et par le double cursus concomitant de la faculté et des hôpitaux. Les rares professeurs titulaires de chaires des facultés de médecine sont, généralement, chefs de services hospitaliers depuis de nombreuses années. De plus le système des concours à répétition jusqu à un âge avancé fait apparaître le système hospitalier et universitaire comme une structure de cooptation plus que de concours. Critiquable sur un plan d éthique théorique, cette méthode a fait ses preuves depuis longtemps ; la cooptation bien menée est une assurance de capacité professionnelle de haut niveau. Les grandes écoles, qu elles soient littéraires comme l Ecole Normale Supérieure de la rue d Ulm à Paris, ou scientifiques comme l autre Ecole Supérieure dite Normale Sciences ou bien plus spécialisées comme l Ecole Polytechnique, les Ecoles Militaires telles Saint-Cyr ou l Ecole Navale, ont un système pédagogique bien plus encadré que les études universitaires habituelles. Même si l enseignement y est aussi d un très haut niveau, il recherche à donner une formation fondamentale commune qui sera plus directement en rapport avec l accès aux responsabilités professionnelles. Les ingénieurs de l Ecole Centrale des Arts et Manufactures sont plus destinés à acquérir une compétence fondamentale que les ingénieurs des nombreuses Ecoles des Arts et Métiers. Ces derniers ont une aptitude supérieure à prendre la responsabilité de centres de fabrication, les Centraliens étant plus préparés à la spéculation et à la recherche. L étude du Droit conduit normalement aux professions juridiques et judiciaires. Avocats, notaires et magistrats ont eu une formation de base commune avant de se spécialiser. Des écoles de commerce forment des responsables de la direction des grandes entreprises. L Institut National Agronomique débouche sur des écoles spécialisées de très haut niveau comme l Ecole des Eaux et Forêts, l Institut de géologie de Nancy, les différents centres de recherches agricoles, etc. 124

L Ecole nationale vétérinaire de Maisons-Alfort forme aussi bien des vétérinaires praticiens que des chercheurs sur les produits alimentaires d origine animale. Le Muséum d Histoire naturelle a, pour le monde végétal, un rôle comparable à celui de l Ecole de Maisons-Alfort pour les animaux. Dans des spécialisations encore plus fines, l Ecole des Chartes forme des historiens et conservateurs des Archives nationales ; l Ecole du Louvre est la pépinière des conservateurs de musées, l Ecole Boule est une pépinière de créateurs de mobilier et de décoration, etc. L Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts forme peintres, sculpteurs, graveurs et architectes, elle délivre un diplôme et prépare aux concours du Prix de Rome. Il n y a pas antagonisme mais compléments entre la formation universitaire et celle des grandes écoles. Dans ces dernières ce sont souvent des maîtres dans leur activité professionnelle qui consacre une part de leur temps à la formation des jeunes étudiants. Enfin il y a une catégorie d études particulière. Les employés de l Etat qu on nomme fonctionnaires, sont choisis le plus souvent par des concours spéciaux. Les facteurs, les instituteurs, les percepteurs ont réussi un concours comme il y en toute l année ; souvent c est un choix «sur titres» sans épreuves écrites. Le certificat d études suffit souvent pour pouvoir postuler un emploi aux chemins de fer comme dans la gendarmerie. Mais le nombre de places est limité. Pour les plus hautes responsabilités de la fonction publique des itinéraires très particuliers doivent être parcourus. Le diplôme de l Ecole libre des Sciences Politiques et une licence en droit permettent de s inscrire à la préparation de concours de très haut niveaux qui débouchent, pour un petit nombre d élus, dans des voies prestigieuses : Inspection des Finances, Conseil d Etat, Cour des Comptes, Carrière diplomatique, etc. Même ceux qui échouent à ces concours ont atteint un niveau tel que des postes élevés dans des entreprises privées leur sont proposés. On arrive alors à un choix entre des candidats de niveau équivalent, ce choix ne relève pas de concours mais d affinités. Il s agit de cooptation, les responsables de hautes fonctions décident sans critères particuliers ceux qui vont faire partie de leur équipe. On voit donc que les études intellectuelles débouchent sur des carrières très diverses. Ecrivains et journalistes D autres professions intellectuelles s ouvrent à ceux qui ont fait des études classiques sans pour autant chercher la sécurité de l emploi. Déjà La Fontaine dans sa fable Le Loup et le Chien oppose liberté et sécurité : Vous ne courez donc pas partout où vous voulez? Certains pensent pouvoir vivre de leur plume. Ecrire peut être un besoin réel. De là à vivre de son talent, il y a un pas immense et incertain. L écrivain se veut libre ; on doit l admettre, mais il ne peut pas attendre de la société qu elle pourvoie à ses besoins quotidiens. Certains écrivains ne trouvant pas d éditeur payent eux-même la fabrication du livre : non seulement ils ne vivent pas de leur plume mais ils doivent être riches pour payer le bonheur de voir leur manuscrit transformé en volume imprimé. Un exemple assez récent est bien connu : avant la Grande Guerre, Marcel Proust a essayé en vain de faire publier le premier tome de son œuvre gigantesque : A la recherche du temps perdu. C est lui qui a fait fabriquer «à compte d auteur» ce début d un chef d œuvre de la littérature française qui n intéressait aucun éditeur. Nous verrons plus loin les problèmes que posent la publication d une œuvre. Certains écrivains tentent de concilier leur passion de l écriture et les besoins financiers qui sont les leurs. Le journalisme a été pour beaucoup la voie du salut. Etre salarié d un journal ou d une revue est un rêve rarement réalisé. La faculté d écrire ne donne pas forcément l aptitude requise pour satisfaire le lecteur. En effet la presse, qu elle soit quotidienne, hebdomadaire, mensuelle, etc. ne vit que par le prix payé par le lecteur pour lire son périodique habituel. Certes la presse, journaux, revues, presse spécialisée, profite des réclames que font publier, moyennant finances, commerçants et entrepreneurs en tout genre, mais ces mêmes réclames ont un prix bien différent selon le nombre d abonnés (ou de lecteurs «au numéro») de chaque titre. Un journaliste ne peut pas être indifférent à son public. On en revient alors à l indispensable : si un journaliste veut imposer son point de vue, il doit être soutenu par le journal ; à terme le public tranchera, sauf si des forces occultes financent les pertes du journal. Cela s est vu et se devine encore. Des «chroniqueurs» peuvent avoir une réputation telle que les responsables de revues cherchent à se les attacher financièrement sans en faire des collaborateurs appointés. Beaucoup de journalistes sont ce qu on appelle des «pigistes». Ils sont payés «à la pige», selon la longueur du texte publié. Il s agit d un compromis entre l écriture libre et l écriture alimentaire. Un des pigistes les plus célèbres fut Alexandre Dumas ; payé à la ligne, il multipliait les dialogues, passant à la ligne à chaque question ou réponse, souvent d un seul mot. Le même Dumas Père eut de nombreux «nègres», tâcherons écrivant sur commande et sous la signature de leur commanditaire qui leur fixait le cadre et les limites de leurs travaux. Des pigistes peuvent être régulièrement publiés et avoir ainsi une certaine sécurité et le temps libre pour l écriture de leurs œuvres. On connaît aussi des journalistes qui, sur le tard, entreprirent l écriture d œuvres remarquées. 125

Enfin quelques journalistes écrivains ont une activité de «teinturier». Il s agit de réécrire et mettre en une langue acceptable les souvenirs ou récits susceptibles de trouver un éditeur et un public à condition d être rédigés de nouveau complètement. Ce curieux métier, dont les deux compères évitent de parler pour des raisons inverses, serait, selon certains, plus courant qu on ne le croit. Editeurs, imprimeurs et libraires Entre le manuscrit d un écrivain et les pages imprimées d un livre acheté en librairie ou sur un quai de gare, de nombreux métiers interviennent. Un homme ou un groupe d hommes prend connaissance du manuscrit et pense qu il vaut la peine d être publié et qu il trouvera des lecteurs. C est le métier de l éditeur. Le manuscrit est confié à une équipe qui va transformer ces pages dactylographiées ou même écrites à la main en un volume imprimé et broché. C est le rôle de l imprimeur. Le livre fabriqué, l éditeur reprend en main le destin du livre : le public doit être incité à acheter cette œuvre nouvelle, même si l auteur est inconnu, c est le rôle du libraire. Il y a une multitude d éditeurs à Paris et en province ; nous n évoqueront que les éditeurs de livres à l exception des éditeurs de journaux et revues. Les éditions spécialisées sont peu connues malgré un rôle essentiel dans le diffusion du savoir. Editeurs médicaux, éditeurs artistiques, éditeurs de manuels scolaires, de livres de droit, de recettes gastronomiques, etc. L édition «générale» ou de littérature sera notre sujet. Il existe quelques dizaines d éditeurs de littérature générale. Mais même dans ce petit nombre de grands éditeurs, des spécialisations se sont faites peu à peu. Les éditions Plon & Nourrit ont une orientation vers les documents témoignages tels que ceux de Foch, Joffre, Poincaré. Les éditions Arthème Fayard ont en catalogue de nombreux volumes d histoire contemporaine. Les éditions Stock ont une orientation sensible vers les traductions de littérature étrangère, les éditions Gallimard privilégient la littérature française actuelle, etc. Il y a des éditions religieuses comme Poussielgue-Russant, ou Mame, à Tours, Imprimeur-éditeur de missels et livres de prières. Quelle est la genèse d un livre? Un auteur ayant le sentiments que son œuvre est aboutie la fait parvenir à un éditeur qui lui semble devoir être réceptif. Attachés à chaque maison d édition, des lecteurs découvrent le manuscrit, parfois sont séduits, souvent pensent que l auteur est intéressant même si son texte n est pas convaincant. Après un premier tri avec élimination, les éditeurs croulant sous les manuscrits, les survivants sont alors soumis à deuxième lecture ou vont au comité de lecture. Nouvelles éliminations et les derniers rescapés ont la bonne surprise d être conviés à un entretien avec le directeur d une collection, une des spécialisations de la maison d édition. Un lecteur ou un attaché de direction commence les premiers échanges avec l auteur potentiel sur deux plans bien différents : la mise en forme du texte, allègement, réécriture de certains passages, mais aussi corrections de style pour mieux s adapter aux formes usuelles de la collection. Par ailleurs les aspects financiers de la publication sont abordés : achat du texte ou droits d auteur. La première méthode est de plus en plus contestée, pour le calcul des droits d auteur, d innombrables variantes sont possibles, calculés sur le prix libraire ou sur le coût de revient, avec avance ou sur relevé annuel, etc. La comparaison d éditeur à éditeur est presque impossible. D autre part l éditeur, si l avenir de cet auteur lui semble prometteur, peut proposer un contrat portant sur des livres à venir ; le rêve de tout auteur! Entrer dans «l écurie» de Bernard Grasset ou des éditions Hachette est le rêve de l écrivain. Puis vient le moment de discuter de la fabrication : le nombre d exemplaires du premier tirage est important, mais l éditeur a son idée sur le nombre de pages qu il souhaite, donc le format, les caractères, interlignes, marges peuvent transformer un texte relativement court en un volume de format habituel, au contraire un texte abondant peut s alléger par des choix typographiques adaptés. Toutes ces décisions ont un rapport direct avec les prix de fabrication, mais aussi avec le prix libraires. Le prix de vente à l acheteur en librairie est naturellement très supérieur au prix libraire, la marge de celui-ci pouvant atteindre jusqu à trente pour cent du prix. Un choix malheureux de conception peut nuire à la vente, la composition du titre, la couleur du papier de couverture, tout a un prix et une influence sur la vente. C est là que l imprimeur entre dans l équipe. Si il s agit de la couverture blanche avec filets et impressions titre noir et rouge de le NRF, le choix est très restreint, si couverture et texte sont agrémentés de gravures sur bois, comme chez Férenczi, le poids de la fabrication peut être significatif. Le choix du papier bouffant ordinaire n est pas négligeable si le nombre de pages est élevé. Naturellement les quelques tirages numérotés Hors commerce sur papier de luxe n ont pas d influence sur le coût total. En règle générale les exemplaires à la vente sont brochés, pages non rognées, le lecteur coupant les pages au fur et à mesure de sa lecture ; certains éditeurs livrent dans chaque exemplaire un marquepage de carton fort pouvant être utilisé en coupe-papier. Même faible, le coût doit être pris en compte sauf si des inscriptions publicitaires financent le carton, son découpage et son insertion. Les vins Nicolas utilisent souvent ce genre de réclame. Des épreuves fournies à l auteur lui permettent de relire son texte sous sa forme imprimée ; des correcteurs de l imprimeur ou de l éditeur pourchassent coquilles et bourdons ; les ultimes corrections faites, les 126

formes de plomb sont calées sur machines et l imprimeur roule. Pliage et brochage donnent enfin sa présentation définitive à l œuvre. Avant de mettre en place les volumes dans les librairies, il y a le «service de presse». L éditeur fournit la liste des journalistes pouvant parler, en bien ou en mal, de ce nouveau-né. L auteur doit adresser à chacun un exemplaire avec dédicace bien tournée, adaptée au destinataire et signée. Des collaborateurs de la maison d édition s efforcent de faire parler du livre sur le point de paraître, spécialement dans les journaux et les revues dont les lecteurs ont quelque chance d être intéressés par l ouvrage. Les éditions Auguste Picard, spécialistes de l archéologie, viseront des revues historiques ; la Revue maritime et coloniales sera très sollicitée des éditeurs bretons publiant un livre sérieux sur la Guerre de Course au XVIII e siècle. Les ouvrages «bienpensants» seront largement distribués aux émules de l abbé Bethléem dans toutes les Semaines religieuses des diocèses. Enfin les libraires reçoivent le carton rempli d exemplaires du nouvel ouvrage. C est un cap important dans la vie d un livre et de son auteur. La manière dont chaque libraire installe l ouvrage dans ses rayons, la manière qu il aura d orienter un client hésitant ou de déconseiller l achat au profit d un autre livre peut transformer en bien ou en mal l avenir d une œuvre et de son auteur. Naturellement l auteur ne peut pas faire une tournée de toutes les librairies de France ; cependant quelques séances de signatures dans quelques librairies bien choisies et, évidemment, les compte-rendus dans la presse locale peuvent amorcer de bonnes ventes. Pour un livre nécessitant une deuxième édition, combien d exemplaires du premier tirage d un ouvrage portant les espoirs de l auteur termineront au pilon? toujours dans les épiceries de campagne le Messager boiteux et l Almanach Vermot. Simultanément les colporteurs diffusaient de petits opuscules mal imprimés sur «papier à chandelles» nommés Bibliothèque bleue racontant les crimes célèbres comme l Affaire Lafarge ou des légendes comme celle, très connue de Geneviève de Brabant. On accusait les colporteurs de répandre de mauvais livres Dans les gros bourgs et les petites villes, avec la Monarchie de Juillet s instaura le Cabinet de lecture. Des abonnés venaient lire le ou les journaux fournis par un abonnement collectif financé par cotisation. Des fonds de bibliothèques furent constitués de livres que les abonnés pouvaient venir lire sur place. Puis vint le système des bibliothèques de prêts moyennant inscription et caution. Peu à peu les écoles et les institutions collectives se constituèrent des fonds de livres de prêt, bibliothèques des hôpitaux, des prisons et des paroisses. Le grand développement des bibliothèques municipales fut largement déclenché par la gratuité due à la prise en charge du personnel, des frais d acquisition et de reliure par la commune. Dans les grandes villes il existe également des bibliothèques spécialisées, professionnelles ou confessionnelles. A Paris, outre la Bibliothèque nationale qui détient un exemplaire de chaque ouvrage imprimé en France, des très anciens fonds comme celui de l Arsenal, la Bibliothèque Mazarine ou la Bibliothèque Sainte-Geneviève sont accessibles aux érudits. Bibliothèques L accès aux livres était encore un luxe au siècle dernier. Le peuple des campagnes disposait seulement de la littérature de colportage, plus ou moins clandestine et suspecte aux yeux de l autorité et du clergé. Les almanachs étaient achetés aux portes-balle allant de ferme en ferme vendre rubans, petite mercerie, images ou foulards. L Almanach des Bergers, et l Almanach du Messager boiteux étaient les plus répandus ; illustrés de gravures sur bois assez naïves, ils donnaient un calendrier complet de l année, les lunaisons, des prévisions passe-partout du temps et des changements de températures. Des conseils de médecine pratique ou vétérinaire rendaient ces brochures attrayantes. De très nombreux dictons et aphorismes accompagnaient les tables des semaines, et de courtes histoires morales, des plaisanteries, des rébus permettaient au lecteur de trouver matière à commentaires. On trouve 127

Les choses qu on ddoit faire Nos morts de la Grande Guerre nous montrent jusqu où l amour de la Patrie peut conduire et doit dépasser tout autre. Devoirs du citoyen Le service militaire La conscription date de la Grande Révolution. Auparavant les armées étaient composées de soldats plus ou moins volontaires payés irrégulièrement par le colonel propriétaire du régiment. La Convention avait proclamé la Levée en masse pour constituer une armée populaire face aux troupes coalisées L organisation de cette mesure aboutit d abord à rechercher des engagés volontaires. Sous l Empire un système de conscription obligatoire alimenta les armées napoléoniennes en recrues. Puis, la paix revenue, un système de tirage au sort désignait ceux qui iraient servir sept ans. La III e République après les désastres de 1870, établit l obligation, pour tout citoyen français de sexe masculin âgé de vingt ans, de servir dans l armée ou la marine, d abord en service actif, puis dans la réserve. La Loi fixe la durée du service actif ; elle était de deux ans jusqu en 1913, puis passa à trois ans. Après la Victoire la durée fut ramenée à dix-huit mois, puis à un an. Le Conseil de révision et l incorporation A dix-huit ans le jeune homme doit se rendre au bureau des affaires militaires de sa mairie pour y être recensé. Il sera ensuite convoqué pour le Conseil de Révision, présidé par le Maire et au cours du quel autorités civiles et militaires décideront, après examen médical publique, si le jeune homme est apte au service actif, classé en service auxiliaire, réformé temporaire ou réformé définitif. Dans ce dernier cas le conscrit est alors considéré comme dégagé de toute obligation militaire. Bien qu il n y ait plus de tirage au sort puisque tous sont soumis au service militaire obligatoire, les conscrits d une même classe de recrutement fêtent leur passage devant le conseil de révision et la reconnaissance de leur aptitude. Cette fête des Conscrits donne lieu à des réjouissances parfois bachiques. Lorsque leur classe de recrutement sera appelée sous les drapeaux, chacun recevra une «Feuille de route» leur fixant le Corps de troupe qui sera le leur, le lieu et la date de leur incorporation. Depuis la mutinerie du 117 e de Ligne à Béziers en 1907, les recrues sont incorporés dans une unité éloignée de leur lieu de naissance. Il existe cependant des exceptions à cette règle : dans les régions frontières des Alpes, de l Est et du Nord, la connaissance de la géographie locale amène a la constitution d unités de «frontaliers» qui servent en terrain qu ils connaissent bien. Les «conscrits» sont le plus souvent groupés par origine et rejoignent une même unité ; le maintien des liens de camaraderie entre les nouvelles recrues est un élément favorable à leur adaptation. Pour beaucoup de ruraux n ayant jamais franchi les limites du canton, l arrivée dans un monde tout nouveau, du cadre de vie en chambrées aux apprentissages de comportement et au port de l uniforme peut provoquer le «mal du pays» ; la présence de camarades connus aide à surmonter les difficultés de l incorporation. Le jeune soldat reçoit un paquetage qui lui permet de se mettre en uniforme, de recevoir du matériel de couchage, des ustensiles pour l hygiène et la nourriture et des équipements militaires : casque, ceinturon, cartouchière, etc. En quelques heures tout change. L attribution d un numéro matricule qui sert de nouvelle identité au conscrit, l examen du niveau d instruction par le biais de la «dictée d incorporation», l affectation à une chambrée de douze à trente-six hommes, les apprentissages élémentaires des sonneries de clairon qui définissent en permanence les activités de la caserne, les règles de comportement : signes extérieurs de respect envers les supérieurs, officiers et sous-officiers, tout tourbillonne dans la tête du «bleu». Le garde à vous, la marche au pas cadencé, l Ecole du soldat sans armes, pendant trois ou quatre mois de «classes» : le conscrit découvre un monde où rien n est comme avant. La raison de ces exercices répétés n est pas facile à comprendre ; Les exercices d «ordre serré», les demitours en marchant, le maniement d armes semblent des brimades gratuites. C est pourtant la seule méthode ayant fait ses preuves pour créer des réactions automatiques indispensables pour qu un corps de troupe cesse d être la réunion de bonnes volontés pour devenir une nouvelle personnalité collective. La formule sacro-sainte : «La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance de tous les instants, sans hésitation ni murmures» correspond à la réalité quand une troupe est entraînée et apte au combat. Tant que cette situation n est pas acquise, quelle que soit leur bonne volonté, les hommes ne forment pas une unité de combat. Pendant les classes l encadrement repère et choisit les jeunes recrues pouvant suivre un peloton d élève gradé, puis d élève sous-officier. C est, avec l entraînement au combat, le souci principal des cadres : 128

préparer de nouveaux cadres. Après les classes les hommes sont affectés à des spécialités dont ils doivent réellement devenir des spécialistes, mais que ce soit comme conducteur de camion, muletier, tireur au fusil-mitrailleur ou radio-téléphoniste, tous ont appris à tirer au fusil et à lancer des grenades. Le champ de manœuvre proche de la caserne n a plus de secret pour l ancien, l époque des «Grandes manœuvres» est pour beaucoup l équivalent de grandes vacances malgré les exercices et les marches souvent très fatigants. Sortir d un environnement peu varié pour aller en terrain libre faire le coup de feu (à blanc), camper sous la tente, et surtout voir sous-officiers et officiers face à l imprévu, c est l aboutissement de mois d entraînement. La «quille» se profile à l horizon, c est-à-dire la libération et le retour à la vie civile. Le certificat de bon soldat signé par le Chef de corps met fin au service actif et transfère le citoyen dans la réserve. Les sousofficiers et les officiers de réserve sont astreints à des périodes d activité chaque année pour entretenir leur aptitude à l encadrement et au combat. Généralement ils sont affectés à des unité de réserve où ils serviraient si ils étaient mobilisés ou simplement rappelés. Selon les grades dans la réserve, la disponibilité va de quarante-huit ans pour l homme de rang jusqu à soixante ans pour les officiers supérieurs. Les généraux ne sont jamais mis à la retraite ; ils sont seulement versés dans la deuxième section. Une armée, pour quoi faire? Le Chef des Armées est, selon la Constitution, le Président de la République ; bien naturellement il délègue ses pouvoirs aux trois ministères compétents : ministère de la Guerre, ministère de la Marine et ministère de l Air. Le Ministre de la Guerre réside à l Hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique, le Ministre de la Marine est installé dans les salons de l Ancien Mobilier national, place de la Concorde et rue Royale, le Ministère de l Air a été construit récemment boulevard Victor à Paris. Armée de terre L armée de terre est partagée en deux parties inégales en nombre. Les troupes métropolitaines sont composées des conscrits faisant leur service militaire encadrés par des sous-officiers engagés ou rengagés et par des officiers de carrière ; le recrutement couvre la France métropolitaine et les trois départements d Algérie (Alger, Oran et Constantine). Les troupes coloniales sont basées dans l ensemble de l empire colonial français et sont composés uniquement d engagés pour une durée minimale de trois ans. Autrefois appelées «troupes de marine», la Coloniale est une armée de professionnels entraînés et équipés pour des missions que les recrues issues du service militaire auraient du mal à exécuter. L armée de terre comprend des «armes» différentes : l Infanterie «reine des batailles», la Cavalerie qui perd progressivement son caractère hippique aux profit des engins légers mécanisés, l Artillerie, légère, lourde et «de siège», le Génie (arme par opposition aux services du génie), le Train (anciennement «des équipages «), et des services qui comprennent aussi bien les services sanitaires que les transmissions, la prévôté, la justice militaire, le recrutement, le Service Géographique de l armée, etc. Les régiments d infanterie comprennent deux à quatre bataillons de quatre compagnies commandées chacune par un commandant de compagnie, généralement un capitaine qui a sous ses ordres de deux à quatre sections commandées par des lieutenants. D autres compagnies «de commandement», «de mitrailleuses et d engins» mortiers- sont également des unités de combat. Divers éléments «hors rang» assurent les services indispensables de ravitaillement, d administration, d habillement, etc. Une division est, pour l infanterie, composée de trois régiments d infanterie, bénéficiant de l appui d artillerie divisionnaire, de sapeurs mineurs, etc. La division est ce qu il est convenu d appeler une «Grande Unité», l élément indissociable dont sont formés les corps d armées, les armées et les groupes d armées. Il existe des divisions de cavalerie montées ou motorisées destinées à la reconnaissance des positions ennemies et à l exploitation lorsqu une brèche dans celles-ci le permet. Des unités plus petites peuvent être affectées aux divisions. Des fantassins d élite comme les Chasseurs à pied ou alpins, groupés en bataillons autonomes, les bataillons de chars de combat dont le rôle d appui de l infanterie est essentiel, des groupes d artillerie composés généralement de quatre batteries de quatre canon chacune ; le Génie fournit des sapeurs chargés des destructions et de l établissement d obstacles, mais comportant le cas échéant des équipages de pont que des sapeurs pontonniers doivent établir le plus souvent sous le feu ennemi. Tous les transports par voie ferrée relèvent du génie qui est doté d un régiment des chemins de fer. Des compagnies d aérostiers équipées de treuils automobiles et de ballons captifs, ainsi que des générateurs de gaz sont rattachés à l artillerie pour laquelle les observateurs aérostiers assurent la surveillance du champ de bataille. * Les transmissions filaires ou radio-électriques sont assurées par des groupes de spécialistes affectés aux grandes unités : sapeurs télégraphistes et téléphonistes. Les colombophiles militaires * Les premiers aérostiers militaires furent utilisés pour la grande victoire de Fleurus où les armées de la révolution bousculèrent les Coalisés entraînés par l Autriche. 129

entretiennent les colombiers mobiles et entraînent les pigeonsvoyageurs. Le train est le service de transport aux armées. Les attelages à harnachement souple (bricole) doivent être capables d entraîner fourgons, fourragères et autres véhicules à travers champs. Progressivement les transports de munitions, de ravitaillement, d armement, etc. sont confiés à des camions automobiles provenant des parcs du train et surtout de la réquisition des véhicules civils. Un service spécial : le Service des Essences de l Armée gère les stocks stratégiques, transporte et distribue le carburant. Les besoins en camions-citerne pouvant circuler sur tous terrains sont tels que cela ralentit la motorisation de l armée faute de dotations suffisantes permettant de faire construire les engins ad hoc. Divers autres services : recrutement, fabrication et essais d armements nouveaux, arsenaux et manufactures d armes, etc. complètent avec le Service de Santé de l Armée les éléments permanents de l armée de terre. Les écoles militaires forment l encadrement futur de la nation en arme : les écoles d enfants de troupe, les écoles de sous-officiers de chaque arme, le Prytanée militaire de La Flèche, l école de Saint-Maixent l école spéciale militaire de Saint-Cyr et les écoles d application de chaque arme mènent l élite à l Ecole de Guerre qui forme des officiers brevetés d état-major. Marine Nationale Elle est souvent surnommée «la Royale» par référence au Ministère de la marine dont l entrée est rue Royale à Paris. La marine nationale ou marine de guerre assure la liberté des communications maritimes jusqu aux terres lointaines et représente la souveraineté française sur les mers et océans. Les escadres de bâtiments de ligne : cuirassés et croiseurs, sont basés en Méditerranée à Toulon, en Atlantique à Brest. Des escadres de croiseurs légers et de contre-torpilleurs sont basées en Manche à Cherbourg, dans l empire à Oran pour l Afrique du Nord, à Dakar pour l Afrique noire, à Diégo-Suarez pour l Océan Indien, à Saigon pour l Extrême-Orient, à Nouméa pour l Océan Pacifique sud et à Fort-de- France pour la mer des Caraïbes. Des avisos coloniaux sont répartis dans de nombreux ports des colonies. Une importante flotte de sousmarins est basée en France, ainsi qu à Bizerte (Tunis) et Beyrouth (Liban). Le système de recrutement créé par Colbert et fondé sur les populations maritimes du littoral français, différait, dès le XVII e siècle des méthodes britanniques de la presse ou engagement forcé, même si les vaisseaux du roi ont parfois recomplété les équipages par cette méthode. L Inscription maritime, toujours en vigueur, donnait aux marins du commerce et de la pêche un privilège d exploitation des ressources maritimes : poissons, coquillages, goémons, etc. ainsi qu un régime de retraite très en avance sur son temps et qui existe encore, ce régime étant acquis après service de trois ans sur les navires de guerre. Ce système à peine modifié continue de fournir les équipages, complétés par le recrutement d engagés et éventuellement de conscrits du contingent. Arsenaux héritiers des établissements fondés au XVII e siècle, le passage de la construction d une marine en bois à une marine en fer s est fait sans problèmes particuliers, montrant la grande capacité des officiers et officiers-mariniers à s adapter. Les premiers navires de guerre équipés d une chaudière actionnant des roues à aube ont amené des changements substantiels dans la conception de l artillerie, les canons de bronze chargés par la bouche ont fait place aux canons d acier à culasse mobile, les batteries cédèrent la place aux barbettes puis aux tourelles. Si l armée de terre eut à faire face à une modernisation des armes, la marine a affronté en moins d un siècle une révolution complète de la conception des navires, des armements et des tactiques. L encadrement est composé d officiers dits «du grand corps», officiers de pont, officiers de marine, auprès desquels des officiers de la marine, interviennent comme les ingénieurs-mécaniciens, commissaires, médecins de marine, etc. Les officiers des équipages sont issus des cadres de maistrance Sous le corps des officiers existe en effet le corps de maistrance qui équivaut en grade aux sous-officiers de l armée de terre. Mais la durée du service et la spécialisation entraîne une différence qualitative entre un sergent et un second-maître, un sergent-chef et un premier-maître, etc. Ainsi un quartier-maître est l équivalent, en grade, d un caporal ou d un brigadier. La formation d un marin est, à grade égale, plus poussée que dans l armée de terre. Dans les grades d officier l enseigne de vaisseau de deuxième classe est un sous-lieutenant, l enseigne de 1 ère classe est un lieutenant, le lieutenant de vaisseau est un capitaine, les capitaine de corvette, de frégate et de vaisseau sont respectivement commandant, lieutenantcolonel et colonel. Un contre-amiral a deux étoiles, un vice-amiral a trois étoile, un amiral d escadre en a quatre. 130

L Ecole navale de Brest forme officiers du Grand Corps et officiers mécaniciens, tous, à l issue des deux années d école, font une année d école d application sur le croiseur-école Jeanne d Arc qui ne fait plus le tour du monde mais une très longue croisière sur plusieurs océans. Comme pour l armée de terre, une école de guerre navale forme les officiers qui servent dans les états-majors. Armée de l Air A l origine, avant la Grande Guerre, l achat de quelques aéroplanes a permis aux Corps de cavalerie de faire des reconnaissances pendant les grandes manœuvres. Les mouvements de troupes ennemis étaient surveillés par les «observateurs», des officiers qui prenaient place avec le pilote dans la carlingue. L utilité des avions fut reconnu très rapidement ; le besoin le plus important était de trouver un moyen pour faire connaître à l état-major ce que l observateur avait découvert. Diverses tentatives de code de communication par les mouvements de l avion se révélèrent inopérants. Très vite la solution trouvée était le lancer de tubes de métal contenant un message écrit et traînant un long ruban coloré qui ralentissait la chute et aidait à retrouver le portemessage. Avions d observation, avions de reconnaissance, mais surtout avions de chasse armés et se livrant à des combats aériens firent rêver la France entière à ses pilotes de chasse. Des avions spécialisés dans les bombardements furent de plus en plus employés ; les Taube allemands vinrent nuit après nuit bombarder Paris. Ces bombardements aériens et les tirs d artillerie de la Grosse Bertha amenèrent, en 1918, de nombreuses familles parisiennes à évacuer la capitale. Les escadrilles étaient rattachées à l armée de terre ; en 1918 le nombre d avions dépassait plusieurs milliers d appareils. La marine, de son côté, avait quelques avions et des dirigeables, à ne pas confondre avec les ballons captifs d où des observateurs dirigeaient les tirs d artillerie. Après la guerre, à la suite de débats intenses, une armée de l air autonome fut créée. Des escadres entières ont été constituées, reprenant les types de missions consacrées pendant la guerre : avions de chasse, avions de reconnaissance, avions de bombardement auxquels vient de se joindre une aviation de transport. Naturellement les modèles d avions fabriqués en série peuvent, avec quelques adaptations, servir aux bombardements ou aux transports d états major, de même des avions de reconnaissance peuvent être équipés comme chasseursbombardiers. Seuls les avions de chasse sont uniquement destinés aux combats aériens. L utilisation des avions autrement que pour éclairer et soutenir l armée de terre aura été le principal enseignement des combats de 1918. Lorsqu en mars les avions de chasse et de bombardement ont été engagés sans infanterie pour colmater la percée allemande entre les troupes britanniques et françaises et que les Allemands furent arrêtés, une nouvelle conception des l aviation apparut. La création d une armée de l Air autonome était la conséquence normale de ce changement. Si la séparation de l aviation militaire d avec l armée de terre semble irréversible, les liaisons entre combattants au sol et escadrilles de combat devraient sans cesse être améliorées. La tentation d indépendance parfois perceptible pendant les grandes manœuvres serait certainement préjudiciable à l efficacité. Les combats aériens, pour grisants qu ils soient, ne sont pas une finalité en soi. De plus en plus on pense que les avions ennemis attaqueront en masse, la nuit, pour déverser bombes incendiaires et gaz asphyxiants sur les villes. Comme les combats nocturnes n ont pas encore été expérimentés avec succès, c est dans la défense contre avions, systèmes d écoute et canons guidés par les projecteurs, que se jouera la lutte contre les bombardements. 131

LA PATRIE Les choses pour lesquelles on doit pouvoir se sacrifier La France et son Empire De long temps l attachement à sa patrie est le propre des hommes ; déjà le Renaissance célébra la terre natale : Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage Et puis est retourné plein d usage et raison Vivre entre ses parents le reste de son âge Plus tard un autre poète a chanté le pays de ses ancêtres Combien j ai douce souvenance Du beau pays de ma naissance Charles Péguy ayant chanté la France dans nombre de ses œuvres mourut glorieusement à la tête de sa section d infanterie pendant la bataille de la Marne en septembre 1914. Mais c est le grand Hugo qui célébrera plus encore cet amour : Mourir pour la Patrie c est le sort le plus beau Le plus digne d envie La patrie c est naturellement le sol auquel on est attaché, celui dont Danton disait qu on ne l emportait pas à la semelle de ses souliers. C est aussi l empire qu ont créé nous ancêtres, empire auquel tant des nôtre se sont sacrifiés pour civiliser des peuples encore assujettis à des tyrans locaux. Cet empire colonial s est constitué au cours des siècles et durera jusqu à ce que les divers peuplades puissent se diriger elles-même. Colonies anciennes Dès l Ancien Régime la France s était intéressée au Nouveau Continent. Jacques Cartier, le Normand, avait préparé la création d une colonie de peuplement en Amérique du Nord à l embouchure du Saint- Laurent et l avait baptisée la Nouvelle France. Après bien des vicissitudes et sans conflit importants avec les tribus indiennes, le Canada se développa jusqu à ce terrible traité de 1763 par lequel «quelques arpents de neige» selon Voltaire étaient annexés par la Couronne Britannique qui en élimina la population d origine française. Malgré cette histoire désastreuse un vigoureux rameau français résiste au Québec grâce à la langue française. Au large de Terre-Neuve la France a gardé deux îles : St-Pierre-et- Miquelon qui servent de base ou de relais aux pêcheurs de morue venant de France. Les Bancs de Terre-Neuve sont en effet une zone de pêche très poissonneuse, la présence française affirmée à St-Pierre et Miquelon garantit le maintien des droits de pêche. Des Pères jésuites qui évangélisaient les Indiens réussirent la traversée Nord Sud de l Amérique du Nord, du Saint-Laurent à l embouchure du Mississipi, dans le Golfe du Mexique. Cette immense région de pénétration, nommée Louisiane en l honneur du Roi de France, sera cédée par Bonaparte, Premier Consul, pour une somme dérisoire à Jefferson, Président des Etats-Unis. De nombreuses traces de la colonisation française subsistent dans les noms de villes ou de rivières. Il y a une contradiction certaine entre le rôle capital des Français dans la Guerre d Indépendance de la colonie britannique devenue l Union des Etats d Amérique et la disparition de la présence française au Nord du Mexique, alors que la Couronne britannique a gardé le Canada. Des îles des Antilles étaient territoire français depuis plusieurs siècles quand l émancipation des esclaves par la République donna un nouveau souffle au développement colonial. Joséphine de Beauharnais, Leclerc et tant d autres créoles montrent les liens étroits entre la métropole et les colonies des Caraïbes. Les Créoles sont des habitants d origine européenne des iles caraïbes. Un cas particulier mérite réflexion, celui de Saint-Domingue. Cette île était une colonie. La révolte du général Toussaint Louverture entraînant le soulèvement des esclaves nègres, puis le découpage de l île en deux états : Haïti, république noire et Saint-Domingue, état blanc. La géographie et le climat sont les mêmes de chaque côté de la frontière ; le développement des deux parties est cependant bien différent. Dans l Ancien Monde la côte africaine a vu une ville créée et nommée Saint-Louis, sur le fleuve Sénégal. Toujours sous l Ancien Régime des comptoirs avaient été implantés sur la Grande Île de Madagascar : le port du sud, Fort-Dauphin a un long passé. Dans l Océan Indien l Île Bourbon, l île de la vanille était base de la Compagnie des Indes. Des comptoirs existaient au flanc des Indes britanniques : Pondichéry, Chandernagor, Yanaon, Karikal et Mahé.. Le nom de Dupleix suffit pour évoquer les actions glorieuses des Français. Plus à l est, Louis XIV déjà recevait une ambassade du Roi de Siam qui désignait un Français, le marquis de Forbin, comme premier ministre du Pays Thaï. La Cochinchine était, elle aussi, un territoire français. Dans l hémisphère sud, des frictions nombreuses avec l Empire britannique aboutirent cependant à la colonisation de la Nouvelle 132

Calédonie et à la création d un bagne où des condamnés de la Terreur eurent une fin moins radicale que celle de leurs victimes. Pendant ce temps les Anglais créaient aussi un bagne en Australie. Dans les deux cas la descendance des transportés a été à l origine d une espèce humaine laborieuse et courageuse. Les populations indigènes de Calédonie, les Canaques, semblent avoir mieux profité de la colonisation que les Aborigènes australiens. Les Îles du Pacifique, îles-au-vent et îles-sous-le-vent, sont des perles lointaines. Dans les poussières d Empire des îles habitées ou non comme l Île Saint-Paul, l archipel des Kerguelen, l Île Clipperton et autres ne sont que des possessions symboliques qui donnent quelques minuscules taches roses sur le planisphère. Parmi les territoires anciennement français il ne faut pas oublier Saint- Pierre-et-Miquelon, déjà cités face au Canada, La Guyane, Obok devenu Djibouti à la porte de la Mer Rouge, les îles Comores entre l Afrique et la Grande Île, et la Terre Adélie dans l Antarctique (annexée sous la Monarchie de Juillet). Colonies récentes L Algérie Pendant le Moyen-Age et la Renaissance les Mahométans cherchèrent à conquérir l Europe méridionale. Sauf quelques ports fortifiés, la côte méditerranéenne était déserte, les villes et villages perchés et entourés de murs se protégeaient des razzias qui cherchaient à capturer femmes et enfants pour en faire le négoce. Le massif des Maures a été longtemps une tête de pont mauresque en Europe. Au XVI e siècle la bataille de Lépante, au cours de laquelle Cervantès fut blessé, détruisit la marine turque. Au XVII e siècle le siège de Vienne en Autriche, même s il dura longtemps, marqua l extrême avance musulmane en Europe centrale et le début du reflux. Cependant c est seulement en 1912 que la souveraineté de la Sublime Porte (turque) dans les Balkans dut s effacer, les deux puissances slave et catholique, Russie et Autriche-Hongrie finissant d éliminer l Empire ottoman au nord de la Méditerranée, sans pour autant régler les conflits tribaux et religieux entre Bulgarie, Macédoine, Monténégro, Croatie, Serbie, etc. Sur la rive sud de la Mer Méditerranée, l empire turc avait largement délégué son autorité supposée à des colonisateurs exploitant une riche ressource : la piraterie. Sous Louis XIV déjà, les enlèvements de navigateurs et de passagers étaient chose courante. Un ordre monastique : les Frères de la Merci avait pour objet de porter secours aux victimes des pirates barbaresques. Vincent de Paul alla volontairement ramer sur les galères d Alger pour obtenir la libération d un captif. Après la Paix d Amiens entre France et Grande-Bretagne, Bonaparte Premier Consul avait fait préparer une «descente» à Alger pour libérer l Europe des exactions turques ; en effet le peuple d Afrique du nord était colonisé par des barbaresques dont la principale ressource était l exploitation des fellahs et le tribu que devaient payer les états européens pour pouvoir naviguer sans risquer la capture des équipages, des passagers et des navires. Napoléon fut trop occupé en Europe pour mener à bien son projet, mais après la Restauration le tribu payé aux pirates algérois devenait de plus en plus contesté. Il faut savoir par exemple que le Danemark ne cessa de payer qu après la conquête d Alger. Charles X décida de reprendre le projet de descente on dit maintenant de débarquement en Algérie. ; la Révolution de Juillet : (Les Trois Glorieuses) éclipsa le succès de Sidi-Ferruch. L histoire racontée dans les livres de classe, celle du coup d éventail du Dey d Alger offensant le représentant de la France et justifiant 133

l intervention de l armée est une jolie légende ; le ministre de France a eu une discussion violente et sordide avec le dey à propos de dettes impayées et de trafics inavouables des deux personnages. Paris profita de l esclandre pour envoyer des navires de guerre châtier les Ottomans. L Algérie était à demi désertique, la plaine de la Mitidja un marécage rempli de moustiques. Le général Bugeaud chercha à faire de ses hommes des soldats laboureurs pour aider à nourrir les Arabes et les Kabyles. Tout était fait pour convaincre les militaires rendus à la vie civile de rester en Algérie pour y défricher et mettre en culture des terres en friche. Si cela procurait du travail aux fellahs sédentaires, les semi-nomades suivant leurs troupeaux restaient hostiles. Il faudra la guerre de 1870 1871 avec l arrivée des Lorrains et des Alsaciens refusant l annexion germanique pour lancer véritablement le développement agricole de la colonie. Un autre événement accentua les difficultés avec les Arabes : ce fut le décret Crémieux de 1870 faisant une distinction entre les indigènes de race juive et ceux de race arabe. La toute jeune République reconnaissait les Juifs comme citoyens français de plein droit alors que les Arabes et Kabyles étaient des citoyens de deuxième zone ne bénéficiant pas des droits des Français. Cette décision généreuse et improvisée créant deux types d indigènes fut très mal acceptée par les notabilités algériennes musulmanes réclamant aussi le statut de citoyen français. Des émeutes eurent lieu en 1870 qui nécessitèrent l intervention de la troupe. Le statut des trois départements d Alger, Oran et Constantine ne fut pas modifié. Des vignobles produisant un vin généreux, des cultures d alfa, du blé et de l huile d olives sont les principales richesses agricoles de ce pays qui était le grenier de la Rome Impériale avant les invasions vandales et surtout arabes. Le Sud-Algérien encore inconnu motiva plusieurs missions exploratrices à travers le désert du Sahara. Mission Flatters, Mission Foureau Lamy. La liaison avec le Niger fut enfin établie par Tombouctou et Niamey. Les touaregs acceptèrent l autorité française représentée par les pelotons de méharistes. Le vaste désert saharien pouvait être considéré comme pacifié ; seul le Sud-Marocain posa encore des problèmes jusqu aux toutes dernières années. Tunisie Des commerçant italiens et maltais s étaient installés à Tunis et le long de la Méditerranée. Une agitation souterraine perturbait souvent l autorité du Bey de Tunis qui chercha une protection auprès des Français. Par le Traité du Bardo la France assurait la protection de la Régence de Tunis, éloignant du Bey les Barbaresques qui furent éliminés du gouvernement tunisien. La France est représentée au près de Bey par un Résident Général, au contraire de l Algérie commandée directement par un Gouverneur Général. Avant même le Traité du Bardo de nombreux colons acquirent des terres en friche et y créèrent oliveraies et orangeraies. Une spécialité tunisienne est le blé dur pour la production de pâtes alimentaires. Dans le Sud-Tunisien des mines de phosphates sont exploitées et exportent, grâce à un chemin de fer, cet engrais indispensable aux cultures intensives. Aux confins de la Tunisie et de la Tripolitaine italienne, l armée avait installé ses bataillons d infanterie légère appelés parfois biribi où les condamnés faisaient leur service militaire. A Tatahouine les terribles bat d Af disciplinaires furent supprimés après les campagnes de presse du journaliste Albert Londres. Maroc L Empire Chérifien est dirigé par le Sultan du Maroc, descendant du Prophète. Il y avait une base barbaresque à Salé (Rabat), mais le sultan veillait à tenir son pays à l écart de la colonisation turque. La position du Maroc contrôlant, face à Gibraltar, le passage de Méditerranée en Atlantique, et réciproquement, ne pouvait laisser indifférents les Grandes Puissances. L exemple des Détroits et de la Sublime Porte à Istamboul obligeaient les pays voisins à une grande vigilance. L autorité du Sultan était en réalité limitée à une petite partie du pays dite bled el Maghzen, pays du gouvernement, le reste : bled el Siba, pays de la guerre, était régentée par des tribus berbères. La capitale, Fez, était une capitale religieuse bien plus que capitale administrative. Les confins algéro-marocains, mal délimités, étaient en proie permanente à des guerres tribales. Les gouvernements français, surveillés par la Grande-Bretagne, l Allemagne, l Italie et le gouvernement ottoman, ne pouvait que subir les incursions marocaines sans pouvoir poursuivre les agresseurs s enfuyant au-delà de Taza et Oujda. Une crise internationale grave eut lieu lorsque Guillaume II, l Empereur d Allemagne, débarqua à Tanger pour montrer que son pays serait partie prenante à toute intervention au Maroc. La diplomatie française sut intéresser la Grande-Bretagne, elle-même désireuse de bénéficier de la neutralité française dans ses problèmes égyptiens. Quand une rébellion marocaine assiégea dans Fez le Ministre de France avec le Sultan, une expédition française commandée par le général Lyautey intervint et rétablit l autorité du Sultan. Un Traité de Protectorat fut signé et le général Lyautey fut nommé Résident Général. Ainsi l ensemble du Maghreb, colonie et protectorats, assuraient la présence française sur la rive sud de la Méditerranée. La Grande Guerre 134

démontra combien ce changement fut bénéfique autant pour la métropole que pour les populations indigènes Afrique noire Le Sénégal avait un long passé de présence française à Saint-Louis. Mais le centre du pays s était déplacé à Dakar. En effet, depuis des siècles les trafiquants africains capturaient dans la brousse hommes, femmes et enfants pour les revendre comme esclaves. Les deux principaux marchés aux esclaves étaient à l entrée de la Mer Rouge, destination les pays arabes et l Asie mineure, et, vers le Nouveau Continent, l entrepôt de Gorée, en face de Dakar. C était de Gorée que les innombrables esclaves partirent pour les Antilles et les Etats Unis d Amérique. Après les guerres napoléoniennes, Grande-Bretagne et France s unirent pour mettre fin à la traite des noirs au départ de Gorée. Des «croisières» de navires de guerre anglais et français arraisonnaient, fouillaient et renvoyaient en Afrique les cargaisons de «Bois d ébène». Trop souvent les négriers préféraient jeter à l eau la cargaison avant d être arraisonnés pour éviter la capture du navire et sa confiscation. Des milliers d esclaves furent ainsi noyés volontairement. Contrôler Gorée, port de chargement, se fit sans grande difficulté, dès que les Français se fixèrent à Dakar. Peu à peu les pays européens créèrent des comptoirs le long de la côte ; Anglais, Français, Espagnols et Portugais s échelonnèrent ainsi jusqu à l équateur. Selon les tribus, l accueil était pacifique ou belliqueux ; chaque fois l arrivée des Européens mettait fin à la traite des noirs. C est ainsi que Savorgnan de Brazza, pacifiquement et par des traités, introduisit la France sur le cours inférieur du Congo, ce fleuve immense, voie de pénétration au cœur du continent africain. Sur l autre rive du Congo, Léopold, le roi des Belges, s était constitué un domaine personnel dont il fit ensuite don à son pays : ce sera le Congo belge. Du Golfe de Guinée la colonisation française se poursuivait vers l intérieur. Vers l est une colonne française avait traversé le continent et atteint le Nil à Fachoda où le commandant Marchand devenait un obstacle au rêve britannique de liaison «Du Caire au Cap». De la grave crise de Fachoda où la guerre risqua d éclater, le bon sens du roi Edouard VII et la finesse de Delcassé, ministre français des Affaires Etrangères surent faire naître l «Entente Cordiale». Si les Anglais avaient abouti à lier l Egypte à l Afrique du Sud où s était déroulée la triste Guerre des Boers, la France avait relié Alger et Tunis au Congo et Dakar au centre de l Afrique sur les bords du lac Tchad. Cet ensemble, articulé entre Afrique du Nord, Afrique occidentale française et Afrique équatoriale française ( AFN AOF AEF) est le plus bel ensemble de notre empire colonial. Madagascar La tradition lointaine de la présence française sur la Grande Île (sous Louis XIV les soldats y débarquèrent en chantant Auprès de ma blonde) n a jamais cessée. La population malgache était dominée par une minorité hova. Mais lorsque la reine Ranavalo décida d éliminer les Français de Tananarive et de Tamatave, une colonne de secours fut envoyée : le colonel Gallieni dirigea la remontée de la rivière Betsiboka à partir de Majunga sur la côte nord-ouest. La colonisation fut mise en place progressivement. La France acheta l essentiel de la production agricole malgache, riz, huile d arachide, mais surtout le buffle qui, conservé en daube, fournit massivement les réserves alimentaires de l armée : le «singe» en conserve de l intendance (corned beef) étant presque uniquement préparé par les conserveries malgaches. Océan Pacifique Trois groupes de possessions françaises sont en sentinelles : Indochine, Nouvelle-Calédonie et Océanie française. A l Ouest de la Mer de Chine, non loin des Détroits qui commandent le passage de l Océan Indien au Grand Océan, la péninsule Indo-Chinoise était déjà soumise à l influence française sous l Ancien Régime. La visite de l ambassade du Roi de Siam à la Cour de Louis XIV était un événement. L annexion de la Cochinchine, base d installation sur le delta du Mékong, fut suivie d accords avec les princes d Annam et du Tonkin. Malgré le désastre de Langson la conquête du Haut-Tonkin se poursuivit jusqu à la fin du siècle dernier. Le général Gallieni et son fidèle partenaire, le général Lyautey avaient élaboré et appliquèrent la technique de pacification en «tache d huile», par progression lente au rythme de la mise en place des dispensaires, écoles, orphelinats, etc. Par des accords négociés, les princes du Laos et du Cambodge se mirent sous le protection française contre les Seigneurs de la Guerre chinois, toujours prêts à extorquer des sommes importantes en échange d une renonciation au pillage. Si Saigon a gardé le caractère d une sous-préfecture coloniale française, Hanoi, au Tonkin, est une cité dynamique et laborieuse. Un chemin de fer d une exceptionnelle difficulté de réalisation, relie le Yunan, province du Sud-Ouest chinois au Tonkin et à la voie ferrée aboutissant à Saigon. Le riz est une production de base de l Indochine française, comme le charbon des mines de Dong Trieu, anthracite de qualité exceptionnelle et d extraction facile ; mais la vraie richesse indochinoise, ce sont ses plantations d hévéas. A ce jour et malgré de nombreuses recherches dans ce sens, aucun substitut du latex d hévéa ne permet de fabrication du caoutchouc dont la demande mondiale ne cesse de croître. Seule la Malaisie concurrence l Indochine dans l exploitation des plantations. 135

Au Nord-Est de l Indochine française, sur le continent chinois, la France a une concession proche de la Concession internationale à Chang Haï, sur la rive de la Rivière des Perles, le Houang Po, l embouchure du Yang Tsé Kiang. Océanie A l autre extrémité de l immensité du Pacifique, au Sud-Est du continent australien, la Nouvelle Calédonie peuplée de Canaques a d abord été, comme l Australie, un lieu de transportation des condamnés au bagne. Nouméa fut peuplée des acteurs de la Terreur ayant échappé à la guillotine et condamnés au bagne à perpétuité. La principale production de la Nouvelle Calédonie est un minerai très riche en nickel. Au milieu de l océan, loin de toute autre terre, mais toujours dans l hémisphère sud, des archipels de corail sur lesquels poussent des cocotiers ont les noms poétiques d Îles-au-Vent et Îles-sous-le-Vent. Une citation des Instructions nautiques publiées par le Service Hydrographique et Océanographique de la Marine, donne une description sommaire de Tahiti : «Tahiti ou Otahiti, petite île perdue sur les flots bleus du Pacifique. Les habitants, que l on nomme Tahitiens ou Otahitiens selon qu on dit Tahiti ou Otahiti, sont aptes et idoines à monter dans les arbres afin de s y cacher. Le cochon était inconnu dans l île avant l arrivée des Européens.» C est un accord en bonne et due forme avec la Reine Pomaré qui donna à la France ses titres de colonisation des archipels Tuamotou, Pomotou, etc. Un peintre nommé Paul Gauguin y a séjourné longtemps à peindre des tableaux considérés comme certains comme des œuvres majeures. Gauguin est enterré là-bas. Au Liban une république fut créée avec des règles tenant compte de la grande variété des attaches religieuses : Chrétiens maronites, orthodoxes ou romains, Musulmans sunites ou chiites, sans omettre les Druzes considérés comme hérétiques par les autres mahométans. Les institutions choisies par la population libanaise avec le soutien français donne à ce petit pays un rôle économique important dans tout le Proche Orient. La Syrie est encore habitée par un peuple de bédouins ; les frontières tracées sur des cartes, généralement des lignes droites d un point géographique à un autre, n ont aucun sens pour des nomades. Des soulèvements eurent lieu encore récemment, réprimés par les troupes françaises du Levant. On peut maintenant considérer la pacification comme achevée. Cameroun et Togo Ces anciennes colonies allemandes d Afrique tropicale furent confiées à la France sous mandat transformé en protectorat. En Méditerranée où la présence française est constante depuis le Moyen-Age (Royaume Franc de Jérusalem), l expédition de Bonaparte en Egypte était dans la tradition de protection des Chrétiens de Terre Sainte. Jaffa et ses pestiférés renouaient avec une tradition séculaire. Sous l oppression turque les chrétiens de Jérusalem bénéficiaient de la protection des consuls français et anglais. Territoires sous mandat A l issue de la Grande Guerre, les Turcs durent abandonner leurs diverses colonies. Les Britanniques reçurent mandat pour aider les tribus arabes du Hedjaz et de Palestine a se dégager de siècles d oppression ; la France reçut mandat international au profit de la Syrie et du Liban.. Ce retour de la présence française aux «Echelles du Levant» implique des responsabilités spéciales notamment en matière d arbitrage entre des confessions religieuses souvent en conflit. 136

Missions de la France colonisatrice Les désastres de la guerre franco-prussienne de 1870 et l annexion de l Alsace-Lorraine qui en fut la conséquence amena de nombreux Alsaciens et Lorrains à abandonner leur terre natale. Beaucoup décidèrent d aller recommencer leurs activités dans une région aux immenses possibilités. C est surtout l arrivée des expatriés qui donna un nouvel élan à la colonisation de l Algérie. La possession française du rivage sud de la Méditerranée fut la première, et la seule, colonie de peuplement après le triste abandon des populations canadiennes au XVIII e siècle. L arrivée de nombreuses familles venant mettre en valeur de riches terres en friche depuis des siècles donna un espoir aux habitants délivrés de l oppression des Turcs Barbaresques. Non seulement la France apportait la civilisation, les soins d hygiène et médicaux, comme dans toutes les autres colonies, mais aussi l exemple visible de ce que le sol bien cultivé pouvait fournir. Des emplois ont été créés et des liens noués en travaillant ensemble ont assuré une communauté nouvelle. On mesure assez bien les résultats positifs de la colonisation en Algérie grâce à l augmentation des naissances chez les Arabes ainsi que la diminution remarquable du nombre de morts d enfants de moins de deux ans. Il y a probablement le même changement pour l âge de la mort des vieux, mais le manque de documents d état civil pour cette partie de la population dont l année de naissance n est connue que par tradition verbale rend difficile les comparaisons avec ce qui se passait il y a un siècle, au moment de la conquête. Une question se pose, surtout depuis la naturalisation automatique des juifs indigènes en 1870 : le statut des indigènes devra un jour être abordé. On peut penser que la Métropole saura convaincre les colons européens de reconnaître la citoyenneté aux Arabes qui vinrent nombreux combattre aux côtés des Français pendant la Grande Guerre. Les échanges Ce que chacun donne, ce que chacun reçoit Les échanges entre France et empire colonial sont nombreux. Les premiers à pénétrer au-delà des «comptoirs littoraux» étaient naturellement les militaires, souvent libérateurs de peuplades vivant en esclavage au profits de potentats indigènes souvent aidés par des négriers arabes. L armée et la marine ouvraient très vite des dispensaires fonctionnant grâce aux médecins militaires ou médecins de marine. Souvent l affluence des indigènes obligea à bâtier des hôpitaux de brousse. Cela entraîna l arrivée de religieuses et de missionnaires venant relayer les militaires dans les soins à la population.. Souvent les religieuses soignantes ont adjoint à l hôpital une école de brousse afin d apprendre aux enfants à lire, écrire et compter. Hôpitaux et écoles sont généralement financés par la générosité publique sans que l Etat participe aux dépenses, les religieuses étant expertes à solliciter l aide des Français, chrétiens ou non. Des missions protestantes se sont souvent créées près des établissements religieux. Il y a même des missions laïques. Les besoins médicaux et scolaires sont naturellement inégaux selon les colonies : L Indochine, surtout au nord, a une population dont les enfants reçoivent une instruction locale de bon niveau. D où la présence de nombreux étudiants indochinois en métropole. En Algérie où l arrivée des Français amena à une grande augmentation de la population, les écoles mixtes (arabes et françaises) n arrivent pas à croître à la vitesse de la multiplication des enfants. Cette rapide augmentation est due autant à la qualité des soins donnés dans les dispensaires aux nourrissons qu à l amélioration des conditions de vie, notamment alimentaires, des familles arabes et kabyles. En Afrique noire le degré d instruction des futurs maîtres nécessite de concentrer les effortsur leur formation. L apport de la civilisation européenne amène à créer des emplois en dehors des soins et des écoles. La construction de routes et de chemins de fer, l installation de magasins proposant de nombreux produits européens entraîne des besoins en travailleurs ; les diverses fonctions de l administration coloniale oblige aussi à recruter et former des agents comme facteurs, télégraphistes, infirmiers auxiliaires, etc. Il est malheureusement exact que des auxiliaires indigènes aient agit selon les traditions antérieures à la colonisation pour faire travailler les ouvriers, en particulier pour la construction du chemin de fer du Congo, provoquant de trop nombreux accidents d où beaucoup de décès. En échange les colonies fournissent à la métropole des produits dont celle-ci a besoin. Vin, huile d olive, farines pour pâtes alimentaires, alfa pour papeteries, telles sont les principales production du Maghreb. L Afrique occidentale est surtout consacré à la culture de l arachide (cacahouètes) dont l huile sera consommée pour l alimentation et les savonneries. L Afrique équatoriale fournit la métropole en bois coloniaux. : l okoumé est déroulé en feuilles minces qui servent à faire le contreplaqué en recollant à fibres croisées. Les autre bois : niangon, sipo, etc. commencent à se répandre en menuiserie-ébénisterie et remplacent chêne et noyer pour les fenêtres et les crosses de fusil. Madagascar, comme déjà mentionné, produit du buffle transformé en bœuf en daube surnommé singe par les soldats de 137

la Grande Guerre. Les iles des épices produisent vanille, poivres, clous de girofle, etc. L Indochine produit assez de riz pour pouvoir exporter le surplus en métropole, ses mines d anthracite de Dong Trieu concurrencent l anthracite russe du Donetz pour les chaudières des vapeurs. Mais avant tout la production de caoutchouc est la grande richesse indochinoise. Aux Antilles la production de sucre de canne et de rhum est la base des cultur es locales. La banane a un bel avenir en Europe si la maturation. En contrepartie des exportations vers lamétropole, la France fournit essentiellement des produits manufacturés tels que cotonnades, outillage, matériels de transport et matériels agricoles quand ces derniers sont utilisables en concurrençant la main-d œuvre locale. Un jour viendra peut-être où les automobiles deviendront accessibles aux populations coloniales? Les Français résidents aux colonies obligent aussi à importer des denrées alimentaires et des boissons car l adaptation aux modes de vie locaux et en particulier à l alimentation locale semble vraiment impossible. Le mil, le sorgho, le manioc ou le riz ne peuvent suffire à la subsistance des Européens déjà débilités par le climat et les fièvres. Plus d indigènes auront fait d études, plus ils pourront remplir des fonctions élevées dans l administration, les comptoirs commerciaux et les services de santé. L ultime but est l égalité du recrutement pour toutes les fonctions du bas en haut de l échelle des emplois publiques et privés. 138